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Conversation(s) d’une schizophrène

De
366 pages

Angela est malade. Angela s'imagine un univers qui n'existe pas. Mais elle n'est pas la seule. Dans son esprit, dans notre monde ou le sien, certaines choses restent inexplicables. Comme l'impitoyable vérité des exorcistes de Venise, les symphonies amères du paradis, les fantômes qui ne trouvent pas le repos et se lient aux mortels. Les anges qui traversent les siècles ou les meurtriers, avec leurs visions erronées... tandis que les vampires et les monstres cohabitent pour bâtir la ville idéale, l'enfer des humains les rattrape. L'Enfant Qui Se Brise met sa propre vie en danger pour sauver celle des autres. Et finalement, Angela se rend compte que sa propre imagination est aussi son pire ennemi. Mais n'ayez crainte. Vous n'êtes pas fous... eux, le sont... n'est-ce pas ?


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-14146-8

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À Marie, Maya, Sara et Tommy.

Ce courage, je vous le dois.

 

 

Restez loin de Monroeville !

Vous n’y trouverez rien… si ce n’est la mort.

Vous riez et n’écoutez pas les conseils d’une vieille dame Mais, si vous saviez, vous trembleriez.

Car personne ne revient jamais de Monroeville.

Elle garde les étrangers et décide de leur sort.

Écoutez mon conseil et éloignez-vous de cette ville !

La Mort vit à Monroeville.

Si personne n’en revient jamais, comment puis-je le savoir ?

Oh, mais soyez sûrs que nous savons !

Elle garde les enfants du Seigneur et fait disparaître ceux du Malin,

Mais cela serait mentir de dire qu’elle ne rend jamais rien…

Car s’il y a bien une chose que Monroeville sait rendre, ce sont les cris de ses victimes et les pleurs de ses habitants.

Symphonie amère

 

 

C’est une impression étrange de savoir que votre vie va s’arrêter dans quelques minutes, de savoir que tout ce qui constitue votre être n’aura plus d’importance ; c’est étrange, en effet… C’est aussi très étrange comme les rêves peuvent sembler paisibles à celui qui ne rêve plus, comme la vie peut paraître simple à celui qui est sur le point d’en finir, comme les questions sans réponse peuvent être à ce point déplacées, comme ma vie peut être dépourvue de sens maintenant que je connais la vérité…

J’ai souvent essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler le paradis, et je me suis représenté un désert. Le vent chaud me fouette le corps tandis que j’avance, et j’entends cet air… Quelqu’un joue du piano près d’une cabane abandonnée. Cet air, je le connais si bien… Il est magnifique ! La dernière fois que je l’ai entendu, c’est lorsque j’ai failli mourir. Dieu que j’aurais souhaité mourir pour que cet air ne cesse jamais ! Sa mélodie m’envoûte et je continue d’avancer. Je demande à cette personne qui elle est ; une question peu utile si l’on considère que je suis dans le paradis que je me suis inventé.

« Vous savez qui je suis, me dit cette personne sans se retourner.

– Vraiment, je ne vois pas », dis-je.

Par sa voix, je sais que je m’adresse à un homme. Je regarde la cabane et n’y vois rien à l’intérieur. Le vent continue de souffler sur nous. Je jurerais presque qu’il s’agit de l’enfer.

« Vous me reconnaîtrez, dit-il sans s’arrêter de jouer.

– Où avez-vous appris à jouer comme ça ?

– Je ne sais pas.

– On ne peut pas ignorer d’où provient un tel talent.

– Mais on peut l’oublier », dit-il.

J’ai l’impression de le reconnaître à ses intonations. Aussi, je préfère m’asseoir et l’écouter, tout en fermant les yeux. Je laisse la mélodie s’emparer de moi, je laisse les notes danser… Un sourire se dessine sur mon visage. Pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens pas maudit, je n’ai plus peur de fermer les yeux. La musique s’empare alors de mon cœur, ma respiration ralentit. Je m’allonge sur le sol sableux et je regarde le soleil qui disparaît peu à peu.

« Vous aimez la musique ? me demande-t-il.

– C’est merveilleux ! m’exclamé-je avec un sourire idiot.

– Vous connaissez cet air ?

– Il me rappelle la mort.

– Vous savez pourquoi ?

– Non, je l’ignore.

– On ne peut ignorer une telle chose.

– Mais, comme vous dîtes, on peut l’oublier.

– Oui, dit-il en souriant, on peut oublier… C’est si facile d’ignorer d’où on vient.

– Et d’où venez-vous ?

– Je ne saurais le dire.

– Dans ce cas, nous sommes deux pauvres idiots.

– Sans doute. »

Ses intonations deviennent plus violentes et le temps s’assombrit. Mon sourire s’efface alors que j’essaie de me souvenir d’où je connais cet air.

« Vous ne savez vraiment pas quelle est cette chanson ? demandé-je encore.

– Non, Monsieur, mais elle est tellement belle… Je pourrais la jouer jusqu’à ma mort, et même au-delà si on me le permettait.

– Cette chanson est belle à en mourir, oui. »

Le vent cesse peu à peu de souffler. Je commence à m’endormir.

« Vous ne vous rappelez pas ? me demande-t-il.

– De quoi ?

– D’où vous connaissez cette chanson ?

– Je vous ai dit que je ne la connaissais pas… Avez-vous quelque chose à me dire dessus ?

– Eh bien… Vous la connaissez peut-être, parce que c’est celle que vous avez écrite et jouée à l’enterrement de vos parents. »

Mon cœur se noue et la musique cesse. Il se retourne et, tel un miroir, c’est moi-même que je regarde. Il est moi et je suis lui, mon paradis avec ma conscience. La mort est une chose bien étrange, je vous l’accorde. Le piano continue de jouer sa mélodie sans son maître. Il s’avance vers moi et me dit :

« Je t’avais dit que tu me reconnaîtrais. »

Je souris, incapable de bouger. La mélodie s’est encore emparée de moi.

« Suis-je mort ?

– C’est une question de point de vue.

– Alors donne-moi le tien !

– Je n’en ai pas si tu n’en as pas. Je suis toi, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. »

Et je compris alors que le paradis n’existait pas. La seule chose qui puisse nous attendre après la mort, ce n’est qu’une prison avec sa propre conscience, comme si nous étions prisonniers du même corps sans pour autant bouger ; un corps de marbre qui se décompose tandis que l’âme voyage loin, très loin, mais toujours avec son reflet.

« La mélodie ne cessera donc jamais ? demandé-je.

– Jamais, dit-il en se rasseyant et en reprenant son jeu.

– C’est tout ce que je souhaitais », dis-je avec un sourire.

Confessions d’un meurtrier

 

 

Comment un esprit aussi sain peut-il devenir un esprit assoiffé de sang et de destruction ? On lui disait de ne pas fermer les yeux dans le noir, de ne pas éteindre la lumière, quand il était petit… « Ne dort dors jamais, ne meurs jamais. »

Il ne peut pas stopper cette peine ; une partie de lui le veut, mais l’autre est plus forte. Même en tombant du paradis, les anges deviennent démons à force de vivre avec les hommes. Lui, il se prenait pour Dieu, comme les « autres » en fait.

Sans jamais faillir, il parle comme une personne normale. D’ailleurs, il est normal pour tout le monde, un peu trop idéal parfois.

À chaque fois, pour s’endormir, ces mots résonnaient dans sa tête : « Ne dors jamais, ne meurs jamais. » L’immortalité est un secret bien gardé, alors comment faire pour le percer ? En devenant immortel à travers la mort et en devenant… un massacreur ?

On se souvient d’Hitler pour ses actes et pour la « Solution finale », on se souvient de son nom, mais se souvient-on seulement du nom des victimes ?

Les meurtriers, les dictateurs, les hommes qui ont fait le mal sont devenus immortels à travers le temps. Les victimes n’étaient que les pions de cette immense partie d’échecs pour y parvenir. On continue de les blâmer pour ce qu’ils ont fait mais on connaît leur nom et leur biographie dans les détails. D’où vient cette fascination, si ce n’est de la crainte de voir un jour des hommes semblables surgir de nulle part ?

Heureusement pour lui, la crainte ne l’a jamais atteint. Que peut craindre un tueur ? Un autre tueur ? Ce sont les autres qui ont peur, qui ferment leur maison à double tour, qui achètent un gros chien pour les effrayer, mais tout cela n’est pas plus efficace.

Un monde de terreur, voilà dans quoi nous vivons… Et c’est toujours les mêmes qui paient pour les erreurs des autres. Lui, il ne faisait cela que pour faire payer aux femmes d’une vingtaine d’années ce que ses parents lui avaient fait subir : un viol, des mauvais traitements, un environnement instable… Ils ont gâché sa vie, il allait gâcher la vie des autres jusqu’à ce que quelqu’un l’arrête, c’est-à-dire (du moins pour son cas) jamais !

Plus de soixante-six meurtres en Arizona, Géorgie, Californie, Illinois et dans le Delaware. Élargir son champ d’action pour que la police ne fasse pas de rapprochement, voilà quelle était sa devise.

« Mais une question me laisse sans voix, lui avais-je dit lorsqu’il me confessait ses crimes. Quel était le but ? »

Il était allongé sur son lit. Le cancer était en train de l’emporter.

« Moi aussi une question me laisse sans voix, me dit-il soudain d’une voix claire et grave. Est-ce moi… ou les autres qui sont fous ? »

Il s’est éteint la nuit suivante, dans son luxueux appartement de Manhattan, à New York. Il avait 53 ans. Il m’a dit qu’il avait commencé à tuer à l’âge de 26 ans. La folie meurtrière qui l’animait était partie avec lui.

L’ironie, c’est qu’il est né en enfer et il est mort dans une prison dorée, au paradis. Et moi je suis née au milieu de ce royaume… Le meilleur héritage qu’un père puisse laisser à sa fille, c’est de lui avouer sur son lit de mort que sa mère n’est pas morte dans un accident de voiture, comme on lui avait souvent répété, mais qu’elle fait partie d’une collection humaine enterrée dans le désert du Nevada.

Extrait de l’interview de Monsieur Lutz, sur son lit de mort, Manhattan, 17.

Juillet de cette année

« Pourquoi avez-vous fait cela ? Votre fille ne méritait pas de grandir sans sa mère… Regrettez-vous seulement vos actes ?

– Je n’ai plus rien à regretter… Je suis sur le point de mourir ; n’est-ce pas suffisant !?

– Non, je ne crois pas… Vous avez tué, Monsieur Lutz, et vous ne paierez jamais. Quel était votre but durant toutes ces années ?

– J’ai couru après des fantasmes, un bien-être, qui n’ont jamais été suffisants. Voilà pourquoi j’ai recommencé encore et encore, jusqu’à trouver ce moment intense.

À vous entendre, on dirait que vous avez vécu un enfer… Sans doute pire que celui que vous avez fait vivre à vos victimes ? »

Il sourit.

« Il n’est pas question d’elles, mais de moi.

Vous n’avez pas eu peur que votre fille débranche votre oxygène en apprenant la vérité ?

– Elle est comme moi, elle est aussi lâche, comme sa mère également. Elle n’en aurait jamais eu le courage.

En êtes-vous sûr ?

– Je suis bien là, non !? Et je respire.

Qui vous dit qu’elle ne le fera pas une fois que je serai partie ?

– Nous verrons, mais… j’en doute fort. »

[…]

« À vous entendre, on croirait que vous vous prenez pour Dieu ?

– C’est le cas. Comment appelez-vous un homme qui décide de la vie ou de la mort d’une personne ?

J’appelle cela un lâche. Mais vous êtes un homme qui tue, sur le point de mourir, et je suis une femme en pleine forme, en position de force ; cela ne vous agace pas ?

– Pas le moins du monde.

Je parie que vous êtes en train d’imaginer comment vous pourriez me tuer…

– Vous pariez gagnant alors. »

[…]

« Qu’aimeriez-vous dire à ceux qui liront ce témoignage, Monsieur Lutz ?

– Rien qu’une seule chose : tout le monde peut le faire. Tout le monde peut basculer et tuer sans se faire attraper. Comme quoi, le bien ne l’emporte pas toujours sur le mal… En grandissant, j’ai appris qu’il n’y a que le mal qui gagne et, ce, dans la plupart des cas. »

Monsieur Rock’n’roll

 

 

Alors on vous appelle Monsieur Rock’n’roll ?

Vous vous croyez sans doute irrésistible ?

C’est vrai que vous l’êtes, mais je ne vous dirais jamais oui ;

Mon cœur est pris, il n’est pas à vendre !

Il est à lui, à eux, à qui vous voulez, mais

certainement pas à vous !

Mon Monsieur Rock’n’roll ne ressemble à personne.

Je l’aime, je l’aime, mon Monsieur Rock’n’roll !

Il danse comme un dieu, joue la comédie comme un prince ; il a un sourire à tomber par terre !

Il rock, il rock, mon Monsieur Rock’n’roll !

On s’est rencontrés un jour et j’en voulais plus,

J’aurais voulu le connaître plus tôt.

Aaron, Stuart, Edward, Casey, Jared ou Milo,

Tu portes les noms de mes idoles !

Mon Monsieur Rock’n’roll est si beau…
J’ai l’impression de vivre un rêve !

On vous dit « multiculturel »,
mais vous ne semblez pas si intelligent.

C’est parce que vous ressemblez au prince charmant que les filles vous aiment ?

Qui vous dit que je tomberai dans le panneau ?

Ma mère m’a toujours dit de me méfier des hommes dans votre genre, des hommes qui promettent pour mieux arriver à leurs fins.

Mais Monsieur Rock’n’roll est un gentleman.

Il sait se tenir, il sait y faire, il sait tomber amoureux ;

On ne résiste pas longtemps à Monsieur Rock’n’roll,

Et on ne reste pas longtemps dans son cœur non plus,

Mais le beau rêve, c’est de croire qu’on y restera
plus d’une nuit.

De la vie à la mort

Une confession

Il n’était pas si différent de nous. Il ressemblait à n’importe quel homme. Peut-être était-il trop beau, trop jeune, trop parfait pour paraître pleinement humain… Une sorte de Dorian Gray du xxie siècle. Il était beau oui, jeune pour l’éternité, parfait… cela va sans dire. Je le trouvais très attirant. Le mystère l’entourait ; on avait envie (du moins, en ce qui me concerne) d’explorer ce terrain. Mais je savais pertinemment qu’il ne me raconterait que ce qu’il voudrait. Je voulais prendre ce risque, je ne voulais pas laisser passer cette chance. Je ne cherchais pas une histoire sensationnelle ; je voulais simplement faire ce qu’il attendait de moi, recueillir son témoignage.

Il s’appelait Jacob Charles Sullivan, né en Angleterre. Il avait grandi dans une ferme des Cornouailles, dans le sud du pays. Il avait trois frères et deux sœurs, à l’époque. Ses parents étaient « des gens respectables », pour reprendre ses termes. Il les aimait. Vous me direz sans doute : « Quel enfant n’aime pas ses parents ? » mais, lui, il les aimait… vraiment ! Dans sa façon de parler d’eux, je pouvais sentir la déchirure qu’avait été leur mort à tous. Sa famille avait été emportée par une épidémie de peste ; lui seul en avait réchappé. Par la suite, il avait élu domicile à Londres, puis il avait parcouru le monde pour finalement atterrir dans ce simple appartement new-yorkais décoré avec goût, mais qui restait froid, selon moi. Je savais qu’il n’avait pas prévu de s’installer ici pour longtemps. Il ne cessait de sourire, de cacher ses larmes, lorsqu’il me parlait de sa famille. Il s’exprimait comme un livre, pouvait commencer une histoire dans un français parfait, puis la poursuivre avec du japonais et du coréen, pour la finir en russe ou en ukrainien. L’anglais avait beau être sa langue maternelle, il connaissait toutes les autres. La vie, le monde ne semblaient plus avoir de secret pour lui. Il savait tout. Il me confia qu’il avait vu la folie de l’homme, qu’il avait participé à tant de guerres, perdu tant d’amis qu’il se demandait encore comment il pouvait aimer l’être humain… « Ce n’est pas compliqué, m’avait-il dit, je n’ai pas le choix. » Je n’étais pas sûr de qui il était jusqu’à ce qu’il me le dise et, croyez-moi, ce que je m’apprête à écrire, je ne l’ai pas cru tout de suite. Il était né le 14 février de l’année 1510, et il se tenait encore là, dans notre belle année de 2009, vivant comme personne, beau et jeune, à tout jamais maudit par l’immortalité dont il était victime.

Par quel miracle Jacob Sullivan était-il devenu immortel ? Je l’ignore. Il refusait de m’en dire plus sur le sujet mais je compris son chagrin. Tandis que sa famille mourrait, sous ses yeux, de la peste, lui se tenait à leurs côtés, vivant et en pleine santé. Il me raconta qu’un médecin de son village l’avait aidé à comprendre ce qui lui arrivait. Il avait 25 ans quand cela s’était produit, quand son corps s’était mis à se décomposer sans raison, comme s’il était mort. Après quelques jours et quelques expériences, le médecin s’était rendu compte que seule une température en dessous de zéro pouvait freiner cette décomposition. Il m’avoua, qu’à l’époque, ses parents l’avaient maintenu sous une eau glaciale pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, et qu’il ne ressentait pas le besoin de respirer pour rester en vie. Au fil des siècles, le temps durant lequel il devait rester dans un endroit froid diminua. Il n’avait alors besoin que d’une ou deux heures par mois tandis, qu’au début, c’était plusieurs jours à n’importe quel moment. Jacob montra un jour une chose incroyable au médecin ; il se coupa un bras sous ses yeux. Une fois au sol, le bout de bras devint poussière et il repoussa comme une plante sur le corps du jeune garçon. Ils se rendirent alors compte que peu importaient les balles, les poignards, les blessures… Il ne pouvait pas mourir. Le médecin décida de pratiquer une autopsie sur lui. Jacob ne donna pas de détail sur son déroulement ; il ne me dit que ce qu’ils apprirent… Tous ses organes étaient morts ; en place, certes, mais ils étaient comme pourris. Aucun sang ne circulait dans ses veines, rien qu’un liquide noirâtre. Il en conclut donc que Jacob était mort depuis longtemps et en « décomposition figée ». Quelques jours après cette découverte, sa famille tombait malade et ils mourraient tous les uns après les autres. L’épidémie n’épargna pas le médecin. Après cette tragédie, il décida de prendre sa vie en main et il commença un tour du monde, traversant les époques et assistant ou participant à notre histoire.

Jacob Sullivan tournait en rond dans cet appartement, comme un lion en cage. Assis à la table du salon, je prenais des notes, m’efforçant de retenir mon enthousiasme. J’avais l’impression d’avoir en face de moi un auteur de romans fantastiques car, à ce moment, je ne prenais pas la moindre de ses paroles au sérieux. Mais, avant de commencer, il m’avait dit : « Ne croyez pas le conteur, mais le conte. » Alors c’est ce que je faisais. Je croyais le conte qu’il me racontait, oubliant que cela n’avait aucun sens. J’avais tellement de questions… Mais je me sentais idiot de le croire car j’étais rationnel ; les immortels, ça n’existe pas. Et pourtant…

Il me raconta ses nombreux voyages à travers l’Asie et l’Europe. Il ne me donna pas tous les détails mais je pus, grâce à ses témoignages, reconstituer une chronologie. Il fut médecin à la cour du roi Louis XIV. Il vit la colonisation de l’Amérique, rencontra des Amérindiens, assista à des découvertes archéologiques en Égypte… et j’en passe ! Toute sa vie n’avait été que fuite en avant, selon lui, et pourtant il était toujours là, au bon endroit et au bon moment pour assister à un instant historique.

La période la plus marquante pour lui fut lorsqu’il travaillait au service de Pierre 1er, emblématique tsar de la maison Romanov, en Russie. Il l’avait suivi dans toutes ses réformes et ses changements, tandis qu’il s’occupait de l’éducation de ses enfants. Il m’avoua avoir rencontré une personne très importante qui lui apprit la signification de la vie (chose que Jacob avait perdue de vue depuis longtemps, étant donné qu’il était condamné à ne jamais mourir). Cette personne était Dimitri Pétrovitch Romanov. Là encore, il ne me donna que les grandes lignes de l’histoire. Dimitri était le mouton noir de la famille Romanov. Très dépressif, introverti, il ne se liait pas avec les gens… Sauf avec Jacob. Il ne me dit pas ce qui lui était arrivé après la mort du tsar, en 1725. Je pensai que (connaissant l’époque dans laquelle il se trouvait) Dimitri avait dû mourir dans d’atroces circonstances, mais je ne posai pas de question sur le sujet.

Jacob avait aussi aimé dans sa vie. Beaucoup d’enfants étaient nés de ses nombreuses femmes. Certaines l’avaient fui en apprenant ce qu’il était, d’autres l’avaient suivi jusqu’à la fin. La plupart du temps, il ne restait pas longtemps avec ces femmes et, lorsqu’il apprenait qu’il allait être père, il était pris d’une euphorie tourbillonnante.

« À chaque fois que j’ai appris que j’allais avoir un enfant, j’avais la même réaction que la première fois, en 1550, m’avoua-t-il. Je me sentais humain car, même si je ne peux pas mourir, je sais que je peux donner vie à quelque chose qui n’aura pas à subir la même malédiction que moi. »

C’est à ce moment que je me risquai à lui poser une question à laquelle il répondit volontairement… Il pouvait avoir des enfants et ces derniers ne devenaient pas immortels ; ils étaient plus humains qu’il ne le serait jamais. Il m’avoua également qu’il ne ressentait, ni la faim, ni la soif. Les aliments n’avaient pour lui pas de goût, comme l’eau ou l’alcool. Les cigarettes ne détruisaient pas ses poumons, et elles non plus n’avaient pas de goût. Il ne dormait pas, donc ne rêvait pas. Tout ce qu’il voulait, il l’avait ; l’argent n’était pas un problème. Sa peau n’était pas blême, son corps n’était pas froid… On ne pouvait deviner qu’il n’était pas humain. Il ne respirait pas non plus, son cœur ne battait pas, et je pus m’en rendre compte en posant une main sur sa poitrine… Rien. Là, je commençais à croire à quelque chose, mais j’ignorais encore quoi. Puis, avec un sourire, il s’empara d’un couteau dans la cuisine et s’entailla le bras. Je tressaillis en voyant la plaie se refermer sous mes yeux. Désormais, je croyais le conte, mais aussi le conteur.

Sa dernière femme en date s’appelait Stella et elle était morte des suites d’un cancer quelques mois plus tôt. C’est après ce drame qu’il m’a contacté au Times pour que je recueille son histoire.

« Vous savez, me dit-il posté devant la baie vitrée donnant sur Manhattan, j’ai aimé beaucoup de femmes et toutes de la même façon… Je n’avais pas envie de les perdre. Lorsque le “moment” de les quitter arrivait, je jurais devant Dieu de ne plus jamais connaître cette peine, de ne plus jamais tomber amoureux. Pourtant cela arrivait à chaque fois, encore et encore, au fil des siècles, mais jamais je n’ai ressenti cette peine-là… Quand Stella est morte, j’ai juré à Dieu… Et je sais que je tiendrai ma promesse cette fois. Je sais, qu’à partir de maintenant, je ne tomberai plus jamais amoureux. »

Je décidai de prendre note sans rien dire. Sa douleur était palpable. Il avait beau être indestructible, il n’était pas un robot ; il ressentait le mal, son cœur se brisait. Comme n’importe quel être humain, il avait mal.

« Et vos enfants ? demandai-je pour changer de sujet. Vous en avez ?

– Ces derniers temps ? Oui, dit-il en plaisantant. Un seul en réalité, né dans les années soixante-dix. Jacob Junior. Bien que ce ne soit pas le premier à porter ce nom. Il est policier, ici, à New York.

– Il est donc plus vieux que vous ?

– Physiquement, oui. »

Derrière son sourire et ses douces plaisanteries, je sentais un malaise s’installer. Il ne lui restait plus rien aujourd’hui, mais je ne pouvais pas m’empêcher de l’admirer. J’aimais sa nature, son être… Nom de Dieu ! Il n’allait jamais mourir, il n’allait jamais connaître cette crainte ; il pouvait se promener dans n’importe quel endroit douteux sans jamais craindre de se faire poignarder. Il me tournait le dos à mesure que je dégainais mes paroles :

« Vous êtes un miracle ! lui dis-je en me levant brusquement de mon siège. Vous avez vécu des choses que d’autres n’ont jamais vues ; vous avez traversé les siècles, Jacob. Cessez de vous voir comme un monstre ! Vous n’êtes pas un monstre, vous êtes bien mieux que n’importe quel être humain.

– Dans quel but ?

– Pardon ?

– Quel est le but d’être immortel ? » me demanda-t-il sans se retourner.

Il contemplait toujours la ville à travers la baie vitrée.

« J’ai vu Kennedy se faire assassiner en 1962, j’étais là lorsque Martin Luther King a été tué, j’ai participé à la Seconde Guerre mondiale… Je me suis rangé du côté des nazis pour mieux les piéger mais, pour prouver ma loyauté, j’ai dû faire des choses abominables qui me poursuivront à jamais. J’ai fui après avoir participé à la tentative d’assassinat contre Hitler, j’étais dans la voiture de James Dean lorsqu’il a eu son accident… C’était un très bon ami… J’étais dans les tours jumelles le 11 septembre 2001. »

Je me rassis tandis qu’il déroulait ses paroles. Il était calme, vraiment calme, comme s’il était résigné.

« J’ai perdu ma famille, des amis, des enfants, mes femmes… J’ai tout perdu. Oui, j’ai vu l’Histoire, mais à quoi bon ? D’autres l’ont vue et l’ont racontée, seulement ils ne sont plus là pour en parler, tandis que moi, oui ; où est le miracle dans tout ça ? Dieu me refuse le paradis et, le diable, l’enfer… Qu’ai-je donc fait de si horrible pour mériter cette solitude éternelle ?

– Je comprends votre peine. Vraiment, je… suis désolé ; je n’aurais pas dû m’emporter de cette façon. Mais comprenez-moi… Vous êtes peut-être le signe qu’il nous manquait à tous… Vous êtes comparable à Dieu. »

Jacob se tourna enfin vers moi et je vis des larmes sur son visage. C’est ce qu’il essayait de me cacher depuis le début, car ce n’était pas des larmes, mais un liquide noirâtre - semblable à celui décrit comme étant son sang - qui coulait sur son visage.

« Non, souffla-t-il en continuant de pleurer. Non, vous ne comprenez pas ma peine… Et s’il y a bien un être à qui je ne voudrais jamais être comparé, c’est bien Dieu. »

Je baissai les yeux, conscient de ma faute. Je n’avais pas mesuré l’impact de mes paroles.

« Savez-vous ce que cela fait de voir des gens mourir autour de vous tout en sachant que, vous, vous ne pouvez pas ? »

Il n’essuya pas ses larmes et me fixait désormais, comme pour me montrer à quel point sa peine était présente.

« Je ne peux qu’imaginer, dis-je.

– Alors imaginez grand ! dit-il. Parce qu’aucun mot ne peut décrire ce que j’ai ressenti durant ces cinq siècles. Oui, j’en ai profité et j’ai apprécié chaque moment, j’ai vécu ce que d’autres n’ont jamais vécu, mais j’ai perdu bien plus… Vous ne pouvez pas comprendre et vous avez peur de mourir. C’est pour cette raison, qu’à cet instant même, vous donneriez tout pour être moi. »

Je ravalai ma salive, me sentant coupable ; c’était comme s’il avait deviné mes pensées.

« Exactement de la même façon, je donnerais tout pour être vous. »

Je levai les yeux vers lui. Ses larmes avaient disparu, comme si elles n’avaient jamais existé.

Ces témoignages, je les ai entendus pendant plusieurs mois. Je me rendais chez Jacob Sullivan et il me racontait les différentes étapes de sa vie. Je n’en dormais plus, je ne faisais que penser à cette histoire. Il m’avoua qu’il avait pensé à la mort et qu’il avait tenté plus d’une fois de se suicider. Balles dans la tête, en plein cœur, poisons mortels, overdoses, blessures à l’arme blanche, sauts d’immeubles de plusieurs étages, immolation, noyade et même l’écartèlement, mais ses membres repoussaient et son corps se soignait à mesure qu’il lui infligeait ces douleurs.

Je plaisantai même en lui demandant s’il avait essayé de se trancher la tête, et c’est par le sourire gêné qu’il afficha que je compris que cela non plus n’avait pas marché.

Jacob Sullivan était condamné, oui. Il se voyait comme un monstre maudit et j’ignorais s’il était unique ou s’il y en avait d’autres comme lui dans le monde. Je ne m’étais pas risqué à poser la question ; je savais pertinemment qu’il me cacherait la vérité de toute façon. Au bout de six mois de témoignages, je me dis qu’il était temps pour moi de savoir la vérité et j’étais décidé à lui poser toutes les questions que j’avais gardées pour moi mais, en arrivant chez lui, j’eus la stupéfaction de trouver son appartement vide. Le propriétaire me dit que Monsieur Sullivan (un charmant homme, selon lui) avait quitté New York mais qu’il avait laissé une lettre pour un certain Monsieur D., journaliste au Times. Je demandai que le vieil homme me laisse seul pour découvrir la dernière confession de Jacob.

Cher ami,

Je sais que vous avez des questions sur moi, et vous aurez vos réponses. Nous avons le temps ou, du moins, je ferai en sorte que mon temps soit le vôtre. Je ne vous dis pas à bientôt, car vous avez encore beaucoup d’événements à vivre, et cela sans moi, mais croyez bien que je repasserai vous voir une dernière fois.

Votre conteur dévoué,
J. C. Sullivan

Ces mots me réchauffèrent le cœur et c’est avec amertume que je relus mes notes. Je décidai de rédiger un livre sur le sujet, qui s’attarda sur des détails que j’avais imaginés, ou même supposés. Je gardai ce précieux manuscrit dans mes tiroirs et le relus de temps en temps. Je ne sais pas ce qu’est devenu Jacob Charles Sullivan. Il n’est jamais revenu me voir. Sans doute ne pensait-il pas que la mort frapperait plus tôt que prévu, mais j’avais anticipé la chose en lui laissant une dernière lettre, qui disait :