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Cas atypiques

De
321 pages
J'ai qualifié ces cas d'"atypiques", car la théorie "standard" ne rend pas compte des questions cliniques qui leur sont inhérentes, ou bien uniquement de manière fragmentaire. J'essaie de distinguer les cas atypiques des autres d'une présentation peu habituelle, voire même bizarre, qui peuvent s'expliquer à partir des développements préexistants. Voici 7 cas atypiques présentés dans cet ouvrage.
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Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
Cryptes etfantômes en psychanalyse, P. HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY, 2000. Une psychiatrie philosophique: l'organo-dynamisme, P. PRATS, 2001. Les délires de personnalité, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON,2001. Les processus d'auto-punition, A. HESNARDet R. LAFORGUE, 2001. La schizophrénie en débat, E. BLEULER, H. CLAUDE, 2001. La folie érotique, B. BALL, 200J. Vrais et Faux mystiques, J. L'HERM\TfE, 2001. Les constitutions psychiques, R. ALLENDY, 2002. La psycho-analyse, E. REGISet A. HESNARD, 2002. Psychologie analytique ert religion, R. HOSTIE, 2002. Le patient absent de Jacques Lacan (L'innommable menace), P. LABORIE, 2002. Psychanalyse d'un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs, P. HACHET, 2002. Le psychopathologique et le sentir: Nietzsche et les micro-incarnations, A. FERNANDEz-ZoÏLA, 2002. Le profondeur, R. M. PALEMDE(dir.), 2002. Le Crime et la génie, . H. T.-F. RHODES, 2002. Bourneville, la médecine mentale et l'enfance, J.GATEAUX-MENNECIER, 2003. Traversesfreudiennes, J. CHAZAUD,2003. L'acte manqué paranoïaque, D. CHAZAUD,2003.

Cas atypiques
Corps marqués par délires et chiffres

~ L'Hannattan, 2003 ISBN: 2-7475-4049-9

David Maldavsky

Cas atypiques
Corps marqués par délires et chiffres

Traduit de l'espagnol (Argentin) par Juliette Chambolle et Marita Wasser

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PRESENTATION

J'ai essentiellement écrit ce livre pour témoigner mon amour pour la clinique. Bien sûr, exprimer aujourd'hui de tels sentiments n'est pas facile vu les nombreux textes existants qui décrivent des cas, soit avec une grande richesse ou bien une monotonie stérile, soit de manière fragmentaire ou détaillée. Cela m'apparaissait d'autant plus difficile que je désirais en même temps rester fidèle aux réflexions que j'ai menées ces dernières années. En réalité, la solution m'est apparue peu à peu. J'ai choisi d'exposer des situations cliniques se rapportant à ces réflexions mais ne correspondant pas strictement aux questions abordées jusqu'à présent. Ce livre poursuit donc les réflexions que j'ai développées dans mes dernières publications (Maldavsky, 1992, 1995a, 1995b, 1997a), mais il est axé sur des questions de clinique et évoque des textes psychanalytiques peu ou jamais pris en compte. Dans mes précédents livres, j'ai parlé de certaines organisations cliniques (addictions, affections psychosomatiques, névroses traumatiques, noyaux autistiques, traumatophilies) ayant pour dénominateur commun un assemblage de défenses, fixations, langages et modalités de perception. Pour résumer, nous pourrions dire que leur point commun, exprimé dans le sous-titre de ce livre, consiste en un corps marqué par des délires et des chiffres. Le terme « chiffre », quelque peu énigmatique, sera expliqué (en relation avec les concepts de fréquence et de discours spéculatif) tout au long du livre. Néanmoins, il faut souligner ici que cela présage une défaillance de l'élaboration symbolique des incitations pulsionnelles et/ou du monde, ainsi que la prédominance d'une dimension psychique dans laquelle règne l'absence de signification, remplacée par une captation de rythmes, de coups et d'états de vertige. Quant au terme « corps », présent également dans le sous-titre de ce livre, nous y reviendrons dans différents chapitres, notamment le troisième, dans lequel

j'explique plusieurs aspects de la théorie freudienne s'y rapportant. Considérer les questions cliniques en mettant l'accent sur l'association de chiffres et de délires implique de nous intéresser, d'une part, au monde des psychoses, notamment à la paranoïa, et d'autre part, au monde des processus pulsionnels prédominants lorsque la libido investit des fragments du corps. Autrement dit, du point de vue de la constitution psychique, il faut considérer les modalités les plus précoces des vicissitudes pulsionnelles et de la libido narcissique qui, au niveau des représentations, se manifeste par une valorisation des chiffres, des comptes. J'ai essayé de résumer les caractéristiques de ces modalités complexes d'organisation psychique dans la première partie du chapitre 4. Dans mes précédents livres, j'utilisais cet échafaudage théorique pour considérer certaines constellations cliniques, comme celles des addictions ou des affections psychosomatiques. Ici, en revanche, je ferai référence à des cas plus difficiles à regrouper dans des ensembles déjà établis: bruxisme, somnambulisme, transsexualisme, pour ne citer que quelques-uns des problèmes considérés. J'ai qualifié ces cas «d'atypiques », car la théorie standard ne peut pas rendre compte des questions cliniques qui leur sont inhérentes, ou bien uniquement de manière fragmentaire. J'essaie de distinguer les cas atypiques des autres qui, en dépit d'une présentation peu habituelle, voire même bizarre, peuvent s'expliquer à partir des développements préexistants. J'ai inclus dans le chapitre 7 des analyses de ces cas atypiques, ce qui permet d'établir des contrastes avec les autres cas. Etablir de tels contrastes implique d'être précis, car cela représente en réalité une méthodologie qui est le fil conducteur de toute la clinique présentée ici. Pour cela, je présente plusieurs cas permettant d'aborder des thèmes et des problèmes spécifiques. Le contraste entre des cas ayant un ou plusieurs traits communs (somnambulisme et transsexualisme, par exemple) met en garde contre les risques des généralisations abusives et crée une tension théorique résultant de la diversité des manifestations, ce qui exige une recherche conceptuelle 8

plus poussée. Ainsi, donc, en établissant des contrastes, on tente d'éclaircir ce que l'on entend par cas atypique, et quels sont les différences et les éléments structuraux communs dans un groupe de patients réunis du fait de posséder l'un des traits de cette atypie. Dans chaque chapitre, j'ai fait en sorte que les présentations et les études cliniques permettent d'élargir les horizons théoriques et de développer des argumentations susceptibles d'enrichir les hypothèses préexistantes. Ces efforts d'approfondissement et de complexification vont de pair avec les tentatives menées pour relancer la recherche concernant certains aspects théoriques. C'est ainsi que dans les chapitres 2, 5 et 8, j'aborde, respectivement, le langage de l'érotisme sadique-anal primaire, la conscience originaire et des questions épistémologiques. J'ai choisi de traiter ces thèmes, car ils reviennent sans cesse tout au long du livre et car ils offrent une vision d'ensemble des problèmes traités spécifiquement dans les parties consacrées à la clinique. Des versions préalables de plusieurs chapitres ont déjà été publiées dans différents contextes!. En outre, je souhaite remercier les différents confrères qui m'ont permis de disposer des matériaux cliniques présentés ici: Nicolas Ambrosoni, Ana Maria Briti, Silvia Celis, Nélida Di Rienzo, Heloisa P. Fetter, Sandra Frutos, Oscar Gonzalez, Gildo Katz, Patricia N. Maestri, Marilé Manson, Mabel Malinowski, Maria del Carmen Ogando, Alberto Sumay, Cristina Weigle et Adela Woisinski.

! Chapitre 1 : Maldavsky, 1997d, 1997e Chapitre 2 : Maldavsky, 1997b Chapitre 4 : Maldavsky, 1997c, 1997f Chapitre 5 : Maldavsky, 1997g, 1997f Chapitre 6: Maldavsky, 1996a 9

CHAPITRE 1 CAUCHEMARS, SOMNAMBULISME ET BRUXISME NOCTURNE

Introduction

Le problème du sommeil et de ses perturbations n'a fait l'objet que de rares études psychanalytiques, sans doute car, à l'exception de quelques commentaires occasionnels, c'est un sujet peu abordé lors des séances. Il n'existe même pas de classification dans ce domaine qui, outre la question du rythme sommeil-veille et l'existence des différents cycles du sommeil, comprend la somnolence, l'insomnie, la somniloquie, le somnambulisme, le bruxisme et quelques autres manifestations. Il existe en revanche de nombreuses études sur l'encoprésie, et en particulier sur l'énurésie nocturne, mais elles n'expliquent habituellement pas pourquoi de tels « accidents» ont lieu spécifiquement pendant le sommeil. Il est possible que cette absence de travaux significatifs sur les altérations du sommeil explique le peu d'intérêt porté par les théories standards actuelles aux hypothèses freudiennes relatives à la pulsion de sommeil, qui fait partie de ces pulsions élaborées selon le critère de l'altération interne. Je voudrais considérer dans ce chapitre deux de ces altérations (le somnambulisme et le bruxisme); pour cela, je vais étudier en détail un cas clinique puis j'en évoquerai d'autres, qui serviront de contrastes, afin de compléter les hypothèses initiales.

Casimiro Le patient consulta à l'âge de 35 ans. Il déclara être homosexuel et porteur du RN depuis 10ans. Il travaillait dans une école où il était responsable de la section sportive. Il consulta, car il ne pouvait s'empêcher de parler du «virus» avec ses partenaires. Dès lors, « la sexualité est coupée, l'autre perd tout érotisme ». Il affirmait qu'il se moquait d'être RN, qu'il l'avait digéré, et que son problème était psychique, car depuis qu'il se savait contaminé, il avait renoncé à avoir une position active avec ses partenaires homosexuels qu'il rencontrait dans des saunas ou autres lieux. Il n'acceptait d'avoir un rôle sexuel actif que si son partenaire était également porteur du virus. Il préférait toutefois la masturbation réciproque après un bref « flirt », comme il disait. Il avait décidé de s'éloigner géographiquement de sa famille, installée dans la ville de La Plata, en raison de son homosexualité. Lorsqu'il était adolescent, la mère, qui exerçait un grand pouvoir sur lui, avait remarqué son attirance sexuelle pour l'une de ses connaissances; elle lui avait fait jurer de ne plus la revoir. Il crut que sa promesse concernait tous les hommes, et, face à son impossibilité de la tenir, il s'éloigna de sa famille, de ses amis, et partit à Mar deI Plata (<< j'ai dû m'enfuir »). Pourtant, sans comprendre pourquoi, il revenait toujours dans sa ville d'origine. Seuls ses frères étaient au courant de sa maladie. Casimiro aborda ces questions lors du premier entretien et de la première séance. Lors de la seconde, il parla d'un autre problème, le somnambulisme, qui le faisait souffrir: il se levait difficilement, fatigué et de mauvaise humeur. Il se souvenait de son rêve et de ce qu'il faisait en dormant. Cela lui arrivait depuis qu'il était petit. Lorsqu'il vivait avec sa famille, il lui était même arrivé de sortir de chez lui. Il ajouta que son père et son grand-père aussi étaient somnambules. Un frère aîné de Casimiro l'avait également été. D'après lui, le somnambulisme diminuait lorsqu'il dormait avec quelqu'un, car il avait honte. Pourtant, un jour, alors qu'il dormait, il essaya de frapper un partenaire. Il fit aussi allusion à ses difficultés de contact en 12

général: lorsque quelqu'un l'approchait, en particulier s'il le touchait ou le prenait dans ses bras, il devenait nerveux. C'était pareil avec sa famille. Il ajouta que son somnambulisme pouvait varier, qu'il dépendait du cauchemar qu'il faisait. Il était parvenu à écrire et à dessiner. «Le plus souvent, des gens entrent chez moi et je prends un bâton ». Dans un autre rêve, il devait surveiller les enfants qui allaient à l'école. Un troisième type de rêve était lié à sa nudité. « Très souvent, je m'habille en dormant ». Pendant longtemps, son père avait été représentant de commerce. En son absence, la mère faisait dormir Casimiro dans son lit. « La seule fois où je me suis cogné, il n'était pas là. Je dormais avec ma mère. Un jour, j'ai senti que le mur me tombait dessus. J'ai sauté par-dessus ma mère, je suis tombé par terre et me suis heurté contre la table de nuit ». En outre, il déclara qu'il était catholique croyant et pratiquant. Il dit aussi qu'il souhaiterait aimer une femme. Je voudrais retranscrire en détail des passages de certaines séances. Lors d'une séance du lundi, il commença par dire: « Je suis à moitié fou, quoi. J'ai un peu d'amertume, car j'ai appelé la secrétaire du service médical pour voir s'il y avait les médicaments, et elle m'a répondu qu'il en manquait. Vendredi, il yen avait et ça n'a duré qu'une heure ». Il montra au thérapeute une cicatrice due au traitement d'un sarcome de Kaposi et il dit: «ça marche plus ou moins ». Il ajouta:« Je me suis senti comme fatigué, je suppose que c'est de la tête. Je n'ai envie de rien. Même pas d'entendre parler de l'église. J'ai l'impression d'être démotivé. Ça me coûte d'y aller le mercredi. Evidemment, je perds aussi la foi. Cette semaine, je ne me suis pas senti une seule fois aussi bien qu'avant. Je suis un cours sur la contraception (à ce moment-là, il posa un cahier sur le bureau). C'est une femme qui parle, ainsi qu'un type, et les notes sont si catégoriques2 que ça me coûte beaucoup de les lire; je dois affronter des données, des dates, qui sont si catégoriques que ça me met en colère. En plus, je suis très susceptible, je me mets en colère et m'inquiète facilement. Samedi, il y a eu une
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NdT : Nous avons traduit par « catégorique» le terme « terminante»

qui a aussi un lien direct avec le verbe « terminer ». 13

mégafête à l'école et il fallait préparer beaucoup de choses. Quand tout a été terminé, nous sommes restés boire une bière, et certains en ont bu trop. Le maître nageur, qui était à moitié bourré, m'a dit: « mais toi, Casimiro, tu te crées toujours des problèmes. T'en as assez des tiens ». Et je suis resté à tourner et retourner ce qu'il avait dit dans ma tête. Sobre, il ne me l'aurait pas dit. Mais j'ai compris ce qu'il me disait. Mais comment éviter de m'inquiéter pour tout ». Ensuite, il ajouta qu'il s'accordait « peu de temps pour lui. Je travaille, je vais chercher mes médicaments, et le soir, il ne me reste qu'une heure ou deux pour moi. Quelle vie de merde, voilà ce que je pense. Je l'ai passée à économiser, et dans le meilleur des cas, ce que j'ai mis de côté, je vais devoir le «brûler» en médicaments ». Il déclara que ses obligations professionnelles lui prenaient tout son temps, puis il se plaignit de mal dormir et que plus il était fatigué, plus ses cauchemars étaient horribles. Pour répondre à une question du thérapeute, il fit référence à un cauchemar de la nuit précédente: «j'étais chez moi, nu, car il faisait très chaud. Quelqu'un frappait à la porte, j'ouvrais, et c'était une petite fille. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait, mais cela avait un rapport avec l'Arménie, et à un moment, dans mon rêve, on m'avertit: « Casimiro, c'est un piège3, c'est un piège. La police va venir, ils vont te voir, tout nu, avec la petite fille dans cette chambre ». Je devenais tout fou et m'habillais. Je ne sais pas quand j'ai fini par me réveiller. En rêvant, je sens que je fais un effort pour me convaincre que ce n'est pas la réalité, que c'est juste un rêve ». Il l'associa avec le fait qu'à l'école, une mère s'était plainte que sa fille avait été tripotée par un professeur de gymnastique, un enseignant du groupe que Casimiro dirigeait. Lors de la fête du week-end, l'avocat (de nom d'origine arménienne) de cette famille était venu à l'école, puisque ses enfants y allaient aussi. « Cela m'a fait penser qu'ils voulaient me rendre responsable des événements ». Il répéta qu'ensuite, il se levait épuisé. « Cela ne m'arrive pas toutes les
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NdT : En argentin, l'auteur utilise le mot "cama" qui signifie "lit" et,

d'un point de vue métaphorique, "piège". Selon les cas, nous parlerons de piège, de lit, ou des deux, sans oublier la connotation sexuelle de ces mots pour le patient.

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nuits, mais cela m'arrive, surtout lorsque je suis très fatigué. C'est directement proportionnel au somnambulisme. Car ce n'est pas le rêve en lui-même qui me fatigue, c'est de le vivre en bougeant et en me levant. Je fais tout. Moi, le rêve, je l'exécute ». Plus tard, il ajouta: « Lorsque je dors tout nu, c'est comme si je me prédisposais au somnambulisme, car des gens apparaissent toujours dans la chambre, toujours ». Il raconta ensuite qu'il avait assisté à une messe d'un groupe qui priait pour les malades. « Je prie pour moi, et je demande aux autres de prier pour moi, car ils ont plus la foi que moi. Autrement dit, je perds un peu la foi. Normalement, elle est très émotive. Mais dimanche, je n'arrivais pas à me concentrer. J'ai plané pendant toute la messe. Je pensais à tout autre chose, je me souvenais des aventures que j'avais eu au lit avec tel ou tel type ». Lors d'une séance, deux mois plus tard, il commença par dire qu'il avait eu« un trou de mémoire. Je ne savais plus à quel étage était votre cabinet. Je pensais que c'était au dernier. Je m'attendais à voir sortir la fille de d'habitude, mais c'est quelqu'un d'autre qui est sorti, et j'ai cru que je m'étais trompé. En fait, je crois que ma tête va exploser. Le début de la colonie de vacances est toujours très bordélique et dramatique, avec tous les bus qui arrivent ». Il expliqua qu'ils étaient beaucoup de moniteurs pour peu d'enfants, et qu'il se sentait coupable. De plus, il se sentait mal, car la secrétaire de la colonie « ne m'indique pas vraiment la tâche que je dois remplir» dit-il. Ensuite, il se plaignit de mal dormir. Il ajouta qu'il avait toujours l'impression d'être redevable envers la secrétaire et qu'il devait la remercier. « Bien sûr, j'ai rêvé. Je me suis réveillé avec la sensation d'être devenu fou. Ma tête ne tournait plus rond. C'était une sensation épouvantable. Evidemment, je ne m'étais pas réveillé. Je rêvais que je m'étais réveillé fou ». Au cours de la même séance, il déclara avoir connu une fille et qu'il était devenu son ami. Elle était gay, et il lui avait proposé de vivre ensemble. « Nous sommes sortis et ça c'est hyper bien passé ». Aux réunions, ils se tenaient par la main, se demandant si tout ceci n'était pas, selon ses propres termes, « show off».
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Il fit aussi allusion à une rencontre homosexuelle à caractère masturbatoire. Il ne voulait pas que l'autre remarque les taches, sur sa peau, provenant de la cicatrisation d'affections cutanées. Il dit qu'il préférait un rapport sans pénétration pour que l'autre ne soit pas mal à l'aise en apprenant sa maladie. Il ajouta: « En plus, je passe mon temps à analyser la capacité de l'autre à comprendre lorsque je lui demande quelque chose ». C'est pourquoi, déclara-t-il, il se sentait serein lorsqu'il voyait que l'autre était « très spirituel ».

Traits hystéro-phobiques chez un patient mv
Casimiro est un patient doublement atypique: d'une part, il ne correspond pas exactement à la description d'autres personnes qui, comme lui, sont atteints par le HW, et d'autre part, chez lui, somnambulisme, cauchemar, souvenir de l'activité nocturne et riche vie associative se conjuguent. Concernant le premier point, je désire rappeler que dans l'un de mes précédents livres (1998), j'ai noté quelques traits dominants chez les patients HW, auxquels il faut en ajouter d'autres lorsqu'ils commencent à présenter des symptômes. Le plus simple est de les situer entre les constellations psychiques propres à la promiscuité (où le sujet de l'acte sexuel, anonyme, manque de représentativité psychique) et à l'addiction à la cocaïne avec échange de seringues. Dans ces deux cas, les traits paranoïaques prédominent (souvent projetés sur différents leaders dont le patient dépend, et qui cherchent à l'anéantir) ainsi que la référence à un monde de chiffres, dans des situations d'attachement et de déconnexion. C'est ce que nous constatons en partie dans le discours de Casimiro - nous en reparlerons plus loin - mais il faut ajouter d'autres manifestations telles que celles que nous observons dans les névroses de transfert, chez les patients hystériques d'angoisse et/ou de conversion. Pour avancer dans l'analyse de ses manifestations discursives, je préfère utiliser une méthode que j'ai proposée dans un précédent livre (Maldavsky, 1997a) et que j'ai qualifiée 16

d'algorithmique. Elle implique d'ordonner les mots selon qu'ils expriment tel ou tel langage de pulsion. Cette méthode, strictement psychanalytique, repose sur des propositions freudiennes et part du principe que les mots, et autres manifestations, ont un fondement érogène qu'ils expriment. Etant donné qu'un fondement érogène spécifique est aussi à la base de n'importe quelle structure clinique, il devient possible de faire des recherches et de décrire les réseaux d'éléments exprimant une fixation libidinale donnée. Nous pouvons même observer dans les faits cliniques la coexistence de différents réseaux de mots qui expriment différentes fixations pulsionnelles. Par conséquent, nous ne pouvons éviter la question concernant l'hégémonie et la subordination (relative et changeante) entre les secteurs en jeu. Nous aborderons ce sujet à plusieurs reprises dans ce livre, en particulier dans les chapitres 4 et 7. Je souhaite étudier le matériel clinique de Casimiro en fonction de ces critères généraux; comme nous l'avons déjà dit, on peut observer, outre l'efficacité de fragments psychiques correspondant aux structures narcissiques, la coexistence de composants hystériques d'angoisse et de conversion. Parmi ses manifestations discursives, une phrase en particulier apparaît importante, car elle exprime la combinaison entre les deux alternatives (hystérie d'angoisse et de conversion). Je fais allusion au passage où Casimiro évoque sa relation avec un texte (écrit par « cette femme» et « un type ») où il parle de son affection: « les notes sont si catégoriques que ça me coûte beaucoup de les lire; je dois affronter des données, des dates, qui sont si catégoriques que ça me rend fou ». J'ai déjà soutenu (Maldavsky, 1987) que la tournure « si ... que », répétée dans cette phrase, peut être attribuée au langage de l'érotisme phallique-génital, dominant dans les hystéries de conversion. Cette tournure insiste sur le fait que le moyen efficace de favoriser certains effets est moins une qualité (un adjectif, dans ce cas « catégorique ») qu'une intensification sémantique de cette qualité (correspondant à « si »). Ce langage de pulsion met donc l'accent sur une figure rhétorique correspondant à la valorisation sémantique d'une qualité. 17

D'autres termes du même ordre (sémantique) destinés à valoriser apparaissent aussi dans le discours de Casimiro: « aussi bien », « très susceptible », « mégafête », « tout fou », « très bordélique et dramatique », « ça s'est hyper bien passé ». Il faut maintenant prendre en compte l'importance de l'adjectif «catégorique ». Ce dernier, tout comme le verbe « a été terminé », employé peu après, fait référence à l'interruption d'une continuité, à un moment résolutoire, opposé à un autre, durable ou progressif. C'est dans ce sens que Casimiro parle de son affection lors de ses échanges homosexuels: « la sexualité est coupée, l'autre perd tout érotisme ». Dans le même ordre d'idée, nous trouvons certains termes qui s'opposent à une résolution et atténuent ou diminuent une signification (<<à moitié fou », « plus ou moins », « comme fatigué », « l'impression d'être démotivé », « à moitié bourré »). Ces termes modifient l'affirmation «catégorique », expriment une tendance à esquiver les problèmes (<< éviter de m'inquiéter ») et la fugue, celle qu'il a faite en quittant sa famille et sa ville natale (<< enfuir »). Il faut aussi noter l'expression « quelqu'un frappait à la porte », qui apparaît comme un préambule à un laisser passer, et à son effet ultérieur. Jusque là, j'ai présenté, de façon un peu schématique, deux séries d'éléments, deux réseaux de composants verbaux, chacun correspondant à des langages de la pulsion. Il s'agit seulement d'une application restreinte; l'argumentation correspondante qui permettrait de valider cette méthode d'analyse est impossible à réaliser dans ce cadre si ce n'est sous une forme schématique (telle que celle exposée un peu plus haut). Le but est de pouvoir hiérarchiser les termes et les regrouper à partir des questions soulevées par la théorie psychanalytique des langages de la pulsion. Cependant, dans le cas présent, ce type de classement en deux séries permet d'aborder le problème de la relation entre les deux langages de pulsion et leur place au sein d'une structure plus complexe. Situés dans ce cadre, nous pouvons alors nous interroger sur les autres termes correspondant à ces langages de pulsions dans les passages déjà transcrits, puis sur le lien existant entre eux. En ce qui concerne le premier point, un inventaire rapide 18

et incomplet nous amène à souligner que « flirt », « show of fi>, « souhaiter aimer une femme », « très spirituel », ainsi que la préoccupation esthétique (par exemple, lorsqu'il essayait de dissimuler les taches sur sa peau), semblent correspondre au langage de l'érotisme phallique-génital (propre aux hystéries de conversion); de même, « brûler» et sa référence à la honte pourraient correspondre au langage de l'érotisme phalliqueurétral (propre aux hystéries d'angoisse). En ce qui concerne le second point (la relation entre ces passages), il faut revenir à l'expression « si catégorique que ». Les deux langages de pulsion s'y combinent. Cette formule nous permet d'observer qu'aux yeux du patient, il est insupportable, non pas tant que quelqu'un puisse devenir « catégorique », mettre un terme à sa proposition d'une permanente indétermination, mais que ce questionnement insiste de manière drastique. Cette valorisation du caractère catégorique d'une proposition semblait davantage correspondre à un besoin structurel qu'à une anecdote de l'événement historique; Autrement dit, cela semblait correspondre au moment où l'attachement à sa mère est devenu incompatible avec la présence symbolique du père. A ce titre, le « si ... que », propre au langage de l'érotisme phallique-génital, apparaît comme l'élément le plus important. Rappelons que pour Freud (1905d), cet érotisme commence à se développer vers l'âge de huit ans, lorsqu'une tension sensuelle se produit sans possibilité d'élaboration organique et psychique. A cette époque-là, la fonction du père symbolique a une importance croissante, et le déni de la castration devient de plus en plus coûteux pour la psyché (voir Maldavsky, 1986). Chez Casimiro, il est possible que les composants hystériques aient été au service de la séduction et de la fascination dans le lien avec sa mère, que soudain, ils aient changé de signe, et qu'après le «flirt », l'accent ait été mis sur le caractère « catégorique» d'un lien, d'où l'obligation de prendre ensuite une décision. Grâce à cette présentation, j'ai pu exposer quelques-unes des raisons qui m'ont conduit à considérer Casimiro comme un cas atypique, mais je ne l'ai envisagé ainsi que par rapport à d'autres patients HIV, symptomatiques ou pas. Le second aspect 19

qui m'a poussé à étudier ce cas en détail est que son somnambulisme présente des caractères inhabituels, mais j'en parlerai avec plus de précisions par la suite. Pour le moment, notons seulement que l'épisode infantile du somnambulisme permet de mettre l'accent sur une « solution» qu'il a ensuite réitérée, à savoir, un saut, effectué pour éviter un danger, mais qui finit par un coup, le tout dans un état de somnolence. TIest possible que son éloignement du foyer et le manque de précautions lors de ses rapports homosexuels (qui ont abouti à sa contamination) contiennent une part de la répétition de cette matrice, centrée sur la fugue et le coup, cette séquence étant la réponse à l'accent mis sur le composant « hyper bien », « non spirituel », d'un lien. Sans doute la scène du premier jour de colonie, où les enfants arrivaient en bus, sans leurs parents, contient-elle une allusion symbolique à cette période où il quitta sa famille. TI est aussi possible qu'il ait ainsi récupéré une identification avec son père, représentant de commerce.

Position homosexuelle

Considérons à nouveau les traits hystériques d'angoisse et de conversion chez ce patient dans le cadre d'une dynamique psychique plus complexe. La phrase analysée précédemment, dont nous avons extrait la tournure « si ... que », mérite d'être prise en compte plus globalement afin d'avancer dans nos réflexions. Nous pouvons observer que le patient s'efforce de dénier une réalité psychique, un ensemble de phrases (de « notes », comme il dit) faisant allusion à son état corporel; ce déni mettait l'accent sur la spiritualité, sur l'attribution de ses états à des « causes» psychiques. A partir de ce point de vue, il pouvait essayer d'utiliser le traitement psychothérapeutique même pour réfuter les phrases renvoyant à sa réalité somatique. La scène où le maître nageur « à moitié bourré» fait comprendre à Casimiro qu'il sait qu'il est atteint par le RN pourrait, dans ce contexte, exprimer le retour du déni. Dès lors, il est possible que le terme « catégorique» ait aussi le sens de « terminal », ce qui fait référence à la phase finale d'une maladie 20

grave et a la valeur d'un présage diagnostique mauvais, d'où le retour de la réalité que le patient s'efforçait d'ignorer. Les composants hystériques et phobiques considérés jusqu'ici, et qui n'intègrent pas de la même manière la structure psychique d'autres patients HN, s'associent à d'autres traits, également atypiques. En effet, chez d'autres patients infectés, nous avons observé une attitude vindicative à contaminer leurs partenaires avec le virus, tandis que chez Casimiro, la contamination était symbolique, il leur transmettait l'angoisse avec ses récits tout en évitant l'infection corporelle. Le sentiment de culpabilité semblait toujours présent, avec de nombreuses connotations. L'une d'elle, notamment, paraissait liée au sentiment d'être redevable envers une mère qui avait déjà deux garçons à sa naissance. Au début de la deuxième séance relatée, la référence au fait qu'il pensait voir sortir une fille, et qu'un «autre» homme soit sorti à sa place, pourrait entrer dans ce cadre. En outre, la situation d'intense attachement érotique à la mère a ensuite fait place à la crainte d'être accusé d'avoir tripoté une fillette de la colonie. Tenter d'élaborer la dette qu'il avait envers sa mère pourrait correspondre à la tendance à la féminisation que l'on peut sans doute comprendre comme une identification à une petite fille tripotée. En fin de compte, puisque son pénis pouvait être un obstacle, il est resté dans un cadre très particulier, quasiment identique à un vagin. A ce titre, notons que sa phrase « ma tête va exploser» contient en argentin (<<la cabeza la tengo gigante ») une référence symbolique à la région la plus sensible du pénis. Etre fou, comme il le dit à plusieurs reprises, équivalait à cette situation érogène, propre au langage de la pulsion phallique-génitale. Pour ce langage, une relation contenant-contenu, où le contenu dépasse les capacités de réception et de soutien du contenant, est d'une importance capitale. Ainsi, les contenus font exploser le contenant qui se morcelle comme dans le fantasme d'une grossesse démesurée ou bien d'une scène primitive où la jouissance masochiste coïncide avec un éclat de dégoût et d'horreur dû à la perte d'une cohérence formelle. 21

Je pourrais aller plus loin dans l'analyse de cette transformation rhétorique du fantasme originaire d'une scène primitive, ce que j'ai d'ailleurs déjà eu l'occasion de faire (Maldavsky, 1976, 1980a, 1987); Pour le moment, seul m'intéresse le fait que cette conception d'un contenant sur le point d'exploser (sa tête, son pénis) retombe sur sa marque sexuée, auquel cas le complexe de castration se développe symboliquement en relation avec son propre corps érogène. Bien sûr, la plupart de nos observations peuvent faire partie des considérations de Freud (1922b) relatives aux facteurs qui déterminent une position homosexuelle: attachement à la mère, disposition au choix narcissique d'objet, complexe de castration (horreur de la femme, s'écarter pour laisser sa place au père), jalousie due à la naissance d'un frère. Dans ce cadre, nous faisons allusion aux vicissitudes de son élaboration du complexe de castration, avec un déni de la reconnaissance de sa virilité, en grande partie lié à son sentiment de culpabilité d'avoir rompu l'attachement à sa mère. Mais tout ceci dépasse aussi le cadre de ce chapitre, et ce n'est sans doute pas l'aspect le plus attrayant du cas en question. Il est intéressant de considérer que la « note », le texte écrit contenant les phrases que Casimiro cherchait à dénier, avait trouvé son origine chez un couple, dans une scène primitive qui l'excluait. De plus, être catholique pratiquant semblait aller de pair avec la position maternelle, bien qu'en même temps, cela laissait paraître la tentative de rétablissement d'une fonction paternelle. En ce qui concerne les patients HN, ce cas nous conduit à nous demander si notre description préalable de leurs constellations psychiques ne touche pas qu'un seul groupe, lequel attire notre attention et nous inquiète en raison de son incidence sociale, et surtout en raison de l'investissement d'un désir vindicatif. Il est possible que des patients tels que Casimiro, chez qui le désir hostile est plutôt refoulé et retourne sous la forme d'une contamination affective, d'un contact parasité et d'un histrionisme enjoliveur, constituent un sousgroupe parmi les patients HN dont l'exploration implique de longues études détaillées. 22

Chez ces patients, les composants névrotiques s'imbriquent avec d'autres, propres aux structures narcissiques non psychotiques, et notamment avec le recours au déni et l'utilisation de l'image spéculaire pour réfuter une réalité. L'efficacité de ce courant psychique était particulièrement frappante pendant les week-ends, lorsqu'il avait des rapports homosexuels, mais, même dans ce cas-là, elle s'associait au courant névrotique, à l'hystérie d'angoisse, qui apparaît comme un modulateur des liens. Ce courant névrotique s'est accru lorsque Casimiro a découvert qu'il était contaminé par le HIV. Peut-être cela explique-t-il une identification à la mère lorsqu'elle cherchait à se soustraire à une demande érotique de son mari. Quant à son effort pour dissimuler les taches sur sa peau, il pourrait correspondre à sa crainte d'inspirer horreur et dégoût à ses partenaires. Néanmoins, l'attitude défiante vis-àvis de la loi et de la réalité, qui visait à les méconnaître et à les réfuter, d'où le développement du déni, était toujours en vigueur et s'accompagnait d'un sentiment illimité d'injustice. Le désir vindicatif non refoulé, élaboré via la répression liée à sa phobie du contact, joue aussi un rôle dans son choix d'objet homosexuel et peut-être aussi, de façon masochiste, dans la contamination par le virus. Quant à la source de ce désir, il est possible qu'une étude plus approfondie de ses cauchemars et de son somnambulisme nous éclaire. Nous en reparlerons donc un peu plus loin.

Courants psychiques

Commençons donc par le plus évident, à savoir, l'efficacité d'une défense telle que le déni qui, chez ce patient, s'associe aussi au refoulement. Tout comme le refoulement peut être suivi d'un retour du refoulé, le déni peut être suivi d'un retour de ce qui est dénié. Nous devrons donc nous référer à la défense mais aussi à son échec, ainsi qu'au conséquent retour de la réalité psychique que la défense prétend réfuter. Le déni suppose la coexistence de deux courants psychiques, l'un conforme à la réalité et à la loi, et l'autre, opposé, conforme au 23

désir (Freud, 1927e). Le premier correspond au moi-réalité définitif, et le second, au moi-plaisir purifié. Le déni conduisait par exemple le patient à minimiser l'importance de son infection, tandis que le retour de ce qui est dénié devenait évident dans sa compulsion à parler du sujet avec ses partenaires, ainsi que dans sa vie sexuelle. Dans les fragments cliniques présentés au préalable, nous remarquons aussi le retour du déni sous forme de texte écrit, dans le cahier qu'il avait lu avec rage. Cependant, la prédominance de cette défense avait été efficace bien avant, peut-être au moment du choix homosexuel d'objet. En effet, un moyen de dénier la castration peut consister à choisir un double spéculaire, ce qui permet de réfuter la réalité d'une différence sexuée et l'horreur qui en découle. Selon Freud (19l9h, 1927e), cette défense et le recours au double avaient pour objectif de maintenir un narcissisme primaire illimité. Chez le patient, cela concernait aussi son milieu professionnel où l'exhibition de corps sculptés, à moitié nus, avait de l'importance, et où l'on mettait l'accent sur le mouvement, le déplacement moteur. Freud a également décrit différents types de double (l'esprit, l'ombre, l'image spéculaire), logiquement successifs. L'image spéculaire, en tant que double, semble correspondre à une formation psychique qui tend à lier l' érogénéité sadique-anale primaire, dans laquelle prédominent, selon Freud (1933a), le plaisir de perdre et d'anéantir, ainsi qu'un masochisme érogène centré sur la jouissance de 1'humiliation et la honte, et sur le sentiment d'injustice, comme nous avons pu le constater chez Casimiro. Le retrait narcissique que l'on trouve dans l'attachement à l'image spéculaire et la toute-puissance motrice constituent donc une stratégie pour se défendre d'une réalité et d'une loi dont les porte-parole provoquent une révolte effrénée. J'en reparlerai plus en détail dans le chapitre 2 consacré à l'étude du langage de l'érotisme sadique-anal primaire. Chez Casimiro, le fait d'être contaminé par le HIV était une manière de mettre en échec le projet basé sur l'infatuation, sur le surinvestissement de son image spéculaire. C'était aussi le but, avant l'apparition de l'infection, de ses cauchemars tels 24

que celui dans lequel il se voyait contraint de s'habiller. Au cours de la séance, son récit relatif au manque de concentration pendant la messe permet d'inférer le discrédit de la parole du père, avec la conséquente perte de la foi. Rappelons que pour Freud (1922b), le fait d'accorder crédit à une représentation ou à une idée résulte d'un processus de surinvestissement; dans ce cas, en revanche, l'accent psychique mis sur le « lit/piège» homosexuel s'y opposait, et prenait la valeur d'un défi arrogant à l'égard des représentants psychiques de la réalité et de la loi. La scène conduit à en évoquer d'autres où il est question d'un lit lors d'une pratique sexuelle (avec sa mère et peut-être avec l'un de ses frères), et elle défie la convocation symbolique paternelle. Mais lors du récit de la séance, ce discrédit, qui le laissait sans foi, se transformait en pénible symptôme. Nous pouvons donc à nouveau considérer l'association entre déni et, dans le cas présent, refoulement, puisque les pensées relatives au « lit/piège» homosexuel lui apparaissaient comme des interférences et provenaient du retour du refoulé, de la résurgence d'un désir hostile étouffé. Comme je l'ai déjà mentionné, Freud a mis en évidence plusieurs facteurs qui déterminent une position homosexuelle chez l'homme: la disposition à un choix narcissique d'objet et l'horreur de la castration (qui implique de rejeter le sexe féminin et de s'écarter pour laisser sa place au père), ainsi qu'un attachement érotique à la mère à qui l'on voue une fidélité inaltérable grâce à la prédilection de l'adolescent pour des objets exogamiques qui ne s'opposent pas à elle. C'est ce qui ressort aussi en partie dans ce cas, puisque l'efficacité de la fixation à la mère faisait partie de son somnambulisme. Ce dernier équivaut au désir de retourner dans le lit de la mère. La nudité du patient semble correspondre à cette même orientation. Ces appréciations nous permettent de commencer l'analyse du second point qui m'a conduit à considérer ce cas comme atypique, c'est-à-dire, l'association entre somnambulisme et cauchemars ensuite remémorés en état de veille (en effet, dans de telles situations, la richesse expressive est rare, à tel point que, souvent, le somnambulisme est oublié et doit être reconstruit a posteriori par différents moyens). Si la plupart des 25

commentaires faits jusqu'ici sur les courants psychiques coexistant chez Casimiro ont permis de rendre compte des manifestations correspondant au domaine du sommeil, certains aspects méritent toutefois d'être étudiés plus en détail.

Rêves typiques chez un patient atypique

Cela vaut la peine de s'attarder sur l'étude du cauchemar relaté pendant la séance, suivi de l'activité somnambulique qui s'est traduite par le fait que Casimiro s'est réveillé habillé alors qu'il s'était couché tout nu. Le rêve pourrait faire partie de ceux que Freud (l900a) qualifie de typiques, et son étude nous permettra sans doute de mettre en évidence, à partir d'un autre point de vue, le caractère atypique de ce cas. Commençons par le texte freudien concernant ce point, qui débute en faisant allusion à l'importance des composants sensoriels cénesthésiques pendant le sommeil; ces derniers servent d'apport au contenu onirique manifeste. Freud soutient qu'ils représentent un matériel bon marché et abondant, toujours disponible, utilisé dans le contenu onirique que lorsqu'ils possèdent une « intensité faible» (p. 208), comme c'était le cas de ce patient lorsqu'il était très fatigué. Freud évoque ensuite

les rêves typiques qui, contrairement aux autres

-

qui

contiennent la singularité, la marque personnelle du rêveur, et donc se soustraient à la compréhension de l'autre - sont communs à de nombreux individus, « et dont on peut dire qu'ils ont, pour tous, la même signification» et « ont probablement les mêmes sources chez tous les hommes» (p. 211). Freud fait ensuite référence au rêve du « trouble de nudité» qui « s'accompagne d'un sentiment de honte» (p. 211). Bien que le rêveur désire s'enfuir et se cacher, il subit une « curieuse inhibition» qui l'empêche de bouger, et éprouve un sentiment d'impuissance, sans parvenir à modifier la pénible situation. Les étrangers apparus dans le rêve « ont l'air indifférent ou des mines solennelles et raides» (p. 212). Freud souligne la contradiction entre la sensation de malêtre du rêveur et l'indifférence des étrangers. Sont à l'origine du 26

rêve des souvenirs d'enfance correspondant au plaisir d'être nu et de se montrer. En distinguant les différentes structures cliniques en fonction de ces désirs exhibitionnistes, Freud remarque: « seule la paranoïa retrouve ces spectateurs et, bien qu'ils restent invisibles, est fanatiquement convaincue de leur présence» (p.2l4). Après avoir mentionné l'épisode d'Ulysse qui fait naufrage, nu, devant Nausicaa, Freud évoque les désirs « de l'exilé» (p. 215) sous-jacents de ces rêves typiques, dans lesquels s'exprime le désir de retour à la mère patrie. Freud considérait le sommeil comme l'expression d'une pulsion qui aspire à retourner à l'économie psychique fœtale, alors que l'investissement sensoriel n'interférait pas encore dans cette réunion du moi et du ça. La pulsion de sommeil, comme l'appelait Freud (l940a), s'associe chez ce patient au surinvestissement narcissique de son image spéculaire et à l'attachement incestueux, tandis que les cauchemars, en tant que gardiens de la veille, remettaient en question ces orientations et proposaient que d'autres critères, porte-parole de la réalité et de la loi, restent en vigueur. Dans le cas de Casimiro, cela apparaît clairement lié au rêve de nudité qui se transforme en cauchemar, puis en actes somnambuliques. Dans le matériel onirique, le désir exhibitionniste (lié à la fascination de sa propre image) et la défense qui prétendait l'étouffer (avec l'apparition de la petite fille comme étrangère) pourraient être comparés aux processus que Freud décrit pour ces rêves typiques. Mais la phrase « c'est un piège» présentait déjà une nuance de menace qui transformait le rêve en cauchemar, en ordre de se réveiller. Dès lors, la lutte se transposait dans un autre domaine apparaissant comme une opposition entre deux alternatives: continuer à dormir ou retrouver l'état de veille. De cette seconde lutte (dans laquelle la voix de la réalité et de la loi contient un composant paranoïde) découle l'autre transaction, c'est-à-dire, le somnambulisme.

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Le somnambulisme

et sa relation avec les cauchemars

Nous avons déjà souligné que la phrase « c'est un piège/lit» fait aussi référence au lit partagé avec la mère en l'absence du père, ce qui a dû être un facteur capital de l'adhésion du patient à un double narcissisme (l'un inhérent à l'image spéculaire et à l'érotisme anal primaire, et l'autre, propre au retrait pulsionnel pendant le sommeil). Le cauchemar de son enfance (un mur qui lui tombait dessus) semblait exprimer la crise d'angoisse provoquée par le fait d'être l'objet de l'érotisation maternelle et de constater que cette excitation devenait démesurée, car elle ne trouvait comme réponse que la pauvreté de ses pulsions partielles. Peut-être qu'à cette époquelà, les signes du développement de la source pulsionnelle de l'érogénéité phallique-génitale apparaissaient déjà chez Casimiro, mais sans la possibilité de son élaboration organique et/ou psychique (voir chapitre 7). Il était alors débordé par la passion de sa mère chez qui un composant de jalousie semblait prédominer en l'absence du mari. Il est possible qu'une telle différence entre les états passionnels de la mère et la limitation de ses propres recours pulsionnels se présente à lui comme un sentiment d'insuffisance, d'infériorité, qui se transforme ensuite généralement dans la psyché en une tension entre le moi et l'idéal. Freud (l923b, 1933a) a en effet soutenu que la tension entre le moi et la conscience morale apparaît comme un sentiment de culpabilité, et la tension entre le moi et l'idéal, comme un sentiment d'infériorité. Nous avons observé chez Casimiro plusieurs témoignages de son sentiment d'insuffisance. Nous pouvons noter, d'une part, le manque de médicament dans son unité de soin et l'allusion au fait qu'ils étaient trop de moniteurs par rapport au nombre d'enfants de la colonie de vacances, et, d'autre part, son malaise avec la secrétaire de la colonie, envers qui il se sentait redevable, et sa contrariété de ne pas avoir une foi religieuse assez intense. Son cauchemar et le somnambulisme infantile permettent donc de supposer une matrice érogène intersubjective, rattachée à son vécu d'insuffisance pulsionnelle face à la demande de sa mère; cette insuffisance pulsionnelle 28

s'est ensuite transformée en sentiment d'infériorité, lequel était mêlé au sentiment de culpabilité issu de son hostilité envers le père. La sensation de fatigue qui, avec sa nudité, accompagnait le cauchemar et le somnambulisme de la séance décrite auparavant, exprimait sans doute un sentiment de défaillance de la tension de la musculature alloplastique, lequel correspondait à un vécu de jouissance dans l'humiliation et allait de pair avec une attitude passive face aux plus puissants montants pulsionnels de sa mère et de ses frères. Nous pouvons aussi penser que l'identification à l'épuisement du père, lorsqu'il rentrait de ses voyages d'affaires, contribuait à la mise en place de ce vécu adulte de sensation de fatigue. Cet épuisement pourrait également équivaloir à l'état pulsionnel découlant d'un effort fourni pour atteindre une jouissance auto-érotique qui finit par une déception génitale. Les cauchemars et le somnambulisme ultérieurs ont eu des contenus liés au retour d'un étranger, substitut du père, voire même à la convocation érotique hétérosexuelle telle que celle mentionnée lors de la première séance. Dès lors, il a été contraint de s'habiller, de se libérer de sa tendance à l'infatuation paralysante face à sa propre image. Les cauchemars exprimant sa crainte de voir ses élèves blessés évoquaient en partie son appel à la procréation, à la paternité, ainsi que des vestiges de vécus infantiles tels que les abus sexuels, peut-être infligés par ses frères aînés, d'où la conséquente tentation de passer, à l'âge adulte, de la passivité à l'activité. Cela comprend aussi une accusation à l'encontre de sa mère, lorsqu'il était à la merci de son état passionnel, en l'absence du père. Si, comme nous l'avons dit, le cauchemar est une exhortation au réveil, il faut se demander ce qui se passait chez le patient qui devenait somnambule au lieu de se réveiller. La phrase «ce n'est qu'un rêve », exprimée par la deuxième censure qui protège le sommeil menacé par les contenus oniriques angoissants, n'avait pas une totale efficacité, pas plus que les cauchemars. Mais, dans la mesure où le patient la surinvestissait (lorsqu'il se forçait à croire que tout n'était qu'un rêve), le somnambulisme remplaçait le réveil à 29

proprement parler. Concernant la réaction aux cauchemars, nous pouvons aussi observer le compromis trouvé par Casimiro entre la jouissance passive, féminine, et la disposition à répondre à une convocation du père qui propose une séparation du corps de la mère. Le réveil correspondrait à cette séparation, tandis que « rester endormi» serait un refus de la convocation du père. La transaction entre, d'une part, la jouissance d'être « tripoté» et l'objet d'abus, et d'autre part, le réveil, devenait un acte somnambulique qui obéissait simultanément à l'exigence d'un regard paternel et au plaisir éprouvé dans un sommeil proche de l'évanouissement. Il est possible que les cauchemars infantiles tentent d'élaborer les sentiments éveillés par la reconnaissance de l'étranger. Cette reconnaissance est une remise en question du familier, du semblable au moi. Ces cauchemars surgissent au moment même où l'attachement à l'image spéculaire se développe, puisqu'on privilégie dans cette dernière les traits distinctifs qui, par conséquent, permettent de capter ce qui est différent (en revanche, en tant que doubles, l'ombre et l'esprit possèdent d'autres critères de production moins sophistiqués qui ne permettent pas au moi de discerner ce qui n'est pas identique). Le cauchemar renforce donc la tendance psychique à la sophistication et à la différenciation, s'opposant ainsi à une tendance inverse, favorable à la monotonie, à la décomplexification et à la rencontre soporifique avec ce qui est identique. La lutte entre ces deux orientations apparaît dans la psyché avant le développement des cauchemars, ce qui est lié au problème du sommeil et du réveil. La lutte pour maintenir l'état de veille et ne pas tomber dans la somnolence, pour conserver la conscience et la capacité qualifiante, est donc antérieure à l'apparition du cauchemar, puis elle s'y mêle. Cette lutte pourrait avoir un rapport avec le sommeil qui est au service, soit de la tentative de récupération du lien originaire entre la vie pulsionnelle, le système et l'énergie neuronaux (rencontre permettant de rétablir les « horloges biologiques »), soit de la propension à demeurer pour toujours dans un état léthargique, inertiel.
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Le rêve est aussi un mode de réveil, mais il est compatible avec le sommeil. Au cours d'un rêve, la conscience se réveille, même si l'on n'accède pas au véritable état de veille imposé par le cauchemar. Le matériel onirique faisant que le patient rêve qu'il se réveille démontre que «l'activité de rêver» équivaut à un état de veille lors du sommeil. Un pas supplémentaire est fait avec le somnambulisme qui introduit un réveil plus sophistiqué que celui du rêve, mais moins catégorique que celui des cauchemars. Le réveil du somnambule englobe aussi la motricité et la perception de l'espace dans lequel elle se déploie (la chambre, la salle de bain, voire même la rue), cette situation ayant un lien avec la disposition originaire à dormir quoiqu'il arrive. L'activité de rêver, et en particulier le somnambulisme, nous laisse toutefois une inconnue quant au type de réveil, aux caractéristiques des consciences qui se développent pendant le sommeil et à leurs différences par rapport à celles qui correspondent à l'état de veille totale. Une recherche sur les variétés et les particularités des investissements d'attention peut sans doute nous aider à avancer sur ces terrains complexes, tant du point de vue de la clinique que de la métapsychologie. Dans le cas de Casimiro, le somnambulisme était un moyen de résister à l'efficacité du cauchemar, mais aussi d'admettre les arguments qui en découlaient. Ce cas présentait en outre un intérêt supplémentaire, puisqu'il renvoyait au lien avec son frère aîné, son père et son grand-père. Il tenait sans doute de son père le fait de « se jeter dehors », comme nous avons pu le remarquer dans l'identification entre le représentant et l'auto-exilé. Cela est apparu très tôt chez le patient, comme en témoigne ce cauchemar où il saute par-dessus sa mère alors que dans l'image onirique, c'est un mur qui lui tombe dessus. « Se jeter» se situait aussi à mi-chemin entre le fait de se précipiter hors du monde de la réalité et de la loi, et le fait de se mettre hors de portée de l'attachement incestueux à la mère. « Se jeter» permet ainsi d'anticiper un moment ultérieur dans lequel le somnambulisme met en évidence l'aspiration à retourner dans le lit maternel. L'allusion de Freud à l'exilé semble pouvoir s'appliquer à Casimiro, en particulier concernant l'acte autoexpulsif qui l'a rej eté du milieu familial auquel il est néanmoins 31

resté attaché. La fatigue que Casimiro associait au cauchemar et au somnambulisme semblait aller dans le même sens que le sentiment du naufragé sur un territoire étranger, hors du monde familial. C'est aussi le cas de la scène des enfants arrivant pour la première fois à la colonie de vacances et, sans doute aussi, de celle des disparus de sa ville natale pendant les années de répression politique. A ce titre, l'apparition de la petite fille arménienne dans son rêve évoquait un climat de violence politique et d'extermination collective (que le patient avait mentionné lors d'une séance). Cela renvoyait aussi à la période de répression politique argentine durant laquelle sa ville natale, La Plata, fut profondément touchée. C'est à cette époque-là qu'il en partit et qu'il commença à avoir des pratiques homosexuelles, ce qui nous pousse à insister sur la question de la fixation au traumatisme. La référence au coup dans le cauchemar infantile va de

pair avec l'allusion à une personne qui frappe à la porte dans
son cauchemar d'adulte, l'obligeant à s'habiller. Cela semble correspondre à la convocation pulsionnelle qui, très souvent, conduit au réveil. La phrase qui aurait dû le réveiller (<< c'est un piège/lit») pourrait exprimer un délire de persécution, permettant ainsi de sortir d'un retrait narcissique mégalomaniaque pendant le sommeil. Autrement dit, cela pourrait être la preuve de la restitution, de la tentative de guérison, comme Freud (1914c) le souligne à l'égard des psychoses. Dans ce contexte, le mot « lit » équivaut à un piège, une embuscade. Pourtant, au cours de la même séance, le patient y fit allusion à travers un argument érotique qui discrédite la fonction du père et l'importance accordée à sa parole. Nous pouvons ainsi revenir sur le caractère mixte du somnambulisme et sur sa relation avec le cauchemar. Comme le souligne Freud (1907) en évoquant le somnambulisme, la fixation au lit infantile, au lieu primordial où il dormait, avait chez le patient un caractère de piège, d'inquiétante étrangeté. Il est intéressant de comparer le somnambulisme de Casimiro (en tant que compromis dans la lutte entre le sommeil et le réveil due à l'efficacité du cauchemar) à la manifestation d'une patiente autiste décrite par Tustin (1990). Cette femme 32