Comment prendre de la vitesse sur un circuit gardé par une oie

Comment prendre de la vitesse sur un circuit gardé par une oie

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Livres
240 pages

Description

Romain Vidal est né trop vieux : atypique et nonchalant, à bientôt 18 ans il n’aime rien d’autre que lire et méditer. Resté seul à Paris le temps des vacances, il erre dans la capitale à la recherche de diversions pour oublier Mirabelle, son amour fruité.


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Date de parution 12 juin 2015
Nombre de visites sur la page 7
EAN13 9782754729154
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Nut Monegal

Comment prendre de la vitesse sur un circuit gardé par une oie

2015

www.editions-pantheon.fr

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Du même auteure

Romans

Para un jardin en Otoño – Seix Barral, 1985

Sosias – Seix Barral, 1987

Poésie

Errance dans le miroir – Éditions Les cahiers de la Poésie, 1994

Caravane – La Compagnie Littéraire, 2013

Nouvelles

Les Danseurs de Monique Baum

La Compagnie Littéraire, 2009

Théâtre

Combate a puerta cerrada – mise en scène de Marcel Sawchik

Teatro El Mura, Montevideo-Uruguay – 2015

 

Initiation au jeu de l’oie

Mes parents et mon frère m’ont toujours dit que je suis né vieux.

J’ai dix-sept ans.

Il semblerait que je sois beau gosse, si j’écoute l’avis de Patrick, mon meilleur ami. Le miroir, cet éternel témoin objectif, me renvoie l’image d’un visage lisse, sans aucune trace d’acné ni de griffures du temps.

Je crois que cette réputation me vient du fait que je me fiche carrément de mon allure et m’intéresse uniquement à ma façon de penser.

Oui, penser, pour moi, est ma passion favorite. Mes deux autres passions ont été – l’une est trépassée et l’autre est partie loin – ma grand-mère Tina et Mirabelle Torres.

Peut-être qu’à ce point de vue, mes parents et mon frère ont raison quand ils disent que je suis né vieux. Mirabelle Torres avait vingt-cinq ans lorsque je l’ai connue.

C’est ma grand-mère qui m’a initié dans l’art du soliloque. Assis dans mon “baby relax”, je la regardais, fasciné, éplucher les pommes de terre dans la cuisine. À la hauteur de mes épaules, je pouvais toucher la corbeille en osier, pleine à ras bord de pommes de terre. Déjà à ce jeune âge, je ne marchais pas encore, j’avais fait une belle découverte ! L’extraordinaire ressemblance entre la peau des patates et celle, très mate, de ma grand-mère. Je me souviens aussi d’une autre ressemblance, un peu perfide, celle des horribles bourgeons de ma future purée avec la verrue accrochée, comme une possédée, au nez de l’aïeule !

Probablement que ses mains agiles qui maniaient le couteau me terrorisaient. Puis, observant que derrière la fine peau rugueuse et brune des tubercules se dissimulait une matière blanche et juteuse, je tirai la conclusion qu’en épluchant le visage de Tina, j’en trouverais une autre plus jeune.

Bien plus tard, lorsque je l’observais du fond de mon lit et que je l’entendais raconter ses histoires abracadabrantes, c’est fou comme je me sentais attiré par son unique dent qui découvrait son grand sourire espiègle ! Avec un certain plaisir, je remarquai que celui-ci était identique au mien sur la photo de mon premier anniversaire !

Belle découverte ! Donc, en épluchant le visage de Tina, je dévoilerai mon propre visage !

Ces cogitations rudimentaires sur la vieillesse m’éloignaient de mes angoisses. Je la transformais en un masque, elle n’était que du pur déguisement pour faire rire les petits. Je plongeais directement dans la magie des marionnettes et, curieusement, je me payai ma première érection. Mes premiers pas comme « homo sapiens » se sont faits d’une façon complètement épicurienne. Je dois reconnaître, qu’à partir de cet instant, je cultivai mon addiction à la réflexion.

Tina m’a laissé aussi, en héritage, une prédisposition à rassembler des souvenirs. Jusqu’à mes cinq ans, nous avons passé des journées entières ensemble.

Ma mère avait décidé de recommencer à travailler après ma naissance.

Raison absolue pour accepter la venue de sa belle-mère chez nous, pour le plus grand plaisir de mon père qui se morfondait de la savoir seule à Barcelone.

Pour ne pas les perdre, Tina jonglait tout le temps avec ses souvenirs.

Elle les tirait lentement du fond de ses yeux émerveillés et lointains jusqu’au moment où sa bouche se fronçait pour laisser sortir des paroles. Elle me racontait toujours les mêmes histoires, et moi, avec ses mots, je construisais des châteaux, des passerelles où défilaient, sous une brume arc-en-ciel, tous mes ancêtres.

Ma mère adore me faire des confidences et j’en raffole.

Je peux donc affirmer que je dois ma naissance à la rencontre fortuite de trois éléments.

Un beau matin parisien, un échafaudage installé pour peindre le mur mitoyen de l’immeuble de ma mère et à la présence inouïe d’une bande de choucas sur les toits.

Ces oiseaux, noirs comme la mort, occupaient le vide de la cour avec leurs cris incessants.

En les voyant, ma mère, prise de vertige, se mit à courir d’une pièce à l’autre. Elle devenait cinglée, fermait avec bruit les fenêtres, et déjà sans haleine, elle se mit à crier : « Dégagez ! Allez au diable ! Ouste ! »

C’est dans le summum de sa frénésie qu’elle le vit, encadré dans la fenêtre du salon, grand, cheveux noirs et bouclés qui tombaient sur ses épaules, sourire lumineux. Vêtu d’une salopette blanche, il dévisageait ma mère. C’était mon père.

— Vous ne vous sentez pas bien, Madame ? Puis-je vous aider ?

Son regard dégageait une grande volupté. Elle ne pouvait pas répondre. Elle avait oublié les oiseaux, elle était tétanisée, clouée au sol, par la force de son propre désir.

L’homme, mon père, entra dans la pièce, agile et doux comme un chat.

Ange ou démon ? se demandait-elle. Pourquoi la sexualité des adultes est-elle si souvent attachée aux forces du mal ?

— Les oiseaux vous ont-ils effrayée, Madame ?

Il semblerait que « l’ange » ait eu l’odeur de l’été et du sable cramé par le soleil… Ses bras dorés étaient humides, les longs poils de ses aisselles restaient collés à sa peau ; une goutte s’y dégagea et glissa sur sa poitrine.

— Ce ne sont que des choucas, Madame.

Avec le bout de ses doigts, ma mère arrêta la goutte.

Et avec des braises dans les mains, elle s’engagea dans cet été. Il s’appelait Ricardo Vidal. Mon père.

— Après ce matin-là, tu as quitté Vincent ?

— Ce matin, Vincent était absent, me répondit-elle. D’ailleurs, il était tout le temps absent ! Il était VRP. Tu comprends ? Il vendait des produits cosmétiques aux détaillants. Ton frère était à l’école… Ricardo oublia les échafaudages et la peinture et s’éternisa chez moi… Nous avons fait l’amour comme des fous ! Comme des affamés !

Ayant remarqué qu’elle ne voulait plus parler, j’ai ouvert grand mes yeux pour lui quémander de continuer, « s’il te plaît ».

Elle continua.

— Ce n’est pas le bruit de sa clef dans la serrure ni ses pas lourds sur le plancher qui nous ont réveillés. Mais la nauséabonde odeur de son cigare qui se répandait dans la chambre. Nous l’avons vu assis sur une chaise. Il nous observait calmement, les jambes croisées, un bras posé sur le dossier de la chaise. Avec son pouce, il tira son chapeau en arrière découvrant son front et la naissance de ses cheveux. Il mordait son cigare comme s’il avait voulu me mordre, moi ! Sa lèvre inférieure tombait dans une affreuse grimace qui accentuait l’expression de son dédain. Ce fut dans ce moment qu’il avala avec avidité la précieuse fumée malodorante pour la cracher tout de suite sur nos corps planqués sous les draps.

Il aspira une deuxième fois. Il était devenu un dragon lorsqu’il nous envoya, pour la deuxième fois, l’épais voile de fumée. Celle-ci forma une étrange image devant son visage, l’occultant pendant un instant.

J’avais peur, mais dans ce moment, nous avons cru mourir de rire ! Ricardo me faisait du pied pour me calmer…

Alors, Vincent se leva, calmement. Il prit, sur l’armoire qui se trouvait à côté du lit, deux sacs de voyage. Il les jeta avec vigueur sur nos corps, inexistants pour lui ! Et sur nos corps, qu’il venait de décréter morts, il remplit ses sacs.

Avant de quitter la chambre, déjà sous l’encadrement de la porte, il rota grossièrement.

Ses derniers mots furent :

« La semaine prochaine, quand j’aurai tout réglé, je viendrai chercher Marc. »

Je crois qu’il ne régla jamais rien puisque Marc est toujours chez nous.

Vincent trouva assez vite une nouvelle femme, Nora. Une fois par mois, il venait chercher son fils pour passer le week-end avec eux. Jusqu’à ses douze ans. Sans perte de temps, le nouveau couple fit trois enfants.

J’aime gratter sur le passé, plonger sous l’eau profonde, connaître les ombres que les gens affectionnent tant de masquer. Heureusement, je peux compter sur ma mère qui est capable de me raconter, sans aucun scrupule, des faits qui ont été décisifs et importants pour moi.

« Le papillon s’envola »… retourne à la case 12.

Il faut que je vous explique, je suis très attaché au jeu de l’oie. Certes, celui que je me suis inventé.

J’ai l’habitude d’avancer ou de rétrocéder dans mon petit chemin de vie en tirant les dés. En ce moment précis, je suis à la case 12, très loin du jardin de l’oie… Mirabelle, mon premier grand amour, celle qui m’a montré le pouvoir du désir au fond de son regard, celle qui aimait tant me poser des questions et m’écouter, est partie.

Mes parents sont en vacances en Grèce. Marc, mon demi-frère, et sa copine font du stop en Amérique du Sud. Leur plan est de descendre de Rio de Janeiro jusqu’à Buenos Aires, en passant par l’Uruguay, et de là, prendre la route vers la Patagonie ! Belle aventure ! Je n’ai pas reçu une seule carte de ces pays exotiques… depuis deux mois… Évidemment, j’ai mis dans les mains de Marc une lettre à remettre à Mirabelle, à Montevideo. La lui donnera-t-il ou me dira-t-il à son retour : « Excuse-moi, frangin, je crois que j’ai perdu l’adresse de ta Mirabelle… » ?

Cela fait déjà six mois qu’elle est partie. Des vacances avec mes parents, pas question ! Faire de l’auto-stop avec Marc et Carol m’aurait plu. Bien entendu, je n’étais pas invité.

Je suis seul, case 12.

Il pleut à Paris ! C’est banal !

J’entends une voix de contralto qui vient de franchir l’angle de ma mélancolie. Celle-ci a un goût de sel et l’obstination de rester en parasite dans mes dix-sept ans.

Lance les dés, bonhomme !

Je nage, je remue les bras et les pieds, je rentre dans la crête de la mer pour passer de l’autre côté, plus loin que les vagues qui déferlent sur le sable. Je monte sur la cime la plus haute, la chevauche, là où l’énergie est maximale. En surfant, j’atteins la plage !

J’ai décroché un six ! Tu peux jouer une autre fois !

Je vois le peintre en bâtiment à la fenêtre. Il tient entre ses mains un gros pinceau souillé de peinture blanche. La pluie coiffe ses cheveux, les collant à son front.

Assise face à lui, ma mère le regarde. Elle ouvre doucement ses doigts, les arrache des genoux, elle dessine dans l’air son visage, ses bras, ses jambes. L’artiste sculpte, palpe, caresse.

L’ange meut ses lèvres. Invente un langage. Je ne peux pas le déchiffrer.

Les mains de ma mère fleurissent dans l’eau. Elle reçoit son message, sourit. Ses yeux se noient dans la profondeur de son ventre.

J’ai été engendré dans le fond cotonneux d’une fête saturnale.

Et moi ! Puis-je, par hasard, parler des belles expériences érotiques sexuelles ? Grouille-toi bonhomme ! Tu commences à prendre du retard pour ton âge !

À dix ans, je me débrouillais pas mal. Entre branlettes illuminées de rêves, et jeux de cache-cache avec Mirabelle… Les épais rideaux, chez elle, étaient ma cachette préférée… J’aimais coller mon nez aux plis du tissu et improviser des caresses en rêvant de sa peau douce. J’avais des extases qui me faisaient bander et rougir de plaisir !

Maintenant, l’exaltation ressentie auparavant est devenue une peau de chagrin. J’ai connu quelques parties de jambes en l’air avec des filles de mon âge, des corps à corps acrobatiques, des gémissements hoquetés de faux orgasmes féminins et parfois même, j’ai attrapé des regards furtifs à la montre… On peut dire que je ne suis pas très doué… ou plutôt, il s’agit de nos chairs qui n’ont pas d’âme.

Tu me manques, Mirabelle.

Enfant, je baignais dans la profondeur des rêveries voluptueuses !

Ma grand-mère me racontait des contes. Elle avait créé un personnage que j’adorais ! C’était une petite fille qui s’appelait « Solanita ».

Elle me disait : « La maison de Solanita se trouve à l’intérieur du corps d’une mamie ».

— Quelle mamie ? lui demandais-je.

— Celle qui te regarde.

— Toi !

— Oui, ta grand-mère. Le soleil m’a tanné la peau depuis tellement longtemps qu’elle est devenue brune et dure comme le cuir de tes chaussures. L’air de la mer m’a façonné, sur le visage, de nombreuses lignes plus ou moins profondes à partir des faits tristes ou heureux…

Regarde mes rides, petit, elles sont les marches d’un escalier qui monte vers les fenêtres que sont mes yeux. Tu sais, à ­l’intérieur de mon corps, il y a autant d’escaliers que ­d’années que j’ai vécues.

De l’extérieur, cette maison est assez vilaine, je suis d’accord avec toi, mais à l’intérieur, je t’assure, elle est très belle !

Solanita, que tu aimes tant, ne la quitte jamais. Elle ne s’ennuie jamais parce que la maison a beaucoup de pièces. Entrer dans chacune d’elles, c’est voyager dans d’autres pays.

Je regardai Tina et je criai :

— Grand-mère, ne meurs pas !

— Calme-toi ! Je ne vais pas mourir !

Si on épluchait le visage de mamie, je pourrais trouver Solanita !

Cette petite fille m’a toujours fait bander !

« Contre l’angoisse de la mort, je saisis ma verge comme épée. La quintessence de la vie de l’homme est l’érotisme. »

Je suis tombé dans la case de l’oie, je rejoue !

J’entends mes doigts courir sur le clavier. J’entends la pluie derrière les vitres. J’enfonce les touches, je vais plus vite que l’eau qui tombe des gouttières. Bientôt, je ferai une pause, je veux entendre mon silence, face au bruit de la pluie.

Debout au centre du salon, je fixe la fenêtre, celle de l’« apparition de l’ange ».

J’aime le tai-chi. Je tiens la tête haute. Mes bras tombent, relâchés, suivant le contour de mon corps. Je respire, je bombe ma poitrine, mes yeux regardent un point fixe qui entremêle mon reflet et celui de mon père imprégné de celui de ma mère.

J’ouvre une jambe, je déplace mon corps en pliant le genou, je pivote vers la gauche, je lance l’autre jambe et l’arrête au talon, la pointe du pied vers le haut. Je bouge lentement au milieu de moi-même, à l’intérieur de mon cœur, dans les parois de mon front, dans l’humidité de mon ventre.

L’air devient lourd, il me tasse, mais je tourne encore et encore avec les mains à hauteur de ma poitrine, les paumes vers l’extérieur. Elles poussent doucement une porte invisible. Elles s’éloignent sentant la pression d’un autre souffle qui n’est pas le mien. Puis, je les ramène en fermant les poings remplis de ce nouveau souffle, pour mieux l’apprivoiser et l’intégrer à mon corps.

Je baisse les paupières, je m’enferme dans le noir de l’immobilité.

J’écoute le silence.

Dichotomie, bifurcation d’une ombre : l’air et la terre, la vie et la mort.

Je veux devenir un oiseau. M’envoler. Me poser sur la branche la plus haute d’un arbre, le plus loin de la terre anthropophage. En étant oiseau, tu te crois libre ! Immortel ? Pauvre imbécile ! Tu ne sais pas que tu es attaché à la terre par ton ombre ?

Un jour, tu tomberas !

Je glisse dans le vide.

Les morts n’existent que dans nos souvenirs.

Je suis seul chez les parents ! Enfin ! Personne à mes côtés. Aucun regard pour me scruter. Qu’est-ce qu’il a, ce petit ? Ricardo, je ne sais pas que faire avec ton fils ! Il est devenu mélancolique !

C’est une tare, la mélancolie ?

Bien sûr que non !

Ricardo, Florence, Marc, chers parents et frangin, vous ne me manquez pas. Par contre, si je pense à grand-mère ou à Mirabelle, des courants d’air se glissent sous mes paupières.

Il pleut encore ! Enfile ton sweat et tire-toi !

 

La bouquiniste

J’arrivai au Châtelet avec le 85. Il ne pleuvait plus, mais l’eau avait tellement léché la ville, que les trottoirs et les quais se trouvaient collants d’humidité. J’aperçus une seule bouquiniste encore debout face à ses livres. Elle se grattait la tête, accablée encore par le doute.

Je ferme, je ne ferme pas ? Piteuse journée de juillet !

Elle me vit prendre un bouquin : Homère, Iliade, ­d’Alessandro Baricco. Elle se retourna pour mieux m’observer. Pendant que je faisais semblant de lire, moi aussi je l’observais. Petite femme, pour me regarder, elle était obligée de lever son menton. 56 ans ? Cheveux poivre et sel bouclés et courts. Des yeux bruns énormes. Je suis sûr qu’ils pouvaient encore naviguer en suivant la petite torche qui guide vers les chemins de l’illusion. Bien entendu, avant de se défenestrer.

— Vous aimez lire, jeune homme ?

— Oui, Madame.

— Je vous conseille vivement ce livre.

— Je connais l’auteur. Je l’aime beaucoup. J’ai déjà lu « Soie » et « Océan mer ».

La petite dame avec ses yeux suicidaires me plaisait énormément.

— Je veux le prendre.

Je ne voulais pas partir. Donc, j’ai pris un autre livre avec une couverture attirante. Sur fond mauve et jaune, je pouvais voir une chaise bistrot, et derrière, des ombres en train de danser un tango. Je lus : « Les danseurs, de Monique Baum »… J’ouvris le livre, et surprise !

Je suis tombé sur une dédicace de l’auteur :

« Toi, passant, passante, qui as été attiré par cette couverture… Puis-je te tutoyer ? Oui, je crois, dès que tu as effleuré l’intimité de mes pages.

Je t’avoue, je suis ravie de me trouver en voisinage avec la Seine et aux bons soins d’une bouquiniste.

Mais si tu veux pénétrer à l’intérieur de ces pages, je peux accepter d’abandonner ce lieu privilégié.

Je suis une femme qui écrit des histoires… Veux-tu me suivre dans les recoins secrets que révèlent mes paroles ?

Avec toute ma sympathie, Nut Monegal ».

— Alors là ! C’est inattendu !

Je souris à la bouquiniste.

— Je le prends aussi. Vous la connaissez ?

— En tout, je l’ai vue deux fois. Nous avons parlé des livres… en faisant la queue chez Gibert. J’ai trouvé que l’histoire de la dédicace-surprise pouvait être une bonne idée.

Je payai les livres.

— Vous allez fermer ?

— Je me préparais. Ça ne vaut pas la peine de rester. Regardez le ciel. Bientôt, il va se remettre à pleuvoir !

— Puis-je vous aider à fermer vos boîtes ?

— Tu n’as rien d’autre à faire ?

— Je m’ennuie chez moi. J’ai voulu rester à Paris. Ma famille est en vacances.

— Tes amis aussi ?

— Exactement.

« Grands Yeux » m’a regardé sans sourire.

— Aide-moi. Je t’invite à un café.

Nous avons marché jusqu’à la Fontaine Saint-Michel. Entrant dans un café, la bouquiniste laissa tomber la terrasse et rangea dans sa poche ses Craven A.

— Temps de merde ! bougonna-t-elle.

Le café était plein. Elle sortit aussi vite qu’elle était entrée.

Je la suivis comme un ado en pleine crise d’estime de soi. Ou plutôt, je ressemblais à un timide clébard.

— Je ne supporte pas les cafés qui ont des oreilles à côté de ma table. Écoute, je t’ai offert un café, je n’habite pas loin. Si tu veux, je te prépare un expresso chez moi, on parle un peu, j’ai cru comprendre que tu as envie de parler. Et puis, ouste ! Tu vas rentrer chez toi, et trouver de bonnes lectures.

— Je suis ravi, petite dame, lui dis-je en souriant.

— Je m’appelle Guillaumine.

Je ne sais pas pourquoi, j’avais pris avec elle des tonalités familières. Et très gauchement je poursuivis :

— D’accord, Guille.

— Mon prénom est Guillaumine, tu vas jusqu’au bout, s’il te plaît. C’est un des plaisirs qui me restent, entendre mon prénom en entier.

— Guillaumine, je m’appelle Romain.

J’avançai ma droite. Elle la serra, riant pour la première fois. J’ai entendu un rire gras, rempli de multiples couches de Craven A.

Je l’ai suivie rue Saint-André des Arts ; à gauche de la rue de Buci, nous avons pris la petite et étroite rue Grégoire de Tours ; nos narines envahies des odeurs des cuisines des restaurants grec, saharien et italien. Mon estomac fit un bond et ma bouche se remplit de salive en sentant l’origan, la tomate, les poivrons et les oignons frits ! Sans parler de l’excitation de mes papilles due au fumet sublime du cochon de lait à la broche… Je jetais des regards furtifs à l’intérieur des restaurants, en rêvant d’un changement de programme. Malheureusement, à Saint-Germain-des-Prés, nous avons tourné à droite, nous dirigeant vers les Deux Magots. ­Guillaumine marchait très vite malgré ses petites jambes, sans dire un putain de mot. À la hauteur de l’église Saint-Germain, traversant le boulevard, nous sommes enfin arrivés rue des Ciseaux.

— Nous y voilà ! Jeune homme, tu vois, c’est très petit chez moi.

Je regardai son studio, émerveillé. Des pierres apparentes, des murs très hauts et des poutres au plafond. Au fond de la pièce, à travers les vitres d’une très grande fenêtre, je pouvais voir la coupole de l’église Saint-Germain.

Un canapé de velours marron, une table basse, une armoire ancienne, des livres et un ordinateur par terre…

— Assieds-toi, je prépare le café.

— C’est très joli votre studio !

— C’était la maison de d’Artagnan ! C’est-à-dire, l’immeuble entier, bien sûr.

— J’adore ! Puis-je vous aider ?

— J’ai la machine à faire des expressos. Reste assis ! Pourquoi n’es-tu pas en vacances avec tes parents ?

— Je n’avais pas envie de passer des vacances avec eux…

— Sont-ils très vieux ?

— Non, peut-être le contraire. Je crois que je voulais être seul.

— Tu es malheureux ? Et tu veux te confier à quelqu’un ? Pourquoi moi ?

— J’ai aimé vos yeux.

— Je n’ai pas ton âge !

— Je ne cherche pas un plan.

— Heureusement ! Tu es bien tombé, mon garçon. Quand je me fatigue des livres, je rêve souvent de rencontrer quelqu’un qui remplacerait les pages d’un roman en me racontant des morceaux de sa vie. Il n’y a pas beaucoup de gens intéressants dans mon entourage, c’est clair. Alors, Romain, qu’as-tu trouvé dans mes yeux de si intéressant pour vouloir te confier à moi ?

— Ils ont très expressifs. Très grands et tristes. Noyés dans la solitude.

— Tu vas me faire pleurer ! Non, je fais de l’humour. Mais tu as touché juste ! Que veux-tu me raconter ?

— Donc, je frottai bien mes mains en lui souriant et continuai. Je m’approche de votre solitude. Je fais des petits pas et je vais jusqu’à vos yeux qui me regardent avec tant de gentillesse. Ils sont tellement communicatifs sous vos ­sourcils en forme d’accent circonflexe explosé au milieu, que je me demande si vous ne voyez qu’un fantôme ! Je suis déjà assis, je bois des gorgées de café. Je vous appelle Guillaumine comme si je vous connaissais depuis longtemps, comme si j’avais reconnu une de ces âmes sœurs qui déambulent de par le monde et qu’il ne faut pas laisser se perdre.

— Bonne tirade ! Et puis ?

— Je suis triste.

— Tu es jeune, tu t’en sortiras.

— Avant, je dois sortir d’un labyrinthe.

— Tu me laisses bouche bée. Quel labyrinthe ?

— J’ai dix-sept ans.

— J’avais deviné. Pourquoi cet âge te plonge-t-il dans un labyrinthe ?

— J’ai l’habitude de lancer les dés imaginaires du jeu de l’oie. Avec, je m’initie à la vie. Depuis que je suis tout petit. Maintenant, je suis triste parce que les êtres que j’ai aimés le plus sont partis. Ma grand-mère est morte et ma meilleure amie s’en est allée définitivement dans l’hémisphère sud.

— Et puis ? Je t’écoute, continue. Je vais mettre au four une pizza et j’ouvre une bouteille de vin. Tu bois du vin, j’imagine.

L’atmosphère devint trouble et grise. Guillaumine tenait tout le temps une cigarette à la bouche. Je crois qu’il lui fallait avaler sans cesse la fumée de ses Craven A pour ne pas mourir d’étouffement. Les verres étaient toujours pleins. Elle laissa presque entières ses parts de pizza. Plus exactement, elle ne mangea pas. Sur les bords de ses morceaux, je remarquai les traces de ses dents ; on dirait qu’une souris était passée par là et, tout de suite repue, s’en était allée.

Nous étions assis par terre, très décontractés. Je parlai de Tina et Mirabelle. Un peu seulement. Elle voulut en savoir plus.

— Depuis mes six ans, je suis resté traumatisé par la mort de ma grand-mère, lui dis-je.