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Autisme et humanité

De

Aider, soigner, guérir peut-être, voilà l'aventure humaine dont témoigne Bernard Durey tout au long de son livre. Par la présentation volontairement intimiste de son travail, l'auteur interroge la capacité de chacun à croire en cet autre, à croire en ses facultés d'établir des relations pour qu'ainsi advienne son histoire au lieu d'une négation de ses blessures originelles.


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AUTISMES ET HUMANITÉ

Bernard Durey,

Préface

du professeurJacques Hochmann

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : Aider, soigner, guérir peut-être, voilà l'aventure humaine dont témoigne Bernard Durey tout au long de son livre. Par la présentation volontairement intimiste de son travail, l'auteur interroge la capacité de chacun à croire en cet autre, à croire en ses facultés d'établir des relations pour qu'ainsi advienne son histoire au lieu d'une négation de ses blessures originelles.

Auteur : Bernard Durey a dirigé pendant de nombreuses années des centres d'accueil et de soin. Il est maintenant psychanalyste et intervient dans de nombreuses institutions en tant que psychothérapeute.

 

Table des matières

En guise de préface

- I - Introduction

PREMIÈRE PARTIE

- II -LE QUESTIONNEMENT MUET DES AUTISTES

- III - RENCONTRE ET ÉCHANGES AVEC DELIGNY

- IV - Les indications de jérôme

DEUXIÈME PARTIE

- VI -ITINÉRAIRES

- VII -Les leçons de michaël

- IX - Les Enseignements de Mirabelle

Troisième partie

- XXI -  ANNEXE :

ÉCHANGES… CORRESPONDANCES…

En guise de préface

Cher Bernard Durey

Lorsque vous m’avez demandé une préface, j’ai été ému et honoré et j’ai vite accepté. Il y a longtemps que je connais et admire votre travail. Je savais donc, avant même de vous avoir lu, que je n’aurais pas besoin de forcer le trait pour dire du bien de votre livre.

Maintenant, la dernière page tournée, au moment de passer à l’acte, je suis soudain intimidé et peu enclin à adopter le ton doctoral et impersonnel d’un préfacier de convenance. Votre livre c’est vous. Vous vous y livrez, avec pudeur mais franchise. À toutes les lignes, on vous y sent vivre, aimer, espérer. On partage vos prises de position ou on s’en écarte, non pas comme on le ferait avec une théorie ou une idéologie mais comme d’une personne qu’on apprend à côtoyer et à estimer. Témoigner, dites-vous, c’est votre seule ambition… encore qu’en fin de parcours, vous n’hésitiez pas à exprimer clairement et fermement vos convictions, ces convictions élaborées, parfois de manière critique, tout au long d’une existence consacrée à aider les enfants et les adolescents en grande difficulté psychologique. On ne préface pas un trajet aussi personnel. Tout au plus peut-on échanger avec celui qui en est l’auteur, de sujet à sujet, c’est à dire répondre où on a été interpellé, approuver bien sûr mais aussi interroger voire contredire. C’est pourquoi j’ai choisi d’adopter le style épistolaire: du reste, communiquer à propos de l’autisme, n’est-ce pas déjà essayer de s’opposer à une mécanique autistique, dressée obstinément contre toute communication? Les polémiques virulentes qui opposent aujourd’hui quelques associations de parents aux professionnels et les professionnels entre eux, les prises de position exclusives crispées sur le sentiment d’être seul à posséder la vérité, le fanatisme de certains, fétichisant une méthode particulière, ne sont certes pas l’apanage des interlocuteurs de l’enfant autiste. En cette fin de millénaire où les nationalismes et les intégrismes de tout poil font rage, il existe d’autres exemples, plus sanglants, d’intolérance. Mais l’autisme est particulièrement contagieux, il impose à tous ceux qui s’y trouvent confrontés un enfermement dans un univers manichéen où ce qui ne fait pas partie de la structure, imposée ou choisie, est vécu comme insolite et dangereux et doit être contrecarré par un comportement stéréotypé et un discours univoque. Les dévots de la forclusion donnaient jadis l’exemple de ce terrorisme intellectuel. Le relais aujourd’hui est pris par les tenants d’une approche exclusivement éducative.

Or, votre livre le montre bien, si l’on veut avancer dans la connaissance et dans le traitement de l’autisme infantile précoce, ce n’est certainement pas en proférant des anathèmes, en se fermant — au nom d’une soi-disant nouveauté et du «politiquement correct» — à tout ce qui jusque-là a pu se dire ou s’écrire, mais en racontant, en analysant et en comparant patiemment des expériences. Là, plus qu’ailleurs, ce programme d’études comparatives est difficile à tenir. Je le répète: l’enfant autiste engendre autour de lui des attitudes faites à la fois de fascination et de terreur, d’espoir démesuré et de pessimisme total, de projections massives et de «clivages cruels» (pour reprendre l’expression du psychanalyste anglais Wilfred Bion) peu propices au dialogue. Or seul ce dialogue fondé sur l’analyse et sur le dépassement de ces attitudes est susceptible de l’aider. Dialoguons donc.

Je me suis d’abord demandé, en vous lisant, pourquoi une pathologie somme toute assez rare (quelque trente à quarante mille personnes autistes dans notre pays selon le rapport récent de l’agence nationale pour le développement de l’évaluation médicale) avait, si je puis dire, autant de succès. Elle attire les professionnels: vous comme moi, mais aussi tous ces jeunes étudiants, frais émoulus d’une école d’éducateurs, d’une maîtrise de psychologie ou d’une école d’infirmiers qui, sans jamais avoir vu un autiste, veulent consacrer à l’autisme un mémoire de fin d’études. Je les décourage généralement et leur conseille de se confronter d’abord à la réalité clinique, moins glorieuse et moins exaltante qu’ils ne l’imaginent. Ce qui me frappe chez ces étudiants, c’est leur propension à avoir, d’entrée de jeu, une idée sur la question. On peut s’en irriter quand, comme vous et moi, on a suivi des autistes pendant des décennies et qu’on se sait toujours aussi ignorant. On peut aussi penser que c’est encore un effet de l’autisme. Je crois en effet que la problématique autistique confronte inévitablement chacun de nous aux problèmes fondamentaux de l’être humain. De là, peut-être, son actuelle présence dans les médias qui n’en donnent malheureusement qu’une image tronquée, spectaculaire et caricaturale. (À quand une information objective sur les différentes approches, qui dépasserait les facilités d’un journalisme de dénonciation?) L’autisme nous place au carrefour du corps et de l’esprit, il met en cause radicalement le dualisme que nous avons hérité de Platon via Descartes, et qui, à notre insu, quelles que soient nos positions philosophiques ou religieuses explicites, est, en Occident du moins, à la base de nos conceptions. On s’est beaucoup battu pour savoir si l’autisme était psychogène ou d’origine organique. Vous-même, dans le souci de ne pas leurrer les équipes et les familles par des promesses inconsidérées d’amélioration, continuez à distinguer, parmi les autismes, ceux que vous appelez «d’origine psycho-affective». On comprend votre position et le soin que vous prenez à éviter toute confusion et à ne pas mettre sur le même plan les cas où le poids de l’organique est évident et ceux où l’examen neurologique et les examens spéciaux qui le prolongent restent négatifs. Mais cette distinction, provisoirement commode, garde-t–elle un sens, sur un plan plus général, quand, comme vous l’affirmez souvent, selon ce que j’ai appelé un jour votre choix aristotélicien, l’âme (l’esprit) n’est rien d’autre que la forme du corps? Comme la statue déjà contenue dans la glaise qu’elle informe — une métaphore qui peut plaire au sculpteur que vous êtes resté — l’âme (l’esprit) jaillit du corps et de la sensorialité, transmutée en sensibilité et en sentiment. Or c’est cette transmutation qui ne se produit pas ou se produit mal chez l’enfant autiste. Une inscription ne se fait pas à un niveau très primaire que vous qualifiez de cellulaire.

Pourquoi? On a beaucoup évoqué la responsabilité des mères ou, plus généralement, de la famille, souvent de manière inconsidérée et sans arguments épidémiologiques probants. Aujourd’hui on tend à les disculper avec autant de passion qu’on avait mis à les accuser. C’est du génome ou des agressions précoces, obstétricales, toxiques ou infectieuses que viendrait tout le mal. À une causalité psychique linéaire succède son inverse, une causalité physique unidimensionnelle. Pour une mère franchement pathologique — atteinte d’ailleurs parfois d’une pathologie réactionnelle aux difficultés rencontrées avec un enfant, inconsolable, emmuré dans sa détresse, refusant le contact — combien, en effet, de mères qui font face, courageusement, avec finesse et compétence, à une situation impossible? Pour un père «forclos», combien de pères assumant bien leur rôle et soutenant, aussi efficacement que possible, les mères? Mais pour un enfant autiste présentant des anomalies génétiques, biologiques ou neuroradiologiques décelables, combien avec des examens normaux? Je ne suis pas sûr que renvoyer la «faute» aux générations précédentes, accuser une malencontreuse viciation des rapports in utero ou encore incriminer une mystérieuse et invisible atteinte moléculaire ou modulaire du système nerveux central permette de sortir de ces difficultés. Ne peut-on plutôt considérer l’autisme comme un mode de réaction, assez typique pour avoir permis à Kanner de décrire un syndrome que l’on retrouve avec une grande régularité, mais assez multiple dans ses causes, pour interdire le recours à une étiologie simple? L’autisme serait une sorte de voie finale commune, une manière spécifiquement humaine de répondre à un concours malheureux de circonstances où interagissent des facteurs relevant du corps et d’autres relevant de l’esprit, dans un conglomérat complexe où le corps et l’esprit ne peuvent être distingués. Du coup la recherche des causes n’aurait plus de sens, sinon celui de permettre la construction d’un mythe originel. J’y reviendrai… et peut-être prendrai quelque distance par rapport à votre fidélité à l’approche transgénérationnelle. Quoi qu’il en soit de sa ou de ses raisons, faute d’une première présentation, vous le dites très bien, la représentation reste impossible (ou difficile). Dès lors, comme le montrent bien vos cas cliniques, l’enfant ne pouvant se représenter l’absence, parce que la présence ne s’est pas inscrite correctement dans l’expérience sensible, ne peut se séparer. Il se colle comme un adhésif à l’autre, dont le départ est vécu comme un arrachement, élabore pour traiter cette blessure des barrières autistiques (les formes et les objets dont parlait Frances Tustin) et maintient autour de lui, autant qu’il le peut, un environnement immuable (la «sameness» de Kanner). Comme le langage renvoie inévitablement au manque, il le détourne ou le ramène dans son sens. Nommer un objet c’est déjà accepter, par le fait même qu’on le nomme, d’avoir perdu la continuité avec cet objet, c’est accepter aussi de disposer de moins de mots (de signifiants) qu’il n’y a d’objets à désigner (de signifiés), donc de se conformer à la polysémie, au jeu des métaphores, aux ambiguïtés de la langue. L’enfant autiste ne peut s’y résoudre. Kanner avait déjà noté qu’il ne faisait pas de comparaison et qu’il utilisait souvent les mots comme des objets ou dans un sens exclusivement concret.

Par là, l’enfant nous rappelle, à nous qui ne sommes pas autistes, la tragédie de la condition humaine, la nécessité dramatique d’avoir à assumer les affres de la séparation, de devoir renoncer à l’absolu, d’accepter le relatif. Par son refus des pièges du symbolique, il nous évoque les malentendus inhérents à toute communication, et nous renvoie à notre solitude ontologique. Le poète — que vous êtes — ne fait pas autre chose, mais il trouve et nous transmet par son art une consolation. L’enfant autiste — même quand ses trouvailles linguistiques involontaires nous éblouissent — n’est pas un poète. Il nous arrive — est-ce pour nous rassurer? — de le considérer comme un poème vivant… ce qui n’est pas oublier sa souffrance et celle de ses proches, donc la nécessité de le soigner. L’autisme a encore, en effet, un autre intérêt qui explique aussi son «succès». Il pose de manière paradigmatique la question du soin et de ses rapports avec l’éducation.

C’est surtout sur ce plan, essentiel, que j’ai aimé votre livre où vous décrivez, avec le cheminement des enfants que vous avez suivis, les constatations qui vous ont conduit, après d’au­tres expériences, à créer la structure exemplaire de Solstices. Du travail immense que vous nous rapportez je voudrais ­extraire quatre lignes de force:

1. C’est d’abord l’importance que vous accordez au corps. Il serait insensé, affirmez-vous, d’imposer à l’enfant autiste un ordre symbolique qu’il n’a pas encore découvert. De vos échanges avec Fernand Deligny, vous avez retiré une prise en compte des choses dans leur matérialité, la nécessité d’un ancrage corporel qu’une lecture trop intellectualiste de la psychanalyse pourrait nous masquer. Le touchant-touché, dites-vous, précède le signifiant-signifié. Avant d’être symbolique, aimerais-je ajouter, le symbole est une chose, une chose particulière certes, qui en évoque une autre, par ce qu’elle a de manquant, par son appel à un complément (comme le fragment de puzzle qui aspire à s’emboîter dans un autre fragment), mais qui est quand même et avant tout une chose qu’on peut toucher et soupeser. D’où, comme vous le dites si bien, ce projet, dans le soin, «de rétablir un courant de la chose au symbole et du symbole à la chose». Cette mutualité, cette réciprocité passent par une incarnation de la parole dans des gestes concrets et par un accompagnement «parolé» du geste. Votre expérience du massage est ici tout à fait passionnante. Elle n’en pose pas moins quelques questions. Les premières sont d’ordre éthique, et vous évoquez avec beaucoup de discrétion, mais aussi beaucoup d’honnêteté, les risques de dérapages. Comme avec le bébé, il importe de différencier les caresses calmantes des caresses excitantes. Ce n’est pas toujours facile, surtout lorsque vos «bébés» sont des adolescents, psychotiques ou autistes de surcroît. Mes secondes réflexions portent sur le risque, inhérent à toute approche technique codifiée, de dériver vers un gadget. Je crains qu’après le succès que rencontrera, j’en suis sûr, votre livre, on ne se mette à masser à tort et à travers dans nos institutions! Mes troisièmes réflexions sont plus théoriques. Le massage Shantala, que vous utilisez, est — si j’ai bien compris — une technique culturellement admise, utilisée par les mères indiennes pour s’occuper de leurs bébés. Qu’en est-il de cette technique lorsqu’on l’utilise dans une autre culture et qu’elle perd ainsi tout le «background» religieux, social, mythique qui lui donnait du sens? Comment restitue-t-on alors ce réseau de significations? Sur ces points, on aimerait davantage de précisions, mais il faudra peut-être attendre vos prochains ouvrages! J’ai pensé, en vous lisant, à cette phrase, souvent entendue dans la bouche de soignants désespérés par un cas particulièrement éprouvant: «Il faudrait passer par le corps. » C’était peut-être vrai mais, dans notre culture du moins, l’usage des thérapies à médiation corporelle ne vient-il pas souvent masquer notre échec à comprendre et, plus encore, notre intolérance à cet échec? Plus que d’autres, elles exigent de la part des thérapeutes une véritable ascèse, une réflexion en profondeur sur ce qui les motive, sur leurs contre-attitudes.

2. J’ai beaucoup apprécié la place centrale que vous donnez à la collaboration avec la famille. Dans votre premier cas, vous avez su «requalifier» à ses propres yeux une mère déprimée et vous aider ensuite de ses observations pour poursuivre votre travail de psychothérapeute. La règle d’abstinence qui, dans un traitement psychanalytique standard, nous contraint à limiter au minimum voire à éliminer totalement les rapports avec la famille de nos patients, ne s’applique pas au travail avec l’enfant­ autiste ou psychotique où, sans les parents, rien ne peut se faire. Encore une fois, c’est toute la problématique du soubassement réel nécessaire à une activité symbolisante chez un psychotique qui est ici soulignée. On l’a trop souvent oublié et on s’est enlisé, sous prétexte de purisme, dans des entreprises au mieux inefficaces, au pire nuisibles. Même lorsque la situation vous a imposé de proposer une séparation entre la famille et l’enfant, vous vous êtes toujours préoccupé de maintenir des liens et de continuer avec les parents un travail de conseil et de soutien pour faciliter la poursuite ou la reprise des relations avec leur enfant et pour ne pas couper la thérapie de la réalité.

3. Ce souci de conserver vivant le lien entre le symbole et la chose, le mouvement du réel au symbolique en passant par l’imaginaire, on le retrouve dans votre conception de l’institution. Bien que le contexte de nos pratiques soit très différent, je me suis senti profondément proche de vous. Je suis, comme vous, parti d’une critique des institutions thérapeutiques ou rééducatives dites classiques, de leur hiérarchie, de leur manque de projet, de la collusion dans l’anonymat qu’elles entretenaient et du contrat de chronicité qu’elles passaient avec leurs clients. J’ai cru, plus que vous peut-être, dans la désinstitutionnalisation (mot horrible et, finalement, véritable non-sens). Il n’y a pas, je le sais aujourd’hui, de traitement de la psychose sans une forme d’institution, c’est à dire sans un dispositif articulant entre eux des éléments différenciés pour accueillir, contenir et instituer les rapports soignants-soignés. Vous insistez beaucoup sur ces différenciations et ces articulations, sur ce que vous appelez, d’un mot que j’aime bien, des «enchaînements». On peut, me semble-t-il — vous serez, je pense, d’accord avec moi —, considérer l’institution soignante (quel que soit son régime administratif) comme une métaphore du moi corporel de l’enfant. À travers les différents lieux qu’il traverse, les différentes activités qui scandent sa journée, ­l’enfant apprend à repérer des zones d’investissement variées, une architecture dans laquelle il se repère avant de se l’attribuer et d’étayer sur elle sa propre architecture corporelle et la différenciation de ses zones érogènes. Comme vous le dites, l’espace ici précède le temps. Mais entre ces différents espaces, l’institution et tout ce qu’elle sous-entend d’appartenance à un projet commun insinuent ce que Fernand Deligny vous a appris à nommer «la matière d’entre» qui pourrait bien être le tissu concret sur lequel se fonde l’intuition du temps, de la durée, cette durée que les autistes essaient de tenir à distance pour immobiliser le temps. Pour maintenir ces articulations, ces «enchaînements» et, en même temps, cette continuité, l’accompagnement par un personnage clé — un réfèrent comme on dit aujourd’hui — est essentiel. Encore faut-il que le référent ne devienne pas, à son tour, un «gadget» mais qu’il assure un ancrage réel, structurant, dans une relation duelle, intensément investie de part et d’autre. Il faut des temps et des lieux spécifiques pour que cet accrochage puisse — «par étapes» comme vous le dites — s’établir, comme il faut, à côté de temps normatifs, laisser éventuellement à l’enfant des «temps pour délirer». Les deux sont instituants, plus encore l’alternance ou la dialectique des deux qui, en donnant sens au délire par rapport à la normalité, en l’intégrant comme un moment d’une existence, permet de l’appri­voiser, éventuellement de le dépasser et de le transformer en histoire. L’exemple de la petite fille qui se prenait pour Cendrillon avant de se raconter et de raconter aux autres l’histoire de Cendrillon est, à ce égard, magnifiquement illustratif. Ainsi se renouvelle la question, qui fit jadis couler beaucoup d’encre, des rapports de la psychothérapie et du traitement institutionnel. Vous vous situez clairement et je suis à vos côtés. Dans les cas qui nous occupent ici, ceux d’enfants autistes ou psychotiques, mais aussi chez les sujets gravement abandonniques, bref chaque fois qu’un travail institutionnel est nécessaire, il n’y a aucun sens à couper le psychothérapeute de son contexte institutionnel. La séance de psychothérapie est seulement le moment où s’ajoute de la valeur symbolique à ce qui est vécu dans le réel. Elle n’a pas d’ailleurs le monopole de cette valeur ajoutée. On voit bien, à lire attentivement vos cas, la valeur thérapeutique du milieu éducatif représenté par la famille d’accueil ainsi que la fonction psychothérapique de certaines interventions de l’instituteur. La querelle qui voudrait aujourd’hui opposer démarche psychothérapique / démarche éducative est un faux débat. Il entre nécessairement une dimension éducative dans toute psychothérapie d’autiste: apprendre à différencier des affects, à les nommer, à les relier entre eux, n’est-ce pas un apprentissage, une pédagogie du symbolique? À l’inverse, classer des couleurs ou des formes n’est-ce pas aussi mettre de l’ordre dans un monde intérieur troublé? Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que tout le monde fasse la même chose et surtout fasse n’importe quoi.

4. D’où l’importance d’une théorie. Vous m’avez inquiété, au début, quand vous avez prétendu ne pas en avoir. Puis j’ai compris qu’il s’agissait d’une coquetterie ou, peut-être, d’une défiance par rapport à l’usage totalitaire, plaqué, de théories mal digérées dont, çà et là, vous aviez pu être le témoin. En fait, dans ce livre, nous ne cessez de théoriser, à votre manière, concrète, la seule qui vaille et qui montre que vous savez garder avec la théorie un rapport vivant — oserais-je dire un rapport charnel, un rapport de plaisir? Le travail soignant, même quand il se fonde sur le corps et sur le travail du corps, surtout quand il prend le corps en compte, est un travail hautement intellectuel. C’est dans l’intellect, c’est par l’intellect que les affects se tissent en trame signifiante. Il me semble que Freud a dit quelque chose de cet ordre. J’appelle cela, pour ma part, auto-érotisme mental et je crois que c’est la dimension à laquelle il nous faut ouvrir les autistes en leur faisant découvrir, à eux que leurs pensées persécutent, le plaisir de penser. Ce qui nécessite que nous, qui les soignons, nous sachions trouver, dans notre travail avec eux, ce plaisir très particulier qui consiste à organiser sa pensée en un fil narratif. C’est ici que la structure du groupe d’accompagnement et de tiers-témoin que vous avez instituée à Solstices me paraît géniale. Elle oblige chacun à raconter par le menu ce qui se passe avec l’enfant, à faire une histoire de la juxtaposition des événements quotidiens, une histoire avec l’enfant qui devient peu à peu l’histoire de l’enfant. À condition, ajouterai-je, que cela reste une histoire, «a just so story» comme disait Freud, un jour d’autocritique de sa saga de Totem et Tabou. Or, sur ce point, je ne suis pas sûr de vous suivre jusqu’au bout. Lorsque vous parlez d’échec relationnel très précoce, y compris in utero, lorsque vous évoquez des drames dans les générations précédentes, lorsque vous proposez une thérapie de «recommencement», qui n’est pas sans évoquer la «réalisation symbolique» d’Anne-Marie Sechehaye, j’ai l’impression que vous pensez parler d’événements réels, de manques réels qu’il faudrait réparer dans la réalité. Vous cherchez en amont, «toujours en amont» dites-vous, l’explication de ce qui a suivi. Or, aimerais-je vous demander, croyez-vous vraiment que le passé éclaire le présent? Peut-on remonter à la source du fleuve, renverser la flèche du temps, déduire l’organisme de la blastula ou, plus loin encore, de la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule? Ou n’est-ce pas là un fantasme vieux comme le monde, celui d’être là à l’impossible moment du commencement, de la conception? Il y a, dans les Confessions de saint Augustin, un passage splendide. On demandait à l’évêque d’Hippone que pouvait bien faire Dieu, alors que le monde n’était pas créé, et l’évêque répondit (je cite de mémoire): «Cette question n’a pas de sens car alors il n’y avait pas d’alors. » Je me demande s’il ne faut pas renverser la phrase de tout à l’heure. Ce n’est pas le passé qui éclaire le présent, l’amont qui conditionne l’aval, c’est le présent qui se cherche et se fabrique un passé explicatif à sa mesure, c’est l’aval qui s’imagine un amont pour se donner un peu de sens. Je ne suis pas opposé aux thérapies de recommencement, à l’usage symbolique du berceau, ou du biberon, dans des séances réglées avec des enfants déjà grands. Comme tout le monde, je me suis construit des légendes explicatives au conditionnel, des «tout se serait passé comme si». Mais je crois nécessaire de leur conserver leur caractère de «faire semblant», de matrice narrative, d’usine à métaphoriser, si l’on veut éviter de se fourvoyer dans les pièges du réalisme psychologique et d’une historiographie stérilisante.

Vous le voyez — et ce n’est pas son moindre mérite — votre livre passionnant invite à un débat sur des questions fondamentales. On a hâte de poursuivre ce débat avec vous, après l’avoir laissé se poursuivre en soi.

Fraternellement,

Jacques Hochmann.

À Simone, ma femme, qui m’a tant aidé.

À tous ceux qui, avec moi, ont fondé la structure de Solstices.

À ceux qui la maintiennent.

Aux parents qui, de diverses façons, ont coopéré avec moi, avec nous.

Aux équipes avec lesquelles je travaille aujourd’hui.

À Robert Soler et Alain Souchay qui, à la fin de cet ouvrage, témoignent de nos réflexions partagées.

- I -
Introduction
 TÉMOIGNER !

«Et je prétends que, souvent, l’effort de toute une vie est déterminé par une expérience vécue dans l’enfance.»

Konrad Lorenz

N’ayant pas d’autre intention que celle du témoignage, il ne sera pas question de proposer une étude exhaustive de ­l’autisme et de tous les travaux qui ont été accomplis à ce sujet.

Je m’en tiendrai donc à dire comment, à partir de ma recherche depuis quarante ans, par les tentatives que j’ai engagées et autour d’elles, j’ai élaboré un fil conducteur: il me fallait comprendre quelle pouvait être l’origine des difficultés de rencontre avec nous pour ces enfants apparemment enfermés, me demandant aussi d’où venaient nos propres empêchements à les amener vers nous pour un partage de la vie, m’interrogeant à propos de ce qui avait pu me pousser si fort à m’intéresser à ces enfants, à leur problème, car il est bien évident que, pour permettre une telle rencontre, il faut qu’il y ait quelque part une attirance.

Je me suis rendu compte que l’autisme m’interpellant interrogeait l’essence même de l’être humain. Je me suis donc interdit tout a priori théorique. Dans mon silence, j’ai tenté d’entendre leur silence. Dans leurs questions muettes, je me suis efforcé de percevoir leur message.

La question ainsi posée: qu’est-ce qui vient d’eux? qu’est-ce qui est de notre fait, parents, soignants? Il a bien fallu que je fasse un retour sur moi-même. C’est ainsi que j’ai sondé ma propre sensibilité. Pourquoi suis-je si ému quand j’écoute de jeunes musiciens, habiles dès leur jeune âge et pouvant témoigner de leurs dons? Saurais-je expliquer, devant toute la mesure d’émerveillement qu’ils suscitent en moi, mon bouleversement, parfois jusqu’aux larmes? Pourquoi, par contre, devant des enfants, des adolescents ou des adultes qui sont demeurés dans les plus grandes détresses, dans les souffrances de ­l’absence,­ dans des désordres ou des manques si forts qu’ils les ont empêchés d’accéder à leur identité, au désir…, pourquoi, devant ceux-là, n’ai-je aucune envie de pleurer? Là, ce fut toujours la volonté de vaincre la souffrance qui fut la plus forte. Pour pouvoir vaincre, il faut comprendre. C’est ce que j’ai tenté et dont je souhaite ici faire part.