Cœurs vaillants - Nouvelles historiques

Cœurs vaillants - Nouvelles historiques

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360 pages

Description

La place sur laquelle on voit aujourd’hui la cathédrale de Strasbourg présentait, en l’an de grâce 1290, un aspect bizarre. Le monument qui fait la gloire de l’Alsace, et partage avec le dôme de Cologne l’admiration des artistes, était à peine arrivé à la hauteur du grand portail. La tour ne dessinait pas encore dans le ciel son profil dentelé. L’œuvre grandissait lentement, merveille d’ensemble composée de merveilleux détails.

Elle s’élevait au centre d’un vaste espace occupé par d’énormes chantiers, et entouré de tentes de cuir ou de toile faisant ressembler cette partie de la ville à un campement d’armée.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 11 octobre 2016
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EAN13 9782346114894
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Raoul de Navery
Cœurs vaillants
Nouvelles historiques
SABINE DE STEINBACH
Une animation singulière régnait au couvent d’Offen bourg, situé dans une des parties les plus ravissantes de l’Alsace. Sur la ro ute allant de Strasbourg au monastère, se pressaient les litières élégantes, do nt les rideaux à demi baissés permettaient de voir le pur profil d’une jeune fill e ou la main blanche d’une noble dame. Les coursiers, richement caparaçonnés, courai ent, naseaux ouverts, crins flottants, portant de joyeux et hardis cavaliers. Q uelques femmes, montées sur des haquenées dociles, couvertes de grands voiles pour défendre leur parure de la poussière, s’abandonnaient au pas régulier de leur monture. Les pages et les valets suivaient en devisant. Parfois les groupes de caval iers s’ouvraient avec respect devant un prince de l’Église ou un saint abbé, puis le sillon se refermait, et la cavalcade se reprenait à courir. Quelques pauvres m oines, des religieux encapuchonnés, des clercs adolescents marchaient al ertes sur la berge du chemin ; puis venaient les bourgeois, le populaire, les serf s et les serves, tous se hâtant, tous craignant d’arriver trop tard au moustier d’Offenbo urg. On comprendra l’intérêt, l’empressement, la curiosi té générale, quand on saura que, ce jour même, on devait y représenter pour la premi ère fois une tragédie composée par l’abbesse saxonne Hroswitha. A cette époque, la Saxe et l’Alsace semblaient des oasis littéraires, des cénacles de beaux-arts. A partir du dixième siècle, nous y voyo ns les couvents de femmes rivaliser entre eux, non pas seulement de sainteté, mais enco re de travail et de science. Le couvent d’Offenbourg avait depuis peu de temps p our abbesse Gerberge de Hasbruk, alliée à la maison de Saxe ; elle se souve nait d’avoir vu pendant son enfance représenter en grande pompe des tragédies s acrées et des drames émouvants, dans un monastère dirigé par une de ses parentes. Appelée à son tour au gouvernement d’une communauté, Gerberge voulut non- seulement former ses religieuses à la perfection monastique, mais encore leur donner le goût des grandes œuvres et soutenir dans sa maison, la renommée des Herrade et des Hroswitha, ses devancières. La tâche était digne d’un grand cœur. Une des plus célèbres religieuses de l’Alsace fut, sans contredit, Herrade, dont les œuvres font encore aujourd’hui notre admiration. He rrade entra fort jeune dans un couvent fondé par Odile, cette aimable fille du duc Etichon, dont l’histoire est une des plus charmantes de la légende dorée. Dans le couven t d’Odile, trois abbesses cultivèrent successivement les lettres : Relinde, H errade et sa sœur ou sa parente Ethelinde. Ce fut en 1107 que Herrade fut appelée à la direction de ce monastère. Le savant abbé Grandidier dit en parlant d’elle : « Le s arts d’agrément, la peinture, la musique et la poésie charmèrent les loisirs de la s avante abbesse. On a d’elle un recueil de poésies latines insérées dans un ouvrage qu’elle intitula : Hortus deliciarum.Grandidier se proposait de les publier, et Busée  » les regarde comme un chef-d’œuvre d’émotion, d’élégance et de précision. Le manuscrit in-folio de l’abbesse Herrade compte presque autant de miniatures que de pages ; la finesse des dessins, la hardiesse ou la grâce de la composition, la vari été des sujets en font une merveille complète. L’abbesse d’Offenbourg avait admiré cette œuvre ; l’émulation s’empara de son esprit ; elle voulut que sa famille de novices se montrât l’égale des filles d’Hohenberg et de Grandersheim. Elle groupa autour d’elle les plus intelligentes héritières des nobles maisons, et bientôt le monast ère d’Offenbourg devint une sorte d’académie. On y peignait des livres pieux, on y co mposait, des vers, on y discutait de
graves questions de science et de théologie. Gerber ge réussit au delà de ses vœux. Elle comprenait que, pour la plupart des jeunes fil les qui lui étaient confiées, le cloître était moins le résultat d’une vocation que la suite d’un arrangement de fortune. Quand les domaines revenaient de droit au fils aîné, les filles qui ne se trouvaient point pourvues, rebutées par la grossièreté des mœurs de cette époque, entraînées par l’exemple, se jetaient dans le cloître, comme dans le seul asile digne d’elles. Les veuves de souverains, les épouses royales répudiées , les âmes craintives, effrayées à l’avance du sort que leur ferait le monde, trouvaie nt dans les monastères tout ce qui pouvait satisfaire leur soif de tranquillité et rép ondre à la délicatesse de leurs instincts. Elles reconnaissaient dans leurs sœurs en religion des sœurs d’une naissance égale ; l’amitié adoucissait la loi de l’obéissance, l’éduc ation jetait sur cette vie en commun un charme courtois. Gerberge, dont la renommée grandissait en Alsace, r ésolut de frapper un grand coup et d’élever tout de suite sa maison au premier rang des communautés de femmes. Ses relations avec le couvent de Grandershe im lui firent obtenir la copie des drames de Hroswitha, et il fut décidé que l’une des deux pièces envoyées serait représentée un jour de grande fête, dans la salle d u chapitre. Disons en quelques mots ce que fut Hroswitha, à qui l’on est tenté de croire que Lope de Vega, Calderon et Corneille ont fait des em prunts importants. Ce fut au dixième siècle, en pleine féodalité, au milieu de l a moins lettrée et de la plus obscure des époques de notre histoire, que fut élevé le mon ument le plus considérable et le moins imparfait du théâtre intermédiaire. Que l’on compare les drames deGallicanus et deCallimaque auxVierges sagesaux et Vierges folles,de espèce séquence dialoguée, et l’on verra quelle perfection relative , quelle entente de la scène, quelles passions fortes Hroswitha introduisit dans ses œuvr es. On sent, en les lisant, un auteur non-seulement nourri de l’Écriture, des Père s de l’Église, des agiographes, mais familier avec Plaute, Térence, Horace et Virgi le. Il ne s’agit pas, dans les œuvres de Hroswitha, de monologues ou de dialogues écrits pour être récités du haut d’un jubé, ni desottiesacteurs, desgoût douteux : Hroswitha veut un théâtre, des  d’un actes réguliers, des scènes vives, des effets impré vus. On reste parfois effrayé de la hardiesse de ses conceptions. Ses maîtres lui ont a ppris que le génie peut tout faire accepter. Elle ose, dansCallimaque,qu’aucun écrivain ancien ou moderne. Elle plus peint tour à tour la fierté virginale de la fille d e Constantin dansGallicanus ; la dignité de l’épouse fidèle dans la fière révolte de Drusian a contre l’audace de Callimaque ; le repentir ardent de Thaïs dressant, sur la place pub lique, le bûcher. qui consumera ses richesses, dans le drame dePaphnuce.nombre des ouvrages de Hroswitha est Le énorme : drames, légendes, elle aborde tous les suj ets. Elle traite d’une façon remarquable laacre d’Adone enChute et conversion de Théophile, vidame et archidi Galice, qui, plus tard, inspira au trouvère Rutbeuf leMystère de Théophile, qui, transformé une dernière fois, deviendra leDocteur Faust. Voici ce que Hroswitha dit d’elle-même dans une de ses préfaces : « D’une part, je me réjouis au fond de l’âme de voi r louer en moi Dieu, dont la grâce m’a faite ce que je suis ; d’autre part, je crains que l’on ne me croie plus grande que je ne suis ; car je sais qu’il est également blâmable, soit de nier les dons du ciel, soit de feindre qu’on les a reçus quand cela n’est point. A ussi je ne nie pas qu’aidée par la grâce du Créateur, je n’aie acquis quelque connaiss ance des arts par une puissance qu’il m’a prêtée, car je suis une créature capable d’instruction ; mais je confesse que je ne serais rien, livrée à mes propres forces... J e viens ici, inclinée comme un roseau, présenter à votre examen ce livre que j’avais compo sé dans cette intention, mais que
jusqu’ici, à cause de son peu de mérite, j’avais mi eux aimé cacher que mettre en lumière. » D’après ce qui précède, on comprendra avec quel emp ressement le clergé, la noblesse, la bourgeoisie et le bas peuple des envir ons se hâtaient d’arriver à Offenbourg pour la représentation théâtrale. Le monastère, construit en pierres rouges, tranchai t vigoureusement sur les collines boisées ; sa lourde masse gardait la gaucherie, ou plutôt la simplicité romane. Mais, à l’intérieur, les longues arcades à voûtes cintrées, les cours spacieuses, les grands escaliers, les salles immenses lui donnaient une ma jesté recueillie. La salle du chapitre, réservée d’ordinaire aux réun ions de la communauté, avait été soigneusement aménagée pour la circonstance. Un som ptueux rideau la séparait en deux ; la scène gardait un développement suffisant ; des sièges élevés étaient disposés pour les spectateurs ; leur luxe et les éc ussons peints sur le dossier indiquaient la condition de ceux qui les devaient o ccuper. Le plus haut, réservé pour l’évêque de Strasbourg, portait ses armes épiscopal es ; de chaque côté une douzaine de places attendaient les abbés mitrés, venus de to us les points de l’Alsace, et des évêques de différents siéges. Les grands seigneurs, les nobles dames devaient prendre rang suivant l’ancienneté de leur origine e t l’illustration de leur nom. Puis venaient les prêtres, les clercs, les savants, les hommes de lettres, les magistrats, les artistes ; dans le bas de la salle, les tenanciers. Gerberge accueillait ses hôtes avec une dignité aff able. Son visage rayonnait d’intelligente douceur ; son front pur, encadré d’é tamine blanche, gardait une noblesse idéale ; sa main, fine et longue, tenait avec grâce et majesté la lourde crosse abbatiale. Tout entière au bonheur de consacrer une fois de plus le génie d’une fille du cloître, elle s’associait au triomphe de Hroswitha, et comptait avec joie les admirateurs nouveaux qu’elle allait acquérir à sa mémoire.
Le drame deSapience.
Quand les spectateurs eurent pris place, quand Gerb erge eut regagné sa stalle au milieu de son blanc troupeau, le signal fut donné, les rideaux cachant la scène s’écartèrent, et le drame commença. On jouaitSapience. Gerberge n’avait pas osé débuter parCallimaque,plus mouvementé et plus ardent ; elle souhaitait faire, en quelque sorte, l’éducatio n dramatique des spectateurs. D’ailleurs, elle aimait trop l’exactitude et la vér ité pour consentir à ce que les rôles de femmes fussent joués par des clercs ; elle avait do nc choisi celle des pièces de Hroswitha qui comptait le plus de rôles féminins, e t dans laquelle l’empereur et le préfet ne gardaient que le second rang. DansSapience,la mère héroïque et ses trois filles : Foi, Espérance et Charité, dominent tout. Lorsque les trois jeunes vierges parurent, il y eut dans la salle un long murmure d’ admiration. Tant de grâce, de candeur rayonnait sur le visage des novices, les no ms qu’elles portaient dans la pièce seyaient si merveilleusement au caractère de leur b eauté, à la chasteté de leur pose, que l’auditoire se trouvait déjà à demi conquis. Le drame deSapienceen ressemble ceci à l’épisode biblique des Macchabées : la princ esse grecque, conduite devant Antiochus, préfet de Rome, avec ses trois filles, l es voit expirer devant ses yeux ; mais tandis que la mère des Macchabées assiste presque f roidement au supplice de ses fils, Sapience ne trouve point pour ses enfants d’e xpressions assez tendres. Dans les magnifiques scènes du martyre, l’enthousiasme de la foi et les caresses maternelles se confondent ; on ne sait qui admirer davantage, d e la mère ou de la chrétienne. Sapience consent au trépas de ses enfants, mais en même temps elle baise leur front, elle les attire sur son sein ; elle leur adoucit le moment du supplice, en leur montrant le ciel qui s’ouvre ; elle les appelle sestendres filles bien-aimées,fête leurs elle fiançailles dans le ciel, elle brave la fureur d’Ad rien et sait qu’elle lassera ses bourreaux. Foi, Espérance, Charité sourient en rega rdant les instruments de torture. L’aînée, sur le point d’expirer, se tourne vers sa mère ; elle demande un baiser comme suprême bénédiction ; puis, appelant Charité et Esp érance : — O mes sœurs, sorties du même sein, donnez-moi le baiser de paix, et préparez-vous à soutenir le combat qui s’approche ! Sapience saisit dans ses mains la tête de Foi, et l a regarde avec une telle expression qu’Antiochus demande :  — O Sapience, quelles paroles murmurez-vous, les y eux levés au ciel, près du corps inanimé de votre fille ? SAPIENCE. J’invoque le Créateur de l’univers pour q u’il accorde à Espérance autant de fermeté et de courage qu’à sa sœur. Espérance souffre à son tour son martyre, et, souriante, murmure en expirant : — O Charité ! ma sœur bien-aimée, et maintenant un ique, ne vous effrayez pas des menaces des tyrans. Et Sapience, voyant le tourmenteur s’approcher, s’é crie : — Le bourreau s’élance vers vous l’épée nue, ô Cha rité, ma sainte fille ! aujourd’hui mon enfant unique ; n’attristez pas votre mère qui attend une issue heureuse du combat que vous allez soutenir. Méprisez le bien pr ésent pour parvenir à la vie éternelle, dans laquelle déjà vos sœurs resplendiss ent, couronnées de leur virginité sans tache. CHARITÉ. Mère, soutenez-moi par vos saintes prières , jusqu’au moment où j’aurai mérité de partager la joie de mes sœurs... La toile tomba sur cette scène de martyre, au momen t où Sapience, debout entre les jeunes suppliciées, offrait, Hécate chrétienne, ce pur sacrifice au Seigneur. Quand
le rideau se releva, le décor était le même ; les a mies de Sapience arrivaient lentement, portant des voiles et des parfums. SAPIENCE. Venez, illustres matrones, et ensevelisse z avec moi les restes mortels de mes filles. LES MATRONES. Nous répandrons les aromates sur leur s corps délicats, et nous leur rendrons les honneurs funèbres. SAPIENCE, O terre ! je te confie ces tendres fleurs , mes filles chéries... Et toi, Christ, remplis leurs âmes des splendeurs célestes, et donn e la paix à leurs ossements... Sapience adresse au ciel une admirable prière. Elle a rempli sa mission et confessé sa foi : son martyre à elle fut le triple supplice de ses filles : elle demande à rejoindre Foi, Espérance et Charité ; elle conjure le Seigneu r de l’appeler dans sa gloire, et la prière expire sur ses lèvres en même temps que son souffle meurt dans sa poitrine... Elle a pu garder le courage de voir mourir ses fill es, elle succombe au regret de les avoir perdues, et les matrones doivent agrandir le lit funèbre pour faire place à la mère qui ne saurait survivre à ses enfants. Ce dénoûment plein de solennité et de grandeur, ce mélange de stoïcisme et de sensibilité, la force de cette Niobé chrétienne et la faiblesse de cette mère avaient tour à tour excité l’enthousiasme et l’attendrissement d es spectateurs. Quand le drame s’acheva, les applaudissements éclatèrent : l’évêqu e, les abbés, les clercs rendaient une éclatante justice au talent de Hroswitha. L’abb esse d’Offenbourg reçut des félicitations unanimes pour avoir pris, en Alsace, l’initiative de ces représentations, capables d’élever à la fois l’esprit et le cœur de ceux qui y assistaient. Le comte de Hasbruck, frère de Gerberge, ne fut pas le dernier à la complimenter. Au milieu des grands seigneurs et des nobles dames qui entouraient l’abbesse, se trouvait un homme d’environ quarante ans, de haute taille, portant avec aisance un riche vêtement. Son vaste front semblait plein de p ensée, ses yeux s’emplissaient d’éclairs, sa bouche était grave. On sentait en le voyant qu’il n’était pas un homme ordinaire. Le génie l’avait touché de son aile, dan s les mystérieuses nuits de l’inspiration. La foule le saluait avec déférence ; il recevait cet hommage sans hauteur et sans fausse modestie. Une jeune fille de quatorz e ans s’attachait à son bras, intimidée, et cependant souriante. Elle portait une robe collante moulant sa taille svelte et ses hanches minces. Une ceinture d’orfévrerie so utenant son aumônière relevait un pan de sa robe d’azur sur une jupe grise. Ses cheve ux blonds tressés pendaient sur son dos, et un petit chaperon de toile d’argent cou vrait sa tête. On eût dit, en la voyant, la plus ravissante figure peinte dans leJardin des Délicesde Herrade, celle de la femme drapée de bleu assistant au baptême du Chr ist. Ce n’était plus une enfant, car son regard était recueilli, sa marche posée ; c e n’était pas non plus une jeune fille, car dans ses yeux passaient tour à tour des étonnem ents naïfs et des gaietés malicieuses. Elle semblait un peu effarouchée des p aroles de louange qu’elle entendait sur son passage, et s’appuyait fortement sur le bras de son père. Celui-ci se fraya un passage jusqu’à l’abbesse et l ui présenta sa fille. Gerberge la baisa au front avec une tendresse maternelle, tandi s que l’évêque lui tendait son anneau pastoral, et échangeait quelques paroles ave c son père. Au nombre des invités qui remarquèrent la beauté pr écoce, la grâce incomparable de cette jeune tille, se trouvait un adolescent qui n’en pouvait détacher ses yeux. Pendant la représentation il était resté dans un an gle éloigné de la salle, suivant avec un intérêt passionné le drame éloquent de Hroswitha ; il allait sortir quand ses regards s’arrêtèrent sur la belle enfant que Gerberge embra ssait. Certes, les novices qui venaient de jouer les rôles de Foi, Espérance et Ch arité étaient belles ; mais quelle
différence cependant entre elles et cette jeune fil le ! On eût dit une vision divine. On aurait voulu la voir peinte dans un missel, les mai ns étendues sur un clavier d’orgue, chantant des cantiques avec les anges, comme Cécile l’Inspirée, ou portant un agneau blanc dans ses bras, comme Agnès, ce type ch armant de la virginité enfantine. Un rayon émanait d’elle ; on cherchait à ses épaules des ailes absentes... Le jeune homme ne pouvait en détacher ses yeux. Dan te dut ainsi regarder Béatrice quand il la vit pour la première fois, habillée d’u ne robe pourpre. Il lui semblait qu’une âme nouvelle naissait en lui, et que cette âme se d onnait spontanément à cette jeune fille. Ce fut un instinct, une divination, une attr action qu’il eût été impuissant à expliquer et à définir. Il la sentit seulement, et, saisissant le bras d’un de ses voisins, il lui demanda d’une voix tremblante :
La Cathédrale de Strasbourg.
— Quelle est donc cette enfant ? — Sabine, fille d’Erwin de Steinbach, lui fut-il répondu.
II
La place sur laquelle on voit aujourd’hui la cathéd rale de Strasbourg présentait, en l’an de grâce 1290, un aspect bizarre. Le monument qui fait la gloire de l’Alsace, et partage avec le dôme de Cologne l’admiration des ar tistes, était à peine arrivé à la hauteur du grand portail. La tour ne dessinait pas encore dans le ciel son profil dentelé. L’œuvre grandissait lentement, merveille d ’ensemble composée de merveilleux détails. Elle s’élevait au centre d’un vaste espace occupé p ar d’énormes chantiers, et entouré de tentes de cuir ou de toile faisant resse mbler cette partie de la ville à un campement d’armée. Des centaines d’ouvriers amenaie nt les blocs de granit brut sur les charrettes traînées par des bœufs ; les piqueur s de pierre s’en emparaient et faisaient du soir au matin retomber l’outil au mili eu d’un nuage de poussière suffocante et d’un bruit assourdissant. Ailleurs, des hommes c harriaient le sable, préparaient la chaux. Chacun travaillait avec un zèle admirable. C hose étrange ! aucun de ces ouvriers ne recevait de salaire. Dans les temps où les cathédrales gothiques germaient de terre comme une prière jaillit d’une â me, tous ceux qui travaillaient à la basilique lui donnaient une part de leur vie et sou vent lui consacraient leur vie entière : De la fondation d’une église à la date de son achèv ement, des générations se succédaient. L’aïeul et le petit-fils épousaient su ccessivement la même pensée. Le dévouement se léguait comme un héritage. Les cathéd rales n’étaient pas seulement enfantées par le génie de l’architecte, les matéria ux n’en étaient pas seulement payés par les nobles seigneurs et les princes-évêques ; e lles restaient peut-être plus intimement l’œuvre du prolétaire. Pendant que l’art iste traduisait l’idée chrétienne, le peuple soulevait les fardeaux et accomplissait le g ros œuvre. L’artiste serait payé en gloire humaine, en renommée ; l’artisan besognaitpour l’amour de Dieu et les indulgences.encouragement ne fut plus habile et ne prod uisit de meilleurs Jamais résultats. Point n’était besoin de stimuler le zèle de l’ouvrier, de gourmander sa paresse. Les soucis de la vie matérielle ne le préo ccupaient point. Trois fois par jour des moines faisaient, au nom de l’évêque, des distr ibutions de vivres dans les chantiers. Les femmes et les enfants des travailleu rs quittaient alors les tentes et rejoignaient les maris et les pères dans l’enceinte des travaux. Souvent l’évêque Conrad profitait de ce moment pour visiter ces arti sans, et Erwin allait, de groupe en groupe, inspecter le travail de chacun. Erwin, né au village de Steinbach (margraviat de Ba de), peu distant de la ville de Strasbourg, s’éprit de bonne heure des merveilles d e l’art et leur voua sa vie. Il fit le projet de la tour et du portail de la cathédrale in achevée, qui, jusqu’à lui, semblait vouée aux sinistres de l’incendie. Commencée sous C lovis, continuée sous Pépin et Charlemagne, elle fut détruite en 807 ; le poëme d’ Ermoldus, écrit en 826, à Strasbourg, fait déjà mention de cette église. Ermo ldus l’avait vue avant sa destruction, et si quelque débris de l’édifice de C lovis a survécu à ces siècles, ce doit être la crypte, dont le caractère byzantin n’a pas sensiblement varié. On continua une reconstruction partielle au delà de 873, mais une s econde fois le bâtiment devint la proie des flammes. En 1045, l’évêque de Strasbourg, Werner de Hapsbourg, posa les fondements du second plan, c’est-à-dire du projet d ’où sortit la nef actuelle ; il est facile de comprendre que, dans ce travail de juxtap osition, le chœur et la croisée durent subir des changements notables. Cependant le style byzantin y domine encore, mais il se modifie suffisamment pour amener sans he urt les transitions de l’architecture gothique. La nef proprement dite, du douzième siècle, subit quatre