Contre le nouvel obscurantisme

Contre le nouvel obscurantisme

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168 pages

Description

Notre Europe angoissée et désenchantée rejette ses propres valeurs : les Lumières seraient une immense erreur ; l’espoir de changer le monde serait vain pour toujours, l’Histoire serait finie, et la science nuisible. On prétend donc donner à la raison son congé. Retour du religieux ? Non : ressac de la superstition.
Or bafouer ainsi toute pensée rationnelle et raisonnable, fût-ce au nom du cœur, c’est laisser libre carrière à la barbarie : le fanatisme, religieux ou non, se nourrit de nos peurs et de nos paresses d’esprit. Car la raison, que l’on prétend aujourd’hui mépriser, est beaucoup plus que la raison. Elle est désir de faire la lumière sur l’oppression, l’hypocrisie, le jeu des intérêts, les violences commises au nom de la religion. La raison dénonce et débusque l’inhumain. Et le progrès n’est pas l’affaire de la science, encore moins de la technique : c’est l’affaire de la conscience.

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Date de parution 17 février 2014
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EAN13 9782889270934
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Langue Français

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Notre Europe angoissée et désenchantée rejette ses propres valeurs : les Lumières seraient une immense erreur ; l’espoir de changer le monde serait vain pour toujours, l’Histoire serait finie, et la science nuisible. On prétend donc donner à la raison son congé. Retour du religieux ? Non : ressac de la superstition.

Or bafouer ainsi toute pensée rationnelle et raisonnable, fût-ce au nom du cœur, c’est laisser libre carrière à la barbarie : le fanatisme, religieux ou non, se nourrit de nos peurs et de nos paresses d’esprit. Car la raison, que l’on prétend aujourd’hui mépriser, est beaucoup plus que la raison. Elle est désir de faire la lumière sur l’oppression, l’hypocrisie, le jeu des intérêts, les violences commises au nom de la religion. La raison dénonce et débusque l’inhumain. Et le progrès n’est pas l’affaire de la science, encore moins de la technique : c’est l’affaire de la conscience.

 

ETIENNE BARILIER est romancier, essayiste et chroniqueur. Dans son œuvre romanesque, on peut signaler Le Chien Tristan, Un Rêve californien et surtout Le Dixième Ciel, roman historique centré sur le personnage de Pic de la Mirandole. Parmi ses essais, Les Petits Camarades, consacré au débat qui opposa Sartre et Aron et La Ressemblance humaine, qui pose la question des valeurs « universelles » face aux défis du relativisme culturel.

Aux Éditions Zoé
Un Rêve californien, roman, 1995

Aux Éditions l’Age d’Homme

ROMANS

Orphée, 1971
L’Incendie du château, 1973
Laura, 1973
Passion, 1974
Une Seule Vie, 1975
Journal d’une Mort, 1977
Le Chien Tristan, 1977
Prague, 1979
Le Rapt (coédition Julliard), 1980
Le Duel, 1983
La Créature (coédition julliard), 1984
Le Dixième Ciel (coédition Julliard), 1984
Musique (coédition de Fallois), 1988
Une Atlantide, 1989
La Crique des perroquets, 1990

ESSAIS

Albert Camus, 1977
Alban Berg, 1978
Le Grand Inquisiteur, 1981
Le Banquet, 1984
Les Petits Camarades, essai sur Sartre et Aron (coédition Julliard), 1987
Les Trois Anneaux (coédition de Fallois), 1989
Soyons Médiocres, 1989
Un monde irréel, 1989
La Ressemblance humaine, 1991
Entretiens, 1991

ÉTIENNE BARILIER

CONTRE LE NOUVEL
OBSCURANTISME

ÉLOGE DU PROGRÈS

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I

LA GRANDE PEUR DE L’AN DEUX MILLE

Le troisième millénaire, ne cesse-t-on de répéter après Malraux, sera religieux ou ne sera pas. Ce qui est sûr, c’est que la fin du deuxième est superstitieuse : l’homme des années quatre-vingt-dix ne saurait croire que l’an deux mille puisse le laisser indemne. Les planètes, au soir du 31 décembre 1999, vont frémir, et qui sait, donner de la gîte, grincer dans leurs orbites. À moins que la lune soudain ne se rapproche, énorme, avec le visage qu’elle avait dans notre enfance. À moins que tout s’arrête — car enfin le temps peut-il continuer de passer ainsi, superbe d’indifférence ? Le cosmos peut-il dédaigner de marquer l’événement ?

L’homme des années quatre-vingt-dix a peur. À tout hasard il fait construire sa maison dans des zones magnétiquement favorables, et prend soin d’orienter son lit de manière à contrecarrer les ondes négatives. À tout hasard il consulte les astrologues et les voyantes, surtout s’il est chef d’État. S’il est homme de science, il médite volontiers à Cordoue sur le tao de la physique ; il croit aux corps subtils ainsi qu’à la transmigration des âmes. S’il est gardien de but il conjure, d’un signe de croix, son angoisse au moment du penalty. Adolescent, il s’intéresse à la réincarnation, et s’occupe activement de chasser ou d’apprivoiser les esprits et autres démons. Adulte, il crée des sectes aux noms puérils, souvenirs de Tintin. Et dans son Temple solaire, il se consume en sacrifice.

Lorsqu’on a peur, il est urgent de regagner, toutes affaires cessantes, le sein de sa mère : l’homme des années quatre-vingt-dix, quand il ne prie pas le Soleil, adore donc la Terre ; il en vénère les enfants, se fait le parrain des baleines. Quand il marche sur cette planète menacée, il entend le gémissement des pierres sous ses pas, il les prie d’excuser son existence impertinente. La Terre : qu’en sait-il au fond ? Pourquoi garder confiance en tout ce que l’école et la froide technique ont voulu lui faire accroire ? Pourquoi ne pas reconsidérer les prétendus acquis de la science à la lumière des faits bibliques ? Copernic, Newton, Darwin, Einstein, ont blasphémé Jahvé, à moins que ce ne soit Gaia.

L’homme des années quatre-vingt-dix ne croit plus au progrès. On ne l’y prendra plus. S’il est cultivé, il a lu que le siècle des Lumières était naïf et s’était trompé sur toute la ligne. Ancien soixante-huitard, il observe d’un œil impavide et serein, devant sa télévision, la victoire de Billy Graham sur Roland Barthes. Il fut un temps où Roland Barthes, au moins chez les intellectuels, semblait avoir pris sur Billy Graham un avantage décisif. Un temps où les fondamentalismes religieux rasaient les murs bien lisses d’une rationalité dédaigneuse et marxisante. Cette époque est passée. Nous ne savons plus pourquoi diable la raison serait « plus ancienne » que la superstition, selon le mot du très ancien Zadig. Si la Terre tourne, pourquoi les tables ne tourneraient-elles pas ? Sous l’effet de la peur, nous voilà donc en train de réenchanter le monde.

Ce n’est pas que nous contestions toutes les découvertes de la science et tous les acquis de la raison. Hélas, pourrait-on presque dire : car si nous les attaquions de front, l’affaire serait plus claire. Non, pour la plupart d’entre nous, nous accueillons sans déplaisir les conforts de la rationalité technique. Nous voyons dans la raison un instrument parfois commode, un expédient, un raccourci matériel, une possibilité de prévisions utiles. Nous croyons à la météo, nous croyons aux calculatrices de poche, nous croyons fermement à la télévision. Mais nous voulons à la fois profiter du calcul des éclipses et béer devant les télévangélistes ou les magnétiseurs. Entre la magie et la raison, nous ne voulons plus choisir. L’époque n’est-elle pas à l’éclectisme ? Nous voilà donc absolument matérialistes, absolument animistes. Ne croyant à rien, gobant tout.

L’oubli de la raison ne signifie pas seulement qu’on fait tourner les tables, le soir, en son privé. Il signifie surtout que l’on abdique tout espoir de comprendre la réalité politique et sociale. Que l’on ne perçoit plus le monde en termes de relations entre des individus et des groupes, mais en termes de forces anonymes, inhumaines, incontrôlables. Bref, sous les couleurs de la Nécessité, ou du Destin. Nous ne nous connaissons plus d’amis ni d’ennemis, seulement des agréments et des fléaux. Nous ne pouvons ni ne voulons plus rapporter nos peurs et nos espoirs (s’il nous en reste) au projet conscient et cohérent d’un homme (naguère Hitler, Staline), d’une classe sociale (jadis les bourgeois), d’un système (olim, le capitalisme ou le communisme) : comme toutes les grandes peurs, celle de l’an deux mille ne sait pas nommer sa cause. Nous ne croyons plus en notre raison, mais pas davantage en celle des autres.

La guerre à nos portes ? Nous en redoutons la contagion. Les étrangers « qui nous envahissent » ? Nous les craignons comme un fléau naturel ; nous avons peur qu’ils s’en prennent à notre Europe comme des fourmis dévorent un cochon. La pollution, la pauvreté du Tiers-Monde ? Sans doute consentons-nous encore à les considérer comme le fait de l’homme, mais nous ne croyons plus qu’elles obéissent à quelque projet, collectif et conscient, de salissure ou de paupérisation, tel que l’Occident, naguère encore, voulait et pouvait se l’attribuer à lui-même. La dissémination des armes nucléaires ? Elle équivaut, dans la conscience collective, à la diffusion d’un gaz empesté dans l’atmosphère. Jadis on craignait que « les Russes » ne décident de lancer la bombe. Aujourd’hui, les seuls usagers que l’on redoute, ce sont des apprentis sorciers, agents imbéciles du fatum (les « militants islamistes » sont une menace à peine plus précise : nous ne les créditons pas de plus d’intelligence que le Destin lui-même).

Pourtant la guerre n’est pas la peste, la pollution industrielle n’est pas une nuée de sauterelles, et la violence islamiste n’est pas celle de Dieu. Si l’individu n’est pas directement responsable des conflits et des maladies de la planète, cela ne veut pas dire pour autant que toute violence soit un fléau naturel, et que tout ce qui est du monde soit étranger à l’humain. Sans doute avait-il tort, le hippie des années soixante, qui se proclamait responsable de l’apartheid en Afrique du Sud ou de la guerre du Vietnam. Sans doute aimait-il trop les Vietnamiens du Nord, et trop peu son voisin de palier. Mais son intention, du moins, n’était pas si mauvaise : il voulait que le monde (ou l’avenir, pour paraphraser Denis de Rougemont), fût un peu son affaire.

Hier on se défaussait de l’amour du prochain sur l’amour du lointain. Aujourd’hui, levant les bras au ciel, on se défausse de tout. Puisqu’il y a le sida, la bombe incontrôlable, la montée des nationalismes, les haines ethniques, le fanatisme religieux, c’est donc que tout l’effort humain, tout l’effort de la raison et de la science est vain : tel est notre credo désabusé. Or si les menaces en question sont très réelles, c’est précisément parce que nous avons perdu confiance dans notre propre raison, notre propre liberté, nos propres lumières. Et les vents de la peur, dans nos crânes bien évidés, peuvent en effet souffler à l’aise.

Du coup nous laissons, dans le monde humain qui est le nôtre, libre cours à la seule force. Nous admettons, comme au plus beau temps des idéologies réductrices (mais par pur fatalisme, sans même avoir conscience de penser et de réduire par la pensée) que l’histoire de l’humanité « n’est que » l’histoire de la force (technique, scientifique, politique), parce qu’elle est celle des forces d’une archaïque destinée. Pour la plus grande aise de ceux qui, effectivement, procèdent par la contrainte ou le mensonge ; les cyniques de tout genre, les violents de toute obédience, les menteurs de tout poil.

Le processus a déjà commencé. Non que le monde d’aujourd’hui soit tellement plus barbare que celui d’hier. Mais il l’est déjà d’une manière plus impudente. Renouant avec les temps anciens, il invoque, pour se justifier, ni plus ni moins que le sacré. Naguère le « socialisme réel », pour justifier les camps, s’abritait derrière les nécessités de l’Histoire. Sa rhétorique était celle du matérialisme athée. Aujourd’hui, de la Yougoslavie à l’Algérie, sans parler de la Russie ni du Proche-Orient, on a reconvoqué « Dieu » pour légitimer l’ignominie. Cette régression insensée eût paru simplement ridicule et grotesque voilà quelques années encore. Elle ne fait plus rire aujourd’hui. Non seulement parce qu’elle est sanglante, mais aussi parce qu’elle nous trouve sans défense, privés tragiquement d’armes intellectuelles. Aurions-nous perdu l’esprit ?

Chercher la caution de « Dieu », ce fut de tout temps la ruse de la violence. Mais pour dénoncer cette ruse, il faut commencer par assumer la responsabilité de la violence, par y reconnaître une affaire humaine. Si nous voulons résister aux barbares, il faut commencer par refuser cette barbarie première qu’est la démission de l’intelligence. Tout ce que notre esprit, dans son petit chez-soi douillet, donne aux forces occultes, aux astres et aux courants magnétiques, il le donne, dans le monde, à la violence aveugle. Le prétendu « renouveau religieux » n’est qu’un renouveau superstitieux. C’est une façon de s’en remettre à la matière, de décliner toute responsabilité. C’est un matérialisme qui s’ignore. Comment ne serions-nous pas impuissants contre la barbarie, dès lors que nous sommes nous-mêmes barbares, parce qu’irresponsables, en toute mauvaise foi, des forces et des violences qui nous habitent ?

Je souhaite montrer, puisqu’il le faut, à quel point notre démission matérialiste procède d’un choix angoissé. Montrer comment notre fatalisme, notre perte de confiance dans l’intelligibilité du monde et des actions humaines est l’effet de la peur et de l’hypocrisie. Je voudrais parier pour la pensée et la raison. Je voudrais tenter sans sourire, et sans qu’on sourie, l’éloge de l’autonomie humaine, du progrès humain. Non point, faut-il le préciser, à la manière du « stupide XIXe siècle ». Plus personne ne pense à chanter la louange obtuse de la civilisation technique et de ses conquêtes matérielles. Mais précisément : la véritable idée de progrès, c’est d’abord et c’est essentiellement une idée de l’esprit, une tâche de l’âme, non l’affaire de la matière ou de la technique.

Voilà plus de cent ans que Baudelaire a dit ce qu’il fallait penser du progrès purement matériel, et de la foi béate en les lumières de ce « fanal obscur »1. Mais c’était pour mieux former l’espoir d’un progrès intérieur, et d’une vie collective qui ne fût pas insensée : « Théorie de la vraie civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel »2. En d’autres mots, la vraie civilisation n’est pas conquête dans l’espace, elle est volonté dans le temps. Sans ce travail de l’esprit, la barbarie est toujours sûre, parce que toujours légitime. Le contraire de la violence n’est pas la douceur, c’est la pensée.

1 Cf. Ch. Baudelaire, Œuvres complètes, tome II, La Pléiade, Gallimard, 1976, p. 580.

2 In Œuvres complètes, tome I, p. 697.