Cinq manières de vivre son deuil

Cinq manières de vivre son deuil

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272 pages

Description

Après avoir perdu un être cher, nous avons besoin de transformer notre souffrance et d'avancer sur le chemin de la cicatrisation. Il nous faut aussi des repères pour redéfinir nos priorités et notre rapport au monde, parfois même nos valeurs.

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Date de parution 01 octobre 2012
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EAN13 9782228907972
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Présentation
Après avoir perdu un être cher, nous avons besoin de transformer notre souffrance et d’avancer sur le chemin de la cicatrisation. Il nous faut aussi des re-pères pour reconstruire nos priorités et notre rapport au monde, parfois même nos valeurs. Toute jeune, Susan Berger a perdu ses deux parents. Devenue psychothérapeute, elle a choisi d’accompagner les personnes endeuillées. En vingt-cinq ans de pratique, elle a constaté qu’il existait principalement cinq manières de faire son deuil. C’est cette expérience qu’elle partage dans ce livre rassurant, ouvert, qui réconforte et donne espoir en l’avenir.
Susan A. Berger
Cinq manières de faire son deuil
 
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Anne-Emmanuelle Boterf
PAYOT

Je dédie ce livre au Dr Martin Arnow et à Naomi Arnow, mes parents, dont la mort m’a fait comprendre ce que Diogène, citant Héraclite, a si simplement dit : « Rien n’est permanent, sauf le changement. »

Avant-propos
Ce livre est un défi personnel : l’occasion de mettre sur le même plan ma vie professionnelle et mon expérience personnelle. J’étais encore jeune quand mes parents sont morts. J’ai donc passé la plus grande partie de ma vie à m’interroger sur la cause de ces décès prématurés, à me demander quels effets ils avaient eus sur ma vie et celle de ma famille, à réfléchir à la manière dont je pourrais aider à la fois ceux qui ont vécu la perte de proches et les professionnels qui les soutiennent dans cette épreuve. Les années passant, j’ai pris conscience de l’impact, des petites et des grandes conséquences, que ces pertes ont eus sur moi. Par impact, je veux parler des choix que j’ai pu faire, de mon nouveau sens des valeurs et des priorités, et de la façon dont je choisis mes amis. En parallèle, il est évident que ma carrière professionnelle est elle aussi directement liée à mon expérience de la perte.
Nous avons été nombreux ces dernières années à chercher un sens à notre existence, à l’examiner en profondeur. Cet examen a peut-être été provoqué par la tragédie soudaine, violente et traumatisante du 11 septembre 2001. Peut-être était-ce plutôt la lecture d’écrits relatant la vie de personnes mourantes comme Morrie Schwartz dans La Dernière Leçon1, ou plus récemment Randy Pausch, dont le livre Le Dernier Discours2 nous pousse à profiter des deux plus beaux cadeaux de la vie : le plaisir et l’amour. De tels événements nous font réfléchir à la souffrance et au désespoir que peuvent ressentir celles et ceux qui viennent de perdre un être cher. Si chacun sait que le deuil a des conséquences psychologiques, on a tendance à penser que cela reste momentané. Pourtant, notre rapport au monde et aux autres est bouleversé pour toujours. L’un des plus grands défis au cours du processus de deuil est de répondre à la question « Qui suis-je aujourd’hui ? » et de trouver le chemin qui mène à la cicatrisation de nos blessures.
La perte d’un proche n’est pas un sujet facile à aborder, surtout dans la société américaine : nous avons tendance à nier la réalité de la mort. Notre pays, dont la courte histoire se fonde sur l’espoir et l’opportunisme, est peuplé de citoyens du monde entier, de tous âges, venus ici pour construire l’avenir. Contrairement aux civilisations plus anciennes d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique centrale, notre avenir ne dépend pas du passé. Nous vouons un culte à la beauté, à la jeunesse et à ce que l’on peut tirer de ces deux qualités. Nous accordons moins de valeur aux coutumes et à la sagesse générée par des siècles et des siècles d’expérience.
Même si l’on sait que la mort nous attend tous, l’accepter comme une chose inévitable irait à l’encontre de croyances ancrées en nous, à savoir notre capacité à vaincre l’adversité. La prise en main de notre propre avenir fait partie de notre héritage culturel. En tant qu’Américains, nous jouissons d’une grande liberté individuelle, ce qui nous permet de repartir de zéro quand l’envie nous en prend : changer de travail, de maison, d’amis… Toutes ces possibilités de changement nous donnent également le pouvoir d’effacer nos pensées liées à la souffrance, d’enterrer les souvenirs qui nous torturent l’esprit. Même s’il a perdu une personne chère et qu’il est passé par une période de deuil, on attend d’un Américain qu’il se remette rapidement sur pied et reprenne les rênes de sa vie.
Les recherches révolutionnaires entreprises par Elisabeth Kübler-Ross au milieu du  siècle confortent plus ou moins cette idée. Elle a mis en avant cinq phases par lesquelles passent les personnes à l’approche de la mort : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Cette théorie a été communément adoptée comme l’approche la plus bénéfique pour la personne mourante, mais aussi pour celle qui lui survit. Depuis, de nombreux chercheurs et cliniciens ont découvert que cette théorie ne répond pas aux besoins si uniques de ceux qui survivent à la perte. Un extrait d’un poème de Linda Pastan illustre cette erreur de façon poignante :XXe3

 

[…] Le Déni, d’abord.
[…] La Colère toujours plus présente.
[…] Le Marchandage. Que puis-je échanger contre ton retour ?
[…] La Dépression a enflé peu à peu.
[…] L’Acceptation. Enfin.
Mais il manque quelque chose.
Le chagrin est un escalier circulaire.
Je t’ai perdu4.

 

Finalement, ces cinq phases n’offrent ni réconfort ni assistance aux endeuillés. Qui doivent continuer à avancer. Pour parvenir à cicatriser leurs blessures, les endeuillés suivent une trajectoire différente qui, en plus du choc et du déni, passe par la confusion, la désorganisation et le désespoir avant qu’il leur soit possible de reprendre leur vie en main. Le processus n’est pas linéaire, comme le démontrent les cinq étapes, pas plus qu’il n’est universel. Notre connaissance du deuil nous apprend que le chemin à parcourir pour surmonter la perte demande, comme pour toute blessure, du temps et énormément d’énergie. Ce chemin est propre à chacun d’entre nous.
Les personnes qui, comme moi, ont déjà fait face à la mort savent que l’environnement dans lequel nous vivons n’est plus le même après la perte. Nous sommes submergés par l’angoisse et l’émotion, et, pourtant, il nous faut reconstruire notre vie. Avec ce livre, je veux faire passer un message d’espoir et d’encouragement pour donner du sens à ces pertes, mais aussi pour découvrir la nouvelle personne que nous sommes devenus. Je pense qu’une meilleure compréhension de l’impact de la perte sur le long terme peut aider ceux qui ont perdu un proche à vivre une existence nouvelle, épanouissante, guidée par des objectifs précis.

1. Mitch Albom, La Dernière Leçon. Comment un vieil homme m’a redonné le goût de vivre, Paris, Pocket, 2004.

2. Randy Pausch, Jeffrey Zaslow, Le Dernier Discours, Paris, Michel Lafon, 2008.

3. Elisabeth Kübler-Ross, Les Derniers Instants de la vie, Genève, Labor et Fides, 2010.

4. Linda Pastan, « The Five Stages of Grief », in Sandra L. Bertman (dir.), Grief and the Healing Arts : Creativity as Therapy, Amityville, New York, Baywood Publishing Company, 1999, p. 2.

Introduction
Cinquante est bien plus qu’un nombre pour moi.
Ma cousine Helen allait fêter ses cinquante ans quand elle a perdu un long combat contre son cancer du côlon. Cette même année, Edda, une amie de longue date, elle aussi à l’aube de ses cinquante ans, est brutalement morte d’une tumeur au cerveau diagnostiquée à peine dix mois plus tôt. Mes parents sont tous les deux morts jeunes : mon père à trente-cinq ans et ma mère, neuf jours avant son cinquantième anniversaire.
C’est en pleine détresse que j’ai moi-même passé le cap des cinquante ans. J’enchaînais les petits boulots sans intérêt et ma carrière était au point mort. Ma vie était totalement désorganisée. En pleine dépression, je ne contrôlais plus rien et n’avais plus envie d’avancer. J’étais incapable de prendre la moindre décision sur ce que j’allais faire du reste de mon existence. Aider les autres avait toujours été ma priorité, et je trouvais terrifiant de réaliser que lorsqu’il s’agissait de moi, j’en étais incapable. J’étais dans une impasse.
C’est alors que, soudain, j’ai compris. Je n’avais jamais imaginé que j’atteindrais un jour mes cinquante ans. Rien d’étonnant à ce que je sois si perdue : je n’avais jamais fait de projets au-delà de cet âge puisque je ne pensais pas être encore en vie.
Pour tenter de comprendre ce qui se passait, j’ai entamé une véritable introspection. J’ai lu les textes des plus grands écrivains et penseurs traitant du deuil, de Deuil et mélancolie de Freud1 à Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie de Viktor Frankl2, un survivant de l’Holocauste. Je me suis renseignée sur les dernières recherches sur le sujet. J’ai réfléchi à la réalité de notre mortalité et à la dure vérité que sous-entendent l’amour et la mort. J’ai pris conscience que la perte de personnes chères et le deuil qui s’ensuit deviennent le travail de toute une vie et continuent d’avoir un impact, même quand les symptômes réels s’amenuisent.
À la suite de cette introspection, j’ai ressenti le besoin de me rapprocher d’autres personnes ayant vécu le même traumatisme que moi. Notre société veut que chacun travaille dur pour nier l’existence de la mort : on se teint les cheveux et on retend la peau de nos fronts ridés, comme si cacher les signes de vieillesse pouvait empêcher une mort inéluctable.
Lorsqu’une personne perd un proche, on a tendance à rester en retrait pour ne pas la déranger. C’est pourtant à ce moment-là qu’elle est le plus seule et isolée. On s’en tient à un « Toutes mes condoléances », comme s’il était impoli de parler de la mort ou même simplement d’en évoquer les conséquences sur le long terme.
Mon intérêt pour la manière dont la perte peut influencer les autres m’a cependant poussée à braver les conventions sociales et à aborder le sujet avec des amis et des connaissances. J’ai été très surprise de voir qu’ils étaient heureux de répondre à mes questions et avaient envie de partager leur histoire.
Voici les questions que je leur ai posées :
  • Est-ce que cette perte vous a poussé à réfléchir sur votre propre mortalité ?
  • Vous êtes-vous soudain senti plus vulnérable face à la mort ?
  • À la suite de ce décès, vous a-t-il fallu plusieurs années pour reprendre confiance en vous et redonner un sens à votre vie ?
  • Aujourd’hui, êtes-vous encore affecté par cette perte ?
  • La perte a-t-elle eu une influence sur la façon dont vous concevez vos relations aux autres et au monde ?
  • La perte vous a-t-elle fait voir de façon différente la vie et la place que vous occupez dans le monde ?
  • La perte a-t-elle provoqué chez vous un sens de l’identité et des priorités jusqu’alors inconnu ?
  • La perte vous a-t-elle fait faire une chose qui vous aurait paru impossible auparavant ?
Les retombées ont été inespérées. Pour la première fois en plus de trente ans, mon frère, parti pratiquer le bouddhisme zen en Asie, s’est ouvert à moi et m’a parlé de la façon dont il avait vécu la mort de nos parents. Nous avons évoqué ensemble ces pertes et leur influence sur nos vies. Des amis d’amis et diverses connaissances ont commencé à prendre contact avec moi, désireux de parler de leur expérience. Longtemps après l’enterrement et ce que la société considère comme une période de deuil convenable, les endeuillés avaient envie de partager avec d’autres les changements survenus dans leur vie depuis le décès de leur proche.
Pendant cette étude, j’ai réalisé que j’avais de nombreux points communs avec eux tous. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, nous ne sommes pas simplement retournés à notre ancienne vie une fois remis de la perte. J’ai découvert que ceux ayant vécu une expérience similaire à la mienne comparaient leur durée de vie à celle de leur parent décédé. Chacun d’entre nous a pris pleine conscience de sa propre mortalité, nous avons tous traversé des périodes de chagrin plus intense, provoquées par les associations entre le temps qui passe et l’absence de nos proches : fêtes, anniversaires, célébrations religieuses… Quelle que soit la personne qui nous avait quittés – parent, frère, sœur, épouse, conjoint – et que la perte remonte à cinq ou quarante ans, nous nous sommes tous accordés à dire qu’elle avait eu une influence considérable sur nos vies.
Cela m’a apporté un certain réconfort, mais je me suis dit que d’autres pourraient profiter de ce partage d’expérience et de ses bénéfices. C’est là que m’est venue l’idée d’écrire ce livre, d’y regrouper toutes ces histoires, de les classer par thèmes et d’étudier ce que les protagonistes ont tiré de ces pertes. En tant qu’endeuillés, nous sommes changés pour toujours. Notre vision du monde change, ainsi que notre sens des priorités et des valeurs.
Au cours de mon doctorat à l’université de Harvard, j’ai étudié les travaux de chercheurs et de spécialistes et l’on m’a appris à recouper leurs textes pour mettre en lumière des thèmes principaux. Quand j’ai commencé à regrouper les histoires de plus de soixante endeuillés, un schéma s’est peu à peu dessiné. Que cela soit conscient ou non, ceux qui font l’expérience de la perte d’un proche voient leur identité évoluer en conséquence. À l’issue de ce travail d’investigation, j’ai développé une théorie selon laquelle il existerait cinq « types d’identité » que j’ai respectivement nommés « nomade », « mémorialiste », « prosaïque », « activiste » et « quêteur ». À chaque type correspond une façon spécifique pour l’endeuillé de redonner un sens à sa vie et de tirer des enseignements de cette perte.
Dans ce livre, j’aborde la façon dont les facteurs – psychologique, social et spirituel – mis en valeur par mes recherches contribuent à la mise en place de tel ou tel type d’identité. Je les décris et les étudie en profondeur : avantages et inconvénients, forces et faiblesses… Je peux ainsi vous aider à déterminer quel type d’identité vous semblez avoir adopté après la mort de votre proche. J’émets également quelques suggestions visant à améliorer votre qualité de vie, à favoriser la cicatrisation de vos blessures, que ce soit par le biais d’un travail sur votre type d’identité actuel ou sur une évolution vers un autre type qui vous paraîtrait plus adapté.

Les cinq types d’identité
1. Les nomades se caractérisent par toute une palette d’émotions allant du déni à la colère, en passant par la confusion, quand il s’agit de reprendre leur vie en main. Ils n’ont pas encore réussi à faire leur deuil, mais rejettent souvent l’idée que cela puisse avoir un impact sur leur vie.
Les endeuillés des quatre autres types ont fait le choix du chemin à suivre pour apprendre à vivre avec la perte.

 

2. Les mémorialistes s’attachent à préserver la mémoire de leur proche en les honorant par des rituels ou des créations dédiés à l’être cher : bâtiments, œuvres d’art, jardins, poèmes, chansons, associations…

 

3. Les prosaïques ont pour priorité leur famille, leurs amis et leur communauté : ayant perdu une partie de cet entourage, ils s’attachent à le créer ou à le recréer, ainsi que le mode de vie qui va avec.

 

4. Les activistes surmontent leur deuil en se rendant utiles, en améliorant la qualité de vie des autres via certaines activités ou une reconversion professionnelle. Leur priorité est de sensibiliser et d’aider les personnes faisant face aux mêmes maux que ceux ayant entraîné la mort de leur proche : la violence, une maladie incurable ou fulgurante, ou encore des problèmes sociaux.

 

5. Les quêteurs s’intéressent à l’univers qui les entoure et se posent des questions existentielles sur leur relation aux autres et au monde. Ils ont tendance à donner un sens à leur vie en se tournant vers la religion, la philosophie ou la spiritualité. Cela leur procure un sentiment d’appartenance qu’ils n’avaient jamais ressenti avant ou avaient perdu en même temps que leur proche.

Une perte qui touche chacun de nous
La perte d’un proche nous change pour toujours. La mort a une influence sur la façon dont nous voyons notre existence et notre place dans le monde.
Malgré cela, la perte significative peut également être synonyme de changement positif, dans notre propre vie et autour de nous. Je pense par exemple à John Walsh, devenu, après le meurtre de son fils Adam, l’animateur de l’émission « America’s Most Wanted » dans laquelle il vient en aide à de nombreuses familles victimes de criminels en tous genres.
Tout le monde peut transformer la souffrance ressentie à la mort d’un proche en une chose positive, dont on ressort grandi, à condition d’être venu à bout de son deuil. Ce n’est qu’ensuite que vous pourrez travailler sur votre identité et sur une nouvelle vie qui laisse une place à votre proche et dans laquelle la perte est devenue une force. Alors, vous pourrez vous reconstruire et poursuivre de nouveaux objectifs.
Si vous aimez quelqu’un, il est possible que vous soyez un jour amené à perdre cette personne. C’est le risque de l’amour, mais l’amour est, selon moi, la plus belle chose qu’il nous soit donné de vivre dans ce monde, quelles qu’en soient les conséquences.
Comment lire ce livre
Ce livre peut vous aider à comprendre comment la perte a influencé votre vie et fait de vous celui ou celle que vous êtes aujourd’hui. Cela vous permettra d’interpréter ce qui a motivé vos choix et vos décisions par le passé, d’identifier vos forces et vos faiblesses. Il vous aidera aussi à résoudre votre deuil, à achever de cicatriser vos blessures et à vous remettre de la perte.
Avant toute chose, vous devez accepter le principe fondateur de ce livre : à la mort d’une personne chère, la tâche la plus difficile consiste à reconstruire votre vie et à définir votre nouvelle identité. Puisque vous entreteniez une relation avec cette personne décédée, il est essentiel, comme l’a expliqué le spécialiste Thomas Attig, de « réapprendre le monde3 ». Cela implique un réapprentissage de votre relation avec le défunt, vos amis, votre famille, mais aussi avec vous-même. Ce travail commence à la mort de la personne et continuera pendant le reste de votre vie. Cette compréhension sera très bénéfique une fois venu le moment de faire face à votre condition d’endeuillé et de faire le choix d’une vie épanouissante.
Pour tirer tous les avantages de ce livre, commencez-le par le début, même si vous êtes tenté de vous plonger tout de suite dans la description des différents types d’identité. Pourquoi ? Parce que les premiers chapitres contiennent des informations qui vous aideront à comprendre ces descriptions. Dans l’introduction, je parle de ma propre expérience et pose les fondations de mon travail de recherche ; comment et pourquoi j’en suis arrivée à la conclusion suivante : la mise en place d’une identité qui nous correspond et redonne un sens à notre existence est indispensable pour repartir sur de bonnes bases dans cette nouvelle vie dont l’autre est désormais absent. Le premier chapitre évoque le changement irrémédiable que provoque la perte : votre vision du monde évolue, ce qui peut influer sur votre identité. C’est dans ce chapitre que je présente ma théorie des « quatre piliers de l’identité » et que je démontre comment elle peut vous aider à donner un sens à votre perte et à redéfinir vos objectifs.
J’aborde ensuite plus en détail les cinq types d’identité : nomade (chapitre 2), mémorialiste (chapitre 3), prosaïque (chapitre 4), activiste (chapitre 5) et quêteur (chapitre 6). Chacun de ces chapitres débute par une définition et une illustration du type d’identité – tirée d’un événement populaire, d’un texte, ou d’un film par exemple. J’ai interviewé plusieurs personnes dont les histoires cadraient parfaitement, comme je l’expliquerai, avec tel ou tel type d’identité. Grâce à ces témoignages, j’ai pu déterminer les avantages et inconvénients de chacun. Les théories et les concepts qui appuient mon propos ou éclaircissent certains points sont disséminés au fil des pages. J’ai mis au point des stratégies pour vous aider à profiter au maximum du potentiel de chaque identité. Enfin, chaque chapitre se termine sur une liste de questions qui vous permettront de déterminer si ce type d’identité correspond bien à la personne que vous êtes devenue depuis la perte, ou que vous voudriez devenir dans le cadre de votre travail sur la guérison et la reprise en main de votre vie.
Le chapitre 7 se divise en cinq étapes qui vous aideront à définir la voie qui vous correspond le mieux pour réussir à faire votre deuil. Elles se basent sur ce que j’ai appelé les quatre piliers de l’identité (abordés dans le premier chapitre) : votre vision du monde a-t-elle évolué depuis la perte ? Comment se traduit cette évolution ? Dans ce chapitre, vous pourrez également découvrir quel est votre type d’identité actuel, étudier les « bloqueurs d’identité » qui vous empêchent peut-être de faire votre deuil jusqu’au bout, et examiner différentes suggestions qui devraient vous aider à cicatriser vos blessures.
Le chapitre 8 est un appel à l’espoir et à l’action pour tous ceux qui ont un jour été touchés par la mort d’un proche sans pour autant réaliser à quel point cette perte a pu influencer leur vie et leur identité personnelle. Je vous pousse à évaluer votre qualité de vie actuelle et votre capacité à donner un sens à cette perte pour en ressortir grandi. En abordant le problème différemment, je vous donnerai la possibilité de décider si votre type d’identité vous correspond ou s’il serait préférable de songer à en adopter un autre plus adapté à votre reconstruction.
La conclusion est là pour vous rappeler que vous n’êtes pas seul. Même si vous n’avez ni famille ni ami, même si vous vous sentez isolé, notre communauté est là pour vous apporter du réconfort, quel que soit le chemin déjà parcouru pour faire votre deuil.
Après avoir lu ce livre, j’espère que vous le considérerez comme un outil à utiliser et à réutiliser autant de fois que vous le voudrez, chaque fois que vous serez confronté à des problèmes liés à la perte d’un proche, tout au long de votre vie. Que vous soyez vous-même en deuil ou professionnel au contact de personnes en deuil, ce livre vous aidera à mieux comprendre l’impact que peut avoir la perte sur le long terme et à prendre en compte l’individualité et la spécificité du combat de chacun.

1. Sigmund Freud, Deuil et mélancolie (1917), Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2011.

2. Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, Montréal, Éditions de l’Homme, 1988.

3. Thomas Attig, How We Grieve : Relearning the World, New York, Oxford University Press, 1996, p. 11-13.

Chapitre premier
Une perte qui nous change à jamais
J’avais onze ans quand mon père est mort d’une longue et douloureuse maladie : son état s’est dégradé peu à peu, il a perdu ses forces et, finalement, son désir de vivre. C’était en 1956 et, à cette époque, la maladie était une chose honteuse. Mon père a commencé à s’absenter des week-ends entiers pour « aller à la pêche ». J’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’admissions clandestines dans un hôpital de Boston pour y suivre des traitements expérimentaux. Je l’ai vu s’affaiblir jour après jour : il n’a plus travaillé qu’à mi-temps, a commencé à marcher avec un déambulateur, avant de finir impotent. Quand j’étais couchée et que mes parents me croyaient endormie, j’entendais les mots réconfortants que ma mère murmurait à son oreille tandis qu’elle lui donnait un bain, qu’elle passait doucement le gant de toilette sur les marbrures de sa peau, sur chaque bleu, chaque plaie. En pleurs, il répétait sans relâche : « Je veux mourir. » Il avait trente-cinq ans.
Un après-midi gris parmi tant d’autres, en décembre 1956, je suis rentrée de l’école avec mon frère de huit ans. Nous avons trouvé notre mère et notre tante devant la porte, blotties l’une contre l’autre, serrant fermement leur manteau pour se protéger du froid. C’est ma mère qui a parlé en premier : « Papa est mort. » Je n’avais que onze ans, mais je savais que cela allait arriver. J’étais soulagée d’avoir pris le temps, ce matin-là, d’aller dire au revoir à mon père avant de partir à l’école.
Malgré nos efforts pour continuer à vivre normalement, une sorte de nuage invisible a pesé au-dessus de nos têtes pendant les neuf années qui ont suivi. Je regardais avec envie les collègues de mon père – comme lui dentistes de renom – inscrire leurs enfants dans des écoles privées, partir en vacances en famille et s’installer dans les beaux quartiers. Nous partagions avec la famille une maison en bois sur trois niveaux : ma tante, mon oncle et mes deux cousins occupaient le premier étage, mes grands-parents maternels le second.
Ma mère travaillait à plein-temps comme institutrice, à quoi s’ajoutaient deux autres emplois qui l’occupaient les week-ends et les mois d’été : quand nous n’étions pas à l’école, mon frère et moi passions notre temps dans un appartement sans adultes, et ce bien avant que le phénomène ne se généralise. On avait conscience d’être différents des autres – particulièrement des familles que l’on connaissait, ou de celles des séries télévisées, toutes biparentales. Mon unique compagnie était celle de mon frère, lui aussi en deuil. Je me sentais très seule. Ce n’est que récemment que j’ai appris à quel point mon frère en a voulu à ma mère de nous laisser livrés à nous-mêmes pour aller travailler plutôt que de passer du temps avec nous.
Nous n’avons jamais voulu l’admettre, mais cette journée de décembre a provoqué un changement en chacun de nous. Ma mère est devenue veuve. Mon frère et moi avons dû avancer dans la vie sans père pour guider nos pas. Aujourd’hui encore, des dizaines d’années après sa mort, je suis stupéfaite par la profondeur de l’impact qu’a eu sa disparition sur le déroulement de nos vies.
Mon histoire personnelle montre la façon dont ma vie et celle de ma famille ont changé depuis ce jour. La perte a été physique dans notre quotidien, mais notre souffrance venait essentiellement du sentiment à la fois impalpable et profond d’une perte symbolique : notre avenir en tant que famille. Les rêves et les espoirs que l’on associait à notre père avaient disparu avec lui. Plus de projets. Plus de souvenirs à construire ensemble. La vie telle que nous la connaissions était parvenue à son terme.
Ces pertes, physique et symbolique, ont influencé le moindre aspect de nos vies, ont teinté le verre au travers duquel nous percevions le monde et ainsi bouleversé notre manière de vivre – des bouleversements qui en ont entraîné d’autres dans la façon dont nous nous voyions et dont les autres nous voyaient. En même temps que notre père, ce sont des parties de nous-mêmes que nous avons perdues (plus précisément celles qui s’étaient construites autour de notre relation avec lui), et donc notre propre identité.
De l’ancienne à la nouvelle identité
La mort d’une personne chère nous change pour toujours. Nous ne sommes plus exactement les mêmes qu’avant : c’est impossible. Nous trouvons des solutions pour adapter notre vie, tant sur le plan personnel que social, à un moment où celle-ci est altérée. Consciemment ou non, nous développons tous une nouvelle identité fondée sur ces changements : celle-ci laisse transparaître le nouveau sens que cette perte a donné à notre vie, allant jusqu’à nous faire poursuivre de nouveaux objectifs.