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Contributions à une sociologie des conduites économiques

De
352 pages
Cet ouvrage montre que la "sociologie économique" est une sociologie comme les autres et que les faits économiques sont à considérer comme des faits sociaux ordinaires. Cette posture épistémologique doit permettre à la sociologie des conduites économiques d'éviter le double écueil que constituent l'adoption d'une posture qui ne serait que critique vis-à-vis de la science économique et une autre qui n'aurait de cesse de répéter "qu'il y a bien, quand même, un peu de social dans les conduites économiques".
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Contributions à une sociologie des conduites économiques

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2006. Isabelle ASTIER et Nicolas DUVOUX (dir.), La société biographique: une irponction à vivre dignement, 2006. , X. ENGELS, M. HEL Y, A. PEYRIN et H. TROUVE (dir.), De l'intérêt général à l'utilité sociale, 2006. Abdelmajid BENNOUR, Logiques de participation, 2006. Aziz JELLAB, Débuter dans l'enseignement secondaire, 2006. Philippe HAMMAN, Les travailleurs frontaliers en Europe, 2006. Laurence CHARTON, Familles contemporaines et Tempo-ralités, 2006. John REX, Ethnicité citoyenneté, 2006. Hervé MARCHAL, Le petit monde les gardiens-concierges. Un métier au cœur de la vie HLM, 2006. Philippe VIT ALE, La sociologie et son enseignement. Curricula, théories et recherches, 2006. Denis LA MACHE, L'art d'habiter un grand ensemble HLM, 2006. Bernard ENJOLRAS, Conventions et institutions. Essai de théorie sociale, 2006. P.-A. TURCOTTE et J. REMY (Sous la dir.), Médiations et compromis. Institutions religieuses et symboliques sociales, 2006. Raymond CURIE, Interculturalité et citoyenneté à l'épreuve de la globalisation, 2006. Michel PERRIER, La construction des légitimités professionnelles dans la formation des travailleurs sociaux, 2006. Jean-Pierre DURAND et Marie-Christine LE FLOCH, La question du consentement au travail, 2005.

Sous la direction de Gilles Lazuech et Pascale Moulévrier

Contributions à une sociologie des conduites économiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcoIc-Polytechoique

; 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00798-8 EAN : 9782296007987

,

A Michel Arliaud

A vec le soutien

Université de Nantes Université Catholique de l'Ouest Maison des Sciences de l'homme, Ange Guépin Conseil Régional des Pays de la Loire Communauté urbaine de Nantes Caisse d'Epargne des Pays de la Loire Crédit Mutuel d'Anjou

Cette publication fait suite au colloque « économie et société» organisé à l'université de Nantes les 3 et 4 décembre 2004

Sommaire
G. Lazuech, P. Moulévrier, Introduction

plI

Premièrepartie: Les pratiques

économiques

du quotidien

G. Lazuech, Les pratiques économiques du quotidien p 19 G. Gloukoviezoff, Clients modestes et services bancaires: «les exclus de l'intérieur» p 25 J. Bret, Marchés du travail et projets migratoires des travailleurs non arabes au Liban p 33 R. Gaillard, Le travail social et l'argent: l'exemple des tutelles aux majeurs protégés p 39

Deuxième partie: Penser l'argent Y. Livian, Penser l'argent p 49 J. Blanc, Karl Polanyi et les monnaies modernes: un réexamen p 51 A. Abidi, La libéralisation économique, discours et stratégies p 67 G. Raveneau, Quand l'argent sous-tend l'échange agonistique et s'attache à la mort p 81

Troisièmepartie: Dispositions sociales et institutions économiques o. Henry, Dispositionssociales et institutionséconomiques p 95 Y. F. Livian, A la recherche de «nouveaux saisonniers»: l'encastrement social d'une politique d'emploi. Le cas d'une PME du Sud de la France p 99 c. Papinot, Dépendance juvénile et mobilisation productive. Contributions privées à la prospérité économiquede l'intérim p 107 P. Lagneau-Ymonet, Sur le terrain de l'économie avec les outils de la sociologie: le cas des agents de change de la bourse de Paris p 125 Quatrièmepartie: L'Etat F. Pavis, L'Etat et le marché
9

et le marché
p 145

(De)Régulation économique et retrait de l'Etat. Processus de et dynamiques de désaffiliation à la lumière du cas argentin p 151 Quand les députés font leur marché. La configuration économique politique de l'assurance-maladie au parlement national suisse p 173 E. Nouguez, Mesurer la différence. Pour une sociologie économique du médicament générique p 181 M. Dangeville, La construction sociale du salaire minimum en France p 197 Cinquième partie: Les croyances économiques F. Lebaron, Croyances et économie p 213 F. Mollé, Jansénismes, Jansénistes et redéfinition du service public p 217 F. Neyrat, Nouvelle vente, vielle antienne p 231 M.L. Baron, Etre dans le mouvement coopératif et compétitif sur le marché: Le cas du mouvement Leclerc p 249

S. Penalva, privatisation B. Reveney, du problème

Sixièmepartie: Marchés et sociétés c. Suaud, Comment la sociologie rend compte des pratiques économiques p 265 R. L'Aoufir, La médiatisation des rapports de dettes monétaires p 269 J. Lazarus, Normes de bonnes dépenses et évaluation des personnes dans la banque p 289 R. Le Velly, Le commerce équitable: entre variété des marchés, figure du marché et forces du marché p 299

Septièmepartie: La sociologie économique: pour un débat

contribution

P.Moulévrier,

La sociologie économique: contribution pour un débat p 315 G. Loirand, La perversion des valeurs sportives par les forces du marché. Pour une critique sociologique d'une sociologie critique p 317 P. Steiner, La construction politique des transferts de ressources causa mortis p 331

10

Introduction
Gilles Lazuech 1, Pascale Moulévrier2
Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont fait l'objet dans un premier temps d'exposés présentés lors d'un colloque intitulé «économie et société»3. La référence à Max Weber dans le titre mérite ici d'être éclairée dans la mesure où elle évoque l'intention qui est la nôtre de replacer la compréhension des conduites économiques dans une perspective sociologique générale, que la spécialisation par l'affirmation d'une sociologie économique a parfois fait disparaître. En effet qu'il s'agisse des pratiques économiques individuelles, des échanges marchands, des institutions économiques et financières, ce qui nous intéresse, dans le prolongement de la théorie weberienne, c'est de comprendre que le fait et l'échange économique sont pris dans un système de relations sociales qui, pour partie, leur préexiste et participe par ailleurs à les produire et à leur donner sens. La référence à Weber renvoie également à un questionnement majeur autour des manières dont les croyances déterminent les « mentalités économiques ». Au-delà de ce clin d'œil à la pensée de Max Weber, le colloque et aujourd'hui l'ouvrage prolongent des réflexions largement amorcées dans le cadre de recherches antérieures et menées au Centre nantais de sociologie. Nos travaux s'articulent autour de deux hypothèses majeures construites elles-mêmes sur deux objets principaux: d'une part, les conduites économiques individuelles (et notamment le rapport à l'argent, au crédit, au revenu en général) observées au travers des comportements de populations pour lesquelles la gestion de l'économie n'est pas une fin en soi sont marquées par des valeurs collectives, sociales4 ; d'autre part, la spécificité de la relation marchande et notamment les caractéristiques et les conceptions propres à la relation bancaire observée dans les différentes banques et établissements financiers français ne dépend pas exclusivement des logiques institutionnelles endogènes mais prend
I Sociologue, CENS, Université de Nantes. 2 Sociologue, CENS, Université de Nantes, Université Catholique de l'Ouest. 3 Colloque « Economie et société », Université de Nantes, 3 et 4 décembre 2004. 4 P. Moulévrier, La petite Eglise ou la survivance localisée d'une économie dissidente, maîtrise de sociologie, université de Nantes, 199I et P. Moulévrier, La « Petite Eglise» : une église laïcisée, Actes du colloque Liberté de culte et laïcité: quelles marges d'action pour les collectivités territoriales ?, CERPEE, Université de Nantes, décembre 2005. P. Moulévrier, Relations sociales et conduites économiques des paysans du Burundi, mémoire de DEA, Université de Nantes, 1993. 11

tout son sens - social - au regard des enjeux liés aux transformations de l'espace bancaire5. L'analyse des comportements économiques de populations a priori aussi distinctes que celle de la communauté dite de « la Petite Eglise» dans l'Ouest de la France que celle des paysans barundi du sud du Burundi en Afrique de l'Est a conduit à interroger les fondements sociaux de l'acte économique. En effet, ces groupes en tant qu'ils sont observés sur des espaces sociaux totaux (le territoire rural local comme lieu de vie, de production, de culte, etc.) donnent à saisir d'emblée une action économique encastrée dans des systèmes concrets de rapportssociaux6. Alors que l'examen sociologique de ces populations en tant qu'elles sont d'une part et sous de nombreux aspects étrangères socialement à celui qui les observe et d'autre part éloignées en termes de dispositions et de pratiques d'une autonomisation possible de l'économie, constitue à la fois la force et la faiblesse de l'objet. Cette distance à l'objet peut se retrouver dans des terrains moins éloignés comme ceux de l'insertion par l'économique où d'emblée la notion de valeur et en particulier de valeur du travail se trouve interrogée, notamment lorsqu'on la pense en dehors du cadre de l'économie dominante7. Très vite, poser la question du social dans l'économie ne peut se limiter aux terrains où l'action économique est à reconstruire comme « chose à voir» et où le social est fait d'un tout mêlé et par le fait extraordinairement visible. La banque, et plus précisément la relation bancaire entre le banquier et le client, construit comme objet sociologique, répond à cette nécessité de montrer que le social serait aussi à l' œuvre là où on ne l'attend pas, notamment dans une entreprise financière comme la banque. Au regard des travaux déjà réalisés, il convient alors de rompre avec certaines perspectives économiques qui font des règles marchandes des lois dominantes. Prendre cette distance revenait à poser la banque comme nouvel objet - sociologique -, par ailleurs peu investi par les sciences sociales. Le Crédit Mutuel, banque coopérative et mutualiste française, sera le premier terrain d'investigation. En tant que banque mais plus encore en tant qu'institution financière historiquement fondée sur des références à la fois religieuses et morales recodées aujourd'hui dans son identité mutualiste, voire socio-éducative, le Crédit Mutuel permettra encore une fois en tant qu'objet
5 P.

Moulévrier,L'Etat de grâce. Examen du Crédit Mutuel comme contributionà la définition

française de l' « économie sociale », thèse de doctorat, Université de Nantes, 1999 ; P. Moulévrier, Le mutualisme bancaire. Le Crédit Mutuel de l'Eglise au marché, PUR, 2002. 6 K. Polanyi, La grande transformation: aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983. 7 G. Lazuech, « Sortir du chômage, retrouver un emploi ». Ethnosociologie d'une entreprise d'insertion, Paris, Editions l'Harmattan, 2005. 12

reconstruit de ne pas réduire l'approche sociologique aux seuls confins du social. En effet, même s'il est précieux de comprendre les logiques économiques au regard de ceux qu'elles excluent, la banque au regard de ceux qu'elle rejette, il eut été trop simple de ne voir dans cette banque coopérative que sa dimension mutualiste, de n'interroger la dimension ici solidaire, ici et ailleurs plus largement morale, uniquement là où elle est revendiquée8. Enfin, l'examen des pratiques économiques du quotidien des personnes les plus démunies - économiquement et socialement - a révélé un ensemble complexe de comportements économiques, d'usages de la monnaie et des stratégies élaborées de construction des échanges. Pour les plus pauvres, trop souvent et trop rapidement envisagés comme des exclus, le rapport à l'économie doit être entendue comme forme distinctive d'organisation économique, dont certaines des caractéristiques ne sont pas d'être moins mais d'être autres. Ainsi, nous sommes amenés à ré-interroger les formes de rationalité spécifiques, qui tout en étant la rationalité du pauvre, n'est pas nécessairement une rationalité plus pauvre; qui tout en n'étant pas la rationalité du marchand, n'en reste pas moins une rationalité marchande9. Dans le prolongement de ces travaux, cet ouvrage collectif accorde le primat à l'exploration de terrains diversifiés et à l'observation des faits économiques à des échelles variables (groupes restreints, professions, institutions, sociétés), qui dans leurs analyses et leurs confrontations ont pour objectif principal une compréhension affinée du monde social et moins sans doute la perspective d'une réflexion théorique sur les contours « renouvelés» de la sociologie économique. Ainsi, les contributions, relatives à la question des relations que la sociologie peut établir entre les conduites économiques et les autres faits sociaux, sont riches d'enseignement et de perspectives. Parmi les enseignements, on retiendra tout d'abord la vitalité d'une spécialité disciplinaire qui attire vers elle, depuis une petite quinzaine d'années, des chercheurs
8 Le Crédit Mutuel, banque mutualiste, occupe une place singulière dans le champ économique en tant qu'institution dite et revendiquée d'économie sociale. Pour autant on ne peut comprendre la complexité de la relation bancaire que les agents (salariés, élus et clients) mettent en œuvre si on considère l'économie sociale comme un champ autonome, comme économie alternative à l'économie libérale. 9 G. Lazuech, P. Moulévrier, Exclusion monétaire et usages sociaux de l'argent, Rapport CENS / MSH Ange Guépin, Université de Nantes, Janvier 2004. G. Lazuech, P. Moulévrier, « L'exclusion monétaire: les conduites économiques des populations économiquement marginales», in G. Gloukouviezoff (sous la dir. De), Exclusion et liens financiers, Paris, Economica, 2005. 13

d'horizons très différents: économistes, sociologues et anthropologues. La totalité des contributeurs au colloque ont développé leur exposé autour d'un terrain précis, ce qui montre que l'étude des conduites économiques réelles suppose qu'elles soient systématiquement contextualisées. L'introduction du temps et de l'espace dans la réflexion, non comme des variables exogènes perturbatrices à la construction théorique des pratiques économiques mais comme variables endogènes participant activement à l'existence du fait économique, est également l'un des enseignements majeurs du colloque, dans le sens qu'elle dénote d'un habitus scientifique collectif qui réunit l'ensemble des participants en une communauté minimale de pensée. La sociologie économique ne peut être réduite, chacun s'accorde sur ce point, à n'être qu'une position critique de la pensée économique dominante, fut-elle savante, elle doit également apporter une contribution à la compréhension des faits et des pratiques économiques et cet apport ne doit être ni anecdotique, ni incantatoire. Depuis les fondateurs de la discipline, la sociologie est puissante lorsqu'elle permet de comprendre le sens que donnent les agents à leurs actions qu'elles soient économiques ou autres. Si l'économie n'est pas une science compréhensive par tradition, elle est une science performative qui tend à dire ce qui devrait être, la sociologie essaie, pour sa part, de comprendre ce qui est. Chacun des textes présentés dans ce volume constitue une contribution, apparemment modeste, mais collectivement très ambitieuse à la construction d'une sociologie des conduites économiques qui indique, partant de terrains singuliers, ce qu'il en est vraiment de ces conduites. Il ne s'agit pas, dans cette introduction, de faire la synthèse de tous ce qui a été écrit dans l'ouvrage mais, plus modestement, de dégager les lignes de force qui nous semblent pouvoir constituer l'une des perspectives possible

ouverte à la recherche en sociologieéconomique.

.

La première, sûrement la plus évidente, a trait à la rationalité économique. La plupart des communications qui ont abordé ce point se sont gardées de traiter de la rationalité comme d'une «chose» abstraite mais, au contraire, se sont attachées à bien situer à chaque fois des types de rationalité par rapport à des espaces économiques concrets dans lesquels ceux-ci se manifestent. La seconde ligne de force est, bien entendu, de considérer que les conduites économiques des agents singuliers relèvent d'apprentissages sociaux divers. Ceux qui remontent aux socialisations familiales sont particulièrement puissants et structurants dans le domaine des valeurs ce que révèle, en particulier, l'analyse des usages sociaux de l'argent. D'autres apprentissages interviennent également dont ceux, multiples et parfois contradictoires, produits par les effets de la socialisation professionnelle. De tout cela, il s'ensuit l'idée 14

d'ajustements divers et inégalement aboutis entre certaines institutions économiques, voire certains sous-espaces de l'économie, et les agents sociaux pris dans leurs façons singulières de faire vivre leurs dispositions économiques. Dans le prolongement de cette remarque, l'étude sociologique de certaines professions (les vendeurs, les agents de change, les commissaires-priseurs, les chargés de clientèle, etc.), apparaît centrale lorsque l'on s'intéresse de façon précise à la construction sociale des marchés et à leur mode interne de régulation. Une troisième ligne de force a trait aux relations que les marchés concrets tissent avec l'Etat et les pouvoirs publics en général. Depuis longtemps des sociologues ont montré que l'Etat était, a minima, le troisième agent du marché à travers la réglementation, la politique du crédit, le droit du travail, l'ensemble des politiques publiques, etc. autant de dispositifs qui ont pour effet, à leur manière, de faire le(s) marché(s). L'introduction de l'Etat dans le fonctionnement des marchés réels permet de rendre compte également de luttes économiques qui ne se situent pas toujours exclusivement sur le terrain stricto sensu de l'économie mais qui sont aussi des luttes politiques - au sens large du terme - que mettent en évidence des types de rationalités, de valeurs, de croyances et d'intérêts parfois divergents. Comme quatrième ligne de force, on soulignera que différentes communications invitent à considérer que le champ de la sociologie économique dépasse le cadre strict que lui a donné la science économique à travers certaines de ses définitions canoniques. Les pratiques économiques du quotidien, qui demandent arbitrage et calcul, les diverses formes de marché, dans lesquelles la part du don ou de la gratuité n'est pas absente, l'enracinement des croyances au cœur même d'enjeux économiques fondamentaux, tendent à montrer que le fait économique, sous ses différentes formes, revêt dans certains cas les aspects du fait social total dans un sens plus étendu encore que ne le suggère la notion habituelle d'encastrement. Dès lors, la sociologie économique se donne aussi pour objet l'étude des discours qui tendent à participer à la construction symbolique des espaces économiques et qui, pour une part, servent de dispositif de justification à l'action économique. Les textes qui sont ici présentés ont, dans leur diversité, la même volonté de participer à l'élaboration d'un savoir savant sur les conduites économiques qui, comme l'écrit Frédéric Lebaron, « les constitue comme des. objets sociologiques ordinaires ».

15

Première partie

Les pratiques

économiques

du quotidien

Les pratiques économiques du quotidien
Gilles Lazuech I
Débuter le colloque « Economie et Société » par un thème portant sur les pratiques économiques du quotidien correspond à la volonté des organisateurs d'inclure les actes économiques les plus anodins au sein du champ de réflexion, d'étude et d'analyse de la sociologie économique ou, comme nous le préférons, d'une analyse sociologique des faits, des actes et des agents qui font l'économie. S'il s'agit d'affirmer que la sociologie, à l'instar de l'économie, se donne aussi pour objet de comprendre des actes économiques qui se produisent ou qui sont produits au niveau des acteurs, c'est-à-dire de l'individu lui-même, cette ambition ne peut aboutir sans que ne soient pris en compte des acteurs réels, soit des personnes prises dans des champs sociaux et des histoires biographiques qui, en partie, les déterminent et qui déterminent, en partie également, leurs actions. Ce point de vue théorique conduit à une double mise à distance. La première, avec toutes les approches du social par trop individualistes inspirées ou dérivées de la théorie de l'homo economicus. Que ce soit dans la version archimédienne de la Théorie de l'Equilibre Général, dans celle des anticipations rationnelles de la Nouvelle Economie Classique, ou dans celle du stratège omniscient de la théorie des choix beckerienne. De façon générale, toutes les théories qui postulent une forme unique et désincarnée de rationalité pour des agents, transformés pour les besoins de l'analyse en agents économiques, sont de peu de secours dans la compréhension d'une véritable praxis économique. Même le fait d'avancer, par exemple, comme le fait Herbert Simon, que les individus ne sont dotés que d'une rationalité limitée ou séquentielle n'offre qu'une faible avancée théorique tant que n'aura pas été précisé ce qui, concrètement, limite la rationalité de tel ou tel agent ou de tel ou tel groupe d'agents. Il n'y a de rationalité effective et opérante que dans les espaces concrets dans lesquels cette rationalité s'exprime. Ce n'est qu'à partir de la compréhension fine des espaces réels de l'économie dans lesquels des agents réels agissent, qu'un type de rationalité, soit un type de rapport à l'économie, peut être jugé limité ou, tout du moins, davantage que d'autres types qui semblent plus ajustés à ces espaces. Un des apports de la sociologie est peut-être de déconstruire certaines des préconstructions scientifiques qui s'apparentent au bon sens, voire au sens commun et qui, parfois, guident le
I Sociologue, CENS, Université de Nantes.

19

scientifique de la construction de l'objet à l'exposition des résultats de la recherche. La rationalité limitée dont les agents seraient nécèssairement dotés masque peut-être également les limites que se donne le chercheur dans

l'explication de comportements -'- économiques- apparemment irrationnels (au
sens de Pareto). Une fois admise l'idée, pour le sociologue, qu'une mise à distance de la façon d'envisager les faits et les agents économiques est souvent nécessaire, il est souhaitable également qu'il prenne de la distance dans la façon dont il doit rendre compte des pratiques économiques dans leurs diversités sociales. Lorsque avec Pascale Moulévrie~ nous avons entrepris de faire nos enquêtes sur les usages (et représentations) de l'argent dans des milieux sociaux ou l'argent ne va pas de soi, où il fait défaut par son insuffisance, le risque aurait été de ne penser les actes économiques que sous le mode de la contrainte, du manque, voire, au mieux, de la rationalité du pauvre, qui ne pouvait être qu'une pauvre rationalité (adaptative, mais jamais inventive). Pour contourner le risque d'ethnocentrisme économique lié aux représentations dominantes et légitimes de ce que devrait être une saine (normale) gestion de l'économie domestique, il aura fallu resituer les pratiques économiques observées au sein de l'ensemble des pratiques du quotidien et des espaces dans lesquelles elles prenaient sens. Ainsi, alors que du point de vue du banquier, de son habitus professionnel, celui qui fait systématiquement usage de la monnaie fiduciaire est un client atypique (le mode le plus encouragé, car le plus économique pour les banques étant l'usage de la carte bancaire) du point de vue du «pauvre» l'usage de la monnaie fiduciaire devient une pratique particulièrement rationnelle (et pas uniquement raisonnable) de gestion des. ressources: pratique des enveloppes, évaluation de façon instantanée de la ressource disponible, stratégies diverses (comme la multitude des petits arbitrages familiaux) pour retenir un argent certes liquide mais pas dématérialisé comme dans le cas de la carte ou du chèque bancaire. Dès lors, là où certains ne voient que des archaïsmes, l'impossibilité qu'aurait des agents à s'adapter aux formes les plus modernes de circulation monétaire, l'incapacité qui serait la leur à faire ou à tenir des comptes, la sociologie peut avancer au contraire que l'économie des pauvres n'est pas, loin s'en faut, l'économie la plus pauvre, la moins inventive, ou la moins astucieuse3.
2 G. Lazuechet P.

Moulevrier,Exclusion monétaireet usages sociaux de l'argent, Universitéde

Nantes, Centre nantais de sociologie, Maison des sciences de l'Homme Ange Guépin, Janvier 2004. 3 Par exemple les capacités d'arbitrage entre certaines factures (EDF, loyer, cantine des enfants) selon le degré de sanction encouru montre que les plus démunis savent, comme les plus riches, jouer avec le temps, élaborer des calculs et mesurer la part du risque. 20

L'étude des pratiques économiques du quotidien permet également de révéler toutes sortes de tensions qui traversent l'agent réel dans son univers économique réel. Toutes les formes de rationalités individuelles, même les plus ancrées sous la forme d'un habitus, se trouvent constamment, ou presque, confrontées à d'autres types de rationalité ou d'habitus, comme ceux des vendeurs par exemple. C'est dans la rencontre entre des agents objectivement différents que se jouent beaucoup des pratiques économiques les plus ordinaires. À ces occasions, on prend conscience que l'économie du quotidien peut également être un champ de force, voire. de lutte, entre des types de rationalité parfaitement cohérents mais contradictoires à certains moments de l'existence sociale. Ainsi les situations extrêmes de surendettement ou d'interdits bancaires qui touchent certains des agents que nous avons rencontrés sont le produit d'une configuration à trois « acteurs» dont l'issue n'est jamais totalement écrite par avance: celle de la société d'échange monétarisé, qui pousse à la logique de la consommation, celle de la banque, qui émet des règles de gestion des comptes qui parfois peuvent être drastiques, celle des gens modestes, dont les capacités à l'arbitrage, au calcul à l' auto~contrainte sont parfois mis à défaut par l'envie de se faire plaisir. Les trois communications qui ont été présentées constituent, chacune à leur manière, une variation possible à l'occasion de laquelle ce qui a été désigné par pratiques économiques du quotidien se trouve mis en scène. Georges Gloukoviezoff nous propose d'envisager le cas particulier des exclus bancaires qui, selon lui, constituent une part importante des «exclus de l'intérieur ». Après avoir définit la relation bancaire comme une relation de service dans laquelle sont mises en scène certaines des qualités sociales réelles ou supposées - des protagonistes, Georges Gloukoviezoff s'attache à montrer pour quelles raisons cette relation devient impossible pour des clients à faibles compétences économiques (pensées ici par rapport aux compétences supposées d'un client « normal ») et présentant, aux yeux du banquier, certains stigmates sociaux (chômage, invalidité, isolement, etc.). La relation de confiance qui normalement devrait présider à toute relation commerciale se transforme de part et d'autre en relation de défiance, chacun des protagonistes craignant d'être trompé, manipulé ou abusé par l'autre. Par conséquent la relation bancaire ne semble pouvoir s'établir que lorsque les espaces sociaux des clients et des banquiers, qui circonscrivent aussi des espaces de la pratique économique, se rejoignent ou, du moins, trouvent un terrain d'entente dans ce que l'auteur du texte appelle un «espace de copilotage» entre le banquier et son client. Espace dans lequel s'expriment et se mettent en correspondance des 21

formes de rationalités économiques et de pratiques sinon convergentes du moins compréhensives. Le texte de Julien Bret sur les travailleurs non arabes au Liban nous renseigne sur la façon dont est étroitement associé un projet de migration professionnelle avec l'unité économique, culturelle et affective dans laquelle cette migration prend sens, ici l'unité domestique. Dans le prolongement des travaux d' Abdelmalek Sayad4, l'auteur montre la diversité des modes d'immigration. Celui qui est étudié par Julien Bret correspond à une migration temporaire liée aux impératifs de survie économique de la famille. Les mères de familles d'Asie du Sud-Est ou d'Afrique Noire qui viennent au Liban chercher un emploi de domestique ne le font ni dans un projet d'intégration dans le pays d'accueil ni dans un projet de carrière professionnelle. Il s'agit de l'immigration du pauvre, celle qui sert objectivement à soutenir les membres de la famille qui sont restés sur place. Localement tout semble fait pour profiter de ce mode d'immigration qui offre une configuration proche de ce que les économistes désignent « l'effet d'aubaine », à savoir que tout est ici réuni pour imposer à ces femmes des conditions d'emploi et de séjour qui rappellent les conditions de l'esclavage contractuel. Le régime des tutelles présenté par Richard Gaillard nous conduit à nous poser la question de la normalité, au sens d'Emile Durkheim, lorsqu'il s'agit d'argent et de gestion de l'argent. Il y a bien, à travers l'exemple de la mise sous tutelle, quelque chose qui a à voir avec l'étymologie du mot économie, à savoir la «science» ou « l'organisation» de la «maison»5. La mise sous tutelle consacrerait, du point de vue du droit, l'incapacité reconnue pour une personne à la saine et raisonnable gestion de ses ressources monétaires. Mais, la contribution de Richard Gaillard offre un second intérêt du point de vue de la compréhension d'une normalité sociale des pratiques économiques du quotidien puisqu'en matière de gestion des revenus et du patrimoine, le tuteur doit agir en «bon père de famille ». Le «bon père de famille », personnage qui fait référence, du moins pour le législateur, représenterait une sorte d'idéal de l'acteur économique fait de tempérance, de prévoyance et d'épargne. C'est parce que le tuteur est «un bon père de

4

5 Le mot économie renvoie à deux termes grecs: oïkos, qui signifie maison, milieu, environnement et nomos, que l'on peut traduire par loi, ordre, organisation.

A. Sayad,La double absence,Paris, Seuil, 1999.

22

famille» qu'il a autorité sur sa tutelle, qu'il peut exercer sur lui et à travers l'argent, une relation pédagogique, voire thérapeutique.

23

Clients modestes et services bancaires: « les exclus de l'intérieur»
Georges Gloukoviezofft

Introduction Ce titre emprunté à l'analyse que font Pierre Bourdieu et Patrick Champagne des difficultés rencontrées par l'Ecole pour s'adresser avec succès à tous, s'applique avec particulièrement de pertinence au problème de l'exclusion bancaire. À l'instar du monde de l'éducation, le secteur bancaire est également confronté au couple massification - démocratisation. Si aujourd'hui l'immense majorité de la population française a au moins un accès minimal aux services bancaires (massification), tous les clients ne bénéficient pas d'une prestation de service adaptée à leurs besoins spécifiques (démocratisation). C'est là le cœur du processus d'exclusion bancaire. Si l'on dépasse la définition restrictive de l'exclusion bancaire - une simple absence de compte - pour considérer ce phénomène plus largement comme une inadéquation entre l'offre bancaire et les besoins d'une partie de la clientèle caractérisée par une situation socioéconomique souvent précaire, il apparaît que la qualité de la relation bancaire est au cœur de ce phénomène. En effet, elle est déterminante pour éviter que des situations financières relativement banales ne dégénèrent en exclusion bancaire puis en exclusion sociale, faute de compréhension entre partenaires. C'est là l'hypothèse centrale de cette contribution. L'objectif est donc ici d'analyser les raisons pour lesquelles la qualité de la relation bancaire établie avec la clientèle modeste n'est pas toujours suffisante pour répondre à ses besoins spécifiques. C'est à partir de la grille de lecture que constitue la relation de service que nous nous proposons donc d'analyser la relation bancaire. En effet, c'est par la prise en compte des différentes interactions sociales entre client et banquier mais également en considérant les effets des contextes socioéconomiques et institutionnels (par exemple, la situation de précarité que peut rencontrer le client ou bien le fait pour le banquier d'être salarié d'un réseau bancaire qui possède son histoire et son organisation propre) que l'on peut saisir pour quelles raisons la prestation de service bancaire ne parvient pas
I Economiste, Centre Walras, Université de Lyon 2 Centre Walras - ISH, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon georges.gloukoviezoff@ish-Iyon.cnrs.fr 25

à être suffisamment adaptée aux besoins d'une partie de la clientèle et engendre ainsi des exclus de l'intérieur. Qu'est-ce qu'une relation de service? Les relations de service se développent le plus souvent à l'occasion de prestations de service qui correspondent au fait qu'une « organisation A, qui possède ou contrôle une capacité technique et humaine (on parlera alors de competence dans ce cas), vend (ou propose à titre gratuit, s'il s'agit de services non marchands) à un agent économique B le droit d'usage de cette capacité et de ces compétences pour une certaine période, pour produire des effets utiles sur l'agent B lui-même, ou sur des biens C qu'il possède ou dont il a la 2 responsabilité. [...] }}. Appliquée au secteur bancaire, cette définition prend la forme suivante: la banque (organisation A) propose à ses clients (agent économique B) une prestation de service dont l'objectif est de leur permettre la gestion de leur budget (réalité C). En d'autres termes, le résultat des prestations de service bancaires est de permettre la conservation de ses ressources, de les utiliser pour effectuer des dépenses, d'anticiper ou de financer des projets, et de prévenir ou affronter les risques de l'existence. Les moyens qui permettent d'atteindre ce résultat sont les services suivants: les différents types de comptes, de moyens de paiement scripturaux, de produits d'épargne et de crédit (capacité technique); mais aussi et surtout, l'information et les conseils délivrés au client par le banquier3 (compétences). C'est à l'occasion des interactions entre B et A, ou plus précisément entre le client B et le salarié de l'organisation A, que peuvent se développer les relations de service. Jean Gadrey les définit de la manière suivante: « Les relations de service sont des interactions (relations entre acteurs humains telles que l'action des uns influe ou vise à influer sur le comportement des autres), qui se déroulent à propos de prestations de services, entre agents prestataires et agents utilisateurs4. Elles ne se limitent pas aux moments forts que constituent souvent les épisodes de face-à-face, de discussion directe. Elles peuvent dans certains cas exister et être étudiées en tant que relations durables }}5.
J. Gadrey, 2003, Socio-économie des services, Collection: Repères, Paris: La Découverte. 3 Selon les articles 1135 et 1147 du Code Civil, les banquiers sont soumis à une obligation de conseil et d'information. 4 D'autres relations se nouent ou se déroulent quotidiennement dans le cadre de la fourniture de services: entre clients, entre prestataires, entre les précédents et certains tiers, avec des organismes de régulation, etc. On ne les fait pas entrer dans cette définition, sans pour autant nier leur importance dans l'analyse du fonctionnement et des effets des services. sJ. Gadrey, 1994b, « Les relations de service et l'analyse du travail des agents », Sociologie du travail, n03, Paris: Dunod, pp. 381-389. 26
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L'élément essentiel de cette définition est que le client n'est pas un consommateur passif mais qu'il est acteur de la relation de service. Sa participation dans la définition et la production du service est indispensable pour permettre sa personnalisation, c'est-à-dire pour qu'il corresponde à ses besoins spécifiques (ce qui n'empêche pas que cette personnalisation s'appuie sur des outils ou produits eux-mêmes standardisés). La prise en compte de cette participation impose donc de considérer comme éléments essentiels de la production du service la double dimension technique et civile de la relation. Cependant cette participation du client n'est pas toujours de la même intensité. Elle peut varier en fonction du besoin de personnalisation et de la capacité des parties à se faire entendre. Dans ce second cas, c'est la qualité de la relation de service qui est en jeu. La participation du client se développe selon trois modalités6 : Les interactions opérationnelles: Il s'agit de la « coproduction au sens de division technique du travail entre les protagonistes »7. Le client participe à la réalisation technique de la prestation de service soit en collaborant avec le prestataire, soit en réalisant en self-service une partie des opérations (par exemple grâce à des automates). Les échanges d'informations instrumentales ou contractuelles: «Selon la deuxième modalité (qui peut être simultanée de la première), prestataires et clients échangent des informations techniques jugées instrumentalement utiles à l'accomplissement des tâches précédentes. Une modalité voisine est l'échange d'informations « contractuelles », portant sur les tarifs, les conditions, les engagements réciproques» 8. Les relations sociales de contrôle et de régulation de l'action: Il s'agit des relations au cours desquelles les acteurs humains (clients et banquiers) tentent d'influer sur le comportement de l'autre de manière à obtenir une prestation conforme à leurs attentes. Il est donc question de négociation de la finalité de la prestation et de ses modalités de réalisation et de vérification. Ce copilotage dépend de l'asymétrie d'information et de pouvoir respective. De ces trois modalités de participation du client, seule la dernière est véritablement le propre de la relation de service. Ainsi, retirer un billet de train par le biais d'un automate est une interaction opérationnelle, mais il ne s'agit en rien d'une relation de service. Aucune forme de relation sociale de contrôle et de régulation de l'action n'est mise en œuvre. Il n'y a pas de copilotage. Le
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J. Gadrey, 1994a, « Les relations de service dans le secteur marchand» in. : De Bandt J., Gadrey

J., Relations de services, marchés de services, Paris: CNRS éditions, pp.23-41. J. Gadrey, 1996, Services: la productivité en question, Paris: Oesc1ée de Brouwer. 7 J. Gadrey, 1996, op. cit. 8 J. Gadrey, 1996, op. cit.

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choix se fait parmi un éventail de possibilités prédéfinies qui ne sont pas adaptées aux besoins spécifiques du client. C'est une prestation de service sans relation de service, laquelle « se forme chaque fois qu'un client - utilisateur a un besoin spécifique nécessitant une prestation particulière pour pouvoir être satisfaite »9. Deux éléments sont encore à préciser car ils sont essentiels à la réalisation de la relation de service mais n'ont pas été clairement mis en lumière. Le premier est le rôle essentiel de la confiance. En effet, elle est un élément indispensable pour que s'établisse une relation de service de qualité car elle favorise les échanges d'information et le copilotage. Mais en dépit de cet aspect fonctionnaliste, elle ne se décrète pas. Elle résulte d'un ensemble de facteurs à la fois internes et externes à la stricte prestation de service. Cela s'explique par le fait que la relation de service est par essence une relation sociale. Elle subit donc de multiples influences car elle « se déroule dans le cadre d'une certaine distribution des rôles ou responsabilités, de jeux d'influence et de pouvoir, de pratiques langagières et rituelles, et d'échanges affectifs ))10. C'est là qu'intervient le deuxième élément: la relation de service est socialement situéell. En effet, banquiers et clients ne sont pas des entités économiques coupées de toute réalité sociale. Ce sont des personnes qui prennent place dans des contextes institutionnels, économiques et sociaux particuliers. L'étude de la relation de service ne peut donc se limiter à la stricte interaction entre le banquier et le clientl2. Il est nécessaire d'élargir le champ d'analyse notamment aux relations entre client et l'institution bancaire et entre le banquier et son employeur, pour comprendre quelles sont leurs attentes et leurs contraintes réciproques que la. relation de service est censée permettre de concilier.

9L. Reboud, 2001, «La relation de service: un concept en péril de banalisation? », économies et Sociétés, Série« économie et Gestion des Services », n03, 6/2001, pp.893-914.
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Il D. Courpasson, 1995 « éléments pour une sociologie de la relation commerciale. Les paradoxes de la modernisation dans la banque », Sociologie du Travail, n° I, Paris: Dunod, pp.I-24. 12Sur la question des éléments qui influent sur le déroulement de la relation de service et qu'il est nécessaire ou non de prendre en compte pour l'étudier voir notamment Weller, 1998, May, 2001, et L. Reboud, 200 I May N., 2001, «Production des services et relation de service: les limites d'un cadre analytiques», économie et Sociétés, Série «économie et Gestion des Services », EGS n03, 6/2001, pp..943-972. J-M. Weller, 1998, «La modernisation des services publics par l'usager: une revue de littérature (1986-1996) », Sociologie du travail, n03, pp. 365-392. Reboud, 2001, op. cit. 28

J. GOOrey, 1994a, op. cit.

La relation bancaire est-elle toujours une relation de service? Tel que nous l'avons défini, le résultat de la prestation de service bancaire (la gestion du budget) suppose de définir un intérêt commun entre le banquier et le client dans le cadre de la gestion du budget de ce dernierl3. Cette «construction sociale» n'est possible que par la coproduction, l'échange d'informations et surtout le copilotage. La relation bancaire est donc sans aucun doute une relation de servicel4. Si cela paraît relativement évident pour les clients aisés, est-ce véritablement le cas pour tous? Les relations de service sont toujours des relations de pouvoir et une répartition équilibrée de ce pouvoir est plus sûrement l'exception que la règle. Si l'on considère les pratiques des banques et celles des clients aux ressources modestes, la relation bancaire en est une illustration criante. Les établissements bancaires sont soumis à des contraintes de rentabilité et à des normes prudentielles. Ils cherchent donc à gérer au moindre coût et moindre risque les relations qu'ils établissent avec chacun de leurs clients. La tendance à l' œuvre au sein du secteur bancaire est celle du « sur-mesure de masse »15. Les clients sont regroupés en segments en fonction de leurs caractéristiques socioéconomiques et chacun de ces segments se voit proposer une offre type adaptée à ses besoins. Cela permet de réduire les coûts car seuls les segments jugés commercialement intéressants ont accès à une relation plus personnalisée notamment par le biais d'un chargé de clientèle attitré. Cette méthode présente l'avantage d'être économique et de limiter le risque pour l'établissement bancaire car elle est basée sur une évaluation statistiquel6. Cette évolution se traduit par une dépersonnalisation très forte de la relation bancaire concernant la clientèle modeste et par le développement dê pratiques de rentabilisation (vente de package, obligation implicite de souscrire

à des produits d'épargne bloquée pour avoir accès à d'autres services,etc.) et de .
refus de négociation (en cas d'incident les frais ne sont pas négociables contrairement à des clients plus fortunés, etc.)17. De leur côté, les clients aux ressources modestes font face à une double contrainte: d'une part, ils sont souvent confrontés à la faiblesse de leurs
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D. Courpasson,
J. Gadrey, 1994b,

1995 op. ci!.
op. cit.

A. Bressand, K. Nicolaïdis, 1988, « Les services au cœur de l'économie relationnelle », Revue d'économie industrielle, n043, numéro spécial: le dynamisme des services aux entreprises, le' trimestre, pp.179-196. 16La réforme Bâle II est un pas supplémentaire dans ce sens en rendant systématique le calcul du risque client quelque soit le type de services sollicités. 17 G. GIoukoviezoff, M. Monrose, 2004, «Accès et utilisation des services bancaires par les allocataires de minima sociaux », études et résultats, n0351, Paris: Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (OREES). 29

ressources et surtout à leur instabilité (souvent due à un accident de la vie), et d'autre part, ils maîtrisent souvent malle fonctionnement du système bancairel8. Leurs décisions sont donc affectées par ces éléments. Cependant, qu'ils décident de renoncer au crédit ou au chéquier (autoexclusion), ou qu'ils préfèrent ne pas avertir leur banquier de leurs difficultés financières (mise en retrait de la relation) et qu'ils se tournent vers les établissements de crédit spécialisés, cela s'explique très souvent par la connaissance qu'ils ont des pratiques bancaires. En effet, sachant ou croyant savoir qu'ils ne représentent pas une clientèle intéressante, ils craignent que leur banquier fasse prévaloir ses intérêts (c'est-à-dire ceux de la banque) sur les leurs et tirent ainsi parti des informations qu'ils pourraient lui donner. C'est donc pour ne pas se voir retirer leur chéquier qu'ils ne feront pas savoir qu'ils sont au chômage et qu'ils rechercheront d'autres sources de financement, mais c'est également parce qu'ils n'ont pas ou plus confiance dans les pratiques des établissements bancaires qu'ils préfèreront renoncer à certains services plutôt que de risquer de supporter le coût d'un incident, et ce, en dépit des conséquences sociales de ce renoncement. La clientèle modeste apparaît donc quasiment dépourvue de pouvoir de négociation dans la mesure où elle est considérée comme trop coûteuse et trop risquée par les établissements bancaires pour être commercialement intéressante. Face à un tel constat, on est en droit de douter de la réalité de la relation de service. En dépit de cela, il nous semble tout de même possible d'affirmer que, même dans les situations les plus extrêmes, les clients conservent une possibilité de négociation qui n'est pas marginale. Plusieurs raisons à cela: La première tient à la nature même de la prestation de service bancaire. En effet, en mettant à disposition de ces clients des services bancaires, la banque prend le risque de perdre de l'argent de par l'usage que pourra éventuellement en faire le client. Y compris pour quelqu'un ne disposant que d'un compte bancaire, il est possible de mettre en place des prélèvements automatiques qui engendreront un découvert si le compte n'est pas suffisamment abondé. Pour faire face. à ce risque, les établissements bancaires sont donc obligés de prendre en compte, même faiblement, les attentes de leurs clients. La seule alternative à cette prise en compte est la rupture de la relation bancaire. Dès lors, tant que la relation
18Par exemple, seulement 20% des allocataires de minima sociaux ont connaissance du droit au compte et 9% savent qu'i! permet de bénéficier du service bancaire de base (G. Gloukoviezoff et M. Monrose, 2004). 30

est maintenue, il existe toujours un espace pour que se développe le copilotage. À cet élément essentiel, il est nécessaire d'ajouter que la relation telle qu'elle s'établit concrètement entre les clients et les banquiers engendre un certain nombre de conséquences (interconnaissance, etc.) qui favorisent encore les possibilités de copilotage. En effet, la relation bancaire est une relation sociale et elle suppose que le banquier arbitre entre la demande ou les besoins de « son» client et les attentes de sa hiérarchie. Il apparaît ainsi dans les réseaux mutualistes ou à La Poste que les salariés sont souvent plus enclins à développer une relation où le client dispose d'une marge d'expression même si celle-ci est limitée. En effet, il s'agit le plus souvent de relation de nature paternaliste même si des exceptions existentl9. Enfin, ces mêmes réseaux mutualistes ou postaux qui accueillent traditionnellement cette clientèle sont «obligés» (à moins de s'en séparer) de considérer ses besoins car elle représente collectivement une part importante de leur clientèle. Ils ne peuvent donc l'ignorer au risque de surcoûts considérables (problèmes d'impayés, fréquentation accrue des guichets, etclo. La relation bancaire est donc bien une relation de service mais sa qualité varie fortement. C'est la mauvaise qualité de la relation qui est cause d'exclusion bancaire. En effet, les établissements bancaires méconnaissent les besoins des clients aux ressources modestes et adoptent le plus souvent des pratiques d'évitement ou de rentabilisation de ces clients pour minimiser leurs risques et leurs coûts. En retour, la clientèle modeste fait le choix de comportements (auto-exclusion ou mise en retrait de la relation) qui conduisent le plus souvent à l'aggravation de sa situation. Ces difficultés justifient ainsi a posteriori les pratiques des banquiers qui les provoquent en grande partie. Conclusion Ces choix sources d'exclusion bancaire s'expliquent par une méconnaissance et une méfiance réciproques, deux éléments sur lesquels la qualité de la relation de service influe directement. Seule une relation de service de qualité peut permettre de développer une prestation de service bancaire adaptée aux besoins de la clientèle modeste. En effet, une offre dédiée uniforme ne saurait convenir dans la mesure où une personne en situation de grande
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S. Ebenneyer, M. Clément, M. Sévin, 2003, étude sur l'exclusion bancaire et financière des

ménages en dijJiculté, Rapport pour l'Observatoire Nationale de la Pauvreté et de l'Exclusion sociale et la Caisse des Dépôts et Consignations, Lyon: Économie et Humanisme. 20 G. Gloukoviezoff, 2003, op. cÎt.

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pauvreté qui ne maîtrise pas l'écrit n'a pas les mêmes besoins qu'un cadre qui se retrouve brusquement au chômage, de même qu'un allocataire de minima sociaux n'est pas confronté aux mêmes difficultés qu'un travailleur pauvre ou précaire. Si toutes ces situations demandent une personnalisation de la prestation, la durée du suivi et l'intensité de cette personnalisation varient fortement. Certaines peuvent trouver une réponse par une modification de la relation bancaire en agence2l, d'autres, nécessitant une action plus conséquente et donc plus coûteuse, supposent par contre de développer un partenariat entre la banque et un dispositif d'accompagnement associatif ou public 22, Différentes voies d'action doivent donc être étudiées en conservant à l'esprit que leur efficacité repose sur le développement et la prise en compte de l'autonomie des personnes, et sur l'absence de coupure entre la relation bancaire établie en agence et celle, complémentaire, qui se développerait au sein de ces structures altematives23. En l'absence de cette prise en compte, il est probable que le secteur bancaire continue de compter parmi ses clients un nombre significatif d'exclus de l'intérieur.

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22 G. Gloukoviezoff, Guérin I., 2003, «La lutte contre l'exclusion dans les banques», Rapport Moral sur l'Argent dans le Monde en 2002, Paris: Montchrestien, pp. 409-418. 23pour plus d'infonnations sur les réponses pouvant être apportées à l'exclusion bancaire voir plus particulièrement la troisième partie de G. Gloukoviezoff (éd.), 2005, Exclusion et liens financiers, Rapport 2004 du Centre Walras, Paris: Economica.

G. Gloukoviezoff,2003,op.cit.

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Marchés du travail et projets migratoires des travailleurs non arabes au Liban
Julien Bree
Introduction: les travailleurs non arabes au Liban
La place du Liban dans la géodynamique des migrations internationales a été longtemps envisagée essentiellement sous l'angle de l'émigration: depuis la fin du 20e siècle, le pays était exportateur de main d'œuvre, et l'on vantait les capacités d'adaptation des Libanais d'outre-mer partis en grandes vagues successives à travers le monde2. S'il est vrai que quatre à cinq fois plus de Libanais vivent en dehors du pays qu'à l'intérieur, le pays n'en reste pas moins un pays d'immigration importante3. Notre travail porte sur une population relativement hétérogène qui constitue la dernière vague en date de migration en direction du Liban; elle est composée de travailleurs sous contrat, circulants, originaires d'Asie et d'Afrique; on compterait ainsi au bas mot quelques 150000 Sri Lankais, 30 000 Philippins, 15 000 Ethiopiens et un nombre comparable mais non évalué de Malgaches4 ; 90% d'entre eux seraient des femmes qui s'inscrivent sur le marché du travail domestique. Les premiers arrivants étaient néanmoins des ouvriers sri lankais et pakistanais, et les premières travailleuses sri lankaises et philippines auraient progressivement remplacé les domestiques arabes pendant la guerre civile (1975-1990). Depuis le début des années 90, on constate une massification et une diversification des entrées: de plus en plus d'hommes et un phénomène de substitution des domestiques asiatiques par des travailleuses venues d'Afrique - Ethiopiennes et Malgaches pour l'essentiel. Les marchés du travail s'en trouvent davantage
I Doctorant en sociologie, Groupe de Recherche sur la socialisation, GRS, Université de Lyon 2, chercheur associé à l'Institut Français du Proche-Orient, IFPO, Beyrouth. 2 A. Hourani et S. Shéhadi, 1992, The Lebanese in the World, Center for Lebanese Studies, Londres. 3 A la veille de la guerre civile, c'est en tout cas 25% de la population libanaise et 45% de celle de Beyrouth qui est étrangère (A. Bourgey et al., 1985, Migrations et changements sociaux dans l'Orient arabe, CERMOC, Beyrouth; Y. Courbage et P. Fargues, 1973, La situation démographique au Liban, Centre de Recherches, Université Libanaise, Beyrouth ). 4 R. Jureidini, N. Moukarbel, 2004, «Female Sri Lankan Domestic Workers in Lebanon: A Case of 'Contract Slevery'? », Journal of Ethnic and Migration Studies, Vol. 30, No.4, July, pp. 581607. 33

segmentés, et des hiérarchies nouvelles apparaissent entre les groupes de migrantes arabes et non arabes sur les secteurs du travail non qualifié. Des études ont insisté sur la vulnérabilité des domestiques au Liban, décrivant leurs conditions de vie en référence à l'esclavage moderne, en l'occurrence l'esclavage contractuel5. Notre perspective est différente: il n'est pas question de nier la vulnérabilité qui est celle des travailleurs non arabes au Liban, mais bien de la décrire dans le cadre d'une sociologie compréhensive de leurs mobilités circulatoires et sur le marché du travail libanais. Nous voulons insister sur le fait que ces travailleurs définissent des projets migratoires dont la réalisation suppose une expérience de travail circulatoire entre le pays d'origine et un, voire plusieurs pays d'accueil; les observations que nous réalisons se situent donc entre trajectoires migratoires et parcours sur le marché du travail, et l'objectif est de clarifier la relation entre ces deux mobilités. Ici, nous voulons montrer que de nombreuses restrictions sont apportées à la mobilité des migrants sur le marché du travail libanais; pour accomplir leur projet migratoire, les migrants doivent ainsi développer des stratégies de contournement ou de détournement des règles, et mobiliser des compétences multiples pour ne pas se laisser enfermer dans les pièges du marché du travail. Les restrictions à la mobilité Les restrictions apportées. à la mobilité des migrants non arabes sur le marché du travail libanais sont de trois ordres, juridique, politique et économique. Sur le plan juridique, l'entrée des travailleurs étrangers sur le marché est régulé par le système de la Kafala (sponsorship) une institution aux origines relativement mal connues importée de l'expérience migratoire des pays du Golfe6; elle exclut certaines catégories du droit classique du travail. Les employeurs qui veulent acheter le travail d'étrangers non arabes font appel aux services d'agences de placement reconnus par l'Etat libanais (environs 150 agences) dont les relais dans les pays d'origine prennent en charge le recrutement; le choix se fait sur catalogue dans le cas des domestiques. Le Kafll (sponsor), qui deviendra l'employeur, s'acquitte des frais de transport ainsi que des taxes de séjour et de travail du migrant, des frais d'agence et d'une caution auprès de l'Etat (1000$) supposée garantir la régularité de la transaction tout au long de la durée du contrat. Ce contrat est .validé par notaire et signé avant l'arrivée du migrant; leur durée est de deux ou trois ans. La rupture de contrat est interdite, ainsi que le renouvellement sauf autorisation spéciale des services
S

6 G. Beaugé, 1986, « La Kafala : une structure de gestion transitoire du capital et de la force de travail au Moyen Orient»~ REMI, 2, I, 109-122; E. Longuenesse, 1984, « Rente pétrolière et structures de clans dans les pays du Golfe », Peuples Méditerranéens, 1, 03, 26. 34

J. Moukarbel,

2004, op cil.

de la Sécurité Générale ou dans le cadre des amnisties ponctuelles décrétées par l'autorité. En théorie, les migrants qui quittent leurs employeurs, pour une raison ou une autre, doivent aussi quitter le territoire libanais. Toutes ces mesures indiquent que la relation de travail s'inscrit dans un cadre civil de responsabilité interpersonnelle qui autorise par exemple les employeurs à retenir de manière quasi systématique les papiers d'identité des migrants et à restreindre considérablement leur mobilité physique - sous l'indication explicite des agences de placement, notamment dans le cas des domestiques à demeure. La question migratoire au Liban est envisagée sous un angle politique, essentiellement parce qu'une part importante des flux migratoires à l'entrée du territoire - comme à la sortie d'ailleurs - sont liés à l'agenda politique régional: question des réfugiés palestiniens auxquels on ne reconnaît aucun droit au travail en prétextant le droit au retour; question des ouvriers syriens dont la présence est remise en cause au printemps 2005 en même temps que celle des militaires et des services de sécurité. Cette réalité politique des migrations au Liban et dans la région est sensible sur les marchés du travail secondaire, lesquels absorbent précisément la main d'œuvre étrangère: on a ainsi pu remarquer des mouvements de main d'œuvre relativement massifs à la suite de l'intifada de l'indépendance (intifada al istiqlal). Suite aux événements qui ont déclenché la manifestation du rejet de la présence syrienne, des rixes ont eu lieu à l'encontre de groupes de travailleurs syriens; des rumeurs ont fait état d'homicides. En tout état de cause, il semble que des dizaines de milliers de travailleurs syriens aient quitté le Liban7. Des pénuries de main d'œuvre sont apparues très rapidement, notamment dans le secteur de la construction et dans celui du nettoyage urbain. On a ainsi vu apparaître sur des postes socialement visibles auparavant monopolisés par une main d'œuvre arabe (syrienne et égyptienne) des travailleurs asiatiques recrutés en toute hâte ou débauchés de postes moins visibles [enquête personnelle en cours]. Cet exemple a contrariol'apparition d'une opportunité sur le marché du travail pour des travailleurs non arabes - montre à quel point l'expérience des étrangers au Liban dépend de l'agenda politique; ils sont confrontés aussi aux orientations politiques lors des campagnes d'amnisties lancées par la Sécurité Générale et destinées à réguler le stock de migrants irréguliers sur le sol libanais, la dernière en date ayant été lancée à la suite de la catastrophe de décembre en Asie du Sud auprès des ressortissants indiens et sri lankais8. Enfin, les travailleurs sont employés au Liban sur un marché du travail très fortement segmenté sur la base du sexe et de la nationalité, où les qualités et défauts au travail sont définis sur des critères présentant des aspects ethniques
7 The Daily Star, 18/03/2005, « Syrians Fear For Their Safety». 8 The Daily Star, 4/01/2005, « General Security offers Humanitarian Amnesty ». 35