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CHRONIQUE D'UN DISCOURS SCHIZOPHRÈNE

De
192 pages
Refus farouche de communiquer, psychisme submergé par la voix menaçante du père ; face au sujet psychotique, le thérapeute n'est-il pas acculé parfois à bousculer les règles de sa pratique habituelle ? Quelle " vérité " le guide alors ?
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CHRONIQUE D'UN DISCOURS scmzoPHRÈNE

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8401-8

Néjia ZEMNI

CHRONIQUE

D'UN DISCOURS SCHIZOPHRÈNE

Récit d'une psychanalyse sans divan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions

Jean-Marie ROBINE, Gestalt-thérapie. La construction de soi. Nathalie GIRAUD EAU, Le sida à l'écran. Evelyne BERTIN, Gérontologie, psychanalyse et déshumanisation... P. A. RAOULT (sous la dir. de), Souffrances et violences: psychopathologie des contextes familiaux. Mathieu BEAUREGARD, Lafolie de Valery Fabrikant. Geneviève RAGUENET, La psychothérapie par le conte. Michèle DECLERCK, Le schéma corporel en sophrologie et ses applications thérapeutiques. Françoise MAURY, L'adoption interraciale, 1999. Nicole LEGLISE, L'enfant du milieu ou comment être seul dans une fratrie de trois, 1999. Noureddine BOUATI, Chronopsychologie des personnes agées, 1999. Chantal HURTEAU MIGNON, L'Émergence du Magique dans la Pensée, 1999. Henri PERRET, Traitement d'une crise en milieu professionnel et associatif, 1999. Pascal LE MALÉFAN, Folie et spiritisme, 1999. Loïck M. VILLERBU, Jean-Claude VIAUX, Expertise psychologique, psychopathologie et méthodologie, 1999. Béatrice GAILLARD, Actes délictueux violents, 1999.

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SOMMAIRE

Avant-propos En guise de « méthodologie» Chapitre I La rencontre Chapitre II Émergence de la demande Chapitre III Le transfert Chapitre IV L'émergence du sujet et la résolution du transfert Note au lecteur 143 183 63 35 15 11

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AVANT-PROPOS
EN GillSE DE « MÉTHODOLOGIE»

Long côtoiement de la folie, vertige du glissement possible. Lutte sans garde-fou, sans filet au-dessus de la démesure. Victoire amère où il n'y a ni gagnant, ni perdant, seulement un état des choses où se mêlent une grande fatigue, une sorte de silence apaisant produit par la brusque cessation d'une forte tension. État de convalescence au cours duquel fragilité et solitude atteignent les confins du supportable. Puis, advient le moment de témoigner, de dépouiller son vécu, comme on dit dépouiller une enquête. Mais ici, l'enquêteur était lui-même enquêté jusqu'au plus profond de ses entrailles. Il avait cru, du lieu-dit de la neutralité où il se tenait, fort de son savoir théorique, qu'il tirerait les ficelles d'un jeu apparemment sans enjeu. Certes, le hasard et un certain entêtement à refuser l'esprit de lourdeur des discours psychiatriques clos avaient laissé pour compte les sentiers battus. Sur un parcours sans lieux communs, il s'avérait que la théorie n'apparaissait qu'à de brefs moments, complètement défigurée, à peine reconnaissable, jetant dans le désarroi de mots venus d'ailleurs, par rafales, des sujets dont on ne savait pas très bien qui était en quête de lui-même et qui dirigeait cette quête. Nécessité de témoigner, à quoi bon! Si le témoignage ne se pare pas de scientificité en faisant des clins d'œil à telle ou telle école reconnue, n'est-il pas suspect de littérature, rendu caduque dans le meilleur des cas, nul dans le

pire? A partir de quel instant, de quelle virgule, un discours peut-il prétendre à la scientificité d'autant plus, qu'en ce qui concerne la folie, le lieu de la scientificité du discours est totalitairement accaparé et jalousement gardé par la psychiatrie? D'où la scientificité psychiatrique tiret-elle son fondement? D'un quadrillage musclé du vécu « déviant» ? Probablement, c'est, du moins, la conclusion à laquelle on arrive par la fréquentation assidue et lucide de quelques lieux d'enfermement de la folie, que l'on ait lu ou pas Michel Foucault. Et si dès lors on se fichait de la scientificité, si on larguait du même coup l'inhibition qui s'ancre dans la peur de ne pas dire la vérité « scientifique », toute la vérité et rien que la vérité devant le tribunal des préposés au savoir? Et si du même coup on renouait avec les discours fluides des sophistes, outrepassant allègrement vingt siècles d'un discours pyramidal et engoncé, métaphysique et dissociant? Et si le discours, de se lover dans le chatoiement du vécu, retrouvait la densité de la chair? Discours fluide collant à la peau du devenir des êtres et des choses, mots ondoyants comme des vagues, sans cesse se re-situant dans le creux de l'essentiel, dans le battement profond et durable de la mouvance. Mettre en mots la densité de la chair, rêve de l'impossible ou possible' rêve? Qui pourrait le dire dans l'enchevêtrement qui lie et délie la plume, torture infinie de débusquer le réel en passe d'être et de disparaître, clairobscur sans cesse renouvelé, cache-cache sans fin du même et de l'autre? Cerner les contours labyrinthiques du vécu sans en trahir une couleur, rêve lancinant d'absolu? Et si on se fichait de l'absolu? Si on larguait une fois pour toute cette étoile lointaine et coquette? Si l'on décidait d'en faire un vieux souvenir? Ne serait-ce pas l'aube d'une légèrèté soudaine, le rythme d'une danse inconnue qui petit à petit se profilerait à nos orteils? Et si l'extase était proche et palpable, et si elle était la conscience vécue ici et 12

maintenant d'une intensité limite, d'une sorte de rythme signifiant où viendraient se couler des convergences venues des horizons lointains de l'être et jusque-là éparpillées? Écriture à l'écoute passionnée du devenir sans souci phobique du repérage des limites du réel et de l'imaginaire. Espaces dangereux certes mais irradiant çà et là en éclairs tactiles les palpitations de l'éternité. Seule une bonne perception de la fluctuation des vents et un solide pied marin pourrait avoir raison de cette mouvance qu'aucune boussole théorique ne peut désormais induire. Peut-être aussi, un zeste de piraterie compléterait le tout. Ne rien revendiquer qui ne soit du vécu, ne rien souhaiter qui ne soit éclairage réussi d'un état des choses. Photographes scrupuleux d'une circulation d'intensité à des carrefours qui font sens. Regard pulpeux de la vie sur la vie. A priori nécessaire: une exubérance pleine de tendresse face à la souffrance. Débordements joyeux sauvegardant la fluiaité du discours en but permanent aux gels théoriques et institutionnels. Une sorte de générosité têtue, bien en chair, avec des rondeurs, une épaisseur chaleureuse et une vitalité surabondante. La générosité quitterait ainsi le domaine des bons sentiments où elle croupissait, comme punie, pour reprendre une place triomphante, la place d'un « concept de vie». On a souvent confondu le débordement d'énergie et de disponibilité avec la notion d'excès et immédiatement l'exubérance de la vie s'est colorée de péjoration. Vision étriquée d'esprits bigots pour laquelle toute générosité est indécente, étrangère, dangereuse, voire mortelle. La générosité est source intarissable de vie; elle coule sans préjuger de ce qui sera fait de son eau. Elle n'est pas eau clôturée, espace-flaque, espace-lac narcissique mais une coulée limpide et légère, caressant de sa mouvance la rugosité du roc jusqu'à en arrondir les angles, à son insu. Le psychotique n'est-il pas ce roc solitaire et hérissé au creux d'une eau dont il ne saisit plus ni les 13

contours ni le sens? Au centre du tourbillon qui l'aspire, il écume sa soufITance bruyamment ou en silence, assiégé, menacé, malmené par les signifiants qui l'habitent et qui tantôt le figent, tantôt l'agitent. Comment ne se ferait-il pas encore plus roc, plus silencieux, plus tranchant, plus insaisissable?

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CHAPITRE I
LA RENCONTRE

«Être objectif, c'est traiter l'autre comme on traite un objet, un macchabée, c'est se comporter à son égard en croque-mort ».
Cioran, Œuvres Complètes

ANNÉE 1978 Comme chaque matin, je passai le grand portail du. parc de l'hôpital psychiatrique, le bras automatique se leva puis se rabaissa derrière moi, tandis que l'infirmier planton m'adressait un salut tout militaire. En empruntant l'allée centrale puis des allées secondaires qui menaient à « mon» pavillon. je ressentais un vague malaise. cette impression d'entrer dans un univers clos, au temps arrêté. Des arbres centenaires déployaient une belle indifférence qu'on aurait pu prendre pour de la sérénité, si, au détour d'un chemin, la vision apocalyptique d'hommes nus, agglutinés autour des troncs d'arbres comme des troupeaux un jour de sirocco, n'avait brisé l'harmonie de ce parc paisible. Comme chaque jour, je détournai les yeux de cette vision à laquelle, depuis dix années, je n'ai pu m'habituer. Ce pouvait-il que l'humain ne soit pas quelque chose d'acquis définitivement? Je savais théoriquement qu'il n'en était rien. pour l'avoir enseigné pendant plusieurs années à mes élèves de philosophie; cependant, jamais les conséquences pratiques de ces interrogations philoso-

phiques ne m'étaient apparues aussi brutalement rappelant que « rien n'est jamais acquis à l'homme» pas même son humanité. Ce brusque spectacle de l'en-deçà de l'humain faisait surgir de multiples questionnements sur l'efficacité du travail dans une institution psychiatrique de type classique. Certes, on ne pouvait méconnaître que les symptômes présentés par les malades s'enracinaient dans le dénuement social et affectif le plus total de telle sorte qu'un premier passage à l'hôpital était inéluctablement l'inauguration d'une série de séjours qui enfonçaient le sujet lentement mais sûrement dans une chronicité sans rivage. Et pourtant face à ce destin misérable de l'univers asilaire classique, certains d'entre nous étaient animés d'un sourd espoir, d'un entêtement pugnace, de la croyance que leurs présences vivantes et généreuses n'avaient des chances de faire émerger dans ce contexte concentrationnaire quelque chose de l'ordre du sujet pour lui donner un temps, un souffle peut-être qui lui permette de mieux s'empoigner avec la réalité. C'est pourquoi aujourd'hui encore, arborant un sourire bienveillant et détendu, je pénétrais dans le pavillon vétuste, dégoulinant perpétuellement de crasse et d'humidité, prête encore une fois à jouer le jeu de cette institution moyenâgeuse. Dans ce que l'on nommait pompeusement la salle de séjour, une trentaine de malades, debout ou assis, immobiles ou marchant de long en large, silencieux, le regard absent, fixaient leur mégot de cigarette comme si c'était le dernier fil qui les rattachait à la vie. Le personnel paramédical, installé dans une routine bien ancrée depuis des décennies, à peine chatouillé par le souvenir du

turbulent Frantz Fanon 1 qui hantait encore quelques-uns
1

Psychiatre antillais qui a participé à la lutte des algériens pour

l'indépendance. Il a exercé à l'hôpital Razi. Il est l'auteur d'un ouvrage remarqué: Les damnés de la terre. 16

d'entre nous, ronronnait au soleil devant la porte par beau temps ou se groupait à l'intérieur en petits tas frileux autour d'un café si tôt les injections faites. Il y a des jours où il fallait un solide entêtement au service de la vie pour pouvoir pénétrer avec légèreté dans cette atmosphère de plomb et espérer y faire circuler un sourire ou une parole, quelque chose de l'ordre de la plus élémentaire hûmanité. Un jour semblable aux autres Poignée de main cordiale aux infirmiers accompagnée de quelques lieux communs sur le temps et le dernier match de football. Les premiers temps, j'avais fait des tentatives pour engager la conversation sur l'état de santé des nouveaux malades hospitalisés. pendant la nuit ou sur celui de ceux déjà hospitalisés, mais très vite je m'étais rendu compte que je ne faisais qu'ennuyer ces braves gens. A quoi bon se soucier de noter les comportements ou les paroles des uns et des autres, d'y rapporter «leurs états d'âmes» puisque le médecin-chef du service, après une première entrevue, donnait généralement le diagnostic et le traitement adéquat qu'ils appliqueraient rituellement trois fois par jour avec ponctualité et bonne conscience. La présence depuis peu d'une psychothérapeute était due, sans doute, à la lubie de ces' quelques jeunes médecins fraîchement débarqués des universités étrangères et voulant reproduire ce qui se faisait là-bas! Pur luxe! Pratiques importées! A quoi pouvait bien servir quelqu'un qui ne donnait pas de médicaments et qui ne savait pas en donner? Certains vieux infirmiers se débrouillaient mieux qu'elle, eux qui, en l'absence de certains médecins, tout aussi vieux, reconduisaient les traitements sans sourciller! Une psychothérapeute! Quelqu'un qui prétend guérir avec des mots ou par simple écoute! Pourquoi pas Saïda

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Manoubia 2 ! Et puis c'est tout le contraire qui se produit:
chose étonnante, plus elle écoute attentivement les paroles insensées qui sont émises par les malades et plus ils veulent parler! Rendez-vous compte du désordre, s'il fallait écouter chacun raconter sa peur des autres, celle de la mort ou les difficultés de son sexe, s'il fallait écouter les interminables histoires des conflits dans le travail ou les ménages, tous ces maux qu'on n'ose pas mettre en mots au quotidien et qui fusent le jour du ras-le-bol en geyser de violence incontrôlée, sans compter ceux, les plus nombreux, qui entendent des voix chuchoter à leurs oreilles ce qu'il faut faire ou ne pas faire, ce qui est bien ou mal, et ceux qui se sentent investis d'une mission politique ou divine pour sauver l'humanité de toute urgence! En vérité, heureusement que la médecine produit des médicaments pour faire taire ces flots intolérables de paroles futiles. Grâce à la science, à ses progrès, chaque malade peut à présent s'allonger tranquillement sur son lit, le regard au plafond dans un état de perpétuelle somnolence. Il se sent forcément apaisé puisqu'il ne pense plus à rien. Calme au pavillon. Alors cette psychothérapeute, qu'elle occupe à la rigueur les malades l'après-midi pour qu'ils fabriquent quelques menus objets qui serviront à alimenter les stands de la kermesse de l'hôpital passe encore, mais les faire s'exprimer assis en demi-cercle, chanter, danser, jouer la comédie ou aller à la plage, c'est intolérable! Après, tout le monde est tellement joyeux et excité que, de retour au pavillon, on ne peut obtenir la paix. Il est même nécessaire d'avancer la prise de médicaments du soir pour rétablir l'ordre. Bien entendu la « psy» est furieuse de voir qu'à chaque fois on annule immédiatement les résultats de son travail. Elle essaie de nous convaincre que remuer chez les
Guérisseuse un marabout. 2 qui devint, dans la croyance populaire, une sainte locale,

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malades la parole et le geste va améliorer leur santé plus vite. A quoi bon, puisqu'en cela le médecin-chef du service et l'administration sont diaccord avec nous: l'ordre et le silence doivent être maintenus au pavillon? C'est cela la véritable priorité. Ces fous doivent s'estimer heureux de leur soupe et de leur matelas; c'est toujours mieux que chez eux! Ces réflexions des infirmiers me revenaient à l'esprit comme chaque matin; un désir fugace de rebrousser chemin me traversait l'esprit, convaincue que ,j'étais chaque jour un peu plus qu'en asile psychiatrique, comme

le disait Maud Mannoni 3, il y a peu ou pas de place pour
un travail d'inspiration psychanalytique. Seules les quantifications rassurantes des tests psychologiques, des courbes statistiques toujours prêtes à soutenir les classifications de la psychiatrie avaient droit de cité. Comme chaque matin, je pénétrai dans le pavillon en essayant de ne rien laisser paraître de la lassitude qui avait eu raison peu à peu de ,l'enthousiasme des premiers mois, et me persuadai encore une fois que mon travail pouvait peut-être ouvrir un chemin vivant à côté des pulsions mortifères qui régnaient sans partage dans ces lieux. J'étais loin de soupçonner que, ce matin-là précisément, le hasard allait dévoiler, à mon insu, l'orée d'un tel chemin. 2 juin Aujourd'hui, le regard circulair~ jeté à travers la salle commune pour repérer les nouveaux venus, s'accroche à celui d'un jeune homme. II est adossé au mur, près de la porte: grand, maigre, les épaules légèrement courbées comme s'il voulait diminuer sa haute taille, l' ceil vif et très noir, le nez aquilin. Nos regards se croisent avec fracas.
3

Psychanalyste française, réf. ln Le psychiatre, « son fou»
Ed. Seuil.

et la

psychanalyse.

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Les mâchoires serrées, les lèvres minces semblent ne rien vouloir laisser passer. On sent qu'il retient de toutes ses forces quelque chose qui le terrifie; il me semble que si son intériorité filtrait, il donnerait l'immédiate preuve de sa démence. Je reçois cette tension de plein fouet, directement comme un éclair fulgurant. A cet instant, quelque chose se dresse en moi, quelque chose qui a le goût de la révolte, de la rage peut-être, un goût, pas très clair, d'injustice, de gâchis qui me fait penser: pourquoi mon Dieu, pourquoi? Quel dommage I C'est un être sur le qui-vive par rapport à lui-même, une forteresse pleine à craquer du vide de sa déréliction. Bien que n'ayant pas une grande expérience vécue de l'évaluation de la psychose, je ressens pour je ne sais quelles raisons obscures que ce patient est différent, que quelque chose en lui peut encore être sauvé, quelque chose de désespérément insoumis. Un cri me parvient qui n'a pas été formulé, une main se tend qui n'a pas accompli la trajectoire du geste. A cet instant, l'enthousiasme des premiers jours rejaillit en moi, flot tumultueux redonnant à mon être rabougri par la routine asilaire un formidable et salutaire coup de vitalité. Une sorte de défi insensé à la fatalité fait irruption du plus profond de mon être, comme aspiré par l'appel muet de cette souffrance. Un pari encore informulé mais déjà inébranlable prend forme et inaugure une aventure analytique peu ordinaire qui se poursuivra pendant quinze années. Cette sensation forte et imprévisible marquée du sceau d'une aveuglante nécessité qui m'avait saisie à ce moment-là, fut quelque chose' que je qualifiai, beaucoup

plus tard, de « coup de foudre thérapeutique» 4 . Ce matinlà, dans la grisaille du pavillon, une déchirure lumineuse et tout à fait mystérieuse s'était produite, un espace s'ouvrait comme une exigence d'impossible, un formidable refus
4

J'emprunte cette formule à un article de la Nouvelle Revue de

Psychanalyse.

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face à l'insupportable réalité asilaire, à l'inacceptable fatalité de la maladie et de l'enfermement. Là se produisit à notre insu quelque chose comme une transmission d'inconscient, comme un pacte de sang, quelque chose comme la mobilisation brutale et massive d'une force de combat, d'un entêtement démesuré. Cette énergie intempestive (nous allions le découvrir peu à peu) allait nous guider à travers les espaces houleux de la folie. Différemment de ce qui se passait à l'accoutumée, ce patient, même au bout de plusieurs jours, ne montra,aucun empressement à serrer la main de quelqu'un qui apparemment avait un statut privilégié dans la hiérarchie paramédicale. En général, les patients se précipitaient sur ce qu'ils croyaient être un-médecin-chef-de-service-hors-de-sonbureau, seul responsable de leur sort et surtout de leur sortie. Il ne bougea pas lorsque je le saluai; je vis même ses mâchoires se serrer un peu plus fort tandis que son regard fuyait et que toute son attitude signifiait un rejet farouche et hostile. Je n'insistai pas, sachant par expérience que pendant les premiers temps nous étions souvent conffontés à une attitude de ce type. Cependant, j'eus le sentiment que cet adolescent de dix-huit ans serait plus dur d'accès que ceux dont je m'étais occupée jusque-là. Je ne me trompais pas. Pendant plusieurs jours et malgré mes efforts, son rejet fut sans faille. Je me contentais donc de lui adresser un bonjour d'une voix assez haute en le nommant par son prénom. Le ton de ma voix se voulait cordial et décontracté mais, en fait, j'éprouvais une vague inquiétude, due probablement à la fois au puissant intérêt que m'inspirait ce jeune homme et à la rage impuissante face à cette résistance qui persistait. Néanmoins, j'avais appris, au cours de ma formation analytique, la nécessité de maîtriser son impatience dans l'approche de malades difficiles. C'est pourquoi, chaque jour, je me contentais de renouveler avec calme et bienveillance mon salut matinal. 21