//img.uscri.be/pth/28009b358f355538ed2dfca0816d6903ae3af2c7
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Cinquantenaire de l'afrique indépendante (1960-2010)

De
164 pages
L'auteur interroge les dynamiques sociopolitiques et économiques africaines et y décèle, sous contrainte des acquis des études du développement et des grands défis du XXIe siècle, des avancées, des stagnations, des innovations, des bifurcations imprévisibles et des dégradations. La conception du pouvoir politique et ses conséquences sur la vie, l'Etat, le développement et les classes populaires ainsi que la nouvelle question sino-africaine sont passés au crible.
Voir plus Voir moins













CINQUANTENAIRE
DE L’AFRIQUE INDÉPENDANTE
(1960-2010)
Enjeux de développement,
défis sociopolitiques
et nouvelles opportunités
Collection Pensée africaine
dirigée par François Manga-Akoa

eEn ce début du XXI siècle, les sociétés africaines sont secouées
par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la
vie. Les structures économiques, les institu-tions politiques tels que
les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société
qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles
s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de
rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période
de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-
mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les
menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité
d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la collection
Pensée africaine participe à la quête et à la création du sens pour
fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Dernières parutions

Pius ONDOUA, Existence et valeurs IV. Un développement
« humain ». Réflexions éthiques et politiques, 2011.
D. SESANGA HIPUNGU, La voie du changement. Un pari de
la raison pour la Rd Congo, 2011.
R. KAFFO FOJOU, Capital, travail et mondialisation, 2011.
Berthe LOLO, Mon Afrique. Regards anthropopsychana-
lytiques, 2010. O, Que faire de l'inconscient ou à quoi sert le
rêve ? Fascicule 2, 2010.
Berthe LOLO, Concepts de base en psychopathologie.
Fascicule 1, 2010.
Serge TCHAHA (sous la direction de), Nous faisons le rêve que
l'Afrique de 2060 sera..., 2010.
Sèèd ZEHE, Gbagbologie, Livre I : de la vision à la présidence,
2010.
Sylvain TSHIKOJI MBUMBA, L'humanité et le devoir
d'humanité, 2010.
Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des
sciences et de la technologie en Afrique, 2010.
René TOKO NGALANI, Propos sur l'État-nation, 2010.
Thierry Amougou











CINQUANTENAIRE
DE L’AFRIQUE INDÉPENDANTE
(1960-2010)
Enjeux de développement,
défis sociopolitiques
et nouvelles opportunités














































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54796-4
EAN : 9782296547964








DEDICACES


A ma chère mère, Madame feu le docteur Ondoua Pie
Guillaume, née Atsama AMOUGOU Régine


A toute ma famille


A tous mes amis


A la Fondation Moumié


Au Cameroun


A l’Afrique

Tous mes remerciements et amitiés renouvelés à mes collègues
Philippe Collet et Madimba qui ont bien voulu relire le tapuscrit et
m’ont ainsi gracieusement offert une partie de leur précieux
temps. Je reste bien sûr le seul et unique responsable des erreurs,
avis et faiblesses de ce travail.


















































AVANT-PROPOS

Afrique/Haïti : le bilan en clair-obscur des
indépendances en post colonies noires

«Maître de son destin, maître de ton destin,
cher Togo, mon cher pays, te voilà libre, enfin»
(Olympio, 1960).


Comme l’atteste cette citation, les indépendances africaines se
sont fêtées, dites et vécues avec enthousiasme, soulagement et
fierté. Elles se sont célébrées en chœurs, dans les corps et les
cœurs avec exubérance et lyrisme. L’Afrique et les Africains
annonçaient un nouveau monde, une nouvelle vie, une nouvelle
coopération et un nouvel homme. Ce fut un moment
d’aboutissement victorieux, non seulement des revendications
identitaires, mais aussi d’une figure universelle qu’est l’égalité de
tous les hommes.
Les leaders africains se voyaient en outre un destin commun
d’anciens peuples occupés, aujourd’hui autonomes : « Nous re-
dédions maintenant notre action à la lutte pour émanciper les autres pays car
l'indépendance du Ghana n'a aucun sens, tant qu'elle n'est pas liée à une
libération totale du continent africain» disait N’krumah en 1957. Ces
leaders devaient aussi combattre des dominations endogènes au
continent tout en préservant des rapports parfois paternalistes
avec d’anciennes puissances coloniales. C’est ce qui apparaît dans
la déclaration de Moktar Ould Daddah en 1958 : « Au moment où la
France nous donne le droit de nous gouverner nous-mêmes et de nous
déterminer librement, je dis non au Maroc ! Mauritaniens, nous étions.
Mauritaniens, nous sommes. Mauritaniens, nous resterons !».
Les problèmes économiques que connaît actuellement
l’Afrique suite à la dépendance extérieure de ses économies,
étaient aussi déjà (pré)sentis et connus à cette époque où prévalait
une certaine ambiguïté entre le besoin d’indépendance et le besoin
d’assimilation civilisationnelle avec les puissances coloniales.
Philibert Tsiranana déclara en effet : «Nous considérons qu'il vaut
mieux avoir une indépendance bien préparée, car une indépendance politique
anticipée nous conduirait à la dépendance la plus atroce qui soit, la

9

dépendance économique. Nous continuons à faire confiance à la France et
comptons sur le génie français pour trouver, le moment venu, une formule
comparable à celle du Commonwealth britannique. Car, nous Malgaches,
nous ne voudrons jamais nous séparer de la France. De culture française nous
sommes, et nous voulons rester français» (Tsiranana, 1958).
Par contre, d’autres Africains étaient plus intransigeants et
impatients par rapport aux puissances coloniales. Ils ont beaucoup
pesé sur la transition de leurs pays à l’indépendance : «Nous ne
renonçons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à
l'indépendance. Il n'y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la pauvreté
dans la liberté à la richesse dans l'esclavage » dit Sékou Touré en 1958,
dans un désormais célèbre discours prononcé lors de la visite du
général de Gaulle à Conakry. Ahmadou Ahidjo, quant à lui,
avertissait ses compatriotes du caractère incessant du combat pour
la liberté en ces termes : « Camerounais, Camerounaises, le Cameroun est
libre et indépendant. L'indépendance et la liberté sont des biens qui se
conquièrent et se reconquièrent chaque jour» (Ahidjo, 1960).
Les indépendances africaines annoncèrent donc l’homme
nouveau et une vie nouvelle obligatoirement meilleure pour
l’Afrique et les Africains car, comme le disait Patrice Lumumba :
« La République du Congo est proclamée et notre pays est aujourd'hui entre
les mains de ses enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons entamer
un nouveau combat, un sublime combat qui conduira notre pays à la paix, la
prospérité et la grandeur. Ensemble, nous allons établir la justice sociale et
assurer que chacun reçoive le juste paiement de son travail ». Ces mêmes
leaders n’étaient pas naïfs quant à l’ampleur de la tâche qui les
attendait en tant que guides des nouveaux Etats indépendants. En,
conséquence Jomo Kenyatta avertit : « Beaucoup de gens pensent que
nous avons atteint l'Uhuru [la liberté, en kiswahili], que le soleil de la liberté
brille, que la richesse tombera comme manne du ciel. Moi, je vous dis que rien
ne tombera du ciel. Nous devons travailler dur de nos mains pour sortir de la
pauvreté, de l'ignorance et des maladies». Un des moyens pour s’en
sortir était donc l’union de l’Afrique à laquelle appela un autre
digne fils africain comme suit: «Je voudrais vous rappeler ce qu'un grand
Américain a dit un jour: "Unis nous restons debout, divisés, nous nous
effondrons". Cette affirmation est valable pour le Nigeria aujourd'hui comme
pour n'importe quel autre pays» (Tafawa Balewa, 1958).

10

De 1960 à 2010, un long chemin a été parcouru depuis ces
déclarations d’intentions. Les Etats africains existent et font même
déjà des dons à d’autres Etats en crise humanitaire.
En effet, la République Démocratique du Congo (RDC) a
apporté une contribution de 2,5 millions de dollars à l’aide
internationale en faveur des Haïtiens frappés par le violent séisme
du 12 janvier 2010. Le Premier ministre congolais, Adolphe
Muzito, a remis la contribution de son pays au représentant spécial
du secrétaire général de l’ONU en RDC, M. Alain Doss. Selon le
premier ministre congolais, ce geste humanitaire de solidarité et de
compassion du peuple congolais envers le peuple haïtien, «frère et
ami», est aussi un geste de gratitude envers la communauté
internationale qui a posé d’autres gestes en faveur du peuple
congolais dans les mêmes circonstances, notamment les crises
humanitaires consécutives à la guerre. La contribution du Congo a
été remise au représentant pays du Programme des Nations unies
pour le Développement (PNUD), qui l’a transmise au siège des
Nations Unies. Dans le même ordre d’actions, le gouvernement
camerounais a annoncé l'octroi d'une "assistance financière" d'un
million de dollars en faveur d'Haïti et indiqua que les soldats
camerounais travaillaient déjà aussi sur place dans les actions de
sécurisation et de sauvetage. Au moment où nous écrivions ces
lignes, l’Union Africaine réfléchissait à une possible terre à
proposer à certains Haïtiens qui souhaiteraient partir d’Haïti pour
l’Afrique.
En dehors de la catastrophe douloureuse de plus de 200.000
morts à laquelle font allusion les gestes du Cameroun, de la RDC
et d’autres pays africains aux côtés des grandes puissances et de la
communauté internationale, des pays africains ont, une fois n’est
pas coutume, montré au monde entier que ceux qui sont
généralement dits pauvres et très endettés, peuvent aussi donner en
confirmant ainsi que quand il y en a pour un, il y en a pour deux. Ces
gestes de solidarité venant du Sud et, surtout, d’une Afrique
Noire, classée au bas de l’échelle des indicateurs du
développement, montrent que l’une des grandes réalisations
africaines de ces cinquante ans d’indépendance est surtout
l’existence concrète d’Etats africains qui, théoriquement, ont les
mêmes droits et devoirs que les autres dans le système
international d’Etats. Ce n’était pas le cas avant les indépendances

11

de 1960. Ces temps-là étaient encore ceux des expositions
universelles de Bruxelles et de Paris où les Nègres, l’Afrique et
leurs mœurs étaient objets du divertissement des « civilisés » en
mal d’exotisme. C’étaient des temps où les Occidentaux
méprisaient des « ailleurs » dont l’être et la logique de vie étaient
dits « sauvages ». Maintenant, des frontières tangibles et
reconnues, des drapeaux, des hymnes nationaux, des nationalités
et des Constitutions existent. Ce sont les premiers faits
symboliques et tangibles du réel succès des souverainetés
nationales en Afrique.
Si la richesse financière du Nord fait qu’il monopolise
pratiquement le champ de l’humanitaire et de l’aide au
développement qu’il gère par un cartel d’ONG et de Fondations
richissimes, il semble que ceux qui souffrent le plus, l’Afrique en
l’occurrence, puissent aussi investir ce champ, non de façon
capitalistique, mais de façon plus travaillistique et empathique car
leurs conditions de vie quotidiennes les prédisposent à un
humanitaire moins instrumental, même si celui-ci reste un mal
nécessaire en situations extrêmes de catastrophe naturelle. Nous
sommes en présence de la coopération Sud-Sud avec le cœur et la
manière. L’Afrique peut inaugurer un humanitaire qui se fait avec
moins de zèle du nanti et plus de cœur et de partage d’humanité
face à d’autres humanités en déroute. C’est le zèle humanitaire des
nantis qui explique des dérives comme celles de l’Arche de Zoé au
Tchad ou encore de ce groupe de baptistes américains qui, alors
que l’armée américaine abat un travail colossal pour aider Haïti à
se relever, contingentent des enfants haïtiens qu’ils essaient de
sortir clandestinement du pays le 31 janvier 2010. L’Afrique doit
donc aussi intégrer de toute urgence que le monde est loin de
« l’ujama », la grande famille fraternelle dont rêva Julius Nyéréré en
son temps. Il est très souvent une arène de fauves qui font feu de
tous bois pour assouvir leur faim.
Etant donné qu’il se développe, à côté de multiples
humanitaires qui font bien leur travail, un autre humanitaire business
ou délinquant dont l’Afrique est très souvent victime, il faut se
donner l’occasion ici de répéter que faire de l’humanitaire ne
donne pas tous les droits et qu’on n’aide pas les hommes contre
èmeleur gré ! Au 21 siècle, un humanitaire non débarrassé des
rapports de dominance et du mépris des lois et du réel des autres

12

parce que ceux-ci seraient pauvres, ne semble qu’un recyclage
moderne des présupposés condescendants qui fondèrent jadis « la
mission civilisatrice ». Ce sont les demandeurs d’aides, c’est-à-dire
des pays comme Haïti ou encore les Etats africains, qui en
pâtissent aussi aujourd’hui car plusieurs profitent des situations
pour reproduire leur domination.
Parler du cinquantenaire des indépendances africaines et de
cette catastrophe naturelle d’Haïti, présente d’autres liens. Ceux-ci
se tissent autour et par le mot indépendance. Et qui dit
indépendance, dit aussi automatiquement une situation antérieure
de colonie, d’occupation et d’inexistence comme entité spatiale et
sociale autonome et souveraine. En conséquence, le peuple noir et
la longue mémoire des évènements traumatismes que furent la traite
négrière, l’esclavage et la colonisation, lient aussi étroitement Haïti
et l’Afrique. En effet, première république noire née en 1804,
Haïti est déjà indépendante alors que l’Afrique, continent du
Bénin d’où est originaire le lignage de Toussaint Louverture,
connaît le début de sa colonisation qui, grosso modo, commence vers
1800.

Il est donc indiqué, au moment où nous parlons du
cinquantenaire des indépendances du Continent Noir, d’évoquer
la belle histoire d’Haïti. Histoire qui livre une révolte des esclaves
noirs pour la liberté et l’autodétermination à laquelle a droit tout
peuple.
Quand l’Afrique Noire tombe sous le joug colonial en 1800,
l’esclave haïtien décide d’en sortir et de baptiser son nouvel Etat
du nom emprunté à la langue des Taïnos, habitants de l’île
èmeexterminés par les conquérants espagnols au XVI siècle : Ayiti,
« la terre des hautes montagnes ». La sortie du joug colonial
d’Haïti était donc aussi l’assurance que l’Afrique et les Africains
qui y entraient en 1800, en sortiraient aussi un jour et qu’ils en
avaient les moyens. Toussaint Louverture et Jean-Jacques
Dessalines sont donc, dans une certaine mesure, les pères
spirituels et les annonciateurs lointains des Patrice Lumumba, Um
Nyobè, Félix Roland Moumié, Mehdi Ben Barka, Nelson Mandela
et d’autres grandes figures africaines qui allaient se soulever, après
la Deuxième Guerre Mondiale, contre les puissances occupantes
de l’Afrique. En devenant le premier noir chef d’Etat, au sens

13

occidental du terme, le leader Toussait Louverture et la révolte des
esclaves haïtiens, furent ce qu’Aimé Césaire considéra comme le
moment où, pour la première fois, la Négritude se mit debout et dit
qu’elle croyait en son humanité.
Cependant, au moment où l’Afrique affiche au compteur
cinquante ans d’indépendance, Haïti en est à deux cents ans
(d’indépendance). Mais ce premier Etat noir qui vient de subir une
autre catastrophe naturelle était déjà exsangue socio-politiquement
et économiquement avant celle-ci. C’est un pays classé parmi les
plus pauvres au monde et qui vit pratiquement grâce à l’aide
internationale et aux transferts de fonds de ses travailleurs
émigrés. Le tremblement de terre n’a fait que révéler au monde
entier l’état de délabrement et de faillite assez poussé de l’Etat
haïtien. Il est donc crucial, après 200 ans d’indépendance pour
Haïti, et 50 ans d’indépendance pour l’Afrique Noire, où la
situation n’est guère réjouissante sur le plan du développement, de
se poser les deux questions suivantes :

Qu’est-ce que les autres, c’est-à-dire les acteurs historiques
dominants, ont fait d’Haïti et de l’Afrique Noire ?
Et qu’est-ce qu’Haïti et l’Afrique Noire se sont fait à eux-mêmes
pour être toujours si démunis respectivement 200 ans et 50 ans après leurs
indépendances ?

1- Qu’est-ce que les autres, c’est-à-dire les acteurs
historiques dominants, ont fait d’Haïti et de l’Afrique
Noire ?
La première question consiste à porter une attention aux
conditions historiques externes qui expliquent la pauvreté
èmepolitique et économique d’Haïti et du Continent Noir au 21
siècle. Il ne s’agit pas ici de se positionner dans un registre ou une
posture victimaire, mais d’utiliser l’histoire, ses acteurs et ses
actions comme causes explicatives de nombreuses carences
haïtiennes et africaines d’aujourd’hui. De nombreuses études
scientifiques, notamment économiques, montrent que les
conditions initiales influencent positivement ou négativement les
trajectoires de développement des pays. Les théories de la
croissance endogène ainsi que la geographical economics dont l’un des
inspirateurs est le prix Nobel d’économie Paul Krugman,

14

montrent que des pays qui se sont intégrés au commerce
international par des créneaux subalternes comme les pays
africains (spécialisation rentière), restent actuellement bloqués
dans des trends (profils) de croissance bas. Haïti et l’Afrique ont été
intégrés au commerce international comme fournisseurs de
èmematières premières à l’économie-monde occidentale née au 15
siècle. S’agissant d’Haïti, la question qu’est-ce que les autres, c’est-à-dire
les acteurs historiques dominants, ont fait d’Haïti est hautement
importante.
Il faut, en effet, rappeler, concernant Haïti, que les Espagnols
puis les Français y ont installé un Etat colonial basé, non
seulement sur la supériorité proclamée et instituée de la race
blanche sur la race noire, mais aussi sur l’appropriation raciale des
richesses de l’île au profit de la race blanche. Il y eut aussi le
massacre de la population autochtone et son remplacement par
des contingents d’Africains auxquels la citoyenneté sera déniée.
Les Français s’installent donc à Saint-Domingue et y bâtissent des
fortunes colossales sur lesquelles règnent en maître 30.000 colons
dominant 500.000 esclaves noirs. L’ordre est fondé sur
l’exploitation, la violence et la terreur envers les esclaves. A la
sortie de l’Ancien Régime, Haïti représente près du sixième de
toute la richesse de la France.
La suite de l’histoire montre que Napoléon, n’appréciant pas la
révolte des esclaves menée par Toussaint Louverture, enverra une
armée dirigée par son beau-frère le général Leclerc, afin de rétablir
l’esclavage et la domination française le 20 mai 1802. Les Français
feront prisonnier Toussaint Louverture qui mourra à Joux en
1803. Le comble de l’injustice sera qu’après l’assassinat de Jean-
Jacques Dessalines en 1806, Charles X posera en 1825, une
condition nauséabonde pour reconnaître la souveraineté d’Haïti :
la France ne reconnaîtra l’indépendance d’Haïti qu’en échange
d’un paiement de 150.000.000 de francs-or d’indemnités. Une
somme exorbitante qui plombera durablement le développement
du jeune Etat même si elle sera ramenée à 90 millions (Gauteret,
2010). Haïti réglera cette somme jusqu’en 1888! Comme quoi, si
tu ne veux pas que je t’envahisse à nouveau tu me paies : c’est du
racket à un haut niveau !
Cette histoire montre comment, pour avoir la paix, c’est-à-dire
le droit de mériter son indépendance et de ne pas se faire envahir

15

à nouveau par la France, Haïti, déjà spoliée par la même France
pendant des dizaines de décennies, dut transférer des ressources à
ladite France pour que celle-ci indemnise des colons qui avaient
été chassés par les Haïtiens. Ce sont aussi ces conditions initiales
d’exploitation et d’injustice qui expliquent encore aujourd’hui les
oppositions et affrontements entre mulâtres et Noirs haïtiens. Les
premiers, considérés plus proches des Blancs dont la race fut
proclamée supérieure à celle des Noirs, ont gardé une longue
mémoire de leur complexe de supériorité. La déforestation
poussée dont souffre aujourd’hui le pays provient aussi du passage
de l’agriculture exportatrice à l’agriculture de subsistance extensive
après l’abolition de l’esclavage.
Ces conditions historiques initiales d’Haïti sont très proches de
celles de l’Afrique qui, de 1800 à 1960, va connaître la traite
négrière, la colonisation et l’exploitation à outrance de ses
ressources humaines et naturelles. Force est de constater que c’est
le pacte colonial, régime commercial autarcique de cette période-là,
qui a défini la forme d’intégration rentière de l’Afrique au
commerce international. C’est le même profil d’échanges qui se
poursuit au sein de la coopération UE/ACP et des Accords de
Partenariats Economiques (APE) en négociation de nos jours.
En outre, les indépendances africaines ont vu l’élimination
physique de tous les Africains qui voulaient une indépendance réelle
des nouveaux Etats par rapport aux anciennes puissances
coloniales. Le pouvoir politique est ainsi tombé aux mains
d’Africains qui acceptaient que les métropoles gardent la main sur
les nouveaux Etats indépendants. Le néocolonialisme ne s’est, par
la suite, que naturellement renforcé dans un monde où les intérêts
particuliers dominent et où les Etats forts sont des loups pour des
Etats faibles comme les Etats africains. Ces conditions initiales
influencent donc pendant très longtemps les dynamiques futures
des Etats car l’Haïti d’aujourd’hui, et les Etats africains
d’aujourd’hui traînent encore les effets retardataires induits par ce que
les autres ont fait d’eux. Il n’y a pas de victoire sans victimes. Les
pays dits développés ont remporté la bataille du développement et
ont obligatoirement fait des victimes. Celles-ci, entre autres, sont
aujourd’hui les pays du Sud dont l’Afrique. C’est aussi la
biodiversité en péril.


16