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CONTRIBUTIONS A UNE SOCIOLOGIE DU SUJET

336 pages
L'appel au sujet - entendez l'invitation faite à chacun de se comporter comme acteur dans la société - est bien une réalité dans les différents champs de l'activité humaine : dans la manière de concevoir l'éducation des enfants, en famille ou à l'école ; dans les relations de couple ; dans les rapports des gens au travail, au loisirs, à l'argent, à la consommation, à la santé, à la religion; dans leurs rapports à la loi, à la politique, à la chose publique, à l'ordre, à la déviance, à la marginalité, etc. Dès lors, il est important d'examiner comment la sociologie redéfinit ses concepts et ses théories, en adoptant ce nouveau regard sur la société, ce nouveau paradigme social.
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Contributions

à une

Sociologie du sujet

Collection Logiques sociales fondéepar DominiqueDesjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Jacques Commaille, François de Singly, La question familiale en Europe, 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de langue française et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez lesfemmes actives de milieu populaire, J997. Jean-Bernard Wojciechowski, Hygiène mentale. hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structures familiales et développement local. 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, symboles de la société contemporaine, 1997. Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations et problèmes de coordination: les principaux cadres d'analyse, 1997. Jocelyne Robert, Jeunes chômeurs etformation professionnelle. La rationalité mise en échec, 1997. Sylvette Denefle, Sociologie de la sécularisation, 1997. Pierre-Noël Denieuil, Lieu social et développement économique. 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli communautaire. Le cas des Franco-Maghrébins en général et des enfants de Harkis en particulier. 1997.

L'Harmattan. 1997 ISBN: 2-7384-5477-1

@

Sous la direction de

Guy BAJOIT et Emmanuel BELIN

Contributions à une

Sociologie du sujet

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y ] K9

Table des matières
Introduction Explications (Emmanuel Belin) p. 15 p.9

-Balises et écueil d'une sociologie du sujet (Abraham Franssen) - p.17 -De la socialisation-intégration à l'auto-construction sociale de l'identité. (Marie Verhoeven) - p.51 -L'intégration du nouveau ou la dynamique du moi et des choses. (Jacques Marquet) - p.75 -Le sujet comme processus inachevé. (A.Serrano) - p.95 -Qu'est-ce que le sujet? (Guy Bajoit) - p.l13

Implications -Du

p.13!

souci de soi contemporain. Déformalisation, modèle régulatoire et subjectivité. (Jean De Munck) - p.133 -Institution et destitution: questionnement sur le versant social du rapport sujet-norme. (Em. Belin) - p.165 -Le sujet face à l'intrication du système et du monde vécu. (Jean-Pierre De1chambre) - p.185 -Sujet = mouvement social. Oui, mais...! (Jérémy Blampain et Liliane Palut) - p.211

Applications -

p.225

-Le sujet au travail et dans l'entreprise (J. Pirdas) - p.227 -Jeunes travailleurs en situation précaire et modèle culturel de travail. (Michel Molitor) - p.245 -Le monde sans projet et le retour des oracles? (MarieElisabeth Vo1ckrick) - p.261 -Les psychothérapies et l'anthropologie de la subjectivité. (Jean-Marie Lacrosse) - p.279 -L'or gris ou la richesse mobilisatrice des Seniors. (Myriam Leleu) - p.297 Conclusion (Guy Bajoit) - p.3l? Bibliographie p.323

Introduction
Emmanuel Belin

Parce qu'elle suscite un engouement parfois irraisonné dans les milieux de la sociologie, la question du sujet a souvent été présentée comme une sorte de «retour de balancier», mouvement presque mécanique d'un désinvestissement des forteresses structuralistes discréditées. Cette façon de voir les choses n'est pas forcément dénuée de tout fondement, mais on peut se demander si elle ne détourne pas l'attention de l'enjeu réel qui se dessine sur le plan épistémologique: reprendre en considération les compétences des acteurs sociaux dans la compréhension des phénomènes macrosociologiques. Telle est en tous cas la conviction qui rassemble les auteurs ayant pris part à la présente publication. Deux points de vue peuvent s'articuler quant à cette intégration de la problématique du sujet au champ de la sociologie: soit on saisit son émergence comme celle d'un paradigme, d'une mise en lumière d'aspects négligés des mécanismes sociaux, dont la faible thématisation empêchait de comprendre vraiment la société, et on définit dès lors le sujet comme une réalité transhistorique, dont on peut a posteriori redécouvrir l'empreinte pour remettre à jour les analyses du passé; soit on considère que le sujet est un phénomène social historiquement advenu, et on situe l'analyse dans la perspective globale d'un changement social profond qui affecterait la société contemporaine. Ces optiques ne sont pas mutuellement exclusives, bien au contraire: en effet, si l'intérêt croissant pour la question du sujet est avant tout un fait de l'histoire de la sociologie, il semble
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que ce soit parce que les analyses naguère pertinentes qui en faisaient abstraction laissent aujourd'hui apparaître des insuffisances criantes, ou en tous cas une insatisfaction diffuse. Si au contraire l'avènement du sujet est un fait historique, sa prise en corppte dans les grilles d'analyse des sociologues exige que soit élucidée la question de sa possibilité, c'est-à-dire des ressources psycho-sociales auxquelles il s'abreuve. Si les auteurs qui ont collaboré à cet ouvrage ont pu se situer tantôt dans la première, tantôt dans la seconde approche, c'est bien que celles-ci ne sont autre chose que des portes d'entrée dans une problématique commune. En l'espèce, tous affirment d'une manière ou d'une autre que l'utilité du concept de sujet pour l'analyse sociologique est liée à la diversité des logiques constitutives du social, elle-même imputable à son hétéroclicité, à sa fragmentation en mondes, sphères, cités ou champs autonomes et interconnectés, et à la nécessité pour chaque personne d'être «polyglote», de développer un savoir sur cette différenciation des critères de pertinence afin de pouvoir s'y adapter et, éventuellement, les articuler réflexivement. Cette capacité, chacun des auteurs qu'on lira ici la considère comme fondamentale du point de vue de la production de l'ordre et du changement social, en opposition aux courants de pensée qui voient dans la capacité d'action subjective un simple résidu théorique; cependant, sa mise en lumière ne doit pas éblouir: affirmer qu'elle n'est pas secondaire n'implique pas qu'on doive prendre pour argent comptant le savoir ainsi produit par chaque agent social. C'est précisément cette question de l'articulation entre le sujet et les structures ou le système social qui alimente le débat que ces pages reprennent. La démarche présentée s'étage en trois parties. La première reprend des considérations théoriques sur la notion de sujet, sur son intégration dans un questionnement sociologique et sur les conséquences épistémologiques et méthodologiques de sa prise en compte dans les analyses; elle explique le concept de sujet à travers la multiplicité des actes qu'il pose dans les diverses circonstances qu'il traverse. La seconde déborde de la thématique du sujet pour en cerner les implications du point de vue d'une macro-sociologie du changement social ou d'une réflexion sur 10

la société actuelle; ces implications mélangent souvent volontai~ rement l'aval et l'amont de la notion, l'ordre social étant évoqué parfois pour rendre compte des conditions de l'émergence du sujet, parfois pour en détailler les conséquences. Enfin, la troisième partie réunit une série de contributions traitant de champs particuliers où le sujet se découvre à l' œuvre, et dont le mode de fonctionnement apparaît profondément affecté par cette évolution. Ces applications, souvent enracinées dans un travail de terrain, donnent également à voir l'utilité et la fécondité d'une approche sociologique ainsi conçue. Cette tri~ partition ne doit pourtant pas être prise au pied de la lettre: on pourrait dire plutôt que chaque auteur développe en les articulant les trois pôles mentionnés, en accentuant toutefois l'un d'entre eux. Première partie: explications...

Les articles rangés dans cette première partie approfondissent certaines facultés du sujet. Ainsi, situant sa contribution dans une distance critique vis à vis de la sociologie classique, Abraham Franssen insiste sur sa capacité de résister, de se rebeller, de refuser les étiquettes sociales, de renvendiquer sa singularité, et propose une cartographie de la mutation culturelle en cours. Marie Verhoeven, partant d'une réflexion historique sur le concept de socialisation, met en évidence la capacité du sujet de construire lui-même son identité, de gérer sa socialisation. Jacques Marquet, dans une optique schützienne, analyse comment, dans le rapport du moi aux choses, le sujet intrègre la nouveauté, par un processus continuel de typification des expériences. S'appuyant sur une révision des dernières perspectives théoriques, Amparo Serano propose d'étudier le sujet, non comme une entité objective, mais plutôt comme une catégorie culturellement produite pour faire face à un enjeu identitaire, comme une injonction du social sur l'individu. Enfin, dans un effort de construction du concept, Guy Bajoit met en évidence les capacités déployées dans l'activité incessante du sujet, défini comme la volonté de l'être humain de devenir et de rester 11

maître de son destin personnel, pour gérer les tensions existentielles qui surgissent en son sein entre ses attentes et ses limites. Il montre comment la culture intervient dans ce processus à la fois pour fixer les sens qui produisent les tensions, et pour cristalliser les contenus culturels issus du travail de gestion réalisé par le sujet.
Seconde partie:

implications...

L'«individu» n'est cependant pas la seule voie d'accès à la thématique du sujet. Pour peu qu'on accepte de le considérer comme phénomène historique, sa prise en compte pose la question, inévitablement normative, de la possibilité d'un ordre et d'un fonctionnement sociaux. La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à ces interrogations. L'œuvre de Foucault est le point de départ du texte de Jean De Munck. Ici, c'est le défi d'interpréter l'individualisme contemporain dans une histoire longue de la modernité qu'on relève. Tentant de dépasser l'hypothèse foucaldienne, De Munck décrit les procédures de constitution de la subjectivité dans un monde où le système pan optique s'est progressivement mué en des formes d'exercice du pouvoir moins appréhendables encore. La perspective normative est présente dans cet article comme dans le précédent: il est bien question ici d' établir une position exacte, "descriptivement informée et normativement critique" de l'individualisme. C'est d'une analyse classique en termes de dissociation entre le monde du sens et les garants effectifs de la reproduction de l'ordre social que part Emmanuel Belin, pour soulever l'idée d'une scission entre l'autonomie du sujet moderne et l'autonomie subjective contemporaine. Prenant distance par rapport à la thèse habermassienne d'une colonisation du monde vécu par le système, il s'interroge sur l'impact macrosocial d'une réduction de la rationalité intersubjective aux formes éthérées de l'affect et de l' expressi vité ainsi que sur le caractère fallacieux des lectures en termes de réflexivité et de capacité de distanciation. 12

Jean-Pierre Delchambre, également dubitatif quant aux discours iréniques sur le sujet, pose et approfondit, notamment en s'inspirant de Simmel, Foucault et Luhmann, l'hypothèse inverse d'une action stimulante des facteurs systémiques d'intégration sociale sur le plan de l'intensification de la vie, et tente d'interpréter en termes normatifs d'autonomie, la codification de la réflexivité dont il fait la condition d'accès à l'idéal du sujet. C'est une interrogation sur la position d'A. Touraine qui inspire la contribution de Jérémy Blampain et Liliane Palut. S'appuyant sur Baudrillard et Lipovetsky, ils soulignent combien l'émergence d'un mouvement social se heurte aujourd'hui à de nombreux obstacles. Nous vivons une période de décomposition de l'acteur social, qui semble s'expliquer par des processus de personnalisation et de nostalgie de l'Etre, entraînant un repli de l'individu sur soi, et l'empêchant de prendre vraiment distance par rapport au système dominant. Troisième partie: applications...

Les contributions reprises dans cette partie mettent surtout l'accent sur l'oeuvre du sujet dans certains champs particuliers de l'activité sociale. D'abord, nous trouvons très important de montrer comment la problématique du sujet permet de donner un sens aux changements que l'on peut observer dans le monde du travail. Jocelyne Pirdas s'attache à montrer la pertinence de cette approche pour comprendre l'émergence de nouveaux discours et de manière plus limitée, de nouvelles pratiques dans les relations de travail. Michel Molitor s'intéresse plutôt à la relation au travail, plus particulièrement chez les jeunes, et discute le bien-fondé de l'hypothèse d'un nouveau modèle culturel de travail. Marie-Elisabeth Volckrick défend la thèse de l'émergence du sujet dans le milieu de la divination. Elle pose l'hypothèse que l'impossibilité de se situer dans un monde pluriel conduit l'individu à chercher des réponses en consultant. De ce point de 13

vue, le discours tenu par les médiums a un statut radicalement différent de celui qu'il pouvait revêtir dans des sociétés où la divination était partie intégrante du lien social et des mécanismes de prise de décision: dans ces sociétés, c'est son ouverture qui donne à l'oracle sa valeur et son "potentiel heuristique" . Jean-Marie Lacrosse s'intéresse à un autre type de consultation caractéristique de notre époque: la psychothérapie. Se joue ici un rapport à soi du sujet, dont l'auteur fait non seulement le symptôme, mais dans une certaine mesure un des lieux privilégiés de l'approfondissement de la modernité. Il montre comment la matrice initiale de la psychanalyse, qui consistait en une conciliation entre suggestion et persuasion, a vu progressivement se résorber la dimension de connaissance de soi, tandis que s'affermissait la dimension pragmatique, téléologique. Il tente de comprendre cette évolution comme élément d'une mutation de la nature même du sujet, dont il situe l'essence dans son rapport à l'inconscient. Enfin, Myriam Leleu montre comment les personnes âgées cherchent à rester sujets de leur existence en gérant la vie qui leur est faite dans nos sociétés. Plus particulièrement, elle essaie de comprendre comment cette catégorie d'individus parvient à développer en son sein des formes de résistance, de solidarité et d'action collective.

EXPLICATIONS

Balises et écueils d'une sociologie du sujet
Abraham Franssen

La mutation contemporaine de nos sociétés rend à la fois plus difficile et plus nécessaire notre compréhension des rapports sociaux et de l'expérience subjective des individus, et surtout de leur imbrication. Or aujourd'hui, tout se passe comme s'il y avait d'un côté de l'analyse sociologique (en terme de rapports sociaux, de système, d'organisation), et de l'autre de la subjectivité (en terme d'expérience, de vécu, de témoignage). Dès lors, la préoccupation pour le sujet se déploie souvent, une fois dépassées les frontières disciplinaires de la sociologie, en allant voir, par exemple, du côté de la psychologie ou de la psychanalyse. Ce faisant, nous nous interdisons de répondre sociologiquement aux questions suivantes: Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui nous arrive? Comment l'analyser? Bref, comment faire une sociologie du sujet? Comment pouvons nous aujourd'hui comprendre la vie qui nous est faite et la vie que l'on se fait? En quoi et comment la sociologie peut-elle aujourd'hui nous aider à comprendre et à expliquer notre expérience individuelle et collective? Pour clarifier ce débat, je vais essayer de répondre, en dialogue avec de nombreux sociologues passés et contemporains, aux quatre questions suivantes: - En quoi consiste la difficulté de la sociologie classique à rendre compte du sujet?

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- Quelles sont quelques-unes des réactions et des tentatives de réponse qui y ont été apportées depuis une quinzaine d'années? - Quelles sont les causes de cette évolution? Au-delà de la dynamique interne du champ sociologique, comment peut-on situer les catégories sociologiques dans un contexte plus global? - Quelles pourraient être les pistes d'articulation, permettant de poser quelques balises pour une sociologie du sujet? I. LES LIMITES DES PARADIGMES DE LA SOCIOLOGIE CLASSIQUE
Dans le fond, tout l'effort sociologique vise à rendre compte de la question de l'emprise du social sur les individus et de l'individu aux prises avec le social. Et jusqu'il y a peu, les réponses apportées apparaissaient satisfaisantes, cohérentes, pouvant rendre compte à la fois de l'expérience, consciente et inconsciente, des individus, et des modes de structuration de la société. En effet, le point de vue sociologique consiste précisément à établir la correspondance entre des logiques sociales et des conduites individuelles, à montrer en quoi les choix les plus individuels, les plus intimes (jusqu'au "suicide") sont, en fait, des choix socialement conditionnés. Il s'agit de percer l'illusion de l'autodétermination du sujet pour monter le jeu subtil des (f)acteurs sociaux. La démarche, l'objet même de la sociologie, est de rendre compte de la dimension sociale des conduites et des représentations, de faire correspondre l'individu au social.

1/ Les paradigmes

de la sociologie

classique

La difficulté pour la sociologie de prendre en compte la réflexivité du sujet, son individualité, comme sa capacité d'action autonome, réside largement dans la démarche même qui est au fondement des différentes théories sociologiques. Celles-ci se sont construites autour de l'idée de sujet social, montrant en quoi l'inscription sociale des individus les constitue comme sujets.
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Pour expliquer sociologiquement les représentations et les conduites des individus, les sociologues nous ont livré quatre représentations fondamentales du social1. Ces paradigmes ont conduit à la définition de différentes conceptions du lien social, de différentes "logiques d'action"2. En creux et au coeur de ces différents paradigmes, on trouve bien différentes conceptions du sujet social. - Pour les théoriciens du paradigme de l'intégration, l'individu - aux désirs et instincts illimités - est constitué comme sujet social par la soumission au contrôle social, par l'intériorisation des normes, des rôles, des valeurs, dont la transgression est sanctionnée par la société. De ce point de vue, le sujet de la sociologie, c'est "On", c'est à dire l'individu en tant qu'il a intériorisé les normes constitutives de son groupe social ("On" ne vole pas). L'ordre social est vu comme le produit du contrôle normatif, en dehors duquel le sujet social est menacé de dissolution: anomie, individualisme, crise. On peut évidemment situer dans cette perspective les travaux de Durkheim, mais également les différentes théories culturalistes et structuro-fonctionnalistes. - Pour les théoriciens du paradigme de la compétition, le sujet de la société, et de la sociologie qui l'étudie, n'est pas tant un être normé qu'un être rationnel. L'action sociale est définie par la poursuite individuelle et rationnelle de ses intérêts, par les stratégies de chaque individu cherchant à maximiser ses gains et à minimiser ses coûts en déployant des stratégies adaptées. C'est sur cette base que l'on peut comprendre les organisations et la société comme résultats - éventuellement pervers - de l'agrégation des conduites individuelles. Ce n'est plus le "On" qui est au coeur de l'explication, mais le "Je". Dans cette conception, inaugurée par le courant utilitariste, on trouve les travaux de Raymond Boudon (à propos de l"'individualisme méthodologique") et l'analyse stratégique développée par Michel Crozier dans son analyse des organisations. - Pour les théoriciens du paradigme de l'aliénation, ce qui définit le sujet social - au sens ici d'assujetti - , c'est la
1 2 Voir Guy BAJOIT : Pour une sociologie relationnelle; PUF, 1992. Voir Guy BAJOIT, op. cit. chap. I à IV. 19

logique de la domination qui va dès lors être placée au centre de l'explication sociologique. Le sujet est négativement défini comme être soumis, aliéné, et le travail sociologique va dès lors se centrer sur les mécanismes du pouvoir qui le constituent comme tel. Dans cette logique, plus que les victimes, le véritable sujet de la sociologie sera "Eux". C'est en effet la classe dominante et son mode d'exercice de l'autorité qui sont au coeur de l'explication sociologique. L'analyse s'effectuera dès lors en termes de "contrôle social", de "stigmatisation", de "gestion de la déviance". Le courant marxiste-structuraliste (Althusser) et les travaux de Michel Foucault se situent clairement dans ce paradigme. - Pour les théoriciens du paradigme du conflit, le sujet de la sociologie est un acteur qui s'engage dans des rapports conflictuels avec d'autres pour produire la société. C'est le "nous" qui est au coeur de l'explication. L'ordre repose sur l'institutionnalisation des relations de forces entre les mouvements sociaux, et le changement résulte de l'affrontement conflictuel de ces acteurs collectifs. Inspiré d'une conception plus actionnaliste du marxisme, on peut notamment situer dans ce paradigme les travaux d'Alain Touraine3.

21 Le primat du social
Avec ces théories de la raison sociale, les sociologues ont bien renoncé aux principes méta-sociaux d'explication du monde et de la société. Mais cette raison sociale est restée très clairement méta-individuelle. La raison i~dividuelle est soumise aux exigences du collectif: être acteur, c'est être un individu
3 Cette courte synthèse n'épuise évidemment pas la richesse et la diversité des courants théoriques de la sociologie. Comme toute schématisation, celle-ci a un caractère réducteur. De plus, à côté ou dans les interstices de ces paradigmes, se sont développées des pensées hybrides et dissidentes (Simmel, Goffman). Plutôt que d'enfermer des auteurs dans une case, cette typologie vise à présenter quelques unes des oppositions fondamentales qui ont traversé et structuré la sociologie: structure ou acteur, consensus ou conflit, individu-collectif, ordre-changement. 20

social(isé). La socialisation est définie comme la mise en correspondance des conduites individuelles et des exigences collectives, que ce soit en accomplissant ses rôles, en étant "aliéné", en poursuivant de manière rationnelle ses intérêts, ou en s'engageant dans des actions collectives. Quelle que soit la logique d'action privilégiée, ces différentes approches ont pour caractéristique de donner la primauté au système social, que ce soit en affirmant l'hégémonie d'une logique d'action (on parlera alors de paradigme) ou en les combinant en un système cohérent d'explication qui se donne comme le reflet du système social. La sociologie de Talcott Parsons, qui établit une hiérarchie entre valeurs, normes, intérêts et qui distingue différents "sous-systèmes" participant à l'intégration globale du système social global, est l'expression la plus achevée de cette ambition de faire correspondre la société et la personnalité des individus qui la composent. Plus près de nous, le concept d'habitus est une autre tentative significative de rendre compte de cette correspondance subtile entre exigences sociales et subjectivité de l'individu4. Il en va de même du concept de mouvement social chez Alain Touraine5, et de celui de rationalité chez Raymond Boudon. Ce modèle tend à rejeter l'individu et à ignorer le sujet. Dans la mesure où elle réduit l'acteur à l'application d'une ou plusieurs logiques, la sociologie classique s'interdit de prendre en compte la capacité réflexive des individus. Tout au plus, on parlera d'adaptations secondaires, de conflits de rôles, de contradictions sociales. De ce point de vue, la sociologie classique s'oppose au sujet, ne considérant celui-ci que comme un
4 On peut sommairement caractériser l'habitus comme une "machine à intérioriser les contraintes objectives et à les désirer" ou plus précisément, dans les termes même de Bourdieu, comme "un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements". La socialisation des individus a pour fonction d"'assurer une corrélation très étroite entre les probabilités objectives et les espérances subjectives", une "mise en correspondance des positions objectives et des dispositions subjectives". «DUBAR Claude, La socialisation, Armand Colin, 1991,p.68) 5 Il Y a mouvement social lorsque l'acteur accède au niveau le plus haut du sens de son action, celui qui Je définit par rapport aux orientations culturelles centrales d'une société. 21

produit résiduaire. La tradition sociologique a eu tendance à négliger la capacité réflexive de l'acteur, à la nier pour la réserver au seul sociologue ou, en tout cas, à ne pas la prendre comme une dimension pertinente de son objet d'étude 6. Dans la tradition sociologique, l'individualisme a toujours été perçu négativement, comme une menace pour l'ordre social. La crainte de Weber est le triomphe d'une rationalité instrumentale froide, débarrassé d'une référence aux valeurs, celle de Durkheim se résume dans les mots d'anomie et de perte de cohésion sociale, et même Tocqueville, penseur libéral, redoute que "chacun se préoccupe plus de sa petite société personnelle que de la grande société" 7. L'ennemi, c'est l'anomie. Ainsi, comme le suggère le schéma de la page suivante, c'est à partir des grilles de lecture liées aux différents paradigmes de la sociologie que l'on dira que les jeunes sont "individualistes", passifs, apathiques, narcissiques, anomiques, victimes de la crise, bref qu'ils sont les "mauvais élèves" -les mauvais sujets - de la raison sociale. Ces lectures de la jeunesse expriment bien l'emprise des cadres sociaux d'appréhension de la réalité, forgés dans le modèle culturel du Progrès et de la Raison.

31 La crise du modèle classique
Depuis une quinzaine d'années, ce modèle est en crise. Cette sociologie, qui parlait de "la société", et qui avait le pouvoir normatif de définir notre expérience, ne nous parle plus. On a beau affirmer qu'elle reste vraie, rappeler qu'il y a plus que jamais des rapports sociaux et des classes sociales, que nos pratiques s'inscrivent toujours dans des logiques de champs, que nous sommes le produit des conditionnements sociaux, qu'il est important de soutenir les mouvements sociaux. Elle a perdu de son pouvoir corrosif, se dissolvant dans la "réflexivité" des indi6 François DUBET, "Action l'action, Editions de l'Ecole des hautes 7 Cité par LALIVE D'EPINA y aujourd'hui", (Douze thèses), Cahiers 26 22 et autorétlexion", in Les formes de études en sciences sociales, 1990, Paris Christian, "Individualisme et solidarité Internationaux de sociologie, 1989, p.

Schéma 1: les définitions du sujet social dans les paradigmes de la sociologie classique
INDIVIDUS

Décomposé

vidus et la "complexité" du social. Le sociologue qui part, l'enregistreur en bandoulière, recueillir des entretiens qu'il traitera comme un matériau en vue d'en dégager les modèles culturels, est mis en demeure :"Ne m'enferme pas dans une boîte avec une étiquette". Convaincu de reconnaître les critères, les indicateurs, les variables qui constituent la fiche sociologique de chaque individu, il rencontre des sujets qui, vaille que vaille, produisent leur expérience, refusant et échappant à toute "assignation à résidence". "La vie est ailleurs", "Moi je suis moi" rétorqueront les individus face au discours sociologique.
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Cette revendication du sujet est d'autant plus difficile à rencontrer qu'elle s'effectue au-delà - et non pas en-deçà - de l'analyse sociologique. Les macro-théories qui nous surplombaient sont désormais rangées dans la boîte à outils des intervenants et des conseillers en marketing, pire même, dans la boîte à idées de Monsieur Tout le monde. C'est énervant, à la fin, ces interviewés qui font eux-mêmes la théorie de leurs pratiques. Convaincu par sa formation d'être le seul à même de prendre distance, d'avoir .une attitude réflexive par rapport à sa propre expérience et à celle des autres, le sociologue rencontre des sujets parfois bien plus conscients de leur discours qu'il ne l'est de l'implicite de ses propres catégories. Bref, la rupture sociologique passe par la rupture du sociologue. Délégitimés dans leur rapport à l'objet "sujet", les paradigmes de la sociologie classique se voient également limités au niveau de leurs contenus et de leurs terrains. Ils restent pertinents tant qu'ils peuvent se référer aux catégories de la société industrielle, qu'ils peuvent parler en terme de rôle, de statut, de travail, de rapports sociaux de production, d'intégration normative, de système. Par contre, ils se révèlent souvent sans voix lorsqu'il s'agit de s'attacher à une série d'objets "mineurs" : les relations amoureuses, le corps, la consommation, les médias et, d'une manière générale, l'expérience et la subjectivité contemporaines des individus. Autant de "terrains" et d'expériences, laissés à des auteurs "à la mode", forcément peu légitimes, faisant sur le mode de l'essai, une sociologie des seins nus ou des reality shows, de l'ère du vide et de l'air du temps.

II

- LES

RÉACTIONS

Face à ces limites, on observe depuis une quinzaine d'années, plusieurs tentatives de "faire place au sujet". Alors que la sociologie classique se méfiait des catégories d'individu et de sujet, ces tentatives se sont caractérisées par la place centrale qu'elles

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leur accordent8. Malgré les combats d'arrière-garde pour résoudre les contradictions culturelles du capitalisme9, pour en dénoncer la montée dans les années 80, "il" est là : "Je" est là. L'individualisme. Jadis honni, puis prophétisé, enfin encensé. Il faut abandonner ses anciennes positions, évacuer les tranchées structuralistes, laisser les morts sur le champs de bataille, redéfinir une stratégie. Et puisque l'individu est partout, réconcilionsnous avec lui. Désormais, le pauvre petit individu, autrefois rejeté dans la marge anomique, est au centre: au centre du modèleculturel, au centre des cités auxquelles il se réfère pour justifier ses actions, au centre des logiques d'action qu'il articule réflexivement pour se construire. Pour l'occasion, il a été "relooké". Ce n'est plus un individu, c'est un Sujet. Mieux même: un mouvement social à lui tout seul. Et la relation amoureuse devient le lieu par excellence d'affirmation de la résistance à l'emprise sociale. Et le sociologue peut enfin déclarer sans honte à sa compagne (psychologue) : "Je t'aime, Mon Amour". La dernière décennie a ainsi vu la floraison d'une multiplicité de figures du sujet individuel, poussant comme herbes folles sur les décombres du Sujet de la Raison sociale. Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut en distinguer les principales: celles du sujet instrumental, narcissique, post-moderne, de l'authenticité, comme mouvement social, réflexif, de la souffrance socialelO. - Le sujet instrumental, héritier de l'être rationnel, est guidé par une rationalité utilitaire et instrumentale. Désormais délié des contraintes, des normes sociales contraignantes, il peut librement se consacrer au jeu de la compétition, au culte de la
8 En 1984, Alain Touraine annonçait le "retour de l'acteur", ou plus exactement le "retour du sujet".- TOURAINE Alain, Le retour de l'acteur, Ed. Fayard, Paris, 1984. Voir également le numéro du Magazine littéraire d'avril 1989 : "Individualisme: le grand retour". 9 Ainsi, Daniel Bell s'inquiète de la contradiction entre l'individu rationnel et ascétique dans la sphère du travail et l'individu hédoniste, narcissique dans la sphère privée et des loisirs. - BELL Daniel, Les contradictions culturelles du capitalisme, 1976, (trad. franç. PUF, 1979). IOLe recul et une information plus approfondie nous manquent pour bien discerner les différents courants de ce "retour du sujet". La présente typologie n'a pas prétention à l'exhaustivité. Elle est une invitation à poursuivre ce travail de clarification. 25

performance. La pensée utilitariste et économiciste ont ainsi consacré et légitimé dans les sciences sociales cette figure de l'individu stratège. . Le sujet narcissique définit la condition de l'individu (post)moderne détaché des grands récits collectifs émancipateurs, sceptique quant aux rôles auxquels il devrait se conformer, ludique, frivole, indifférent aux autres. L'émergence de cette figure du sujetll manifesterait l'épuisement des logiques d'action intégratrice et d'action collective, pour ne subsister que comme individu consommateur dans la société de masse et de médias, échappant aux codes de la modernité, à travers une esthétisation de son existence. Si au delà de l'écume des conduites individualistes, on prend au sérieux la quête d'auto-réalisation et d'autonomie qui animent les individus, on parlera avec Charles Taylor du sujet de l'authenticité. "Je ne peux trouver le modèle de vie à l'extérieur, mais seulement en moi. Il s'agit d'être fidèle à ma propre originalité, que je suis le seul à pouvoir découvrir et réaliser". Contre les thèses conservatrices, pessimistes ou futiles, Taylor montre en quoi l'éthique de la réalisation de soi, noyau consistant de l'individualisme, recèle une aspiration dont les présupposés bien compris seraient en fait incompatibles avec l'instrumentalisme et l'égoïsme possessif12. - Le sujet mouvement social est principe de résistance à l'emprise sociale. Pour la sociologie actionnaliste, l'irruption du sujet individuel représente une interpellation forte. En effet, cette sociologie repose sur le concept de mouvement social, et celui-ci est incarné par différents sujets historiques. Ainsi, la bourgeoisie et le prolétariat pouvaient être considérés comme des sujets historiques producteurs de la société industrielle. Durant les années 70, la sociologie actionnaliste n'aura de cesse de rechercher les nouveaux sujets historiques à même de produire la société post-industrielle. Devant la déception de ces nouveaux mouvements sociaux, la réponse a été de faire de l'appel au sujet indiIl Mise en scène notamment par Gilles LlPOVETSKY, L'ère du vide. Essai sur l'individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983. 12 Charles TAYLOR, Le Malaise de la Modernité, Ed. du Cerf, colI. Humanités, Paris 1994. 26

viduelle nouveau mouvement social. N'est-ce pas cet appel à la capacité de l'individu de se produire comme sujet, qui constitue la grande revendication, le grand mouvement social?13 - A l'inverse, le sujet de la souffrance soCiale est celui dont la subjectivité porte les marques de la domination sociale. Il est sujet au sens où il est soumis à la dépendance et au contrôle social, "victime structurale" dira Bourdieu. Dès lors "livrant ce qu'il a de plus personnel, il dévoile du même coup la vérité la plus profonde d'une position sociale qui agit sur lui et en lui" 14.

1/ De l'intégration tonomie relative

des logiques d'action

à leur au-

Ainsi, ce qui caractérise les réactions à la crise du modèle classique, c'est l'éclatement et l'autonomisation des différentes logiques d'action autour de différentes figures du sujet individuel désormais placées au centre de l'analyse. La caractéristique du modèle culturel de la société industriel a été de maintenir une transversalité de l'éthique du travail dans tous les domaines de l'existence. Alors qu'au centre du modèle culturel de la société industrielle, le sujet de la Raison sociale (qui s'incarnait en particulier dans les figures du travailleur et du citoyen) informait et délimitait le champ d'action des différentes logiques, n'observons nous pas aujourd'hui avant tout une dispersion et un tiraillement de ces logiques d'action que la Raison sociale articulait dans la société industrielle? Cette dispersion favorise la création de situations qui se rapprochent du type pur : d'une part il y a de la compétition exacerbée, d'autre part du repli communautaire, d'une part du cynisme, d'autre part une morale de l'authenticité, etc. Cet éclate-

13 A. TOURAINE, "Le nouvel âge~de la politique", in Le Magazine littéraire, Avril 1989 : "Individualisme: le grand retour", p 24 à 28 et A. TOURAINE, Critique de la modernté, Fayard, Paris, 1992. 14 BOURDIEU Pierre, La misère du monde, Paris, Seuil, 1993. 27

ment conduit par conséquent à un affaiblissement de l'idée de "société" . Alors que dans le cadre du modèle culturel industriel, les différentes logiques d'action se régulaient mutuellement, aujourd'hui les identités des individus apparaissent comme débridées; elles ne sont plus "assignées à résidence", à la manière de monnaies qui auraient perdu la parité or (en l'occurrence, le modèle de l'éthique protestante). La caractéristique de la post-modernité n'est-elle pas précisément d'avoir délié les différentes formes d'individualité entre elles et de leur milieu d'origine?15 - Le discours post-moderne consiste précisément à affirmer cet éclatement. Émergeant sur les ruines du sujet moderne (être moral rationnel, matériel, moral et cohérent), l'individu postmoderne affiche sa virtualité, sa «fractalité», son instantanéité, son ubiquité, jouant de la multiplicité de son moi sans prétendre en faire une cohérence. - Une seconde réponse peut être qualifiée de "néo-moderne" et consiste à inscrire la figure du sujet individuel dans le projet de la modernité, que ce soit en le posant comme deuxième jambe, trop longtemps à la traîne de la raison (science et conscience, subjectivité et objectivité), ou que ce soit à partir de l'idée de raison procédurale. La raison n'est plus posée comme un à priori auquel doit se soumettre le sujet, mais comme condition même de la réalisation du sujet. On n'a plus affaire à un sujet de la raison substantielle-formelle (qui définit le beau, le bien, le vrai), mais de la raison procédurale (comment va+ on se mettre d'accord pour définir le bien, le beau, le bon), admettant que la reconnaissance de l'autre est la condition de la communication (Habermas)16 et de son propre épanouissement (Taylor). - Une troisième réponse à cet éclatement des logiques d'action part de la notion d'expérience et de sujet réflexif pour
IS MOSCOVICI S., "L'individu et ses représentations", in Le Magasine Littéraire, Individualisme: le grand retour, Paris, Avril1989, p 29 à 31. 16 FERRY Jean-Marc, Habermas. L'éthique de la communication, PUF, 1987 et DE MUNCK Jean, Un sujet de paradoxe. Enonciation, Subjectivité et modernité, Thèse doctorale, Louvain-la-Neuve 1990. 28

construire une sociologie de l'expérience ou de la gestion relationnelle de soi. Ce qui définit le sujet, ce sera précisément le travail incessant qu'il effectue sur lui pour articuler les différents dimensions de son expérience 17. Le sociologue va dès lors s'intéresser à la boîte noire qui processe les relations entre moi et les autres, identifier les compétences réflexivement mises en oeuvre par les individus pour structurer leurs relations et du même coup, (re)produire le système sociall8. - Enfin, poussée dans ses retranchements, l'attel1tion à la vie que je me fais à partir de la vie qu'ils me font devient sociologie clinique. L'attention à la singularité conduit ainsi à situer l'origine sociale des tensions psychiques dans une trajectoire sociale trans-générationnelle, où intervient à la fois la profession du grand père, le prénom de l'oncle, la place dans la fratrie, etc. Combinés aux concepts de la psychanalyse, les catégories de Bourdieu vont dès lors être appliquées aux histoires singulières. Effectuant sa socio-analyse, l'individu s'efforcera, par exemple, d'assumer sa névrose de classel9. Ces différentes approches du sujet, souvent contradictoires et antagoniques, font osciller la sociologie entre la philosophie sociale et la psychanalyse, et le sociologue devient dès lors tour à tour témoin des subjectivités éclatées, clinicien du travail du sujet, défenseur et rénovateur de la modernité, laudateur ou Cassandre de la post-modernité technologisée. Et aujourd'hui, nous en sommes là : incrédules, tout gonflés des émois de notre petit moi, théoriquement rénovés pour en accompagner les ébats, les guider même dans les méandres de sa gestion de soi, l'aider à devenir sujet, à se frayer une voie dans la mutation (de la même manière que les anciens ont contribué, par leurs théorisations, aux discours des Sujets Historiques' Mouvement Ouvrier, État, Partis). '
17 DUBET François, Sociologie de l'expérience, Seuil, Paris, 1994, I 8 BAJOIT Guy et FRANSSEN Abraham, Les jeunes dans la compétition culturelle, 300 p" PUF, Paris, avril 1995. 19 de GAULEJAC Vincent, La névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d'identité. , Hommes et Groupes éditeurs, Paris, 1987, 306 p. LEGRAND Michel, L'approche biographique, EPI, ColI. Hommes et Perspecti ves, 1993. 29

Schéma 2: Figures du sujet individuel et courants d'une sociologie du sujet

- Raison procédurale (communication)
- Expérience (articulation)

- Post-moderne (éclatement) - Socio-clinique (enfouissement)

2/ Écueils

et impasses

Partagés entre philosophie morale et psychologisation, entre l'enfouissement dans l'infime intime et les conduites de 30

consommation, ces courants d'une sociologie que l'on pourrait qualifier "du sujet" n'évitent pas certains écueils. Tout d'abord, celui de reporter sur l'individu la charge de la stabilisation du monde. Que, d'une manière croissante, le "système social" apparaisse comme une machine auto-régulée dans les replis de laquelle les individus tentent de se raconter des petits récits d'autonomie, justifie-t-il que l'on privilégie les subjectivités individuelles au détriment d'une analyse des rapports sociaux? En privilégiant l'expérience individuelle, et surtout, en effectuant l'analyse à ce niveau (quelles sont les tensions vécues par l'individu, comment les gère-t-il, quelles sont les compétences mises en oeuvre ?), une telle sociologie ne risque-t-elle pas d'être totalement idéologique, au sens d'une dissimulation et d'une légitimation des rapports sociaux? En aval, le danger est de limiter la portée de "la voix du sujet" (le cri, le silence...) à une fonction thérapeutique ou argumentaire dans le champ clos d'un "espace d'interlocution", là où elle est légitimation, résistance, dissidence, protestation dans l'espace social. Ensuite, en introduisant à la pluralité des points de vue, en affirmant la courte ou moyenne portée des théorisations proposées, on contribue au relativisme des enjeux et des analyses. Il n'y a plus alors que jeux de l'esprit et jeux de langages, démontage et mécano procédural, loin des rapports sociaux et de leur violence. Celle-ci, jadis réifiée dans les théories structuralistes, est aujourd'hui évacuée, désamorcée dans des discussions et des procédures. Jusqu'à ce que, au détour de celles-ci, le sociologue se fasse casser la gueule. Fondamentalement, la critique adressée ici à la sociologie du sujet (terme vague recouvrant plusieurs courants) est de ne pas objectiver ses propres points de vue, de ne pas les situer comme enjeux de rapports sociaux. Faute de quoi, la sociologie du sujet se condamne à analyser l'écume, ignorant la vague qui la porte, et les digues sur laquelle elle se brise. Toute théorie correspond à des préoccupations émergeantes dans le champ social. Le "retour du sujet" qui caractérise les orientations des sciences sociales depuis une dizaine d'années n'est pas fortuit, pas plus que ne l'était le matérialisme historique au 19 ème siècle, le struc31

turo-fonctionnalisme au faîte de l'empire américain des années '50, l'actionnalisme durant la société optimiste des années '70. Il n'y a pas plus de vérité dans l'affirmation de principes d'analyse plutôt que d'autres. Il n'y a en effet que des points de vue, socialement construits, pris donc dans des rapports sociaux, qui passent par des catégories de langage, et construisent des identités. Il n'y a donc, dans une certaine mesure et sans illusion, pas de choix possible sans explicitation du point de vue que l'on tient et du lieu d'où on l'énonce. Pour pouvoir aller plus loin, il est par conséquent important de savoir dans quelle pièce on Joue.

III

- ANALYSE

DES CAUSES

L'hypothèse que l'on posera ici est que les transformations des catégories sociologiques (à la fois la crise des paradigmes classiques de la sociologie, et les débats autour des différentes figures du sujet) participent de la mutation des modèles culturels dans laquelle sont engagées nos sociétés. Alors que les catégories sociologiques se sont largement construites en connivence avec le modèle culturel de la société industrielle - le modèle culturel du Progrès et de la Raison -, aujourd'hui ce sont les bases même de ce modèle qui sont remises en question au profit d'un modèle que l'on peut qualifier du sujet individuel et de l'auto-réalisation. C'est autour des rapports sociaux de production que se sont structurés les idéologies et les paradigmes sociologiques de la société industrielle. C'est en référence explicite à la société industrielle émergente que se sont construit les concepts sociologiques : ceux de classe sociale, de rôle, de normes, d'aliénation, d'intérêt, de solidarité mécanique (versus organique), de circulation des élites, de société même (versus communauté) - et plus près de nous ceux de mouvement social et d'habitus. L'émergence d'un savoir positif, compréhensif ou critique a accompagné les idéologies constitutives de la société indus-

32

trielle20. Cette connivence entre les paradigmes sociologiques et le modèle culturel de la société industrielle s'établit dans le primat donné au social par rapport à l'individu, et dans la définition de l'individu comme être social21. Or aujourd'hui, ce sont les bases mêmes de ce modèle culturel qui sont en train de se modifier. B i en qu'extraordinairement présent et prégnant (dans les institutions, dans les représentations sociales), le modèle culturel du Progrès et la Raison est en crise et en mutation. C'est ainsi que l'on parlera de société post-moderne pour désigner l'outrepassement des idéaux de la modernité, de société post-industrielle pour désigner le glissement du travail sur la matière à la manipulation de l'information. Certains auteurs mettent l'accent sur la fin des utopies, sur la poursuite vigoureuse du processus de rationalisation du monde vécu sous l'action corrosive du marché désormais non régulé (et donc excluant) et séducteur (et donc incluant)22. D'autres insisteront sur l'aboutissement ultime d'un processus de désenchantement du monde culminant dans la
20 Guy Bajoit a mis en évidence la parenté entre le modèle culturel de la société industrielle et les paradigmes sociologiques. Les visions du social (intégration, domination, compétition, conflit) qui ont fondé la sociologie comme science, ont fondé en même temps les idéologies modernes (nationalisme, communisme, libéralisme, socialisme). Voir Guy BAJOIT, op. cil. p 35 et suivantes. 21 Nisbet a bien montré bien comment la sociologie s'est constituée comme une réponse à l'inquiétude de désagrégation des liens sociaux, liée au passage de la société traditionnelle à la société moderne. Lorsque s'effondre les ordres, les catégories, les liens fondés sur une légitimation métasociale, que va-t-il subsister pour assurer la cohésion du social, sinon le social lui-même? Du sujet religieux, on passe à une définition du sujet social. Comme l'indique Alain Touraine, la modernité a déterminé une morale sociale et non individuelle. "La morale dite moderne n'est-elle pas avant tout un ensemble de règles qui doivent être suivies dans l'intérêt de la société, laquelle ne peut prospérer que si les individus se sacrifient à elle ?" . On retrouve la marque de cette morale moderne dans le point de vue sociologique développé par T. Parsons: "Une société ne peut être autonome que dans la mesure où elle peut compter sur les réalisations de ses membres pour contribuer à son fonctionnement" . 22 LEROY Robert, "Une société réticulée par le marché", in Contradictions, n° 64 - 1991, 176 p, Bruxelles. 33