Contribution de la linguistique à l’histoire des peuples du Gabon

Contribution de la linguistique à l’histoire des peuples du Gabon

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Livres
174 pages

Description

Comme l’indoeuropéen et l’austronésien, le domaine bantu est un exemple réussi d’application de la méthode comparative. On est en effet parvenu à restituer le berceau originel de la famille des langues bantu, à reconstruire la proto-langue ou à esquisser la culture des proto-locuteurs. En revanche, il reste à savoir comment les 500 langues concernées se sont constituées, et comment elles se sont répandues depuis la frontière nigéro-camerounaise jusqu’à occuper presque tout le sous-continent, du centre du Cameroun à l’Afrique du Sud. Le présent ouvrage apporte des éléments de réponse décisifs à ces questions. Après avoir rappelé les fondements et les méthodes de la linguistique historique et comparative, l’auteur étudie les principales propositions sur la langue originelle et les plus récentes tentatives de classification des langues bantu. L’examen de lexiques spécifiques, tels la faune ou la flore, lui permet de reconstruire la forme lexicale qu’auraient dû avoir ces termes dans la proto-langue, et de déterminer s’il s’agit de convergence ou d’emprunt. La reconstruction des racines permet d’inférer les caractéristiques d’une société du néolithique, pratiquant l’agriculture et l’élevage du petit bétail, la pêche et la navigation fluviale. Puis l’analyse des structures des langues met en évidence au moins deux groupes de langues qui se séparent, le bantu de l’Ouest et le bantu de l’Est, migrations initiales qui voient la naissance de la métallurgie du fer. Dans la dernière partie, l’auteur montre comment les langues bantu du Gabon se sont constituées à la suite de l’éclatement progressif du bantu de l’Ouest. Cette étude réussit à reconstruire des pans importants de l’histoire linguistique et culturelle des Bantu par un processus original de mise en concordance des données linguistiques, archéologiques, anthropologiques et génétiques. Le Gabon, proche du foyer d’origine des 500 langues bantu, y apparaît un laboratoire privilégié de l’anthropodiversité.


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Date de parution 30 septembre 2013
Nombre de visites sur la page 31
EAN13 9782271078209
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Contribution de la linguistique à l’histoire des peuples du Gabon

La méthode comparative et son application au bantu

Patrick Mouguiama-Daouda
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2005
  • Date de mise en ligne : 30 septembre 2013
  • Collection : Anthropologie
  • ISBN électronique : 9782271078209

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

MOUGUIAMA-DAOUDA, Patrick. Contribution de la linguistique à l’histoire des peuples du Gabon : La méthode comparative et son application au bantu. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2005 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/3943>. ISBN : 9782271078209.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271062987
  • Nombre de pages : 174

© CNRS Éditions, 2005

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Comme l’indoeuropéen et l’austronésien, le domaine bantu est un exemple réussi d’application de la méthode comparative. On est en effet parvenu à restituer le berceau originel de la famille des langues bantu, à reconstruire la proto-langue ou à esquisser la culture des proto-locuteurs. En revanche, il reste à savoir comment les 500 langues concernées se sont constituées, et comment elles se sont répandues depuis la frontière nigéro-camerounaise jusqu’à occuper presque tout le sous-continent, du centre du Cameroun à l’Afrique du Sud.

Le présent ouvrage apporte des éléments de réponse décisifs à ces questions. Après avoir rappelé les fondements et les méthodes de la linguistique historique et comparative, l’auteur étudie les principales propositions sur la langue originelle et les plus récentes tentatives de classification des langues bantu. L’examen de lexiques spécifiques, tels la faune ou la flore, lui permet de reconstruire la forme lexicale qu’auraient dû avoir ces termes dans la proto-langue, et de déterminer s’il s’agit de convergence ou d’emprunt. La reconstruction des racines permet d’inférer les caractéristiques d’une société du néolithique, pratiquant l’agriculture et l’élevage du petit bétail, la pêche et la navigation fluviale. Puis l’analyse des structures des langues met en évidence au moins deux groupes de langues qui se séparent, le bantu de l’Ouest et le bantu de l’Est, migrations initiales qui voient la naissance de la métallurgie du fer. Dans la dernière partie, l’auteur montre comment les langues bantu du Gabon se sont constituées à la suite de l’éclatement progressif du bantu de l’Ouest.

Cette étude réussit à reconstruire des pans importants de l’histoire linguistique et culturelle des Bantu par un processus original de mise en concordance des données linguistiques, archéologiques, anthropologiques et génétiques. Le Gabon, proche du foyer d’origine des 500 langues bantu, y apparaît un laboratoire privilégié de l’anthropodiversité.

Sommaire
  1. Préface

    Jean-Marie Hombert
  2. Introduction

  3. Première Partie

    1. Méthodologie

      1. 1. De la présomption à la démonstration de la parenté
      2. 2. La paléontologie linguistique et l’identification du nucleus
      3. 3. Chronologie
      4. 4. Comparaison de masse et taxinomie linguistique
      5. 5. Contact de langues et onomastique
      6. 6. Les disciplines connexes
  4. Deuxième Partie

    1. Langue et histoire des Bantu

      1. 1. De la reconstruction aux classifications
      2. 2. Du proto-bantu aux Proto-Bantu
      3. 3. Les disciplines connexes
  1. Troisième Partie

    1. Vers une nouvelle synthèse

      1. 1. Classification des langues du Gabon
      2. 2. Localisation des parlers
      3. 3. Reconstruction historique à partir des données linguistiques
      4. 4. Les disciplines connexes
      5. 5. Une nouvelle synthèse de l’histoire du Gabon
  2. Conclusion

  3. Annexes

  4. Bibliographie

Préface

Jean-Marie Hombert

1Le présent ouvrage porte la marque des grandes avancées scientifiques. Des avancées irréversibles et incontournables, a-t-on envie d’ajouter. Son auteur renouvelle non seulement les règles du jeu spécialisées de son champ disciplinaire propre – la linguistique comparative et historique – mais encore celles de toute recherche interdisciplinaire visant à reconstruire le passé des populations par un processus original de mise en concordance des données de la linguistique, de l’anthropologie, de l’archéologie et de la génétique des populations. Pour le plus grand bénéfice final de l’histoire des peuples dont la connaissance est trop souvent bornée par les premiers contacts coloniaux.

2Je voudrais donc féliciter au nom de ses futurs lecteurs – et je ne doute pas qu’ils seront nombreux dans l’immédiat et dans la durée – l’auteur de ce travail remarquable pour ces deux raisons qui sont essentiellement techniques, mais qui relèvent en réalité des fondements mêmes de la recherche scientifique. Je voudrais en préciser quelque peu les termes.

3S’appuyant sur la régularité des changements phonétiques du vocabulaire de base, les spécialistes des langues bantu ont depuis près d’un siècle proposé des reconstructions du lexique de la langue mère des quelques 500 langues bantu parlées aujourd’hui. La principale innovation de Patrick Mouguiama-Daouda réside dans la mise en œuvre du concept de « reconstruction virtuelle ». La méthodologie qu’il a développée lui permet, à partir de l’étude des champs lexicaux spécifiques (par exemple la faune et la flore) de reconstruire pour chacune des langues étudiées, la forme lexicale qu’auraient dû avoir ces termes s’ils existaient dans la proto-langue et si les évolutions phonétiques régulières, mises à jour par l’étude du vocabulaire courant, s’étaient appliquées. Deux cas de figure se présentent alors : soit par l’application des règles de correspondance on aboutit à un terme identique dans différentes langues-filles et, dans ce cas, on ajoute la racine reconstruite au lexique de la protolangue ; soit la convergence n’est pas possible, et on conclut alors en l’existence d’un emprunt. Toute la finesse de la recherche linguistique consiste dans ce dernier cas à retrouver les langues d’emprunt et les circonstances de la diffusion. Patient travail d’entomologiste !

4L’application de cette approche dans sa thèse de doctorat était tout à fait novatrice. Son travail sur le lexique des poissons dans les parlers du Gabon lui avait ainsi permis de reconstituer la mobilité et les trajets migratoires des sociétés humaines sur le territoire gabonais. Quel était le secret des inférences théoriques qui vont d’un lexique spécialisé de poissons jusqu’aux trajets historiques des hommes ? La réponse est dans les principes énoncés plus haut : si une langue emprunte à une autre ses noms de poissons, c’est qu’elle est arrivée après elle.

5On ne s’étonnera donc pas que le linguiste puisse déjà, à ce stade de l’entreprise, contester des hypothèses couramment admises au Gabon, depuis l’étymologie controversée du terme « Gabon » jusqu’à certaines « origines » énoncées par les peuples eux-mêmes. L’auteur n’a aucune peine à démontrer l’inanité des hypothétiques origines des Fang en Égypte, même si ce mythe d’inspiration missionnaire a servi pendant un siècle de mythe d’identification à tout un peuple. De même l’origine des Myènè au lac Tanganyika est, en suivant les résultats d’une reconstruction linguistique limpide, totalement sujette à caution. Et il en va ainsi, de peuple en peuple, de toutes les reconstructions proposées à travers les lexiques de base et les lexiques spécialisés. Sur ce dernier point, on voit que l’entreprise est prometteuse, car les lexiques abordés ici n’ont encore qu’une valeur prototypique. Après le lexique des poissons, on mesure l’apport à venir des reconstructions des lexiques spécialisés de la flore, de la faune, puis des activités humaines (pêche, chasse, forge, thérapeutique, etc.), jusqu’aux toponymes, aux anthroponymes, aux noms de lignages et aux noms de clans. Ainsi est mise en œuvre une grande dynamique de recherche qui, partant des méthodes de la linguistique comparative et historique, irradie progressivement toutes les sciences qui se sont lancées à l’assaut du même terrain ou de terrains comparables.

6C’est dans cette capacité fédératrice, sur le plan méthodologique et épistémologique, que réside à mon sens le deuxième intérêt de ce livre, et on pourrait dire sa vertu. Il donne à la pluridisciplinarité ses lettres de noblesse. Non pas en restant dans un flou artistique, mais en promouvant en chaque science associée, qu’il s’agisse d’anthropologie, d’archéologie ou de biologie, le meilleur de leurs résultats acquis et au plus fin de leurs démarches spécifiques. Le modèle est probant, quand on lit les exemples traités au Gabon sur les phénomènes de transformation ou de maintien des régimes de filiation, de la langue, des noms de clans. On devine d’emblée que d’autres traits de chaque culture peuvent ainsi être mis en chaîne, en correspondance ou en corrélation. Au total, en traitant chacune des sciences avec la même rigueur, Patrick Mouguiama-Daouda ressortit d’une démarche interdisciplinaire qui n’a guère de précédent dans la qualité des matériaux sollicités et la rigueur des procédures mises en œuvre.

7Il reste à se demander comment le présent ouvrage qui a établi ses fondements théoriques sur le terrain gabonais peut prétendre à une extension sur l’ensemble du domaine bantu, et même au-delà. Sur ce point, la réponse est claire. Sur le plan linguistique, le Gabon est proche du foyer d’origine des langues bantu, la vallée de la Bénoué reconnue comme la région de la plus grande diversité linguistique. Et je ne suis pas loin de penser que c’est également vrai sur le plan culturel. L’intérêt du développement des études sur ce terrain spécifique tient au fait que le domaine est aujourd’hui l’un des plus élaborés, après avoir été l’un des moins connus. Il devient un laboratoire permanent des nouvelles règles scientifiques et des résultats qui en découlent. C’est donc tout normalement l’intensification des collectes sur un même terrain qui garantit les meilleurs résultats et les meilleures généralisations. De même que les îles Galagapos sont devenues une sorte de laboratoire permanent de la biodiversité, de même le Gabon pourrait devenir un laboratoire privilégié de l’anthropodiversité, dans la mesure où toutes les disciplines qui en traitent y connaissent un développement simultané. L’auteur a pu et a su bénéficier de l’intensification des recherches et du développement de partenariats forts autant au Gabon qu’en France et dans le monde. Tous les résultats du présent ouvrage sont là pour le prouver. S’il s’agissait simplement d’une compilation de collectes locales, son intérêt ne serait sans doute qu’anecdotique. Mais les hypothèses et interprétations mises en œuvre par l’auteur couronnent pas moins de vingt ans de chantiers collectifs consacrés au terrain gabonais, et donnent leur pleine mesure à des résultats qui, au final, dépassent largement le cadre d’un pays et même de la discipline spécialisée qu’il entend illustrer.

Introduction

1Le mot « Gabon » vient du portugais « gabao », caban, la ressemblance de la couverture forestière de l’estuaire du Gabon avec cet habit que portaient souvent les marins portugais expliquant le transfert de sens. Quant aux Fang, s’ils ne parlent pas une langue bantu, c’est que ce sont des descendants des anciens Égyptiens. Les Myènè pour leur part viennent de la région des Grands Lacs, notamment du lac Tanganyika dont le sens en myènè serait « compter les vagues », de tanga « compter » et nyika « vagues » !

2De telles hypothèses sont encore soutenues au Gabon par des spécialistes de l’histoire du pays et enseignées à différents niveaux du cursus scolaire et universitaire. La parenté des langues négro-africaines et de l’égyptien ancien s’inscrit même dans une école internationale qui revendique son épistémè et son réseau sociologique, depuis les propositions initiales de Cheikh Anta Diop.

3Or la linguistique comparative et historique peut apporter des éléments de réponse puisque, en l’absence de l’écriture, l’origine des peuples est démontrée de manière indirecte par l’histoire de leurs langues. C’est un acquis d’une méthodologie éprouvée dans le domaine indo-européen, il y a près de deux siècles, et testée avec succès dans d’autres familles linguistiques.

4Curieusement, les linguistes africains ne se sont pas fait entendre dans un débat qui pourtant les concerne au premier chef. Leur attitude oscille entre l’indifférence et l’ignorance des véritables enjeux de leur discipline et de l’intérêt qu’elle présente pour la reconstruction des époques préhistoriques. Une raison essentielle à ce mutisme tient à leur formation, davantage orientée vers la description synchronique. A la suite de Ferdinand de Saussure et de Noam Chomsky, la linguistique historique a suscité moins de vocations. Et les rares linguistes initiés à la méthode comparative, experts dans la mise en évidence des lois phonétiques et des principes de reconstruction, ignorent ou se méfient de l’interprétation historique des données linguistiques.

5La situation chez les historiens stricto sensu, bien que différente, n’est guère meilleure. La plupart sont spécialisés en histoire « coloniale » ; ils manifestent une maîtrise incontestable en ce qui concerne les faits survenus lors des cinq derniers siècles et consignés par l’écriture. Certains, experts en histoire pré-coloniale, intègrent dans leur démarche les données de l’oralité. Si toute méthode a des limites, celles de la tradition orale consistent en la faiblesse de la profondeur temporelle qu’elle permet d’atteindre : environ 250 ans. Je n’ai nullement l’intention de discréditer la tradition orale ; elle est précieuse pour l’histoire pré-coloniale, à condition que la collecte des données et leur exégèse se fassent dans les règles de l’art (Vansina 1961). Malheureusement, les historiens s’aventurent dans des périodes hors de leur compétence en ignorant complètement les acquis de la linguistique comparée, comme aussi ceux de l’archéologie, une discipline qui fait d’énormes progrès et qui confirme souvent les hypothèses linguistiques.

6En fait, il y a un décalage entre l’état des connaissances telles qu’elles sont admises par la communauté scientifique internationale et les « croyances » des étudiants, voire de certains enseignants et/ou chercheurs. « Croyances naïves » dans la mesure où elles proviennent du milieu socioculturel des individus : l’origine égyptienne des Fang et l’origine tanzanienne des Myènè sont d’abord des faits de culture. « Croyances pseudoscientifiques » parce que des historiens de renom ont, à partir de ces « croyances naïves », construit des scénarios qui ne résistent pas à une remise en cause fondée.

7Le problème est celui de la contribution de la linguistique à l’enseignement de l’histoire. Il y avait donc urgence à faire une mise au point en apportant des éclaircissements pour le rétablissement de la vérité scientifique. La vérité ici n’est pas un dogme ; c’est un ensemble de résultats auxquels on parvient en respectant une méthode considérée par l’ensemble de la communauté comme pertinente. La vérité n’est donc pas immuable, une évolution dans les paradigmes pouvant conduire à remettre en cause ce que l’on tenait pour vrai.

8Cette mise au point implique une présentation de la situation pré-coloniale, telle qu’elle est restituée à partir des données linguistiques. Celles-ci sont corrélées aux données des disciplines connexes, notamment l’archéologie, l’anthropologie, la génétique des populations et l’étude de la tradition orale. Certaines hypothèses, évidentes pour les linguistes, ne le sont pas pour les spécialistes d’autres disciplines. J’essayerai systématiquement de les expliciter, d’en montrer le fondement épistémologique, de justifier leur application et de les mettre au besoin en parallèle avec des hypothèses semblables pour le domaine indo-européen.

9La première partie de l’ouvrage est consacrée à la présentation des principes généraux de la linguistique comparative. J’insiste surtout sur les progrès de la discipline lors des deux dernières décennies et sur les concepts qui ont un lien direct avec l’histoire. Il s’agit de clarifier une situation : certains historiens revendiquent l’application de la méthode comparative classique alors que les linguistes considèrent que leur démarche n’est guère pertinente.

10La deuxième partie présente l’application de la méthode comparative dans le domaine bantu. L’histoire ancienne des peuples du Gabon ne peut se comprendre si on ne la resitue pas dans ce contexte spécifique. Comment, par exemple, restituer correctement les trajets migratoires des peuples du Gabon si on n’intègre pas le fait que leurs ancêtres proto-bantu vivaient dans la vallée de la Bénoué ?

11Les acquis de près de deux siècles de recherche sont incontestables : une proto-langue reconstruite (plus de mille reconstructions lexicales et des reconstructions grammaticales), une chronologie, un nucleus et la proto-culture restitués. C’est pourquoi les recherches bantuistiques constituent une application très réussie de la méthode comparative, comme pour les familles indo-européenne et austronésienne

12La troisième partie traite spécifiquement de l’histoire des langues et des peuples du Gabon. La mise en œuvre des connaissances linguistiques actuelles permet de proposer des scénarios pour l’émergence des langues du Gabon, étayés par les données archéologiques, anthropologiques, ethnohistoriques et biologiques. Cette confrontation des différentes disciplines est appelée la Nouvelle Synthèse. Certes, l’interdisciplinarité en soi n’est pas nouvelle en sciences historiques, mais les progrès dans chacune des disciplines ont redéfini la façon de concevoir la confrontation des hypothèses. J’essaye néanmoins de ne pas perdre de vue que l’évolution des langues, tout comme celle des traits culturels et, éventuellement, celles des gènes, sont des phénomènes qui ne sont pas nécessairement liés.

13Enfin, cette observation in vivo de la situation gabonaise a aussi pour but de contribuer à la réflexion théorique sur la dynamique des langues, des cultures et des peuples.

Première Partie

Méthodologie

1. De la présomption à la démonstration de la parenté

1Depuis les travaux du danois Rasmus Rask, au tout début du xixe siècle, on sait que les lois phonétiques sont le moteur du changement linguistique et leur mise en évidence la preuve de la parenté génétique. La relation entre les langues romanes, par exemple, peut être soutenue par des correspondances phonétiques. Soit le chiffre huit [чit] français, qui correspond à otto [otto] italien, ocho espagnol [otʃo]. Cette série prédit que [t] du français doit correspondre systématiquement à [tt] de l’italien, à [tʃ] de l’espagnol, dans le même contexte, pour n’importe quel mot de la langue.

2Comme la réalité est parfois plus complexe, certains auteurs ont mis en question les lois phonétiques comme mécanisme fondamental du changement linguistique : d’autres modèles de description du changement linguistique ont été proposés, mais la valeur heuristique de ce principe reste valable.

3Déjà, dès la fin du xixe siècle, les dialectologues avaient montré que les changements phonétiques affectaient les mots et non les sons. Le développement de la sociolinguistique va conforter cette vision, notamment grâce aux travaux de Weinreich, Labov et Herzog (1968) ; on admet maintenant qu’en se répandant progressivement dans le lexique, les changements phonétiques présentent une certaine irrégularité. Celle-ci s’estompe assez rapidement puisque tous les mots de la langue finissent par être affectés par le changement. Dans le cadre de la diffusion lexicale, Wang (1969) présente un modèle proche de celui des sociolinguistes, mais il considère que la propagation du changement est très lente. On peut donc avoir des processus irréguliers pendant plusieurs décennies1.

4C’est le travail d’August Schleicher, dans la première moitié du xixe siècle, qui inaugure la reconstruction en grammaire comparée. Cet auteur définit la méthode permettant de restituer la langue mère – la Stammsprache comme l’appela Franz Bopp – qui fournit également des données comparées importantes pour les langues indo-européennes.

5Le principe des lois phonétiques rend possible une reconstruction que l’on peut définir comme la restitution d’une langue, pour laquelle aucun témoignage écrit n’existe, par un jeu de formules. On part d’une situation où les langues filles sont connues – mais pas nécessairement écrites – et l’on remonte à une langue mère non écrite ; c’est la linguistique rétrospective. Par exemple, en comparant l’anglais, l’allemand, le néerlandais, le danois, le suédois etc., on restitue la langue non attestée historiquement dont toutes les langues germaniques sont issues. On fait par contre de la linguistique prospective lorsqu’on part d’un état connu vers un autre état connu, du latin vers les langues romanes par exemple. Dans les deux cas, apparemment différents, la démonstration s’appuie sur les lois phonétiques.

6Tous les niveaux de la langue peuvent être reconstruits : les phonèmes, les morphèmes, les structures syntaxiques et le lexique. Pour l’histoire, ce sont les reconstructions lexicales qui présentent souvent le plus grand intérêt : les proto-mots permettent en effet de restituer la proto-culture et le nucleus de la langue mère, suivant les principes de la paléontologie linguistique. Au terme de presque deux siècles de comparatisme indo-européen, on est ainsi parvenu à reconstruire environ 2 000 formes lexicales, dont certaines ont permis de proposer des scénarios concernant l’histoire des locuteurs de la langue restituée. Et si l’on considère que les lois phonétiques sont le moteur de la reconstruction, l’écriture n’est plus en soi nécessaire pour l’application de la méthode rétrospective, qu’elle peut légitimer, mais seulement a posteriori. Ainsi, certaines langues ont été reconstruites uniquement sur la base de la comparaison et des lois phonétiques, avant qu’on en trouve des attestations écrites. Ferdinand de Saussure avait notamment suggéré l’existence d’une langue anatolienne avec un système phonologique particulier, bien avant le déchiffrage du hittite qui n’est intervenu qu’en 1917.

7La typologie, définie comme l’inventaire des structures relevées dans les langues naturelles, permet de contrôler la reconstruction, en fournissant un cadre pour évaluer sa vraisemblance. Le raisonnement est le suivant : une reconstruction est d’autant plus plausible qu’elle est compatible avec ce que l’on observe dans les langues du monde. Par exemple, un système à 5 voyelles est plus répandu qu’un système à 4 voyelles ; on connaît les raisons acoustiques et articulatoires qui expliquent cette tendance. Toutes choses égales par ailleurs, on devrait donc choisir entre ces deux systèmes de reconstruire le premier.

8Finalement, la langue originelle est restituée, dans la mesure évidemment où la méthode l’autorise. La langue reconstruite ne donne qu’une idée de la langue originelle. En effet, celle-ci comporte des éléments dont la complexité et la subtilité sont telles que leur restitution intégrale est impossible, notamment en ce qui concerne la prosodie. Certains éléments de la langue originelle peuvent également se perdre et n’être présents dans aucune des langues filles.

9Comment alors représenter l’histoire des langues que l’étude des lois phonétiques a restituée ?

10Jusqu’à la fin du xixe siècle, on ne concevait pas la différenciation linguistique autrement que sous la forme d’une dérive progressive. Une fois séparée du tronc principal, chacune des langues aurait évolué selon son propre rythme et ses propres mécanismes. Du point de vue de l’histoire des populations, la divergence met l’accent sur les migrations successives qui font suite à la scission de la proto-communauté. C’est au gré de celles-ci, en effet, que les langues des ethnies issues du tronc commun se différencient progressivement. Ici, on n’envisage pas que les langues puissent s’influencer entre elles. La représentation sous la forme d’une arborescence, la Stammbaum, permet de visualiser la dérive linguistique2 :

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Figure 1. Représentation de la dérive linguistique.

11D’après cette représentation, les nœuds supérieurs figurent les états les plus anciens du processus d’évolution. Une bifurcation ou un nouvel embranchement implique des lois phonétiques, des innovations caractéristiques de la famille de langues ou du groupe de langues représentés par ledit nœud. Il y a ainsi des lois phonétiques caractéristiques du passage de l’indo-européen au latin qui ne sont pas attestées de l’indo-européen au grec (voir plus loin le passage consacré à la taxinomie linguistique, p. 17-21).

12Calquer le schéma de l’évolution des espèces biologiques a fait perdre de vue le fait que les langues sont toujours en contact les unes avec les autres. Dès 1872, Johannes Schmidt proposa la théorie des ondes (Wellentheorie), un modèle de représentation de l’évolution des langues qui devint très vite concurrent de la Stammbaum. En fait, les indo-européanistes avaient eu la surprise de constater, à la suite de la découverte du tokharien dans le Turkestan chinois et du déchiffrement du hittite en Anatolie, une contradiction à l’opposition centum/satəm apparemment bien établie. Jusque-là, pour les mots signifiant « cent », les langues situées à l’ouest du domaine avaient un k initial alors que les langues de l’est du domaine attestaient un s. Or le tokharien et le hittite localisés à l’extrême est du domaine attestaient un k initial. Cette distribution qu’on a du mal à expliquer dans le cadre de la dérive se comprend bien dans celui de la théorie des ondes : l’évolution *k>k a pris naissance dans l’ouest du domaine avant d’atteindre certaines langues de l’est.

13Ainsi, à l’intérieur d’une même aire linguistique « homogène » à l’origine, des innovations vont naître à partir de différents points et se propager comme des ondes. Une langue va émerger et se différencier, à la suite de l’accumulation d’un certain nombre d’innovations, parties du même centre et orientées dans la même direction. Comme toutes les innovations ne partent pas du même point pour la même direction, un groupe linguistique peut partager seulement quelques innovations avec certaines langues, alors qu’il partage l’essentiel de ses traits d’évolution avec d’autres.

14Du point de vue de l’histoire des peuples, la perspective est donc radicalement différente puisque les différenciations linguistiques ne s’expliquent pas nécessairement par des migrations humaines.