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Auteurs étranges

De
282 pages
Ce dictionnaire a pour but de rapprocher les étudiants et débutants communicologues francophones des auteurs qui, non seulement s'expriment en langues étrangères, mais qui leur paraissent dès lors également étranges. Etrangers sont ces auteurs que le lecteur va rencontrer. Etranges, ils le sont également : par leurs noms et prénoms, les contextes évoqués, les problématiques examinées, les éditeurs approchés, les références affichées, les revues sollicitées, les universités fréquentées...
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AUTEURS

ETRANGES

Ifasic éditions 101, avenueC%ne/ Ebrya Kinshasa-Gombe B.P. 14998 Kinshasa 1 (RD.Congo) ifasicongo@yahoo.fr + 243 99 99 49 327

2006

L'Harmattan Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01346-5 EAN: 9782296013469

Jean-Chrétien

D. Ekambo

AUTEURS

ETRANGES

Dictionnaire des principaux auteurs non francophones en Sciences de l'Information et de la Communication (SIC)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmiquc ; 75005 Paris FRANCE L'~aonarie
KOnyvesbok Kossuth L. u. 14.16
Univmite

Espa.. L'aannallan KIn,....
Foc. .des Sc. Sociales, BP243, KIN Pol. et Adm. XI RDC ;

L'Harmattan

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L.a.

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Via DesJi Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

1200logement' villa96 1282260 Ouasadoll8ou 12

lOS] Budapest

de Kinshasa

Du même auteur

.

. .

Radio-trottoir. Alternative de communication en société africaine contemporaine, préface de Jean Lohisse, Louvain-la-Neuve (Belgique), éd. Cabay, coll. «Questions de communication» 13, 1985 Paradigmes de communication, préface de Bernard Miège, Kinshasa, éditions Ifasic, 2004. Nouvelle anthropologie de la communication, préface d'Alex Mucchielli, Kinshasa, éditions Ifasic, 2006

(])éciâément Cescoutumes ae ces tri6us nora-américaines nous paraissent 6ien étra1l{Jes. . . SFEZ, Lucien, ln : Critique de la communication,

Paris, Seuil, 1990, p. 259

Avant-propos L'intuition pour un opuscule de ce geme surgit en moi pendant le colloque franco-roumain des sciences de l'information et de la communication (Sic) à Bucarest, du 2 au 4 juin 2002. Outre leurs substances par ailleurs solides, quelques communications et interventions purent me marquer personnellement: celle de Pierre Fayard si familiarisé à la pensée nipponne et à la théorie d'intelligence économique stratégique, celle de Daniel Dayan restituant la progression théorique de l'Américain Elihu Katz... Faut-il, absolument et toujours, émigrer au loin pour se pénétrer des idées et connaissances des autres? L'effort en vue de répondre à cette interrogation fut pour moi aussi tout un programme. En effet, à partir de ce questionnement, il me parut pour les apprenants en Sic si nécessaire, sinon indispensable, que soient complétés leurs manuels ainsi que l'ensemble des théories de la communication qui leur sont dispensées. Oui, il faut compléter l'étude si classique des auteurs par une connaissance plus approfondie des hommes et de leurs pedigrees. L'œuvre étant toujours située, les théories ne peuvent être professées sans éclairage systémique. Cela étant, cependant, il s'est révélé assez vite et, de toute évidence par ailleurs, que les étudiants francophones en Sic n'éprouvent pas les mêmes difficultés d'accès aux données de leur discipline selon que les nouvelles connaissances proviennent des auteurs étrangers ou des œuvres publiées dans leur langue, française. J'ai alors pris la ferme résolution de m'imposer une besogne, celle visant à rapprocher les étudiants et débutants communicologues

francophones des auteurs qui, non seulement s'expriment en langues étrangères, mais qui leur paraissent dès lors également étranges. En anglais, le vocable « strange» désigne, de manière si ambiguë, aussi bien l'étranger que l'étrange. Etrangers sont ces auteurs que nous allons rencontrer. Etranges, ils le sont également: par leurs noms et prénoms, les contextes évoqués, les problématiques examinées, les éditeurs approchés, les références affichées, les revues sollicitées, les universités fréquentées... Avec Auteurs étranges, nous nous proposons donc d'aller à leur découverte. J'ai dû remarquer par la suite que, près de vingt-cinq ans après le bel ouvrage d'information et d'initiation produit par le professeur Nicolas Herpin, Les sociologues américains et le siècle (Puf, 1973), Dominique W olton venait lui aussi de sentir ce besoin, dans l'aire francophone, de prendre ses marques par rapport à ceux qui se sont positionnés il

y a belle lurette:

« les traditions intellectuelles, écrivait-il

alors, et même les manières de nommer les phénomènes étudiés, varient d'un pays à l'autre (...), privilégiant la communication, l'information, les médias, la publicité, la culture, les techniques, l'idéologie, la domination, l'aliénation, la liberté... La tradition anglo-saxonne joue du reste un rôle déterminant dans ce découpage et cette taxinomie »1, Ce qui vient d'être dit pour l'ensemble de la communauté francophone vaut bien plus pour les jeunes des universités dites du sud, dont l'accès à la production éditoriale n'est ni aisé ni peu cher. Il fallait donc, me semble-t-il encore à

WaLTON, D., Penser la communication, Paris, Flammarion, 1997, p.90 8

I

ce jour, entreprendre plus qu'un travail de traduction, même si ce dernier reste à coup sûr irremplaçable. Prévenons maintenant nos lecteurs: les auteurs cidevant présentés ne sont pas tous communicoIogues stricto sensu; beaucoup d'entre eux ne se sont jamais réclamés de cette étiquette; d'autres sont même loin de penser que les Sic prétendraient un seul jour de les y inviter, voire tenteraient de les enfermer dans ce périmètre. Le seul fait de les revisiter ici signifie donc que, quoi qu'on en dise, si la nature de l'objet « communication» peut être considérée à ce jour comme suffisamment établie, il reste que sa paternité est encore à construire et à négocier à l'intérieur de la communauté scientifique. Les Sic sont déjà une discipline universitaire constituée, mais elles n'ont pas encore achevé le polissage de leurs frontières, se reconnaissant en cela dans l'héritage de cette définition éternelle de jeunesse de Charles Horton Cooley. Dès 1902, ce sociologue américain enseignait que l'on dusse définir

la communication, certes comme « mécanisme par lequel
les relations humaines existent et se développent », mais aussi comme « tous moyens des les transmettre à travers l'espace et de les maintenir dans le temps », en ce compris « tout ce qui va jusqu'au tout dernier achèvement de la conquête de l'espace et du temps ». Peut-être est-ce sur cette base d'allure techniciste et de fuite en avant que les anglophones préfèrent promouvoir les Stic (sciences et technologies de l'information et de la communication), alors que les francophones estiment que le sigle Sic à lui tout' seul suffit déjà, les Sic parvenant à

prendre automatiquement en charge la dimension
de l'information et de la communication.

«T»

9

En tout état de cause, le « droit de poursuite» annoncé par l'émérite Daniel Bougnoux contre les disciplines traditionnelles et prédatrices de ce qui devrait être l'objet privé et protégé des communicologues - lequel droit est implicitement assumé dans cet opus - se doit, en toute conséquence, d'être étayé de faits et preuves irréfutables, qui fassent de l'acronyme «infocom» dans les sciences humaines et sociales (Shs) une parcelle à ne plus jamais spolier. En d'autres termes, plus clairs, la construction de l'édifice disciplinaire des Sic ne doit que se poursuivre, se consolider, se préciser sans cesse. Jusqu'ici, l'apprentissage systématique des théories de la communication, présent dès les premières années du cursus universitaire des Sic, se fait tantôt par l'entrée des matières, qui correspond souvent aux différents facteurs du schéma lasswellien (théories de l'émetteur, du récepteur, du canal, du message et des effets) ou alors, pour ceux qui sacrifient à la mode ambiante, tantôt par un rangement derrière les dénominations plus médiatisées

(théorie de « two-step flow», de 1'«agenda-setting », de
l'effet dormeur...). L'entrée par voie d'auteurs qui est proposée ici est assez rare. Elle se veut certes originale quoique de la plate originalité de tout dictionnaire abécédaire -. Mais ainsi, cette option se débarrasse également et du même coup de toute hiérarchisation et de toute chronologie. Est-ce probablement là une prétention s'employant à réaffirmer la vocation d'une science de l'information et de la communication réunie autour de l'essentiel? Telle est vraisemblablement l'impression que semble donner le défilé de ces auteurs qui, pour être alignés par ordre alphabétique ne le sont aucunement par nationalité ou par affinité d'école de pensée. 10

Cela dit, il sied d'ajouter que, quoiqu'il en soit, une certitude persiste: la liste des auteurs étrangers se prolongera immanquablement dans le futur. Là se trouve aussi précisément logées notre ambition et notre joie: s'accrocher à l'idée que, en tout état de cause, cette liste ne devrait jamais être considérée comme achevée, ni même pensée comme pouvant être clôturée un jour. L'éternel recommencement imposé à Sisyphe aurait fait de ce prince l'homme le plus envié si, pour subir son supplice, au lieu des enfers ce fut le paradis, au lieu de la pierre à rouler ce fut simplement le plaisir. Effectivement, la tâche sera toujours à reprendre, bien évidemment. Car, les sources d'information scientifique sont si variées et si dispersées qu'elles ne peuvent offrir qu'un artefact de circonstance, juste une idée de la dimension d'ouverture d'une aire linguistique aux autres, en l'occurrence de la sphère francophone au reste du monde. Selon cette logique de reflet et de miroir, chacune

des catégories d'appartenance

(<< française

», « anglaise »,

« arabe », « chinoise »...) pourrait, par rapport aux autres, engendrer des travaux de répertoire susceptibles de porter, aisément et légitimement, ce titre d'Auteurs étranges. Ce serait un motif d'espoir. En effet, de cette manière la série de différents et nombreux Auteurs étranges fera descendre, de génération en génération et d'étage en étage, la hauteur de la fameuse tour de Babel. En attendant, il importe de se dire aussi que l'espace francophone rayonne déjà sur quatre continents. Il se prête ainsi à des voisinages fort diversifiés et ouvre dès lors la voie à des métissages parfois insoupçonnés mais toujours si féconds. Dans sa préface à l'Atlas national du Sénégal, Léopold Sédar Senghor avait écrit le 13 mai 1977 : 11

«

On ne le dira jamais assez, et l'histoire le prouve, toute

grande civilisation est métissage biologique, mais surtout culturel ». Somme toute, la revue des auteurs étrangers est ici vraiment l'écho de cette proximité géographique, de ce rapprochement physique et de cette tolérance idéelle. Hommage soit donc, tout naturellement, rendu à tous ceux des communicologues qui se sont imprégné des textes des autres et qui ont dû baigner dans leur pensée, dans leurs langues et langages. Sans ces guides scientifiques une entreprise comme celle des Auteurs étranges n'aurait vu le jour, même à cette ère de l'internet. Car, ce qui est à contempler chez autrui est si vaste et tellement abondant que les flèches d'un simple prospectus ne sauraient orienter convenablement le touriste. C'est, en réalité, à tous ces missionnaires scientifiques que revient le véritable mérite de ce dictionnaire. Si la sélection et ses aléas de valeurs subjectives doivent m'incomber en totalité, en revanche, il faut également confesser que ce sont leurs lectures qui sont devenues, ensuite seulement, les miennes. Et je dois donc à la vérité de reconnaître que leur lumière a été devancière, ce qui vaut autant comme gratitude à tous ces efforts déployés sans relâche par les éditeurs francophones pour faire venir à nous tous et semer en chacun de nous l'intelligence des autres. Et, pour accroître cette intelligence chez les lecteurs de ce dictionnaire, il a été ajouté in fine un index à vocation très didactique. Il est voué à aider les usagers un peu plus avancés dans la pratique des Sic à retrouver facilement et rapidement les auteurs par centres de recherche, éditions, 12

écoles de pensée, filières d'études, revues scientifiques, universités, etc. Sincère merci à Eddie Tambwe, directeur de collection à L'Harmattan, qui a encouragé l'idée de cet ouvrage. J'ai aussi une tendre pensée pour ces nombreux étudiants de l'lfasic (Institut £acultaire des sciences de l'information et de la communication) qui, de cesse, m'ont harcelé et m'ont enjoint d'enfin donner une couleur vivante à tous ces auteurs désincarnés, dont les noms et l'évocation leur ont toujours semblé sortir d'une bien vieille mythologie. Je termine par dire un grand merci à mes assistants, Placide Baleweya et Robert Tshimungu, qui ont réussi à trouver le temps de relire attentivement le manuscrit.
Alexandria (Egypte), ce 8 mars 2006

13

ADORNO, THEODOR (1903-1969)

L'homme

Né à Francfort, de famille juive marchande, Theodor Adorno va entreprendre les études de philosophie, à l'université J. W. Goethe de la même ville, avec un doctorat obtenu en 1924 et portant sur la construction de l'esthétique chez le philosophe Kirkergaard. Certes naturellement doué pour la musique, il ne manqua cependant pas de l'étudier, sous la direction éclairée du compositeur autrichien Alban Berg (1885-1935). Il rejoint les intellectuels socialistes (Eric Fromm, Herbert Marcuse. ..) de 1/« Institut rur sozialforschung» (Institut de recherche sociale) de cette université en 1930, année où Max Horkheimer (1895-1973), titulaire de la chaire de philosophie sociale, prend la direction de cette institution créée sept années auparavant et renforce son orientation marxiste. L/Institut est interdit en 1933 par le régime nazi, son directeur ainsi que les fondateurs juifs révoqués. Adorno fuit l'Allemagne, se rend en Grande Bretagne où il enseigne à l'université d/Oxford, avant de rejoindre les Etats-Unis en 1938. Après la Seconde guerre mondiale, frustré par le conservatisme intellectuel américain, il revient en Allemagne en 1949/ avec Max Horkheimer, et reprend à l'université ses enseignements. L'œuvre Theodor Adorno se distingue à l'université de Francfort davantage par ses efforts visant à promouvoir une théorie sociale de la musique et donc une philosophie de la 15

nouvelle musique. Lié aux milieux socialistes mais en même temps influencé sur le plan théorique par Max Weber, il va entreprendre une dénonciation systématique des méfaits de l'industrialisation de la culture et de la culture de masse. A ses yeux de marxiste, toute cette nouveauté sociologique de culture de masse n'est que le résultat d'une complice conjonction entre la technologie, l'économie et le pouvoir. Malgré cette tendance critique, Adorno partage avec ses collègues de 1'« école critique de Francfort» le penchant pour une idéologie marxiste dénuée de messianisme et donc non enchanteresse, qui se refuse notamment à prôner un excessif optimisme de la dialectique et du matérialisme. Cette ligne de conduite sera reprise et condensée dans l'ouvrage co-publié à New York en 1944 avec son ami Max Horkheimer, Dialektik der aujkliirung. Philosophische fragments, traduit en 1974 chez Gallimard: La dialectique de la raison. Ce livre contient notamment le nouveau concept d'« industrie culturelle », à travers lequel les deux auteurs entendent peindre le phénomène de sérialisation et de standardisation qui s'empare de la production culturelle moderne. Par ailleurs, l'intérêt des Sic à l'égard d'Adorno réside principalement dans l'attention accordée, pendant son exil américain, à son double profil de musicologue et de philosophe par Paul Felix Lazarsfeld (1901-1976), enseignant à l'université de Columbia et lui-même d'origine autrichienne. Lazarsfeld pilote alors à Princeton le projet de recherche du « Office of radio research financé par la fondation Rockefeller et portant sur les effets culturels des programmes musicaux à la radio. Les principaux animateurs de ce projet sont: Paul Felix
)),

16

Lazarsfeld (directeur), Frank Stanton (chercheur envoyé par la station de radio CBS (Columbia broadcasting system) et qui en deviendra président, de 1946 à 1971),
Theodor Adorno (responsable de la division « musique »),

Hadley Cantril (psychologue attaché à l'université de Princeton), Gordon Allport (l'un des assistants de Paul Felix Lazarsfeld à l'université). La rupture de cette collaboration entre Lazarsfeld et Adorno, qui éclate en 1941 après seulement une année de travail en commun, se découvre en réalité comme l'occasion de révélation de deux conceptions différentes de la sociologie des médias. La conception de Paul Felix Lazarsfeld s'apparente à de la sociologie appliquée, qu'il baptise lui-même du nom de « recherche administrative» et que d'autres qualifieront d' « ingénierie sociale» ou de
« recherche experte». Cette conception novatrice met l'usage du chiffre et du nombre au service de la recherche sociologique des médias. La conception d'Adorno, quant à elle, s'avère être plutôt spéculative et élitiste. A propos de la musique notamment, Adorno s'en représente une vue puriste, qui contraste nettement avec un certain
« bonheur frauduleux» qu'offriraient tous ces biens culturels de masse, standardisés et produits selon le mode industriel (films, magazines...). Pour Adorno, le type de recherche empirique auquel il était associé aux Etats-Unis, à travers son amitié avec Paul Felix Lazarsfeld, n'était pas en mesure de promouvoir la dimension critique qui, seule, peut problématiser et interroger le procès de marchandisation des oeuvres de l'esprit, marchandisation réalisée pleinement par l' « industrie culturelle », ainsi que le confirme Adorno dans un article publié en 1963 dans le numéro 4 de la revue française Communications.

17

Cela dit, il importe d'ajouter néanmoins que le concept d'« industrie culturelle », que ses auteurs avaient posé comme phénomène singulier et relativisant de l'éloge de la technologie, a été appréhendé plus tard comme une mosaïque, renvoyant davantage à une diversité de faits, ce qui a autorisé finalement l'usage du pluriel: les «industries culturelles ». Et c'est dans cette perspective plus généralisante que, en 1982, l'Unesco a publié un véritable ouvrage de référence à propos de ce cette importante thématique: Les industries culturelles. Un enjeu pour l'avenir de la culture. Et, assez récemment en 2003, le canadien Gabriel Tremblay a dirigé un ouvrage collectif intitulé: Industries culturelles et dialogue des civilisations
dans les Amériques.

18

BATESON, GREGORY (1904-1980)

L'homme

Né d'un père généticien enseignant à la Cambridge university, le jeune Gregory Bateson entreprend, à treize ans, les études de zoologie qu'il prolongera avec celles de biologie et d'anthropologie. Toutefois, son penchant pour l'outremer se dessine déjà tôt, avec une première expédition scientifique aux îles sud-américaines des Galapagos et une fonction d'enseignant de linguistique en 1929 à l'université australienne de Sydney, sous la direction du professeur anthropologue anglais Alfred Radcliffe Brown (1981-1955). Pour préparer son mastère en anthropologie (1930) il se rend d'abord auprès des autochtones, notamment chez les latmuls de la Nouvelle Guinée (1929-30). Bateson va les retrouver en 1938 après l'épreuve universitaire, cette fois-ci avec l'anthropologue américaine Margaret Mead, de trois ans son aînée (19011978) et qu'il épousera en 1936. La même année est publié à l'édition de l'université de Cambridge son premier ouvrage Naven (trad. fr.: Cérémonie du Naven, éd. de Minuit, 1971) qui est évidemment en relation directe avec son expérience anthropologique de terrain et dont le soustitre est par ailleurs de loin plus éloquent: A survey of the problems suggested by a composite picture of the culture of a New Guinea tribe drawnfrom threepoints of view. Gregory et Margaret vont aux Etats-Unis en 1939 et reprennent d'intenses contacts scientifiques, à la faveur notamment de la prestation au musée d'art moderne à New York ainsi que des conférences organisées par la fondation Josiah Macy jr. C'est au cours de l'une d'elles 19

que Gregory Bateson rencontra Warren McCulloch et Julian Bigelow, deux chercheurs profondément impliqués dans la mise au point du courant cybernétique. En 1942, année de son entrée au service militaire, est publié le grand ouvrage écrit par ce couple d'anthropologues et édité spécialement par «New York academy of sciences» : Balinese character: a protographic analysis. II est alors tout à fait normal que, pendant la guerre, Bateson soit utilisé par l'armée des Etats-Unis précisément comme analyste des films de propagande, et ensuite dans les services stratégiques en Chine, Birmanie, Sri Lanka et Inde. Bateson revient aux Etats-Unis à la fin de la guerre en 1945 et reprend les activités et rencontres scientifiques. Il va notamment élargir le cercle des relations nouées avec les initiateurs de la cybernétique, dont deux éminents professeurs de mathématiques, Norbert Wiener et John von Neumann. Gregory et Margaret ont donné naissance à leur fille Mary Catherine, à laquelle ils ont donné aussi le goût de l'anthropologie, mais ils vont divorcer en 1949. Enfin, il est à noter que, pendant tout ce temps, Gregory Bateson n'est pas encore devenu citoyen américain, bien qu'il ait servi pendant la guerre sous l'uniforme américain. Sa naturalisation n'adviendra finalement qu'en 1956. A partir de 1962, Bateson renoue avec son penchant pour les expéditions et repart au loin, jusqu'à l'université d'Hawaï, avant de se fixer aux Etats-Unis et de découvrir en 1978 qu'il est atteint d'un cancer du poumon, qui l'emportera deux ans plus tard.

20

L'œuvre
Malgré la vivacité et la fécondité de sa pensée, il convient de toujours situer Gregory Bateson dans ses origines anthropologiques. Effectivement, l'article qu'il a publié en 1935 dans le numéro 35 de la revue Man, «Culture contact and schismogenis», permet déjà de fixer le lecteur sur l'orientation théorique de ce chercheur. A travers le concept de «double contrainte» (double bind) qu'il y propose, Bateson clarifie la perspective très comportementaliste de son anthropologie, qui finira par ailleurs par influencer presque tous ses collaborateurs ainsi que beaucoup d'autres collègues: abandon de la vision de la communication linéaire qui est le propre des ingénieurs, option claire pour une étude des interactions et surtout des comportements ainsi que pour une herméneutique du monde selon une causalité circulaire. Ceux qui lui reconnaissent la double qualité d'« ami et maître », Paul Watzlawick et bien d'autres encore, explicitent de la manière suivante la fameuse « double contrainte» dans leur bien connu ouvrage collectif Une logiquede la communication (1972): « si le message est une injonction, écrivent-ils, il faut lui désobéir pour lui obéir ». Autrement dit, piégé dans une situation de double contrainte, un individu peut courir le risque de se trouver puni s'il lui arrive de percevoir correctement les choses; il sera alors taxé de "méchant" ou de "fou" simplement pour avoir osé dire qu'il y a peut-être une discordance entre ce qu'il voit réellement et ce qu'il aurait dû voir ». Mais, en vérité, c'est en déménageant vers la côte ouest en 1948, à San Francisco, que va démarrer un tournant dans la production scientifique de Gregory Bateson. Il 21

prône alors la métaphore

de l'orchestre

pour désigner le

travail qui doit se dérouler absolument « en entier» au
sein de la communication: «le simple, c'est l'entier, la totalité ». Par cette même métaphore, il permet aussi de traduire l'ambiance de travail en synergie dans lequel il se trouve plongé, lui-même ainsi que tous ceux qu'il a l'opportunité de côtoyer dans les différents forums scientifiques auxquels il est plus régulièrement convié: médecins, psychiatres, logiciens, linguistes, biologistes, mathématiciens, etc. Certes, Gregory Bateson avait dit plus simplement que «communiquer, c'est entrer dans l'orchestre », mais c'est aussi et surtout en cela qu'il devint la référence d'un modèle de communication, dit orchestral, où c'est la partition de l'ensemble qui fait la musique. A l'arrivée de Gregory Bateson à San Francisco, il preste à la clinique Langley-Porter qu'anime Jurgen Ruesch, précisément autour de la thématique «psychiatrie et communication ». Leur collaboration va donner lieu en 1951 à un ouvrage important: Communication: the social matrix of psychiatry. La traduction française de ce titre (Communication et société, Seuil, 1988) est plus proche de la portée réelle de cet écrit, qui est davantage une portée de large horizon sociétal et non pas de si étriqué horizon psychiatrique. Dans cet ouvrage, l'on découvre que le contexte est dorénavant devenu un élément essentiel dans la pensée de Bateson: «aucun homme n'est réellement capable d'évaluer ses propres comportements qu'en fonction du système plus vaste auquel il appartient ». Sur la base de ce principe fort, Bateson va dès lors prôner que l'on cessât d'appliquer aux malades une thérapie se fondant sur les seuls principes psychiatriques; il va 22

recommander une nouvelle thérapie, bâtie plutôt sur des principes anthropologiques et cybernétiques, prenant alors en charge aussi bien le patient que sa famille. Pour une problématique similaire, mais cette fois centrée sur la dérive d'alcoolisme, Gregory Bateson va œuvrer dans une autre institution hospitalière proche, la
«

Veterans

administration

hospital»

de Palo Alto. Palo

Alto est une petite ville de Californie d'environ 60.000 habitants; il est aussi le siège de l'université de Stanford, fondée en 1885 et bien intégrée dans la Silicon Valley. Se déploient aujourd'hui encore dans cette technopole les entreprises d'électronique, notamment Apple et HewlettPackard, par ailleurs devenu premier constructeur informatique mondial depuis sa fusion avec Compaq en 2002. Poursuivant cette collaboration avec les psychiatres, Bateson va publier en 1956, dans le numéro 1 de la revue spécialisée Behavioral science, un article portant sur la psychopathologie, rédigée avec une équipe vraiment hétéroclite, composée de D.O. Jackson (médecin), J. Haley (conùnunicologue) et J.H. Weakland (ingénieur chimiste) : «Vers une théorie de la schizophrénie». Dans cette production se trouve radicalement confirmé le rôle si important que la société et la famille jouent dans l'émergence de la folie, qui est fondamentalement le symptôme des troubles du « moi ». Cet important article fut par ailleurs récompensé par le prix Frieda FrommReichmann (psychiatre américain), qui est décerné par l'Académie de psychanalyse. Enfin, deux ouvrages peuvent être réellement considérés comme la synthèse épistémologique de la pensée de Bateson. Dans Vers une écologiede l'esprit, édité en 1972 (tr.
23

fro en 1977), il rompt avec le primat du social durkheimien sur l'individuel. Bateson tient cependant à préciser que l'individu demeure un sujet «systémique», déterminé par son «écologie», c'est-à-dire un environnement constitué du «mind» (l'esprit), qu'il définit comme un complexe de sentiments (individuels) normalisés (par la société). Dans La Nature et la pensée publié en 1979 (tr. fro en 1984), il résume le débat philosophique du dualisme

platonicien entre forme et fond en jurant sur « l'unité
sacrée de la biosphère ». En fait, cela ne fait que prolonger son innovation datant de 1951 où, à propos de la communication, Gregory Bateson avait bel et bien posé comme absolument consubstantielles les deux dimensions qui la constituent: «report» (compte rendu, indice ou contenu) et «command» (ordre ou relation). Il le

confirme en ajoutant de façon plus sentencieuse: « je reste
fidèle à l'hypothèse été tout simplement que notre perte de sens de l'unité a une erreur épistémologique».

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BELTRAN, LUIS

L'homme

Luis Beltran a étudié les sciences politiques, avec en définitive un doctorat à l'université de Madrid. Il s'y est spécialisé en études de l'Afrique subsaharienne et, plus que cela, en études de la conjonction des trois continents, euro-afro-américains, avec une attention particulière pour le rôle de la péninsule ibérique (Espagne et Portugal). C'est surtout ce dernier intérêt qui a conduit, plus tard, Luis Beltran à devenir membre du comité scientifique du programme de l'Unesco intitulé «La ruta deI esclavo», qui vise les connaissances sur la traite négrière. Luis Belran a enseigné aux universités congolaises de Kisangani et de Lubumbashi, ainsi qu'à l'université nationale du Zaïre dans les années 1970. Dans ce demier pays (redevenu République démocratique du Congo), il a dirigé la Revue congolaisedes scienceshumaines et y a aidé à poser solidement les fondements de cette jeune filière des
Sic qu'est la « communication internationale». La tâche a

été d'autant plus facilitée que L. Beltran a eu à enseigner au Congo simultanément dans la faculté des relations internationales (campus de Lubumbashi) et aux aspirants communicologues de l'Ifasic (Institut facultaire des Sic) à Kinshasa. Luis Beltran a aussi été professeur visiteur au Brésil, au Mexique, en Zambie... De retour en Europe, Luis Beltran a presté comme titulaire de la chaire de sociologie à l'université espagnole d'Alcala, dont il est devenu par ailleurs vice-recteur chargé des relations internationales.
25

L' œuvre L'ouvrage
Communicada America latina

principal

de

Luis Beltran

est

intitulé

dominada. Estados Unidos en los mesios de (1980) souligne la gravité de la domination

de l'Amérique latine par les Etats-Unis. Et, à titre de comparaison, il indique que, dans la réalité des faits, l'espace communicationnel n'est pas, sur le continent africain, intégralement dominé, comme c'est le cas de l'Amérique du sud. En effet, affirme Luis Beltran, tout paysan d'Afrique (donc plus de 70 % de la population) est en mesure de maîtriser au moins deux langues courantes de communication, d'une part son dialecte ethnique (xhosa, wolof, teke, ngombe, masaï...) et d'autre part une langue vernaculaire nationale (swahili, lingala, etc.). Selon le même homme de science, les latino-américains ont perdu l'usage de la langue ethnique en faveur de deux langues de la colonisation (espagnol et portugais). Or, en Afrique noire, les langues officielles d'emprunt (anglais, français, portugais, espagnoL.) ne viennent que s'ajouter à d'autres langues locales, largement plus usitées. Ainsi, ce bilinguisme minimal (langue ethnique et langue vernaculaire) permet au paysan africain, même s'il est matériellement marginalisé par rapport à la modernité urbaine et même s'il ne pratique pas la langue officielle (anglais, français, portugais...), d'exprimer intégralement et avec satisfaction son existentialité. Or, précisément, cette existentialité est si profonde qu'elle ne pourrait être totalement assumée et véhiculée par le flux médiatique international et transnational. Effectivement, les stastitiques montrent que, malgré la prise en compte de ces réalités linguistiques et culturelles
26

locales, le temps d'antenne octroyé à ces langues locales est plutôt dérisoire au sein des stations transnationales de radio: BBC, Radio-Vatican, Radio-Moscou, Deutschewelle, Voice of America...

27