Cahier d'Anthropologie sociale N° 2 : La guerre en tête

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La guerre, avec son pouvoir de destruction et de mort, n’a jamais cessé d’interroger les scientifiques, notamment de nos jours où elle risque de provoquer la disparition définitive de l’homme.
Parmi les différentes approches de ce phénomène, les articles réunis dans ce volume ont choisi de mettre en regard deux séries de données et de modèles d’analyse a priori très hétérogènes, relatives d’une part au Nouveau Monde (Mésoamérique, Andes, Amazonie, Chaco), d’autre part au Monde Antique (Mésopotamie, Syrie, Grèce, Rome).
La comparaison est centrée sur une dimension jusqu’ici peu abordée des pratiques guerrières, à savoir les régimes de traitement du corps – celui des meurtriers comme celui des victimes – qui leur sont associés. Elle explore la façon dont toutes les cultures, à leur manière, chargent le corps de signifiés symboliques mettant en correspondance l’univers des passions avec les pratiques belliqueuses ; un corps envisagé dans son intégrité, dans la relation entre les parties qui le composent, dans le démembrement que les mythes, les rites et les pratiques guerrières lui font subir. On se demande en effet pourquoi, presque partout dans le monde, on coupe, entre autres, la tête de l’ennemi. Qu’est-ce qui pousse à en faire un trophée ou à la réduire symboliquement à un fœtus ? Quelle valeur est attribuée au regard ou aux cheveux ?
L’idée est de confronter, autour de ces questions et de la problématique générale de la guerre, des contributions d’antiquisants et d’américanistes, pour susciter un dialogue entre des champs disciplinaires qui ne se côtoient guère et renouer avec une tradition comparative jadis illustrée par le père jésuite Jean-François Lafitau et d’autres penseurs des Lumières.

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Date de parution 18 février 2015
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Langue Français

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L’Herne
CAHIERS D’ANTHROPOLOGIE SOCIALE
L’Herne
Ouvrage publié avec le soutien du Collège de France
© Éditions de lHerne, 2006 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@wanadoo.fr
LA GUERRE EN TÊTE
Ce Cahier a été dirigé par Salvatore D’Onofrio et Anne-Christine Taylor
L’Herne
Cahiers d’anthropologie sociale
Comité d’honneur Claude Lévi-Strauss, Françoise Héritier, Nathan Wachtel
Directeur Philippe Descola
Coordinateurs de la collection Salvatore DOnofrio, Noëlie Vialles
Comité de rédaction Julien Bonhomme, Nicolas Govoroff, Monique Jeudy-Ballini, Dimitri Karadimas
Les Cahiers d’Anthropologie Sociale publient les journées d’étude et les séminaires du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS), unité mixte de recherche du Collège de France, de l’École des hautes études en sciences sociales et du Centre national de la recherche scientifique.
Sommaire
Salvatore D’Onofrio et Anne-Christine Taylor Introduction ........................................................................................................ Claude-FranÇois Baudez Sang et souffrance du sacrifice maya ................................................................ Rita Dolce Têtes en guerre en Mésopotamie et Syrie.......................................................... Jean-Jacques Glassner Couper des têtes en Mésopotamie .....................................................................
Antoinette Molini LesAndesenguerre.......................................................................................... Anne-Christine Taylor Devenir jivaro. Le statut de l’homicide guerrier en Amazonie.......................... Nicola Cusumano Devenirspartiate................................................................................................ Giusto Picone César au banquet ou la refondation rituelle de Rome....................................... Salvatore D’Onofrio Guerrier par les cheveux ...................................................................................
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Introduction
Salvatore D’Onofrio et Anne-Christine Taylor
« La guerre est pour les Iroquois et pour les Hurons un exercice nécessaire, et peut-être est-ce la même chose pour tous les autres Sauvages de l’Amérique. Car outre les motifs ordinaires qu’on a de la déclarer à des voisins incommodes, qui leur donnent ombrage, ou qui leur en fournissent des causes légitimes en leur donnant de justes sujets de plainte, elle leur est encore comme indispensable par une de leurs lois fondamentales. »
Joseph-François Lafitau,Mœurs des Sauvages américains compa-rées aux mœurs des premiers temps, Paris, Saugrain et Hochereau, 1724.
Les articles qui composent ce volume visent à mettre en regard deux séries de données et de modèles d’analysea prioritrès hétérogènes, relatives d’une part au Nouveau Monde (Méso-Amérique, Andes, Amazonie, Chaco boréal), d’autre part au 1 Monde Antique (Mésopotamie, Syrie, Grèce, Rome) . La comparaison a été centrée sur une dimension des pratiques guerrières jusqu’ici peu abordée, à savoir les régimes de traitement du corps – celui du meurtrier comme celui des victimes – qui leur sont associés. L’idée a été d’apparier, autour de cette problématique générale, des contri-butions d’antiquisants et d’américanistes, de manière à susciter un dialogue entre des champs disciplinaires qui ne se côtoient plus guère et de renouer ainsi avec une
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La guerre en tête
tradition comparative jadis illustrée par le jésuite Lafitau et d’autres penseurs des Lumières. Rappelons les termes de ce véritable manifeste de la méthode comparative que sont lesMœursJ’avoue que si les auteurs anciens m’ont donné des: « de Lafitau lumières pour appuyer quelques conjectures heureuses touchant les sauvages, les coutumes des sauvages m’ont donné des lumières pour entendre plus facilement et pour expliquer plusieurs choses qui sont dans les auteurs anciens. » La comparaison des peuples de l’Antiquité – que le père jésuite connaissait par la Bible ou par des auteurs comme Hérodote ou Strabon – avec les Hurons ou les Algonquins du Canada auprès desquels il avait séjourné presque cinq ans dégage, même au-delà des inten-tions et des résultats qu’il en obtient, un modèle non ethnocentrique encore conçu par quelques antiquisants comme exemplaire. Les « conformités » relevées par Lafitau entre les sauvages américains et les peu-ples anciens, tout en montrant, comme le dit Momigliano, « cette simple vérité que les Grecs aussi avaient été jadis des sauvages » (1966 : 141) – jugement que Vidal-Naquet (1981 : 77) étend aux Romains et aux Juifs – révèlent une identité de la nature humaine que, paradoxalement, il est seulement possible d’affirmer « par dif-férences ». Moins un point de départ en soi qu’une construction intellectuelle, cette identité n’est saisissable, en effet, qu’à partir des traits distinctifs des sociétés humaines. Le problème est alors dans la manière de comparer, par modèles plus que par données, pourrait-on dire, dans la perspective systémique et réflexive de l’anthro-pologie qui est la nôtre. Ce passage ininterrompu de soi à l’autre qui fait le propre de l’anthropologie est particulièrement visible dans la guerre et dans le traitement symbolique du corps, deux réalités sur lesquelles la chronique quotidienne et globale de notre temps nous a poussés à réfléchir. Les contributions de ce volume réunissent au moins trois sens possibles de « la guerre en tête ». D’abord la « passion belliqueuse », qui joue un rôle important dans la structuration de l’univers social. Que l’on pense à l’article pionnier de Lévi-Strauss (1943),Guerre et commerce chez les Indiens d’Amérique du Sud, où la guerre, loin d’être vue de manière purement négative, fournit selon l’auteur « le moyen régulier destiné à assurer le fonctionnement des institutions », et établit entre les diverses tribus « le lien inconscient de l’échange ». Des travaux ethnologiques récents insis-tent sur cette dimension positive de la guerre en Amazonie et ailleurs (par exemple en Nouvelle-Guinée), en la considérant justement comme un mécanisme de repro-duction de la structure sociale ou de production des hommes eux-mêmes au moyen non pas tant de la destruction d’autrui que de l’incorporation de ce dont il est le support : une virtualité d’identité, une force vitale, un point de vue sur le monde... La « guerre en tête » nous renvoie ensuite à un aspect parmi les plus emblémati-ques de l’usage du corps belliqueux, celui des victimes comme celui des tueurs : à
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Introduction
savoir la décapitation. C’est une pratique dont notre histoire – celle des civilisations du monde méditerranéen – nous offre maints exemples, depuis l’Égypte pharaonique jusqu’à l’actualité la plus immédiate. En précisant qu’il ne s’agit pas de façon géné-rique de la tête, mais souvent du visage et des yeux, en d’autres termes d’une image de l’homme que l’on s’acharne à détruire ou à manipuler symboliquement, les contri-butions réunies ici permettent cependant de mettre en lumière une différence impor-tante dans l’orientation générale des logiques symboliques sous-jacentes à la pratique de la décapitation, commune tant aux cultures antiques de la Méditerranée qu’à celles des Amériques. En Syrie et en Mésopotamie, la décapitation semble impliquer un traitement de masse : ce n’est pas la singularité inhérente au visage qui compte, c’est le nombre de têtes accumulées, manière de donner à voir l’ampleur de la portion d’altérité négative refoulée aux marges du territoire, conquise, annihilée et appro-priée à des fins apotropaïques. Seule exception apparente à ce traitement « désin-dividualisant » des dépouilles ennemies, le corps du roi vaincu. On peut toutefois penser que la singularisation de cette tête-là, nommée et représentée dans sa par-ticularité, relève d’une opération métonymique : la tête d’un souverain ennemi « vaut » pour l’ensemble des sujets qu’elle subsume – autrement dit elle « fait masse » à elle seule – et c’est à ce titre qu’elle bénéficie d’un traitement indi-viduel. Dans les Amériques, par contraste, le corps des victimes (quel que soit leur nombre d’un point de vue objectif) subit un traitement qui tend à le sin-gulariser, tant du point de vue sociologique (sous des formes diverses le captif, même destiné à mourir, est incorporé symboliquement à la parentèle du vain-queur) que du point de vue iconographique (son image peinte ou sculptée est nommée et particularisée). La tendance à individualiser les victimes de sacrifices ou d’homicides guerriers paraît corrélée au procès d’identification entre vainqueur et vaincu qu’on retrouve si fréquemment dans les rituels amérindiens, postulant une identité entre sacrifice d’autrui et sacrifice de soi, une identité voire une inversion de valeur entre le meurtrier et sa victime, une identité entre soi et l’ennemi dans le cadre d’une nouvelle opposition dualiste plus englobante. C’est bien cette équivalence entre vainqueur et vaincu mise en place par des moyens rituels qui semble exclue de l’horizon idéologique des cultures de la Méditer-ranée antique : là l’effort symbolique porte sur une mise à distance maximale entre partenaires de guerre, et sur la consolidation du caractère irréversible de leur relation. Un troisième sens de la « guerre en tête » que les auteurs ont été invités à explorer concerne les qualités demandées aux guerriers et à leurs propres corps. L’analyse des mythes ou des paradigmes conceptuels traitant de la guerre cherche à montrer comment la valeur du corps qu’ils exhibent, et notamment de la tête, se rattache
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