Comment faut-il s

Comment faut-il s'y prendre pour vivre ?

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Livres
200 pages

Description

D'étape en étape, quatorze en tout, il dévoile leurs secrets : rester à l'écoute de la joie, être amoureux de sa vie, affronter la mort en lui tournant le dos, voir les autres tels qu'ils sont, crier qui nous sommes, rester gourmand, sensuel et paresseux, cultiver l'essentiel, comprendre qu'aimer, c'est laisser libre... Ni sages, ni héros, ni maîtres, mais profondément humains, ces anges incarnent une manière authentique de vivre dont ce livre démontre qu'elle est à notre portée à tous.


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Date de parution 18 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 12
EAN13 9782913366800
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Alain Cugno

 

Comment faut-il s'y prendre pour vivre ?

 

 

« Comment faut-il s’y prendre pour vivre ? Cent fois j’ai cru trouver la réponse et cent fois je l’ai perdue de vue… Mais il existe pourtant, j’en suis sûr, un chemin qui mène à la vraie vie.

 

J’ai croisé sur ma route des êtres qui me semblaient avoir compris. Ni sages, ni héros, ni maîtres, mais profondément humains, ils m’ont éclairé sur ce que je cherchais.

 

Ces êtres-là savent être amoureux de leur vie, rester à l’écoute de la joie, cultiver l’essentiel, du monde. Ils ont compris qu’aimer c’est laisser libre, et la mort, ils la défient en lui tournant le dos… J’ai appris d’eux comment m’y prendre pour vivre. »

 

L’auteur de La Libellule et le Philosophe (L’Iconoclaste, 2011) signe un petit bijou de philosophie, accessible et lumineux. Un livre qui nous aide à vivre, longtemps après l’avoir refermé.

 

 

 

Enseignant de philosophie au Centre Sèvres, Alain Cugno a publié de nombreux livres au Seuil, notamment L’Existence du mal (2002), La Blessure amoureuse (2004) et De l’angoisse à la liberté (2009).

DU MÊME AUTEUR

Saint Jean de la Croix — Fayard, 1979

Au Cœur de la raison, raison et foi — Seuil, 1999

L’Air — Seuil, 1999

L’Existence du mal — Seuil, 2002

La Blessure amoureuse, essai sur la liberté affective — Seuil, 2004

De l’Angoisse à la liberté, apologie de l’indifférence — Salvator, 2009

La Libellule et le Philosophe, ill. Christelle Enault, — L’Iconoclaste, 2011

L’Iconoclaste

27 rue Jacob, 75006 Paris

tel : 01 42 17 47 80

iconoclaste@editions-iconoclaste.fr

 

Comment faut-il s’y prendre pour vivre ?

se prolonge sur www.editions-iconoclaste.fr

 

© L’Iconoclaste, Paris, 2014

Tous droits réservés pour tous pays.

 

Illustration : Gérard dubois

Couverture : Quintin Leeds

 

À Noemí, Anouk, Clara,
Antonio, Mateo

Avant-propos

IL EXISTE UN PASSAGE VERS LA VIE AUTHENTIQUE

Comment faut-il s’y prendre pour vivre ? Quelle victoire décisive faut-il remporter pour pouvoir, comme dit Descartes, « marcher avec assurance en cette vie » ?

Cent fois j’ai entrevu la réponse et cent fois je l’ai perdue de vue. Pendant ce temps, la vie filait. Pour meubler les interstices, j’ai fait comme tout le monde, j’ai fait semblant, me promettant à chaque fois avec hypocrisie que c’était la dernière fois que j’étais hypocrite. J’étais tenu cependant en haleine par une expérience à la fois merveilleuse et déchirante, une expérience amoureuse : certains êtres humains savaient ce qu’il fallait faire pour vivre, ils avaient trouvé un passage vers la vie authentique. Ils le portaient sur leur visage, dans leurs gestes et dans l’intonation de leur voix, mais le diable seul pouvait dire ce que c’était. Ils tranchaient sur les autres, semblaient ne pas évoluer dans le même monde ; ils avaient le pouvoir de réinventer tout ce qu’ils touchaient, tous les décors où ils se déplaçaient. Ils prenaient notre vieux monde usé et le portaient à incandescence, lui rendant à la fois sa clarté et sa légitimité. Même une simple casserole où faire bouillir l’eau des œufs à la coque devenait entre leurs mains ce qu’elle n’avait jamais été : une vraie, une authentique casserole. Ou encore, nous étions, enfants, au bord de la pièce d’eau qui nous servait de piscine et puis une gamine dont j’ai oublié jusqu’au nom surgissait et d’imperceptibles détails de son expression, le simple tracé de ses gestes, sa manière de rire, étaient une intronisation, une initiation au mystère du petit étang qui devenait l’étang, des ombres des arbres qui devenaient l’ombre des arbres en été, et même du soleil qui devenait le soleil des vacances.

Depuis que j’ai vu au cinéma Les Ailes du désir de Wim Wenders1, depuis que j’ai entendu le prologue où deux anges veillant sur les humains, Cassiel et Damiel, se récitent l’admirable poème de Peter Handke, rédigé spécialement pour le film – « Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes : / Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? / Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?… » –, je sais qu’il n’y pas de terme plus juste pour nommer ces êtres énigmatiques que celui d’anges.

 

 

Je ne sais pas ce que veulent les anges, je ne sais pas ce qu’ils savent – mais ils le veulent et ils le savent. Je crois que nous avons été lâchés sur terre pour le découvrir. C’est une épreuve en temps limité dont les copies seront ramassées en même temps que leurs auteurs, non pas à heure dite et connue, mais peut-être à tout moment, avec, semble-t-il, une sorte de délai maximum fixé autour de cent ans. Ce qu’il advient ensuite, nul ne le sait. C’est sans doute une des énigmes les plus indéchiffrables – nous ne savons même pas s’il y a, à la fin, au moment où l’heure sonne, la publication d’un corrigé que nous aurions juste le temps d’entendre avant de disparaître. C’était l’espérance du philosophe Paul Ricœur, aux portes de la mort, qu’il y ait alors « l’émergence de l’Essentiel2 ».

L’ESPÉRANCE DE PAUL RICŒUR

La fin de la vie de Paul Ricœur, penseur infatigable, a été pour lui l’occasion de méditer encore. Grande figure du protestantisme, homme de foi pénétré de la conviction que le christianisme ouvrait la compréhension la plus pertinente des humains et de leurs recherches, il ne croyait pas à une survie après la mort, n’en faisait pas, en tout cas, une question digne d’intérêt. Mourant, « ce qui occupe la capacité de pensée encore préservée, ce n’est pas le souci de ce qu’il y a après la mort, mais la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie à s’affirmer encore ». Ce qui le guide c’est le « fond du fond du témoignage du médecin de l’unité de soins palliatifs » : « la grâce intérieure qui distingue l’agonisant du moribond consiste dans l’émergence de l’Essentiel dans la trame même du temps de l’agonie. » L’aventure s’est terminée pour lui le 20 mai 2005.

Il faut donc les suivre à la trace, remonter de l’élégance de leurs gestes à la pensée qui les a initiés. Je voudrais reprendre les étapes de ce que fut mon apprentissage, guidé par celles et ceux qui m’ont éclairé sans le savoir, parfois des proches, parfois des passants qui ne savent même pas que j’existe. Sans eux, je n’aurais jamais su rester à l’écoute de la joie, être amoureux de ma propre vie, combattre la mort en lui tournant le dos, voir les autres tels qu’ils sont, crier qui je suis, rester gourmand, sensuel et paresseux, cultiver l’essentiel, comprendre qu’aimer c’est laisser libre…

1. Film franco-allemand de 1987. Le titre allemand, Der Himmel über Berlin (« Le ciel au-dessus de Berlin »), est moins poétique…

2. Paul Ricœur, Vivant jusqu’à la mort, suivi de Fragments, Seuil, 2007, p. 43.

{I}

RECONNAÎTRE LA SECRÈTE PUISSANCE DES MOTS

Que savent les anges ? Ils savent se tenir là où nous ne savons pas demeurer. Ils savent s’installer là où nous n’accédons que dans des conditions qui, ironiquement, nous interdisent d’y planter notre tente et d’y poser notre sac, comme si le sol se dérobait, disparaissait, chaque fois que nous parvenons à l’essentiel.

L’ODEUR FUGITIVE du PASSÉ

Enfant, j’en ai fait l’expérience à l’occasion de nos migrations familiales entre Paris et la Charente limousine, au rythme des vacances. J’avais l’âge où le temps passe avec une lenteur si somptueuse qu’on ne voit pas les rives des grandes vacances d’un bord à l’autre. À chaque arrivée et à chaque retour c’était le même choc, lié aux odeurs. L’odeur d’un lieu est, avec la température qu’il fait, l’attestation de sa réalité. Ainsi, en descendant d’avion, c’est à elles qu’on reconnaît qu’il est vrai qu’on a changé de continent. Ici, la discrète odeur de bouse de vache flottant dans les rues du village et celle du feu de bois des cuisines imprégnant tout ce qui se trouvait dans les maisons annonçaient l’authenticité de notre entrée triomphale dans l’été, qui n’est pas une saison mais un autre nom du paradis. Au retour, ce serait la même chose. L’odeur oubliée de l’appartement m’assaillirait, promettant la redécouverte de tous les jouets, cartables, manteaux disparus pendant une éternité, la familiarité rassurante de choses si bien connues qu’elles ne faisaient qu’un avec moi, peau protectrice d’un autre corps enfin retrouvé, démenti, pendant quelques jours, par le bronzage de l’ancien corps, celui des vacances.

COMME un MOT sur le BOUT de la LANGUE

Mais à chaque fois aussi, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, un léger décalage, une inquiétude parfois lancinante se faisaient jour en moi. Quand nous arrivions chez mes grands-parents et la tribu des oncles et des tantes, je reconnaissais tout : la curieuse lampe que l’on pouvait faire descendre ou monter grâce à une poulie et un contrepoids en porcelaine blanche et dont l’abat-jour s’ornait de toute une couronne de fils en petites perles multicolores, les assiettes au fond décoré de toutes les variétés de faisans possibles, plus quelques oiseaux imaginaires et à jamais impossibles à identifier, le son inimitable du pêne de la porte donnant sur la basse-cour, les animaux, poules à l’œil fixe, lapins émotifs bondissant au fond du clapier pour revenir contre le grillage, le nez frémissant de curiosité affamée. Je reconnaissais tout, mais pas avec autant de bonheur que je me l’étais promis. Quelque chose manquait. De même, au retour, Paris se découvrait, donnait des signes évidents, convaincants, que nous étions bien revenus puisqu’il y avait des autobus dans les rues, des immeubles haussmanniens donnant sur des trottoirs plantés d’arbres aux pieds cerclés de grilles plates et ajourées, des stations de métro, à commencer par celle du métro aérien que nous avions emprunté au sortir de la gare. Mais nous surprenions, à travers tous ces gens qui se hâtaient en ayant l’air de savoir où ils allaient, une vie qui ne nous avait pas attendus. Ils n’avaient pas seulement perduré pendant que nous n’étions pas là ; nous les retrouvions, certes, mais à l’évidence il s’était passé quelque chose, quelque chose avait disparu. Comme si un objet familier avait manqué. Je n’en étais pas moins troublé que si Paris avait perdu quelque chose d’aussi important que, par exemple, un moyen de transport public, dont j’aurais été incapable de me souvenir. Quelque chose qui était encore disponible, comme un mot qu’on a sur le bout de la langue mais qui ne vient pas – absent, inconnu d’ailleurs de tous ceux à qui je m’en ouvrais et qui me regardaient avec la sollicitude inquiète qu’on a pour qui commence à perdre la raison. Manifestement, c’était une illusion. Ce sentiment récurrent d’évanescence ne me tourmente plus depuis longtemps : j’ai appris à ouvrir un crédit plus sûr au monde, à ne pas tant me méfier de lui. Mais je pense qu’en réalité c’est l’oubli de l’Essentiel qui m’a ainsi rassuré, invitation à rentrer dans le rang et à faire comme tout le monde. Car c’est lui, l’Essentiel, qui est capable de manquer alors même qu’on ne le connaît pas.

Sur les TRACES des PROMESSES DISPARUES

Un jour, bien plus tard, la clef m’a été donnée : non, cette expérience n’était pas une illusion, d’autres l’avaient faite et c’est un verset de Saint-John Perse qui m’en apprenait la vertigineuse acuité :

 

Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus1 ?…

— L’enfance passe si lentement qu’elle se vit non comme un âge, mais comme plusieurs ; elle connaît déjà toute la profondeur d’une vie complète.