//img.uscri.be/pth/7b39442878c9db87f6495205d7d2aa507265e584
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Conrad Wallenrod - Légende historique d'après les chroniques de Lithuanie et de Prusse

De
142 pages

Les cloches de la tour de Marienbourg ont sonné, le canon gronde, le tambour bat ; c’est jour solennel pour l’Ordre Teutonique. De toutes parts les Commandeurs se hâtent vers la capitale : réunis en chapitre, ils décideront, après l’invocation du Saint-Esprit, sur quelle poitrine attacher la grande croix, à quelles mains remettre le grand glaive. Un jour et un second jour s’écoulent en délibérations, car beaucoup de guerriers sont sur les rangs, tous également de haute naissance, tous d’égal mérite dans l’Ordre ; jusqu’ici les frères sont unanimes à donner la préférence à Wallenrod.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

A BONAVENTURE & JEANNE ZALESKI

 

EN SOUVENIR

 

de l’année mil huit cent vingt-sept

 

 

 

L’AUTEUR

Adam Mickiewicz

Conrad Wallenrod

Légende historique d'après les chroniques de Lithuanie et de Prusse

Il releva fièrement la tête, quoiqu’un nuage de soucis pesât sur son front.

 

 

 

CONRAD

WALLENROD

D’ADAM MICKIEWICZ

DESSINS

D’ANTOINE ZALESKI

Illustration

INTRODUCTION

Le nom d’Adam Mickiewicz est européen, et pourtant ses poëmes sont à peine connus en dehors des limites de sa nation, tant il est rare qu’un étranger ait le bonheur de pouvoir les lire dans l’original, tant il est difficile de faire passer dans un autre idiome la flamme de ses vers.

 

Byron a incliné son génie devant Gœthe, et il l’a dépassé ; Mickiewicz a incliné le sien devant Gœthe et devant Byron, et il les a dépassés : souvent ainsi l’initié dépasse l’initiateur.

 

Il y a longtemps déjà qu’un philosophe illustre, Pierre Leroux, s’exprimait ainsi :

 

« Byron, par la nature particulière de son génie, par l’influence immense qu’il a exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute et d’ironie, d’enthousiasme et de spleen, d’espoir sans bornes et de désolation, réservé à la poésie de notre époque, méritera peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de l’art : en tous cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre cet hommage. Gœthe, cependant, l’avait précédé de bien des années ; mais Goethe, dans une vie plus calme, se fit une religion de l’art, et l’auteur de Werther et de Faust, devenu un demi-dieu pour l’Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, encensé par les poëtes, par les peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste qui paraissait heureux, et qui dans toute la plénitude de sa vie, au lieu de reproduire la pensée de son siècle, s’amusait à chercher curieusement l’inspiration des âges écoulés ; tandis que Byron, aux prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants de son esprit, en butte à la morale pédante de l’aristocratie et du protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus intimes, exilé de son île, parce que son île, anti-libérale, anti-philosophique, anti-poétique, ne pouvait ni l’estimer comme homme, ni le comprendre comme poëte, menant sa vie errante de pays en pays, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, de lumière éclatante, et se rejetant dans la nature comme autrefois Rousseau, fut franchement philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, admirateur de Voltaire et de Napoléon ; toujours actif, toujours en tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d’une tempête perpétuelle ; en sorte qu’en lui l’homme et le poëte se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages : ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge. »

 

Si l’art, chez Mickiewicz, est aussi châtié que chez Gœthe, il est aussi vivant que chez Byron. Mais ce que le poëte polonais a de plus que l’un et l’autre, c’est le feu sacré du patriotisme et la foi dans l’avenir. Son chant ne s’élève point du milieu de systèmes en ruines, il jaillit du sang d’une nation martyre. Tandis que le grand Anglais fut rejeté par la patrie dont il maudissait l’égoïsme, les strophes de Mickiewicz, comme autant d’étincelles libératrices, faisaient explosion dans les millions d’âmes de sa race. Il eut cette fortune singulière, que, dès le commencement, la Pologne reconnut en lui son organe ; que notre Lamennais le proclama le premier poëte du siècle ; que George Sand sentit en lui l’esprit des prophètes de Sion ; que Cavour, le plaçant entre Homère et Dante, en augurait les hautes destinées de la patrie qui avait pu produire un tel homme.

 

Né dans cette Lithuanie, qui est la terre des larmes sanglantes, il fut, tout jeune encore, trempé lui-même dans la douleur ; et la plaie de son cœur ne cessa de saigner pour la patrie jusqu’à la fin.

 

C’est à son retour de Crimée, et à Moskou même, que Mickiewicz créa son Conrad Vallenrod. Il l’y publia en décembre 1827 et le dédia à deux personnes amies, dont la maison lui avait été hospitalière à Odessa et qui se retrouvaient près de lui, au moment où il mettait la dernière main à son œuvre.

 

L’épigraphe choisie par le poëte était tirée du fameux XVIIIe chapitre du Prince de Machiavel. La censure le savait-elle ? Voici le passage en son entier :

 

« Il est donc à savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la seconde celle des bêtes. Mais comme très-souvent la première ne suffit pas, il est besoin de recourir à la seconde. Il est donc nécessaire aux princes de savoir bien faire l’homme et la bête. Et c’est ce que les anciens leur enseignent figurément quand ils racontent qu’Achille, et divers autres princes, furent donnés à élever au centaure Chiron, pour signifier que, comme le précepteur était demi-homme et demi-bête, ses disciples devaient tenir des deux natures, l’une ne pouvant pas durer longtemps sans l’autre. Or, le prince ayant besoin de savoir bien contrefaire la bête, il doit revêtir le renard et le lion, parce que le lion ne se défend point des filets ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour connaître les filets et lion pour faire peur aux loups. Ceux-là ne l’entendent pas, qui ne contrefont que le lion : et, par conséquent, un prince prudent ne doit point tenir sa parole, quand cela lui tourne à dommage et que les occasions qui la lui ont fait engager ne sont plus. Cette maxime ne vaudrait rien, si tous les hommes étaient bons ; mais ils sont tous méchants... »

 

L’auteur devait un jour signaler au public français tout ce que les préceptes du politique italien qui, pour relever la patrie, ne recule devant aucun moyen, avaient d’antipathique à la nation polonaise.

 

Le héros du poëme est un jeune homme qui, enlevé par les ennemis de sa patrie, s’initie à leurs secrets, devient leur chef, et se sert de leurs procédés et de leur pouvoir afin de leur porter le coup mortel, pour le salut des siens. La scène était transportée aux temps où la Lithuanie païenne luttait contre les Allemands, mais il n’y avait pas un vers dirigé contre les Teutons que ne le fût en réalité contre les Russes. Le censeur se laissa prendre à la pieuse ruse du poëte qui, dans sa préface, s’était abrité derrière cette formule scholastique : que le sujet d’un poëme est d’autant meilleur qu’il ne touche à rien de vivant. Il n’élimina qu’un vers, celui où il est dit que la seule arme de l’esclave c’est la trahison.

 

Les Polonais, depuis la chute de leur nation, ont eu une littérature sibérienne et une littérature émigrée. Conrad Wallenrod est le livre unique de ce que l’on pourrait appeler une littérature d’internement. En effet, il est né de cette passion douloureuse du patriote interné dans le camp ennemi, contraint de faire travailler son esprit au service de tout ce que sa conscience lui a appris à détester.

 

L’historien Mochnacki a signalé l’influence politique qu’avait exercée le poëme de Conrad Wallenrod, devenu le livre de la conspiration polonaise ; tous le savaient par cœur et chacun à son foyer entendait l’âme du poëte murmurer : « Il ne pouvait trouver le bonheur dans sa maison, car il n’y avait pas de bonheur dans sa patrie. »

 

Il n’existe pas un Polonais dans les emplois russes de qui l’image de Wallenrod n’ait traversé l’esprit. Et pourtant jusqu’ici il n’y en a pas un chez qui le vieil honneur chevaleresque polonais n’ait réclamé. Dans les insurrections dernières, on n’a pas vu un seul officier polonais dans l’armée russe livrer son régiment. Plus d’un envoyait publiquement sa démission pour combattre les Russes à visage découvert. Mais l’avenir est le secret de Dieu, et les Russes sont condamnés à détruire les Polonais, ou, en les employant, à s’exposer à cette épée de Damoclès du Wallenrodisme. Conrad Wallenrod, c’est comme une prophétie de malheur tracée par le poëte sur les murs du Kremlin.

 

Mickiewicz quitta la Russie en laissant cette malédiction sur l’oppresseur ; puis de la terre de France, dans son Livre des Pèlerins, il bénit sa propre nation, en marquant à ses compatriotes la voie de sacrifice et de sainteté qu’ils devaient suivre, pour préparer la résurrection de leur patrie.

ARMAND LÉVY.

24 décembre 1865.