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Chasse et Nature en Languedoc

De
208 pages
La chasse constitue aujourd'hui un objet social particulièrement sensible. Elle fait l'objet des débats passionnés qui peuvent prendre des formes multiples et variées. Les critiques dirigées vers le groupe des chasseurs sont parfois violentes; elles mettent en cause les pratiques du groupe, voire son existence même et sa pérennité. Christian Guimelli fait une étude socio-psychologique d'un groupe spécifique de chasseurs languedociens. Parfois surprenants, les résultats de cette étude permettent de mettre à jour un certain nombre de processus socio-cognitifs qui sont à l'origine de la dynamique des représentations sociales.
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Christian Guimelli

Chasse et nature en Languedoc

Etude de la dynamique d'une représentation sociale chez des chasseurs languedociens

Editions L'Harmattan
5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y I K9

Du même auteur :

Guimelli, C. (1994) : Structure et transformation des représentations sociales. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, Coll. «Textes de Base en Sciences Sociales ». Guimelli, C. (1998) : La pensée sociale. Paris' « Que Sais-Je? » PUF, ColI.

Rouquette, M.L. et Guimelli, C. (1979) : Méthodologie expérimentale des sciences humaines. Paris: Nathan.

Chasse et nature en Languedoc

Etude de la dynamique

d'une représentation

sociale

chez des chasseurs languedociens

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ;l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998.
1998 ISBN: 2-7384-6138-7 @ L'Harmattan,

A Claude Flament, bien sûr...

A mon père.

,

AVANT PROPOS

Cet ouvrage s'inscrit dans le cadre de la psychologie sociale. 11 se propose de présenter un courant de recherche récemment inauguré et qui nous paraît particulièrement heuristique: l'étude de la dynamique des représentations sociales (ou., si l'on préfère: l'étude de leur changement d'état). On sait que le concept de représentations sociales, replacé en 1961 par MOSCOVICI dans un cadre théorique remarquablement cohérent, constitue aujourd'hui un objet central de recherche pour la psychologie sociale, et plus généralement en sciences humaines. La richesse du concept le rend désormais incontournable pour la compréhension des objets sociaux. Dans cet ouvrage il s'agira d'analyser et de mettre en évidence un certain nombre de processus cognitifs qui sont à l'origine de la transformation des représentations sociales. Cette analyse est réalisée à partir d'un cas (les représentations de la chasse et de la nature chez des chasseurs languedociens) et est présentée étape par étape de manière à ce que le lecteur puisse comprendre les diverses approches méthodologiques qui ont permis de tirer les conclusions: sont à l'origine du choix de l'objet chasse (Chapitre II). - présentation du contexte de l'étude et des caractéristiques de la population concernée (Chapitre III); étude des effets de deux variables sur la dynamique structurale de la représentation: l'agression idéologique du groupe (Chapitre IV) et l'accès à des pratiques nouvelles (Chapitre V);

- présentation

de la théorie (Chapitre I) et des raisons qui

-

et l'étude des mécanismes cognitifs qui en sont à l'origine (Chapitres VI et VII); quelques pistes récentes, théoriques et/ou méthodologiques, pour assurer un repérage systématique du noyau central des représentations.
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- la transformation

du noyau central de la représentation

- enfm,

on tentera au cours de la conclusion de présenter

On notera également que dans un annexe méthodologique, on présente la technique d'analyse des représentations sociale utilisée dans l'ouvrage: l'analyse de similitude. Il s'agit d'une méthode d'analyse et de traitement des données qui est utilisée de plus en plus fréquemment aujourd'hui. De nombreuses publications témoignent de l'intérêt que lui accordent les chercheurs en psychologie sociale, mais aussi en sociologie et en économie. Malgré cela, la diffusion des aspects proprement méthodologiques de l'analyse de similitude reste encore relativement confidentielle. Ils sont présentés essentiellement dans deux articles, l'un de C. FLAMENT (1981) dans les Cahiers de Psychologie Cognitive, l'autre de DEGENNE et VERGES (1973) dans la Revue Française de Sociologie. Un numéro spécial de la revue Informatique et Sciences Humaines (1985) leur a également été consacré. Ces présentations sont généralement très techniques et peuvent décourager les utilisateurs potentiels de la méthode, notamment les étudiants. L'objectif de l'annexe présenté à la fin de l'ouvrage est donc de rendre accessible l'analyse de similitude à tous ceux qui la voient utilisée au fil de leurs lectures et qui souhaitent mieux comprendre ses fondements et les applications qu'on peut en faire, mais aussi à ceux qui voudraient l'utiliser dans le cadre de leurs recherches. C'est pourquoi nous avons choisi de présenter les aspects techniques de la méthode d'une manière qui soit abordable par tous. Pour cela, on ne présentera pas la théorie mathématique qui valide la méthode, mais on tentera de démonter les mécanismes calculatoires qui la sous-tendent. En d'autres termes, il s'agit d'une présentation "step by step", désormais classique dans les ouvrages anglo-saxons relatifs aux statistiques. Cette façon de procéder a pour avantage d'éviter au lecteur le formalisme mathématique (en lui donnant toutefois des références lui permettant de compléter son approche). Elle doit lui permettre d'acquérir une expérience personnelle progressive en testant, calculatrice en main, sa compréhension de la méthode à partir d'exemples fondés sur des données simples, puis en présentant des exemples réels, tirés de textes psychosociologiques déjà publiés. Ces exemples, de complexité variable et reflétant des contenus de représentation diversifiés, ont une autre fonction. Une fois l'analyse effectuée, le travail du chercheur n'est pas terminé. Il convient d'interpréter les résultats. En raison de la diversité des exemples présentés, cette phase devrait paraître moins délicate au néophyte.

CHAPITRE I
LES REPRESENTATIONS "SOCIALES"

1.1. Introduction Le concept de "représentation collective" est relativement ancien. On en découvre l'origine chez DURKHEIM (1895) qui souligna l'importance fondamentale de la pensée sociale et la nécessité de la considérer, à chaque fois que l'on cherche une explication à des phénomènes d'ordre psychologique. Plus exactement, il s'agissait pour lui de montrer la spédficité et la primauté du social par rapport à l'individuel. De ce fait, en lui assignant comme objectif d'étudier "de quelle façon les représentations s'appellent et s'excluent, fusionnent les unes dans les autres ou se distinguent" (DURKHEIM, 1895), il faisait de ce concept l'objet de prédilection de la psychologie sociale. Ce n'est toutefois que fort tard que la psychologie sociale a fait des représentations collectives l'un de ses centres d'intérêt. L'étude de MOSCOVICI (1961, 1976) sur la représentation de la psychanalyse en est à l'origine. D'emblée, le concept a été replacé dans un cadre théorique remarquablement structuré et cohérent, qui a ouvert la voie à une importante série de recherches. On citera, par exemple, l'étude des représentations sociales de la culture (KAES, 1968), de la santé et de la maladie (HERZLICH, 1969), des situations de jeux (ABRIC, 1976, 1987), du rôle institutionnel du Maître et des Elèves (GILLY, 1980), de la maladie mentale (JODELET, 1989), pour n'en citer que quelques unes.
1.1.1. Définition sociales et cadre théorique des représentations

Les représentations d'un objet particulier sont caractérisées par des processus très complexes, mais aussi très riches et très divers. Selon MOSCOVICI (1976), leur spécificité Il

réside tout d'abord dans le fait qu'elles ont une fonction constitutive de la réalité. Elles se manifestent par un discours spécifique dont le but est la découverte et l'ordination de la réalité et vont au-delà de l'organisation objective des faits, au-delà de ce qui est immédiatement donné par le réel et perçu par le sujet. Ainsi, les représentations ne doivent pas se concevoir comme une "photographie" exacte et fidèle de la réalité objective. C'est en ce sens qu'elles peuvent être distinguées des images qui seraient directement produites par leur objet correspondant. Certes, l'image ne peut être un simple décalque des propriétés physiques de l'objet. C'est aussi une construction symbolique qui fait intervenir des mécanismes comme la mémoire, forcément sélective, les associations relatives aux processus d'évocation, les opérations de filtrage et de sélection perceptive, clairement mises en évidence, notamment par BRUNER, POSTMANN et MAC GINNIES (1948). Le sujet a donc un rôle actif qui implique une différenciation probable des images au niveau inter-individuel. Mais cette activité est seulement "réceptive"; elle permet simplement aux images de s'inscrire dans un cadre organisé. L'activité de production, d'élaboration, quant à elle, est absente ou quasi absente. La représentation, au contraire, peut être assimilée à un véritable "remodelage mental", inséparable de l'activité de production du sujet. ABRIC (1987, p.64), notamment, définit la représentation comme étant" le produit et le processus d'une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui attribue une signification" . Ainsi, les informations reçues et catégorisées sont transformées, amendées. En un mot, elles évoluent afin de donner à la réalité une signification concrète. Cette fonction constitutive de la réalité, rendue possible par le processus d'objectivation (cf. DOISE, 1990) qui rend concret ce qui est abstrait, est donc capitale et marque la spécificité des représentations. Dans la théorie, le processus d'objectivation est généralement associé à celui d'ancrage qui consiste en l'assimilation des nouvelles croyances dans un réseau de catégories plus familières (cf. DOISE, op. cit.). Mais il y a autre chose. Ce rôle actif du sujet ne se manifeste pas indépendamment du champ social dans lequel, inévitablement, il s'insère. Il est, comme le dit justement JODELET (1984), socialement marqué. C'est pourquoi, on peut parler de représentationssociales. Les significations, notamment, 12

que le sujet attribue à l'objet de représentation sont largement déterminées par les valeurs, les idées, les modèles et les références du groupe auquel il appartient. En fait, les représentations sociales constituent des élaborations cognitives singulières, destinées à construire la réalité de façon symbolique, et marquées par des insertions collectives particulières. Ainsi, par exemple, la représentation de la psychanalyse chez les catholiques ou chez les communistes se manifeste par la reprise et la combinaison des concepts qui la caractérise, en consonance avec les idéologies respectives de chacun des groupes. C'est ainsi que les membres d'un groupe peuvent se reconnaître dans la vision de la réalité qu'ils ont élaborée. Et chaque représentation sociale porte la marque du groupe qui l'a produite, ce que MOSCOVICI (1976, p.66) résume en disant que "toute représentation est une représentation de quelqu'un". Par ailleurs, il semble bien que le consensus social occupe une place privilégiée dans ce processus. Voici ce qu'en disent MUGNY et CARUGATI (1985, pAl): Elles (les représentations sociales) se profilent, comme le dit MOSCOVICI, dans des univers "consensuels" où l'on convient des choses plus qu'on ne les démontre, et où donc les règles de la démarche scientifique sont supplantées par des conventions qui sont le fruit d'élaborations collectives informelles (un peu à la manière de la diffusion des rumeurs; cf. ROUQUETIE, 1975; GRITII, 1978) où chacun a la parole, détient sa part de vérité, et contribue à un degré ou à un autre à la vision collective." Ainsi, l'analyse des représentations sociales débouche sur l'explication de phénomènes qui sont à la fois psychologiques et sociaux. Leur étude permet de mettre en oeuvre ce que MOSCOVICI (1984) appelle "le regard psychosocial" qui se traduit par une "lecture ternaire des faits et des relations", et que l'on peut schématiser ainsi:

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Par ce schéma, on veut substituer à la relation binaire traditionnelle (sujet - objet), représentative de la manière dont le psychologue envisage les faits, une relation à trois termes qui manifeste une interaction dynamique et provoque des modifications dans le comportement et la mentalité du sujet. D'une façon générale et dans beaucoup de cas, en effet, on peut dire qu'une représentation est essentiellement sociale. D'abord parce qu'elle est le résultat d'un ensemble d'interactions sociales spécifiques. C'est la richesse des communications internes au groupe qui canalise, modifie et oriente l'activité de production des individus. Pour le dire autrement, une représentation est le plus souvent partagée par un ensemble d'individus dont le caractère commun est d'appartenir au même groul)e (MOSCOVICI, 1981). De ce fait, elle marque la spécificité de ce groupe et contribue à le différencier des autres. Il semble toutefois que la socialité des représentations soit elle-même liée à la socialité de l'objet de représentation. On peut penser, en effet, qu'une représentation sera sociale lorsque l'objet aura suffisamment d'importance pour concerner et mobiliser les individus du groupe, pour les conduire à porter des jugements, à formuler des opinions à son propos, à le rendre concret, à le domestiquer. En d'autres termes, l'objet de la représentation doit constituer un enjeu pour le groupe, qui développera alors autour de lui un discours cohérent et "consensuel". Ainsi, on peut dire que le terme de "représentations sociales" désigne un ensemble de procédures qui manifeste directement l'activité de production du sujet et qui le conduit à une construction mentale de l'objet, organisée et structurée; sous la dépendance du champ social dans lequel elles s'insèrent, ces procédures sont marquées par les interactions du sujet spécifique au groupe auquel il appartient et, de ce fait, elles définissent certaines caractéristiques propres à ce groupe.
1.1.2. La représentation constituée

Lorsqu'elle est constituée, la représentation apparaît comme un ensemble de propositions, de réactions et d'évaluations qui manifeste la construction du réel à un moment donné, c'est-à-dire, en fait, la production des sujets. Il s'agit donc ici de l'aspect purement descriptif du contenu de la représentation. Décrit en termes d"'univers d'opinions" selon MOSCOVICI (1976), d"'univers d'opinions et de croyances" par 14

KAES (1968), ce contenu comporte trois dimensions essentielles: l'information, l'attitude et le champ de représentation. J. L'information: dimension avant tout quantitative, l'information relative à l'objet varie considérablement d'un groupe à un autre. Riche ou incomplète, authentique ou incertaine, elle détermine une représentation plus ou moins consistante, originale et élaborée. 2. L'attitude: il s'agit plutôt ici de la dimension évaluative des représentations. Elle exprime, relativement à l'objet, une orientation générale qui peut être positive ou négative, avec bien entendu toutes les positions intermédiaires. Ainsi, elle détermine des prises de position plus ou moins tranchées, même dans les cas où la quantité d'information disponible est quasiment nulle. Ce qui a fait dire à MOSCOVICI (1976) qu"'elle est génétiquement première" et que l'activité de production du sujet est essentiellement fonction de ses propres positions. 3. Le champ de représentation: l'ensemble représenté est par ailleurs organisé et structuré. En effet, chaque élément de l'ensemble tire sa signitïcation de la place qu'il occupe dans la structure et des relations qu'il entretient avec les autres éléments. Ainsi, la description et l'analyse d'une représentation sociale nécessite de prendre en considération: - le statut des éléments qui la composent: les éléments étant hiérarchisés, certains jouent un rôle privilégié dans la représentation et occupent ainsi une position centrale. D'autres dépendent plus ou moins des premiers et occupent plutôt une position périphérique. A la lumière des travaux d'ABRIC (1976), on reviendra ultérieurement sur cet aspect très important des représentations. - les relations entre les éléments: chaque élément, on l'a vu, devient significatif pour le sujet dans la mesure où il entretient des relations avec les autres éléments de la structure. CODOL (1969), notamment, considère que la représentation d'un objet particulier est un sous-ensemble de l'univers cognitif constitué d'éléments significatifs minimum qu'il appelle "cognèmes". Ces derniers sont en inter-dépendance, donc organisés selon une certaine structure. Par la suite, FLAMENT (1981) a précisé cette notion d'inter-dépendance en proposant de détïnir la représentation comme un ensemble de cognèmes organisés par de multiples relations qui peuvent être orientées (implication, causalité, hiérarchie) ou symétriques
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(équivalence, ressemblance, antagonisme). Par ailleurs, et dans la même publication, FLAMENT propose une méthodc originale, l'analyse de similitude, dont la finalité est de faire apparaître la structure de la représentation en mettant en évidence les relations entre les éléments qui la composent. L'analyse de similitude apparaît aujourd'hui comme une avancée méthodologique spectaculaire dans l'approche formelle des représentations. Et à ce titre, eUe fera l'objet, ultérieurement, d'une présentation plus détaillée (Annexe méthodologique). Au terme de cette analyse sommaire des travaux de MOSCOVICI, on peut observer que les représentations sociales peuvent être rattachées à des mécanismes cognitifs classiques, tels que la mise en oeuvre de systèmes d'interprétation et de catégorisation. Mais ce qui fait leur spécificité, c'est précisément qu'elles se démarquent des procédures cognitives habituelles en ce sens qu'elles se caractérisent essentieJ1ement par une activité mentale systématique qui, en prenant place dans un milieu social donné, génère des productions originales et structurées. Elles permettent ainsi un remodelage de la réalité pour lequel les données individuel!es et collectives sont essentielles. Ce dernier point apparaît comme fondamental pour la psychologie sociale. En effet, si les recherches ultérieures aux travaux de MOSCOVICI se présentent sous des formes diverses (notamment en ce qui concerne l'approche méthodologique) et peuvent paraître très dispersées, il n'en reste pas moins qu'clles possèdent toutes un lieu de convergence: elles se situent sans ambiguïté "à des points clés d'interaction entre le psychique et le social" (M.J. CHOMBART DE LAUWE, 1984). Ainsi, même si le schéma théorique de MOSCOVICI présente encore des lacunes et des ambiguïtés, même si des imprécisions ou des zones d'ombre persistent encore aujourd'hui, il est incontestable qu'il a fourni à la psychologie sociale un objet central de recherche, aussi bien au niveau théorique que méthodologique. De ce point de vue, la théorie du noyau central d'ABRIC (1976, 1984 a, 1987, 1989), en ouvrant des perspectives théoriques nouvelles, constitue l'un des prolongements les plus prometteurs et les plus heuristiques qui soient dans ces travaux. Nous allons maintenant la présenter.

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1.2. La théorie du noyau central 1.2.1. Le noyau central et la structure des représentations Reprenant le schéma théorique de MOSCOVICI, ABRIC considère que la structure interne d'une représentation sociale est organisée autour d'un noyau central. Les éléments cognitifs qui le composent entretiennent des relations de forte connexité et constituent ainsi un noyau de signification. Par ailleurs, la fonction essentielle du noyau central est d'attribuer à la représentation sa signification globale, mais aussi de lui fournir les moyens de sa cohérence. Ainsi, la représentation, ou plutôt le champ de représentation, serait constitué par un ensemble d'éléments dont le statut serait différent, certains d'entre eux (qui occupent une position centrale) pouvant justifier la structure elle-même: "Nous appellerons noyau central d'une représentation constituée tout élément - ou ensemble d'éléments - qui donne à cette représentation sa signification et sa cohérence. Autrement dit le noyau central d'une représentation est le fondement même de la structure et de la nature de la représentation." (ABRIC, 1987, p.68). Dautres, les élément<;périphériques, étant, du point de vue de leur signification, sous la dépendance des premiers. Ainsi, le noyau central est constitué par un petit nombre d'éléments (ou par un seul) qui occupe une position privilégiée dans le champ de la représentation. Trois fonctions différentes, mais complémentaires, peuvent être attribuées au noyau central de la représentation: 1. Il permet, tout d'abord, d'assigner une signification particulière aux autres éléments qui sont présents dans le champ représentationnel. Ainsi, le noyau central induit l'interprétation et le sens qui sont attribués aux élémcnts de la structurc. En quelque sorte, il génère la signification de la représentation. Ainsi (ABRIC, 1984 b), la représentation de l'Artisan est organisée à partir de quatre éléments centraux qui en constituent le fondement: l'Artisan est consciencieux et créatif, H assure un travail manuel et il est cher. On observe autour de ces quatre éléments centraux une structure cn étoHe où les autrcs éléments apparaissent comme "satellisés". Une étude plus fine de quatre sous-populations fait apparaître des représentations organisées autour d'un noyau central bi-polaire: le pôle "artisan-créateur17

artiste" et le pôle "artisan-producteur-travailleur". Ce qui permet de comprendre certaines contradictions apparentes dans le discours des sujets, notamment celle qui concerne l'avenir de l'Artisan, présenté à la fois comme très prometteur et très sombre. Ces deux points de vue co-existent en effet dans la représentation, mais ils sont rattachés chacun à un pôle différent: un avenir positif pour l'artisan artiste et un avenir négatif pour l'artisan travailleur. Ainsi, une première fonction du noyau central consiste à attribuer à la représentation sa signification. 2. Le noyau central a aussi une fonction d'organisation de la représentation. C'est ainsi que FLAMENT (1982) a pu décrire la représentation du groupe comme s'organisant autour d'un noyau central à deux éléments: l'égalité et la fraternité. En fait, et selon les termes du même auteur, c'est "le lieu de cohérence de la représentation" (FLAMENT, 1987). De leur côté, MUGNY et CARUGATI (1985) analysant les représentations sociales de l'intelligence, observent que les différences d'intelligence d'un individu à l'autre constituent un aspect universellement reconnu. Selon ces auteurs, cette préoccupation ancestrale pour les différences interindividuelles peut être considérée comme le "noyau dur" de la représentation, "autour duquel s'organisent les représentations de l'intelligence" (pAS). Autour du noyau central sont donc organisés les éléments périphériques. FLAMENT (1987) considère que les éléments périphériques sont des schèmes. Il suggère ainsi d'intégrer le concept de schème dans la théorie du noyau central et ouvre des perspectives nouvelles qui nous paraissent très heuristiques. Mais nous y reviendrons ultérieurement (Chapitre III). Les éléments périphériques, donc, se caractérisent par deux aspects distincts: Tout d'abord, ils sont sous la dépendance du noyau central. C'est en effet celui-ci qui détermine leur pondération et leur portée dans le champ de représentation. Ainsi, l'importance que peut prendre un élément périphérique dans le champ représentationnel dépend essentiellement de la structure et de la signification du noyau central pour le sujet. Ensuite, ils assurent la protection du noyau

-

central en permettant au sujet de se comporter en accord avec la représentation sans qu'une analyse systématique de la situation par rapport au noyau central soit nécessaire. Par ailleurs et dans des cas différents, les éléments périphériques autorisent le sujet à mettre en oeuvre des pratiques plus ou moins incompatibles avec la représentation, dans la mesure où ils peuvent subir eux-mêmes

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des transformations. En effet, les transformations possibles des éléments périphériques présentent un avantage certain dans l'économie d'une représentation. Elles peuvent traduire des désaccords spécifiques entre les pratiques et la représentation, mais ne remettent pas en cause le noyau central qui est ainsi protégé et sauvegardé (FLAMENT, 1987). 3. Le noyau central a aussi un rôle stabilisateur qui rend la représentation relativement permanente. En effet, on vient de voir que les mécanismes de transformation des représentations sociales reposent essentiellement sur la transformation des éléments périphériques, sans qu'il y ait une remise en cause du noyau central. Ainsi, l'évitement de cette remise en cause, comme le principe d'économie qui régit la plupart des phénomènes cognitifs, interdisent donc une transformation du noyau central tant que les éléments nouveaux peuvent être intégrés au prix d'une transformation mineure des éléments périphériques." (ABRIC, 1987, p.74). En effet, la transformation du noyau central entraînerait des bouleversements profonds dans l'univers cognitif du sujet. Le processus de protection destiné à le sauvegarder permet, au contraire, la stabilité des représentations. Ainsi les relations entre les éléments, leur signification même, peuvent-elles être maintenues malgré des modifications spécifiques et parfois sensibles de certains éléments appartenant au champ représentationnel. La cohérence interne de la représentation est alors maintenue et assurée, ce qui garantit l'identité, la stabilité et la pérennité du groupe Le noyau central, par conséquent, est au coeur de toute représentation sociale et il en constitue le fondement. Pour résumer ce qui précède, nous dirons, après FLAMENT (1987), que le noyau central "est une structure qui organise les éléments de la représentation et leur donne sens". Il nous faut revenir maintenant sur les différences qui opposent noyau central et éléments périphériques car il s'agit là d'un aspect fondamental de la théorie. Les données théoriques précédentes peuvent laisser supposer que les élément~ inclus dans le noyau central sont "importants" dans le champ représentationnel, alors que les éléments périphériques le sont moins (ou même beaucoup moins). En d'autres termes, que les différents éléments du champ représentationnel peuvent être situés sur un gradient de centralité, les uns (les éléments du noyau central) occupant une position maximale sur cette dimension, les autres (les éléments périphériques) au contraire, 19

se distribuant sur cette dimension de manière plus ou moins intense, mais n'atteignant jamais la position maximale. Or, il n'en est rien. Cette conception doit être rattachée aux travaux déjà anciens de ASCH (1946) qui aVIDtclIDrement montré que, dans le domaine perceptif, on pouvait définir une centralité relative des différents éléments de la représentation. Au cours de cette expérience, ASCH propoSIDtà ses sujets une liste de sept trIDtsdans laquelle seul variait le trait chaud/froid. Il demandait ensuite aux sujets de décrire le personnage proposé. Lorsque le terme "chaud" était proposé aux sujets, la description était significativement plus positive que lorsque c'était le terme "froid" qui était convoqué. ASCH conclut alors que certains trIDtssont plus centraux (quantitativement) que d'autres dans la formation d'une impression, en ce sens qu'ils interviennent davantage que les autres dans l'impression globale que l'on se [IDt d'une personne. En effet, d'autres substitutions que la substitution chaud/froid entraînaient nettement moins de différences.

Figure 1: représentation schématique du noyau central (N.c.) incluant un élément du champ. L'autre élément se trouve en dehors du noyau central mais se situe sur le même gradient de centralité. (D'après GU/MELL/, 1989)

Cette conception, si elle peut être considérée comme minimale, n'est pas satisfaisante du point de vue de la théorie 20