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Clés pour une Anthropologie Ouverte

De
224 pages
L'homme se réduit-il à sa dimension corporelle et psychique, comme tend à l'affirmer le scientisme contemporain ? Les diverses traditions spirituelles ont toutes prétendu que non. Partant des conceptions du psychothérapeute allemand Karlfried Graf Dürckheim, l'auteur montre que ce que celui-ci nomme "être essentiel" rejoint ce que dans la tradition chrétienne en particulier, mais aussi au-delà, on a appelé la dimension proprement spirituelle de l'homme, qui lui permet de se brancher sur le divin.
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Clés pour une anthropologie

ouverte

L'absolu en l'homme

Ouvrages de Pierre Erny
-L'enfant dans la pensée traditionnelle de l'Afrique Noire, 1968, Hannattan (traduction aux USA: Childhood and Cosmos, Black Orpheus Press) -Les premiers pas dans la vie de l'enfant d'Afrique Noire. Naissance et première enfance, 1972, Hannattan -L'enfant et son milieu en Afrique Noire. Essais sur l'éducation traditionnelle, 1972, Harmattan (traduction anglaise: The Child and his Environment in Black Africa, Oxford University Press, Nairobi) -Sur les sentiers de l'Université. Autobiographies d'étudiants zairois, 1977, chez t'auteur, 6, rue Victor Huen, 68000- Colmar -L'enseignement dans les pays pauvres. Modèles et propositions, 1m, Hannattan -Ethnologie de l'éducation, 1981, Hannattan (traduction en portugais: Ethnologia da educaçao, Zahar, Rio de Janeiro) -Ecoles d'Eglise en Afrique Noire. Poids du passé et perspectives d'avenir, 1982, Nouvelle Revue de Science Missionnaire, CH-640S, Immensee, Suisse -Rwanda 1994. Clés pour comprendre le calvaire d'un peuple, 1994, Hannattan -La légende du Bouddha, 1982, Paris, Triades -La légende de Zarathoustra, 1982, Paris, Triades -(avec Nambala Kanté) Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, 1993, Hannattan -(avec D. Lutz-Fuchs) Psychothérapies de femmes africaines,l994,Harmattan -(avec Jeong Mi Roo) Expériences de formation parentale et familiale, 1996, Harmattan -(avec Jeong Mi Ree) £tre parents. Parcours pour une éducation, 1996, Lyon, Chronique Sociale -(collectif sous la direction de P. Emy), Des astres et des hommes, 1996, Harmattan -(collectif sous la direction de P. Emy, A. Stamm et M.L. Witt), Mort et vie. Hommages au professeur Dominique Zahan, 1996, Harmattan -Contes, mythes, mystères (à par81"tre) -La maison du sculpteur. Une enfance alsacienne au temps de la guerre (à paraître)

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7191-9

Pierre Erny

Clés pour une anthropologie

ouverte

L'absolu en l'homme

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Table des matières
Introduction.
1. Le double héritage
2. Tentation et misère des réductionnismes. 3. La réponse des traditions Essai de schématisation 4. Moi existentiel spirituelles

. 7
13
19 25 32 37

et être essentiel

S. L'expérience du numineux A. Témoignages B. Approches théoriques R.Otto... ... S.Freud C.G.Jung. Graf Dürckheim Deux points de vue
6. Concepts anthropologiques de base L'homme: dyade ou triade La personne La conscience Vocation, mission, destinée La liberté ... Le coeur

43 43 64 66 68 70 78 79
83 83 90 91 93 95 99

...

7. Eléments pour une anthropologie chrétienne L'autre pôle: la tradition de l'Inde 101 Création et déification. Unité ou union ? 103 L'aspect Logos. 107 L'aspect Pneuma 110 Esprit humain, esprit divin 113 Nature et surnature 117 Transcendance et immanence 119 Image et ressemblance 121 L'apport de Nicolas Berdiaeff.. 123 5

8. Relecture du vocabulaire religieuses Mystère Expérience spirituelle... Mystique Prophétisme Mysticisme Numineux Religion Croyance
Foi

des sciences 129 129 131 132 137 137 138 138 141

...

142

Dogme.. Mythe Révélation.. Livres saints Symbole

Rite... ....

.....

....

144 144 145 146 147 151 152 152 154 155 164 165 168 172 178 180 185 195 203 203 205 206 213 220

149

Liturgie Méditation et prière Théologie Initiation Tradition Exotérie, ésotérie 1. enseignement réservé 2. sens intérieur 3. connaissance intégrale et universelle Ce qui vient de l'âme, ce qui vient de l'esprit... Le corps ou les corps 1 9. Images et symboles Clés pour une relecture de la Bible 10. Prolongements Education Hygiène du corps et de l'âme Santé et maladie Bibliographie Souvenirs et remerciements

"As müess doch a hecher Labe gah f... E Labe, wit henger aUem, was mr erdanke chiinne. So ebbis wie der letscht Chlanz vom Bliehje vo aïsre Garte. So ebbis wie ne Chiang, wu in der Nacht dur's Holz dure zitteret. "

"Il doit donc y avoir une vie plus élevée que tout ce que l'on peut imaginer. Quelque chose comme le dernier éclat de la floraison dans nos jardins. Quelque chose comme l'écho qui la nuit retentit en tremblant dans les bois." Nathan Katz, poète juif d'Alsace Annele Balthasar

Introduction
Si l'on se réfère à l'étymologie du terme, on appelle anthropologie une étude de l'homme considéré dans son unité, sa globalité, son universalité, sa généralité. Elle s'oppose ainsi aux disciplines qui l'envisagent dans son individualité ou dans son appartenance à un groupe social ou culturel particulier. S'interroger sur la nature de cet être manifestement à la fois un et complexe qu'est l'homme, sur les éléments qui le constituent et sur les différentes facettes sous lesquelles il apparaît, relève donc d'une anthropologie conçue dans son sens le plus large. Si hasard il y a, on le sait bien, il n'explique pas grand chose. Je ne dirai donc pas que c'est par hasard que je suis devenu anthropologue de métier, même si ma "vocation" repose sur de singuliers concours de circonstances. "Dieu écrit droit sur des lignes courbes", dit un proverbe portugais cher à Paul Claudel. J'ai eu la chance 7

d'avoir une formation très diversifiée, allant de la philosophie à la théologie, de la psychologie à la sociologie et à l'ethnologie. Elle a été complétée par un contact prolongé avec plusieurs peuples d'Afrique Noire, une pratique constante de l'enseignement à divers niveaux, mais aussi, sur un plan plus intime, par une longue expérience de la maladie. Cela m'a toujours à nouveau sensibilisé au problème de l'image de l'homme. Il est des interrogations sur son être propre, son origine et sa destinée que personne ne peut contourner ou évacuer définitivement. Ce livre est l'aboutissement de très longs tâtonnements pour répondre à une question pourtant bien simple: "Quelle image se donner de l'homme pour avoir quelque chance de l'appréhender dans sa réalité et d'agir avec lui conformément à sa nature véritable ?" Je ne voyais que trop bien qu'on pouvait aborder ces questions de multiples manières, et leur apporter les solutions les plus diverses et les plus contradictoires, qui toutes reposent sur une certaine logique et une certaine expérience. L'ethnologue a un grand avantage sur le philosophe: les conceptions de l'homme qu'il étudie ne sont pas celles d'individus isolés, si géniaux soient-ils, dont les élaborations mentales peuvent être à la limite parfaitement déconnectées de toute réalité; ce sont au contraire celles de peuples, de civilisations entières, qui grâce à elles donnent un sens à leurs institutions, à leurs rites, aux faits et gestes de leur vie la plus quotidienne, mais aussi à leurs expériences paroxystiques. Quant au théologien, il faut bien reconnaître que l'anthropologie théologique forme habituellement la partie la plus molle et la plus inconsistante de sa discipline. L'inventaire des représentations anthropologiques auquel procèdent les sciences humaines conduit à un relativisme de la pensée qui, si nécessaire et si stimulant qu'il soit dans un premier temps, apparaît en fin de compte lui-même comme dissolvant s'il n'est pas transcendé en une recherche du vrai, de ce qui colle adéquatement à la nature des choses. Car si tout ce que produit l'homme est digne d'attention et de respect, tout n'est pas d'égale valeur, tout n'a 8

pas la même pertinence. Dans le présent exposé, je me laisserai guider largement, mais sans exclusive, par la pensée, non d'un philosophe, non d'un ethnologue, non d'un théologien, mais de quelqu'un qui était un peu tout cela à la fois, le psychothérapeute allemand Karlfried Graf Dtirckheim. Ce choix n'a rien d'arbitraire. D'abord parce que, sur un plan

très personnel, la rencontre avec l'homme a eu sur moi un
effet de catalyse déterminant dont je n'ai pas encore mesuré toute la portée ni tiré toutes les conséquences. Ensuite, parce que c'est la fréquentation de son oeuvre qui m'a directement incité à revoir mes idées et à clarifier mes positions. Enfin, parce que Graf Dtirckheim lui-même se situe au confluent non seulement de la psychologie et de la psychanalyse modernes (qu'il a enseignées aux universités de Leipzig, Breslau et Kiel) avec la pensée religieuse traditionnelle, mais aussi de deux courants spirituels majeurs, le bouddhisme Zen et la mystique rhénane. Ses nombreux ouvrages ne font en quelque sorte que reprendre indéfiniment, sous des angles nouveaux et dans un mouvement en spirale, quelques affirmations d'apparence très simple, valables sans doute pour toutes les traditions spirituelles: l'homme a une double origine, une double appartenance, une double citoyenneté; il est à la fois, constitutivement, de la "terre" et du "ciel" ; s'il ignore ou escamote une de ces dimensions, il se mutile lui-même et à la limite se rend malade; une thérapie n'aura sa pleine efficacité que si elle permet à une personne de faire vivre son être en toute sa profondeur et de devenir en plénitude ce qu'elle est déjà en son fond. On parle aujourd'hui beaucoup de la dignité de l'homme et des droits inamissibles qui en découlent: encore faut-il savoir ce qui les fonde. C'est toujours une grande chance et pour soi un grand événement quand on rencontre un maître à penser avec lequel tout à coup on se sent en accord, en qui on se reconnaît, et qui agit sur vous en permettant à des idées jusque-là dispersées, tiraillées en tous sens et demeurées comme en suspension, de se "précipiter", au sens où les 9

chimistes emploient ce verbe. Graf Dürckheim a joué pour moi ce rôle. Je dois aussi beaucoup à des amis qui me l'ont fait connaître, tout en montrant comment la pensée du grand thérapeute allemand pouvait encore être transcendée par la théologie traditionnelle de la déification familière à l'Orient chrétien. Les apports de l'un et des autres, je les ai éprouvés non seulement comme éclairants, mais véritablement comme lumineux et iIluminateurs. De multiples influences pourraient bien entendu encore être signalées; je n'en mentionnerai que trois: Carl-Gustav Jung, Rudolf Steiner et Nicolas Berdiaeff, que nous retrouverons sur notre chemin. Quand un petit enfant a trouvé une pierre ou une fleur dont la beauté le séduit, il n'a pas de repos avant d'avoir pu communiquer la joie de sa découverte. Quand un chat a attrapé une souris, il éprouve le besoin de venir la montrer aux gens de la maison. C'est un peu dans cet esprit qu'ici j'aborde ma tâche. Je n'ai jamais écrit du bout des doigts, mais seulement quand j 'avais l'impression d'avoir quelque chose à dire et que c'était pour moi une nécessité de le dire. Si modeste soit-il, cet essai correspond à une étape décisive de mon évolution intérieure. Je ne peux garder pour moi une découverte qui m'a éclairé et aidé. Une tradition, c'est d'abord une transmission des dons que l'on a soimême reçus. On ne trouvera ici que très peu d'idées qui me soient personnelles, car là n'est pas le propos, en aucune façon. Mais si celles que j'expose ne viennent pas de moi, je puis en revanche dire qu'elles sont devenues profondément miennes. Je n'arrive plus à penser hors des horizons qu'elles ouvrent. Les choses essentielles sont simples. Parce que trop souvent on les cache derrière des rideaux de fumée ou des phraséologies compliquées, je m'efforcerai de les dire ici aussi simplement que possible. Je ne reprendrai pas les données historiques et philosophiques que Michel Fromaget a excellemment exposées dans Corps, âme, esprit. Introduction à ['anthropologie ternaire, un de ces ouvrages qu'on aimerait avoir écrit et auquel je renvoie instamment le lecteur. Mes références à Graf Dürckheim sont tirées principalement des entretiens que A. 10

Goettmann a menés avec lui et publiés sous le titre Graf Dürckheim, dialogue sur le chemin initiatique, l'ouvrage le plus accessible et donc le plus recommandable pour entrer dans la pensée du grand thérapeute. Chemin faisant, je me suis rendu compte combien l'entreprise était difficile, surtout quand il s'agit de manier des concepts lourds de siècles, sinon de millénaires de réflexion, et qui malgré tout sont souvent entourés d'un flou, d'un halo d'incertitude et de flottement tout à fait surprenant au premier abord. La difficulté vient aussi de ce que j'entends me situer dans la tradition spirituelle universelle en sa modalité particulière qu'est la tradition chrétienne (ce qui, fonnulé ainsi, ne va déjà pas de soi), mais en plus de ce que mon propos se veut essentiellement anthropologique et non théologique. Tout repose sur l'affinnation qu'en plus de ses dimensions corporelle et psychique, que tout le monde reconnaît, l'homme est doté d'une dimension proprement spirituelle, elle aussi constitutive de son être, sans se confondre en aucune manière avec les deux autres. Cette affinnation pose évidemment problème aux sciences humaines telles qu'elles sont pratiquées aujourd'hui et telles que moi-même, par mes fonctions, je les pratique, mais en soi elle ne relève pas de la théologie, mais bien de l'anthropologie. Le seul objectif intéressant dans la pratique est de vérifier par les faits laquelle des deux conceptions, celle de l'homme comme dyade ou celle de l'homme comme triade, prises comme hypothèses et non comme axiomes, est la plus apte à rendre compte de la réalité empirique prise en toutes ses composantes, sans en escamoter discrètement l'une ou l'autre perçue comme gênante. La réalité, oui, mais toute la réalité. Si le propos est anthropologique, les données qui viennent de la tradition chrétienne sont absolument déterminantes pour une telle problématique. Elles seront donc très présentes, et je ne ferai à aucun moment semblant qu'elles me sont étrangères. C'est donc bien ma synthèse personnelle que j'exposerai, et ce à l'aide d'éléments qui viennent de ci et de là. 11

Pour sa plus grande partie l'ouvrage est né de mon enseignement. Il en a gardé une allure quelque peu didactique. Mais ceci n'est pas forcément un inconvénient.

I.
Le double héritage
Notre formation d'hommes modernes nous place devant deux grands héritages qui peuvent nous paraître contradictoires, ou pour le moins que nous n'arrivons que difficilement à articuler l'un sur l'autre: -d'une part, celui de la science dite positive, aux origines certes lointaines, chez Aristote par exemple, mais qui a pris la forme et la place que nous lui connaissons aujourd'hui principalement à partir de l'époque dite "des lumières", il y a deux à trois siècles, avec le rationalisme triomphant, -d'autre part, celui de la tradition spirituelle au sein de laquelle la plupart nous avons grandi: il peut s'agir du christianisme en ses sensibilités catholique, protestante, évangélique, orthodoxe; il peut s'agir du judaïsme ou de l'islam ; il peut s'agir de traditions à nos yeux plus lointaines, mais singulièrement vivantes: l'indouisme, le bouddhisme, le taoïsme, le shintoïsme, les chamanismes, les religions négro-africaines, amérindiennes, des peuples du Pacifique. Beaucoup de nos contemporains tiennent simultanément à ces deux héritages, et ressentiraient comme une sorte de mutilation le fait de lâcher l'un au profit de l'autre, tellement ils font corps avec eux. La difficulté qu'ils éprouvent, c'est de les harmoniser, d'en faire une synthèse, de les amener à la cohérence et à une unité complexe, de les distinguer sans les séparer, et de les unir sans les confondre. Ces difficultés sont elles-mêmes un fait de civilisation. Elles n'ont pas existé ou n'existent pas en certains autres contextes historiques ou culturels. Elles ont fait leur apparition à un moment bien précis de l'évolution de la pensée occidentale. Elles prennent partiellement leur source 13

dans le fait que des deux côtés, celui de la science et celui des traditions spirituelles, on a entretenu et on entretient encore des partis-pris et des étroitesses de vue qui ne peuvent conduire qu'à une perception faussée des choses. C'est ainsi qu'on ne peut pas ne pas être frappé de voir avec quelle facilité la neuro-physiologie a tendance à réduire tout l'homme au "neuronal", tout simplement parce que le biologiste, du point de vue très limité qui est le sien, ne peut appréhender autre chose. Avec quelle facilité aussi la psychologieuniversitaire a eu tendance à évacuer des pans entiers de l'expérience humaine. N'en citons que deux: l'expérience paranormale et l'expérience mystique. Si elle les a prises en considération, ce ne fut, le plus souvent, que pour en nier la spécificité et les réduire à autre chose. Mais, ce faisant, ne risquait-on pas d'une part de priver l'homme d'expériences peut-être essentielles à sa réalisation plénière, en détournant d'elles son attention, et d'autre part de construire une anthropologie gravement lacunaire ? De tels phénomènes dérangent les habitudes intellectuelles, car le fait de les prendre en compte viendrait perturber la vision théorique et pratique que l'on a des choses. Une conception de l'homme n'a de valeur que si elle est fondée sur l'expérience. Mais il faut prendre toute l'expérience et tout ce que nous apporte l'expérience, sans la tronquer et sans en refouler une partie. En se montrant sélectif face à la réalité, on lui devient infidèle, et ce qu'on croyait être un bel édifice de science se révèle alors comme une forme particulièrement subtile d'idéologie. Réduire l'homme au biologique, au neuronal, au sexuel, à l'économique, à l'écologique, au social, au linguistique, etc., comme on l'a tant de fois tenté, c'est exclure toute perspective spirituelle spécifique. Et il faut bien prendre conscience de ceci: quand une partie de nous-mêmes ne peut se réaliser faute d'être reconnue ou de disposer des moyens d'expression qui lui sont nécessaires, c'est tout une dimension de ce qu'ontologi14

quement, au plan de l'être, nous sommes qui est appelée à s'étioler ou à se rabougrir, du fait qu'elle ne peut être vécue adéquatement au plan psychologique. On peut à juste titre se demander si les phénomènes les plus difficiles à traiter dans notre civilisation - démesure dans la violence, avachissement ou révolte de la jeunesse, drogue, nihilisme, repliements sur soi et nombrilismes à grande échelle, retour en force de formes perverses d'occultisme, fondamentalismes, intégrismes et développements sectaires en tout genre, angoisse face à l'avenir, sentiment aigu de l'absurde de la vie - ne proviennent pas d'une méconnaissance de ce que l'homme est dans son fond et de ses besoins les plus intimes; de ce que nous l'avons mutilé, étouffé, aplati, ratatiné; de ce que nous lui avons coupé les ailes; de ce que nous l'avons privé de ce qui aurait pu donner du relief et de l'intensité, donc de la valeur, à son expérience d'homme. Le retour du refoulé est toujours entouré de dangers. Il ne peut y avoir ni éducation, ni thérapie, ni politique efficaces si elles ne reposent pas sur une anthropologie adéquate, juste, complète et équilibrée. Il nous faut prendre l'homme tel qu'il est, dans toutes ses dimensions, et non tel que nous voudrions qu'il soit, à la mesure de nos courtes vues, arrangé, aseptisé, débarrassé de ce qui dérange nos idéologies ou pourrait nous faire peur. Cette méconnaissance ne date pas d'aujourd'hui; on pourrait montrer qu'elle est multiséculaire. La notion d'anthropologie est née, en effet, avec les temps modernes d'un véritable drame épistémologique. La vision théologique qui a dominé le Moyen-Âge s'est à tel point aplatie aux XIVe et XVe siècles qu'elle a fini par être perçue comme un obstacle au libre déploiement de la pensée par les hommes les plus lucides et les plus créatifs de leur époque. Par réaction, le projet est né peu à peu de procéder à un inventaire de la réalité humaine, mais en exorcisant d'abord celle-ci de tout présupposé transcendantal jugé encombrant, d'écrire une histoire "naturelle" de l'homme débarrassée de ses intrications avec le surnaturel, tellement celui-ci avait fini par apparaître comme cause d'aliénation. Pour y parvenir, la voie la plus directe n'était-ce pas de pla15

cer sans plus l'être humain dans la série animale, en refusant de lui accorder un statut à part, justiciable d'une juridiction dogmatique? L'anthropologie a ainsi fait figure, dans un premier temps, de contre-partie humaine de la théologie, et dans un second temps d'antithéologie, de machine de guerre contre une emprise séculaire perçue comme étouffante, et réellement étouffante. Il faut bien se souvenir que c'est dans ce contexte idéologique précis que sont nées nos sciences humaines. Ce qui n'aurait dft être que distinction, différenciation des optiques du côté de la pensée, est devenu dissociation dans les choses, séparation, coupure, rupture. Dans la tradition de connaissance qui est la nôtre, des perpectives sur l'homme et le monde qui auraient pu et dft être harmonieusement intégrées, nous parviennent alors comme deux héritages disjoints et désarticulés l'un par rapport à l'autre. Aux yeux de beaucoup d'hommes modernes, le fossé qui les sépare paraît infranchissable. Le propre de l'explication scientifique est de se référer à des constances, à des récurrences, à des nécessités, à des lois, à des déterminismes. Cela n'a de sens que par rapport à une histoire dans laquelle tout être s'inscrit. Hegel n'a fait que souligner une évidence quand il a dit que nous sommes ce que nous sommes parce que nous le sommes devenus. Un individu, un groupe, un peuple, une nation, l'espèce humaine dans son entier, enfin le cosmos lui-même peuvent être approchés, appréhendés, compris sous cet angle, en déroulant la chaîne des causes et des effets sur l'axe horizontal du temps. Les théories de la genèse et de l'évolution - cosmique, biologique, psychique, sociale, culturelle - ont joué sous ce rapport un rôle décisif dans l'orientation qu'a prise notre pensée et notre mentalité. Mais si la science ainsi entendue peut fournir de nombreuses explications au plan des différents déterminismes et orienter utilement l'action, peut-elle aussi nous éclairer sur ce qui est de l'ordre des fins, de la destinée - individuelle et collective -, de la liberté, de la dignité, de la valeur, disons d'une manière générale sur ce qui est de 16

l'ordre du sens? Faiblement, me semble-t-il, et dans de très étroites limites. Elle peut apporter un certain type de réponse, mais est incapable d'aller au fond des choses et d'atteindre les raisons ultimes. A un phénomène elle peut trouver des causes, mais celles-ci doivent être expliquées par d'autres causes, et ainsi à l'infini. A l'aise dans le "comment", elle se sent vite impuissante face aux "pourquoi". Jusqu'ici, ce sont les grandes traditions spirituelles qui se sont en quelque sorte spécialisées dans ce type d'interrogation. Chacune a répondu à sa manière, et elles ont ainsi esquissé, puis jalonné des voies profondément différentes, mais aussi étonnamment convergentes. Ce sont elles qui, aux grandes époques, ont fourni les cadres de référence globaux dans lesquels s'intégraient les savoirs de type scientifique. Car ce n'est qu'en replaçant ceux-ci dans une perspective infiniment plus vaste et plus ouverte qu'on peut leur donner leur véritable sens en les situant correctement. La question qui vient à l'esprit est donc la suivante: comment, en fonction de ces deux héritages, considérés l'un et l'autre comme incontournables, construire une image de l'homme cohérente et équilibrée, qui tienne compte de toute l'expérience et de toute la réalité? S'il y a des niveaux d'analyse à distinguer, voire à opposer, et il y en a certes, tout simplement parce que dans la réalité même se superposent des plans différents, il faut aussi montrer comment concrètement ils s'articulent l'un sur l'autre. Mais il arrive des moments où il faut choisir, ou, ce qui est mieux, où les choix s'opèrent d'eux-mêmes sous l'effet d'une sorte de nécessité. Il est vain de vouloir ménager toutes les chèvres et tous les choux. Il est des choses qui doivent vivre et il en est qui doivent mourir. Dans l'image de l'homme que nous esquisserons, la primauté sera donnée sans ambiguïté aux affirmations de fond qui nous viennent des grandes traditions spirituelles. Car ce n'est évidemment pas des temps où sont nées les sciences humaines telles que nous les entendons aujour17

d'hui (et en particulier de ce XlXe siècle si étriqué, si fermé en bien des domaines) que datent l'observation de l'homme et du cosmos, et la réflexion sur leur nature véritable et profonde. Souvenons-nous simplement des acquis, sur ce plan, de l'Egypte, de l'Inde ou de la Chine anciennes... Or, jusqu'à une date relativement récente, l'humanité a presque toujours senti par une sorte d'évidence intérieure qu'en l'homme il y avait encore autre chose que ce qui en lui était soumis au changement et au devenir. Void ce que disait à ce propos Karlfried Graf

Düœ~~m:

.

"L'homme se trouve citoyen de deux mondes: celui de la réalité "existentielle", conditionnée par le temps et l'espace, accessible à la raison et à ses pouvoirs, et celui de la réalité "essentielle", non conditionnée, qui est au-delà du temps et de l'espace, accessible seulement à notre conscience intérieure et inaccessible à nos pouvoirs. L'Occident l'a oublié en estimant que le "céleste" était du ressort exclusif de la foi et que seul le "terrestre" pouvait faire l'objet d'expérience et de pratique. "L'Occident a frustré l'homme dans son développement spirituel. Or l'origine "céleste" de l'homme fait partie de son être essentiel. Il participe dans la profondeur de son être à l'Être divin et peut en devenir conscient dans des expériences particulières... La destinée de l'homme est de devenir celui qui peut témoigner de la Réalité transcendante au sein même de l'existence" (p. 31). Tels sont les thèmes majeurs autour desquels tournera notre réflexion.

II. Tentation et misère des réductionnismes
Nous pouvons poser la question en d'autres termes: Ne sommes-nous que ce que nous sommes devenus, ce que l'existence a fait de nous sur le plan du temps, de l'espace et d'une causalité de type linéaire 1 Ne sommesnous que les produits d'un milieu, d'une époque, des hasards de l'histoire, le terme de conditionnements biologiques et sociaux rigoureux, la résultante d'une socialisation et d'une enculturation, de choses qui se sont passées de telle manière, mais auraient tout aussi bien pu ne pas se passer ou se passer autrement 1 Nous réduisons-nous à la somme des influences reçues 1 Notre moi existentiel épuise-t-illa réalité de notre être, et tout peut-il s'expliquer au niveau bio-socio-psychologique 1 La plupart, sans doute, et parmi les plus marquants des représentants des sciences de l'homme, répondraient sans hésiter: "Oui, l'homme n'est que cela... Que diable pourrait-il être d'autre 1" Nos ouvrages de psychologie ou de pédagogie, pour ne citer qu'eux, sont remplis de cette affirmation: le comportement d'un individu s'explique par deux séries causales, l'hérédité biologique et le jeu de l'environnement socio-culture!. Les opinions ne divergent (et là la querelle est âpre) que pour apprécier la part relative de l'une et de l'autre. Quant aux livres de médecine, il faut encore s'estimer heureux s'ils ne réduisent pas tout au simple biologique. La science que nous avons héritée du XIXe siècle n'est jamais plus heureuse que lorsqu'elle peut ramener le supérieur à l'inférieur, le spirituel au matériel, le significatif 19

à l'insignifiant. Et c'est cela qu'elle appelle "expliquer". Le plus bas lui paraît plus vrai que le plus haut, et elle prend facilement pour cause suffisante une simple condition nécessaire. C'est en glissant sur cette pente qu'on en arrive à "expliquer" Thérèse d'Avila par l'hystérie, Dostoïevsky par le haut-mal et Nietzsche par la syphilis... Il Y a là incontestablement une conception de l'homme, une anthropologie. Du point de vue des traditions spirituelles il nous faut la qualifier de réductrice. Si l'on érige ainsi en dogmes "scientifiques" la plasticité indéfinie de l'humain, la toute-puissance du biologique et du social, et si tout est techniquement possible à qui en a les moyens sans qu'il ait à se référer à une loi qui le dépasse, on ne voit vraiment pas au nom de quels principes on pourrait empêcher le premier dictateur venu de vouloir façonner l'homme selon ses vues par une mainmise totale sur l'enfance et la jeunesse. Les totalitarismes les plus divers, politiques, idéologiques ou cléricaux s'y sont d'ailleurs employés avec des succès non négligeables, mais heureusement jamais définitifs. John B.Watson, un des pères et principaux maîtres à penser de la psychologie américaine, a pu écrire dans Behaviorism cette phrase terrible: "Donnez-moi une douzaine d'enfants bien portants, et je promets d'en prendre un au hasard et de le dresser à devenir n'importe quel type de spécialiste qu'on voudra, médecin, juriste, artiste, marchand, et même mendiant ou voleur, quels qu'aient été ses talents ou ses aptitudes, les vocations ou la race de ses ancêtres. " Tout peut s'inculquer de gré ou de force pour qui sait s'y prendre... Une des grandes faiblesses de beaucoup de défenseurs des droits de l'homme est d'avoir une anthropologie qui n'est pas à la hauteur de leurs prétentions: ce n'est pas tout de parler de dignité humaine, il faut encore savoir sur quoi on la fonde et en quoi elle réside. Dans la foulée, Dieu lui-même en est réduit à n'être qu'un produit de l'homme, une sorte de concept-limite. Le petit enfant, nous expliquera-t-on, et cela est juste, a ten20