Carl Menger entre Aristote et Hayek

Carl Menger entre Aristote et Hayek

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Livres
236 pages

Description

Vienne, haut lieu des ruptures de la modernité avec Wittgenstein, Freud, Loos... et Carl Menger (1840-1921), l’auteur des Principes d’économie politique. Menger va renouveler la théorie de la valeur en lui donnant un fondement psychologique et en promouvant la valeur-utilité subjective. Il définira ainsi une alternative, dite marginaliste, au libre-échangisme britannique et au socialisme académique allemand alors dominants. Menger influencera Hayek, Schumpeter... et décidera en fait, des grandes orientations de l’économie contemporaine. C’est la vie et la pensée de ce penseur capital encore trop méconnu en France, fondateur de l’école autrichienne et maître de Eugen von Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises, Murray Rothbard, que nous découvre Gilles Campagnolo dans ce premier ouvrage vivant et documenté qui lui est consacré. Un livre d’initiation à une pensée clé de notre temps et une lecture renouvelée de l’économie à l’heure de la mondialisation.


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Date de parution 16 juin 2016
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EAN13 9782271091345
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Carl Menger entre Aristote et Hayek

Aux sources de l’économie moderne

Gilles Campagnolo
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2008
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Philosophie
  • ISBN électronique : 9782271091345

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782271066398
  • Nombre de pages : 236
 
Référence électronique

CAMPAGNOLO, Gilles. Carl Menger entre Aristote et Hayek : Aux sources de l’économie moderne. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2008 (généré le 20 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/5802>. ISBN : 9782271091345.

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© CNRS Éditions, 2008

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Vienne, haut lieu des ruptures de la modernité avec Wittgenstein, Freud, Loos… et Carl Menger (1840-1921), l’auteur des Principes d’économie politique. Menger va renouveler la théorie de la valeur en lui donnant un fondement psychologique et en promouvant la valeur-utilité subjective. Il définira ainsi une alternative, dite marginaliste, au libre-échangisme britannique et au socialisme académique allemand alors dominants. Menger influencera Hayek, Schumpeter… et décidera en fait, des grandes orientations de l’économie contemporaine. C’est la vie et la pensée de ce penseur capital encore trop méconnu en France, fondateur de l’école autrichienne et maître de Eugen von Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises, Murray Rothbard, que nous découvre Gilles Campagnolo dans ce premier ouvrage vivant et documenté qui lui est consacré. Un livre d’initiation à une pensée clé de notre temps et une lecture renouvelée de l’économie à l’heure de la mondialisation.

Gilles Campagnolo

Chercheur en philosophie des sciences sociales et économiques (CNRS), Gilles Campagnolo prépare l’édition française des œuvres de Carl Menger. Il a publié « Seuls les extrémistes sont cohérents ». Rothbard et l’école américaine (2006)

Sommaire
  1. Liste des abréviations

  2. Introduction

  3. Chapitre premier. Carl Menger (1840-1921) : professeur et haut fonctionnaire d'Empire

    1. Trois frères dans un Empire
    2. Le fondateur d’une « École autrichienne » d’économie politique
    3. Les sources de la pensée d’un « honnête homme »
  4. Chapitre II. Une nouvelle compréhension de l’échange

    1. L’ouvrage fondateur (1871)
    2. Comparaison avec ses précurseurs et ses contemporains
    3. Les deux versions des Grundsätze der Volkswirtschaftslehre : 1871 et 1923
  5. Chapitre III. Carl Menger dans la « Querelle des Méthodes »

    1. Faire de l’économie science exacte
    2. La tradition allemande en science politique et économique
    3. La critique de l’approche historiciste de la science
    4. Carl Menger et la reconfiguration champ de la science économique
  1. Chapitre IV. Pratique de la recherche économique

    1. Le traitement scientifique pratique des questions économiques
    2. La question de la monnaie
  2. Chapitre V. L’héritage de Carl Menger

    1. Une véritable école de pensée économique
    2. L’exil américain et l’émergence école « austro-américaine »
  3. Conclusion. Au-delà des « Écoles autrichiennes »

  4. Appendices

  5. Bibliographie sélective

  6. Remerciements

Liste des abréviations

  • Grundsätze : Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Wien, Wilhelm Braumüller, 1871. Réédition, pagination identique dans GW, cf. infra.

  • Grundsätze-an. : annotations manuscrites de Menger à son propre volume des Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Wien, Wilhelm Braumüller, 1871, conservé dans le Fonds Menger du Centre d’archives de l’Université Hitotsubashi (Japon).

  • Grundsätze 1923 : Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, éd. Karl Menger (son fils), Wien, 1923 (éd. posthume élaborée par le fils sans les notes des archives Menger).

  • Untersuchungen : Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der politische Ökonomie insbesondere, Leipzig, Dunckler & Humblot, 1883. Réédition, pagination identique dans GW cf. infra.

  • Geld : Geld, Handwörterbuch der Staatswissenschaften, Jena, 1892, rév. 1909, p. 555-610. Réédition, dans GW volume III, cf. infra.

  • GW : rééd. Hayek F., Carl Menger Gesammelte Werke, initialement : London, 1930-1934 ; réimprimé et dans le commerce en 4 volumes, 2e éd., Tübingen, Mohr, 1968-1970. Comporte I : Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, 1871 ; II :Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der politische Ökonomie insbesondere  ; III :Kleinere Schriften  ; Schriften über Geldtheorie und Währungspolitik dont : Geld, 1892, p. 1-116, et divers articles sur la Valutareform, ainsi que Zur Theorie des Kapitales, 1889.

  • Lettres sur l’historicisme  : Die Irrthümer des Historismus in der Deutschen Ökonomie, seize lettres ouvertes à G. Schmoller.

  • ValutaR. : Die Valutaregulierung in Österreich-Ungarn, Jahrbücher für Nationalökonomie und Statistik, vol. III, III et IV, tirage spécial intitulé Beiträge zur Währungsfrage in Österreich-Ungarn, 1892.

  • Money : On the Origin of Money, Economic Journal, 1892, n° 2, p. 238-255 (non reproduit par Hayek).

  • Monnaie : La monnaie mesure de valeur, Revue d’économie politique, 1892, n° 6, p. 159-175.

Jusqu’à aujourd’hui, les deux seuls textes de Menger disponibles en français sont l’article « La monnaie mesure de valeur » publié par Menger en 1892 et reproduit en Appendice à la fin de ce volume, et une adaptation française de l’article Zur Theorie des Kapitales par Charles Secrétan sous le titre de « Contribution à la théorie du capital » dans la Revue d’économie politique, 1890, n° 4, p. 577-594.

Par conséquent, toutes les citations de Menger dans cet ouvrage ont été traduites par nous-même à partir de l’original allemand (dans le cas de Money ou de l’Introduction donnée par Menger fils de la deuxième édition des Grundsätze, de l’anglais). Les citations sont extraites de nos traductions des Grundsätze de 1871 (ainsi que les annotations du volume d’épreuves de Menger actuellement conservé au Japon), et des Untersuchungen de 1883, à paraître en 2009.

Concernant les autres auteurs, nous indiquons la source, s’il s’agit de notre traduction ou d’une autre, que nous modifions parfois.

Introduction

Les historiens de la pensée économique reformulent ce qui est, ou ce qui a été, connu – comme les philosophes, qui peignent gris sur gris et ne rajeunissent pas une figure de la vie devenue vieille, mais la font connaître. C’est pourquoi une grande part de leur tâche consiste à interpréter les auteurs classiques de leur discipline, contribuant ainsi à appréhender problèmes et solutions conceptuelles, pratiques et théoriques, du passé. Les historiens de la pensée économique reconstituent ainsi la généalogie de l’économie en la liant aux événements historiques généraux et à l’histoire intellectuelle des avancées de l’analyse, sans laisser de côté ni les autres disciplines, ni les idées du temps en général. Ils sont souvent transportés d’enthousiasme par la découverte de ce que leurs aïeux avaient déjà conçu et parfois accablés de mélancolie en réalisant à quel point leur héritage a été ensuite négligé pendant de longues périodes, voire complètement oublié, et combien de grandes « visions du monde » ont été englouties par l’arrogante naïveté de leurs contemporains.

Dans le présent ouvrage, nous tenterons de restituer la grandeur d’une époque, d’une ville et d’un monde qui, depuis qu’ils ont disparu avec l’Empire, ont pris pour devise « C’est du passé ». Mais c’est dans l’apocalypse viennoise du tournant 1900, l’Autriche-Hongrie des Habsbourg n’ayant pas encore disparu, que la pensée européenne brilla de tous ses feux : les sciences s’y renouvelèrent, de la logique à la psychologie en passant par l’économie et la philosophie des sciences. L’économie voisinait alors dans la recherche avec la sociologie, la démographie, voire la géographie et l’anthropologie – à l’histoire de la formation des disciplines de cerner chacune rétrospectivement. Un des grands débats auxquels Carl Menger (1840-1921) a participé, dans les décennies 1870 à 1910, concerne la méthode : la science économique devait-elle procéder comme les sciences de la nature ?

Cette « Querelle des méthodes » impliquait des enjeux plus larges que ceux de sa stricte discipline, touchant en particulier la théorie de la connaissance. Ce débat qui, aujourd’hui que la science économique est quasi entièrement mathématisée, s’appliquerait à l’économétrie férue de modélisation1, concernait, en terre germanophone dans le dernier tiers du xixe siècle, l’historicisme et sa revendication à une validité exclusive. Des tensions entre l’École historique allemande, le socialisme, notamment sous sa forme marxiste, en plein essor et l’« école autrichienne », dont il devait être considéré comme le fondateur, Carl Menger fit surgir une science économique exacte et « pure ». Car il construisit non seulement une théorie économique neuve par rapport aux paradigmes classique, historiciste, socialiste, mais il posa aussi ses bases méthodologiques dans le cadre général des sciences sociales, et particulièrement en économie. Autant que l’économiste fondateur d’une école de pensée, c’est le philosophe des sciences qui doit donc nous intéresser.

Le présent ouvrage2 a pour ambition de présenter ce penseur qui a révolutionné non seulement sa discipline, au point de la refonder à nouveaux frais, à l’égal d’un Adam Smith, mais encore l’ensemble des sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften), qui furent dès lors soumises à l’enquête de l’épistémologie. Menger marqua un nouvel intérêt de la philosophie pour des sciences toutes devenues « positives », après un long travail sur le contenu de leur connaissance.

L’accès à la science n’est pas aussi direct que le prétend une certaine philosophie de la nature humaine, notamment d’inspiration britannique, en mettant en avant l’universalité de principe de l’objet de la science économique qu’est l’idéal homo oeconomicus. À cette naïveté répondit, dans le monde germanique, l’insistance mise sur la réalisation de cet agent économique dans le cadre du développement historique du marché mondial. Cette juste critique aboutit cependant, elle aussi, à enfermer la science dans une impasse en la réduisant à une « voie allemande particulière » (le Sonderweg). Menger, depuis Vienne, ébranla la théorie économique, puis défendit, au cours d’une véhémente polémique, une philosophie de la connaissance devant prévenir de telles erreurs. Il réinstaurait ainsi le dialogue le plus fécond entre philosophie et économie politique, celui qui avait vu naître cette science sous les Lumières.

Pour comprendre Menger, le grand penseur, l’« honnête homme », digne du xviiie siècle autrichien, des « Lumières joséphiennes », mais contemporain de l’« apocalypse viennoise », il convient de remonter aux origines de sa pensée. Or, les historiens de la pensée économique ne se présentent pas en général comme des découvreurs ; ils mettent rarement en lumière des faits nouveaux. Leurs confrères économistes jugent alors qu’ils en savent eux-mêmes déjà bien assez, et ils tombent à leur tour dans l’erreur en prétendant apporter sur leurs propres recherches quelque éclairage conceptuel tiré d’un passé qu’ils connaissent en réalité souvent bien mal3. Nous apporter des éléments nouveaux qui permettent de reconsidérer les vérités apparemment établies. Ce réexamen est nécessaire pour évaluer exactement la vulgate dispensée à propos d’un penseur...

Cette doxa est ici celle dispensée par l’« école » tout entière dont la dénomination même, nationale (puisqu’il s’agit de l’« École autrichienne »), renvoie au professorat viennois de Menger, mais aussi à la première génération de ses collègues et disciples que furent Eugen von Böhm-Bawerk, Friedrich von Wieser, etc. (les générations les plus récentes, jusqu’aujourd’hui étant désignées, par le qualificatif plus pertinent d’« austro-américain »).

Or, la réévaluation des connaissances n’est possible que grâce aux archives, dont il ne reste dans le cas présent quasiment rien en Europe : la partie la plus intéressante, en particulier les révisions de Menger, se trouve au « Centre pour la littérature des sciences sociales occidentales » de l’Université Hitotsubashi au Japon4.

Rendre effectivement accessible le work-in-progress d’un auteur en étudiant les archives et en choisissant le matériau le plus significatif destiné au lecteur non spécialiste, voilà qui devrait renouveler la vision d’un auteur sur des bases philologiques incontestables.

Le présent ouvrage propose une synthèse des connaissances actuelles sur la vie et l’œuvre de Menger. Le premier chapitre est une présentation du contexte familial et national de la vie de Menger, entre deux frères avec qui il a partagé le destin d’une Autriche en quête de modernité (politique, sociale et économique), sous le feu d’artifice de ses élites intellectuelles et artistiques. Entre Anton et Max, qui se sont également illustrés à leur époque, le prince héritier de la couronne dont Menger fut le précepteur, Carl fut, outre ses travaux journalistiques, un haut fonctionnaire et un fondateur. Ses disciples immédiats furent eux aussi à la fois des théoriciens et de grands commis de l’État impérial.

Après l’effondrement de la Première Guerre mondiale, une autre histoire commença dont traitera le dernier chapitre. Mais, élèves directs de Menger, des plus célèbres, comme Friedrich Hayek, ou « Autrichiens » d’aujourd’hui, quelle que soit leur nationalité, tous se rattachèrent à Menger et tous se réclament de sa pensée. C’est donc elle, saisie dans son intégralité et dans toutes ses nuances grâce aux archives, pas toujours respectées tant par ses adversaires que par ses thuriféraires, que présenteront les trois chapitres centraux, en suivant le développement de sa pensée au fur et à mesure des publications :

  • la théorie exposée dès les Grundsätze der Volkswirtschaftslehre de 1871 (chapitre II) ;

  • la méthode dont le texte majeur demeure les Untersuchungenüber die Methode der Socialwissenschaften und der politischen Ökonomie insbesondere de 1883 (chapitre III) ;

  • l’application concrète à des cas d’étude et à la politique économique, notamment monétaire, au quatrième chapitre5.

L’ordre chronologique de cette présentation n’est pas le plus fréquemment utilisé dans les exposés scolaires de la pensée de Menger, car on juge que commencer par la méthode va de soi. Pourtant le choix de cet ordre nous paraît plus éclairant, il est le plus fidèle aux combats que ne cessa de mener Menger sa vie durant : s’il crut d’abord que la théorie seule, avancée de bonne foi, lui permettrait de convaincre ses confrères, il comprit, à leur accueil, que des préjugés méthodologiques profonds empêchaient le renouveau de la science de son temps, et c’est eux qu’il combattit tout en jouant notamment un rôle majeur dans l’orientation de la politique économique, directement comme conseiller sur la question monétaire en particulier et indirectement à travers ses disciples.

Théorie et jugement pratique, dans l’ordre de la pensée et dans la vie sociale et économique : Menger dut bien, en philosophe, non seulement convoquer les concepts fondamentaux sur lesquels reposait sa science, mais encore les expliciter. Cette dernière tâche relève de l’épistémologie et de la méthodologie propres à l’économie. Les censeurs de la recherche dans une discipline ne peuvent que venir de l’intérieur de celle-ci, si leur discours prétend à quelque légitimité. Mais ils doivent également s’extraire de leur discipline où, comme dans toute activité humaine, les routines risquent de l’emporter sur les innovations. Ainsi, ils peuvent suggérer une approche originale et se rapprocher de l’idéal de tout chercheur scientifique digne de ce nom, la simple vérité.

Notes

1 La description des réalités de la vie humaine individuelle et sociale est sans doute différente des facultés mises en œuvre dans la modélisation. Mais la première ne saurait se passer des secondes, faute de tomber dans une simple relation des faits – laquelle, demandant une sélection, n’est elle-même jamais exempte de choix implicites suggérant une position philosophique sous-jacente. Une narration « brute » ne se conçoit pas plus qu’une modélisation sans effort d’interprétation, et les historiens de la pensée économique sont au premier rang pour révéler la coopération indispensable entre économistes historicistes et théoriciens. La détermination de la relation de sens inverse (savoir si ceux qui modélisent ont besoin de connaître la réalité socio-économique) est essentielle pour le champ d’application de la science économique. Aucune des deux relations ne va en fait de soi.

2 Pour le public francophone, il n’existe à notre connaissance aucun travail de synthèse sur la vie et l’œuvre de Menger, économiste et philosophe des sciences. Notre livre ouvrira, nous l’espérons, la voie à d’autres études.

3 Voir entre autres la revue, History of Political Economy (Duke University Press) vol. 37, n° 2, été 2005 consacré au thème « Misusing History and Misunderstanding the History ».

4 On y trouve environ vingt mille volumes de la bibliothèque privée de Menger, la plupart d’entre eux abondamment annotés de sa main, dont son propre chef-d’œuvre, les Grundsätze der Volkswirtschaftslehre de 1871, envoyé par son éditeur, Wilhelm Braumüller, en vue des révisions à apporter pour une seconde édition que Menger lui-même ne donna jamais mais que son fils mena à terme, sinon à bien, en 1923. L’autre partie des archives, contenant des carnets de notes précieux, se trouve à la Perkins Library de l’Université Duke (Caroline du Nord, États-Unis), et comprend les archives que le fils de Menger, le mathématicien Karl Menger, avait emportées dans son exil américain à partir de 1938.

5 Le seul texte existant en français, devenu quasiment introuvable, signé de Menger, « La monnaie mesure de valeur », publié par la Revue d’économie politique en 1892, est donné en appendice.

Chapitre premier. Carl Menger (1840-1921) : professeur et haut fonctionnaire d'Empire

Trois frères dans un Empire

La fratrie Menger a connu une coïncidence de destin frappante avec sa patrie, l’Autriche – Hongrie de la fin du xixe siècle. Les trois frères Menger ont parfaitement illustré, chacun à leur manière, un aspect différent et fondamental de l’Empire qui touchait à sa fin. Autour de 1900, et alors qu’elle s’acheminait en fanfare vers l’effondrement de la Première Guerre mondiale, l’Autriche n’était pas encore cette entité de la taille d’une province dotée d’une capitale surdimensionnée, mais encore, en dépit de ses revers, la puissance majeure de la Mitteleuropa.

Carl Menger est né le 28 février 1840 à Neu-Sandez, dans la province de Galicie de cet Empire (aujourd’hui en territoire polonais). Il devait devenir le plus célèbre professeur de la science de l’« économie nationale » (Nationalökonomie), comme l’on disait alors, à l’Université de Vienne et surtout fonder l’école qui devait perpétuer le nom de l’Autriche dans l’histoire économique du siècle suivant. Il devait également être un des plus hauts fonctionnaires de l’Empire et le précepteur du prince héritier Rudolf, pour le temps des voyages du prince à la découverte de l’Europe de l’Ouest et des facettes de la modernité industrielle et économique du temps.

Les deux frères de Carl, Max et Anton, furent, quant à eux, respectivement un entrepreneur et longtemps député libéral-national en vue au Parlement de l’Empire et, pour le second, un juriste de renom international, également professeur à l’Université de Vienne et aussi héraut des couches populaires et des consommateurs pour sa propagande socialisante. Quoique aujourd’hui un peu oublié, l’ouvrage d’Anton Menger qui réclamait le « droit au produit intégral du travail » pour les travailleurs fut célébré et traduit dans toute l’Europe.

Les parents des trois frères étaient d’une ancienne lignée autrichienne, composée de fonctionnaires, d’officiers et de juristes, installée depuis longtemps dans la province de Galicie occidentale. Elle était venue de Bohème au xviie siècle (on peut la repérer par les registres ecclésiaux dès 1623, dans le village d’Eger) puis les Menger avaient habité dans les diverses provinces orientales conquises par l’Empire autrichien sur les Slaves. Le grand-père de Carl, à la faveur des guerres napoléoniennes, put acquérir un lot considérable de terres en Galicie occidentale. Le père de la fratrie était avocat et, de par la tradition familiale, catholique. Les trois frères devaient grandir sur les terres de la famille, élevés par leur mère (Caroline Gerzabek) après qu’ils perdirent leur père, en 1848. Ils purent donc, pendant la plus grande part de leur enfance, observer à loisir la vie traditionnelle de cette partie de l’Empire autrichien, encore miséreuse et où la condition de servitude régnait toujours, les serfs étant attachés à la glèbe comme dans la Russie tsariste toute proche, très loin de la paysannerie libre de petits propriétaires des régions occidentales de l’Empire.

À eux trois, les frères Menger devaient à la fois perpétuer la tradition familiale en appartenant à cette force qui structurait l’Empire austro-hongrois, à savoir sa bureaucratie, et incarner l’effort de modernisation qu’elle devait instaurer. Ils devaient pour cela rompre aussi avec l’image de l’Empire au militarisme bien désuet qui avait mené à la défaite irréparable contre la Prusse à Sadowa en 1866. Cette défaite, fatale aux prétentions pangermaniques traditionnelles de l’Autriche habsbourgeoise, avait marqué l’émergence de la Prusse des Hohenzollern conduite par Bismarck. À Vienne, elle avait signifié de facto la fin du rôle de l’uniforme, sinon pour le décorum des parades et des bals. Le poids des officiers grevait certes encore l’effort de modernisation, mais de nouvelles forces œuvraient, réclamant les rênes du pouvoir, tant économique que social et parlementaire. Les trois frères illustraient ces forces neuves. Du côté conservateur, tout en étant favorable à la liberté économique et à l’innovation entrepreneuriale, se trouvait Max Menger. Du côté d’un réformisme socialiste revendicatif, Anton Menger devait marquer son époque. Ni l’un, ni l’autre ne s’en prenait à l’Empire comme tel. Ils souhaitaient au contraire, tout comme Carl, sa modernisation. À eux trois, ils exemplifièrent la configuration nouvelle des élites d’Autriche et d’Europe centrale, dans les mondes de l’entreprise, de la politique et de l’Université. Il faut ajouter celui, au pouvoir croissant, de la presse puisque Carl Menger eut également une activité de journalisme abondante : éclairer l’opinion publique faisait désormais partie des tâches du savant. Carl représentait ainsi une sorte de point d’équilibre, dans la sphère académique, mais en collaboration étroite et suivie avec les cabinets ministériels impériaux, les Commissions chargées des réformes (il fut conseiller principal de la Valutareform, la réforme monétaire impériale entreprise dans les années 1890), et les journaux, comme chroniqueur régulier, conscient de ce pouvoir neuf.

Les frères Menger étaient par conséquent parfaitement insérés dans les structures qui maintenaient l’ordre bureaucratique impérial. Acteurs et promoteurs de sa modernisation nécessaire, ils en déploraient cependant souvent le caractère fragile et hésitant. Même à Vienne, à certains égards, et sans parler des provinces reculées comme celle d’où ils venaient eux-mêmes, la réforme restait inachevée. Elle devait le rester – jusqu’à la fin de l’Empire. Il appartient aux historiens des événements politiques de juger si cet inachèvement même ne contribua pas de manière décisive à l’engrenage des alliances européennes qui devait mener l’Autriche-Hongrie à la guerre, à la suite de l’assassinat de l’archiduc héritier François-Ferdinand, le 28 juin 1914, à Sarajevo et de l’ultimatum adressé à la Serbie, sous l’influence des milieux militaires. Une atmosphère d’enthousiasme (la Schwärmerei), toutefois accompagnée d’une légendaire incurie (on ironisait sur la Schlamperei), régnait dans l’Empire du dernier tiers du xixe siècle jusqu’à la guerre. L’époque « 1900 », celle des Menger, fut l’apogée de la vie intellectuelle à Vienne tout en annonçant son apocalypse.

De l’Istrie à la Galicie, des frontières de la Serbie à celles de la Prusse, les provinces impériales, aussi nombreuses que variées, tant dans leur composition nationale que sociale, et encore dans leurs langues et dans leurs coutumes, étaient le produit d’une construction politique, celle des Habsbourg – cette mosaïque serait la cause principale de son éclatement. Dans le feu d’artifice intellectuel viennois, ce monde à demi conscient de son destin venait sûrement à son terme. Et ses voisins comme ses rivaux (qu’ils fussent d’ailleurs des alliés ou des ennemis selon le système variable d’alliances au sein du concert européen) ne se méprenaient pas à cet égard, sans pour autant lui faire encore d’ombre : l’Empire des Ottomans était exténué ; la Russie tsariste entamée par les menées révolutionnaires ; et quant au voisin allemand, il avait déjà montré son ambition, et s’était, en un sens, rassasié avec la victoire de la Prusse, dont Bismarck avait assis la primauté politique, militaire et économique sur le monde germanique. En dépit de la reconnaissance dont jouissaient au tournant du siècle ses Universités1, la Prusse même manquait du lustre que manifestait la « Joyeuse Apocalypse » viennoise. Vienne rayonnait.

Pour autant, les témoignages ne manquaient pas d’un Empire vermoulu, sinon épuisé. L’incurie que nous évoquions, et les rêveries relatives à une grandeur passée, alimentaient un sentiment d’impuissance après Sadowa, comme la volonté d’oublier ces tracas dans l’atmosphère brillante de la décadence. L’enthousiasme rêveur de la Schwärmerei convenait à Vienne tandis que la politique de puissance (Machtpolitik) régnait, elle, à Berlin. La noblesse habsbourgeoise valsait au rythme des frères Strauss, et toute une classe cultivée portait de vagues espoirs qui devaient s’abîmer dans la guerre mondiale, faute d’avoir trouvé à se réaliser dans une réforme générale de l’ordre impérial. Le goût de l’époque, d’abord incarné dans le kitsch Biedermeier, fournissait alors le terreau de formes artistiques tout à fait neuves qui devaient étonner le monde, mais qu’en même temps Vienne s’étonnait de pouvoir produire, car elles la choquaient : la peinture de Kokoschka et de Klimt, la littérature de Schnitzler et de Musil, l’architecture même d’Otto Wagner et de la Sécession, incarnaient des tendances multiples où l’attirance pour les angoisses touchant à l’amour, à la mort et au suicide, et l’exploration des tréfonds de l’âme dominaient2. Un docteur du nom de Sigmund Freud élaborait même une théorie révolutionnaire pour traiter cette névrose. Pendant ce temps, la Prusse devenait le premier exportateur mondial de biens manufacturés, devant l’Empire britannique3, et formait des officiers, se couvrant d’usines et de casernes.

La bourgeoisie autrichienne, grande et petite, et parfois anoblie – c’était le cas des Menger, de petite noblesse de robe provinciale –, parfois d’origine juive, – ce qui n’était pas le cas de Menger – devait s’épanouir mais aussi voir nombre de ses attentes déçues par l’Empire finissant qu’elle ne remit jamais en cause. En cela elle n’agissait pas autrement que les classes populaires, d’ailleurs, qui continuaient de croire en la pérennité de l’ordre impérial et d’être fidèles à celui qui l’incarnait aux yeux de tous, François-Joseph, le vieux souverain régnant depuis plus d’un demi-siècle, le souverain le plus âgé d’Europe, l’aîné de la reine d’Angleterre Victoria. Mais les ouvriers devaient déchanter, et la bourgeoisie verser des larmes amères après les échecs subis de la prodigieuse efflorescence de pensée scientifique et de courants artistiques à laquelle sa culture donna alors lieu. Vienne donna pour un temps la couche intellectuelle la plus rayonnante, sans autre équivalent dans le monde que la scène parisienne. Et l’énergie qui ne trouvait pas d’application concrète s’investissait dans l’art et les mots d’esprit (le Witz viennois), exprimant parfois avec une autodérision mordante la nostalgie ou les prémonitions d’un Empire qui se regardait disparaître : conformément à un dicton local, Vienne, le « Paris de l’Europe Centrale » (Paris von Mitteleuropa), était « plus pavée de théories que de bitume ».

Max Menger, entrepreneur et député libéral

L’aîné des frères Menger, Max (1838-1911) incarnait les espoirs de rénovation de l’Empire et de lutte contre sa décadence. Il représentait sans doute la catégorie sociale qui, tout en se développant, manquait encore le plus en Autriche, celle de l’homme d’affaires, libéral, moderne et entreprenant. Le patronat traditionnel, artisanal, manquait d’esprit d’entreprise4. Le patronat moderne industriel et capitaliste grandissait certes – alors même que les théoriciens interrogeaient précisément la nature de cette forme économique, le « capitalisme » 5. Dans les vastes plaines de l’Autriche-Hongrie, les propriétaires terriens demeuraient certes la classe possédante dominante. Mais la nouvelle couche sociale des entrepreneurs industriels marquait une rupture. Des Konzerne neufs se développaient à Vienne, dans les centres alentour (sans doute le plus connu, au nom symbolique : Wiener-Neustadt) et dans quelques autres capitales de provinces (Prague, Budapest...). Dans les campagnes, à l’écart, la vie restait inchangée. Entre le mode de vie du servage qui subsistait dans les campagnes et celui de la classe bourgeoise qui avait adopté les canons de la modernité à Vienne, peu de choses en commun demeuraient dans l’Empire. Il faudrait citer ici les représentations que les différentes provinces envoyaient présenter (en costumes régionaux tels que le prescrivait l’étiquette) leurs vœux et leurs doléances à François-Joseph, ainsi que les premières instances parlementaires tolérées par le régime. Toutes manifestaient l’attachement à la monarchie et formaient son ciment, néanmoins somme toute assez friable pour inquiéter en permanence le gouvernement.

Dans ce cadre, Max Menger représentait au Parlement aussi la couche sociale montante nouvelle. Il siégea comme député au Reichsrat durant trente ans sur les bancs nationaux-libéraux6. Les structures économiques du Royaume-Uni, de la France à un moindre degré, et de la Prusse malgré l’hostilité du sentiment national représentaient à ses yeux des modèles. La Prusse, surtout, avait réalisé l’industrialisation à un degré que désespéraient d’atteindre les partisans de la modernité en Autriche-Hongrie. Alors que le gouvernement prussien avait favorisé l’industrialisation à tout crin, les centres industriels austro-hongrois, eux, bien plus limités dans leur extension géographique, étaient dans l’obligation de demander un soutien renouvelé au pouvoir de Vienne. Régulièrement sollicité, il accédait souvent à leurs requêtes mais avec retard, et ce délai nuisait à la production, au détriment de l’industrie.