Cher Monsieur le Président

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Livres
306 pages

Description

Dans les jours et les mois qui suivent la signature de l’Armistice de novembre 1918, des milliers de Français et de Françaises, jeunes gens, personnes âgées, poilus anonymes et personnalités politiques, écrivent au président américain Woodrow Wilson : témoignages de reconnaissance, hommages, pièces musicales, poèmes, suggestions, requêtes. Pourquoi un tel geste à l’endroit d’un chef d’État étranger ? Que racontent ces hommes et ses femmes au président de la grande nation américaine, qui a contribué à vaincre l’Allemagne et qui est devenu au fil de la guerre la figure emblématique d’un nouveau monde débarrassé du spectre de la guerre ?Grâce à cette source remarquable et inédite que sont des milliers de lettres envoyées entre novembre 1918 et juin 1919, ce livre dévoile, à travers l’image fantasmée de Woodrow Wilson, le quotidien et les espoirs des Français au terme de la Grande Guerre. Car Wilson a non seulement répondu à l’appel des Français et des Britanniques en engageant son pays dans le conflit en avril 1917, mais il a aussi, par ses fameux Quatorze Points de janvier 1918, jeté les bases de l’après-guerre. Sur lui repose en grande partie la colossale responsabilité de « faire la paix ». Mais la vision qu’a Wilson de la paix n’est pas celle que défend l’autre grande figure politique du moment, Georges Clemenceau. Elle est d’un type nouveau, à la mesure de l’exceptionnel conflit qui vient de s’achever, et elle porte en elle un immense espoir pour les peuples qui ont souffert depuis cinq ans.

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Date de parution 11 décembre 2015
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EAN13 9791026700579
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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CHER MONSIEUR LE PRÉSIDENT
CHER MONSIEUR LE PRÉSIDENT Dans les jours et les mois qui suivent la signature de l’Armistice de novembre 1918, des milliers de Français et de Françaises, jeunes gens, personnes âgées, poilus anonymes et personnalités politiques, écrivent au président américain Woodrow Wilson : témoignages de reconnaissance, hommages, pièces musicales, poèmes, suggestions, requêtes. Pourquoi un tel geste à l’endroit d’un chef d’État étranger ? Que racontent ces hommes et ses femmes au président de la grande nation américaine, qui a contribué à vaincre l’Allemagne et qui est devenu au fil de la guerre la figure emblématique d’un nouveau monde débarrassé du spectre de la guerre ? Grâce à cette source remarquable et inédite que sont des milliers de lettres envoyées entre novembre 1918 et juin 1919, ce livre dévoile, à travers l’image fantasmée de Woodrow Wilson, le quotidien et les espoirs des Français au terme de la Grande Guerre. Car Wilson a non seulement répondu à l’appel des Français et des Britanniques en engageant son pays dans le conflit en avril 1917, mais il a aussi, par ses fameux Quatorze Points de janvier 1918, jeté les bases de l’après-guerre. Sur lui repose en grande partie la colossale responsabilité de « faire la paix ». Mais la vision qu’a Wilson de la paix n’est pas celle que défend l’autre grande figure politique du moment, Georges Clemenceau. Elle est d’un type nouveau, à la mesure de l’exceptionnel conflit qui vient de s’achever, et elle porte en elle un immense espoir pour les peuples qui ont souffert depuis cinq ans.
Illustration de couverture :
Carte postale souvenir du voyage de Wilson à Paris, rendant hommage à l’amitié franco-américaine. Imprimeur Pérodeau et Lucron (Paris), éditeur G. Zollang, 1919.
© 2015, CHAMP VALLON, 01350 CEYZÉRIEU www. CHAMP-VALLON. com ISBN : 979-10-267-0056-2
Carl Bouchard
Cher Monsieur le Président
QUAND LES FRANÇAIS ÉCRIVAIENT ÀWOODROWWILSON (1918-1919)
Champ Vallon
INTRODUCTION « Les gens se moque de moi parce que j’ai dit que je voulait vous écrire, je leur ait 1. répondu Monsieur le Président Vilson se moque de personne il les plaint. » Christophe Guillaume n’a rien demandé de précis à Woodrow Wilson, bien que l’on ne puisse guère se tromper sur le but de sa missive. Ce « pauvre diable d’ouvrier », comme il se définit lui-même, a vraisemblablement besoin d’un peu d’argent pour survivre. Il estime que le président américain l’aidera. Son entourage le raille gentiment : comment peut-il, lui, modeste inconnu, espérer obtenir quoi que ce soit d’un homme aussi illustre, aussi puissant, que le président des États-Unis ? L’ouvrier de 66 ans persiste et prend tout de même la plume. Il a confiance dans le président. De sa main peu habituée à l’écriture, il couche sur papier quelques mots maladroits et envoie sa requête. Des milliers de Français et de Françaises poseront le même geste entre novembre 1918 et juin 1919. Leurs lettres constituent le matériau unique de ce livre. On trouve de tout dans ces pièces déposées à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Des requêtes plus ou moins explicites, comme celle de Christophe Guillaume. Des suppliques et des demandes, sérieuses ou farfelues. Des propos incompréhensibles ou cryptiques, d’autres impossibles à déchiffrer. Des offres de vente – peinture, sculpture, voire château – ou d’achat – surtout du matériel militaire américain. Des mots de gratitude pour l’aide américaine qui a permis la victoire, et des vœux de bonne année ou d’anniversaire. Des suggestions sur le traitement à réserver à l’Allemagne côtoient des propositions de paix durable et des plans pour favoriser le désarmement entre les peuples. Il y a aussi des photos, des dessins d’enfant, des cartes de visite annotées, des télégrammes, des poèmes, des chansons quelquefois accompagnées de leur partition. Chacun à ses propres raisons de lui écrire. Certes, il faut une certaine naïveté, un relatif courage ou une grande détresse pour agir ainsi, mais peu importe, tous et toutes partagent une même conviction, à l’origine de cette action peu anodine : la certitude que le président les lira, et qu’il répondra à leurs attentes. Woodrow Wilson est peut-être à cette époque le personnage le plus important du monde. Il est certainement le plus connu, notamment parmi les Français. L’Américain qui a débarqué à Brest est entré de plain-pied dans l’histoire française en avril 1917, lorsque son pays a déclaré la guerre à l’Allemagne. Une fois la victoire acquise, Wilson se présente à la conférence de la paix, qui s’ouvrira en janvier 1919 à Paris, avec un projet à la hauteur de la catastrophe qui vient de prendre fin : il souhaite fonder une paix durable au terme de la plus terrible guerre que l’humanité a connue et, pour ce faire, il propose des changements audacieux et inédits à la pratique des relations internationales. L’homme politique fascine : il dirige une Amérique prospère, généreuse et apparemment désintéressée. Son pays est géographiquement fort distant de la France, mais il en est spirituellement proche – deux républiques de part et d’autre de l’Atlantique qui, pour une seconde fois, ont renouvelé leur alliance contre un ennemi commun. En outre, Wilson est différent des autres hommes politiques de son temps. Ses discours ne ressemblent pas à ceux de ses interlocuteurs européens. Non seulement souhaite-t- il un monde meilleur pour tous mais, ce qui est encore plus important, il a apparemment les moyens et l’autorité nécessaires pour réaliser sa politique. Ce livre croise par conséquent une grande et une petite histoire. La grande est celle qu’écrivent les dirigeants des puissances réunis à Paris pendant près de six mois pour mettre fin à la Première Guerre mondiale. Cette histoire est, depuis maintenant un siècle, un sujet inépuisable 2. de recherches et l’objet d’un nombre spectaculaire de publications . La petite histoire est, quant à elle, encore largement à faire : c’est celle des « gens ordinaires » qui vivent en France alors 3. que le monde a basculé dans la guerre en 1914 et s’apprête à entrer dans la paix . Leurs émotions se bousculent : le soulagement d’une guerre victorieuse n’atténue pas complètement les souffrances des quatre dernières années, ni le deuil bien sûr ; la paix qu’on espère viscéralement et le rêve d’un monde sans guerre se frottent à la méfiance, voire la haine qui perdure à l’égard de l’ex-ennemi, mais aussi au quotidien de la misère et aux affres de la reconstruction physique et psychologique. Au carrefour de ces deux histoires il y a un homme ou, plus précisément, une figure, celle de Woodrow Wilson. Le président américain est une force magnétique. Il est la pièce maîtresse des négociations de paix, attirant vers lui tous les regards, polarisant les réflexions à tous les niveaux
: à cette époque, on est wilsonien ou l’on ne l’est pas. C’est également sur lui que des millions de gens projettent leurs espoirs de paix, d’émancipation, de bien-être, de justice. Les lettres qu’on lui envoie en sont la vibrante expression. D’un peu partout dans le monde, on a écrit au président américain. Dans un ouvrage remarqué, Erez Manela a examiné quelques-unes des lettres provenant d’Égypte, d’Inde, de Corée, de Chine, alors qu’il cherchait à montrer comment le discours anti-impérialiste du 4. président a catalysé la poussée anticoloniale dans ces nations . Plusieurs lettres viennent d’Italie, qui connaît elle aussi une fièvre wilsonienne de forte intensité, que Daniela Rossini a 5. bien analysée, sans faire usage, toutefois, de cette correspondance . Une masse provient de l’Empire britannique : personne ne les examinées encore. Les Français sont pour leur part de féroces épistoliers : environ la moitié des pièces qui forment la série dédiée à la correspondance des « gens ordinaires » vient de l’Hexagone. Quelques hypothèses peuvent expliquer la prédominance des lettres françaises. Certes, le taux d’alphabétisation y est extrêmement élevé et il existe une pratique bien ancrée de la correspondance, elle-même renouvelée dans le contexte de la guerre, mais d’autres nations 6. européennes satisfont également à ces critères . Le facteur principal est sans doute la proximité physique de Wilson, qui s’installe à Paris pendant des mois : les Français auraient été bien moins nombreux à lui écrire s’il était resté à Washington. On doit également prendre en considération la stature hors du commun du personnage dans l’imaginaire français. Wilson est grandraison de l’espoir qu’il porte, mais le tout participe également d’un sentiment aussi en diffus que récurrent dans les lettres, soit celui de lapuissancedu chef d’État américain, un peu comme si les Français avaient saisi la mutation cruciale qui s’opère au terme de la guerre : à partir de ce moment, ce n’est plus uniquement d’Europe que viendront les décisions qui affecteront l’avenir des peuples, mais en bonne partie d’Amérique. Finalement, il y a la réputation de bienveillance et de générosité de Wilson, alimentée par la propagande américaine, qui fait de lui une cible particulièrement intéressante pour les quémandeurs de tout acabit. Par souci de cohérence avant tout, mon parti pris dans cette recherche a été de me concentrer sur les lettres françaises, mais une source d’une telle richesse gagnerait à être exploitée sous divers angles nationaux. Se limiter aux lettres françaises a aussi cet avantage qu’il permet de bousculer une historiographie relativement figée concernant le « moment Wilson » en France. Il y a en effet un récit canonique sur la venue de Wilson qui n’a pas beaucoup évolué jusqu’à récemment. Résumons-le à grands traits. En décembre 1918 débarque en Bretagne le président américain, qui est accueilli le lendemain en sauveur dans la capitale. Peu à peu cependant, les Françaison ne parle pas des Françaises dans cette historiographie – réalisent que leur vision de la paix, essentiellement punitive à l’endroit de l’Allemagne et visant à assurer la pérennité de la puissance française, se heurte à celle de Wilson et aux intérêts des Anglo-Saxons. Les Français, par conséquent, s’éloignent de cette idole passagère, plus encore à partir du moment où les termes du traité de Versailles sont rendus publics. C’est le choc : « une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur », assène un contemporain de l’Action française, Jacques Bainville, dont 7. le bon mot a traversé le siècle, cristallisant ainsi le regard que l’on porte sur la période . C’est une victoire à la Pyrrhus. Ceux qui prophétisaient – à gauche essentiellement – des lendemains qui chantent, dégrisent, tandis que les autres – essentiellement à droite – avaient flairé depuis le début l’illusionvenue d’Amérique qui a failli faire basculer le pays. La parenthèse wilsonienne se referme aussi rapidement qu’elle s’est ouverte, mais les difficultés ne sont pas terminées pour autant. Cette interprétation escamote une bonne part de ce qui constitue l’exceptionnalité de la période qui va de novembre 1918 à juin 1919. Elle a alimenté depuis des décennies la thèse de la « paix bâclée », un bon fond de commerce. Les lendemains de la Grande Guerre agissent à cet égard comme une fable morale que l’on sert aux naïfs et aux idéalistes : il ne faut pas se fier aux marchands de rêves, car la réalité mène à de plus amères déceptions – voyez avec Wilson. Heureusement cette interprétation s’étiole peu à peu aujourd’hui au profit d’analyses plus nuancées, qui ne prennent pas pour point de départ la fin que constitue 1939 et surtout la traumatisante défaite de 1940, mais essayent d’étudier l’après-guerre (incluant les traités de paix) pour ce qu’elle est, c’est-à-dire les lendemains d’une guerre, et non le début d’une 8. prochaine . Or, les quelque huit mois qui vont de l’armistice à la signature du traité de Versailles, durant laquelle la France n’est plus en guerre mais pas encore en paix, sont aussi troubles que complexes, et ne peuvent se réduire à la commode expression de « paix bâclée ». C’est dans une atmosphère bouillonnante, propice à l’enchantement et aux idées
9. révolutionnaires – dont celles qui viennent de Russie et qui se propagent à l’Ouest – que prend forme le wilsonisme, que l’on peut définir comme l’adhésion aux valeurs qu’incarne Wilson, mais qui en est aussi son interprétation quelquefois abusive. Ces idées, du reste, sont loin d’être toutes originales, beaucoup circulent depuis un moment déjà, mais pour la première 10. fois, un homme politique d’envergure les fait siennes : elles parlent de la démocratie, d’un avenir plus engageant que celui de la guerre perpétuelle, d’une opinion publique qui aurait désormais son mot à dire sur la conduite des affaires internationales, de peuples qui se gouvernent eux-mêmes et cessent d’être soumis aux empires, d’une nouvelle humanité qui ferait du droit, et non de la force, le socle de son développement. Ce sont des valeurs qui sont encore aujourd’hui bien présentes dans notre imaginaire politique. Le wilsonisme apparaît en ce sens comme une forme novatrice d’appréhension du politique. Nous en sommes les héritiers. Les lettres envoyées à Wilson ont ponctué mon quotidien de chercheur pendant des années. À les côtoyer intimement, on en vient à croire que la France entière était wilsonienne en 1919. Ce n’est évidemment pas le cas. L’opposition aux idées que professe ou que l’on prête au président américain et les critiques que l’on en fait en France sont bien réelles. Mais l’époque est celle des possibles, et même certains des plus réticents se prennent malgré eux au jeu, comme on le verra au chapitre 2. La guerre a été si horrible qu’il semble impensable de simplement revenir à la situationante bellum. Le discours wilsonien, pour idéaliste qu’il puisse être, répond à ce besoin de changement et, surtout, au besoin de donner un sens à la mort de masse qui a frappé l’Europe. Le fait qu’il soit porté par des millions d’individus à travers le monde le rend quasi irrésistible. Ainsi, si le consensus historiographique est acquis quant à la gloire du président américain dans les premiers mois de 1919, l’analyse de ces lettres permet de saisir dans toute sa diversité le « moment Wilson », à lui donner corps au-delà des propos généraux sur l’opinion publique. Pour l’essentiel, les travaux sur le sujet, depuis l’ouvrage classique de Pierre Miquel, se cantonnent à une définition restreinte de l’opinion publique, celle des intellectuels, des journaux et des commentateurs patentés, quand il ne s’agit pas tout simplement de l’opinion des hommes 11. politiques qu’on prend pour celle de la masse des Français . Or, les écrits des « gens ordinaires » permettent d’appréhender un sentiment de première ligne largement inexploré. Il s’agit certes d’un sentiment peu rationalisé mais il est aussi généralement étranger aux tractations politiques qui contaminent l’opinion médiatique. Ainsi l’habituelle grille de lecture gauche/droite qui circonscrit dans l’historiographie l’accueil réservé aux idées de Wilson en France s’en trouve brouillée. Il en ressort un portrait moinsmédiatisé de la figure wilsonienne, plus proche de la façon dont les Français, aux parcours et aux idées politiques diverses, vivent et font face aux enjeux colossaux qui découlent de la guerre. Plonger dans cette masse de documents a été une expérience inoubliable. Toute source est pour le chercheur une fissure d’où jaillit un peu de la lumière d’un passé plus ou moins assombri par le temps. Or je n’ai jamais été autantilluminéqu’en découvrant ces lettres. Certaines m’ont fait rire, d’autres me tirent encore des larmes. D’autres encore donnent à voir la remarquable perspicacité de rares observateurs moins contraints par le quotidien que leurs congénères. Toutes disent quelque chose, évidemment, même si leur auteur n’en est pas forcément conscient : la joie, la peine, l’espoir, le dénuement le plus complet, le cynisme, l’amertume, l’euphorie d’avoir enfin achevé le combat et l’anxiété de l’avenir. En les lisant, en les relisant, j’ai souvent pensé au mot de Roger Chartier selon lequel rien ne permet mieux à l’historien de saisir 12. l’esprit d’une époque que la correspondance des gens ordinaires . Il s’agit bien, en effet, de l’écriture de « gens ordinaires », même si le geste qui lui a donné forme est extraordinaire – ce n’est pas tous les jours qu’on écrit à un chef d’État, de surcroît 13. étranger . Les lettres émanent pour l’essentiel d’hommes et de femmes qui n’ont pas comme profession d’écrire et n’ont surtout pas l’habitude de dialoguer avec les puissants de ce monde. C’est en raison de leur nature « ordinaire » qu’elles n’ont justement pas été, jusqu’à présent, l’objet d’une attention particulière. Les spécialistes de Wilson n’en ont cure : leur intérêt se situe ailleurs, dans lagrande politique. Les quelque soixante-dix volumes publiés desPapers of Woodrow Wilson, qui regroupent la correspondance du vingt-huitième président américain, ne contiennent évidemment aucune des lettres que j’ai lues : son maître d’œuvre, Arthur S. Link, précise dans l’avant-propos qu’il a répertorié dans cette anthologie « toutes les lettres 14. importantes »… Celles venant des quatre coins du monde, écrites par des anonymes de l’histoire, ne méritent pas à ses yeux ce qualificatif : prises individuellement, elles n’ont, il est vrai, qu’une faible potentialité interprétative, mais leur masse leur donne un poids significatif. Un seuil a été franchi en 1918-1919 qui transcende lagrandeIl serait exagéré de parler politique.
de rupture ; disons plutôt que ces lettres témoignent d’uneconscience collective d’une exceptionnelle rareté. On sait que les contemporains de la guerre avaient pleinement conscience que ce qui avait commencé en 1914 n’avait pas d’équivalent : ils vivaient un moment historique. Ce sentiment ne disparaît pas avec la fin des combats, au contraire, il s’amplifie avec la perspective de la paix. La figure de Wilson donne littéralement corps à cette conscience. Du reste, on ne doit pas surestimer la portée historique de chacune des 3 619 lettres qui composent ce corpus. Toutes ne parlent pas de paix, toutes ne révèlent pas cetteconscience collective. Il y a dans le corpus une banalité générale, qu’on ne peut pas minorer au profit des seules pépites qui en jaillissent par moments. En fait, les lettres ont justement ceci d’« ordinaire » qu’elles donnent la part belle aux lieux communs : l’écriture suit des codes formels largement intériorisés par les scripteurs, ce qui contribue à l’impression de redite. La répétition est aussi la conséquence de la similarité des besoins et des attentes. Des centaines de requêtes racontent et demandent la même chose – des gens qui ont tout perdu pendant la guerre réclament une obole. Les compliments sont les mêmes malgré la variété des qualificatifs utilisés – Wilson est un Libérateur, un Sauveur, un Grand démocrate, etc. Les mots de bienvenue se ressemblent tous à peu de choses près. Cette banalité est magnifiquement symbolisée par une carte postale normalisée spécifiquement conçue pour être envoyée à Wilson au moment de son arrivée en France et dont quelques exemplaires subsistent dans les archives. Au verso, l’émetteur est invité à laisser libre cours à son enthousiasme, tandis que le recto reproduit un message combinant en trois phrases la somme destopoïde la fièvre wilsonienne : Au Président Wilson La France, reconnaissante, est heureuse, Monsieur le Président, de saluer en vous le sauveur de l’humanité et l’apôtre du droit. Ma modeste signature, apposée ci-contre, est un hommage à l’amitié qui a uni le peuple Américain et le peuple de France dans la lutte contre la barbarie. 15. Au nom des veuves et des orphelins vengés, soyez le bienvenu. J’ai donc cherché, dans les sept chapitres qui composent cet ouvrage, l’équilibre entre la « normalité » du propos et la mise en lumière du caractère unique de certaines des pièces qui ont été soumises à Wilson. Les écrits eux-mêmes, c’est-à-dire les mots de ceux et celles qui ont pris la plume, y occupent une place considérable : ils véhiculent tant d’images, d’émotions, de valeurs, d’idées, qu’il est rapidement apparu inconcevable de s’en tenir à une analyse quantitative stricte, désincarnée, qui aurait au final desservi mon objectif principal, soit de rendre compte de la force du « moment Wilson » tel que vécu par les Français et les Françaises de l’époque. Le livre est divisé en trois parties. La première,Wilson, entre neutralité, guerre et paix, comprend les chapitres 1 et 2 : y est examinée la construction de la figure wilsonienne entre 1915 et 1918, selon la ligne de basculement que constitue l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917. Wilson est déjà à la tête des États-Unis lorsque le conflit éclate en août 1914 : il défend dès lors une politique de neutralité, au nom de la préservation du droit et sur la base des valeurs américaines. Ses propos étant reproduits et commentés dans la presse, les Français se sont peu à peu familiarisés avec ses discours. Or, la neutralité du pays – bien que de plus en plus clairement favorable aux Alliés – nuit considérablement à la pénétration de ses idées. À partir du printemps 1917, c’est-à-dire lorsque l’Amérique devient une « puissance associée » des Alliés dans le combat contre l’Allemagne, les critiques acerbes disparaissent comme par enchantement au profit du dithyrambe et des commentaires élogieux sur lavisionde singulière Wilson. En outre, la machine de propagande américaine, par le biais duCommittee on Public Information, se met en branle : elle est chargée de diffuser en Europe le point de vue américain sur la guerre et de façonner l’image wilsonienne. Le président américain occupe à partir de ce moment le devant du tableau, monopolisant les unes des journaux. La figure médiatique se construit sur ces bases : c’est un Wilson sublimé que les Français applaudissent à tout rompre en décembre 1918. Les chapitres 3, 4 et 5 forment la deuxième partie du livre, intituléeMotivations, mise en scène de soi et stratégies d’écriture. Les trois chapitres examinent le geste d’écriture à Wilson. L’attention est portée au chapitre 3 sur les premières semaines qui suivent l’arrivée du président en France, donc sur la naissance de cette frénésie épistolaire, à la mesure de l’agitation qui secoue le pays. Pourquoi les scripteurs écrivent-ils à Wilson ? Comment formulent-ils leur mot de bienvenue et l’expression de leur reconnaissance envers l’aide américaine ? Quels sont leurs espoirs et leurs appréhensions ? Au chapitre 4, le phénomène de l’écriture au président
américain est comparé aux pratiques similaires observées ailleurs, avec comme objectif de rendre compte des stratégies d’écriture ou d’autres astuces utilisées par les scripteurs pour parvenir à leurs fins. Comment font-ils pour gagner la confiance du président, ou serapprocher de lui, symboliquement, voire physiquement ? Nous verrons qu’il existe des similitudes entre le comportement des hommes, femmes, enfants qui écrivent à Wilson et celui des admirateurs qui tentent par tous les moyens de gagner l’intimité de leur idole. Le chapitre 5, quant à lui, porte sur la plus importante catégorie de lettres envoyées à Wilson, soit les requêtes, suppliques et demandes diverses. Divers récits d’infortune permettront de poser le regard sur la détresse qui touche le pays au sortir de la guerre : la recherche de personnes disparues, le logement, l’emploi, la reconstruction des foyers sont d’importantes sources d’anxiété, et Wilson apparaît comme le dernier recours des gens dans le besoin. Sauveur de la France, le président américain est perçu comme un grand bienfaiteur, un mécène généreux, un homme puissant mais aussi bienveillant, qui a à cœur de sauver aussi les Français malheureux. Sa réputation d’humanité, tant vantée dans l’espace public, sert à justifier le geste d’écriture. La troisième et dernière partie,Sauveur, apôtre, messie, martyr, porte sur la façon dont les Françaises et Français évoquent la raison première du déplacement de Wilson en Europe, soit l’établissement de la paix. Le chapitre 6 examine la dialectique entre la justice et la paix dans les lettres, c’est-à-dire sur ce que les scripteurs entendent par ces mots importants mais au sens si variable. La justice revendiquée est-elle vengeresse ou bienfaisante ? La paix, une éternelle surveillance de l’ex-ennemi allemand ou une construction nouvelle fondée sur des valeurs communes et sur la réconciliation des peuples ? Dans ces pages, ce sont lescitoyens qui s’expriment, non pas les suppliants ou lesfans: ceux-ci posent en effet un geste de citoyen en formulant des idées précises sur les affaires du monde, en suggérant des solutions pratiques pour établir la paix, en donnant leur opinion sur un sujet auparavant hors de leur portée, soit la politique internationale. Il y a là, sans nul doute, une mutation majeure quant à la place des citoyens dans la sphère politique. Le chapitre 7, qui fera également office de conclusion, s’attardera finalement sur l’eschatologie de la paix qui affleure des écrits de ces citoyens. La qualification du président et l’interprétation de son rôle, ou plus précisément de sa mission, témoignent du caractère religieux que l’on prête à Wilson, tantôt prophète ou messie, tantôt apôtre ou nouveau Rédempteur. Les attentes que génère le projet wilsonien sont cependant telles que la déception est une réelle éventualité. Leswilsoniens, c’est-à-dire les disciples inconditionnels du président, ont toutefois leur façon bien à eux d’interpréter le destin du projet et de son héraut, qui croise celui du Christ. En dernière analyse, je poserai la question : Wilson, homme politique étranger, à qui on prête une mission divine, peut-il être vu comme un nouvel avatar de la figure récurrente de l’homme providentiel français ? 1Wilson Papers, Bibliothèque du Congrès (Washington), série 5G, bobine 447 [ci- Woodrow après WWP, 5G, 447], Christophe Guillaume à Wilson, 14 décembre 1918. Orthographe respectée. 2Parmi les plus connues et les plus récentes, celle de Margaret Macmillan,LesArtisans de la paix : comment Lloyd George, Clemenceau et Wilson ont redessiné la carte du monde, Paris, J.-C. Lattès, 2006 (réédition en 2008, Le Livre de Poche). 3Bruno Cabanes a pavé la voie avec son excellente étudeLa Victoire endeuillée : la sortie de guerre des soldats français, 1918-1920, Paris, Seuil, 2004 ; voir également Stéphane Tison, Comment sortir de la guerre. Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011. 4 Erez Manela,The Wilsonian Moment.Self-Determination and the International Origins of Anticolonial Nationalism, Oxford, Oxford University Press, 2007. 5Daniela Rossini,Woodrow Wilson and the American Myth in Italy : Culture, Diplomacy, and War Propaganda, Harvard, Harvard University Press, 2008. 6Martha Hanna, « A Republic of Letters : The Epistolary Tradition in France during World War I »,The American Historical Review,108, 5, 2003, p. 1338-1361. 7Jacques Bainville,LesConséquences politiques de la paix, Paris, Arthème Fayard, 1920, p. 25. 8Un renouvellement mis en branle par Manfred Boemeke, G.D. Feldmanet al.The Treaty of Versailles : A Reassessment After 75 Years, Cambridge, Cambridge University Press, 1998. Voir également M.L. Dockrill et J. Fisher (dir.),The Paris Peace Conference, 1919 : Peace Without Victory ?, Houndmills, Palgrave, 2001, ainsi que Georges-Henri Soutou,La Grande Illusion. Quand la France perdait la paix (1914-1920), Paris, Tallandier, 2015.. 9 C’est la dynamique que met en lumière l’ouvrage classique d’Arno J. Mayer,Politics and