Couples

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Le couple est au centre de la vie de la plupart des personnes. Creuset de l’amour pouvant devenir celui de la haine, lieu d’épanouissement ou prison, source de joies et de peines, il peut être un paradis mais aussi, hélas, un enfer. Cadre principal de la filiation et de la famille, et unité économique, il est aussi un des piliers de la société actuelle.
Phénomène complexe, riche, aux multiples facettes, difficile à étudier tant il se dérobe à toute tentative de simplification. Mais sujet passionnant, par la diversité des situations que l’on rencontre, par les questions théoriques qu’il pose, et les conséquences pratiques qui peuvent être utiles aux millions de personnes qui vivent en couple.

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Informations

Publié par
Date de parution 27 octobre 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782312048420
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Couples
Bruno Décoret
Couples
Théorie, pratique, histoires, études
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen© Les Éditions du Net, 2016
ISBN : 978-2-312-04842-0Avant-propos
Les pages qui suivent, écrites sur du papier, sont la transcription d’un livre rédigé en hypertexte,
sur un support informatique, et accessible par internet, nécessitant donc pour le lire de disposer d’un
ordinateur ou d’un objet du même genre ainsi que d’une liaison internet. Je me suis expliqué sur les
raisons de ce choix dans une vidéo sur le site en question, couples. psy-diversite. fr. Je ne le remets
pas en cause.
Mais il s’est avéré que des lecteurs potentiels m’ont exprimé leur préférence pour ce qu’ils ont
appelé un « vrai livre », imprimé sur du papier, avec une couverture en carton. Un livre qui n’est pas
seulement une source d’information, mais aussi un objet, que l’on peut toucher, feuilleter, mettre
dans sa bibliothèque, montrer aux amis qui vous rendent visite, sans avoir besoin de brancher un
ordinateur ou une tablette.
En regardant ma bibliothèque personnelle, j’ai pu constater que j’achète des livres, et que j’aime
bien les voir figurer comme un objet de décoration, après les avoir lus. Il m’arrive d’en ouvrir un que
j’avais lu il y a longtemps et suis content de le redécouvrir. Mais, lorsque je cherche une citation, il
me faut aller feuilleter des centaines de pages pendant des heures en me demandant si j’ai bien pris le
bon livre, voir le bon auteur. Si tous ces ouvrages étaient stockés sur mon ordinateur, ou accessibles
par un simple lien internet, je ferais appel à des logiciels pour trouver la citation exacte, du bon
auteur et au bon endroit.
Les deux formules ont donc leur utilité et leur raison d’exister. Nous sommes sans doute dans
cette période charnière où, d’une part, se développe cette nouvelle information écrite qu’est le livre
internet, cette nouvelle façon d’écrire qu’est l’hypertexte, et d’autre part la plus classique écriture
séquentielle imprimée est encore bien vivante. Puissent les deux cohabiter encore longtemps, pour le
plus grand bien des lecteurs.
En ce qui concerne le présent ouvrage, le passage de l’hypertexte au séquentiel n’a pas posé de
gros problème. Il reste toutefois que la suppression des liens rend moins facile le passage d’un
endroit à l’autre. Mais c’est le propre d’un livre classique. Le lecteur doit user du garde page ou de la
note dans la marge pour se repérer dans ses allées et venues. Il peut aussi lire du début à la fin sans
avoir envie de se promener.
Mon souhait le plus cher est que, après avoir lu le « vrai livre » le lecteur satisfait ait envie
d’aller consulter la version hypertexte, afin de profiter des évolutions et des avantages que procurent
ce type d’écriture, et que le lecteur du texte « virtuel » veuille avoir dans sa bibliothèque le livre en
chair et en os ou plutôt en papier et carton.
Le couple est au centre de la vie de la plupart des personnes. Creuset de l’amour, lieu
d’épanouissement, source de joies et de plaisirs, il peut être, pour ses membres, un paradis. Il peut
aussi, hélas, devenir un enfer, ou plus simplement un ennui.
Cadre principal de la filiation et de la famille, et unité économique, il est aussi un des piliers de
la société actuelle.
Phénomène complexe, riche, aux multiples facettes, difficile à étudier, il se dérobe à toute
tentative de simplification. Mais c’est un sujet passionnant, par la diversité des situations que l’on
rencontre, par les questions théoriques qu’il pose, et les conséquences pratiques qui peuvent être
utiles aux millions de personnes qui vivent en couple.
ET, TOUT D’ABORD, QU’EST-CE QU’UN COUPLE ?Interrogeons deux dictionnaires.
« Le Robert en 8 volumes », en 1985, donnait la définition suivante :
Couple : Homme et femme unis par des relations affectives, physiques. Homme et femme réunis
provisoirement (au cours d’une activité sociale, danse, réunion) ; spécialement lorsque des relations
sexuelles sont possibles ou envisagées entre eux.
En 2015, « Le Larousse en ligne », affiche pour sa part :
Personnes unies par le mariage, liées par un pacs ou vivant en concubinage : Un couple uni.
Deux personnes réunies provisoirement au cours d’une danse, d’une promenade, etc : Des
couples de danseurs.
On le voit, dans une même langue, deux dictionnaires de référence apportent diverses définitions
de ce qu’est un couple, avec de notoires différences à 30 ans de distance. Dans les deux cas on
distingue le couple durable du couple occasionnel mais deux points essentiels diffèrent : dans la
version Larousse – la plus récente – il n’est pas fait mention du sexe pour le couple stable et il n’y a
pas de référence à une pratique sexuelle pour le couple occasionnel. On pourrait donc dire que le
couple du Robert 1985 était sexué et sexuel, et que celui du Larousse 2014 est « asexué » et
« asexuel ».
Bien sûr il ne s’agit là que de définitions de dictionnaire et la réalité est beaucoup plus
complexe. Le couple varie selon l’époque, le lieu, l’influence de l’environnement, les croyances, les
besoins. Il varie surtout selon les individus, y compris au sein d’une même société, d’un même
groupe social, d’une même époque. Il ne peut donc être défini comme un fait unique, invariable et
stable. Ce n’est pas un invariant de l’espèce humaine (comme la bipédie) mais un concept flou,
variable, plastique, multiforme.
C’est pourquoi le titre de ce livre est au pluriel.
Et c’est pourquoi nous allons l’aborder sous des angles différents. Nous commencerons par
raconter des histoires de couples, fictions proches de la réalité. Ensuite nous passerons en revue les
diverses disciplines concernées par le phénomène « couple » et les apports qu’elles offrent à sa
compréhension. Puis nous aborderons ce qui est le cœur de du livre, à savoir notre « théorie du
couple », elle-même appuyée sur le modèle écosystémique. Enfin nous consacrerons une partie à la
thérapie dite de couple, moyen professionnel pour aider les personnes vivant en couple et qui ne sont
pas satisfaites de leur sort.
Histoires de couples, réelles et légèrement modifiées
Les personnages des histoires qui vont suivre sont fictifs. Ils n’existent pas et n’ont jamais existé
tels qu’ils sont décrits. Mais leurs aventures, ou leurs mésaventures, sont bien réelles. Ce qu’ils
vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils font ou ne font pas, ce qu’ils comprennent ou ne comprennent
pas, est identique à ce qu’ont vécu des hommes et des femmes en chair et en os.
D’où viennent ces récits ? De la vie de tous les jours, des rencontres faites par leur auteur,
parfois d’éléments de sa vie personnelle, et surtout de l’expérience du « psy » qui, bien assis dans son
fauteuil, recueille l’intime de la vie de ses semblables. Dans ce cadre, pas de faux semblants, pas de
frime ou de façade, la sincérité est totale. Ici se dit ce qui ne peut se dire ailleurs dans l’espoir –
souvent récompensé – d’en tirer profit et d’aller vers une vie meilleure. Je suis toujours émerveillé de
la richesse et de la diversité de la vie des humains, en particulier la vie sentimentale. Recueillir la
confidence intime de ceux qui me font confiance est un privilège dont je n’oublie jamais l’ampleur.
C’est donc à eux que je dédie les lignes qui vont suivre, en les remerciant pour tout ce qu’ils m’ont
apporté.
Aucune des fictions n’est la transcription exacte d’une histoire réellement vécue. Si j’ai pu
parfois commencer un récit en pensant à Pierre et Pauline, il devenait rapidement inspiré par Pierrette
et Paul ; la plupart du temps, c’est une situation, et surtout plusieurs situations se ressemblant, qui
sont à l’origine de la narration, complètement inventée dans sa forme.
KEVIN ET EMMA. QU’EST-CE QU’« ÊTRE ENSEMBLE » ?
Emma pleure, devant moi, sans pouvoir s’arrêter. C’est sa maman qui lui a conseillé de venir me
voir, inquiète devant les pleurs de sa fille. Elle a tout juste 18 ans, cette jolie blonde qui pourrait être
ma petite fille et dont le visage juvénile est rougi par les larmes. Qu’est-ce qui peut faire pleurer
lorsqu’on est jeune et belle, sportive, en pleine santé, étudiante après une mention au bac, vivant chez
des parents sympathiques dans un cocon familial confortable ? Emma souffre d’un chagrin d’amour.
Elle a éclaté en sanglots lorsqu’elle a exprimé la raison de sa venue : « mon copain m’a trompée »
puis elle a repris son souffle et, maîtrisant tant bien que mal son chagrin, a pu raconter la
mésaventure.
Emma a rencontré Kevin dans cette formation universitaire de haut niveau destinée à former les
élites de la nation et où n’entrent que des bons élèves. La proportion de garçons et filles est à peu près
équilibrée et la tranche d’âge très resserrée. Auparavant, elle avait eu des aventures amoureuses avec
rapprochement corporel intime mais sans relation sexuelle complète. Dès le premier cours, elle a
remarqué Kevin, surtout pour sa facilité de parole, son côté leader, brillant, se faisant remarquer aussi
bien par ses performances scolaires que par son aisance dans les relations. Toutes les filles semblaient
attirées par lui et il profitait de cette aura pour ne pas se fixer sur une. Mais Emma avait la conviction
que c’était lui, lui qui serait son homme. Elle le voulait et elle l’a eu ; c’est elle qu’il a choisie, qui
l’a embrassée lors d’une soirée entre copains. Depuis ce moment, il a été évident pour elle qu’ils
étaient en couple. Ils ne se sont jamais dit l’un à l’autre ce que représentait leur relation. Tout était
implicite, ils étaient ensemble, voilà tout. Pour Emma, c’était une évidence.
À l’université, ils se retrouvaient ensemble, l’un à côté de l’autre, dans tous les cours. La plupart
du temps, ils arrivaient en même temps, car l’un passait prendre l’autre avant de venir. Ils travaillaient
ensemble leurs cours, s’aidant mutuellement. Pour les copains, ils formaient un couple ; on les
considérait comme tel, n’hésitant pas à demander à l’un des nouvelles de l’autre, ou de lui faire
passer un message. On n’aurait pas envisagé d’inviter l’un sans l’autre. C’était Emma et Kevin.
Rapidement, Emma avait tenu à présenter son « copain » à ses parents, qui le considérèrent
rapidement comme un gendre. Elle insista aussi pour connaître les parents de son « copain » ce qui ne
fut pas aussi facile, attendu qu’ils étaient divorcés. Elle connut ainsi séparément la mère et le père de
Kevin et leurs partenaires respectifs. Ceux-ci la reçurent poliment et simplement comme une amie de
leur fils et non comme sa copine. L’un et l’autre ne répondirent pas avec enthousiasme àl’empressement d’Emma de leur présenter ses propres parents.
Ainsi vivait ce couple, sans que l’un et l’autre ne se soit jamais exprimé sur ce qu’ils entendaient
par couple, et s’assurer qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. Bien entendu vint rapidement le
moment de l’intimité sexuelle. Kevin avait déjà « passé le pas » mais Emma restait vierge, un peu en
retard en cela sur la moyenne d’âge, ce qui ne lui posait pas de problème, au contraire. Elle était
contente de s’être réservée pour l’homme de sa vie en regrettant qu’il n’en ait pas fait autant. Et puis,
un jour qu’il venait la voir chez elle – chez ses parents – il se fit plus pressant et elle sentit bien que
c’était le moment. Elle n’avait pas vraiment de désir sexuel, mais était contente de vivre cette
initiation, et surtout heureuse de sceller ainsi l’union avec Kevin. Elle ne ressentit pas grand chose et
lui ne manifesta pas non plus des sensations exceptionnelles. Mais c’était fait, et bien fait, avec les
précautions d’usage. Plus de doute, ils étaient bien en couple et pouvaient ainsi, lorsqu’ils étaient
chez les parents, dormir dans le même lit. La sexualité n’était pas le principal de leur relation. Ils
passaient beaucoup plus de temps à travailler ensemble qu’à faire l’amour. Ils s’embrassaient en
public et se tenaient par la main. C’était pour elle ce qui importait ; elle était heureuse en sa présence
et aussi en son absence car elle se sentait épanouie d’avoir découvert sa moitié d’orange, et sa vie
amoureuse se déroulait comme prévue, aussi limpide que sa vie estudiantine et sa vie tout court.
La fidélité n’était pas un problème pour Emma, mais une évidence. Aucun autre homme ne
pouvait avoir pour elle un quelconque attrait et il ne faisait aucun doute qu’aucune femme ne pouvait
représenter le moindre intérêt pour Kevin. Elle fut donc surprise d’apprendre l’existence d’une
certaine Zora, amie d’enfance de Kevin, à laquelle il consacrait de longs moments d’échange
téléphonique. Les SMS qu’elle eut la curiosité de regarder sur son téléphone exprimaient des
sentiments plus forts qu’une simple camaraderie d’enfance. Il s’ensuivit une discussion orageuse ;
plus il tentait de minimiser ses échanges avec Zora, insistant sur le fait qu’elle n’était qu’une amie,
plus Emma se doutait qu’il devait y avoir plus et sa colère montait. Il promit donc d’arrêter toute
relation avec Zora, précisant que ce serait difficile pour lui. La scène de ménage put alors se calmer et
ils finirent dans les bras l’un de l’autre.
Mais la jalousie s’était introduite dans le cœur d’Emma, qui voulut en savoir plus. Elle en parla
à ses copines pour qu’elles mènent l’enquête. C’était une erreur – à ne pas commettre – puisque, à
partir de ce moment, le problème intime devint en partie public. Celles-ci se firent une joie de fliquer
le compagnon douteux de leur camarade. En jouant sur leur réseau – le monde des jeunes étudiants
est petit dans cette ville de province – elles découvrirent l’existence de la fameuse Zora, fort jolie
brune au charme exotique, avec qui Kevin avait flirté de façon notoire. Elle était aussi étudiante, dans
une autre université, un cycle plus tranquille et moins élitiste, ou l’on se rencontre plus souvent en
soirée festive. Une des copines d’Emma ayant ses entrées dans ce milieu se chargea de surveiller Zora
discrètement. Elle fut particulièrement aux aguets lorsque, au cours d’une de ces soirées étudiantes,
elle vit arriver Kevin. Elle ne l’avait vu qu’en photo et ne le connaissait pas personnellement, ce qui
rendait sa tâche de surveillance plus facile. Elle les vit donc se retrouver et échanger des sourires et
regards qui n’avaient rien de fraternels. Elle prit des photos, en faisant mine de consulter son
téléphone portable, redoutable objet de la vie moderne et atout pratique de cette espionne
occasionnelle. Elle les vit même s’embrasser furtivement alors que la lumière était basse ; impossible
de prendre une photo car le flash l’aurait fait repérer, mais elle en savait assez pour aller rendre
compte de sa mission à son amie Emma, sans se rendre compte que le service qu’elle lui rendait allait
au contraire la faire souffrir le martyre.
Ce fut le cas ; le résultat de l’enquête, conté avec force détails et une certaine délectation,
plongea Emma dans le désespoir et la fureur. Son cœur amoureux se déchirait et, plus encore, elle se
sentait bafouée. Car, évidemment, toutes les copines furent immédiatement au courant du scoop dont
la diffusion se fit selon une loi exponentielle. Tout le microcosme étudiant fut au courant avec, au
premier rang, Kevin lui-même. Par SMS, Emma fut directe : elle mettait fin immédiatement à leur
union. Il débarqua chez elle et elle ne put lui refuser cet entretien. Il essaya de se justifier : oui, il y
avait eu flirt entre Zora et lui, mais sans passage à l’acte et depuis la rencontre avec Emma, ils étaient
restés seulement amis. Non, il ne l’avait pas dit à Emma de peur de l’effrayer. Il avait alors dit à Zora
qu’il ne voulait plus la voir pour cette raison ; cette dernière était très peinée et il avait accepté depasser une dernière soirée avec elle, en guise d’adieu. Dans l’ambiance de fête, et après avoir bu un
peu d’alcool, il s’était laissé prendre à la séduction de Zora et accepté un baiser qui était pour lui un
point final, car ils s’étaient quittés peu après pour toujours. Mais Emma ne voulut rien savoir,
complètement envahie qu’elle était par sa douleur. Lui aussi souffrait et ses explications sonnaient
faux, sans doute parce qu’il ne savait pas trop s’il fallait tout dire ou seulement ce qu’elle pourrait
accepter. Il n’avait pas du tout le sentiment d’avoir fauté et se défendait mal ; les innocents font de
mauvais coupables, c’est connu. Elle avait de toute façon déjà prononcé le verdict. Ils ont beaucoup
pleuré tous les deux avant qu’il ne parte errer dans les rues et qu’elle ne reste seule avec son chagrin.
Les jours suivant furent un calvaire pour l’un et l’autre puisqu’ils devaient se croiser tous les
jours sur leur lieu d’étude. Ils s’évitaient du regard, mais ne pouvaient éviter celui des autres qui les
brûlaient à l’intérieur. Il sentait la réprobation, surtout des filles, pour son acte coupable ; elle tentait
de se draper dans sa dignité mais son désarroi se voyait. Leur désunion faisait l’objet des
commentaires et commérages, certains peu indulgents envers ce couple qui s’était présenté comme
modèle et finissait dans une tromperie de boulevard. Le chagrin d’Emma se répercutait aussi sur ses
résultats universitaires et ce fut le professeur principal – qui avait deviné le motif de la baisse de
résultats – qui prit la peine de lui parler et de la mettre en garde. Kevin, lui, se jetait dans le travail
pour compenser son mélange de frustration, de culpabilité, et de rancœur. Les parents d’Emma
s’aperçurent rapidement, eux aussi, de la déconfiture de leur fille et celle-ci ne tarda pas à se confier à
sa mère, laissant à nouveau éclater les larmes qu’elle retenait pour faire bonne figure. Celle-ci, après
un temps de consolation, et inquiète pour sa fille – plus pour les résultats scolaires que pour le
chagrin d’amour – conseilla avec insistance la consultation d’un « psy » et c’est ainsi que la jeune
étudiante arriva dans mon cabinet, accompagnée la première fois de sa maman.
Que faire pour aider Emma à passer ce passage difficile et rebondir, dans la vie ? Tout d’abord
entendre sa souffrance et l’accepter comme légitime, sans la minimiser. La souffrance amoureuse est
une des plus intenses qui soit, bien qu’elle ne soit pas forcément grave. Évitons donc toute attitude
trop adulte qui pourrait laisser penser qu’on ne la prend pas au sérieux. Pas de lieux communs du
style « c’est normal, c’est la jeunesse » ou « t’inquiète pas, tu en trouveras un autre » ou le
pessimiste « eh oui, l’amour c’est comme ça. La prochaine fois tu feras attention ». Il faut lui laisser
sa capacité d’aimer et sa croyance en le bonheur amoureux. Oui, on peut être heureuse en amour, et
elle comme les autres. Puis il faut l’amener à comprendre que cette souffrance n’a pas une cause
unique. Ce n’est pas seulement l’attitude de son copain qui est la cause de son malheur.
Heureusement car si c’était le cas, elle n’aurait aucune possibilité de s’en sortir. Cette souffrance
vient de la conjonction de plusieurs causes, dont certaines ont leur source en elle-même et sur
lesquelles elle peut, par conséquent, agir. On va ainsi explorer ses représentations de l’amour et du
couple, ainsi que ses attentes au moment de la rencontre de Kevin.
Elle avait une représentation idéalisée de l’amour, un peu « conte de fée ». Elle a été choyée
dans son enfance, vivant entre ses parents et son frère aîné très protecteur. Le couple parental lui est
toujours apparu serein, sans qu’elle n’ait jamais rien su de leur histoire profonde. On ne parlait pas
d’intimité chez elle. Elle avait vu son frère avec quelques flirts puis une amie sérieuse et officielle
avec qui il venait de se marier il y a peu, donnant avec sa femme l’image d’un couple réussi. Emma
partait donc dans la même direction. Sa vie scolaire avait été elle aussi limpide, le travail sérieux lui
apportant des succès attendus. Elle avait pu choisir sa branche d’études et envisageait son futur
métier sans douter qu’elle puisse l’exercer. En amour, tout devait se réaliser ainsi : on a quelques
amourettes pendant l’adolescence et puis tout d’un coup, celui que le destin a mis sur votre route
apparaît et on tombe amoureuse. Puis on « est ensemble », on forme un couple et cela dure un certain
temps avant que ce couple ne débouche sur une vie de famille et des enfants, avant ou après le
mariage. Le scénario était tout prêt et, lorsque Kevin est apparu, il a été clair qu’il devait y jouer le
premier rôle masculin, ce qu’il a donné l’impression d’accepter. Mais lui n’avait ni la même histoire,
ni exactement le même projet. Enfant de parents divorcés puis chacun à nouveau en couple, il avait
un autre modèle de couple, et pas forcément les mêmes aspirations. Et puis, c’est un homme et elle
est une femme.
En prenant conscience de ce schéma inscrit dans son esprit, Emma est partagée entre deuxsentiments : d’une part, elle est satisfaite de comprendre qu’elle était dans un carcan trop rigide et
qu’en assouplissant sa vision de la vie amoureuse elle s’ouvre sur l’avenir et peut sortir de la
souffrance qui la torture. D’un autre côté elle ne peut s’empêcher de regretter son idéal limpide,
comme un enfant qui découvre la non existence du père Noël. Elle alterne les pleurs et les
soulagements et s’en veut d’avoir été aussi naïve. Mais non, Emma, n’ayez pas de gêne ! Ce n’est pas
de la naïveté de croire ce que l’on voit. On ne peut pas tout savoir en naissant, et c’est un grand
courage que d’accepter de modifier ses représentations de la réalité. Après cette remise en cause de
l’idéal, la désillusion aurait pu entraîner Emma à l’extrême opposé, à ne plus croire en la possibilité
d’un bonheur amoureux. Le dépit de ne pas réaliser son rêve de jeunesse se transformerait alors en
déni de l’amour même. Autrefois, un chagrin amoureux pouvait conduire au couvent. Il lui faut donc
nuancer et accepter que son désir – vivre un jour une vie amoureuse et conjugale heureuse – est
toujours possible, mais que le chemin pour y parvenir passe peut être par quelques détours, dont
certains peuvent être tortueux. Elle avait prévu quelques amourettes avant de connaître l’Amour. Il
lui faut convenir qu’un premier amour s’est déclaré, qui ne sera pas forcément le définitif. Peut-être y
en aura-il d’autres ? Il faut être patient et accepter les aventures de la vie. Emma est jeune et
intelligente. Elle va rapidement faire ce chemin mental de transition entre l’idéal infantile et une
réalité plus difficile mais plus attrayante aussi. Pourtant, tout n’est pas résolu.
Maintenant, il lui faut réorganiser sa vie, reprendre son travail d’étudiante qui a souffert ces
temps derniers, et surtout se positionner par rapport à Kevin. Pour elle, tout est clair, ce qu’il a fait
est inadmissible, tout est fini entre eux. Lorsqu’elle exprime cette ferme décision, elle fond à nouveau
en larmes. Elle comprend que tout n’est pas si simple et elle se rend compte de la complexité des
sentiments. Elle lui en veut pour un acte, mais cela ne gomme pas instantanément ce qu’elle ressent
pour lui. Il va falloir faire avec. Il y a concurrence entre un sentiment spontané et la représentation
qu’elle se fait de ce sentiment. Couper le sentiment serait trop violent, il va falloir agir avec plus de
souplesse et laisser plusieurs possibilités d’avenir. Peut être la relation avec Kevin peut elle
redémarrer sur d’autres bases ? Et si elle est finie, il y a d’autres garçons sur terre et d’autres amours
possibles.
C’est dans cet esprit qu’elle reprend le chemin de l’université. En la voyant ainsi plus apaisée,
ses copines la pressent de questions. Alors, ça y est, c’est fini, vous n’êtes plus ensemble ? En
écoutant ces questions elle se rend compte de leur brutalité, du besoin du groupe social auquel elle
appartient de mettre dans une case la relation Emma Kevin : ensemble ou pas ensemble ? Couple ou
rien ? Mais elle a fait du chemin dans sa tête et refuse l’alternative. Elle répond : je prends de la
distance et du temps. Elle ne parlera plus à ses amies de ses sentiments profonds. Lorsqu’elle croise
Kevin, elle peut le regarder et lui faire un petit salut discret auquel il répond avec la même discrétion.
Elle voit qu’il est triste, a perdu cet air charmeur qui plaisait aux filles de la classe ; d’ailleurs aucune
ne s’approche de lui et il ne cherche plus à plaire. Que pense-t-il ? Elle aimerait le savoir. Pourquoi
cet intérêt pour cet homme qu’elle disait vouloir rayer de sa vie, si ce n’est parce qu’elle éprouve
encore quelque chose pour lui ?
Par hasard ils se croisent dans un couloir et peuvent se regarder et se faire un petit sourire. Elle
ne peut pas rester dans ce mutisme, ce doute. Elle va tenter de lui envoyer un message, lui parler.
Mais elle a peur, peur d’un refus de sa part, qu’il lui signifie qu’il n’a plus rien à lui dire. Elle se
sentirait à nouveau humiliée, après avoir vécu sa « tromperie » comme un affront. Nous parlons de
cette ambivalence et de la nécessité de nuancer son attitude, de ne pas rester dans la rigidité de sa
réaction première. Sa souffrance vient surtout du fait que tout ne s’est pas déroulé comme elle le
pensait. Il faut qu’elle puisse parler avec Kevin de ce qui s’est passé, des éventuels malentendus,
expliciter ce qui était implicite et faire le point sur l’avenir. Il y a une possibilité de reprendre la
relation avec lui, mais pas de n’importe quelle façon. Et s’il s’avère que ce n’est pas possible, elle
pourra y mettre une vraie fin, et se tourner vers l’avenir.
Elle prend son courage à deux mains et lui envoie un SMS, disant qu’elle aimerait le revoir pour
se parler tout simplement. Il accepte immédiatement et le rendez-vous est pris. Elle se prépare
psychologiquement (avec l’aide de quelques techniques) pour ne pas entrer dans l’agressivité, et se
protéger contre le risque de se sentir humiliée. Elle aborde ainsi sereinement et plutôt contente cetterencontre.
Il y a plusieurs suites possibles à cette histoire. Nous allons en compter trois. Mais dans tous les
cas, Emma a déjà gagné sur beaucoup de plan. Elle a appris à se méfier des représentations
angéliques, sans pour autant verser dans le désenchantement. Elle sait qu’il faut de la souplesse et de
la nuance et que l’amour ne tombe pas comme ça tout formé pour la vie, mais qu’il faut le construire
en contournant d’éventuels obstacles. Tomber amoureuse ne signifie pas immédiatement être en
couple ; il faut aussi se dire mutuellement à quoi chacun s’engage, comment chacun voit cette vie à
deux qui s’ouvre.
Elle a appris aussi qu’il faut savoir garder un certain secret sur ses sentiments et rester réservée
sur l’influence que les groupes sociaux, et la société toute entière, exercent sur les individus. Cela lui
servira dans l’avenir, quoiqu’il arrive. Elle sait maintenant qu’elle sortira de l’aventure la tête haute,
pourra reprendre son travail d’étudiante, se guérir de ce douloureux chagrin, et vivre à nouveau
l’amour lorsqu’il sera là.
Première suite de l’histoire d’Emma et Kevin : happy end
Ils sont là, l’un en face de l’autre, leurs cœurs battent fort. Une force irrésistible les rapproche ;
ils se prennent dans les bras l’un de l’autre et s’étreignent un long moment sans rien dire, avant de
s’écarter et de se sourire doucement. C’est Kevin qui parle le premier :
– Je te demande pardon, je t’ai fait souffrir. Je ne le voulais pas, mais je l’ai fait quand même.
Depuis, moi aussi je souffre, car je t’ai perdue et c’est horrible. Je me jette dans le travail pour
essayer d’oublier, mais je m’en veux terriblement. Je donnerai n’importe quoi pour te retrouver.
– Oui, tu m’as fait très mal. Je veux que tu me dises la vérité, même si ça doit faire encore mal.
– Avec Zora, on se plaisait, mais on n’a jamais fait l’amour. On allait être ensemble quand je t’ai
rencontrée. Alors, je lui ai dit que ça ne serait pas possible entre elle et moi. C’était dur pour elle.
Elle m’envoyait des SMS et je ne voulais pas lui faire de la peine ; je ne voulais pas te le dire non
plus. Quand on s’est retrouvés à la soirée des copains, j’ai essayé de l’éviter, mais ce n’était pas
possible. Alors on s’est rapprochés et c’est vrai que je me suis laissé aller à l’embrasser. Mais j’ai
pensé à toi, et je lui ai dit qu’on allait arrêter. Je voulais t’en parler, mais seulement quand tout serait
vraiment fini. Et puis, j’avais peur que tu te fâches. Tu me crois ?
– Oui. C’est vrai, j’étais trop rigide. Mais j’ai changé ; maintenant, c’est plus pareil et je peux
accepter ce que tu me dis.
Ils sont envahis par l’émotion et s’enlacent à nouveau, mais cette fois ils s’embrassent sur la
bouche. Ils s’avouent mutuellement qu’ils sont encore amoureux et qu’ils veulent à nouveau « être
ensemble ». Mais il faut préciser ce que ça veut signifie pour nous, « être ensemble », dit Emma, sans
doute suite aux séances de travail que nous avons eues. Ils reconnaissent qu’ils ne savent pas
exactement ce qu’ils entendent par là, et que ce n’est pas forcément la même chose. Ils décident donc
de se laisser le temps de s’apprendre l’un l’autre, et de vivre l’instant présent sans trop programmer le
futur. Surtout, ils vont garder pour eux leur intimité et ne pas s’afficher comme « un couple ». Ils se
parlent à nouveau en public, mais ne manifestent aucun signe amoureux et recommencent à travailler
ensemble, comme des camarades. Lorsqu’on leur pose la question « est-ce que vous êtes ensemble à
nouveau » ils répondent, l’un comme l’autre : « nous sommes en paix et bons amis, c’est tout ».
Ainsi, ils coupent court aux rumeurs et demandes d’explication et peuvent vivre leur amour au
présent et en secret. Seule la mère d’Emma est au courant, car, de toute façon, elle s’en serait rendu
compte.
Et l’avenir ? Il est trop tôt pour le dire. Laissons-les découvrir ensemble les joies de cet amour
frais, poursuivre leurs études, et voir si, plus tard, ils ont envie d’évoluer vers une relation de couple.
Deuxième suite : dure et sincère
Lorsqu’ils se revoient en tête à tête, l’ambiance est tendue. Elle prend la parole :
– Tu m’as fait très mal, tu sais. Tu m’as menti, tu m’as trompée.– Toi aussi, tu m’as fait mal. Tu m’as fait espionner et tu n’as pas voulu entendre mes
explications. Je voulais mettre fin à ma relation avec Zora, mais ça ne pouvait pas se faire comme ça.
Tu ne m’as pas fait confiance. Tu n’avais pas à savoir ce qui se passe dans ma vie en dehors de toi.
– Tu m’avais dit que c’était simplement une amie.
– Tu n’aurais pas accepté la vérité ; tu es trop possessive. Je n’ai rien fait de mal. Nous ne
sommes pas mariés.
– Mais nous étions ensemble, en couple.
– Et alors ? Pour toi, ça veut dire que tu as tous les droits sur moi. Ce n’est pas comme ça que je
veux vivre. Je ne t’ai pas espionné, moi, je ne t’ai pas questionné sur ta vie.
La discussion sera courte car ils réalisent vite qu’il y a un fossé entre eux sur les notions
fondamentales de fidélité, tromperie, engagement, couple, « être ensemble ». Pour Kevin, avoir
embrassé son ancienne petite amie qu’il avait quittée n’était qu’un adieu, étranger complètement à sa
relation avec Emma. Pour cette dernière, le fait d’être ensemble impliquait de tout se dire, et le droit
pour elle d’aller savoir. Il y a trop de différence entre eux sur leurs représentations de ce que peut être
la relation amoureuse et la vie de couple, même s’ils ont eu – et ont encore – un amour sincère. Ils
ont l’un et l’autre du chemin à faire, mais ce ne sera pas ensemble. Ils décident donc qu’ils se
séparent, mais qu’ils garderont pour eux les raisons de cette fin. Et ils redeviendront de simples
condisciples au sein d’une communauté d’étudiants.
Troisième fin : tragique, douloureuse,… et pas grave
Il n’a pas répondu immédiatement au message. Le lendemain, il envoie un SMS laconique « si tu
veux, on peut se parler ». Son manque d’enthousiasme est clair. Elle comprend qu’il n’y a pas de
suite possible entre eux. Ça lui fait mal car elle avait un espoir secret, mais elle veut aller jusqu’au
bout. Un face à face serait trop dur, il vaut mieux se parler par téléphone. Elle s’y prépare afin de ne
pas souffrir, ou s’effondrer, ou perdre la face. Ils échangent un bref salut au téléphone, puis elle
s’exprime calmement, sur le ton le plus neutre possible :
– Tu m’as blessée ; je me suis sentie trompée.
– Trompée de quoi ? je ne t’ai jamais rien promis.
– Je croyais que nous étions ensemble.
– Oui, mais nous n’étions engagés à rien. Qu’est-ce que tu t’es imaginé ? Qu’on allait se marier
comme tes parents, et vivre comme des petits bourgeois. Moi, j’ai envie de vivre ma vie. J’étais bien
avec toi, c’est tout ; je ne pensais pas à la suite.
– Alors, dans ta vie, il y avait moi, Zora, et peut-être d’autres filles ?
– Non, je t’ai dit la vérité. Lorsque je t’ai connue, je n’avais jamais couché avec elle. Je ne
voulais pas le faire, par respect pour toi. Maintenant, c’est fait, on a fait l’amour ; mais elle sait que je
ne veux pas vivre la même chose qu’avec toi, m’enfermer dans une relation. Tu as voulu m’étouffer.
Je veux être libre. Avec Zora, c’est possible.
Elle aurait envie de hurler, de l’insulter, et aussi de le supplier de ne pas arrêter ainsi ; mais elle
se cramponne comme elle s’y est préparée et c’est elle qui va mettre fin à l’entretien.
– Dans ces conditions, nous n’avons plus rien à faire ensemble. Adieu.
– Oui, c’est ça, adieu.
Elle est bouleversée, tiraillée entre le chagrin et la colère, surtout la colère envers elle, d’avoir
été aussi c… de croire à ce qu’elle a cru. Elle vient me voir en urgence et déballe tout ce qu’elle a sur
le cœur, pleurs, cris de colère, indignation, fureur contre elle-même, comme on vomit après une
indigestion. Lorsque le déballage s’épuise et qu’un peu de calme est revenu, nous pouvons parler,
réparer, et préparer l’avenir. C’est très important, car il y a un risque de généralisation. Elle pourrait
penser que ce qui lui arrive est lié à l’amour lui-même et la constitution du couple, et se refermer
pour longtemps. Il est donc essentiel que, par delà sa douleur, elle sache que celle-ci ne vient pas de
l’amour en soi, mais de la conjonction de plusieurs facteurs : la différence entre les attentes et l’effet
d’aveuglement qu’elle a subi lorsqu’elle a cru rencontrer ce qu’elle attendait. Emma, vous avez étéamoureuse de l’amour plutôt que de Kevin. Vous vous êtes laissé fasciner par la belle rose qu’il
représente et l’avez cueillie à pleine main,… et vous vous êtes piquée aux épines. Vous saurez donc
la prochaine fois comment cueillir la fleur sans vous blesser. Prenez un petit temps de repos et
laissez-vous à nouveau séduire par Cupidon lorsqu’il frappera à votre porte ; profitez de ce qu’il
vous proposera sans chercher à faire entrer la réalité dans le moule trop étroit de vos représentations.
JOCELYNE ET PASCAL. RAPIDITÉ ET COUPLE IMPLICITE
Malgré la cinquantaine passée, Pascal garde une forme physique éblouissante. Il est vrai qu’il y
prend peine avec ses nombreuses heures passées au club de gym. Ses pectoraux dépassent sous sa
veste et lui donne un charme certain, malgré sa taille modeste et sa calvitie bien avancée ; ses rares
cheveux blonds et ses yeux bleus contribuent également à sa ressemblance avec un célèbre homme
politique du nord. Ses affaires marchent moins bien. Il y a quelques années, comme il en avait assez
de son boulot d’ingénieur, il a profité d’un licenciement pour s’adonner à ce qui le passionnait depuis
longtemps : le marché de l’art. Mais après quelques succès, il s’est retrouvé au creux de la vague et,
en ce moment ce n’est pas la fortune. Ce n’est pas très grave puisque, maintenant, ses enfants sont
élevés et qu’il n’a que lui-même à nourrir. Depuis son divorce vingt ans auparavant, il n’a eu que des
relations amoureuses passagères. Il s’est beaucoup consacré à l’éducation de ses enfants, et
maintenant qu’ils ont quitté son foyer, il a envie de se retrouver une autre compagne. Il sait qu’il plait
aux femmes mais il est très exigeant. Il a déjà éconduit plusieurs candidates.

Lorsque la conversation s’engage avec Jocelyne autour d’une œuvre d’art, il sent que quelque
chose passe entre eux. Elle accepte sans hésiter son offre d’aller boire un verre et la conversation
s’engage vite avec cette agréable femme qui doit être un peu plus jeune que lui. Elle lui livre qu’elle
est aussi divorcée, vivant avec sa plus jeune fille qui termine ses études et s’apprête à quitter le foyer
maternel. Jocelyne est avocate dans un cabinet d’affaires. Elle gagne confortablement sa vie dans ce
métier qui ne lui déplait pas mais ne la passionne pas non plus. Elle vit seule et, dit-elle, en femme
libre. Mais elle n’aime pas la solitude et souhaiterait avoir un nouveau compagnon. Pascal tombe à
pic dans sa vie.
La relation se noue donc très rapidement. Sans la moindre prudence malgré leur expérience de la
vie, ils se jettent dans les bras l’un de l’autre. Les premières étreintes sexuelles sont fortes, ce qui
accélère encore leur attirance l’un pour l’autre. Ils découvrent très vite tous les points qu’ils ont en
commun ainsi que leurs complémentarités. Jocelyne est fascinée par la grande intelligence de Pascal,
sa sensibilité d’artiste ainsi que son engagement dans la défense de l’art ; elle ne dédaigne pas non
plus ses puissants pectoraux. Pascal aime chez elle ce mélange subtil d’une féminité marquée et de
l’affirmation d’une femme moderne, bien intégrée dans la société, avec une profession assise. Il est
sensible à ses formes arrondies et surtout à sa généreuse chevelure noir de jais qui tombe en volutes
sur ses épaules. Elle a besoin de cette protection virile, même si elle est plus qu’autonome ; elle est
enivrée par son énergie créatrice. Il peut compter doublement sur elle : matériellement elle est prête à
le soutenir et, en même temps, elle est sa muse, celle qui lui donne envie de continuer son œuvre. Ils
n’en doutent pas : ils sont faits l’un pour l’autre et leur rencontre est un cadeau du destin.
En quelques semaines il deviennent un couple – ils se considèrent comme tel – se présentent
mutuellement à leurs amis réciproques et passent tous leurs week end ensemble. Ils se désignent l’un
l’autre comme « ma compagne » et « mon compagnon ». Ils résident encore chacun chez soi la
semaine mais auraient déjà fait domicile commun si les conditions matérielles le permettaient.
Jocelyne n’habite pas la petite ville où ils se sont rencontrés, celle de la galerie de Pascal, et son
travail l’empêche de déménager tout de suite de la métropole régionale. Heureusement, pourrait-t-on
dire, car elle conserve un champ de liberté, pendant un temps qu’elle souhaite court. Elle en profite
pour aller voir son vieil ami Fred, pour lui parler de la bonne nouvelle qui lui arrive.
Fred et Jocelyne ont été amants il y a bien longtemps. C’était une consolation pour Jocelyne
après l’échec de son premier mariage. Puis cette relation s’est muée en amitié profonde. Mais Fred,
qui aime bien les femmes et trouve son amie toujours charmante, ne craint pas de la flatter avec unepointe de taquinerie. Il l’appelle « ma chérie » et ne manque pas de lui rappeler les moments tendres
qu’ils ont vécus. Ils s’appellent souvent pour se raconter leur vie, s’envoient des SMS en toute
circonstance, même au milieu de la nuit. Lorsqu’elle a l’occasion d’aller à Paris, elle ne manque pas
de le lui dire et ils en profitent pour déjeuner ensemble. Ils apprécient cette complicité affectueuse,
mais ni lui ni elle ne songent à revenir à leur relation antérieure. Fred continue sa vie de célibataire
peuplée de rencontres féminines et Jocelyne se tourne vers son nouvel amour sérieux. Lorsqu’elle lui
en parle, il se réjouit pour elle et ajoute « j’espère qu’il n’est pas jaloux et acceptera notre amitié sans
en prendre ombrage ». Puis il la prend dans ses bras et ils s’embrassent sur la bouche. Ils sentent l’un
et l’autre que leurs corps sont prêts à une plus forte étreinte, mais ils n’y répondent pas. Jocelyne se
considère en couple avec Pascal et Fred ne veut pas perturber son amie. Ils décident qu’à l’avenir, ils
se contenteront de bises sur les joues.
Jocelyne ne doute pas de la tolérance de son nouveau conjoint, aussi est-ce sans gêne qu’elle lui
parle, alors qu’ils sont en train de se promener, de son ami Fred, qui a beaucoup d’importance pour
elle. Sans doute l’a-t-elle dit avec de l’affection dans la voix, accompagnée de ce beau sourire qui
ravit Pascal. Toujours est-il que celui-ci réagit sèchement, changeant curieusement de visage. « Qui
est ce type ? Comment l’as-tu connu ? » Déstabilisée par cette question brutale, Jocelyne bredouille
une réponse approximative. « On se connaît depuis longtemps, on s’est rencontrés sur le plan
professionnel. Il est expert et nous avons eu à travailler ensemble, puis nous avons sympathisé ».
Pascal se radoucit et l’invite à parler de cette amitié qui semble avoir tant d’importance pour sa
compagne. Ils sont un couple et il est évident pour eux qu’ils se disent tout et n’ont rien à se cacher.
Ils se doivent la vérité l’un à l’autre, toute la vérité, ils n’en doutent pas. Hélas, ils n’ont pas la même
notion de la vérité. Ainsi le dialogue qui s’engage est-il, dès le début, faussé. Lui cherche une vérité
crue, factuelle. Elle dira ce qu’elle estime devoir dire et n’exprimera pas ce qu’elle pense inutile,
voire nuisible à leur relation. Mais elle est incapable de tenir cette position et d’affirmer qu’elle n’a
pas envie de parler plus – pour le moment – de sa relation avec Fred. Elle est influençable et va se
laisser entraîner sur un terrain qui n’est pas le sien.
Pascal continue son interview. Son charme, sa capacité d’écoute et la réaffirmation du principe
« on se dit tout » encouragent Jocelyne à dévoiler la relation avec Fred, les sentiments qu’elle
éprouve pour lui. Elle sent pourtant qu’elle devra mettre une limite, qu’il n’est pas encore temps de
tout dire. Mais elle ne peut résister à l’insistance à la fois douce et incisive de Pascal. Elle détaille
peu à peu l’intimité entre son ami et elle, en essayant pourtant de cacher certains aspects. Mais elle a
en face d’elle un partenaire décidé et efficace dans son questionnement. Ce n’est plus seulement
l’artiste sensible, mais aussi l’ingénieur, précis et réfléchi, qui mène ce qui devient un véritable
interrogatoire. Il est très intelligent et il a vécu. Il sait, aux dires de ce que lui dit sa compagne, qu’il y
a entre elle et Fred plus qu’une simple camaraderie. Aussi va-t-il habilement l’amener à dire ce
qu’elle ne veut pas dire. Et comme elle cache mal, la suspicion ne fait qu’augmenter.
– Est-ce que vous avez couché ensemble ?
– (Après un court temps d’hésitation et de gêne) Oui, il y a très longtemps.
– Combien de temps ?
– Je ne sais plus. Et puis quelle importance ? Tu sais, après mon divorce, j’étais paumée, j’avais
besoin de réconfort. J’avais aussi besoin de vivre ma liberté. Mais ça n’est pas allé plus loin.
– Tu n’as pas répondu à ma question.
– Pour moi, ça n’a pas d’importance. Je te dis simplement que c’est fini depuis longtemps.
– Pourquoi ne veux-tu pas me dire la vérité ? Moi, je ne te cache rien. J’ai besoin d’avoir
confiance en toi, et si tu me mens, je n’ai plus confiance. Il faut me dire la vérité. Quand tu seras
décidée, appelle moi pour me dire la vérité.
Il s’éloigne d’elle et part sans se retourner. Elle est toute dépitée, mais peu de temps après, elle
reçoit un SMS de Pascal : « je suis désolé, je t’ai brutalisée. Je ne voulais pas te faire du mal, mais la
vérité, c’est très important pour moi. » Elle répond « ce n’est pas grave, je comprends, on enreparlera. À bientôt ».
Lorsqu’ils se revoient, ils n’abordent pas la question tout de suite, prennent le temps de se
retrouver et de profiter de tout ce qu’ils ont en commun. Puis il revient à la charge :
– Tu sais, pour moi, la vérité c’est essentiel. Si tu me mens, je n’aurai plus confiance et je ne
peux pas vivre avec quelqu’un en qui je n’ai plus confiance.
– Moi aussi, j’ai besoin de vérité. Avec Fred, nous sommes restés amants trois mois, et puis je
lui ai dit que je préférais rester simplement amis, il a accepté.
– Parce que lui, il aurait bien voulu continuer.
– Oui, sans doute, mais il n’en a jamais reparlé.
– Ca ne te gêne pas de rester ami avec un de tes ex.
– Ce n’est pas un ex, comme tu dis, c’est un ami qui m’est cher. Pour moi, le fait que nous ayons
été amants un temps n’a pas d’importance. D’ailleurs, j’aurais mieux fait de ne pas t’en parler.
– Ah bon ! Tu penses qu’il vaut mieux me cacher qu’il y a un de tes ex, que tu vois encore, et qui
veut coucher avec toi ? Qu’est-ce que ça veut dire pour toi, la vérité, la sincérité ? (il est sec, tendu)
– Maintenant, je suis avec toi, c’est avec toi que je veux construire ma vie. Fred est tout
simplement un ami, je te l’ai dit, ne reviens pas dessus.
Cette fois, c’est elle qui met fin à la conversation et qui s’éloigne, en colère. Il se rapproche, à
nouveau calme. La réconciliation est rapide ; ce serait dommage de se brouiller pour si peu, alors
qu’ils ont un bel avenir à vivre ensemble. Ils se retrouvent donc chez Pascal, pour vivre un moment
tendre. Malheureusement, un signal retentit sur le téléphone portable de Jocelyne. Elle regarde
machinalement puis remet l’appareil dans sa poche ; elle dissimule mal sa gêne.
– Tu peux répondre, si tu veux, dit Pascal d’un air détaché.
– C’est sans importance ; le boulot.
Puis elle reprend la conversation, mais son attitude n’est pas convaincante, surtout quand elle
s’éclipse peu après pour aller aux toilettes. Elle a manifestement quelque chose à « cacher ».
Lorsqu’elle revient, elle voit Pascal abattu, différent de l’homme sûr de lui qu’il est d’habitude ; il ne
manifeste aucune colère.
– Pourquoi me mens-tu ? À quoi ça sert ? Tu sais bien que tu peux tout me dire. Je peux tout
accepter mais je veux savoir la vérité. C’est une valeur fondamentale pour moi. Et moi, je n’ai rien à
te cacher.
– Oui, dit Jocelyne, c’était Fred, il voulait simplement me demander quand je viens à Paris, pour
que nous déjeunions ensemble.
– Parce que tu as l’intention de continuer à le voir.
– Oui, bien sûr, en amis.
– En amis, avec un type qui a encore envie de te sauter ?
– Mais moi, je n’ai pas envie. Et qu’est-ce qui te fait dire que je veux te cacher quelque chose ?
– C’est que tu es gênée quand il t’envoie un message. La semaine dernière, quand ta copine
Martine t’a envoyé un message, nous étions ensemble et tu m’as dit simplement « c’est Martine ».
Alors pourquoi cette fois, tu n’as pas dit « c’est Fred » ?
– Parce que j’avais peur que tu ne comprennes pas et que ça te fasse mal.
– Ce qui me fait mal, c’est que tu me mentes. Qui est ce type pour toi ? Si tu es claire, tu n’as
pas de raison de me le cacher.
Il sort son téléphone de sa poche et le lui tend :
– Tu peux le consulter si tu veux. Je n’ai rien à te cacher, moi.
De guerre lasse, elle sort son appareil et le lui donne. Il l’allume tranquillement et lit le message
de Fred, très banal, mais qui se termine par « bises ma chérie ». Pascal reste très calme en regardantJocelyne dans les yeux :
– Ton prétendu vieux copain t’appelle sa chérie !
– Mais c’est une façon de plaisanter, tu ne peux pas comprendre.
– Oh, si, je comprends trop bien. C’est d’ailleurs pour cela que tu me mens, ou essaies de me
mentir. La vérité est que ce n’est pas terminé avec lui. Tu le gardes en réserve. Et lui, il n’attend
qu’une chose : que ça casse entre nous pour te récupérer. Il fera tout pour, c’est pour ça qu’il t’envoie
ces messages. Vous échangez souvent des mots doux ?
– Ce n’est pas des mots doux. Oui, on s’envoie de temps en temps des messages.
– Vous vous êtes revus depuis qu’on se connaît ?
– … (elle est très gênée)
– Dis-moi la vérité !
– Oui, on a déjeuné ensemble. Il passait pour affaires près de chez moi.
– Déjeuné ou couché ?
– Déjeuné et discuté. Je te l’ai dit, nous n’avons plus eu de rapport depuis très longtemps.
Pourquoi tu ne me crois pas ?
– Parce que tu me mens tout le temps. Comment veux-tu que j’ai confiance ?
– Si ! Je te dis tout, mais j’ai aussi besoin d’un jardin secret.
– C’est ça, un jardin secret, pour y rencontrer ton autre amant, ou tes autres amants peut-être. Je
suis un parmi d’autres. Pour moi, c’est impossible, j’ai besoin de sincérité, de pureté. Je ne nage pas
en eaux troubles.
Elle se met à pleurer. Il la toise d’un regard froid, puis se dirige vers la porte et l’ouvre en grand.
– Il n’est pas possible de continuer comme ça. Je ne te retiens pas.
Elle part en séchant ses larmes, erre dans les rues avant de s’arrêter dans un café et de téléphoner
à Fred. Il l’écoute, la réconforte et la conseille :
– Ne t’inquiète pas, il est un peu jaloux, mais ça va lui passer. Attends un moment et recontacte
le.
– Et toi ? je veux dire toi et moi ?
– C’est toujours pareil. Je tiens à toi, je veux te garder comme amie, mais je veux surtout ton
bonheur. Il semble bien que ce bonheur, c’est avec Pascal.
– Merci, je vois que je peux compter sur toi.
– À bientôt, « ma chérie ». Je t’embrasse.
Pascal est seul, ne veut voir personne, rumine ce qui vient de se passer, et souffre. Il est écartelé
entre l’amour réel qu’il a pour Jocelyne et cette suspicion qu’il entretient vis-à-vis d’elle, ce besoin
obsessionnel de limpidité, de transparence. S’il réfléchit un peu, il se rend compte qu’il n’y a rien de
grave, que la relation qu’elle entretient avec Fred n’est pas dangereuse pour lui. Il essaye de se
raisonner mais la pensée qu’elle puisse lui mentir, le tromper, lui est insupportable. Elle a, c’est sûr,
des choses à cacher, elle n’est pas claire. Ce n’est pas possible de continuer avec elle. Mais il se sent
seul et pense à ce corps féminin qui, il y a peu, se laissait aller dans ses bras, à ce sourire amoureux, à
l’agréable compagnie qui le stimule dans ses projets. Aujourd’hui, il n’arrive pas à faire quoi que ce
soit. Il ne se rend pas à un rendez-vous pourtant important pour sa galerie, traîne pour l’écriture d’un
courrier nécessaire à l’organisation d’un évènement artistique.
Lorsqu’il entend la voix de Jocelyne au téléphone, il ressent un agréable apaisement. Il répond
aussitôt, comprenant qu’il a trop envie de la revoir. Il suffit de quelques échanges pour que tout
reprenne. Elle saute dans sa voiture et se précipite chez lui, tombe dans ses bras, sous son charme, et
les retrouvailles se terminent au lit. Le weekend suivant est merveilleux, du moins au début. Elle lui
redit « tu es l’homme de ma fin de vie ». Il l’appelle « ma muse » et veut l’associer à la grandemanifestation artistique qu’il prépare.
– Je viens pour cela en ville mercredi. Je dors chez toi ?
– Oh non ! C’est bête, je suis en formation.
– Tu ne dors pas chez toi ?
– C’est loin et sur deux jours.
– Où ?
– À Paris.
Tout d’un coup, l’atmosphère change, le charme est rompu, les vieux démons reviennent au
galop. Pascal ressent comme un coup de poignard ce qu’il considère comme une nouvelle cachoterie.
Jocelyne se mord les lèvres.
– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?
– Je ne sais pas, ce n’était pas important.
– Tu vas en profiter pour voir ton mec ?
– Non ce n’est pas sûr, je n’aurai pas forcément le temps.
– Si tu l’as, tu iras le voir ?
– Je ne sais pas. Ce n’est pas sûr.
– Comment ? Tu sais bien si tu as envie de le voir ou non ?
– Un peu, si je ne suis pas fatiguée. C’est lui qui insiste.
– Bien sûr ! Il te manipule. Il essaye de te récupérer. Ce type est nuisible pour toi. Il faut t’en
débarrasser. Moi, je ne peux pas accepter ta double vie.
Il s’ensuit, à nouveau, un long et douloureux affrontement. Elle essaye de s’expliquer, mais se
défend mal, et il trouve toujours la faille, la poussant dans ses retranchements. Il n’a qu’un seul but :
obtenir qu’elle coupe tout lien avec Fred, et qu’elle le fasse sèchement. Aussi exige-t-il qu’elle
écrive, sur le champ, un mel de rupture définitive. Ce qu’elle fait, la mort dans l’âme, et sachant bien,
au fond d’elle, qu’elle se débrouillera pour reprendre contact avec Fred, et lui parler, en cachette et
entre amis, sachant qu’il comprendra.
Malgré cette victoire apparente, Pascal reste méfiant. Il continue ses questionnements
permanents, suspectant toute attitude un peu floue de Jocelyne. Elle jure sa sincérité tout en trichant
légèrement, ce qu’elle ne considère pas comme grave. Leur relation s’emballe dans un cercle infernal,
qui engendre des scènes terribles et douloureuses, puis des retrouvailles car ils éprouvent
effectivement l’un pour l’autre un amour véritable. Mais les scènes sont de plus en plus dures, et les
retrouvailles de moins en moins réparatrices. Pascal souffre atrocement de cette impression de
duplicité qu’il détecte sans arrêt chez sa compagne. Jocelyne perd toute spontanéité, écartelée en
permanence entre le désir de ne pas gêner Pascal, et celui de garder un minimum de liberté, de ce
qu’elle appelle son jardin secret.
Puis, un jour, une explosion plus violente les laisse tellement démolis qu’ils ne chercheront plus
à se revoir. Pascal s’enfermera dans son splendide isolement, seul donc non contrarié, mais
malheureux. Jocelyne tentera de panser sa blessure affective. C’est en écoutant le récit de Martine,
son amie de longue date, qu’elle comprendra ce qui s’est passé et a rendu impossible une relation
avec Pascal, pourtant fondée sur un amour et une attirance bien réels.
Que s’est-il passé ?
Cette douloureuse histoire illustre le fait qu’il ne suffit pas que deux personnes s’aiment et aient
envie d’être en couple pour que cela marche. Essayons de comprendre ce qui a conduit à cette fin
tragique.
Bien sûr, on peut s’intéresser de près à chacune de ces personnalités, et chercher ce qui, dans leur
histoire, les a influencés et conduits à être ainsi. On notera chez Pascal une personnalité rigide, avecune dimension obsessionnelle et un désir de contrôle, une peur qu’on lui échappe, se manifestant dans
sa jalousie. Il recherche trop l’absolu et n’arrive pas à seulement « prendre ce qu’il y a » sans chercher
à savoir ce qu’il n’a pas à savoir. Son excès d’assurance et ses grandes facultés intellectuelles
l’amènent à pénétrer abusivement dans le territoire intime de l’autre. De même verra-t-on chez
Jocelyne une personnalité très influençable, cherchant un protecteur bienveillant, mais souffrant d’un
manque manifeste d’affirmation de soi qui l’a conduite à s’adapter exagérément à la demande de
l’autre et à biaiser, voire mentir, lorsqu’elle se sent prise. Elle n’arrive pas à mettre gentiment et
calmement les limites aux questionnements intrusifs de son compagnon.
Mais ce qui nous intéresse le plus est d’examiner la dynamique de ce couple naissant et de
repérer ce qui les a amenés à tomber dans un piège à deux qui va causer leur séparation et engendrer
de grandes souffrances. Nous allons le faire à la lumière de la théorie écosystémique du couple qui
sera exposée plus loin (p. 215). Dans la foulée, nous verrons comment ils auraient pu faire pour ne
pas déraper ainsi.
Le premier problème est l’idéalisation. Lorsqu’ils se rencontrent, ils ont tous les deux passé la
cinquantaine. Ils ont élevé leurs enfants, connu une vie conjugale, connu aussi d’autres amours plus
ou moins longs. Ils ont une expérience de la vie. Ce ne sont pas des gamins. Pourtant, ils se
comportent comme deux collégiens qui rencontrent leur premier flirt. Ils jouent à « j’ai trouvé ma
moitié d’orange, la personne qui me complète, mon alter ego masculin ou féminin ». Ils sont
réellement amoureux et partent à toute vitesse dans la représentation « l’amour fait tout » (p. 240).
Aussi se comportent-ils comme si c’était le cas. L’autre est considéré comme idéal, et l’amour
comme parfait. Dès qu’un grain de sable apparaît dans cette idéalisation, c’est le drame. Pascal, à la
recherche d’absolu et de pureté, accuse Jocelyne de duplicité dès qu’elle montre un aspect de sa
personne qui ne correspond pas à l’idéal. Et Jocelyne, aveuglée par le charme du sentiment amoureux,
l’amour de l’amour, est incapable de comprendre la rigidité et l’intolérance de son partenaire. Elle le
traite comme s’il fonctionnait de la même manière qu’elle. Et, bien sûr, elle interprète sa réaction
selon ses propres critères.
Le deuxième problème est la trop grande rapidité avec laquelle ils nouent la relation. Ils sont un
couple, sans se l’être dit explicitement. Ils sont un couple implicite et chacun décline la façon dont
doit fonctionner le couple selon ses propres références. Ils n’ont pas pris le temps de s’apprendre l’un
l’autre, de s’expliquer leurs valeurs, d’exprimer leurs attentes. Ils sont rapidement « tombés »
amoureux, sont devenus tout de suite amants et ont crus que cela suffisait pour être un couple et bien
s’entendre. Malgré leur expérience de la vie, ils ne savent pas que l’amour revêt diverses formes (voir
le chapitre « les différents niveaux d’amour » p. 271) et que la relation conjugale ne se limite pas à
l’amour, qu’elle inclue beaucoup d’autres dimensions qui exigent du temps, de l’application, de
l’adaptation.
Le troisième problème est une différence de rapport à la vérité. Un des pièges dans lesquels
tombent les conjoints, surtout lorsque le couple s’est constitué très vite, est de croire à l’absolue
valeur de la vérité. Or la vérité est relative, elle correspond à une certaine représentation, qui est
commune à un groupe de personnes et peut avoir des variations. En référence à notre modèle
écosystémique, nous dirons qu’il y a une vérité associée à chaque niveau de système – et variable
selon le temps – avec une certaine cohérence entre ces niveaux, et de grandes variations. Pour un
adolescent, il y aura une vérité que l’on dit à ses copains, et une autre à ses parents. Selon son
caractère, l’éducation que l’on a eue, les options que l’on a prises dans la vie, on aura une notion plus
ou moins stricte ou souple de la vérité. Même en sciences, on reconnait une certaine fluctuation de la
vérité. Or, pour Pascal et Jocelyne, la vérité n’est pas la même, en particulier celle que l’on se doit de
dire à son amant et nouveau conjoint.
Pour Pascal, personnalité psycho-rigide, la vérité est unique et limpide ; elle est factuelle et ne
supporte aucune interprétation. Comme Sherlock Holmes, il traque le moindre signe de flou qu’il
interprète immédiatement comme une volonté de dissimulation. Pour lui, il n’y a pas d’oubli. Pour
Jocelyne, au contraire, la vérité est dans les sentiments et les intentions, pas dans les faits ; elle sait
qu’elle aime Pascal d’un amour vrai et lui est fidèle. Elle a pour Fred une amitié platonique, leurs
rapports d’autrefois étant bien loin. Elle ne comprend pas la demande de Pascal de justification, et luidit ce qu’il a envie d’entendre, sans se soucier de la façon dont il va le comprendre, en fonction de sa
propre représentation de la vérité. Ainsi un cercle vicieux se met en place : elle exprime sa vérité
floue et sincère, il interprète ce flou comme de la cachotterie ou du mensonge, il se lance dans un
questionnement policier, elle répond comme elle peut et s’enfonce encore dans l’imprécision, ce qui
amplifie la colère de Pascal et le cercle tourne. L’attitude de Jocelyne illustre cette maxime policière :
« les innocents font de mauvais coupables ».
Etait-il possible que les choses se déroulent autrement, et que ces deux personnes puissent nouer
une relation de couple qui leur soit profitable, et ce, malgré leurs personnalités. Nous le croyons et
allons décrire comment aurait pu se dérouler cette constitution de couple. Il s’agit évidemment d’une
fiction.
PASCAL ET JOCELYNE. CONSTRUCTION DU COUPLE
Ravis, l’un et l’autre, de cette rencontre, Jocelyne et Pascal en profitent pleinement, sortent
ensemble, se voient tous les weekend, font l’amour avec fougue et passent du temps à se parler l’un à
l’autre, à se découvrir. La semaine, alors qu’ils sont séparés, ils se téléphonent tous les jours, et
toujours au même moment, le matin avant d’aller au travail. Ainsi gardent-ils encore, l’un et l’autre,
une partie de leur vie qu’ils ne partagent pas.
Lorsque Jocelyne est invitée par Pascal à partager une soirée avec des amis à lui, il la présente
simplement par son prénom. Ils ont, l’un vis-à-vis de l’autre, quelques gestes discrets de
rapprochement. Lorsque les amis de Pascal le revoient, ils le questionnent immédiatement : « c’est ta
nouvelle copine ? » Il répond « c’est une femme qui me plait beaucoup et c’est réciproque. Pour
l’instant, c’est tout ».
Jocelyne est toute joyeuse dans sa vie et ses amies lui demandent pourquoi. Sa fille aussi, qui
adore sa mère, s’enquiert des causes de cette bonne humeur. Elle répond, simplement « oui, j’ai
rencontré un homme super ; nous profitons du moment présent ; on verra plus tard ». Elle n’en dit pas
plus.
Un dimanche après midi, alors qu’ils vont devoir se quitter, la conversation vient sur le futur.
– C’est dur de te quitter. ça serait bien si nous vivions ensemble, sous le même toit.
– Oui ce serait bien. Moi, ça me plairait. Il faut que l’un de nous déménage.
– Ou les deux, pour être vraiment chez nous.
Ils rient ensemble et commencent à échafauder des plans pour la future installation.
– Mais alors, nous allons devenir un couple ?
– Ah, oui, je crois, mais attention, ce n’est pas simple. J’ai mon petit caractère.
– Oh, moi aussi, mais nous arriverons bien à nous accorder.
Ils décident donc qu’ils vont vivre en couple, et de se dire ce que cela représente pour eux. Ils
passent de longs et agréables moments à se parler l’un de l’autre et expliquer comment ils voient cette
vie de couple futur et déjà présent.
– Il y a un point particulièrement important pour moi, dit Pascal, c’est la fidélité. Moi, je n’ai pas
d’autre femme dans ma vie. Je ne t’ai pas posé la question, il me semblait que c’est la même chose
pour toi.
– Oui, c’est le cas, depuis que je t’ai rencontré. Avant, il y a eu des hommes, mais je n’ai pas
envie de t’en parler pour le moment. En tout cas, il n’y en aura pas d’autres. Moi aussi je veux vivre
dans la fidélité et la sincérité.
– C’est bien. Pour moi, la franchise est une nécessité absolue. J’ai eu une partenaire qui mentait
sans arrêt, me racontait quelque chose et changeait de version. C’était insupportable ; j’avais
l’impression de devenir fou. Je ne veux pas revivre cela.
– Bon, je ferai attention. Moi aussi, il m’arrive de ne pas être très claire dans ce que je dis et derectifier après coup. Ne le prends pas pour du mensonge. Et ne me questionne pas trop. Mon ex-mari
était tout le temps en train de me passer à la question, c’était insupportable. J’ai besoin d’un jardin
secret.
– Es-tu cachotière ?
– Oui, sans doute un peu, mais pas sur les choses essentielles. Je t’ai dit que je serai fidèle et
tiendrai ce serment. Et toi, es-tu jaloux ?
– Oui, sûrement, même si je m’en défends. Mais je ne le serai pas si je suis sûr de toi.
Après cet engagement affirmé, ils ont continué à chercher le rapprochement de domicile, sans
précipitation, pour trouver quelque chose qui leur convienne à tous les deux. Ils rencontrent des amis
et maintenant se présentent comme « Jocelyne, ma compagne » ou « Pascal, mon compagnon ». Ils
utilisent ces vocables en attendant d’en trouver de meilleurs.
Lorsqu’elle doit aller à Paris pour une formation, elle a, bien entendu, donné rendez-vous à Fred,
son vieux complice, qui fut très brièvement son amant. Elle lui parle de l’amour qui se noue avec
Pascal, il s’en réjouit. Puis elle joint Pascal, comme c’était convenu entre eux, par un moyen
audiovisuel, FaceTime, Skype ou autre, peu importe. Après les mots doux de contact, et avant qu’il ne lui
demande « ou es-tu ? » elle prend les devants.
– Je suis avec un ami, Fred, que j’aimerais te présenter. Tiens, voilà sa bouille !
– Bonjour, Pascal. Alors, tu es l’heureux élu de cette chère Jocelyne. Tu as raison, car c’est une
fille formidable.
– (un peu surpris et pris de court) Merci, Fred. Effectivement, je suis aux anges ! j’espère que
nous aurons l’occasion de nous rencontrer.
– Avec plaisir. Je te repasse ta belle.
Jocelyne se lève et s’écarte de Fred pour parler dans l’intimité avec Pascal et lui dire combien
elle est pressée de le revoir.
Lorsqu’ils se retrouvent ensemble, il la taquine.
– Tu ne m’avais pas parlé de Fred, cachottière.
– L’occasion ne s’était pas présentée, et ce n’était pas important pour moi. Ce n’est pas de la
cachotterie, (elle sourit gentiment en disant ceci) Fred est un ami de longue date, nous nous voyons
de temps en temps et nous nous envoyons aussi des messages SMS. Quand l’un de nous a un
problème qui le tarabuste, il sait qu’il peut faire appel à l’autre. Cette amitié durera.
Puis Jocelyne reprend la conversation sur ce qui les préoccupe en ce moment, la recherche d’un
appartement commun. Pascal s’est mordu la langue pour ne pas poser la question qui le brûlait «
astu couché avec lui ». Il la lui posera dans quelques temps, lorsqu’ils seront suffisamment sûrs l’un de
l’autre et elle répondra avec sincérité en ajoutant qu’elle n’a pas envie de parler de leur passé
amoureux. C’est leur présent qui compte et leur avenir, qui se présente bien.
Pourquoi est-ce que ça marche, dans cette nouvelle histoire avec les mêmes acteurs ? Les
raisons sont les mêmes, à l’envers, que ce qui a provoqué l’échec dans la première narration.
Tout d’abord ils prennent de la distance avec la représentation du couple « l’amour fait tout ».
Très épris l’un de l’autre, ils savent pourtant, de par leur expérience et leurs lectures, que cet amour
ne suffit pas à construire un couple. Ils comprennent aussi qu’ils sont l’un et l’autre en attente d’un
nouveau partenaire et que leur rencontre satisfait cette attente. Chacun assure donc dans la vie de
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l’autre une fonction qui remplit un vide ; il leur faut équilibrer ce rapport dialectique entre fonction
et personne. Ils vont donc prendre le temps de la construction en ne cherchant pas à brûler les étapes.
Ils profitent du temps de découverte, de ces moments que l’on ne retrouvera pas par la suite, où
l’autre est encore un mystère, sans chercher à le dévoiler complètement. Ils sont amoureux et amants,
rien de plus, ils ne cherchent pas la transparence, ni la publicité immédiate de leur relation. Ils
jouissent de l’amour, sentiment très rapide, tout en commençant à construire leur futur couple, ce qui
est beaucoup plus long. Ils posent des jalons dans la construction dudit couple. Ils se disent leur désir
d’un logement commun et, surtout, décident que le moment est venu de se considérer comme un
couple, de le dire (c’est la dimension sociale) et de se promettre fidélité. Se faire cette promesseexplicite est extrêmement important et évite les suspicions alimentées par l’implicite.
Cette relation de couple, ils la construisent à partir du positif, ce qui les attire ; ce sera le moteur
de la relation. Ils évitent de se confronter tout de suite à ce qui pourrait poser problème. Il se sait
jaloux, elle se sait floue et peu rigoureuse ; ce sont des traits de caractères qui ne vont pas ensemble,
mais qui peuvent toutefois s’harmoniser, lorsque la relation est suffisamment solide. Autrement dit,
ils développent l’actif, ce qui permettra plus tard de résoudre l’éventuel passif. Ils posent la question
de la vérité, de ce qu’ils considèrent qu’il faut se dire en tant que conjoints, mais ils n’avancent pas
plus dans la définition de cette vérité. Ils ressentent que c’est trop tôt et risquerait de blesser leur
amour naissant et encore fragile. Il faudra du temps, des discussions, des disputes et des
réconciliations pour arriver à l’harmonisation de leurs représentations de la vérité. Les efforts à faire
pour cela seront plus faciles au fur et à mesure que se construira la relation et qu’elle les rendra
heureux.
La question de Fred est épineuse et potentiellement génératrice de conflit grave. Jocelyne
commence par désamorcer le conflit en présentant Fred, directement, comme une banalité. Celui-ci
apparaissant au visiophone n’est pas dangereux, a priori. Le voir et échanger, même deux paroles,
avant d’en entendre parler a sur Pascal un effet rassurant, et évite qu’il se mette rapidement à
fantasmer contre cet adversaire sournois. Rapidement il exprime à Jocelyne l’embryon de jalousie qui
nait en lui et qu’elle peut tuer dans l’œuf. Toutefois, l’attitude franche de celle-ci exprime qu’elle ne
veut pas en dire plus. Et Pascal saisit cette information, la respecte et se tait alors qu’il brûle d’envie
de la questionner. Tous les deux mettent en route un cercle vertueux qui contribue à la bonne
compréhension de leur différence de rapport à la vérité, alors que dans la version « originale » ils
alimentaient un cercle vicieux qui conduira à la rupture.
En s’appuyant sur ce qui les rapproche plutôt que sur ce qui les éloigne, en prenant le temps de
construire leur couple, en alimentant des cercles vertueux plutôt que des vicieux, en s’aimant sans
s’idéaliser, en se protégeant des représentations sociales stéréotypées, Pascal et Jocelyne peuvent
ainsi, dans la version optimiste, espérer être heureux ensemble.
ROLAND ET MARTINE. L’ENGAGEMENT AU BON MOMENT
Dans ce club de vacances, on trouve des célibataires qui, sans être venus spécialement pour
chercher fortune amoureuse, sont tout de même très ouverts à la possibilité de telles rencontres. C’est
le cas de Roland et de Martine. Ils n’ont plus vingt ans, ont vécu des vies amoureuses et ont encore
l’envie et le temps d’en vivre une autre. Mais ils sont prudents, on pourrait même dire méfiants, ne
voulant pas retomber dans les pièges qui les avaient enfermés dans le passé.
Roland travaillait beaucoup, ce qui le rendait peu présent avec sa femme et ses trois enfants. Il
rapportait beaucoup d’argent, et tout le monde vivait dans le confort. C’était sa façon à lui de jouer
son rôle d’époux et de père. Et puis, un jour, sans qu’il ait vu venir le coup, elle lui a annoncé qu’elle
mettait fin à leur mariage. Sonné par cette annonce, il n’a pas réagi, s’est laissé faire, et elle est partie
avec les trois enfants, pour vivre sa nouvelle vie. Elle n’a pas oublié de solliciter une confortable
pension alimentaire, à proportion des revenus de son ex-mari. Roland s’est donc retrouvé papa du
dimanche, avant de devenir papa des vacances lorsque son ex-épouse a déménagé loin de son
domicile. Mais il est resté papa payeur, vivant dans son trois pièces de location, alors que son salaire
lui permettrait largement plus. Malgré tout, il a réussi à se refaire une vie, à sortir avec les amis, faire
du sport et rencontrer des femmes. Il a vécu divers amours avec un principe non négociable : ne pas se
retrouver en ménage avec qui que ce soit. Oui aux amantes et amies, non aux prétendantes à la vie de
couple. Et puis, les obligations paternelles et financières diminuant, les moments de solitude
devenant parfois lourds, l’envie a commencé à germer de trouver une compagne sur le long terme.
Après un parcours radicalement différent, on peut dire opposé, Martine en est sensiblement au
même point. Elle aussi avait une famille, un mari et deux enfants. Elle se dévouait pour tout ce petit
monde, faisant la double journée classique des mères de famille modernes. Sans doute était-elle
devenue plus mère qu’épouse et, sous le poids de toutes ses obligations, n’était-elle plus une amante
aussi attrayante qu’au début. Toujours est-il que monsieur s’en est trouvé une plus jeune, aussi
attrayante que rapace, et est parti avec elle, sans scrupules et sans réclamer ses enfants. Contrairement
à Roland, qui s’est laissé plumer sans combattre, il a bien su organiser son insolvabilité ; il a monté
une entreprise dont sa nouvelle maitresse (au sens premier) était officiellement la patronne, luin’étant qu’un employé au smic. Martine a donc vu son niveau de vie chuter et son niveau
d’occupation augmenter. Elle s’est attelée à la tâche et a pas mal ramé. Heureusement, aidée par sa
famille, elle a réussi à bien s’en sortir et à conduire ses deux enfants à l’âge adulte. Elle a pu alors
prendre du bon temps pour elle, sortir avec des copines et voyager. Mais il lui reste une peur de
l’homme, de la trahison. Elle n’est pas prête à recommencer l’aventure. Pourtant elle est sensible à
l’intérêt que peuvent porter des hommes sur elle, mais fuit dès qu’ils sont un peu pressants. Elle
entretient une relation épisodique avec une homme marié, sans aucune envie, ni de l’un ni de l’autre,
de s’engager plus.
Avec Roland, ce n’est pas la même chose. Ils ont sympathisé dès la première discussion.
Sympathisé, c’est tout, ils ne pensent pas à autre chose, ils sont en vacances et ont plaisir à deviser ou
à pratiquer ensemble une des nombreuses activités du club. Ils parlent de sujets qui leur plaisent et
constatent qu’il y en a beaucoup, sur le plan culturel, éducatif, politique. Ils ont des origines sociales
proches, ont fait des études dans le même secteur scientifique technique, aiment tous les deux la
nature, n’appartiennent à aucun parti, aucune église, aucun groupe organisé. Ils lisent beaucoup et
aiment parler, échanger, discuter, sur de nombreux sujets. Ils ne s’en privent pas. Le rapprochement
physique se fait sans qu’ils s’en rendent compte, sans qu’aucun des deux ne l’ait vraiment
programmé. La première étreinte est bonne, agréable, sans plus. Elle leur donne envie de
recommencer et de continuer leur relation doucement harmonieuse. Lorsque les vacances se
terminent, ils expriment l’un et l’autre l’intention de se revoir, sans précipitation, sans même fixer de
date, laissant à chacun la possibilité de prendre l’initiative.
Lequel des deux prend le premier le téléphone pour avoir des nouvelles et exprime le souhait de
se revoir ? Peu importe. Ils se revoient, font l’amour, parce que cela leur plait à tous les deux. Ils se
disent que c’est très bon, meilleur que les premières fois. Ils discutent encore et encore, ne se lassant
pas de partager leur conversation, ouverte, détendue, instructive. Puis ils se quittent, avec l’évidence
qu’ils se reverront bientôt. D’autres rencontres ont lieu, parfois simplement pour aller visiter un
musée ou voir un film, parfois pour passer un moment ensemble, ou une nuit, ou un weekend. Ils
sont bien ensemble, et ont envie de continuer, mais ils n’éprouvent pas le besoin de définir leur
relation, de l’encadrer, ni même de la nommer ; ils sont Martine et Roland. Ils se parlent peu de leur
passé, de leur vie en dehors de leur relation, sauf de leurs enfants. Chacun connait déjà pas mal de
choses sur les enfants de l’autre, mais ils n’ont pas parlé à ces derniers de ce qu’ils vivent ensemble.
Officiellement, papa Roland et maman Martine sont encore célibataires.
Un jour où l’intimité devient plus intense, ils osent le dire, l’ayant pensé en même temps :
pourquoi ne pas évoluer vers une relation plus engagée, voire carrément très engagée. Ils s’expriment
l’un à l’autre leurs vrais désirs et leurs craintes légitimes. Ne risquent-ils pas de gâcher ce bonheur
bien réel pour vouloir en vivre un autre, plus hypothétique ? La vie et leurs réflexions leur ont appris
qu’amour et conjugalité ne riment pas forcément ensemble et que la deuxième peut étouffer le
premier. Mais ils rêvent aussi de les rassembler : partager sa vie avec l’être aimé. Ils ne veulent pas
manquer cette possibilité de construire ensemble une vie commune, conjugale, qui permettra
l’épanouissement de leur amour sans risquer de l’étouffer. Ils décident d’allier enthousiasme et
vigilance, l’enjeu en valant vraiment la peine.
Ils se donnent un rendez-vous, dans un bon restaurant où il est possible d’avoir une table intime.
Il lui fait cadeau d’un bijoux et elle lui offre des livres, pour symboliser leur désir d’engagement l’un
avec l’autre. Ils s’expriment leur envie de vivre ensemble, en se donnant six mois pour se préparer à
ce qui sera le véritable engagement. D’ici là, chacun s’organise de manière à lever les éventuels
obstacles empêchant la vie commune comme ils la souhaitent. Ils mettent aussi à profit ce temps pour
exprimer leurs visions de cette vie et faire les éventuelles concessions qui seront nécessaires. Il leur
faut donc parler d’eux-mêmes, de leur avenir, éventuellement de leur passé pour autant que ce soit
nécessaire à l’avenir. Ils conviennent qu’il n’est pas obligatoire de tout se dire, chacun décidant de ce
qu’il souhaite livrer à son futur conjoint. Roland exprime son besoin de solitude, Martine ses
rencontres régulières avec un groupe de copines, sans hommes ; ils tombent d’accord pour ne pas
consulter le téléphone ni l’ordinateur de l’autre. Ils pourront chacun passer du temps seuls avec leur
propres enfants, et peut-être réuniront-ils un jour leurs deux descendances. D’autres points moins
importants, comme la manière de tenir sa maison, d’organiser les dépenses sont abordées et mettent
au jour des différences sensibles qui nécessitent négociation et mise au point.
Martine : « Je voudrais te dire une chose, c’est très traditionnel, mais fondamental pour moi. Je
n’ai pas envie de te partager. Moi, je n’aurai personne d’autre. Et toi, peux-tu me promettre qu’il n’y