Confessions d

Confessions d'Anne de Bretagne

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Livres
370 pages

Description

Mariée contre son gré à Charles VIII, ennemi de la Bretagne, comment la jeune Duchesse de quatorze ans parvint-elle à transformer cette alliance de raison en union d’amour ? Veuve à vingt et un ans, par quels atouts la Duchesse-Reine réussit-elle à faire de Louis XII, époux imposé par le premier contrat de mariage, un compagnon aimant et fidèle ?
La Reine était hantée par deux rêves : concevoir un Dauphin viable et marier sa fille Claude à Charles de Habsbourg, futur Charles Quint, et non au futur François 1er, dans le but de préserver les droits de son Duché.
Cette femme si volontaire et déterminée pouvait-elle mener à terme ces deux obsédants projets de vie ?
Personnage historique confinant parfois au mythe, Anne de Bretagne nous est révélée dans ce récit comme une femme qui a passionnément aimé et terriblement souffert.


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Date de parution 11 octobre 2018
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EAN13 9791096797684
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Confessions
d’Anne de Bretagne
Annick
AMELINE - LE BOURLOT
1
De ce vingt-sixième jour de juillet en an de grâce 1513
Très vénérableSainte Anne, en ce dimanche qui vous est dédié, je vous sais pleinement gré de votre bénévolente protection et des dons qui m’ont été accordés par le Seigneur. Je vous prie de veiller sur mon noble époux, mes deux aimantes filles et tous les gens de notre Cour. J’ai tant besoin de votre protection pour que ma fille Claude n’épouse pas François d’Angoulême ! Ahors ! Intercédez en notre faveur pour que leurs fiançailles n’aboutissent pas au mariement ! Donnez-moi la force de supporter toutes ces douleurs qui malmènent mon corps et qui me rendent si difficiles les devoirs à accomplir ! En profond état de grâce après cette oraison, mon âme se ressource de douceur dans la pénombre de la chapelle toute embaumée du parfum des lys et des roses. La présence de mon cher Louis remplit mon cœur de quiétude et de paisibleté. Depuis quinze ans que nous sommes unis devant Dieu, lorsqu’il n’est pas éloigné de moi par ces longs et néfastes combats en Italie, il aime célébrer la naissance du jour en priant avec moi dans ce saint refuge du château de Blois. Sait-il vraiment le grand apaisement qu’il me procure, à moi qui perdis à neuf ans une mère si prévenante puis un père bienveillant alors que j’avais à peine onze ans ? Comme mon géniteur le prisait, ce cousin qui partageait son goût du faste et de la vie joyeuse ! En cette heure de prime matin, il plait à mon époux de s’isoler avec moi dans le silence du recueillement, avant de se laisser ébaudir par la kyrielle des gens qui l’entourent à la Cour. Il me semble que depuis quelque temps Louis ne cherche plus à se divertir dans le vertige des fêtes, à danser la pavane avec prestance, à forcer l’admiration dans d’intrépides joutes aux tournois. Qu’il m’est heureux de cheminer avec lui dans le Jardin Bas encore frais de la rosée de cette douce journée d’été ! Il m’est grande félicité de le regarder caresser au passage une pulpeuse orange tant odorante, mes yeux tout ravis de la beauté de ces roses galliques aux pétales vermeils, mes sens olfactifs enivrés par la senteur capiteuse des roses de Damas. — Godehere ! Quel magicien vraiment, ce Pacello da Mercogliano ! Je reste toujours ébahi de toutes ces merveilles, ma Brette*. ____________________________________________________________________ * ma Bretonne (appellation affectueuse) — Aoi ! Quelle joie de nous prélasser dans ce lieu propice au recueillement ! Notre regretté Charles huitième a bien fait de nous amener Pacello d’Italie ; au départ, il était dans mon souhait de faire venir nos jardiniers de Nantes, qui avaient enchanté ma mère de leur émerveillable travail d’orfèvre. Comme elle aimait se reposer sur son banc engazonné à contempler violettes et ancolies, avant de passer de vie à trépas, bien trop tôt, hélas ! — Je vous comprends, ma mie ! Il m’était grande liesse de séjourner dans votre castel, où votre père nous recevait si joyeusement, nous offrant bonne chère et vins fins. Et quel raffinement dans les appartements de votre mère avec toutes ces mirifiques tapisseries de Flandre ! Quelle splendeur à côté de la lugubre demeure à Plessis-Lès-Tours, régentée par mon parrain et tuteur Louis onzième, qui passait toute sa vie à tisser inlassablement sa toile d’araignée pour mieux nous détruire. Profond et long est le soupir de mon améLouis, réprimant ainsi la douloureuse remembrance de cruels forfaits perpétrés par ce monarque durant ses vingt-deux années de règne. — Je n’ai nul scrupule à mal parler de feu mon beau-père. Orphelin à trois ans, je fus élevé à sa Cour avec rudesse, ce dont je ne lui tiens pas rigueur. Il m’est cependant grand chagrin, ma Brette, de vous rappeler qu’il m’a marié de force à sa fille Jeanne, difforme et stérile, dans le but d’éteindre la branche d’Orléans.
— J’ai toute fiance en vos propos nullement médisants. Comme vous le savez, mon père a lui aussi grandement souffert de l’obsession de ce tyran à vouloir annexer notre Duché de Bretagne au royaume de France. J’ai encore en remémorance ces vers écrits par notre estimable poète Jean Meschinot sur votre royal beau-père : Homme sans foi, sans loi et sans police, Innocent feint, tout fourré de malice. Votre beau-père devait être bien à craindre, m’est avis. Vous êtes néanmoins monté sur le trône malgré ses retorses manœuvres. Alors que nous, les Bretons, avons perdu notre indépendance ! — Il ne faut pas que cela vous navre, ma chère épouse ! Avec tous les biens qu’il a acquis en conquérant moult riches duchés, telle la Bourgogne, il a œuvré pour mettre en place une forte armée efficacement entraînée et richement équipée. Qu’eût pu faire votre père, dans un duché riche économiquement mais peu organisé sur le plan militaire ? Que pouvait faire le duc, qui devait affronter les troupes royales tout en contrant les seigneurs achetés par Louis onzième ? Mon cœur s’étreint de nouveau au souvenir de votre terrible ire et de vos lourdes larmes lorsque je fus dans l’obligation de vous conseiller d’épouser son fils Charles huitième. Et Dieu soit loué, vous avez sauvé l’honneur de votre duché en acceptant ce mariement ; vous êtes devenue une reine libre et non prisonnière. Profonde, demeure ma félicité d’avoir pu vous épouser, après votre veuvance du défunt roi, dans le respect du contrat de votre précédent mariement ! Comme pour adoucir la rudesse de ses propos, mon noble époux me saisit une main qu’il honore d’un tendre baiser. Serrant mes paupières sur mes yeux larmoyants, je m’efforce d’oublier ce sinistre passé pour mieux vivre ce jour célébrant Sainte Anne, dont la présence tutélaire m’a toujours guidée, tant sur les chemins sombres et tortueux que dans la lumière des jours heureux. — Claude, voici notre mère ! Sortons vite nos cadeaux ! s’écrie notre fille cadette en nous apercevant à l’entrée de mes appartements. Chaque jour que Dieu nous accorde, mon cœur vibre de tendresse à voir mes deux filles, ma douce Claude de quatorze ans et Renée pleine de joyeuseté du haut de ses trois ans et demi. Avec fébrilité, ma fillette ouvre l’huis donnant sur la garde-robe et revient avec un grand panier chargé qu’elle me tend de ses bras dodus. — Je pense que ce sont délicieuses victuailles, dis-je avec ravissement, à la vue de sachets joliment enrubannés, à côté d’un pot en verre nouvellement créé. — C’est de la confiture de rose dans ce pot, commente Renée, les lèvres plissées de gourmandise. Prestement, elle m’aide à sortir d’une bonbonnière en porcelaine des épices de bouche bien colorées, des violettes confites délicatement ensachées dans du végétal, d’appétissantes dragées dans un drageoir d’argent, puis des fruits confits au miel. — C’est Renée elle-même qui a choisi toutes ces doucetés. Notre fillotte s’est réjouie de découvrir la rue Saint-Lubin et ses boutiques, me fait savoir Michelle de Saubonne, très chère amie à qui j’ai confié la noble mission de gouverner notre enfant. Le regard brillant de ma cadette m’invite à répondre que péché de gloutonnerie nous sera pardonné dans le partage de ces bonnes confiseries vouées à honorer Sainte Anne. Ma fille aînée, agenouillée près de ma chaire, attend patiemment de
me remettre une petite bourse de velours pourpre, dans laquelle je découvre un chapelet en agate rouge, aux minuscules boules agréables à égrener sous mes doigts. Je lui caresse tendrement la joue pour la remercier de cette offrande qui sied à sa profonde piété. — Veuillez approcher Monsieur de Grignaux, s’élève soudainement la voix de mon cher époux, assis vis-à-vis de moi dans la chaire qui lui est destinée. S’avance vers nous le Prince de Chalais, qui me met courtoisement dans les bras un magnifique cacatoès blanc à la huppe jaune. — Buona fiesta, regina nobile mia ! Feliz fiesta, noble mi reina ! me clame mon chevalier d’honneur, me dédiant un large sourire. Notre très honoré Roi m’a enquis de vous trouver le plus beau des papegais qui soit en ce monde. — Je vous sais gré, Monsieur de Grignaux, de votre soin à satisfaire la demande de notre très cher Roi pour me trouver ce présent peu commun. Vos vœux, dans deux langues qui me touchent au cœur, renforcent mon vouloir à vous pardonner votre regrettable gausserie. — Votre indulgence me comble d’aise, ma gente Brette ! intervient mon royal époux, l’œil cillant de contentement. Monsieur de Grignaux, dont vous connaissez l’esprit plaisantin, n’a nullement voulu vous nuire en glissant quelquesalauderiedans les propos qu’il vous apprenait à prononcer devant l’ambassadeur d’Espagne dans sa langue. Poussé par sa joyeuse humeur ce jour-là, il s’est amusé à nous égayer ; ne mérite-t-il pas votre pardon pour m’avoir chargé de vous révéler cette gentillette farcerie avant l’accueil de l’ambassadeur ? Rancunière, je ne puis m’empêcher de m’insurger d’une voix chagrine : — Que nenni ! Nullement gentillette cette farcerie ! Grâce à Dieu qu’il ne m’ait pas laissée dire cette gausserie en espagnol ! Haha ! Haha ! Haha !Le rire rauque du perroquet nous saisit de stupeur puis nous communique son hilarité. La joyeuse atmosphère m’in v it e à mettre en oubliance ma vieille rancœur et à confier le papegai à Renée si désireuse de le tenir dans ses petites mains. Monsieur de Grignaux ose m’envisager longuement, comme pour s’assurer que je n’éprouve plus aucune vindicte à son encontre. Heureux mon cher Louis qui a le rire facile et le caractère non rancuneux ! Vivant dans l’intranquillité depuis mon enfance, incapable d’enfanter nul dauphin viable, pourrai-je quelque jourconnaître aussi légèreté et insouciance ? Sur un signe de Louis, le jeune page Colin s’approche de moi pour me remettre un grand rouleau de papier italien que je déroule avec promptitude. Encore un autre présent singulier de mon souverain époux, qui jusqu’ à ce jour m’a confortée dans mon goût des joyaux, fourrures et livres précieux. Quelle émerveillable scène biblique ! S’offreà ma vue Sainte Anne sur les genoux de laquelle est assise Sainte Marie qui tend ses bras à l’Enfant Jésus jouant au sol avec un agneau. Je reste bouche bée devant tant de finesse et de beauté ; cette ambiance d’amour dans une vie simple m’étreint le cœur d’émoi. — Cette esquisse de Léonard de Vinci vous agrée-t-elle, ma mie ? Comme vous le savez, j’ai rencontré cet homme extraordinaire à Milan. Le duc Ludovic le More lui avait alors confié l’organisation des fêtes, durant lesquelles le révérend artiste avait excellé en don d’imagination. M’a été donné aussi d’admirer ses portraits de madone et j’ai apensé qu’un tableau de Sainte Anne peint par lui vous charmerait. — Un vrai tableau en couleur sera mirifique ! réagit Claude d’un ton enthousiaste qui lui est peu coutumier. Quand chère mère pourra-t-elle le recevoir, bien-aimé Père ? - Tout doux, ma fille ! Sire de Vinci est fort occupé par des recherches en
architecture, sculpture, outre moult commandes en peinture. Il nous faudra faire preuve de patience. — Acceptera-t-il de venir vivre quelque temps à la Cour de Blois, mon Ami ? — Si tel est votre désir, je m’y emploierai, ma Brette ! Il saura ravir nos dames et chevaliers par ses talents d’ordonnateur de fêtes. Il paraît qu’il s’ingénie aussi à créer des jets d’eau féériques dans des parcs et jardils. Les yeux de nos filles scintillent d’étoiles à ce mot magique deféériqueet du fond de mon cœur j’implore Sainte Anne de bien vouloir exaucer leur vœu. — Je vous confie le soin de bien protéger cette esquisse déjà parfaite, dis-je à Claude. — Comptez sur moi, chère mère ! Je vais demander au chambellan de le mettre bien en vue pour que nous puissions le contempler quand bon nous semble. — Vous devenez si blême, chère Souveraine ! Je pense qu’un peu de repos vous fera grand bien, réagit Michelle de Saubonne qui me donne son bras pour me faire avancer vers ma chambre. Je me laisse accompagner par mon amie et dame de confiance, réjouie de voir Claude et Renée agenouillées auprès de mon enchéri Louis, scène de tendresse qui me rappelle les doux moments vécus avec mon père, lequel prenait aussi le temps de quitter les gens de sa châtellenie et les affaires ducales pour venir nous lire une histoire de Bretagne, à ma sœur Isabeau et moi-même si esseulées. Allongée sur mon large lit douillettement recouvert de draps de soie offerts par des Bourgeois de Lyon lors de mon séjour en l’an de grâce 1505 dans cette riche cité, je laisse mon corps endolori en reposance. Pourquoi cette persistante fatigue depuis mon dernier accouchement d’il y a deux ans ? Et pourtant la grossesse avait été bien menée, avec la naissance d’un fils, mais qui n’a, hélas, vécu que quelques jours ! Magnifique poupeillon qu’i l était ! Louise de Savoie a dû se réjouir une nouvelle fois, clamant à qui voulait l’entendre que mon fils nepouvait retarder l’exaltation de son François-César, car il avait faute de vie. Aimi ! Chassons ce vif chagrin pour ne pas assombrir ce jour saint ! Comment surmonter ces douleurs qui rendent mes reins si durs ? Instinctivement, je les masse de mes mains qui leur diffusent une certaine chaleur. — Chère mère, Monsieur de Montauban souhaiterait vous voir quelques instants. Accepterez-vous de le recevoir céans ? Êtes-vous en état de lui parler ? m’interpelle ma fille Claude d’une voix empreinte de douceur. — Ahi ! Il n’est pas décent d’être alitée en ce jour. Aidez-moi, ma fille, à m’appuyer le dos sur ces coussins, voulez-vous ? La venue de Philippe de Montauban me met la joie au cœur ; comme toujours sa présence me rassure ; auprès de ce vénérable homme qui m’a vue naître, qui m’a sauvé la vie et l’honneur à maintes reprises, je n’ai pas à farder mes sentiments et à me montrer autre que moi-même, avec mes défaillances. — Comment vous est convenant, noble duchesse ? Je ne vais pas vous importuner longuetement. J’arrive juste de Nantes, où vos féaux sujets m’ont pour vous remis leurs humbles présents. Mon compatissant visiteur m’aide à étaler autour de moi les cadeaux de mes Bretons bien-aimés : une ample cape de velours noir brodé de pourpres églantines, que je mettrai les jours de fête, des gants en fine dentelle écrue pour me rendre aux offices religieux, un coffret en ivoire comportant de la poudre de violette, qui parfumait la garde-robe de mes regrettés parents, un écrin en or contenant un bracelet en jaspe rouge, pierre aux innumérables vertus. Je mire ces estimables
présents, les yeux larmoyants de profonde émotion. — Comment font-ils, mes féaux Bretons, pour connaître ainsi mes goûts ? J’ai toujours merveille qu’ils connaissent ainsi mon attrait pour le jaspe rouge, lequel stimule la circulation sanguine et favorise la fécondation, précieuse pierre de protection suprême contre les poisons, qui plus est ! — Et ce n’est pas fini ! La famille de votre chausseur-bottier Yvonet Chotard m’a chargé de vous remettre cette paire de chaussures en cuir de veau. Philippe de Montauban me tend délicatement ces bottines adaptée s à ma conformation, avec un patin en liège collé sous la semelle du pied gauche, m’évitant ainsi de claudiquer ; grâce à cette famille de remarquables artisans, je peux marcher des heures sans me fatiguer. — J’ai fait déposer aux cuisines un grand panier de pommes des vergers de notre Duché. Et voici des bonbons au miel produits par les moines Cordeliers de Dinan, qui jamais n’oublieront les dons généreusement octroyés par vos soins. De la poche en peau de chèvre que me remet mon très fidèle ami, j’extirpe un bonbon de couleur abeille, dont le nectar parfume ma bouche. — Aoi ! Délectez-vous de cette divine friandise, vénérable ami ! Partageant cette douceté avec Philippe de Montauban, je me revois sage fillonne dans notre castel de Nantes, entourée de mes parents si aimants, de la calme Isabeau, de ma bénévolente demi-sœur Françoise, du fier François d’Avaugour et du fringant Antoine, tous trois enfants de mon père et d’Antoinette de Maignelais, tous hélas ce jour d’hui disparus ! Cela fait treize ans que ma chère Françoise nous a quittés et son absence m’est toujours aussi douloureuse ! Au bout de trente ans de vie toute chrétienne, ne mérite-t-elle pas de faire partie des élus du Seigneur, auprès de mes parents et de notre sœur Isabeau ? Un autre bonbon me rassérène l’esprit ; je m’empresse de passer à mon poignet le bracelet de jaspe, qui procure sérénité, entre autres bénéfiques effets. — Il me faut vous laisser vous reposer, gente Duchesse. Ce me sera grande joie de vous revoir au souper, auquel vous m’avez fait l’honneur de me convier. — Jusqu’ à ce que mort nous sépare, votre présence m’est précieuse, très honorable ami ! Sait-il le grand attachement me liant à lui, qui porte la mémorance de tous les êtres chers disparus, qui m’a judicieusement conseillée lors des tragiques dilemmes, qui par un simple regard parvenait à dissiper ma détresse ? À peine le Chancelier de Bretagne sorti, Madeleine de Hannes, ma dame d’atour et Marguerite Caillo, première chambrière, m’aident à descendre du lit pour me dévêtir avec délicatesse et me faire entrer dans le vaste baquet de bain embrumé de vapeurs d’eau de roses de Provins. Douce tiédeur de l’eau, qui apaise toutes les doliances ! — Permettez-moi de vous dénouer la chevelure, noble Reine, me chuchote Jehanne de Murat, une de mes demoiselles de chambre. De mes cheveux enduits de poudre de racines d’iris émane une fragrance subtile. Dès ma prime enfance, mon aimante mère m’a accoutumée à ce bain émollient, qui vous purifie le corps et l’esprit. Comme nos gens de Cour aimaient vivre dans le sillage de Marguerite de Foix si raffinée ! J’aimais tant me blottir contre elle pour m’imprégner de son parfum de violette. La mousse de savon d’Alep m’aidera-t-elle à avoir son teint de lys ? Pieuse, ma génitrice nous mettait en garde, Isabeau et moi-même, contre le péché de coquetterie, nous prônant cependant les soins méticuleux du corps, aptes à mieux nous protéger en temps de peste. Par la grâce de Dieu, j’ai survéc u à deux épidémies de ce mortel fléau ! En 1483, l’année de mes six ans,
emmitouflés de la tête aux pieds, avec mes parents et notre maisonnée, nous peinâmes à traverser dans nos litières les rues de Nantes où gisaient des mourants, où erraient desmalades etconvalescents de cette infective à bubons, infortunés reconnaissables à leurs habits en fine étoffe de batiste, à leur croix blanche sur la poitrine et une autre sur le dos, à leur blanche baguettebranlante dans leur main.Je revois encore les yeux de mes parents écarquillés de frayeur et leur impatience à rejoindre le castel de Couëron, où ne cessaient de brûler multiples encens et où Isabeau et moi étions chaque jour immergées dans une baignote remplie de décoctions de girofle et romarin. Madame la Comtesse de Laval, ma gouvernante, trouvait bon de mâcher du girofle pour s’en protéger. Saisies d’étonnement, nous regardions nos chambrières sortir du fortin, la bouche recouverte d’u n e éponge dégageant une forte odoriférance devinaigre des quatre voleurs, à base de vinaigre blanc, d’absinthe, de genièvre, de marjolaine, de sauge, de clous de girofle, de romarin et de camphre. Rendue toute dolente par ces vapeurs d’eau, je dois encore m’astreindre à purifier ma bouche d’une infusion de graines de fenouil et de feuilles de frêne, puis à passer un cordon de soie entre mes dents. — Cela suffit maintenant, dis-je à Belle-Joie, qualificatif qui sied bien à Marguerite Caillo toujours riarde. Connaissant mon goût pour des parures simples dans la vie ordinaire de la Cour, Madeleine de Hannes me fait enfiler une chemise en soie écrue, un surcot en satin écarlate qui me tient chaud aux reins et une houppelande en soie bleue, sans perles ni fourrure d’hermines, seyant à la douceté des soirs d’été. Jehanne de Murat me discipline ma longue chevelure sous une coiffe de fin velours noir ; grâce au collier de rubis hérité de ma mère, je sens une bénéfique chaleur se répandre à mon cou ainsi moins dénudé. Une longue cordelière nouée à ma taille, insigne de l’ordre de Saint François d’Assise protecteur de mon père, parachève l’ensemble. Sans ce bijou maternel et cet attribut paternel, j’ai le sentiment de n’être pas moi-même. Alors que par la grâce de Dieu, je fus couronnée duchesse une fois et reine deux fois, pourquoi ce sentiment d’être plutôt duchesse ?Non mudera,je ne changerai pas, me siérait bien comme devise. Demeurent vifs en ma mémorance ces quelques vers de poésie que m’a remis notre poète François Robertet : Non mudera, ma constance, ô promesse Ferme je suis et sûre en mon affaire Contre fortune en plaisir ou tristesse Non mudera A noble cœur je veux toute noblesse Jamais on ne peut mettre en oubliance le berceau de son enfance, les racines qui vous lient à votre pays. Ainsi je comprends pourquoi ma mère s’entourait de la gent féminine de sa maisonnée de Gascogne. Que Marguerite de Foix et François Duc de Bretagne le deuxième reposent en paix dans leur dernière demeure terrestre à Nantes, eux qui m’ont transmis la fidélité à notre lignée ! Mes deux bien-aimées filles sauront-elles préserver cette foi ? Pensons cependant à honorer Sainte Anne par des dons à toutes mes dames et demoiselles d’honneur baptisées sous la protection de notre magnanime Sainte. Michelle de Saubonne m’apporte mon coffret de bijoux pour que je puisse choisir ceux que j’aimerais leur offrir. M’est grand plaisir à admirer tous ces trésors provenant de ma défunte engendresse, elle-même héritière de la reine Éléonore de
Navarre, fille de Blanche première et reine de Navarre. Ceux-là reviendront à mes deux mignonnes filles. Voici des colliers et bracelets offerts par mon premier époux Charles huitième, pour la plupart ramenés des cours d’Italie. Voici d’autres, acquis pour moi par mon amé Louis douzième, qui les a commandés au remarquable orfèvre Arnoul de Viviers. Desquels me défaire sans trop de peine ? Prenons ceux qui m’ont été donnés par des Bourgeois de Lyon et de Grenoble, cités où, épouse trahie, j’attendais, le cœur en pleurs, l’arrivée de mon volage sire, Charles huitième. Que Dieu pardonne à cette âme repentie ! J’ai mandé que Guillaume Charruau, notre attitré lapidaire, m’apporte pour ce jour quelques pierres précieuses travaillées de ses mains. Ce jour de sainte fête ne pouvant se célébrer dignement sans charité, j’ai remis à Pierre Choque, notre héraut d’armes, un grand vase rempli d’argent à distribuer aux miséreux attendant l’aumône aux portes du castel. De notre vaste terrasse, où m’est joie d’apercevoir mes gardes bretons, nous entendons claironner des trompettes alternant avec les crisLargesse ! Largesse ! Largesse ! appelant les pauvres à se regrouper autour du généreux héraut. Nous continuons à faire de substantiels dons aux hospices pour venir en aide aux dolents miséreux et mon charitable Louis a soulagé le peuple en abaissant les taxes. Que faire d’autre encore pour que cesse toute cette misère ? Dans la grande salle de mes appartements attendent mes dames et demoiselles d’honneur, dont le chatoiement des habits sur le sol jonché de lavandes et de bruyères fait accroire à un jardil d’été. Assises pour la plupart sur le parterre parfumé de plantes fraîches, elles ont à cœur de poursuivre leur travail de broderie d’une chape d’église destinée à notre vénérable Pape Léon dixième. La plus jeune des personnes présentes, ma chère fille Claude, excelle dans ce noble art, auquel je l’ai tôt initiée ; elle ne cesse de nous émerveiller de ses créations, ce qui flatte grandement ma fierté de mère. Impératrice elle deviendra, car tel est mon vœu pour son bien et celui du Duché ! Le contrat de mariement avec François d’Angoulême n’est pas plus valable que celui que nous avons signé avec les parents de Charles de Habsbourg ! Elle sera tant heureuse à la Cour de Marguerite d’Autriche si bonne pour les artistes et poètes et qui l’aimera comme sa fille. Éclairée de la luminance du jour, Marguerite d’Angoulême nous divertit d’un conte de son invention. Pourquoi, bien que mariée au Duc d’Alençon en l’an de grâce 1509, passe-t-elle ses journées dans notre castel de Blois et non dans le sien ? Il est notoire qu’elle est profondément attachée à sa mère, Louise de Savoie, et à son frère cadet, François d’Angoulême, ce dont on ne peut lui faire grief. Marguerite d’Alençon profite à merveille de l’éducation dispensée par Blanche de Tournon, François de Rochefort, Robert Hurault, trois tuteurs de grand mérite que mon amé Louis leur a choisis, à elle et à son frère, mis sous sa bienveillante protection depuis leur enfance, à la mort de leur père. Je m’oblige à reconnaître en elle des qualités de personne intelligente et lettrée, bien qu’elle soit fille de mon ennemie et sœur d’un agaçant vaniteux. L’histoire qu’elle conte en ce jour m’agrée davantage que toutes ses autres inventions sur les mœurs dépravées des moines et les femmes sans morale et adultères, si peu semblables à celles de notre Cour, dont la beauté de corps et d’âme est réputée au-delà du royaume. Ne puis-je m’enorgueillir que l’honorable Vladislas Jagellon, roi de Bohême et de Hongrie, ayant annulé ses deux précédents mariements, sollicitât mon entremise pour lui mander une digne épouse ? Quelle fierté d’avoir pului choisir ma cousine germaine Anne de Foix, qui lui a depuis donné deux beaux enfants, notamment un dauphin ! Ma très regrettée cousine, morte en