Comme des orpailleurs
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Comme des orpailleurs

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Description

Comment découvrir la part lumineuse de chaque être humain lorsqu'elle est obscurcie par la désespérance et l'effroi qu'engendre une trop grande précarité ? Maryvonne Caillaux nous propose un chemin : être comme des orpailleurs. Ces chercheurs de paillettes creusent et fouillent les sables les recueillent et les brassent pour les laver et pour en faire ressortir les ressources cachées. Ce livre utilise cette métaphore pour dire les voies qui conduisent à regarder et découvrir l'autre autrement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 72
EAN13 9782336265506
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Préface

Chacun en conviendra, l’expérience de blessures, d’échecs
ou de traumatismes ne constitue pas, à elle seule, la garantie
d’une compréhension des personnes fragiles. Il arrive même
que des histoires malheureuses s’invitent dans notre
perception des réalités sociales, au point de faire écran. Dans
un rapport au texte, comme vis-à-vis d’autres personnes, la
tentation de la projection est forte. Mais lorsque à partir de sa
propre existence l’on s’efforce, au contraire, de marier le
souci des autres avec une réelle appropriation distanciée de
ce que l’on a vécu, des trésors peuvent jaillir.

Après vingt-cinq années d’engagement à ATD Quart
Monde et une foi chevillée au corps, c’est bien un trésor que
nous offre Maryvonne Caillaux avecComme des orpailleurs.
Nous y découvrons, en effet, une «militante-chercheuse »
portée par une histoire d’échecs traversés et habitée par des
intuitions d’une bouleversante lucidité. Le mode implicatif
de l’écriture nous permet ainsi d’entrer dans un propos d’une
rare acuité et d’une pertinence lumineuse. Il aide à saisir de
l’intérieur le passage de la fatalité à la libération.

Sans opter pour les pauvres, les malheureux, les humiliés,
pourrait-on dire à la suite du philosophe cubain Raul
FornetBetancourt, sans fonder une communauté avec ceux qui
souffrent de l’injustice, il n’y a guère de chances que nous

7

1
comprenions bien notre temps . Or, justement, ce livre qui
s’offre à nous se pose comme une invitation à changer nos
modes de représentation, à mieux appréhender le présent des
réalités concrètes, pour chercher, avec les plus pauvres,
l’ouverture à des possibles transformations : dépasser la peur,
sortir de la honte, oser prendre la parole en public, reprendre
sa vie en main.
Nousgoûtons ici laféconditéd’un regard habitépar le
respectet l’amour. À travers la bouedes souffrances
quotidiennes semanifeste, ainsi, uneattention aux pépites de
l’existence.Cetteattention passepar desgestes simples, des
mots ciselés qui s’efforcent denepas blesser. Ellesedéploie
parfois mêmedans des silences réparateurs qui manifestent
simplement uneprésence,et laissent passer unevoix de fin
silenceTu compt: «es pour moi.»Alors quela personne
fragilesecroyait capablederien, nulle, abattuepar les
multiples traumatismes, des possiblesémergent. Un nouveau
rapport à soi seconstruit.Celivreimbibéd’espérancenous
lemontrebiequn :ellequesoit notrehistoire, nous ne
sommes pas desfeuilles mortes ballottées par le« vent
mauvais ».La viepeut changeret l’on peut apprendreà
mesurer les transformations humanisantes, à passer de
l’obscuritéà la lumière.Mais pour cela, desgestes ou des
paroles dereconnaissanceserévèlent nécessaires.Dans nos
désirs desolidarité, il convient alors
d’apprendreàsentirpardelà levisible et à comprendreque, bien souvent, l’on nesait
pas.Nous voilàégalementencouragés à mesurer qu’au-delà
dela bonnevolonté, nous sommes conviés à nous mettreà
l’école des plus pauvres.
Comme des orpailleursnousengagedonc àemprunter une
voie émancipatricequi appelleà neplus appréhender l’autre
à partir desesfailles, deses limites, deses manques, mais

___________________
1.RaulFornet-Betancourt,Interculturalidad y filosofia enAmericaLatina,
Concordia,ReheMonographien-Band 36,2003, p.46.

8

sous l’angledes richesses humaines qu’il déploieau-delà des
apparences. Lisez celivre, il nous montrecequenous ne
savons pas voir. Parcourez uneà uneces pages,elles
traversent un univers devies brinquebaléeset secouent la
caméra denos certitudes vers le« hors-champ ».Ruminez
chaqueidéehabitéepar la chaleur del’amour,elle
transformenotrerapport au mondedes pauvreset nousfait
toucher du doigt l’essentiel d’unevieporteusedesenset de
saveur.

Si l’art produit une «transfiguration du banal» (Danto),
lespropos deMaryvonneCaillaux constituent alors un vrai
travail d’artiste.Nous voici,eneffet, invités àeffectuer un
déplacement du jugement spontané, superficiel, vers
l’accueil d’unealtéritéqui toujours nouséchappe.Cet
ouvragenous montreunevéritable expérienced’humilitéà
l’œuvre, par exemple, devant cette femme qui exprime
l’importancedel’école, mais n’yenvoiepas sonfils.
Humilité,eneffet, lorsqueMaryvonneCaillaux, dépassant le
jugement, sereprend et mesure dans l’échangeque
l’essentiel lui aéchappé: « Tu sais, jenepeux pas l’envoyer
à l’écolelecorps vide !S’ils nous dénoncent, ils prennent les
enfants. »Chacun sevoit donc amenéà comprendrequel’on
nesait pas, à retisser sans cesselelien avec l’autre, à
apprendrequela vérité est très au-delà des perceptions
spontanées.Lelecteur mesure,enfin, l’importancederester
en véritéavec soi-même et les autres, desavoir seremettre
en cause et chercher des modes desolidaritéqui produisent
unemise en routelibératrice.

Là où un regard superficielenfermerait l’autredans la
fatalité,MaryvonneCaillaux nous apprend à regarder tout
autrement lesgermes d’espoiret delibération.Êtreprésent
aux plus pauvres pouren révéler la beautéc’est promouvoir

9

1
cequej’appelleune«esthétiquedela solidarité» .Car il
s’agit bien,eneffet, devaloriser les diversesexpériences de
libérationet demettre en relieflaforcequi semanifeste,
parfois, au sein dela vulnérabilité.Cette esthétiquesepose
commecapacitéà relever, dans lemondesocial, la beauté
des plusfragiles.Il s’agit alors deserendreattentifà cequi
s’expérimentecommesolidaritéset comme expériences
collectives delibération. Laforcevalorisée, ici, nerelèvepas
d’un désir dedomination, ni d’un conformisme faceaux
normes instituées, mais au contraire,elleouvreà la joie
partagéequi dépassela plainteimpuissante; unejoiequi se
manifestedans l’expérience,fragilemais belle, dela
libération.Des pépites d’or secachent dans celivre, à vous
lecteur, à votretour, dedevenir un orpailleur.

Fred Poché
Professeur de philosophie
Université catholique de l’Ouest

___________________
1.Fred Poché,Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la
solidarité,Paris,Cerf,2008.

L’impossible,nousne l’atteignonspas,
1
mais ilnous sert de lanterne.

Par leurpenséepropre lespluspauvres sontpresque
constamment à la recherche de leur histoire et de leur
identité et […] eux seuls ont un accès direct à unepart
essentielle des réponses à leursquestions.Ces
questions sur leur histoire et leur identité, bienplusque
sur leurs besoins,ou mêmeleursdroits,ils seles
posentparcequ’ils savent,peut-être confusémentmais
profondément,que c’estlàqu’ils trouverontle chemin
2
deleurlibération.

3
Umuntungumuntungabantu.

___________________
1. RenéChar,Recherche dela base etdu sommet, dansŒuvres complètes,
Paris,Gallimard (BibliothèquedeLa Pléiade),1995,p.766.
2.JosephWresinski,Échecàlamisère, Paris, QuartMonde(CahierJoseph
Wresinski),1996,p. 15.C’estmoi qui souligne.
3.Un proverbezoulou.Lapatience en permettralatraduction.

Introduction

« Je témoigne de vous,
enfants, femmes et hommes
quine voulezpas maudire,
mais aimer etprier, travailler et vous unir,
pourquenaisse une terre solidaire.
Une terre,notre terre,
où tout hommeaurait mis le meilleur de lui-même
avant que de mourir…»

Ainsi parlait JosephWresinski le17octobre1987, sur le
Parvis des droits del’Homme et des libertés, à Paris, rendant
hommage, par-delà lesâgeset lesfrontières,aux pauvres du
1
monde.

___________________
1. JosephWresinski,Strophes àlagloire duQuartMonde detousles temps.
On peut retrouver cetextedansJeanpierre BeyeleretPierre Brochet,Album
defamilles,Paris,QuartMonde, 1994, p. 146.
JosephWresinski (1917-1988)estnéàAngers, d’un pèrepolonaiset d’une
mère espagnole,et vécut sonenfancedans une grandeprécarité.Ordonné
prêtre en 1946, il crée en 1956,avec desfamilles trèspauvres du campdes
sans logis àNoisy-le-Grand(93), cequiallait devenir leMouvementATD
QuartMonde.

13

Participer à la construction d’un mondeoù chaque être
humain aurait la possibilitédemettrele meilleur de lui-même
avantque de mourirnous a conduits, mon mariet
moimême, à rejoindre en 1982,unrassemblement d’hommeset
de femmes habités par cemêmeidéal, leVolontariat du
1
MouvementATD QuartMonde.Nous avons rejoint des
équipesenFrance, puis auxÉtats-Uniseten Espagne.J’y ai
principalement animédes actions culturelles (bibliothèques
derue, artothèque, atelier d’art, UniversitépopulaireQuart
Monde),et accompagnédespersonneset desfamilles
particulièrement démunies.

Au cours demes vingt-cinq ans d’engagement, j’ai
rencontrédetrèsnombreusespersonnes tellement défigurées
par lemalheur, anéantiespar lamisère et lechaos, qu’elles
semblaientnejamaispouvoirémerger desmilledifficultéset
dela souffrancequi tissaient leurexistence.Àvrai dire,
certainesétaient devenues si incompréhensibles qu’ellesont
mis à la question ma bonnevolonté et les sentiments de
compassionquim’habitaient,me faisantmesurermes limites
à aimeret àmeporter auprès despluspauvres.Mais dans un
mêmetemps j’ai rencontréaussi despersonnes quimalgré
les stigmates delamisèrem’ontprofondément
impressionnéepar l’immensehumanitédontellesétaient
habitées.Commesi, ayant traversél’horreur,elles vivaient
d’unevietransfigurée.JepenseàJean-Marie,Élisabeth,
Marcel,Josiane,Patrick,Anne,Marie et tant d’autres.Des
êtres« pleinsd’une lumineuse douceurqui,par-dessus
ténèbres et souffrances,nous remuentles entrailles»,pour

___________________
1.Nous appelons « volontaires » des hommeset desfemmes qui s’engagent
à tempsplein, au seinduMouvementATD QuartMonde,pour rejoindreles
pluspauvres à travers lemonde et vivreaveceux.Ils acceptent unsalaire
minimumainsi quela vie et letravailenéquipe.Ils sontenviron400, répartis
dans27pays.

14

1
reprendreles mots deFrançoisCheng.Comment
comprendreces transformations ?Qu’est-cequi avait pu leur
permettrede fairecepassage?Qu’est-cequi leur avait
donnédepasser de l’ombre à la lumière? Cettequestion
m’a longtemps habitée.
Et voici que,en2006,une formationuniversitaireaété
proposéeà ungroupedevolontaires-permanents. Il s’agissait
duDUHEPS(Diplômeuniversitairedes hautesétudes dela
pratiquesociale),organiséparl’universitéFrançois-Rabelais
2
deTours.Cette formations’adresseà despersonnes qui,
après unelongueprésencesur leterrain, souhaitent relireleur
expérience, reconnaîtresa valeuretformaliser
lessavoirfaire,savoirêtreetsavoir penserqueleurengagementet
leur action ont développés.Elledevaitnouspermettre
d’« acquérirla maîtrise théorique denotrepratique
3
sociale»pournousouvrir au dialogueavec d’autres
courants depenséecontemporains.Relirenotre expérience
enélargissantnotrehorizonsur d’autres réalités, d’autres
approches théoriqueset d’autresmanières d’aborder le
monde: cetteproposition m’a tentée et j’ai décidédeme
lancer dans l’aventure.
Pour commencer,nous avonsétéinvités à identifier une
question parmi celles quinous habitaientetenfairelepoint
de départ d’unerecherche.Jel’aiformuléeainsi :Àquelles
conditionsles relations sont-elleslibératrices?
Une interrogation ne vientjamais de nulle part. C’est
pourquoi ilnousfallaitensuiteconsidéreroùelleprenait sa
source et commentelles’ancraitdansnotrepropre
biographie,eny recherchant lesfaits qui donnent du sens.Il
___________________
1.FrançoisCheng,Cinq méditations surlabeauté,Paris, AlbinMichel,
2006,p. 99.
2.Cette formationa débouchésur laprésentationd’un mémoirepersonnel.
C’est cemémoire, avec quelquesmodifications, quereprend celivre.
3.UniversitéFrançoisRabelais deTours,Document deprésentationdu
DUHEPS,p. 1.

15

s’agissait derendrecomptedenotreparcours personnelen
fonction delaquestion derecherche.
Toutevie est un parcours initiatique. Il y a unequêteà
travers lerécit deson histoire.Ainsi, après avoirparcouru à
nouveau la routequifut la mienne, jemesuis questionnée
sur monproprechemin delibération. Etje fuspeu àpeu
conduiteà tenter declarifier lecontenu dema recherche:
qu’entendreparlibération?Libération dequoi?Pour quoi?
Parquoi?Versquoi?Lesrelationssont-elles, commejele
pressentais,essentielles au processus delibération?Quelles
relationspeuventpermettreà despersonnes si malmenées
par la viedeselibérer ? Où puiser lesforceset lesélans qui
nousferontensemble, sans abandonnerpersonne, inventer un
mondequi nelaissepersonnedecôté?
Enfin j’ai vouluconfrontermes intuitions àl’expérience
deMarceletAnne, deux personnes qui avaient vécu
l’extrême pauvreté et qui, me semblait-il,en avaientémergé.
Lerécit deleur histoireallait-iléclairer mes questions ?
Àtravers ceparcours j’ai bien lesentiment den’avoirfait
qu’effleurer la surfaced’unequestion dont la profondeurest
insondablecar c, «’est del’hommequ’il s’agit,et deson
1
renouement»…

Je voudrais rendre hommage à ceuxdont le compagnonnage
m’a conduite bienau-delà de cequej’auraispuimaginerpour
maproprevie, etqui m’invitent àl’espérancepour ceuxqui,
parceque tropdéfigurésparlamisère,peuplent aujourd’hui
mavie etmespréoccupations.
Mercià GastonPineau et à PatrickBrun quinousont
accompagnés dansla démarche duDUHEPS en nousouvrant
sur deshorizonsnouveaux.

___________________
1.Saint-JohnPerse,Vents,III,4,Paris,Gallimard (coll.Poésie, 36),1968,p.
82.

16

Merci encore à Gaston Pineau pour m’avoir proposé la
publication de ce travail dans la collection qu’il dirige,
«Histoire de vie et formation».
Merci à Marcel et à Annequiont accepté dans la confiance
et la simplicité de me fairepart de leurparcours de vie.Jen’ai
pas le sentiment d’avoir épuisé le contenu de cequ’ils m’ont
confié.
Merci à Jean-Claudequia étéle fidèle compagnon
toujours encourageant etpacifiant,parcourant avecmoi le
dédale dema recherche.
Merciàmes enfantsqui m’ont enseignéla tendresse.
Merciaux membres du Mouvement ATDQuartMondequi
m’ont encouragée et soutenue, etparticulièrement aux
volontaires,mes compagnons depuisplus devingt-cinqans.

1

Des cheminsqui mènent
quelquepart

De l’intolérable à la lumière
Le Mouvement ATDQuartMonde, lieu d’apprentissage
Ouverture sur le monde
Des champs à cultiver
Du reculpour faire lepoint

Chapitre1

Del’intolérableà la lumière

DANS LA SÉRÉNITÉ

Jesuis néedel’autrecôtédelaMéditerranée, sur une
terrequi me faitencorerêver!Etjel’aiquittéetrop jeune
pourquema mémoire en aitgardéles aspérités ou les
contradictions… Je n’engardequela beauté, mêmesi la
suitedesévénementsqui ont marquél’histoiredecepays a
montréquela paixet l’harmoniey sont des aspirations à
encoreconstruire.Dans mes souvenirs d’enfant toutyétait
quiétude, simplicité et sérénité.J’aigrandi au rythmedes
saisons, torridesenété etglacialesen hiver, sur les hauts
plateaux del’Oranie, dans uneAlgérie encore«française».

Mon père étaitgarde forestier. En raison deson métier
nous habitions aufinfond dubled, à huit kilomètres de
Balloul, un tout petit village.C’est là quej’ai appris à lire,
dans lapetite écoleà classeunique où nous allions ma sœur
et moi.Parmi la cinquantained’élèves nousétions les
seules blondinettes, les autresélèvesétaient tous

21

« indigènes »à l’exception des quelquesenfants d’une
famillejuived’origine espagnole.
Lesgrandsespaces, l’odeur dela menthe et du cresson
poussant à l’ombredesgrenadiers lelongdupetit ruisseau
qui courait tout près dela maison, les oliviers tortueuxet
centenairesquenousescaladions sansprendregardeà leur
âgevénérable, l’ombredu micocouliergéantqui nous
accueillait les jours de canicule… Aux alentours, les tentes
des Bédouins, surgissant un matinet disparaissantaussi
soudainement, nous intriguaient mais nousaimions les
visiter,accueillisavec un verredethébrûlantet desgâteaux
dégoulinant de miel…Les promenades à cheval, colléesur
lapoitrine de monpère… Legourbi sombre et frais d’Aïcha
où rien n’est superflu…
Tous ces souvenirs, mamémoirenelesfiltre-t-ellepas
pour n’en conserver quelabeauté? Oui certainement, mais
c’est unfait :jen’aigardé au cœurque la simplicité de la
vielà-bas.Simplicité, voiredépouillement,
recélantenellemêmelapossibilitéd’approcher l’harmonie et lapaix
auxquelles nousaspirons tous.Bienquej’ysois très
infidèle, cettequêtem’asemble-t-il toujours poursuivie.La
première foisquej’aiétéamenéeàexprimer les raisons
profondes qui nousavaient conduits, mon mariet moi, à
nousengager dans leMouvementATD QuartMonde,jeme
suis surpriseàparler decetterecherched’uneviedans la
simplicité et del’intuitionfortequec’était seulement dans
un certain dépouillement matériel quel’être humain
pourrait réellementapprocher laplénitudedel’existence.
Mesparents, monpèresurtout, vivaient dans lerespect
delapopulation indigène.Jemerends compteaujourd’hui
quenousétions loin desgrandesquestionsquiagitaient les
esprits decette époque: lacolonisation, l’oppression, la
volontédedomination des uns confrontéedepleinfouetau
désir deliberté et d’indépendance des autres… Et pourtant
cesont cesgrands remousqui ont bouleversénotre famille.

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UNGRAND CHAMBOULEMENT

Jen’avaispas 9 ansquand les mots defellagas, de
troubleset d’attentatsont commencéà résonner autour de
nous.Événements lointains d’abord, mais serapprochant de
plusen plus jusqu’à venir rôder si près denous qu’onest
venu blinder lesportes denotremaison! Ilfallaitéviter de
circuler.Letransport par lecar n’étant donc plus assuré, ma
sœur et moi nepouvionsplus aller à l’école.Mesparents
décidèrent denousenvoyeremn «étropole», là où des
débatspassionnéset contradictoires animaient ou
envenimaient tout lepays.Ils nous avaient toutexpliqué,
nousfaisant ainsi passer dans lemondedes adulteset nous
permettant ainsi decomprendrecequi arrivaitet cequi
nous arrivait.C’est ainsi quedes pages d’Histoire, lagrande
Histoirelointaine et désincarnéequenousétudions
fastidieusement à l’école, sont venues semêler à notre
proprehistoireintime etfamiliale !

Ma sœur et moi avons été accueillieschez
nosgrandsparents maternels.Notregrand-mère, droite et autoritaire,
nous effrayait… Les jours se sont écoulés goutte-à-goutte
dans cemonde étrangeret hostilequiétait devenu lenôtre.
Ma mère est rentréeà son tour avec mes troispetitsfrères.
Ellepleurait beaucoupet jenesavais pas la consoler.

C’était lelendemain deNoël,en 1956.Lapâteà modeler,
les petites voituresDinkytoys, les habits depoupéesavaient
fait notrebonheur.Desgendarmes sontarrivés, ils ont
enlevéleur képiet dans un souffleils ont justedit deux
mots à mamère:«Ilvousfaudraêtre courageuse,
madame ! »Àcettesecondetoutabasculé.Temps infime,
impalpable, suspenduetpourtant si réel!Laviecoupée en
deux :avantlavenuedesgendarmesetaprès. Et c’est
inconciliable !

Les «pourquoi » m’ont
sans réponses!Qu’est-ce

envahie… Questions sans fond et
quiest juste?EtDieudans tout

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