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Chronique du siège de Paris

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451 pages

Le principe de la dernière guerre remonte jusqu’au congrès de Vienne qui, en rectifiant contre nous les frontières du Rhin, a légué à la France de Louis XIV et de la Révolution un ressentiment ineffaçable, aux hériliers de Frédéric II les plus ambitieuses convoitises, et maintenu entre les deux premiers peuples guerriers du siècle un antagonisme fatal. Les causes immédiates du conflit procèdent de la nécessité où s’était mise la Prusse, après Sadowa, d’entraîner dans l’élan d’une nationalité compacte les États qu’elle venait d’asservir.

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Francis Wey

Chronique du siège de Paris

1870-1871

Écrit durant le siége par un témoin des événements et sous leur vive impression, ce travail a été composé non pour être livré par fragments à un journal, mais publié d’ensemble dans les conditions réelles d’un livre. Son apparition, qui serait tardive pour une œuvre de circonstance, semblera bien prompte encore aux esprits qui se rendent compte des exigences de l’histoire.

Des éléments distincts viennent se mêler dans ce récit : l’aspect particulier des choses, la succession des faits et peur appréciation. Tout ce qui dépeint dans leur caractère et même dans leur lugubre poésie les illusions, les efforts, la vie étrange, le mouvement, les émotions violentes, en un mot la physionomie de notre capitale et de sa population captives, on s’est attaché à le saisir d’après nature dans une suite de tableaux étudiés à fond et coordonnés entre eux.

Tout en retraçant les faits à leur date, sans laisser à l’émotion qui les anime le temps de se refroidir, l’auteur a pu se ménager le loisir de se renseigner de près, de remonter aux sources, d’attendre que chaque scène du drame fût achevée pour en arrêter le dessin.

C’est pourtant une tâche douloureuse que d’analyser même avec le désir d’être utile en cherchant la vérité, ces horribles maux sous l’étreinte desquels se débat notre chère patrie. Le courage succomberait s’il n’avait pour soutiens l’amour de la France et l’inébranlable croyance en sa rénovation ! Cette foi, suprême devoir, nous élève à découvrir les lueurs d’une nouvelle aurore jusque dans la sombre immensité de nos infortunes. C’est ainsi qu’au chevet d’une mère on rêve les chances favorables d’une crise, et que l’on évoque des espérances ardentes qui commanderont un miracle.

Les âmes supérieures aux passions des partis en sont là ! Dès les préludes de cette guerre fatale, elles tremblaient que, sous la pression de l’étranger, et en l’absence de tout pouvoir solide, une population longuement empoisonnée de sophismes ne vit se produire enfin les conséquences de l’enchaînement d’erreurs qui, depuis plus d’un demi-siècle, obscurcissent nos destinées : — établir sans principes une morale publique, rêver la liberté dans le mépris des lois, l’autorité sans le respect, la puissance sans la discipline ; subordonner aux luttes avides des partis les intérêts sacrés de la patrie, renverser des gouvernements pour changer des ministres, improviser des constitutions sans les déduire de l’expérience, livrer le bouleversement perpétuel des codes à l’éloquence des paradoxes ; asservir les forces intelligentes du pays à l’aveugle souveraineté des masses, par un engouement égalitaire qui aboutit à la barbarie, et prétendre fonder des institutions stables en substituant à toute tradition de légalité des révolutions périodiques...

Telle a donc été une situation jusque-là sans exemple : autour de Paris, la civilisation du Nord refaisant l’œuvre des barbares ; dans Paris, héritier d’Athènes et de Rome, la bestiale anarchie embusquée au cœur de la place, se croyant enfin assurée d’assouvir sa haine, ses appétits et fomentant une seconde destruction, conséquence et complice de la première.

Si la France se résout à s’unir autour d’un gouvernement très-ferme, la Terreur de 1871 n’aura été qu’un dénoûment ; l’avenir réduira cet épisode horrible aux proportions d’une émeute, et sa durée s abrégera dans les raccourcis du lointain. Ce qui a tout désorganisé, à travers la province comme dans Paris, ce qui laissera d’ineffaçables cicatrices, c’est l’investissement prolongé qui, en séparant les départements de leur capitale, a interrompu la vie de la nation, a déréglé le mécanisme social, affolé dès lors comme le mouvement d’une horloge qui n’a plus de balancier.

Cette reine des villes, d’où rayonnait toute impulsion, celte cité, congrès permanent des peuples, qu’on se la représente soudainement abandonnée de ses hôtes et réduite à se replier sur elle-même ; cosmos limité par un rempart ! L’univers la contemple, elle le sait ; la tâche de Titan qui lui incombe, son noble orgueil l a appelée ; l’héroïsme qui a fait tout un peuple soldat, pour qu’il sauve à lui seul un empire, armera aussi le parricide et la honte... Rappelons-nous la fermentation qui allait croissant sur ce vaisseau en péril où l’équipage se ruait sur un gouvernail abandonné ; le coup décisif de cette guerre, l’avenir du pays, joués autour d’une ville et dans ses murs ; les destins de l’Europe liés, sans qu’elle osât intervenir, à l’issue de la partie ; le bilan des utopies révolutionnaires, déchaînées depuis si longtemps sur le monde, évalué chaque jour dans celte fournaise par les essais d’une application convulsive : voilà, bien sommairement entrevues, les circonstances qui classent la période du siége entre ces rares événements qui inaugurent une ère et marquent un jalon dans l’histoire. Ce qui s’est passé durant ces cinq mois où Paris a vécu toute une vie, ce secret commun à deux millions d’âmes présentera, longtemps encore, l’intérêt d’une confidence au monde consterné qui attendait, et qui ne savait rien...

Quant au fait épouvantable qui, succédant à cette compression, en a été la conséquence prévue, pour bien s’en rendre compte, il faut également remonter au long blocus durant lequel s’est préparée cette tragédie. L’enfantement du monstre communeux, la distribution des rôles, les acteurs évoqués de l’abîme et jetés à leur poste ; le choix, l’arrangement du théâtre et les apprêts de sa destruction : tout s’est accompli pendant les mois du siége, au milieu de la généreuse incrédulité des Parisiens, en face d’un gouvernement réduit par son origine à l’impuissance des répressions. Plus d’une fois, en lisant ces pages, on entendra retentir les coups souterrains des mineurs.

Août 1871.

I

SIGNES AVANT-COUREURS

Le principe de la dernière guerre remonte jusqu’au congrès de Vienne qui, en rectifiant contre nous les frontières du Rhin, a légué à la France de Louis XIV et de la Révolution un ressentiment ineffaçable, aux hériliers de Frédéric II les plus ambitieuses convoitises, et maintenu entre les deux premiers peuples guerriers du siècle un antagonisme fatal. Les causes immédiates du conflit procèdent de la nécessité où s’était mise la Prusse, après Sadowa, d’entraîner dans l’élan d’une nationalité compacte les États qu’elle venait d’asservir. Ainsi devait se constituer, au profit des Hohenzollern, sous le nom d’unité germanique, un vaste empire féodal né de l’impuissance et de la crédulité des principautés allemandes.

C’est en 1867, lors de notre exposition universelle, que j’ai pour la première fois pressenti l’imminence et les redoutables proportions de la lutte. Parmi les œuvres d’art et les merveilles de l’industrie envoyées par les cinq continents à la fête que leur donnait Paris se dressait, au milieu de l’exhibition allemande et la dominant de très-haut, le colosse du roi de Prusse. A l’entour s’étalaient des engins de guerre entre lesquels figuraient ces canons Krupp que le génie de la destruction vient de rapporter devant nos remparts. Au pied du géant qui avait voulu faire apparaître ainsi, au cœur de la France, le spectre prophétique de sa grandeur, on circulait rapidement ; ce coin de l’exposition était peu fréquenté : les passants fronçaient le sourcil et s’éloignaient, car l’artiste avait imprimé sur cette figure de quinze coudées une expression menaçante et implacable.

Chacun se rappelait qu’avant même d’être formulée sous notre ciel cette manifestation expressive avait engendré la discorde : quand les ouvriers prussiens commencèrent à monter les membrures du Patagon qui venait de dévorer l’Autriche, nos ouvriers de Paris, émus d’une instinctive répulsion, s’étaient rués sur ceux de la Prusse ; ils avaient lancé des pierres contre ce bronze altier, outrage qui a dû laisser au despote un ressentiment durable. Au milieu de nos magnificences orientales et de nos glorieux plaisirs, l’aspect de ce personnage lugubre, dont les yeux foudroyaient Paris par-dessus les arbres, me causa un serrement de coeur ; il me semblait que sa bouche de bronze allait s’ouvrir pour crier : « Malheur à vous ! »

La nuit suivante, dans une fête, je me trouvai sur le passage du roi Guillaume, prototype vigoureux et sans noblesse du vieux sous-officier de cavalerie, massif, raide, borné d’esprit, gorgé d’orgueil et d’entêtement. Farouche et mal à l’aise, blessé peut-être de se trouver là, il détournait de partout des yeux sans bienveillance, qui ne voulaient se laisser ni deviner ni fléchir. A quelques pas, M. de Bismark, nature énergique et commune avec une expression finaude, traduisait en style railleur, par sa physionomie mordante et enjouée, les imprécations de son maie. Leur cortége affectait la suffisance grave et trahissait préoccupation : ils consacraient le jour à asseoir ie plan une campagne dès longtemps projetée ; ils étudiaient nos mœurs à la clarté des girandoles.

Moins accoutumé que sa suite à contenir son humeur et ses instincts, Guillaume se dispensait plus dédaigneusement des devoirs de la courtoisie ; les hommages de la foule lui causaient une lassitude qui fut pour moi un indice : il ne les agréa, il n’y répondit jamais. Ce visage, d’où la souplesse est absente, supportait avec impatience le succès plus sensible des autres souverains, et en particulier de l’empereur de Russie, signalé aux sympathies par la distinction de sa beauté. Au bal de l’Hôtel de Ville, les efforts de la cour pour rétablir entre eux une sorte d’équilibre furent si mal secondés du public, qu’en quittant la fête, le roi ne contenait plus ses dispositions rancunières.

A quelques jours de là, l’état-major prussien contemplait, des hauteurs du Trocadéro, l’exposition du Champ de Mars et le spectacle magnifique de Paris avec ses campaniles et ses dômes enluminés par le soleil couchant. Ces messieurs ignoraient qu’un de nos savants, M.H. W.........., aujourd’hui très-remarqué à la Chambre, faisait partie du groupe. Quand chacun eut admiré à haute voix le bel aspect de la ville, un des officiers s’écria, avec une sensiblerie que nous devions apprendre à connaître : « Et dire que bientôt nous serons forcés de bombarder tout cela ! »

On rendit ce propos dès le lendemain à un ministre, qui se garda d’en attrister l’empereur.

C’est sous de telles impressions qu’à la fin de l’été j’ai assisté, dans le palais des Champs-Élysées, à la cérémonie internationaie de la distribution des récompenses aux exposants de l’industrie universelle, la plus nombreuse, la plus brillante, la plus splendide solennité que probablement ait jamais contemplée la capitale d’un empire ; car Paris y fut quelques heures le centre du monde.

Le roi de Prusse avait retiré la concession de sa personne à cette apothéose des Napoléon ; mais son fils l’y représentait au milieu des souverains étrangers amenés là pour renouveler ce parterre de rois qui porta si haut, il y a un demi-siècle, l’orgueil du moderne Charlemagne et coûta bientôt si cher à la France.

Sous un dais, dont le baldaquin armorié montait jusqu’aux vitres du toit, devant les représentants du monde entier, figuraient en comparses, à droite et à gauche d’un trône déjà miné, le sultan des Turcs et les potentats de vieille race. Déjà le principal joueur de la revanche commune disposait son échiquier au fond de l’Allemagne...

Comme toute l’assistance, je contemplais ébloui ; mais je me souvenais du dernier roi de Ninive, et je songeais qu’il est périlleux de réaliser le rôle de rois des rois.

Ces rejetons princiers se sont fort divertis chez nous ; la sirène parisienne leur a prodigué des plaisirs... qui ne l’ont point honorée ; elle a chanté et raillé leurs faiblesses ; mais au retour, ces demi-dieux se sont reconnus amoindris et les nations n’ont pas été plus reconaissantes envers la France de l’abaissement de leurs monarques, que ne l’ont été les Russes et leur souverain des affronts subis au Palais de Justice par le czar notre hôte, du coup de pistolet tiré sur lui par Berezowskiet des circonstances atténuantes qui ont enlevé à un prince offensé jusqu’au privilége de la clémence envers son assassin.

Tenons-nous toujours suffisamment compte du jeu des passions humaines parmi les causes secrètes des grands événements ?...

II

LES AFFRES DU SIÉGE

DU 5 AOUT AU 4 SEPTEMBRE

I

A la nouvelle de notre défaite devant Wissembourg, seize jours après la déclaration de la guerre, Paris eut l’instuition de sa destinée prochaine. La consternation fut si profonde que les meneurs de l’opinion se hâtèrent de relever les courages en faisant appel au vulgaire bon sens, et dès lors commença à circuler cette logique rassurante des probabilités que chacun exploitait à voix bien haute, en étouffant dans son cœur d’invincibles pronostics. Dès ce moment, personne n’eût osé faire l’aveu de sa pensée ; le gouvernement ne tarda guère à imiter tout le monde.

Pour concevoir cette prostration, qu’on se rappelle les illusions d’où nous venions de tomber ! La victoire était si unanimement décrétée, qu’avant même de quitter nos boulevards, les soldats français se qualifiaient : l’armée du Rhin ; les cartes du théâtre futur de la guerre, vendues partout, partaient de Strasbourg, de Mayence, et laissant la France en deçà du cercle des prévisions, n’offraient à la publique avidité que la Prusse jusqu’au fond de la Silésie ; dans les rues, on criait : « A Berlin, à Berlin ! » Les généraux, comme aux jeunes années de Louis XIV, avaient gagné la frontière avec leurs familles pour les faire assister à des parades militaires ; dans les fourgons il y avait des robes de bal. Pendant que l’enfant impérial allait en pompe à ce spectacle, sa mère courait passer la revue d’une escadre à Cherbourg ; les prestiges d’une dernière fête, le scenario brillant d’une flotte pavoisée démontraient à l’orgueil national que sur tous les éléments nous étions les maîtres des nations. Tel était l’entraînement de nos chimères, que les irréconciliables de la Chambre qui, depuis trois ans, reprochaient à l’empereur d’être demeuré pacifique après Sadowa, faisaient à présent la plus violente opposition à cette guerre, tant ils se tenaient pour assurés d’un triomphe qui rendrait des forces à l’empire. Une seule voix répétait, infatigable, des cris de détresse et de lugubres prophéties ; mais les avertissements de M. Thiers offensaient trop la présomption générale pour ne pas être étouffés.

Le gouvernement s’était cru assez fort pour escompter l’avenir au point de déchaîner l’hymne de la Révolution, la Marseillaise, dans les rues, à l’Opéra et jusqu’à Saint-Cloud. « La voilà hors du fourreau, me dit quelqu’un ; comment s’y prendront-ils pour l’y remettre ? »

C’est alors que M. de Rochefort, qui avait donné pour étiquette à son journal le titre de cette mélopée patriotique, suspendit la publication de sa Marseillaise « devenue Bonapartiste et officielle. » Et les politiques naïfs d’applaudir à une concession qui, suivant eux, annihilait Rochefort et sa publication. « Elle reparaîtra, ajoutait ce dernier quand la Marseillaise sera redevenue séditieuse... » Il se trompait aussi.

La session ayant été close le 23 juillet, la Minerve parlementaire n’attrista plus la fanfare de nos aigles. On se demandait si la frontière était déjà franchie, et si nous visiterions avant les vendanges le tombeau du grand Frédéric. Une première botte, poussée devant Sarrebruck, fut prise pour l’introduction de notre symphonie héroïque ; chacun attendait à coup sûr un de ces succès qui jadis nous valaient des royaumes ; et voilà que, de ce délire, nous sommes précipités dans un scepticisme qui pour les âmes perdues par la vanité, aboutit en un clin d’œil au désespoir de toute chose !

Nous n’eûmes devant nous que deux jours pour poser cette conclusion formelle que, de la plus prochaine bataille, dépendait le sort de la France, c’est -à-dire de Paris : car cette cité ne pense qu’à elle, trop accoutumée à être tout. Vers deux heures, le 6 août, un samedi, la nouvelle arrive que nous avons pris quarante canons, fait prisonniers vingt-cinq mille combattants, tué le prince héritier de Prusse, franchi les frontières et occupé Landau. Aussitôt, les journaux érigent cette rumeur en certitude : Paris électrisé est ivre de joie ; une cantatrice reconnue dans sa voiture fait retentir la Marseillaise au milieu de la foule, tandis qu’un acteur la déclame du haut d’un omnibus ; on se serre la main ; vous ne voyez plus que gens qui n’ont pas douté un seul instant de la fortune...

Rien de plus affreux que cette ironie du sort ! L’allégresse régnait dans toute sa verve que déjà, le soir même, l’épouvantable vérité circulait à petit bruit aux abords des mairies. Ce qui éclate et rit s’éteignit peu à peu dans une rumeur sourde ; les boulevards pavoisés, illuminés, noircissaient, et cette foule compacte dont ils étaient jonchés, silencieuse et croissante, tournoyait dans les ténèbres comme un peuple d’ombres. Un bulletin put être lu vers minuit à l’angle de la rue Drouot, et les milliers d’auditeurs pétrifiés qui écoulaient y répondirent par un long gémissement plaintif, dont le murmure étrange glaça le cœur de ceux même qui l’avaient exhalé. Le lendemain, on sut que le désastre avait nom Reichshoffen.

Les Chambres furent convoquées pour le 9 ; le département de la Seine fut déclaré en état de siége. Le jour d’après, Forbach aggravait Reichshoffen, les dernières illu sions s’effondrèrent ; on n’espéra plus rien, on ne crut désormais à personne, et tandis que l’empereur pâlissait à l’horizon, Paris terrifié, entre la révolution qui se dressait et les hordes ennemies qui venaient l’étreindre, se sentait aussi désarmé que nos frontières. Il s’est écoulé durant cette première période, jusqu’au 4 septembre, près de quatre semaines durant lesquelles, par les plus belles journées d’une saison radieuse, et les nuits les plus clémentes d’un ciel d’été, personne n’a vécu, personne n’a dormi.

II

Au milieu de celte détresse, Paris qui prévoyait les horreurs et les ruines d’un siége se laissait convaincre que ses murs étaient inexpugnables, que les Prussiens hésiteraient, que l’Europe ravie en admiration par notre architecture et l’agrément de notre capitale ne permettrait jamais un attentat contre le foyer des lumières et la gloire de la civilisation moderne. Au fond, qui s’imaginait sérieusement de telles choses ? Nul homme sensé que j’aie connu : mais chacun les ressassait avec animation et l’on se groupait pour façonner à frais communs une illusion d’une heure.

Durant cette phase d’angoisse, peu de gens s’exaltaient à l’ardeur de se défendre, quelques-uns s’essayaient à la résignation du condamné. Je n’ai surpris des larmes nulle part ; mais je n’aurais jamais prévu une si complète inappétence des lauriers militaires ! Il en aurait été autrement si les Parisiens avaient dès ce moment-là entrevu des chances raisonnables de succès, s’ils avaient et foi dans leur gouvernement et confiance en quelqu’un. Mais l’impéritie administrative qui avait causé nos revers en Alsace autorisait les clairvoyants à présumer que Paris ne serait pas plus habilement défendu.

Au reste, la marche des événements, tant au dehors qu’à l’intérieur, était de nature à développer rapidement l’anxiété publique. Quand je parcours dans mes notes les sphémérides du mois d’août, le souvenir des faits me rend encore l’accablement qu’ils m’ont causé ; car si, dès le début, j’ai mal auguré du succès, j’étais loin de prévoir une décomposition si prompte ni des maux si activement accumulés.

Sans nous contraindre, dans un récit d’impressions, à énumérer ni à commenter des faits qui, pour cette période, ont été enregistrés sous leurs dates, rappelons à la hâte, dans le désordre de leurs contradictions, dans le contraste de leur signification lugubre, de leur puérilité parfois, les incidents qui ont pesé sur le moral de la population et sur l’aspect de la ville : car tel est le principal sujet de ce tableau.

Tandis que le gouvernement est tout au procès de Blois, la Chambre ne songe qu’à renverser ou à soutenir le ministère Ollivier qui succombé. En ce qui regarde la guerre, la gloire et l’importance sont acquises aux reporters des feuilles publiques ; ils chantent leurs hauts faits, leurs périls ; ils donnent des plans stratégiques, des conseils aux généraux. C’est à qui prouvera le mieux que les secrets des chefs n’ont point échappé à sa pénétration ; il s’improvise un style militaire, mi-parti du ton des ordres du jour et du pittoresque des épopées du cirque olympique, et les bons Parisiens sont effrayés de compter tant de grands capitaines réduits à la parole impuissante, quand les manieurs d’épée ont besoin de tant de leçons. Ceux-ci soutiennent avec vraisemblance que ces inquisiteurs de leurs manœuvres ne servent qu’à éclairer les Prussiens ; les publicistes sont menacés du conseil de guerre, et la presse qui, si elle offrait moins d’attrait à la curiosité, perdrait des lecteurs, engage une campagne à son profit.

Entre temps, on découvre que Paris est infesté de Prussiens qui conspirent ; que leurs émissaires s’étendent en un réseau sur les provinces, dont ils préparent l’invasion. On arrête des Prussiens de tous côtés : à Cherbourg, à Lisieux, à Annonay, à Pontoise, jusqu’à Valence ; l’opinion réclame vainement du ministère Palikao l’application de la loi qui, en temps de guerre, autorise l’expulsion des étrangers. Des émotions populaires menacent journellement le palais Bourbon ; M. de Kéralry propose que le maréchal Lebœuf et les directeurs de l’Intendance générale soient cités à la barre de l’Assemblée ; M. Jules Favre veut qu’un conseil de défense soit élu au sein du Corps législatif ; trois princes de la maison d’Orléans demandent à prendre du service, et tandis que les enrôlements volontaires, provoqués par des proclamations haletantes, avortent à Paris, tandis que les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, mariés ou non, ayant déjà servi, gémissent de la loi nécessaire qui les rappelle, on apprend coup sur coup : la prise de Nancy (le 12), l’occupation de Pont-à-Mousson, de Château-Salins, de Saint-Mihiel, de l’embranchement de Frouard ; l’entrée de deux cent mille Prussiens par Sierck ; le lendemain, l’investissement de Strasbourg, puis de Phalsbourg, de Bitche, et bientôt, de la place de Toul. L’Impératrice-régente justifie la menaçante gravité de ces nouvelles en faisant déposer à la Banque de France les diamants de la couronne.

Il est plus que temps d’aviser à de grands remèdes ! Aussi MM. Gambetta, Pelletan, Girault, etc..., appuyés sur des pétitions dont la lecture occupe en partie quatre à cinq séances, réclament-ils à grands cris l’enrôlement forcé... des séminaristes.

Les choses en étaient là, la veille du combat douteux de Longeville. Les uhlans avaient paru devant Thionville et Commercy ; ils se dirigeaient sur Bar-le-Duc lorsque, le 14, un dimanche, à la Villette, un groupe d’hommes armés de poignards et de revolvers se rue sur une caserne de sapeurs-pompiers : ils assassinent deux soldats, un sergent de ville et une petite fille. Pour s’expliquer l’effet d’épouvante qui résulta de cet épisode, il est bon de rappeler que, plusieurs jours auparavant, dans le voisinage de la Banque et dans quelques autres quartiers, la police avait saisi des caisses remplies de pistolets à six coups et de poignards à manches d’acier faisant corps avec la lame. A qui ces armes étaient-elles destinées ? D’où provenaient-elles ? Il fut impossible de le savoir ; seulement, l’intention n’avait rien de douteux : il s’agissait d’armer la plèbe pour l’exploitation de l’assassinat contre les défenseurs des propriétés, menacées du pillage.

Les communes de la Chapelle et de la Villette firent passer à la Chambre un désaveu de toute complicité dans les crimes du 14 août et, le 17, M. Gambetta, organe de ces protestations, réclama impérativement l’expulsion des étrangers appartenant aux États belligérants. Le gouvernement aquiesça faiblement ; il procéda plus faiblement encore, admettant des exceptions sans nombre, abandonnant la tâche à la mollesse des bureaux et, maladresse coupable, évacuant, non à l’étranger, mais sur nos provinces menacées notoirement, ces transfuges mécontents condamnés à n’y trouver d’autre ressource et d’autre vengeance que l’espionnage, aux gages des envahisseurs.

La défiance ainsi généralisée fut loin d’être endormie par les combats de Borny, de Gravelotte, présentés comme avantageux, tandis qu’ils avaient pour conséquences de rendre désormais impossible la réunion de Mac-Mahon et de Bazaine, l’invasion des Vosges, et bientôt, l’arrivée des Prussiens à Châlons, à Épernay, et leur marche sur Château-Thierry. A ce moment même, le Journal Officiel osait affirmer que les prétendues victoires de la Prusse ne l’avaient pas fait avancer d’un pas... Cependant, pour favoriser la souscriplion à l’emprunt du 19, qui fut patriotiquement couvert, on sut exploiter un épisode du combat aux carrières de Jaumont, et les journaux feuilletonnisèrent ce mélodrame en style de roman de Cooper jusqu’au jour tardif des rectifications officielles. Peu de jours auparavant, la conduite indisciplinée, les révoltes des mobiles parisiens au camp de Châlons avaient fait désespérer de cette milice : le départ coup sur coup de sept ambulances (la dernière le 21) témoignait de nos sanglants désastres.

III

Écho des luttes parlementaires, la ville s’agitait par places ; l’émeute s’y dépensait en rassemblements irréguliers et partiels, sans autre raison que le désœuvrement. On visitait les ambulances vides ; on suivait le départ des troupes en formation ; les corps-francs se groupaient, applaudis et admirés. Paris, le long du jour, était affairé : le Trésor, la Banque, les compagnies de chemin de fer ne pouvaient satisfaire aux demandes de dépôts, de retraits ou d’inscriptions nominatives, et tandis que les cours publics se maintenaient avec une surprenante fermeté, dans les coulisses s’évertuait une cohue effarée obéissant, sur les ailes de la peur, à des inspirations opposées. Celui-ci ramenait ses valeurs pour les enfouir à la cave ou sous un parquet, celui-là voulait les déposer à toute force ; cet autre porter au loin sa fortune. Dans les rues, on courait, évitant les rencontres ; mais, le soir venu, les soldats improvisés de toute arme, dans des tenues bigarrées, prenaient devant les cafés du boulevard des attitudes belliqueuses : on n’y voyait que des embryons d’uniformes, harcelés par des nuées de filles de plaisir ; exhibitions qui, témoignant du dévergondage des mœurs, faisaient songer plus aux derniers jours de Gomorrhe, qu’à la veille des Thermopyles. Paris alors ressemblait moins à un camp militaire qu’à une descente continue de la Courtille.

Des mobiles commençaient à rejoindre au corps ; escortés en fiacre découvert par des lorettes, ils se renversaient en chantant, souvent avinés : ces milices criaient le Chant du Départ et battaient les murailles jusque bien avant dans la nuit. On s’arrachait les quolibets, les facéties, les jeux de mots puérils des feuilles vouées à la politique amusante, et de tels apprêts de défense livraient à de légitimes anxiétés les spectateurs paisibles ; car ils assistaient au prologue d’un drame horrible, exposé en style de parodie dans les rues, avec apologie des papiers-loustics, seule lecture du grand peuple qui s’était donné pour muse mademoiselle Thérésa.

Un pareil délire peut mener très-vite à la folie furieuse : l’avénement d’un personnage qui passait pour grave et religieux, pour capable et méconnu, détourna le courant et rendit une certaine sécurité aux derniers jours de l’Empire. Par un décret signé le 17 août au camp de Châlons, Napoléon III remit le gouvernement de la capitale et le commandement supérieur de son armée au général Trochu.

Auteur d’un ouvrage remarqué sur notre armée, théoricien critique de premier ordre, ayant eu l’adresse ou le bonheur de monter très-jeune jusqu’au plus haut grade, sans quitter le camp des mécontents et des sacrifiés, M. Trochu s’annonça par une proclamation trop personnelle, gorgée de modestie et d’orgueil, et par un Ordre du jour où les amis des lois trouvèrent à blâmer. Le commandant d’une place en état de siége se réfugiait dans les illusions de la force morale ; le chef militaire justifiait, au profit de sa popularité, au profit des mutins du camp de Châlons, le droit à la révolte et à l’indiscipline. L’homme était jugé. Cependant ces manifestes engagèrent les Parisiens à se recueillir. Les feuilles qui, par des indiscrétions, servaient l’ennemi, furent menacées ; l’énervante action des courtisanes sur nos soldats fut diminuée par des arrestations ; quelques forçats en rupture furent bannis, les troupes consignées de bonne heure dans leurs quartiers ; les espions se virent pourchassés ; l’exécution du décret contre les Allemands suspects, enlevée à l’indolence de la Préfecture de police, fut remise à l’activité du gouverneur. Du jour au lendemain, voilà le public et les petits journaux convertis à la vertu ; mais la prépondérance du général mit en tutelle le ministère Palikao, ainsi que la Régente oubliée au fond des Tuileries où, cependant, elle dépensa un courage, une activité qui passèrent inaperçus. Tel était l’abandon où elle tomba peu à peu, qu’une femme de ministre étant venue lui rendre visite, parcourut sans obstacle le palais désert et, de salon en salon, arriva sans être annoncée jusqu’à un boudoir, où écrasée de fatigue et engourdie par le froid de l’isolement, la souveraine s’était endormie.

Les assidus, les privilégiés faisaient leur malle, et bien d’autres aussi : aux gares des chemins de l’Ouest et du Sud se pressait une cohue effarée ; les employés étaient étouffés par les suppliants que chassait la terreur. Vers le déclin des nuits, vous discerniez parmi les colis des ébauches humaines accroupies, renversées sur les bagages amoncelés, et plongées, en attendant depuis la veille un tour de faveur, dans le sommeil fébrile qui continue par le cauchemar les veillées d’angoisse. Passait-il une fournée de militaires, les fuyards du beau monde se faufilaient dans un wagon de troisième entre les jambes des soldats. Tels étaient les effets de la panique causée par la situation intérieure, plus encore peut-être que par les appréhensions de l’étranger.

De ce côté, cependant, les nouvelles s’assombrissaient de jour en jour. Tandis qu’au palais Bourbon, la minorité révolutionnaire foudroyait de propositions radicales une administration exténuée et que, symptôme grave, un député de l’Est désignait à la tribune le chef de l’État sous le nom de M’ssieu Bonaparte, sans qu’on osât le rappeler à l’ordre, la ville suivait consternée la marche rapide de l’ennemi signalé devant Reims ; puis à Rethel, à Vouziers, à Varennes, à Joinville, à Vassy, et bientôt, à Arcis-sur-Aube, à Verdun, Lunéville, Saint-Diziers, Épernay, Langres, Chaumont et Sens. Le nom de Montereau retentit cruellement : les notions géographiques des Parisiens s’étendaient jusque-là. Pendant dix jours, du 23 août au 5 septembre, un mystère profond, soigneusement maintenu, retint Paris en suspens devant cette question : — Mac-Mahon a-t-il rejoint Razaine ? Le sort du pays se jouait sur l’issue d’une marche forcée ; chacun le comprenait et courait aux informations.

Que cette décade fut rude à traverser ! Vers la fin, l’incertitude était devenue trop lourde : en vain les ministres prescrivaient le silence, ils se voyaient sommés par les députés fiévreux de déclarer la position exacte des armées, et la distance qui les séparait de Paris. C’est alors, le 28, que M. de Palikao répondit : « Si un officier, quel qu’en fût le grade, commettait l’indiscrétion qu’on me demande, je le ferais fusiller ! »