Croissance ou Développement des Tiers-Mondes

Croissance ou Développement des Tiers-Mondes

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Un ouvrage très documenté qui fera référence, retraçant l'évolution des différents acteurs de développement, des théories et des expériences. A l'égard d'un tiers-monde diversifié, des orientations différentes ont été suggérées. Soucieux de leurs intérêts propres, les pays développés ont opposé une résistance tenace à toute transformation significative des rapports Nord-Sud. Quant aux dirigeants des pays en développement, ils se sont généralement montrés plus soucieux de croissance économique et quantitative d'évolution équilibrées des hommes et des sociétés.

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Ajouté le 01 février 1998
Nombre de lectures 209
EAN13 9782296357730
Langue Français
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CROISSANCE
OU
DEVELOPPEMENT
DES TIERS MONDES
* ©L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-6304-5 Sous la direction de
Olivier de Solages
Jean-Louis Bato, Jacques Berthelot, Anne-Sophie Boisgallais, Patricia
Buirette, Patrick Cadenat, Bernard Charlery de la Masselière, Anne Le
Naélou, Bernadette Madeuf, Gabriel Marc, Pierre Marion, Pierre-Marie Martin,
Vincent Pacini, Jean-Jacques Pérennès, Hélène Rivière d'Arc, Chantal Verger.
CROISSANCE
OU
DEVELOPPEMENT
DES TIERS MONDES
L'évolution des acteurs, des théories
et des expériences
**
L'Harmattan Inc L'Harmattan
5-7. rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc) - CANADA 1-12Y 1K9 75005 Paris - FRANCE
AVANT-PROPOS
Un premier volume, paru en 1993, a présenté les Réussites et déconvenues du
développement dans le tiers monde. Il a montré comment la prise de conscience de la
faim dans le monde a provoqué la mise en place, dans les pays riches de l'Occident,
de toute une organisation d'aide au développement. Nous avons vu fonctionner cette
grande entreprise et tenté d'en évaluer les effets dans les différents secteurs de la vie
économique et sociale, dans les activités collectives et sur la culture des peuples.
Presque partout, le paysan a été le grand perdant des politiques de développe-
ment. La modernisation de l'agriculture a obtenu des gains de productivité considéra-
bles, mais elle a souvent ruiné la petite agriculture. Les paysans ont été oubliés des
pouvoirs publics ou éliminés par la concentration des terres qu'ont entraînée les
méthodes modernes de mise en valeur. Par dizaines de millions, ils ont été marginali-
sés, privés de terre et de travail et donc laissés sans pouvoir d'achat. Dans un contexte
d'expansion démographique rapide, les politiques agricoles ont eu pour effet d'aggra-
ver l'insécurité alimentaire pour une fraction importante de la population du tiers
monde, alors que, presque partout, la production alimentaire est devenue ou pourrait
devenir suffisante.
L'industrialisation a permis à quelques pays de réussir une croissance économique
spectaculaire, mais elle en a conduit bien d'autres à une étroite sujétion économique
et politique à l'égard de pays aux économies plus puissantes, et à un endettement où
prêteurs et emprunteurs se sont trouvés piégés. Sauf exception — mais il en existe —
elle n'a pas apporté de solution au problème de l'emploi, rendu dramatique par la
migration forcée des ruraux ; elle a même souvent aggravé ce problème. Menée géné-
ralement sans préoccupation de justice sociale, l'industrialisation a imposé aux popu-
lations des conditions inhumaines de travail et de vie. A la ville comme à la
campagne, l'homme et plus encore la femme sont les premières victimes du mal-
développement qu'ont engendré des programmes inadaptés, mais la nature également
a été dégradée par ces programmes.
Nous avons vu ensuite comment la loi de l'offre et de la demande, à laquelle les
pays en voie de développement sont soumis comme tous les autres pays, provoque
des fluctuations de prix et donc des variations incessantes des recettes et du pouvoir
d'achat des pays exportateurs, annulant les avantages attendus d'une intégration au
marché mondial.
Les réussites du développement, souvent fragiles, et les déconvenues, qui se tra-
duisent par un coût social extrêmement élevé, dépendent en partie du climat et des
ressources naturelles ; elles sont aussi une conséquence de l'histoire, du passé colo-
nial. Elles résultent surtout des comportements humains d'aujourd'hui, des choix poli-
tiques et économiques faits par les dirigeants du Sud et par ceux du Nord.
A l'origine de ces choix, renouvelés pendant trois décennies, et de ces program-
mes de croissance à l'occidentale, nous avons vu comment s'articulent les facteurs
économiques et les facteurs culturels, et à quel point l'influence de ces derniers appa-
raît déterminante. L'influence culturelle du Nord a été et reste encore très forte.
L'introduction de la notion d'Etat dans les pays du tiers monde, ainsi que l'emprunt
des pratiques gouvernementales et administratives de conception européenne ont eu
de longues conséquences. L'enseignement, les médias, les religions venues des pays
occidentaux ont contribué à établir partout la supériorité des techniques ; ils ont fait
adopter ou désirer partout des modes de vie différents de la vie traditionnelle,
des modes de connaissance et de raisonnement, une vision de l'homme et du monde,
des systèmes de valeur différents de ceux que les hommes du tiers-monde avaient élaborés et dont ils vivaient. Nous avons vu — dans le cas de l'Afrique, seul étudié —
les cultures traditionnelles transformées par l'envahissement des instruments culturels
mis au point en Occident. C'est cette influence culturelle intense qui nous a paru être
la source d'un mimétisme n'épargnant aucun domaine de la vie. Ainsi a semblé justi-
fié, aux yeux des dirigeants, le choix de modèles de développement conçus hors du
tiers monde.
Les systèmes culturels traditionnels ont été, par le fait même, bousculés, critiqués,
niés. Et d'autant plus fortement que ces éléments de modernisation — dont il faut
reconnaître aussi, pour une part, la nécessité — ont été inculqués avec succès à la frac-
tion « évoluée » des populations, aux milieux où sont prises les décisions concernant
la nation et l'Etat, pour gagner ensuite les milieux et les régions plus éloignées du
centre. Or, une population devient incapable de garder la maîtrise de son évolution
quand ses structures fondamentales sont ainsi déstabilisées et détruites. Elle ne dis-
pose plus des repères voulus pour faire face à la nouveauté, pour choisir ce qui peut
lui convenir parmi les éléments de la modernité, pour orienter son avenir.
Réussites et déconvenues a donc dressé un bilan de l'effort de développement
entrepris en application des théories en honneur au début des années soixante, qui ont
largement dominé l'opinion et l'activité des décideurs économiques et politiques pen-
dant plus de deux décennies. Globalement, c'est selon la logique de cette théorie, en
continuité avec elle, qu'ont été conçues et menées les politiques de développement
aussi bien que les formes de la coopération occidentale.
Il faut maintenant saisir les orientations différentes esquissées pendant cette
période, en rupture plus ou moins nette avec la théorie dominante, et en étudier l'évo-
lution. A mesure que s'écoulent les décennies du développement, le monde change.
Le tiers monde se transforme, lui aussi. Sa revendication n'a plus le même ton :
le moment vient où il estime avoir le droit et la force non de solliciter une aide, mais
d'exiger que lui soient reconnues par les pays riches sa place, sa part des richesses de
la planète, et sa dignité : l'aide va devenir coopération.
Des notions nouvelles sont mises en lumière, grâce à l'expérience et à la suite des
échecs. François Perroux avait jadis établi entre croissance et développement une dis-
tinction dont la pertinence apparaît plus clairement. Des théories sont donc formulées
qui veulent maintenant conduire le tiers monde vers un nouveau développement. Des
hommes différents se proposent de les mettre en application ; ils obtiennent des sou-
tiens, rencontrent des obstacles et parviennent à certaines réussites dont nous dirons
l'intérêt et les limites.
Sous la pression des circonstances, des échecs et des critiques, le monde déve-
loppé est contraint à accepter le dialogue, à modifier parfois les positions définies et à
introduire quelque nouveauté dans les dispositifs de la coopération. Nous dirons aussi
les limites de ce renouvellement des relations officielles entre les pays riches et les
autres.
Les tiers mondes peuvent-ils aller, et vont-ils de fait vers un nouveau développe-
ment ? Les analyses qui font l'objet de cette étude nous permettront sans doute, dans
un volume qui sera la conclusion des deux premiers, d'esquisser avec prudence une
réponse.
J'exprime ma gratitude à ceux et celles qui ont accepté de collaborer à cet ouvrage :
Jean-Louis Bato, de l'Association Solidarité-Inde ;
Jacques Berthelot, Institut national supérieur d'agronomie de Toulouse ;
6 Anne-Sophie Boisgallais, agronome, consultante au Club du Sahel (OCDE) et à
diverses associations ;
Patricia Buirette, professeur de Droit, université d'Evry Val d'Essonne ;
Patrick Cadenat, Cour administrative d'Appel et Faculté de droit et des Sciences
politiques, Nantes ;
Bernard Charlery de la Masselière, université de Toulouse — Le Mirail ;
Anne Le Nelou, sociologue, IEDES, Paris I ;
Bernadette Madeuf, CNRS, Paris X, Nanterre ;
Gabriel Marc, ancien président du CCFD — Comité catholique contre la faim et
pour le développement ;
Pierre Marion, secrétaire national du Comité épiscopal France-Amérique latine ;
Pierre-Marie Martin, université de Bordeaux I ;
Vincent Pacini, géographe, chargé de la coordination de l'université rurale euro-
péenne ;
Jean-Jacques Pérennès, Institut d'études politiques et Institut catholique, Lyon ;
Hélène Rivière d'Arc, CREDAL, CNRS, Paris III ;
Chantal Verger, économiste, Caritas Mauritanie.
La conception et la coordination de l'ensemble, ainsi que la rédaction des chapi-
tres ou fragments de chapitres non signés sont d'Olivier de Solages.
Mes remerciements vont également à Patrick Bernard, Georges Berton, Philippe
de Lignerolles, Roselyne du Parc Locmaria, Alain Ruellan, Jean-Paul Ricordel et
Daniel Verger, qui, d'une manière ou d'une autre — conseil, documentation, rensei-
gnement, lecture critique de certains passages du texte — m'ont apporté leur aide au
cours de ce travail. Chapitre I
L'EVOLUTION DU TIERS-MONDE :
L'EXEMPLE DES EXPERIENCES AFRICAINES
A mesure que progressait la décolonisation, à mesure que se déroulaient les pro-
grammes de développement, le tiers-monde apparaissait aux économistes et aux
hommes politiques dans une diversité croissante. Un bref aperçu de cette diversité
nous conduira vers une présentation plus détaillée des expériences africaines.
Une diversification économique
Le Brésil et l'Inde, où les dimensions et les quantités — d'hommes, de produits, de
besoins — se calculaient toujours en nombres élevés, cohabitaient dans les Organisa-
tions internationales avec des pays minuscules ou des poussières d'îles comme les
Maldives, les Comores ou Vanuatu qui accédaient à l'indépendance respectivement
en 1965, 1975 et 1980. Quelques diplomates seulement et un certain nombre de pro-
fesseurs de géographie pouvaient situer sur la mappemonde, sans trop d'hésitation,
ces capitales nouvelles qu'étaient Male, Moroni et Vila. Cependant ces Etats si faible-
ment peuplés, aussi bien que les Iles Seychelles éparpillées dans l'Océan Indien avec
leurs 70.000 habitants, ou Belize en Amérique centrale avec ses 150 000 habitants,
disposaient d'une voix à l'ONU (les Iles depuis 1970, Belize depuis 1981) à égalité
avec l'Inde dont la population à cette époque dépassait les 600 millions.
Les conditions naturelles et les ressources n'étaient pas moins inégales ; les résul-
tats différaient aussi d'une mise en valeur qui n'avait pas partout suivi les mêmes che-
mins ni utilisé des hommes de semblable compétence. Variaient encore le degré de
dépendance des économies nationales à l'égard de leurs anciennes métropoles ou des
multinationales en expansion, ainsi que l'ouverture des cultures traditionnelles à des
formes nouvelles de vie et leur aptitude à favoriser le développement.
Dans la marche au développement qui avait été proposée à tous, quelques pays
restaient en arrière dans la plupart des secteurs économiques ; selon les critères rete-
nus par les Organisations internationales, l'écart s'accroissait si visiblement que
l'attention générale était attirée sur leur situation misérable. On finissait par leur don-
ner un nom : c'étaient les Pays les moins avancés (PMA). Le tiers-monde avait
d'abord refusé de reconnaître cette catégorie dont la création risquait d'introduire une
division entre ses membres. De plus, comme les pays industriels n'entendaient pas
augmenter le volume de l'aide, les mesures spéciales prises en faveur des PMA
allaient donc restreindre les moyens mis à la disposition de l'ensemble. Les Nations
unies convinrent cependant d'établir une liste selon des critères simples qui permirent
d'identifier 25 PMA.
En 1971, le produit intérieur brut par habitant, dans ces 25 pays, était inférieur à
100 dollars et leur industrie ne contribuait que pour moins de 10 % à ce produit natio-
nal ; le taux d'alphabétisation était inférieur à 20 %. Leurs économies, restées tradi-
tionnelles, étaient peu capables de fournir les biens et les services jugés nécessaires,
et le nombre très faible des jeunes scolarisés ne permettait pas d'appliquer à l'effort de
développement des ressources humaines adaptées. Peu peuplés, à l'exception du Ban-
gladesh, important peu faute de moyens, exportant moins encore, ils ne représen-
taient pour les autres pays ni un marché intéressant, ni une concurrence dangereuse.
Bien que les critères utilisés pour définir ce groupe aient, selon certains experts,
manqué de rigueur scientifique, les pays en difficulté s'efforcèrent bientôt d'être clas-
sés parmi les PMA en raison des avantages accordés. Le nombre en fut donc prudemment augmenté de quelques unités : au début de la deuxième décennie, les
Organisations internationales en reconnaîtraient 31( 1 )
D'autres pays, au contraire, par leurs réussites industrielles, se détachaient en tête
des pays « à revenu intermédiaire ». Les statistiques mettaient en évidence la crois-
sance significative de leurs capacités de production et la percée qu'ils effectuaient sur
le marché mondial. Cette catégorie nouvelle regroupait désormais les Nouveaux pays
industriels (NPI).
Enfin, à partir de 1974, quelques pays producteurs de pétrole, haussant leurs
tarifs, réalisaient des bénéfices très élevés. Les dollars ainsi obtenus recevaient un
nom nouveau : c'étaient les pétro-dollars, qui allaient irriguer d'une vie nouvelle cer-
tains secteurs choisis et prometteurs de l'économie internationale. Ces pays produc-
teurs de pétrole échappaient dès lors au sort commun des pays du tiers-monde, même
si la structure de leurs économies et les conditions de vie de beaucoup de leurs habi-
tants autorisaient à les classer encore parmi les pays du tiers-monde.
Une diversité plus grande apparaît si l'on analyse le mode d'insertion de chacun
des pays dans l'économie mondiale, c'est-à-dire son degré d'ouverture sur l'extérieur,
sa relation avec les pôles dominant de l'économie qui, joints au poids de sa dette,
déterminent la forme de sa dépendance et l'étroitesse de sa marge de manoeuvre. Pon-
dérés et nuancés par d'autres facteurs moins quantifiables, les chiffres laissent espérer
à certains pays un avenir de puissance économique : ce sont les nouveaux pays indus-
triels, les pays-continents comme l'Inde et le Brésil, ainsi que les exportateurs de
pétrole. Derrière eux s'échelonne « toute la gamme des pays qui stagnent, qui trébu-
(2), »chent, qui s'enlisent ou qui se désagrègent
Les divergences politiques
Divers par leurs réalisations économiques, les pays du tiers-monde ne l'étaient pas
moins sur le plan politique.
Un grand élan convaincu avait pourtant animé, à son origine, le mouvement des
pays non alignés( 3). Nasser, Nehru et Tito avaient voulu continuer « l'esprit de
Bandoung ». A Belgrade en 1961, au Caire l'année suivante, à Lusaka en 1970, les
participants avaient précisé leur position politique et leurs orientations. Il ne s'agissait
pas pour eux simplement de refuser le ralliement à l'un des deux blocs qui tentaient
de se partager le monde depuis la deuxième guerre mondiale. Il fallait aussi achever
la décolonisation, lutter contre toutes les formes d'impérialisme, parvenir à une
démocratisation des relations internationales. Les nouveaux Etats indépendants s'esti-
maient en droit de déterminer de façon autonome leurs orientations politiques et de
participer aux décisions internationales les concernant.
Le mouvement avait pris de l'ampleur. Vingt-sept pays étaient représentés au pre-
mier sommet des non-alignés. Le nombre avait doublé dix ans plus tard, et il frôlerait
la centaine à La Havane en 1979. Les non-alignés affirmaient leur présence sur la
scène mondiale.
Pendant quelques années, ils avaient pu taire ou surmonter leurs divergences : la
nécessité de faire face à l'urgence des problèmes et la volonté de trouver ensemble
une voie originale entre les deux blocs l'avaient emporté sur les désaccords. D'une
rencontre à l'autre se dégageait une certaine identité de vues. On pouvait affirmer des
principes et des objectifs communs : coexistence pacifique, paix et sécurité interna-
tionales, indépendance des peuples, coopération pour le développement économique.
Une doctrine du non-alignement s'élaborait. En même temps, le mouvement passait
par étapes du rassemblement informel à l'organisation structurée ; il se donnait un
organe de concertation : le Bureau de coordination, ainsi que diverses instances de
10 réflexion et de décision aux compétences précises. Le 4e sommet, réuni à Alger en
1973, est, pour le mouvement, un moment exceptionnel de force et d'unanimité ; nous
en reparlerons à la fin de ce chapitre.
Mais le mouvement laissait voir aussi des divisions internes. Grâce au caractère
très général de ses objectifs et à l'impécision des critères d'admission, il avait pu
accueillir des Etats aux tendances variées. Les intérêts et les forces qui l'avaient fait
paraître un se délitaient maintenant, lézardant l'unanimisme de façade et dissipant
l'illusion du non-alignement.
Les grands principes qui inspirent théoriquement la politique intérieure des pays
membres sont fréquemment invoqués ; ainsi condamne-t-on en toute occasion les
pays dont le système social et la pratique politique violent les droits de l'homme :
l'Afrique du Sud, ou le Chili après le coup d'Etat de 1973 ; mais ce discours dissimule
de moins en moins les violations dont les gouvernements du tiers-monde sont eux-
mêmes responsables. Les mêmes principes sont censés orienter également
les politiques étrangères, mais il devient clair que la politique des non-alignés —
comme celle des pays « impérialistes » — est le plus souvent dictée par l'intérêt et par
les rapports de forces.
Bientôt aussi, les alliances conclues avec l'un ou l'autre camp font passer une
ligne de fracture entre pro-occidentaux et pro-soviétiques. L'unité d'action est entra-
vée par les affrontements entre tendances radicale et modérée, et la négociation des
conflits internes freine la réflexion et l'engagement collectif dans les grands
problèmes mondiaux. Avec la tenue à Cuba de la 6e Conférence (1979) et la désigna-
tion de Fidel Castro à la présidence du mouvement, beaucoup craignirent que l'aile
progressiste ne favorisât l'influence idéologique de l'URSS et ne fasse glisser de
l'attitude originelle à un alignement sur le camp socialiste. La tendance Castro et la
tendance Tito — celle-ci fermement opposée à l'hégémonie soviétique — s'opposèrent
en deux discours-programme entre lesquels la déclaration finale dut chercher labo-
rieusement un compromis.
Lorsqu'en mars 1983 la présidence est transmise à Indira Gandhi, à l'ouverture du
sommet de New-Delhi, l'un des soucis des organisateurs indiens est d'éviter que le
mouvement étale ses dissensions ou même laisse éclater un conflit : divers pays se
sont engagés ouvertement dans l'un ou l'autre camp, les divergences idéologiques et
politiques sont devenues flagrantes et parfois explosives. La Conférence aurait dû se
tenir à Bagdad l'année précédente, mais le conflit déclaré entre l'Irak et l'Iran — tous
les deux membres des non-alignés — ne l'a pas permis. L'Inde a donc été choisie pour
accueillir le 7e sommet et, dans la salle des délibérations, on a pris soin de séparer les
représentants des deux Etats belligérants, alphabétiquement voisins, par les déléga-
tions d'autres pays. « Si nous pouvions parler d'une seule voix... » disait le premier
ministre de l'Inde lors d'un entretien.
Le mouvement remplit donc très imparfaitement les fonctions qu'il s'est données,
qu'il proclame siennes et que l'opinion généralement lui reconnaît. Sa fonction est
plutôt d'affirmer l'indépendance des pays membres, de cautionner face à la Commu-
nauté internationale les politiques choisies par eux et de soutenir leurs revendica-
tions. Longtemps, le mythe du non-alignement opère ; puis il s'effrite, tant il est clair
que les intéressés ne parlent plus d'une seule voie).
Le recentrage diplomatiquement effectué par Indira Gandhi ne freine qu'un
moment ce que l'envoyé du Monde appelle la « dérive progressiste » du mouvement
des non-alignés. A Harare, capitale du Zimbabwe, bien des délégués au 8e sommet
s'en inquiètent, tandis que observateurs et journalistes étrangers soulignent l'illogisme
persévérant de ces assemblées successives qui condamnent rituellement l'impéria-
11 lisme des Etats-Unis, mais omettent avec soin de signaler l'occupation de l'Afghanis-
tan par les troupes soviétiques( 5).
La guerre Irak-Iran est, à ce moment, le plus bruyant des conflits où s'opposent les
pays non-alignés. Elle n'est pas le seul. « Un quart de siècle après les premiers grands
mouvements anti-coloniaux, écrivent en 1981 les auteurs de L'état du monde, le
mythe de l'unité politique du tiers-monde s'effondre dans le fracas de guerres et de
rivalités locales »m.
Ces rivalités et les conflits idéologiques avaient de même affaibli et ruiné prati-
quement les tentatives de rapprochement et de collaboration esquissées d'un conti-
nent à l'autre. Le mouvement afro-asiatique issu de Bandoung avait pris corps à la
Conférence du Caire, en 1957. Son secrétariat permanent, installé dans cette ville,
avait été chargé d'animer l'Organisation de solidarité des peuples d'Afrique et d'Asie
(OSPAA). Et les Conférences de solidarité s'étaient succédé : au Caire d'abord, puis à
Conakry, à Moshi (Tanzanie) et à Winneba (Ghana) en 1965. Entre temps, le mouve-
ment des non-alignés avait pris le départ ; les délégués afro-asiatiques se retrouvaient
là aussi. A la demande de Cuba, ils décidèrent d'élargir leur solidarité à l'Amérique
latine. C'est donc à La Havane, en 1966, que s'était réunie la première Conférence
tricontinentale. L'OSPAA était devenue l'OSPAAAL : Organisation de solidarité des
peuples d'Afrique, Asie et Amérique latine.
Cependant, de toutes ces rencontres, de ces mises en commun, de ces débats,
la solidarité ne sortait pas renforcée. L'anti-impérialisme militant de quelques-uns
et la voie socialiste de développement choisie par l'ensemble des membres permet-
taient de rédiger, non sans mal, des déclarations reprenant ces thèmes, mais ne cons-
tituaient pas un lien suffisant pour assurer l'unité d'un mouvement aussi largement
international. Le conflit sino-soviétique, en particulier, avait constitué un obstacle
durable à toute entente, pro-soviétiques et pro-chinois trouvant à chaque rencontre
une occasion renouvelée d'affrontement. En 1965, on avait voulu célébrer le 10e
anniversaire de Bandoung par une Conférence exceptionnelle qui serait un nouveau
Bandoung. Cela se passerait à Alger. Sur ces entrefaites avait eu lieu le coup d'Etat
du colonel Boumediene. Les préparatifs avaient été interrompus, la conférence ajour-
née. Et le tout avait été définitivement annulé : la Chine et l'URSS s'excluant l'une
l'autre, leur rivalité empêchait décidément toute célébrationm.
Un tiers-monde ou des tiers-mondes ?
L'illusion se dissipe donc d'un tiers-monde uni et solidaire. Ce vaste ensemble
mal connu avait tiré de son éloignement et de la misère tragique de ses foules une
sorte de mystère et de grandeur. Mais à mesure que l'analyse progresse et que les
divisions internes se manifestent, le mythe s'efface. Le tiers-monde perd ses majuscu-
8). les et passe au pluriel : on parle volontiers des tiers-mondes(
Et pourtant n'existe-t-il pas encore un tiers-monde ? On ne peut négliger les
facteurs communs qui ont marqué le passé de tous ces pays et ceux qui conditionnent
encore — diversement puisqu'ils sont divers — leur histoire actuelle. A l'appui de cette
opinion, P.F. Gonidec énumère « un passé similaire : la domination coloniale ; un iti-
néraire identique : la longue marche vers l'indépendance ; une aspiration commune :
le développement », et il en expose longuement l'importance('). On ne peut non plus
passer sous silence les institutions qui tentent de donner à ce tiers-monde ou aux
ensembles régionaux qui le composent une cohésion et un élan. Elles sont peu nom-
breuses en Amérique latine et en Asie, foisonnantes au contraire en Afrique.
L'Organisation des Etats américains (OEA) est la plus ancienne, si l'on considère
qu'elle continue l'Union panaméricaine née en 1889, et la plus ample : l'ensemble du
12 continent — le Canada excepté — est regroupé depuis 1948 dans l'OEA. Une confé-
rence panaméricaine, la 9e depuis la fondation de l'Union, a adopté à Bogota, cette
année-là, une Charte qui sera modifiée en 1967 par la conférence de Buenos Aires.
Tous les Etats membres, qu'ils appartiennent au monde développé ou au tiers-monde,
participent à égalité aux responsabilités et aux décisions de l'Organisation. Différen-
tes commissions veillent au « maintien des relations amicales », à la coopération et
au développement, aux échanges culturels et à la solution pacifique des conflits pou-
vant opposer les uns aux autres les Etats membres. Une commission interaméricaine
des droits de l'homme veille au respect de la convention sur les droits de l'homme
signée en 1969. L'orientation politique générale est celle d'une solidarité assurant
la sécurité collective, d'une solidarité dirigée précisément contre « l'ingérence du
communisme international » dans le continent. Cette orientation a conduit l'OEA à
exclure Cuba en 1962.
Sur le plan économique, la lutte contre le sous-développement de l'Amérique
latine a pris une certaine consistance au début des années soixante. En même temps
qu'il proposait de lancer la décennie pour le développement du tiers-monde dans son
ensemble, le président Kennedy prit l'initiative d'une « Alliance pour le progrès » :
il entendait associer les Etats-Unis aux pays latino-américains pour éliminer de cette
région du monde la faim, l'ignorance et la pauvreté, mais aussi l'injustice sociale.
Dans ce but, la charte de Punta del Este (Uruguay), adoptée en 1961, engageait les
pays de l'OEA dans la voie de la réforme agraire, de la redistribution des revenus
pour assurer à chacun de meilleures conditions de vie, et de la démocratie. Des réu-
nions ultérieures (Rio de Janeiro en 1965, Punta des Este et Buenos Aires en 1967,
Carthagène en 1969) ont manifesté à la fois la volonté d'une coopération pour le
développement dans le cadre d'un marché commun latino-américain à créer, et la dif-
ficulté de cette coopération. Une intégration économique plus poussée ouvrirait à
l'Amérique latine de grandes possibilités de développement et lui permettrait d'inter-
venir de façon plus décisive dans les questions la concernant ; elle serait facteur
d'indépendance pour un continent dont les dirigeants ressentent bien qu'il a un destin
historique commun. Mais les rivalités des pays latino-américains entre eux l'empor-
tent sur la volonté d'union. De plus, dans le cadre de l'Alliance pour le progrès,
s'ajoute à ces dissensions la crainte de voir s'étendre, sans contrepartie possible, la
domination des Etats-Unis('°).
A l'Alliance, considérée comme un instrument de l'impérialisme étranger, aux oli-
garchies régnantes dans lesquelles ils voient les représentants soumis et intéressés de
cet impérialisme, certains opposent la lutte armée. La première Conférence triconti-
nentale des mouvements révolutionnaires du tiers-monde s'est réunie à La Havane, en
1966, autour de Fidel Castro et de l'Argentin Ernesto Che Guevara. A partir des
foyers insurrectionnels sud-américains, le Lider Maxinto et ses amis voudraient faire
naître un mouvement populaire mondial uni dans l'opposition à l'impérialisme. D'un
pays à l'autre, parfois d'un continent à l'autre, les mouvements de libération
s'appuyent mutuellement déjà, soutenus par les groupes qui, dans les pays industriels,
se sentent idéologiquement proches d'eux. Mais, malgré la fonction symbolique
jouée, dans et hors frontières, par quelques-uns de ces meneurs d'hommes, malgré
l'idéologie universaliste dont ces mouvements se réclament, ces personnalités et ces
mouvements apparaissent peu aptes à réaliser l'unification des pays sud-américains ;
ils entretiennent l'instabilité politique sans parvenir à l'emporter sur les pouvoirs en
place, et tendent plutôt à accentuer le déséquilibre des grands ensembles continen-
taux en voie de construction( 11 ).
13 D'autres organisations régionales concernent l'Amérique centrale ou l'Amérique
latine ; elles ont pour but la constitution de marchés communs ou de zones de libre-
échange, comme l'Association latino-américaine de libre commerce (ALALC),
signée à Montevideo en 1960, et à laquelle adhèrent le Mexique et les onze Etats du
sous-continent. L'organisation la plus connue est le Pacte andin, né au sein de
l'ALALC. Voulant accélérer un processus trop lent d'intégration régionale, la Bolivie,
le Chili, la Colombie, l'Equateur et le Pérou conclurent, en 1969, un accord visant à
l'harmonisation de leurs politiques de développement et à l'organisation plus adaptée
du marché. Péripéties et ruptures n'ont pas manqué, au cours de la brève histoire du
Pacte andin qui demeure néanmoins l'un des groupes les plus stables.
L'Asie a connu, elle aussi, ses tentatives de regroupement et de concertation.
L'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE) s'est constituée en 1954, avec
la participation des Etats-Unis qui entendaient garantir ainsi la paix et la sécurité col-
lective de cette partie du monde face à la pression du communisme. L'organisation
s'est dissoute en 1977. Plus durable est l'Association des Nations du Sud-Est asiatique
(ASEAN), fondée à Bangkok en 1967 par cinq pays : Indonésie, Malaisie,
Philippines, Singapour et Thaïlande, avec l'objectif d'une coopération en tous domai-
nes. Quoiqu'elle ait été sujette à bien des difficultés, cette collaboration semble avoir
2). contribué à la croissance économique des pays membres('
Nous verrons un peu plus loin, en rappelant le grand rêve de Kwamé Nkrumah,
les tentatives, sans cesse reprises, sans cesse déçues, d'unité africaine. Sans oublier
qu'à côté des continents qui tentent plus ou moins efficacement de contrecarrer par
des alliances l'action en eux des forces centrifuges, le monde arabe, lui aussi, essaie
de s'organiser : la montée en puissance des nationalismes arabes, après la seconde
guerre mondiale, a été accompagnée d'une volonté de rapprochement entre les
Etats( 13 ).
Chacun de ces grands ensembles constitue, au sein même du tiers-monde, sinon
un pôle dominant, du moins une zone attractive. Au temps de la première décennie du
développement, le tiers-monde s'organisait selon une bipolarisation fondamentale
autour des Etats-Unis et de l'URSS, mais de nouveaux acteurs sont venus déterminer
de nouvelles lignes de force. La Chine exerce une influence idéologique dont les coo-
pérants discrets et efficaces qu'elle envoie dans le tiers-monde paraissent confirmer la
justesse. Le Japon et, plus tard, les nouveaux pays industriels sont entrés avec une
impétuosité grandissante dans la compétition commerciale des grands exportateurs ;
ils apparaissent comme un nouveau modèle de croissance. Peu à peu, si fragiles
qu'elles demeurent, les associations des Etats du tiers-monde dont nous avons parlé
introduisent dans le jeu politico-économique de la planète un élément nouveau de
regroupement ; ils offrent peut-être aux pays du Sud une chance nouvelle de coopéra-
tion.
Un tiers-monde ou des tiers-mondes ? C'est plutôt à cette deuxième évaluation
qu'aboutissent prudemment les longues analyses du géographe Yves Lacoste. Un, le
tiers-monde ? Oui, si l'on se place, selon son expression, « à un niveau élevé d'abs-
traction et de généralité ». Quelques caractéristiques communes se dégagent en effet,
dont la plus importante est, à ses yeux, la forte croissance démographique : constante
majeure qui conditionne toute évolution économique et sociale. Mais le tiers-monde
lui apparaît surtout dans sa diversité. Etudiant les conditions naturelles et les diffé-
rents facteurs économiques, sociaux et politiques, pour montrer leur interaction au
sein d'ensembles géographiques superposés — du terroir villageois à la région et au
continent — Yves Lacoste est amené à insister davantage sur les contrastes. Sans
abandonner l'usage du singulier « tiers-monde », il montre l'extrême diversité des
14 situations locales et l'adaptation très fine que doivent donc accepter sur le terrain les
stratégies de développement( 14).
Comme un exemple de cette mutation d'ensemble, nous allons rappeler certains
aspects de l'évolution de l'Afrique noire. L'Afrique participe à cette évolution de
fond ; elle cherche à se définir, à ressaisir une identité dont la colonisation a failli la
priver et à se situer dans le monde ; elle vit la recherche de l'unité et les oppositions
internes qui affectent le tiers-monde ; elle exprime, à sa manière, la revendication
commune à l'égard des pays développés. Et elle s'interroge, elle interroge ses diri-
geants sur les raisons de ses difficultés.
Recevant à Bandoung les chefs d'Etat du monde afro-asiatique, le président
Soekarno leur avait déclaré : « Nous sommes tous unis, j'en suis persuadé, dans la
haine commune du colonialisme sous quelque forme qu'il se présente. Pour nous, le
colonialisme n'est pas loin : nous l'avons connu dans toute sa cruauté >>( 15). A un
moment où déjà la volonté d'indépendance s'exprimait sur le terrain par la négocia-
tion ou par la lutte armée, aucun dirigeant du tiers-monde n'aurait pu, en effet, se dire
en accord avec le colonisateur. Les indépendances acquises, un thème nouveau allait
être le facteur de ralliement des nouveaux Etats tout en favorisant leur unité interne :
le néo-colonialisme.
Les luttes d'indépendance se sont adossées assez souvent en Afrique à un socia-
lisme inspiré des maîtres européens, mais dont le dogmatisme était tempéré par un
empirisme « à l'africaine ». D'autres analyses et d'autres convictions ont pu débou-
cher sur une volonté de collaboration avec l'ancien colonisateur. Du temps des indé-
pendances aux générations des années quatre-vingt, l'expérience porte certains fruits,
la réflexion politique évolue et se diversifie de la rupture à l'ouverture ; elle met en
question de plus en plus nettement les gouvernements africains eux-mêmes. Des
chefs d'Etat aux romanciers, nous allons écouter quelques porte-parole représentatifs
de l'Afrique indépendante et découvrir par leur intermédiaire ces glissements de
l'analyse et de la revendication.
1) Les Pères de l'indépendance : Nkrumah et l'unité africaine
Parmi les hommes d'Etat qui, à peu près simultanément, ont pris le pouvoir, nous
ne retiendrons ici que trois personnalités exceptionnelles dont la pensée a été particu-
lièrement élaborée et l'audience large : Kwamé Nkrumah, Julius K. Nyerere et Léo-
pold S. Senghor. Ces trois hommes se sont proposé d'instaurer dans leur pays
respectif des modèles de vie politique et sociale et des modèles de développement
assez dissemblables. C'est par leur intermédiaire, à travers les expériences qu'ils ont
dirigées, que nous verrons l'Afrique s'engager ici dans une voie socialiste assez
stricte, tandis qu'ailleurs elle cherche la réussite dans une large ouverture au monde
6capitaliste(' ). Ces perspectives, la génération suivante va les continuer ou les modi-
fier, avant d'en éprouver et d'en dire les équivoques et les insuffisances.
L'expérience ghanéenne
Lorsque Kwame Nkrumah rentre en Côte-de-l'Or, en 1947, après douze années
d'études aux Etats-Unis, puis en Angleterre, il est déjà célèbre dans son pays. Cet
ancien élève des missionnaires n'a pas consacré l'intégralité de son temps à étudier la
sociologie et l'économie politique. En 1945, il a été l'un des organisateurs du 5e Con-
grès panafricain, à Manchester, et c'est lui qui en a rédigé la déclaration finale aux
peuples colonisés. Une déclaration qui s'achève par cet appel : « Nous proclamons le
droit pour tous les peuples colonisés d'assumer leur propre destin. La longue nuit est
morte ! Peuples colonisés et peuples opprimés du monde entier, unissez-vous ! »0 7).
Au même moment, Nkrumah achève l'esquisse du livre qu'il publiera plus tard sous le
15 titre Vers la libération nationale(18) ; c'est une brochure qu'il a ronéotée avec des
moyens de fortune et qu'il distribue aux étudiants et aux militants du mouvement afri-
cain de libération. Il y dénonce « l'inqualifiable inhumanité de l'impérialisme et du
colonialisme ». Il indique les chemins de l'indépendance africaine et préconise l'unité
du continent.
L'indépendance nationale, l'unité africaine : c'est avec ce double objectif que
Nkrumah fonde, en 1949, le Parti de la Convention du Peuple (CPP) qui va bousculer
sans précaution les délais qu'envisage alors la Grande-Bretagne. Grève, boycottage,
manifestations populaires, arrestation du meneur conduisent le CPP à un succès élec-
toral (1951) et Nkrumah au poste de Premier ministre. Sorti de prison pour pouvoir
exercer plus commodément cette fonction, Nkrumah obtient l'indépendance en 1957
et devient le 1er président du ter Etat africain redevenu indépendant, le Ghana. A
Accra, en Afrique, c'est la fête.
Nkrumah est désormais l'un des chefs de file les plus écoutés du panafricanisme
et du non-alignement. On vient le voir, on vient l'entendre. Le nkrumaïsme — à la fois
doctrine politique d'inspiration marxiste et méthode d'action — devient l'idéologie
officielle(' 9). Le but fixé aux efforts de tous est l'amélioration de la vie, l'émancipation
du pays à l'égard de toute tutelle étrangère et l'unification de l'Afrique.
Le Ghana avait reçu de la Couronne d'Angleterre sa première constitution, de fac-
ture toute britannique. En 1960, Nkrumah fait adopter une nouvelle constitution mar-
quée par la concentration des pouvoirs dans ses mains et par la domination du parti
gouvernemental. Le CPP joue son rôle en toute dépendance à l'égard du président à
vie. Exemple unique au monde, selon celui-ci, d'une alliance réussie entre l'exigence
d'une démocratie moderne et les traditions africaines, le Ghana, en fait, évolue vers la
dictature.
L'un des conseillers les plus proches du président, un homme politique nigérian
contraint à l'exil, S.G. Ikoku, a fait de ce règne une analyse approfondie. L'opposition
extérieure au pays a joué un rôle dans l'échec de l'expérience ghanéenne. Le soutien
que Nkrumah a fourni aux pays encore colonisés dans leur lutte pour l'indépendance
lui a valu l'hostilité des puissances étrangères désireuses de maintenir leur influence
en Afrique ; les milieux d'affaires internationaux, avec lesquels collaborent certains
dirigeants africains, ont pu constituer un appui pour les éléments réactionnaires tentés
de saboter la politique socialiste officielle ; la lutte contre les intérêts des « grands
monopoles » n'a pas tourné toujours à l'avantage du jeune Etat socialiste (20).
Mais c'est surtout l'opposition intérieure qui, selon ce politologue averti, explique
l'échec final de Nkrumah. Une nouvelle classe de privilégiés a réussi à s'approprier
le pouvoir, bien décidée à freiner le passage de la société au socialisme. Occupant
des ministères influents, contrôlant le Parlement et l'administration, elle a entouré
Nkrumah et l'a isolé du peuple. Les rivalités de clans au sein du CPP et de l'appareil
d'Etat, les initiatives contradictoires des hommes en place dans les deux structures,
les erreurs administratives et les opérations frauduleuses menées par de hauts respon-
sables ont désorganisé des secteurs vitaux de l'économie et saboté l'application du
plan de développement. Ces manoeuvres ont eu pour conséquences le mécontente-
ment de la population et son désintérêt pour la chose publique. L'impopularité du
parti gouvernemental explique finalement l'absence de réaction populaire lors du
coup d'Etat de 1966. Concentrant les pouvoirs, mais trop isolé du peuple pour saisir
ses aspirations, Nkrumah s'est montré incapable de maîtriser cette opposition et de
réorienter l'effort national. La contre-révolution finalement l'a emporté.
Qui donc pouvait encore suivre Nkrumah dans la seconde révolution qu'il envisa-
geait : celle qui, l'indépendance nationale acquise, promettait la justice sociale, la
16 prospérité économique pour tous et la libération culturelle ? Qui allait consentir à une
meilleure répartition des fruits de la croissance au prix de ses propres privilèges, qui
souhaitait une révolution culturelle dont le nouveau système de valeurs serait imposé
à tous ? Quant au peuple, il ne participait plus de manière active au processus révolu-
tionnaire : pouvait-on faire la révolution à sa place ?(21 )
Il s'en faut pourtant que le bilan soit en tous points négatif. La création d'une
infrastructure économique a été accompagnée d'un effort soutenu dans le domaine
des équipements sociaux. L'enseignement a fait l'objet d'une attention particulière : il
est devenu progressivement gratuit à tous les niveaux, et atteint une proportion élevée
d'enfants et de jeunes ; une certaine africanisation des programmes a été amorcée.
Au-delà de la mise en place des outils du développement, Nkrumah s'est préoccupé
d'harmoniser les trois structures de civilisation qui composent la société africaine :
les principes de l'humanisme traditionnel, les apports de l'Islam et les éléments
« euro-chrétiens ». La personnalité africaine à construire serait faite de ce passé com-
plexe, combiné avec les méthodes collectivistes de production. A l'Etat d'organiser
cette transformation sociale et idéologique sur la base du matérialisme scientifique
revu — car, pour Nkrumah, l'esprit influence le devenir du monde matériel — et de la
tradition corrigée — car la vie communautaire africaine était, en fait, fort éloignée du
socialisme (22).
Cette appréciation est énoncée de l'intérieur du système idéologique par quelqu'un
qui en approuve, pour l'essentiel, les thèses et les réalisations. D'autres observateurs
ont critiqué la gestion « catastrophique et irresponsable » de l'économie, avec ses
grandioses programmes d'équipement, ses emprunts et ses gaspillages. Ils mettent en
cause Nkrumah lui-même, dans ces choix qui ont conduit le pays à la ruine. D'autre
part, ils évaluent le coût humain de la mobilisation permanente des énergies à l'école
du nkrumaïsme : assurer la cohésion du pays en conformité avec l'idéologie officielle
ne va pas sans un contrôle de la pensée et de l'action, et sans une répression de plus en
plus déterminée à l'égard des réfractaires. Car des oppositions naissent, d'inspiration
tribale ou régionale, ou motivées par des intérêts économiques et des divergences
religieuses.
La personnalisation excessive du pouvoir en un chef que l'on a décrit comme un
pionnier et un visionnaire plus que comme un homme d'Etat, et qui sait trop bien uti-
liser les symboles d'une quasi-divinisation, a rendu le « Rédempteur » insupportable
à beaucoup. La destruction des organisations sociales antérieures et l'élimination de
l'élite intellectuelle formée à l'université d'Accra ont nourri une opposition grandis-
sante( 23). Aucune contestation du pouvoir, disent les opposants, ne peut s'exprimer
légalement. L'illusion de l'unanimité se dissipe. A l'étranger, l'attitude intransigeante
de Nkrumah sur la décolonisation ou l'unité africaine lui a valu la sympathie des lea-
ders progressistes du tiers-monde, mais a provoqué un mouvement d'opinion résolu-
ment hostile dans les Etats « modérés » d'Afrique noire.
A Accra, on veut donc en finir avec la dictature socialiste et renouer avec l'Ouest.
En février 1966, un coup d'Etat militaire met fin à la présidence de Kwame Nkru-
mah(24). L'élan est donné dans le pays à une suite de coups d'Etat. En 1979 finale-
ment, un capitaine d'aviation, Jerry Rawlings, prend le pouvoir et fait fusiller trois
anciens chefs d'Etat( 25).
Longtemps et pour beaucoup, Nkrumah reste un grand nom( 26), car l'unité afri-
caine a été sa passion.
17 L'unité de l'Afrique
Au cours des années cinquante, tel était d'ailleurs l'objectif des dirigeants afri-
cains et l'un des thèmes principaux de leurs rencontres, alors que leurs pays n'étaient
pas encore décolonisés( 27). Devenu président, Nkrumah use de son prestige pour don-
ner une force nouvelle à l'idée panafricaine. Lors des fêtes de l'indépendance du
Ghana, en avril 1958, il réunit à Accra la première Conférence des Etats africains
indépendants et demande à ces Etats de coordonner leur politique extérieure au sein
d'un organisme permanent. C'est encore à Accra qu'il ouvre, en décembre, la pre-
mière Conférence des peuples africains à laquelle participent des représentants des
syndicats et des mouvements politiques. L'un des participants est Patrice Lumumba,
le jeune Premier ministre du Congo belge, qui déclare à son retour, lors d'une réunion
publique : « La Conférence du Rassemblement africain d'Accra marque une étape
décisive vers la pleine affirmation de la personnalité africaine, vers l'unité totale de
tous les peuples frères de notre continent »(28). La tenue même de ces réunions et de
bien d'autres montre, autant que la teneur des débats, la détermination d'un certain
nombre de dirigeants à faire progresser le grand dessein de l'Afrique.
Mais il est bien des façons d'imaginer l'Afrique unie, et cela explique que le grand
dessein progresse peu. La pensée de Nkrumah a d'ailleurs évolué. L'avenir, déclare-t-
il en 1953, est celui des « Etats libres et indépendants d'Afrique », pourvus de leurs
propres gouvernements auxquels il revient de s'orienter « dans le sens de l'unité et de
la solidarité »( 29). Mais il prend conscience de la faiblesse des Etats agissant isolé-
ment et de leur incapacité à résoudre leurs problèmes. En 1963, juste avant la réunion
d'Addis-Abeba qui donne naissance à l'Organisation de l'Unité africaine (OUA), il
publie L'Afrique doit s'unir, dont il continue ensuite à développer les thèmes.
Le « gouvernement continental » de l'Afrique permettrait la coordination des pro-
grammes de développement, la planification industrielle, l'établissement d'une mon-
naie commune, d'un marché commun et d'un système de voies de communication ; il
mènerait une politique étrangère cohérente et disposerait d'un seul commandement
militaire. L'unité politique est la condition d'un essor économique équilibré ; seule
elle donnera au continent la force de rompre avec les anciennes puissances coloniales
et le poids suffisant pour négocier avec les organisations, les firmes et les banques
internationales( 30).
Dans cette perspective, chacune des colonies, à mesure qu'elle obtient l'indépen-
dance, devrait donc renoncer à constituer un Etat souverain et fusionner avec les
autres pour constituer les Etats-Unis d'Afrique. Au contraire, plusieurs dirigeants
africains tiennent à garantir l'indépendance de leur pays. Les mouvements de nationa-
lisme ont pris trop de force, dans l'opposition au colonisateur, pour que leurs diri-
geants soient maintenant disposés à abandonner quoi que ce soit de cette
indépendance au profit d'un pouvoir continental.
Les deux tendances s'affrontent à Addis-Abeba, et la première doit céder : la
Charte de l'OUA reconnaît la souveraineté des Etats et leur indépendance ; elle
affirme à la fois le principe de la non-ingérence et celui de la coopération( 31). Cette
décision convient à beaucoup. De ce nombre sont Nyerere et Senghor qui n'envisa-
gent la marche vers l'unité que par prudentes étapes( 32). D'autre part, nous le verrons
plus loin, Senghor insiste surtout sur la dimension culturelle de l'unité africaine.
Dès les indépendances, les choix idéologiques avaient déterminé le rapproche-
ment des Etats « progressistes » dans le groupe de Casablanca et celui des Etats
« modérés » ou « conservateurs » dans le groupe de Monrovia. Des alliances tempo-
raires, des regroupements régionaux éphémères et souvent opposés les uns aux autres
18 tentent de donner corps à l'unité, mais les divergences politiques observées au plan
mondial se retrouvent à l'échelle du continent sous la forme de ruptures nettes et
d'oppositions durables.
Prenant son départ auprès de l'empereur Haïlé Sélassié, chef de l'Etat africain à la
plus ancienne indépendance, l'OUA se donne pour mission de soutenir le mouvement
de décolonisation, de faire prendre corps à une association souple des Etats et d'orien-
ter leurs efforts dans le sens du non-alignement à l'égard des blocs. De fait, elle s'enri-
chit de nouveaux Etats à mesure qu'avance la décolonisation. Mais déjà, à la
Conférence constitutive de mai 1963, font défaut le Maroc, qui a un contentieux avec
la Mauritanie, et le Togo dont le président, Sylvanus Olympio, vient d'être assassiné.
En 1965, les Etats francophones refusent de participer, à Accra, à la troisième confé-
rence de l'OUA, en raison de l'appui accordé par Nkrumah à leurs opposants. L'Orga-
nisation a fort à faire pour arbitrer les conflits entre les Etats membres. Une
commission de médiation, de conciliation et d'arbitrage avait été instituée à cette fin,
et le rôle du secrétaire général administratif n'était pas négligeable en ce domaine, la
personnalité du titulaire le poussant à élargir le champ de sa compétence. De multi-
ples autres procédures furent mises en oeuvre pour le règlement des conflits.
Ainsi voit-on, en 1963, l'empereur d'Ethiopie et le président du Mali s'interposer
efficacement entre le roi du Maroc et le président algérien ; en 1965, le président de
la Tanzanie servir de médiateur entre le Kenya et la Somalie ; le président du Congo-
Kinshasa obtenir, l'année suivante, un accord entre le Rwanda et le Burundi. A côté
de ce que Kwam Kouassi, professeur à l'université du Bénin, à Lomé, appelle « la
diplomatie solitaire des pèlerins de la paix », interviennent aussi des commissions
créées spécialement pour aider le règlement de conflits particuliers( 33 ).
L'admission au sein de l'OUA de la République arabe sahraouie démocratique a
été, en 1982, l'occasion de l'une des secousses majeures subies par l'Organisation. Le
Maroc refusait d'accorder aux Sahraouis l'autodétermination ; depuis des années, le
Front Polisario tentait d'obtenir par les armes l'autonomie de son territoire. L'opposi-
tion du Maroc et de ses alliés à ce que la question fût évoquée à l'Assemblée générale
de l'OUA était renforcée par l'hostilité d'un certain nombre de chefs d'Etat au diri-
geant libyen qui devait accueillir à Tripoli le sommet annuel et devenir automatique-
ment pour un an le « Président de l'Afrique ». En fait, cette 19ème réunion au
sommet, qui devait se tenir en août 1982, était ajournée deux fois de suite. Elle ne
parvenait à s'ouvrir qu'en juin 1983, à Addis-Abeba, les représentants de la Républi-
que sahraouie ayant accepté de se retirer pour faciliter les discussions. Mais l'admis-
sion de ce pays comme membre à part entière, l'année suivante au 20ème sommet,
entraînait le retrait du Maroc( 34).
Le conflit du Sahara occidental n'était que l'un des points chauds du continent : le
maintien des troupes libyennes au Tchad, le conflit opposant l'Ethiopie et la Somalie,
les relations conflictuelles de l'Afrique du Sud avec les Etats voisins constituaient des
35). dossiers embarrassants pour la diplomatie africaine ; ils le resteraient longtemps(
L'élimination du colonialisme était l'un des buts de l'OUA, et l'Afrique a su obte-
nir en ce domaine des succès. Mais l'association des Etats et l'harmonisation de leurs
politiques, objectif plus délicat, a peu progressé. La divergence des orientations est
liée au problème du non-alignement dont le principe était inscrit dans la Charte mais
s'est révélé, nous l'avons vu, illusoire. Cependant, malgré les difficultés rencontrées,
malgré les déboires, l'OUA est restée une institution relativement dynamique.
D'autres tentatives cependant avaient été faites dans le sens de l'unité africaine :
celle du Rassemblement démocratique africain (RDA) autour du député de la Côte
19 d'Ivoire à l'Assemblée nationale française, Félix Houphouët-Boigny, et celle des syn-
dicats(36).
En 1946, les parlementaires africains, entourés de 800 délégués venus de l'Afri-
que noire française, avaient créé le RDA, lui donnant comme objectif la décolonisa-
tion pacifique de leurs territoires. Le RDA serait l'organisme de coordination des
forces politiques africaines ; il travaillerait à obtenir, pour les territoires adhérant à
l'Union française, le droit de s'administrer, de gérer leurs propres affaires en coopéra-
tion avec la France, mais d'une façon de plus en plus autonome. De puissantes
sections territoriales assurent l'enracinement du parti dans les différents pays. En
Guinée, Sékou Touré est le secrétaire général de la section ; Maurice Yaméogo, qui
sera le premier président de la Haute-Volta, Boubou Hama, futur président de
l'Assemblée constituante du Niger, sont, autour d'Houphouët-Boigny — qui s'est
acquis une large renommée en obtenant de la France l'abolition du travail obligatoire
— et de Gabriel d'Arboussier, député du Gabon, les principaux dirigeants du RDA.
Certains d'entre eux sont des partisans informés et passionnés de l'unité africaine( 37).
Fortement implanté en Afrique francophone, le RDA réussit à être pendant quel-
ques années un élément de cohésion et de rapprochement. Cependant des tendances
rivales s'y affrontent, l'une essayant de maintenir sous forme de fédération les grou-
pements coloniaux d'AOF et d'AEF ; l'autre, Houphouët-Boigny en tête, préférant
laisser à chaque territoire le soin de négocier isolément les conditions et les étapes de
son émancipation. Au Congrès de Bamako, en 1957, la première tendance l'emporte ;
mais, à la suite du Congrès d'Abidjan, en 1959, c'est l'autre qui gagne. C'est donc
finalement au terme de négociations bilatérales que chaque Etat obtient son indépen-
dance. Au sein des Etats vont désormais se développer des partis nationaux, puis le
parti unique dont nous connaissons la fortune( 38). Le RDA ne put survivre aux indé-
pendances ; le grand parti africain n'existerait pas.
Les syndicats réussiraient-ils à mieux servir, ou plus durablement, la construction
panafricaine ?
A l'approche des indépendances, ils se répartissent entre trois organisations riva-
les : l'Union générale des travailleurs d'Afrique noire (UGTAN) liée à la CGT et, par
elle, à la Fédération syndicale mondiale (FSM), d'inspiration marxiste ; Sékou Touré
a été, en 1957, le fédérateur de cette Union. L'Union panafricaine des travailleurs
croyants (UPTC) qui regroupe, depuis 1959, les syndicats chrétiens, et la Confédéra-
tion africaine des syndicats libres (CASL), issue de Force ouvrière, qui s'affirme anti-
communiste et conserve des liens étroits avec les syndicats du monde occidental.
Affiliées à diverses internationales syndicales aux idéologies à peu près incompati-
bles, ces unions africaines vivent des relations souvent conflictuelles, ponctuées de
rapprochements éphémères. De l'histoire complexe du syndicalisme africain à cette
époque, nous pouvons retenir ici, malgré la permanence de ces divergences, le souci
et parfois la volonté d'un regroupement( 39). Car, depuis des années, on ne cesse de
penser à la création d'une Confédération africaine.
On essaie donc de s'unir. A Casablanca, en 1961, un congrès lance l'Union syndi-
cale panafricaine (USPA) qui veut se présenter comme l'élément fédérateur des tra-
vailleurs africains. Mais l'USPA exige des syndicats adhérents la rupture avec les
grandes internationales syndicales, ce que tous n'acceptent pas. De plus, menée par le
Ghana, le Mali et la Guinée, elle apparaît à beaucoup comme l'instrument de la pro-
pagande communiste en Afrique. Les appels à l'unité sont vains, les réunions succes-
sives sont autant de rendez-vous manqués : les syndicats africains ne se rallient
décidément pas. Parallèlement, une autre tendance se développe, qui se concrétise à
Dakar, en 1962, par la création de la Confédération syndicale africaine (CSA). Pré-
20 sentée par l'USPA comme une organisation néo-colonialiste représentant la cause
impérialiste en Afrique, la CSA déclare prendre nettement ses distances aussi bien
avec le système capitaliste « dont le colonialisme est l'une des formes les plus
inhumaines » qu'avec le communisme et toutes formes de dictature où les hommes
sont « les jouets de cadres politiques qui mutilent la personne et font disparaître sa
dignité »(4°).
Ne parvenant pas à s'unir, les Fédérations africaines sont intérieurement divisées
par des convictions contradictoires. Se voulant représentatives des travailleurs du
pays, de leurs difficultés et de leurs aspirations, elles ressentent fortement leur appar-
tenance nationale, mais elles se préoccupent aussi de défendre la liberté syndicale
contre le pouvoir, souvent tenté de faire du syndicat un instrument d'exécution des
décisions gouvernementales contrôlé par le parti unique( 41). Elles veulent manifester
leur solidarité avec les travailleurs à travers le monde par leur affiliation à une Inter-
nationale syndicale, mais ce lien risque de réduire leur autonomie et de les encombrer
d'analyses sociales, de méthodes d'action et de querelles idéologiques venues du
dehors, qui ne prendront pas suffisamment en compte les réalités africaines. De plus,
le soutien de l'étranger, s'il fournit une certaine garantie contre la mainmise gouver-
nementale, fait naître inévitablement un soupçon : ici, les uns verront une tentative
d'infiltration communiste ; là, les autres dénonceront dans leurs opposants des agents
de l'impérialisme. Ce lien avec l'étranger n'est-il pas un obstacle à la fois à l'unité
nationale et à la construction de l'unité africaine ?
A travers ces interrogations et ces affrontements, le discours unitaire survit
comme il peut, se nourrissant en partie de projets collectifs, en partie de la lutte pro-
clamée contre les impérialistes, les néo-colonialistes et leurs agents locaux, mais ne
masquant plus les divergences de fond. Le syndicat panafricain, depuis longtemps,
n'est même plus un rêve.
Au long de deux décennies, l'unité africaine tant souhaité par Nkrumah et objet
d'évocations ferventes de la part de tant de politiciens, n'a pas réussi à prendre les for-
mes concrètes qui en seraient l'ébauche.
2) Julius K. Nyerere et le socialisme africain
En février 1967, le Comité national du parti unique — l'Union nationale africaine
de la Tanzanie (la TANU) - adoptait à Arusha une déclaration rédigée par le président
Julius K. Nyerere.
Le socialisme tanzanien
Cette déclaration a été présentée comme un tournant dans la politique de la jeune
République. En fait, depuis des années, alors que le Tanganyika dépendait encore de
l'administration britannique, Julius Nyerere, fondateur de la TANU, puis premier
ministre et enfin président de la République en 1962( 42), éduquait la population pour
l'amener à choisir la voie du socialisme et de l'autosuffisance. En 1962, dans un très
court opuscule, Ujamaa ou le fondement du socialisme africain( 43), celui que l'on
appelait le mwalimu — le maître — avait montré le caractère naturellement socialiste de
la société africaine traditionnelle. Chacun était formé à travailler pour la communauté
qui garantissait à chacun, en retour, une place, des moyens de vivre, une sécurité. La
société reconnaissait l'égalité de tous ses membres, leur assurant une juste rétribution,
évitant que n'apparaissent l'exploiteur et le parasite. Puis le capitalisme venu
d'Europe avait dérangé cette harmonie sociale — dont le lecteur ne peut d'ailleurs
aujourd'hui s'empêcher de trouver la description un peu idyllique. Le capitalisme
avait transformé la mentalité de l'Africain : il avait introduit l'individualisme et la
recherche du profit, il faisait oublier les exigences du bien commun. Il fallait mainte-
21 nant retrouver le sens de la famille et de la communauté. Le socialiste africain, c'est
l'homme de P Ujamaa : l'homme de l'esprit de famille et de la fraternité, c'est l'homme
de l'unité africaine.
Ces thèmes sont condensés dans la déclaration d'Arusha qui restera le texte de
référence. Il est proposé à la nation de construire l'avenir socialiste de la Tanzanie. A
la base de la construction, un principe : celui de l'égalité fondamentale des hommes et
du respect dû à tout homme. C'est ce principe qui fonde la participation démocratique
à la vie publique et au développement économique. Chacun a le devoir de coopérer
selon ses capacités au bien de la société et à son enrichissement ; chacun a le droit de
recevoir une rétribution proportionnée à son travail et à ses besoins. Tous les mem-
bres ont leur mot à dire sur l'organisation de la société, car les activités collectives
doivent être conçues et menées de façon que chacun voit « augmenter ses chances de
vivre dans la dignité et le bien-être ». Cela dans le respect des opinions religieuses,
car le socialisme est laîque et tolérant : la liberté religieuse, dit le mwalimu, est « une
(44). composante essentielle de la liberté humaine »
Pour transmettre l'éthique sociale ainsi définie, le système d'enseignement doit
être transformé. L'école est alors jugée élitiste et sélective : elle néglige le plus grand
nombre de jeunes ou les abandonne en route. Elle valorise à l'excès la connaissance
théorique et le diplôme ; elle sous-estime la valeur de l'expérience et la sagesse prati-
que. Elle éloigne ceux qui sont scolarisés des conditions réelles de la vie. Il faut donc
réformer l'enseignement et le rendre plus conforme aux orientations nationales, plus
apte à introduire les jeunes dans la société tanzanienne( 45).
La déclaration insiste d'autre part sur la politique d'indépendance. Le pays doit
avant tout compter sur lui-même, car « seuls les Tanzaniens sont suffisamment inté-
ressés à développer la Tanzanie pour en faire profiter les Tanzaniens, et seuls ils sont
en mesure de dire où sont leurs intérêts ». A eux donc de choisir leur développement
en tenant compte de leurs ressources, de façon autonome mais sans isolationisme : le
pays sera ouvert — mais avec prudence — au commerce extérieur, à l'échange et à la
coopération. Il accueillera les capitaux étrangers, publics ou privés, mais pour soute-
nir une politique de développement qu'il décidera lui-même : « Nous voulons rester
tanzaniens tout au long de notre développement ». En continuité avec nos racines,
mais sans cependant revenir au passé : l'organisation traditionnelle doit s'adapter pour
« répondre à l'interpellation de la vie dans le monde du XXe siècle >>06),
Les principes posés, quelle va être la méthode ? Ce développement à la tanza-
nienne concerne d'abord le monde rural où vit la grande majorité des habitants. Des
villages ujamaa seront établis à la manière de sociétés coopératives où l'on vit et
travaille ensemble sur pied d'égalité. A tous — et à la femme comme à l'homme — sont
reconnus les mêmes obligations et les mêmes droits. La population élit son comité,
elle organise de façon coopérative les différentes services de la vie agricole : la pro-
duction et la vente, l'approvisionnement et tout ce qu'il faut pour que vive un village.
Les réalisations seront modestes, car manquent à la fois l'argent et les connaissances
techniques, mais nous sommes prêts pour la charrue à boeufs que les paysans peuvent
acheter ou fabriquer et qu'ils sauront utiliser.
Personne ne sera obligé d'adopter cette organisation en village communautaire
qui amène chacun à quitter sa case, son champ, ses habitudes. Mais les gens, c'est sûr,
comprendront progressivement l'intérêt de ce regroupement et de ce mode d'exploita-
tion qui leur permettront de bénéficier des services de base( 47). Progressivement, le
pays entier fera siennes l'éthique, les motivations et les méthodes du socialisme uja-
maa. Et la fraternité entre Africains qui se côtoient et sont appelés à travailler ensem-
ble pourrait bien prendre corps en une réalité beaucoup plus vaste, celle du continent.
22 Le socialisme tanzanien, écrit alors René Dumont, apparaît comme « un espoir pour
»(48). l'Afrique
Dix ans après
Dix ans passent. En 1977, Nyerere fait paraître un bilan de l'application du pro-
gramme d'Arusha : la Tanzanie, reconnaît-il, « n'est certainement ni socialiste, ni
autosuffisante. (...) Nous n'avons pas atteint notre but ; il n'est même pas en vue >>(49).
Peu auparavant, quelques experts étrangers avaient porté un diagnostic relativement
sévère. Puis, en 1979, René Dumont et Marie-France Mottin viennent parcourir le
pays pendant plusieurs mois pour voir où en est le « rêve ujamaa »00). Le rêve n'est
pas brisé, pas tout à fait ; mais, entre les principes énoncés d'une part, les comporte-
ments et les réalisations de l'autre, quelle distance et même quelle contradiction.
Des progrès ont été réalisés, en particulier dans le système d'enseignement qui
tente réellement d'atteindre les couches sociales défavorisées. Les villages de regrou-
pement ont presque tous leur école primaire gratuite, et l'on commence à repenser
l'enseignement en fonction du milieu, des moyens disponibles et du maintien de
l'élève à la campagne. Il s'agit là, dit l'expert venu de l'Université du Massachusetts,
d'une « révolution éducationnelle ». A côté de l'école souvent, un dispensaire ou un
petit centre de santé qui propagent la médecine préventive et l'hygiène. Certains
besoins essentiels de la population sont un peu mieux satisfaits et l'on tend à réduire
l'écart entre les revenus.
D'autre part, l'industrie, si elle reste sous le contrôle national, ne se porte pas très
bien : une gestion inefficace, l'incompétence des cadres, une discipline de travail
insuffisante font que les usines, très modestes encore, tournent bien au-dessous de
leur capacité de production. Le gouvernement porte une part de responsabilité dans
ces investissements improductifs. Mais c'est de la campagne que vient surtout la
déception. Les villages ujamaa, ces communautés autonomes que les paysans devai-
ent librement créer, sont restés trop peu nombreux. Aussi, en 1973, le pouvoir a-t-il
entrepris de regrouper d'autorité les populations éparpillées. Ce regroupement, mal
planifié, a souvent été conduit avec violence. Le mode de vie de nombreux villages
s'écarte fort du modèle démocratique proposé : les comités élus, qui devaient assurer
à la population un certain contrôle de sa propre existence, sont trop soumis aux
cadres du parti et aux décisions de technocrates aussi peu aptes que partout ailleurs
dans le tiers-monde à communiquer avec le monde rural. Regroupés malgré eux, peu
écoutés, mal rétribués à cause d'une politique des prix mal conçue, les paysans tanza-
niens sont restés peu productifs. Une sécheresse tenace aidant, il a fallu importer les
denrées manquantes, s'endetter — et faire appel au FMI.
Enfin le regard du mwalimu s'arrête avec sévérité sur l'administration, de ses éta-
ges subalternes à ses sommets ministériels. Non que tous les fonctionnaires soient
paresseux et corrompus, ou qu'ils soient tous inaptes aux débats avec la population,
tous portés à l'abus de pouvoir, mais il s'en trouve beaucoup. La gestion financière est
trop souvent irréfléchie, que ce soit celle des communautés villageoises, celle des
régions ou celle des ministères : on dépense sans calculer, au lieu de réaliser par soi-
même ce que l'on peut. Au fond, la notion d'autosuffisance n'est pas entrée dans les
têtes ni dans les moeurs. On continue à attendre l'aide extérieure pour de grands pro-
jets au lieu de compter sur soi-même. Chacun, et le pays entier, cherche à vivre au-
dessus de ses moyens. Pourtant des institutions d'éducation politique s'efforcent de
transmettre le message de l'autosuffisance et de la solidarité nationale : comment en
est-il sorti cette bureaucratie qui compromet le projet socialiste de la nation ?
23 Le gouvernement semble avoir peu de moyens pour redresser la situation écono-
mique et rendre confiance au pays. Que peut-on attendre encore du « socialisme de
Nyerere », se demandent bien des Tanzaniens. Le chef de l'Etat — qui ne cesse de
réaffirmer ses convictions et dont chacun sait l'intégrité personnelle — est cependant
réélu, en 1980, avec 93 % des suffrages exprimés. Misant sur un avenir incertain, la
Tanzanie, écrit alors le reporter de Croissance des Jeunes Nations, « persévère dans
(50. »le socialisme
Les socialismes africains
A cette époque, les pays africains n'étaient plus très nombreux à persévérer dans
le socialisme. Pourtant, une poussée socialiste assez drue avait animé l'Afrique au
moment des indépendances, mais elle s'était peu à peu dissipée. Il s'agissait d'ailleurs,
»(52) selon l'expression d'un commentateur, d'une « variété doctrinale nouvelle dont
nous allons esquisser la description.
L'Afrique libre et unie, Nkrumah la voulait socialiste : « L'objectif principal des
révolutionnaires du monde noir, écrit-il, doit être la libération et l'unification totale de
>>(53). l'Afrique sous un gouvernement panafricain socialiste Seuls des pays gagnés au
socialisme pourront manifester une solidarité et définir une politique commune leur
donnant une force réelle dans les négociations internationales. De la revendication
d'indépendance et d'unité à la volonté d'un avenir socialiste, le glissement s'explique :
les Etats colonisateurs étaient des pays qualifiés de capitalistes et ce sont des entrepri-
ses capitalistes qui ont mis en exploitation le sol africain. Rejeter la domination éco-
nomique et politique ne peut se faire qu'au nom d'une idéologie contraire et avec les
méthodes d'action que celle-ci permet de mettre en oeuvre, c'est-à-dire au moyen du
socialisme que les intellectuels et les futurs dirigeants du tiers-monde ont rencontré
au cours de leurs études dans les universités européennes ou dans certains centres de
formation des mouvements ouvriers( 54).
Les partis de gauche des pays européens, qui ne cachent pas leur opposition à
la politique coloniale de leurs gouvernements, paraissent être les alliés naturels des
forces socialistes du tiers-monde. Dès sa fondation, le RDA s'est affilié pendant quel-
ques années au parti communiste français. Les pays de l'Est sont à peine plus loin-
tains, et ils offrent un exemple prometteur car ils paraissent, à l'époque, engagés dans
un développement économique rapide.
C'est donc par le socialisme — par un socialisme adapté à sa personnalité — que
l'Afrique, selon quelques-uns de ses dirigeants, veut obtenir sa complète indépen-
dance et son développement : le Ghana, mais aussi la Guinée de Sékou Touré et le
Mali de Modibo Keita. D'autres chefs d'Etat déclarent s'en inspirer : en 1959, 1960,
dans des rapports considérables qu'il prononce devant le Parti de la Fédération afri-
caine, Senghor expose « la voie africaine du socialisme >>(55).
Son premier ministre, l'économiste Mamadou Dia, l'a précédé en faisant paraître
L'économie africaine où il indique comment la méthode socialiste pourrait être adap-
tée aux conditions africaines et quels en seraient les effets sur les cadres institution-
nels(56). En 1962, Nyerere édite son petit livre Ujamaa, tandis qu'à Dakar, puis à
Léopoldville l'année suivante, des colloques sont organisés sur ces thèmes. Dans les
réunions publiques, le « mot magique » de socialisme est repris comme un slogan par
les foules. Louis-Vincent Thomas, alors doyen de la Faculté des Lettres et sciences
humaines de Dakar, a présenté un panorama assez riche des hommes politiques et des
théoriciens qui élaboraient sous ses yeux des versions diversement africanisées du
marxisme originel. Les indépendances étaient neuves, les fondateurs étaient là, expo-
sant les bienfaits de l'option socialiste, développant leurs consignes d'action en des
24 harangues fleuves que les masses applaudissaient avec un enthousiasme encore sin-
cère.
L'imprécision théorique et le pragmatisme des démarches interdisent toute défini-
tion d'ensemble, mais quelques points communs peuvent être retenus( 57). C'est
d'abord le refus assez général d'adopter simplement le marxisme en tous ses aspects.
Il existe bien, en Afrique, des marxistes d'assez stricte doctrine, tels les adhérents
sénégalais du Parti africain de l'indépendance (PAI), mais ils n'assument nulle part, à
cette époque, des responsabilités gouvernementales. Parmi les chefs d'Etat, Nyerere
estime qu'il serait abusif de considérer Marx comme « une divinité infaillible » et le
socialisme scientifique comme un dogme( 58). Nkrumah revendique le droit à la diffé-
rence(59). La théorie du XIXe siècle européen, explique Senghor, doit être adaptée aux
réalités africaines d'aujourd'hui ; l'Afrique n'a pas à effectuer, avec un siècle de retard
et dans des conditions bien différentes, le même parcours historique. Sa démarche est
nécessairement originale, et son socialisme, « plongeant ses racines dans le terroir
>>(60). (est) issu de l'Afrique et non de l'Europe
Presque tous les dirigeants refusent le matérialisme athée, car l'humanisme afri-
cain traditionnel respecte en l'homme l'être spirituel et croyant ; les valeurs religieu-
ses de la tradition doivent être intégrées à la perspective du socialisme( 61 ). Ils
n'envisagent pas non plus la dictature du prolétariat, en l'absence d'un prolétariat
organisé susceptible d'assumer cette fonction historique, et ils s'opposent à toute ten-
tative de domination soviétique (62)
Tous, bien entendu, reconnaissent à l'Etat un rôle essentiel dans l'impulsion à don-
ner au pays. C'est à lui qu'il revient de planifier le développement et d'organiser
rationnellement les activités, mais aussi de répartir équitablement, selon l'esprit du
socialisme, les biens et les services disponibles. Ces fonctions justifient le contrôle
des leviers économiques — contrôle plus total en Guinée et au Ghana, plus libéral au
Sénégal — et l'intervention habituelle de l'Etat dans tous les domaines de la vie natio-
nale. Les discours de Senghor aux Congrès de l'Union populaire sénégalaise abordent
à diverses reprises la nécessité du plan mis « au service de la construction
nationale », et la mobilisation du parti en vue de la réussite du plan. La préparation du
plan, sa présentation au pays ou au parti sont l'un des instruments de la pédagogie
63). présidentielle(
Premier pays africain à retrouver son indépendance, le Ghana devait être l'Etat
modèle que les autres pays pourraient imiter. Pour stimuler partout la convergence
des aspirations populaires et des objectifs du gouvernement, le parti unique s'impo-
sait. Porté au pouvoir par la connivence enthousiaste de ses partisans, Nkrumah pou-
vait-il douter que le CPP n'eût déjà ou ne puisse gagner l'adhésion de l'immense
) Senghor et Nyerere n'éprouvaient-ils pas, en des contex-majorité des Ghanéens ?(64
tes différents, la poussée de cette adhésion populaire qui, canalisée et unifiée, permet-
trait d'accomplir tant de grandes choses ? Le parlementarisme occidental, dit ce
dernier, est d'ailleurs étranger à la conception africaine du débat politique. Preuve en
est que le vote libre des populations a donné naissance au parti unique. Comme le
parti « s'identifie à la nation tout entière » et que chacun jouit du droit d'exprimer
uja-librement son opinion, rien n'est plus démocratique. Le comité local du village
maa, qui contrôle en principe les décisions le concernant, peut faire équilibre au pou-
voir central( 65). Le parti unique ou dominant s'impose donc.
Sur d'autres points aussi fondamentaux, les positions différent. Pour Senghor, le
dogmatisme de la lutte des classes ne s'impose nullement dans une société naturelle-
ment communautaire et égalitaire priorité doit être donnée à la suppression des iné-
galités entre peuples indépendants et peuples dépendants, entre peuples développés et
25 peuples sous-développés( 66). En Tanzanie, on est soucieux d'empêcher l'introduction
de l'inégalité sociale — encore presque inconnue, en effet — par des mesures recon-
naissant les droits égaux et les obligations communes de tous( 67). Nkrumah pense, au
contraire, que la lutte des classes est « au coeur du problème » du développement,
comme partout ailleurs, et il consacre un ouvrage à expliciter les origines de cette
lutte et sa nécessité. La révolution africaine doit être menée à la fois contre les classes
sociales réactionnaires qui sont les alliés intérieurs des Etats coloniaux, et contre les
tentatives néo-colonialistes( 68).
Aussi le chef de l'Etat ghanéen estime-t-il qu'il mettrait en péril l'indépendance de
son pays en tolérant des ingérences étrangères qui continueraient la dépendance colo-
niale, et qu'il trahirait la confiance du peuple en conservant des entreprises privées
qui ne tendraient pas à la satisfaction des besoins collectifs. Il procède donc à l'aboli-
tion de la propriété privée et à la nationalisation des moyens de production ; il crée
de grandes entreprises d'Etat. Il réduit au plus serré le recours aux sources financières
du monde capitaliste et rompt avec la Couronne britannique : « Il est beaucoup plus
facile à un chameau de passer, bosse comprise, par le trou d'une aiguille, explique-t-
il, qu'à une ancienne administration coloniale de donner des conseils sains et
honnêtes »(69). Nyerere n'est guère moins méfiant. Cependant la politique d'autono-
mie prônée par la déclaration d'Arusha ne signifie pas l'autarcie. Avec le souci de se
suffire à elle-même dans toute la mesure du possible, la Tanzanie sera donc prudem-
ment ouverte à l'échange, aux capitaux privés et à la coopération étrangère( 70).
Quant à l'Etat sénégalais, selon Senghor, il doit s'attacher à établir avec l'entre-
prise privée une concertation nécessaire au développement du pays( 7 et, avec la
France et l'Europe, des liens de solidarité dont nous reparlerons.
Le socialisme à l'africaine puise bien dans le marxisme quelques éléments de sa
substance, mais, pour les théoriciens rigoureux, comment parler de socialisme quand
un régime n'accepte pas la totalité de la doctrine ; lorsqu'il laisse croire que le déve-
loppement de l'Afrique peut prendre appui sur les anciennes structures communautai-
res, alors que leur archaisme est un obstacle ; lorsqu'il abrite parmi ses responsables
des individus tout occupés à freiner la transformation de la société ; lorsqu'il accepte
la participation du secteur privé étranger. Trop souvent le socialisme africain masque
l'allégeance des dirigeants au capitalisme. On trouve tout cela, disent les théoriciens,
dans l'ujamaa tanzanienne ; on le trouve même au Ghana, malgré la rigueur plus nette
de Nkrumah, et à plus forte raison au Sénégal( 72).
Sur le plan théorique, le socialisme africain apparaît donc plutôt comme une
73« orientation idéologique » que comme une doctrine( ). Dans le domaine des réalisa-
tions, l'historien est amené à une conclusion assez négative : lorsqu'elles n'ont pas
»(74), échoué dans « un dirigisme étatique mal conçu et maladroitement réalisé ou
lorsqu'elles n'ont pas été suspendues par un coup d'Etat militaire, ces expériences
végètent au milieu des difficultés.
3) Léopold Sédar Senghor et la civilisation de l'universel
Dans sa conception du développement, dans son ouverture à l'avenir et à la tota-
lité de l'humain, le président Senghor reconnaît ce qu'il doit à quelques hommes.
D'abord au philosophe Gaston Berger, originaire du Sénégal, devenu en France direc-
teur général de l'enseignement supérieur. De lui, il a appris le regard prospectif qui
interroge l'avenir des sociétés, qui en évalue les probabilités et en prépare les chan-
ces. « Faire l'avenir » au lieu de le subir, c'est la consigne de ce philosophe du futur.
Le plan, pour le chef de l'Etat sénégalais, est la « méthode prospective d'action »
26 correspondant à ce dynamisme. Or le développement ne peut être réduit à la crois-
sance économique, pas plus que l'homme ne peut l'être à ses besoins matériels( 75). Le
but du plan est donc le développement de l'homme intégral — et ici Senghor se
réclame plus précisément des grandes leçons de l'économiste François Perroux et du
Père Lebret, le fondateur d'Economie et Humanisme, qui a collaboré à la préparation
du premier plan de développement( 76). Cette finalité du plan justifie la priorité recon-
nue à « l'investissement humain » et aux problèmes de formation qui sont rappelés
régulièrement : effort de scolarisation qui concerne filles et garçons et qui requiert
plus de 20 % du budget national, formation pédagogique des maîtres, formation tech-
nique des cadres et des animateurs ruraux ; le premier plan prévoit ainsi la formation,
en quatre ans, de 7 500 animateurs ruraux et de 3 800 animatricescm.
La négritude
A la base de la formation de l'homme africain, Senghor veut mettre les valeurs de
la négritude. C'est en elles, c'est dans « l'ensemble des valeurs culturelles du monde
noir »(78 ) qu'il enracine l'originalité du socialisme africain. La négritude est née dans
les années trente sur les bords de la Seine, de la rencontre des intellectuels noirs
d'Afrique, des Antilles et d'Amérique( 79). Senghor a exposé bien des fois ce qu'il
entendait par là. « Nous avons à défendre un certain nombre de valeurs culturelles qui
sont nécessaires au monde, disait-il un jour : le don de l'émotion à la chaleur du
monde, le don de l'image et du rythme, le don de la forme et de la beauté, le don de la
>>(80). démocratie et de la communion Cela appartient à tous les peuples africains
comme leur racine et leur passé, certes : c'est « la négritude des sources », celle
d'avant la colonisation. Mais cela peut, cela doit être aussi pour eux affirmation de soi
aujourd'hui, refus de se laisser assimiler, et donc « instrument efficace de
libération ». C'est un patrimoine commun que le Noir, d'un bout à l'autre du conti-
nent, peut revendiquer comme une richesse( 81 ). Et qu'il faut mettre à la base de l'unité
africaine( 82). Le président du Ghana, si souvent opposé à celui du Sénégal, ne néglige
pas cette base culturelle de l'unité africaine. L'africanité ancestrale, pense-t-il, a vécu
une forme de solidarité très large ; ses traditions préconisaient un respect de l'homme,
un sens du partage et une volonté d'unanimité qui sont à la base de l'unité continen-
tale à construire. Et une harmonie nouvelle peut naître de la coexistence des grands
courants religieux : celui de la tradition, celui de l'Islam et celui du christianisme. De
l'héritage des ancêtres, de cet « humanisme originel », l'actuelle société africaine peut
inspirer son action pour la justice et la liberté, et contribuer ainsi, « par le bas », à la
construction de l'unité de l'Afrique( 83). A la base de cette construction, Julius Nyerere
met aussi le « sentiment d'africanité » qui existe déjà : « un sentiment de cause com-
mune qui règne dans toute la vie politique et dans toute la vie culturelle du
(84). »continent
La négritude en procès
Comprise et adoptée par quelques écrivains et intellectuels, la négritude suscita
très vite chez le plus grand nombre critique et hostilité.
Le soutien lui vint, en particulier, de Présence africaine. Cette revue, fondée à
Paris en 1947 par le Sénégalais Alioune Diop, voulait être « la revue culturelle du
monde noir ». Elle offrit un moyen de s'exprimer à tous ceux qui voulaient « définir
l'originalité africaine et hâter son insertion dans le monde moderne ». Publiant des
romans et des poèmes, des pièces de théâtre et des études sur les civilisations noires,
Présence africaine n'était pourtant pas simplement une revue littéraire. « Notre tâche,
écrivait son directeur, est d'encourager les cultures nationales, l'éveil des
consciences » pour que puissent s'affirmer l'authenticité spirituelle et la liberté du
27 monde africain. La négritude, disait-il, « n'est autre que le génie noir et en même
temps la volonté d'en révèler la dignité ». C'est à la manifestation de cette originalité
culturelle que se consacrèrent la revue, la maison d'édition créée sous le même nom,
puis la Société africaine de culture née dix ans plus tard( 85). C'est cette richesse cultu-
relle que manifesta le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs,
organisé à Paris en 1956 dans les bâtiments de la Sorbonne. Présence africaine et son
directeur furent à l'origine de ce congrès. Un deuxième congrès tenu à Rome en 1959
mit à son tour en lumière la personnalité africaine( 86). Enfin le Festival des arts nègres
de Dakar, en 1966, organisé, dit Senghor, « pour la défense et illustration de la
négritude », montra que l'art est encore aujourd'hui « une source jaillissante » et que
les Africains entendent « redevenir comme (leurs) ancêtres, producteurs de
civilisation »(87).
C'est d'Afrique même que vint le rejet le plus ferme de la négritude. A qui devait-
on cette notion neuve ? A des intellectuels occidentalisés, tout imprégnés de culture
française et qui en utilisaient la langue et les moyens d'analyse ; à des intellectuels
aliénés qui croyaient parler de leur race et avaient inventé un mythe. L'une des criti-
ques les plus radicales fut celle que publia le directeur de l'Institut de recherches
appliquées du Dahomey, Stanislas Adotevi. En définissant le nègre comme l'homme
du rythme et de l'émotion, Senghor faisait écho à l'ethnologie occidentale qui avait
arbitrairement classé et hiérarchisé les sociétés : il classait à son tour les civilisations
africaines selon des critères trompeurs qui suggéraient une infériorité raciale. Il four-
nissait au colonisateur un bon nègre docile, apte à se laisser conduire ; il faisait le jeu
du néo-colonialisme. Il justifiait l'exploitation politique, économique et culturelle de
l'Afrique par la rationalité hellène dont les Blancs étaient censés avoir hérité. Devant
le danger que représente cette domination, faut-il chanter à l'Africain cette « romance
passéiste » qui allait le détourner du combat pour la liberté ? La négritude, c'était une
étape, c'était le passé qui devait être détruit pour que l'Afrique puisse s'ouvrir au
développement. Les communautés traditionnelles ne sont pas le modèle à conserver
et reproduire ; les modes de vie du passé, poétiquement idéalisés, « ne peuvent plus
être proposés comme un programme de salut ». Les masses africaines doivent dépas-
ser tout cela pour construire avec le socialisme libérateur une société moderne. La
négritude ne les aidera nullement dans « l'action qu'elles mèneront un jour pour
»(88). retrouver leur dignité d'hommes
La modernisation du Sénégal
Tenu donc pour un idéologue passéiste, le président du Sénégal cependant tra-
vaille à la modernisation de son pays. Il sait qu'un Etat se construit autrement que par
le retour aux traditions ancestrales. Il met en place les instruments techniques du
développement et explique longuement aux délégués de l'Union progressiste sénéga-
laise — parti dominant sinon unique jusqu'à l'ouverture au multipartisme des années
soixante-dix — les choix et les priorités des plans nationaux.
Il sait le risque d'une dépendance excessive à l'égard des grandes puissances et les
problèmes que pose l'intégration du Sénégal à l'espace économique de la Commu-
nauté européenne ; il faut s'en préserver non par la rupture ou l'hostilité, mais en tis-
sant sur le monde « un tissu de plus en plus dense de solidarités » : solidarités
verticales avec la France et l'Europe, solidarités horizontales entre pays africains( 89).
Il sait que les relations Nord-Sud sont marquées par la détérioration des termes de
l'échange et que le flux financier retour, dans la direction du Sud au Nord, devient
plus élevé que le montant de l'aide au développement. Il réclame les mesures interna-
tionales propres à redresser cette situation(°).
28 Mais il faut aussi prendre des mesures concernant directement l'organisation
interne du pays. Il faut réformer l'administration, introduire dans les services publics
des méthodes efficaces de gestion et réduire la fraude qui fait perdre chaque année au
Trésor cinq milliards de francs CFA( 91). La poussée démographique exige un accrois-
sement de la production et donc des investissements étrangers, mais aussi la forma-
tion d'hommes d'affaires, car les Sénégalais se montrent insuffisamment compétitifs.
Il faut encore se préoccuper de l'artisanat( 92).
Le président traite souvent de l'animation rurale : il est capital pour le développe-
ment du pays d'élever le niveau de vie des masses rurales. Pour cela, le gouvernement
crée des centres de formation et des organismes dont la fonction est d'encadrer les
producteurs, de leur fournir une aide financière et technique et de réformer les cir-
cuits commerciaux. Un effort particulier s'impose dans le domaine de l'émancipation
de la femme qu'a toujours bloquée un « antiféminisme séculaire dont le Sénégal ne
s'est pas guéri ». Or, le pays a besoin que les femmes reçoivent une formation et par-
ticipent davantage à la vie publique et aux responsabilités. Mieux soutenue, la com-
munauté rurale pourra faire revivre l'esprit communautaire et le sens traditionnel de
la solidarité. Comme l'avenir de la paysannerie est lié à la protection de la nature, des
mesures sont prises également contre la progression du désert et pour la maîtrise de
l'eau(93).
Prioritaires enfin sont les tâches de formation à tous les niveaux, sans oublier
l'éducation de base à mener dans les campagnes. Elles feront passer l'Africain « de
son monde ancestral à celui de l'Europe » ; elles lui feront découvrir un nouvel équi-
4). libre parmi les valeurs de sa civilisation(
Comme ailleurs, la réalité diffère du discours, admirablement formulé, du chef de
l'Etat. En 1972, René Dumont consacre au Sénégal deux chapitres de son ouvrage au
titre alarmant : Paysannerie aux abois. Puis il revient dans ce pays en 1980, après sa
tournée en Tanzanie. Au début de l'indépendance, dit-il, il a bien été question de se
libérer de la « dictature de l'arachide » en diversifiant les cultures, de libérer les pay-
sans de l'exploitation où s'enrichissaient commerçants et sociétés exportatrices.
L'appui fourni par l'IRAM — l'Institut de recherche et d'application des méthodes de
développement — qui enverrait de Paris des hommes de terrain, permettrait de donner
une impulsion nouvelle à l'animation rurale. Dans les villages, des coopératives se
créent, on commence à discuter des problèmes collectifs, l'alphabétisation paraît
démarrer... Cela n'a pas duré. Cette politique allait à l'encontre de trop d'intérêts pri-
vés, à l'encontre des programmes de coopération décidés avec les Etats étrangers. Et
l'instruction reçue, si élémentaire fût-elle, aurait rendu le paysan capable de saisir les
processus de l'exploitation en même temps que ses propres possibilités de progrès.
Le pouvoir avait donc bientôt renoncé à la promotion paysanne et au développe-
ment du marché intérieur. Il était revenu à l'arachide, il avait modernisé à l'occiden-
tale sans pourtant obtenir les résultats escomptés en raison de la baisse de l'arachide
sur les marchés mondiaux. Des complications climatiques s'étaient ajoutées aux déci-
sions gouvernementales. Selon des processus connus, la fertilité des sols avait dimi-
nué, la désertification avait gagné. De nouveau oubliée des pouvoirs, la paysannerie
s'appauvrit. Organismes d'Etat à la fois coûteux et inopérants, fonctionnaires et com-
merçants, encadreurs et prêteurs contribuent, comme ils le font en tout autre pays du
tiers-monde, à cet appauvrissement et à une dépendance accrue à l'égard de l'aide
extérieure. L'aménagement du fleuve Sénégal qui, en 1980, n'en est plus à ses débuts,
ne paraît guère prometteur. Et René Dumont de conclure : « Le pays s'enlise et se
), ruine, hommes et sols »( 95
29 Senghor avait imaginé l'impulsion donnée au pays à partir du building administra-
tif qui abrite à Dakar l'essentiel des services publics ; il voyait cette animation gagner
hors de la capitale les centres régionaux, les hommes, le pays entier. Mais rien de tel
ne s'était produit. L'impulsion n'avait pas gagné les confins du pays, peut-être même
n'avait-elle jamais quitté les bureaux du building. « Nos masses ouvrières et paysan-
nes sont admirables », dit un jour le président. « Depuis l'indépendance, (elles) ont,
chaque année, accru notre production nationale de quelque 6,5 %. Mais nous, les
intellectuels, nous les bourgeois, nous sommes loin d'avoir augmenté à ce taux le ren-
»(96). dement de la fonction publique
La civilisation de l'universel
Lorsqu'en 1980 Léopold Senghor décide de quitter le pouvoir, l'opinion estime
cependant qu'il a exercé sa fonction d'une façon relativement démocratique et écono-
miquement efficace. Et lui-même jouit, sur le plan international, d'une réputation sin-
gulière : son message a été entendu hors de l'Afrique mieux que sur le continent.
Brandie au début comme une arme de combat pour arracher le Noir à son infériorité
supposée et à la domination du Blanc, la négritude avait été bientôt présentée comme
« la manifestation d'une manière d'être originale »(97), comme la source de l'unité cul-
turelle du monde noir et comme l'apport propre et irremplaçable de l'Afrique à la
« civilisation de l'universel » — l'une des expressions chères à Senghor et l'un des thè-
mes qu'il reprenait sans se lasser.
Par la négritude, celui-ci ne prétendait pas définir l'essence immuable de l'Afri-
que. Il ne niait pas la présence, dans l'Africain, d'éléments culturels semblables à
ceux de l'héritage hellène ; il n'imaginait pas l'homme d'Afrique privé de toute apti-
tude rationnelle. Mais la comparaison du monde noir et du monde européen met en
lumière le contraste entre deux attitudes profondes, entre deux démarches. D'autre
part, la négritude n'est nullement la volonté d'un retour en arrière ou l'acceptation
d'un immobilisme. Elle porte en elle des facteurs d'évolution ; elle veut rester sensible
aux influences extérieures ; elle est disposée à l'enrichissement. Elle est, pour Sen-
ghor, enracinement et ouverture.
C'est sous ce double aspect qu'elle a pu servir de support à l'action politique du
président. C'est en elle que celui-ci voulait enraciner l'unité politique de l'OUA,
comme celle des ensembles plus restreints qu'il s'est efforcé de créer pour amorcer le
mouvement de l'unité continentale. Reconnue comme le patrimoine, comme la per-
sonnalité originale des peuples de l'Ouest africain, la négritude revendiquée par Sen-
ghor ne définissait pas, à elle seule, le devenir de l'humanisme africain ; elle ouvrait
les peuples négro-africains vers leur unité et vers l'avenir du monde.
Ainsi que le président du Sénégal l'avait exposé aux Nations unies en 1961, on ne
saurait tirer des civilisations européennes unifiées et synthétisées la civilisation dont
les peuples n'auraient plus qu'à se nourrir : cette civilisation ne serait pas pleinement
humaine. La civilisation de l'universel doit être faite « des apports originaux de toutes
nos civilisations particulières ». Aussi, former des hommes heureux de leur richesse
nègre, accomplir la nation dans la ligne de son génie propre — les écrivains africains
parlaient désormais volontiers d'originalité culturelle — restaurer les valeurs par
l'indépendance des peuples africains, c'est à la fois préparer l'Afrique unie et contri-
buer à la civilisation de l'universel( 98). Organiser la coopération internationale malgré
l'impérialisme des Grands, la volonté de puissance des Européens et, du côté du tiers-
monde, l'esprit d'intolérance et de conquête et un non-alignement de façade ; ouvrir
aux autres chaque civilisation particulière, tisser la solidarité mondiale, c'est édifier
déjà cette civilisation planétaire aperçue dans le lointain par le Père Teilhard de Char-
30 din — un autre inspirateur du président Senghor — et annoncée par lui. C'est, pour la
négritude, s'intégrer au mouvement de « convergence panhumaine » qui est l'aboutis-
sement de l'évolution des collectivités humaines( 99). L'Afrique ne pouvait s'y sous-
traire car, disait le président lors de son message à la nation d'avril 1961, « nous
sommes embarqués, avec tous les hommes de toutes les races, dans la grande aven-
»(100). ture de l'homme
4) L'ouverture au monde occidental
Le plaidoyer de Senghor en faveur de la civilisation de l'universel nous a indiqué
selon quelle perspective essentielle le président du Sénégal entendait orienter la poli-
tique africaine. Il semble que l'on puisse résumer en trois points cette politique
d'ouverture au monde occidental : solidarité, indépendance, unification.
La solidarité de l'Afrique avec la France et l'Europe doit surmonter la critique sys-
tématique habituellement pratiquée à l'égard de l'Occident. Il est inutile de vitupérer
contre l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme : « Ce ne sont pas les
discours les plus anti-colonialistes qui font progresser la décolonisation — ce serait
trop facile — mais les plans rationnellement élaborés qui ont pour résultat de vaincre
l'ignorance, la maladie et la misère »001). En fait, la coopération avec les anciens
colonisateurs est indispensable. Depuis longtemps, Senghor réclame que l'Afrique ait
sa place dans l'Europe unie ; au moment où la construction européenne fait l'objet des
premiers débats publics, il insiste pour que ces deux mondes complémentaires
2). sachent, pour leur bien réciproque, se communiquer leurs richesses propres(l°
L'Afrique empruntera à l'Occident les « instruments de sa libération » : le fran-
çais, en premier lieu, langue de culture, ainsi que les moyens de la formation intellec-
103) ; certaines techniques également, dont tuelle, de la connaissance et de la recherche(
la planification rationnelle est la plus importante( 104), ainsi que les valeurs indispensa-
bles à la réussite d'un plan : compétence professionnelle, sens de la responsabilité et
sens du bien commun réalisé par le service public — dont le manque est patent chez
les fonctionnaires africains et chez nombre de dirigeants( 105). En sens inverse, en
échange des outils du développement, l'Afrique peut aider l'Europe à retrouver des
notions et des pratiques oubliées, des traditions précieuses, à condition que le maître
blanc la laisse « entrer dans la classe et faire entendre sa voix grave » : ce seront « le
sens de la communauté et de la hiérarchie, le sens du divin — en tout cas du
»( 106 ) et, plus largement, tout ce qui fait l'originalité africaine, les valeurs de spirituel
la négritude évoquées plus haut.
Cette solidarité, cet échange de richesse entre les partenaires doit se réaliser dans
un rapport d'égalité et pour un développement réciproque. L'Afrique ne doit pas se
laisser assimiler, se laisser introduire si bien dans la civilisation occidentale qu'elle
finisse par s'y perdre. Ouvertes à toutes les acquisitions modernes, les « humanités
négro-africaines » doivent continuer à exprimer « la chaleur émotionnelle » de l'âme
noire. Avec les outils techniques et culturels empruntés à l'étranger, « c'est la terre
même de l'Afrique que (l'Africain) cultivera »( 1°7). La complémentarité culturelle
pourra déboucher sur le métissage des cultures( 108) ; elle sera ainsi à la source d'une
plénitude humaine neuve.
Déjà l'on a pu percevoir le thème de l'indépendance de l'Afrique. La volonté
d'indépendance exprimée par Senghor est menacée par l'impérialisme des grandes
puissances. Bien qu'elle ait accepté de décoloniser, l'Europe n'a pas renoncé à exercer
un pouvoir sur le continent africain, et les deux Grands essaient d'étendre leur
influence sur les décolonisés( 109). Quant à la France... « Je ne connais pas peuple plus
31 tyrannique dans son amour de l'homme, écrit Senghor. Il veut le pain pour tous, la
culture pour tous, la liberté pour tous ; mais cette liberté, cette culture, ce pain seront
français. L'universalisme même de ce peuple est français »(1 10).
Il faut donc affirmer l'indépendance politique : c'est le choix du non-alignement,
difficile à maintenir et souvent démenti par la conduite pratique des Etats(' I 1 ) ; et
l'affermir en parvenant à une certaine indépendance économique : le développement
du Sénégal (ou de l'Afrique) doit prendre appui sur les ressources locales dont il faut
faire l'inventaire, et qu'il faut apprendre à mettre en valeur par une planification adap-
tée( 112), dans le cadre d'une coopération des pays de l'Ouest africain(' 13) L'aboutisse-
ment de cet effort sera l'indépendance culturelle à laquelle contribueront les
traditions artistiques mieux mises en valeur, l'esthétique africaine dans ses expres-
sions anciennes et actuelles, mais aussi l'organisation communautaire rénovée et une
14politique de l'enseignement reconnue comme une priorité nationale(l ) Adjoindre à
ces valeurs de civilisation africaines toujours vivantes les apports culturels d'origine
étrangère suppose que l'on fasse un tri dans l'un et l'autre fonds et qu'on les com-
prenne dans leur dynamisme créatif : une harmonisation ne sera-t-elle pas possi-
5ble(" ) ?
La solidarité dans l'indépendance nous met en bonne voie pour la construction
d'une communauté internationale. Le problème est ici de concilier indépendance et
interdépendance' 16). Dans tous les domaines. Dans celui de l'économie : la liberté
accrue des échanges à la suite du Kennedy Round ne doit pas se traduire par une plus
grande liberté reconnue aux plus forts d'écraser les petits ; il faut maintenant discuter
« l'organisation concertée » de ce commerce. Il est dans l'intérêt des producteurs de
matières premières de s'entendre pour organiser, face aux acheteurs, les marchés en
même temps que la production(' 17). La négociation est à mener dans le domaine poli-
tique pour contenir la volonté de conquête des plus forts et pour assouplir l'applica-
tion pratique des idéologies qu'ils professent : le capitalisme ne peut maintenir
l'exploitation de l'homme sans trahir les valeurs spirituelles dont il se réclame, tandis
que le socialisme « doit intégrer les valeurs spirituelles de liberté et de culture, voire
les valeurs religieuses, qui sont des nécessités vitales pour l'homme »( 118).
Et nous retrouvons au terme l'Afrique, dans sa volonté d'indépendance et d'unité
qu'elle voudrait mettre au service de la communauté internationale ; l'Afrique riche
de son originalité culturelle offerte à cette communauté, pour édifier, dans une sym-
119). biose dynamique, la civilisation de l'universel(
Comme celle du président Senghor, la position du président Houphouët-Boigny
est déterminée depuis longtemps. Tout en réclamant l'autonomie pour les territoires
français d'outre-mer, le député de la Côte d'Ivoire souhaitait que les Africains soient
»(120) . Le pari « associés à part entière au destin lumineux de la France métropolitaine
du siècle était, à ses yeux, la création de la Communauté franco-africaine, et même de
l'ensemble Europe-Afrique. Au cours des années cinquante, alors que les pays afri-
cains progressaient vers l'autonomie au sein de l'Union française, puis de la Commu-
nauté, il ne manquait pas de plaider pour la constitution de cet ensemble économique
où des investissements appropriés créeraient la richesse, où des hommes de races et
de religions différentes seraient « associés dans un même combat pour la liberté et le
bien-être » et qui paraîtrait dans le monde comme « un pôle d'attraction ». Etablir de
nouveaux rapports entre les pays colonisateurs et ceux qui avaient été leurs colonies,
manifester que ces pays se voulaient désormais solidaires, montrer aux contempo-
rains « l'originalité d'une fraternité neuve et durable », voilà ce que proposait à ses
auditoires, comme la perspective d'avenir la plus souhaitable, celui qui allait devenir
le premier président de la Côte d'Ivoire.
32 Lorsque, en 1959, les dirigeants africains s'interrogent sur la réponse qu'ils vont
donner au général de Gaulle, Houphouët-Boigny convoque à Abidjan un congrès
extraordinaire du RDA. Il affirme plus clairement que jamais sa volonté d'émanciper
les peuples africains d'expression française « dans la coopération, dans l'amitié avec
le peuple de France », et de constituer « un grand ensemble économique et politique
des pays africains avec la France ». Certains, dit-il, sont tentés de rompre les liens
avec l'ancien colonisateur, mais il est plus réaliste de tenir compte de l'interdépen-
dance des peuples : la Communauté sera le « premier jalon de la grande réconcilia-
tion de l'Europe et de l'Afrique, de la grande amitié dans l'égalité et la fraternité de
»(ll'Afrique et de l'Europe 21 ). Mais en même temps il soutient que chaque territoire
doit adhérer pour son compte à la Communauté et y demeurer autonome. Ce disant, il
ruine la tentative de regroupement des colonies d'Afrique de l'Ouest qui aurait été une
ébauche de l'Afrique unie, partenaire de l'Europe.
La Côte d'Ivoire s'engage alors dans la voie libérale du développement. La coopé-
ration déclarée avec la France s'accompagne d'un appel à l'entreprise privée et d'une
ouverture au marché extérieurU 22). Des accords sont signés, des crédits accordés au
jeune Etat. Le « miracle ivoirien » est connu : croissance de la production agricole, de
l'artisanat et même d'une industrie légère assez adaptée aux besoins du pays, crois-
sance des exportations de produits tropicaux( 123). Mais l'on sait aussi la fragilité d'une
croissance si fortement dépendante de l'extérieur, c'est-à-dire des cadres et des capi-
taux importés, et des produits exportés, avec les risques liés à cette situationo 24). Dans
le domaine de la formation intellectuelle, appel était fait à l'aide extérieure pour que
l'université, « gardienne du patrimoine de la communauté africaine », sache opérer
une synthèse entre le monde moderne et les valeurs nationales. Les cadres ainsi for-
més seraient aptes, on l'avait espéré, à s'insérer de façon efficace dans le processus de
125). C'était bien là un moyen de limiter les risques. Cependant, au développement(
cours des années quatre-vingt, ceux-ci se transformeraient en crise. Quant à la syn-
thèse culturelle envisagée, elle serait escamotée au profit d'une occidentalisation qui
26 ). touchait tous les aspects de la vie quotidienne('
Dans ce courant qui, à l'approche des indépendances, affirmait son intention de
maintenir les liens avec les pays d'Europe, il faut citer encore une personnalité excep-
tionnelle, celle du malgache Jacques Rabemananjara. En 1946, à 33 ans, ce poète est
élu député de Madagascar. L'année suivante, à la suite du soulèvement contre le pou-
voir colonial, il est incarcéré et passe près de dix ans dans les prisons françaises. A
peine remis en liberté, qu'a-t-il à dire aux multiples auditoires qui l'invitent ?
Son message est celui de la liberté, de la liberté perdue et qu'il faut obtenir, coûte
que coûte, du colonisateur. Mais il est aussi celui de l'attachement à la France. C'est
une erreur, explique-t-il, de traduire en terme de rébellion les mouvements nationalis-
tes qui soulèvent l'ardeur des hommes d'outre-mer et auxquels partout la France
s'oppose. Rabemananjara lui-même, depuis qu'il est député, réclame l'indépendance
de son pays dans le cadre de l'Union française. Cette impatience de la liberté peut se
comprendre. Madagascar a été annexée par la France en 1896. Depuis 60 ans, la rup-
ture avec le passé a été telle que « le malgache n'a pas d'ancêtre, n'a pas de héros, n'a
pas de sages, n'a pas de traditions où il puisse se retremper. (...) Les Malgaches vivent
et meurent depuis 60 ans dans le souvenir et la nostalgie de leur indépendance
perdue ».
L'oeuvre de modernisation à la française n'a pas simplement entraîné l'effacement
de toute référence nationale ; elle a également privé le Malgache de la responsabilité
de son avenir, puisque c'est la métropole qui décide de toutes les questions
importantes. Madagascar ne se voit pas reconnaître la dignité politique qui corres-
33 pondrait à l'aspiration profonde du pays. Si les Malgaches revendiquent, ce n'est pas
par méconnaissance de l'oeuvre accomplie par la France : « L'efficacité de vos métho-
des les a conquis. La performance de votre technique les a séduits. Votre humanisme
les a enrichis ». L'oeuvre de la France a été grande, et la France peut en tirer fierté.
Mais que peuvent en penser les Malgaches ? Illustre-t-elle « autre chose que la
vigueur du génie français, le rayonnement de la France ? » En quoi témoigne-t-elle
« du génie malgache, du rayonnement malgache ? »
Le colonisé a besoin que soient reconnues ses valeurs, ses références morales et
psychologiques, celles qui ont exprimé la sagesse de ses ancêtres et assuré la marche
de son peuple ; il a besoin que soit reconnue sa responsabilité à concevoir et à con-
duire le développement dans le prolongement de sa personnalité propre, de la signifi-
cation qu'il donne à sa vie, de ses facultés créatrices originales ; mais aussi en réponse
à ses besoins spécifiques et non « à l'impératif des besoins français », et non sous
l'angle unique « de la grandeur et du prestige de la France ». Le colonisé a besoin que
soit reconnue sa dignité. De tout cela vient l'impatience de la liberté. Mais ce n'est pas
là un mouvement anti-français : nous voulons maintenir l'alliance. Nous aimons la
France, disait Jacques Rabemananjara, mais ne nous reprochez pas d'aimer davantage
encore Madagascar. Ne nous en veuillez pas si nous la voulons libre, si nous l'aimons
libre( 127).
Devenu le plus grand poète de la Grande Ile et ministre, puis vice-président du
gouvernement malgache, Rabemananjara devra, à l'instauration du régime marxiste,
128). partir en l'exil pour 20 ans(
L'alliance politique et culturelle avec l'Europe était-elle si prometteuse, présen-
tait-elle des garanties suffisantes pour l'indépendance de l'Afrique et pour son déve-
loppement ? Le discours présidentiel, à Abidjan comme à Dakar, évoquait plus
volontiers les vastes perspectives de la coopération à long terme dans le cadre de
l'Eurafrique qu'il ne traitait des mesures — contrôle des investissements étrangers,
choix des productions nationales, maîtrise des données commerciales — qui permet-
traient d'éviter les risques d'une intégration accrue à l'échange mondial. En 1960,
il est vrai, ces risques, énoncés déjà par quelques-uns, n'étaient pas encore bien con-
nus ; ils le seraient beaucoup mieux dix ans plus tard sans que, pour autant, le dis-
cours soit sensiblement modifié.
De la Gauche extrême, minoritaire et peu écoutée, viennent cependant, dès les
années soixante, de fermes condamnations de la politique officielle et de l'allégeance
des dirigeants occidentalisés aux intérêts du capitalisme étranger( 129). Ces protesta-
tions restent sans effet, mais les désavantages que l'ordre international réserve aux
PVD se manifestent si bien que bientôt l'on ne trouvera plus guère d'orateurs ou
d'écrivains disposés à plaider la cause de l'alliance avec les pays riches.
5) L'opposition au néo-colonialisme
A peine introduit dans le vocabulaire de la politique, vers 1960, le terme de néo-
colonialisme s'impose. A Addis-Abeba, certains chefs d'Etat l'utilisent pour désigner
les pratiques économiques, politiques et culturelles qui prolongent la domination des
anciens colonisateurs( 130). En soulignant la continuité avec le colonialisme et avec la
révolte nationale qui en a marqué la fin, le terme pourrait susciter, pensent-ils, un
nouvel élan et renforcer la cohésion du peuple qui se sentirait menacé d'un retour en
arrière. Bientôt sont qualifiés de néo-colonialistes non seulement les menées que l'on
attribue à l'ancienne métropole, mais les pays riches et les organisations internationa-
les dès que leur politique peut être soupçonnée de maintenir, par des moyens nou-
34 veaux et plus discrets, une dépendance analogue à celle de naguère. Le mot fait
fortune0 31 ).
Nkrumah
Le panafricanisme n'est guère séparable de la lutte contre le néo-colonialisme.
Les menées politiques des ex-colonisateurs ont abouti à fragmenter l'Afrique en un
grand nombre d'Etats à la viabilité incertaine. Et désormais, les relations bilatérales
entretenues avec les pays qui firent partie de leur mouvance permettent aux pays
européens de maintenir leur influence économique, politique et culturelle. L'Afrique
doit s'unir pour résister à cette emprise.
Deux ouvrages de Nkrumah paraissent presque simultanément à Paris en traduc-
tion française : La lutte des classes en Afrique (1972) et Le néo-colonialisme, dernier
stade de l'impérialisme (1973). Ils dénoncent cette situation. L'Etat africain est théo-
riquement indépendant et souverain, mais son économie et sa politique sont large-
ment contrôlées de l'extérieur. Des liens étroits unissent les groupes financiers
étrangers opérant sur le continent africain. Un réseau serré de « parentés d'affaires »
relie et concentre les intérêts du monde capitaliste anglo-saxon ; ce réseau oriente
l'activité des grandes entreprises industrielles et commerciales ; il peut dominer les
économies nationales et donner aux politiques des Etats « indépendants » l'orienta-
tion souhaitée par les détenteurs de capitaux. Cette oligarchie financière siège dans
les Organisations internationales et se fait entendre dans les parlements.
Que l'on ne se méprenne donc pas lorsqu'un gros titre paraît célébrer l'indépen-
dance ; lorsque, par exemple, la presse annonce la création d'« un groupe bancaire
africain ». Nkrumah commente : « Il n'y a rien d'africain dans ce groupe, le chef
de file étant la Bankers International Corporation, succursale de Bankers Trust Com-
pany, qui partage avec Morgan Guaranty Trust les affaires commerciales de J.P.
Morgan & C°. Les autres sont la Société générale et d'autres institutions financières
européennes qui conservent l'anonymat ». Que l'on ne se méprenne pas non plus sur
l'aide étrangère : les investissements sont choisis de façon à profiter à l'investisseur ;
de plus, en perpétuant la dépendance financière, ils font obstacle à la création d'un
commerce inter-africain. Les études de Nkrumah analysant les mécanismes du néo-
colonialisme débordent largement l'Afrique. Elles montrent l'extension du système à
travers le monde ; elles soulignent la collaboration de la bourgeoisie locale, acquise
aux idéaux reçus des colonisateurs, à cette main-mise impérialiste.
La rupture avec l'Occident est donc nécessaire. Il faut s'opposer à l'impérialisme,
au colonialisme et au néo-colonialisme : cette trilogie néfaste, souvent vouée aux
gémonies par le président ghanéen, devient un leitmotiv des années soixante. La
révolution est nécessaire, car il faut transformer complètement la société selon les
principes du socialisme scientifique0 32). En Guinée, l'opposition de Sékou Touré au
néo-colonialisme s'exprime avec la même vigueur( 133 ).
Le message des anciens
Quelques grands auteurs ont appuyé de leurs écrits l'anti-colonialisme0 34). Le
message de ces anciens n'est pas oublié.
Aimé Césaire a été élu député de la Martinique en 1945, puis maire de Fort-de-
France. Son Discours sur le colonialisme reste un classique. Dans ce texte de leur
compatriote antillais, les Africains révoltés lisent l'expression de leurs frustrations
et de leur colère. La problématique renouvelée des années soixante — celle du néo-
colonialisme — n'a pas rendu caduque son analyse0 35). Quant au Cahier d'un retour au
pays natal, la véhémence et les anathèmes de ce poème étrange inspirent encore ceux
35 qui cherchent à se définir dans un retour à l'Afrique-mère, dans les rythmes et les
images antérieurs à l'école coloniale et à la politique d'assimilation. Dans les univer-
sités africaines, les étudiants en savent par coeur des passages( 136).
Ils connaissent aussi, ces étudiants, le Portrait du colonisé du Tunisien Albert
Memmi, un ancien respecté qui a jadis préparé en Sorbonne l'agrégation de philoso-
phie. Ils y voient, selon l'intention de l'auteur, « la simple description (...) de leurs
misères, de leur humiliation et de leur condition objective d'opprimés ». Sont-ils par-
venus, une fois le colonisateur débouté, à la reconquête de soi ? L'indépendance a-t-
elle fait cesser l'asservissement politique, a-t-elle donné naissance à l'homme libre
attendu ? Et l'investisseur du Nord n'est-il pas doté de tous les privilèges qui avanta-
geaient naguère le colonisateur ? Des privilèges usurpés, disait Memmi, mais aux-
quels son bénéficiaire a su faire reconnaître une légitimité. La subordination
maintenue du Sud à l'égard du Nord empêche toujours le libre jeu de la dynamique
sociale. Elle explique chez certains l'amnésie culturelle qui les prive de leur histoire
vivante, en même temps que le mimétisme inconsidéré du modèle occidental ; chez
d'autres, le repli sur les traditions ; chez quelques-uns, la révolte. Aussi le Portrait
37). peut-il reparaître périodiquement chez différents éditeurs('
Albert Memmi ne s'en est d'ailleurs pas tenu là. Il a poursuivi son enquête parmi
les opprimés du monde, fondamentalement si proches les uns des autres dès que l'on
dépasse les conditionnements spécifiques des groupes sociaux intéressés : l'homme
dominé d'ici ressemble à l'homme dominé de partout. Une multitude de colonisés et
de néo-colonisés se sont reconnus dans le Portrait ; ils y ont trouvé les indications
d'un processus de révolte propre à faire éclater les situations coloniales, si bien que
l'ouvrage a été saisi parfois chez les militants par des descentes de police. Les por-
traits proposés des différents types d'hommes dominés se répondent, peuvent même,
pour ainsi dire, se superposer, offrant à tous l'analyse cohérente d'une situation objec-
tive commune. Cette situation paraît finalement pervertir tous les rapports humains :
l'homme moderne, dans la civilisation qu'il s'est créée, peut-il échapper à toute forme
d'aliénation 7(138)
Le troisième de nos « anciens » est l'Antillais Frantz Fanon, mort à 36 ans, en
1961. A la Martinique, il avait personnellement vécu le statut de colonisé à l'identité
falsifiée ; il avait constaté chez l'Antillais le rejet de soi lié à l'identification au Blanc,
et la dévalorisation des valeurs indigènes accompagnant son assimilation factice au
monde européen. Cette expérience personnelle, élargie en termes d'analyse de
société, avait fait l'objet de son premier ouvrage, Peau noire, masques blancs(139). Il
se sentait solidaire des opprimés de partout et des nationalistes luttant pour leur
émancipation. Solidaire au point de s'engager au côté des Algériens lorsque son tra-
vail à l'hôpital psychiatrique de Blida lui aura confirmé les effets déshumanisant du
système colonial. Expulsé d'Algérie par décision du ministre-résident, il va enseigner
à Tunis. Il devient l'un des spécialistes de la révolution algérienne'« et des problè-
mes du tiers-monde : le sort de la révolution algérienne et celui de l'Afrique, à ses
yeux, sont liés. L'Afrique ne sera libre, le tiers-monde ne sera libre que si tous les
141 ). colonisés du monde se font solidaires dans leur lutte contre le colonialisme(
A Tunis, Fanon rédige Les damnés de la terre qui va paraître juste avant sa mort.
A travers l'évolution politique de l'Algérie et de l'Afrique, il propose une analyse plus
générale du système colonial, des conditions d'un combat pour la libération, de
l'usage qu'il pense inévitable de la violence, et des problèmes que posera la construc-
tion de l'Etat, une fois l'indépendance reconquise. Car le pouvoir sera saisi par une
bourgeoisie nationale qui se conduira, il le sait déjà, comme « l'agent d'affaires » du
42capitalisme étranger(' ). De tout cela il est allé parler d'un bout à l'autre du continent,
36 là où se rencontrent les dirigeants africains, les chefs d'Etat de demain ; en particulier,
il est intervenu à la Conférence des peuples africains convoquée à Accra par Nkru-
mah en 1958.
« La voix de Frantz Fanon n'est pas morte, a écrit Aimé Césaire ; par-delà la
tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l'homme à la dignité »( 143). Son
influence est indéniable sur les dirigeants algériens au temps de la lutte et sur les
mouvements de libération du tiers-monde( 144). Au quartier Latin, où les étudiants
noirs, a raconté l'un d'eux, ne juraient que par lui, en Afrique anglophone et sur le
mouvement des Panthères noires, cette voix a porté, faisant de Fanon l'un des porte-
parole majeurs du tiers-monde( 145). Dix ans après sa mort, trois études le concernant
furent publiées presque simultanément par des éditeurs français( 146). Puis deux collo-
ques, l'un à Fort-de-France en 1983, l'autre à Brazzaville l'année suivante ont étudié
la pertinence et les limites de ses analyses et tenté d'évaluer leur durable influence.
Ces hommes dont les ouvrages, a-t-on dit, sont des « phares », éclairent, pendant
les années soixante et au-delà, les luttes de la décolonisation( 147). La réédition de leurs
textes brûlants ne s'explique pas par le seul souci du souvenir ou le culte des belles
lettres. Les jeunes auteurs, sans créer, pour la plupart, d'oeuvres littéraires aussi fortes,
sont soutenus par la virulence de leur critique et par la justesse permanente qu'ils
reconnaissent à certains de leurs points de vue.
La deuxième génération et la rupture avec l'Occident
Après celle des Pères fondateurs, une deuxième génération arrive aux postes de
responsabilité politique ou universitaire. Citons quelques-uns des avocats les plus
intransigeants de la rupture avec l'Occident.
Le jeune médecin que Modibo Keita choisit en 1962 comme ministre de l'écono-
mie rurale du Mali a trouvé dans le marxisme « la vision totale du monde » qui sera
le fondement d'une construction globale de la société malienneo 48). C'est la voie
socialiste du développement que Seydou Badian Kouyaté expose et justifie. Préférer
un processus de développement lié au capitalisme serait prolonger l'économie colo-
niale et maintenir les pays africains dans la dépendance des pays étrangers. On en
connaît les résultats : la paysannerie est dépossédée au profit des grandes exploita-
tions et détruite, tandis que des catégories sociales privilégiées s'enrichissent en
exploitant la masse des plus pauvres. Cela ne peut conduire qu'à des affrontements
sociaux et à la répression. Le choix de la voie socialiste est le seul possible, le seul
capable de répondre aux aspirations de justice et de liberté des masses. Il peut
s'appuyer sur les structures communautaires de la tradition africaine, en les ouvrant
aux exigences du monde moderne, et sur l'adhésion de la population car celle-ci aura
l'assurance que les grandes entreprises collectives sont choisies en fonction de l'inté-
rêt général.
Cela n'ira pas tout seul. Il faudra compter avec la résistance des cadres formés à
l'occidentale et devenus les auxiliaires du colonisateur : ils sont maintenant incapa-
bles de penser, pour leur pays, à un avenir différent de celui qu'on leur a appris. Du
côté des masses, il faudra vaincre un immobilisme et une habitude de la pauvreté
dont ni l'individu, ni la société n'ont l'ambition de sortir. Une longue éducation des
masses va être nécessaire. L'Afrique est encore bien démunie devant la « révolution
fondamentale » qu'elle doit opérer. Elle doit déterminer sa doctrine et ses principes,
mettre au point un programme d'éducation des masses et de formation idéologique
des militants qui constitueront le parti révolutionnaire. Il faut situer dans leurs rôles
réciproques l'Etat et l'appareil politique d'une part, le citoyen de l'autre. Et, entre les
deux, le parti unique — auquel le jeune ministre consacre un plaidoyer convaincu.
37 Il ne faut pas voir une atteinte à la démocratie en ce qui est, au contraire, une ins-
titution en continuité avec la tradition. Le groupe est premier, mais sa survie, comme
celle de l'individu lui-même, dépend de l'adhésion active de chacun. L'individu se
réalise seulement au sein d'un groupe, « il se lie pour être » ; il n'existe que dans la
mesure où il vit dans sa communauté, il n'est libre qu'en vivant pour elle, en contri-
buant au bien de tous. Et « nul n'a le droit de s'exclure de cet effort collectif tendu
vers la vie de tous ». Dans la réalité, il faut le reconnaître, écrit Seydou Badian,
le parti unique est très souvent contrôlé par le chef de l'Etat, mais il en existe « qui
sont constamment vivifiés par le souffle populaire, tirant leur force et leur crédit
de l'adhésion et de la participation des diverses couches de la population », vivant
du dialogue entre les dirigeants et la base, réellement soucieux d'exprimer les aspira-
tions légitimes de la population et de les insérer, pour qu'elles y trouvent satisfaction,
dans l'action de l'Etat. « Le parti est le peuple organisé politiquement », conclut le
ministre : en lui se réalise la solidarité nationale, en lui la nation peut naître.
Une double rupture s'impose au pays en voie de développement : avec l'Etat bour-
geois et les dirigeants colonisés d'une part, avec les Etats capitalistes, avec l'impéria-
lisme du camp occidental de l'autre, car l'opposition des intérêts est radicale. « Seul
l'Etat prolétarien, Etat du travailleur, peut assurer à la classe ouvrière le bonheur que
son labeur doit lui créer ». Et ainsi seulement le socialisme pourra être établi, donnant
>>(1 49) vie à « un pays de paix sociale et de fraternité humaine
Ne quittons pas le Mali. Au moment où Seydou Badian écrit Les dirigeants afri-
un étudiant malien poursuit en France ses études de mathé-cains face à leur peuple,
matiques. Président de la FEANF (la Fédération des étudiants d'Afrique noire en
France), Ibrahima Ly prend position sur les grands problèmes politiques africains et
ne cesse d'organiser la résistance intellectuelle à toutes les manoeuvres où il décèle
une intervention de l'impérialisme occidental. La lutte contre l'impérialisme est le
thème unique de son discours d'ouverture au Congrès annuel de la FEANF, en 1964.
La plupart des chefs d'Etat africains, même quelques-uns de ceux que l'on tient pour
progressistes, et l'OUA dans son ensemble, dit-il, sont manifestement plus soucieux
de leur sécurité que de rupture avec le néo-colonialisme. Ils trahissent l'Afrique.
Parmi eux se distingue « le traître Senghor (...) bourreau du peuple du Sénégal, un
des pires ennemis de la révolution africaine ». Ayant manifesté, dix ans plus tard,
contre la dictature militaire qui a pris le pouvoir en 1968, Ibrahima Ly est arrêté, tor-
turé, et ne sera libéré qu'après quatre ans de détention. Il peut alors se rendre au Séné-
gal — « havre de liberté », raconte l'un de ses amis devenu son biographe — où
50). l'université de Dakar lui offre un poste d'enseignant('
Le Zaïrois Anicet Kashamura est en exil lorsqu'il écrit Culture et aliénation en
Afrique. Cet ancien ministre de l'information du gouvernement Lumumba a dû quitter
son pays en 1962. Le sous-titre de son ouvrage précise le point de vue de l'auteur :
Essai sur la vie quotidienne dans une société aliénée. Le mythe accepté de la supério-
rité des Blancs a eu pour effet l'envahissement de l'Afrique par les produits culturels
de l'Occident — en réalité, par des sous-produits, qui vont transformer l'Afrique en un
« dépotoir culturel ». Rares sont les Africains qui s'en inquiètent et qui refusent le
conformisme collectif. Dans tous les milieux, la copie du modèle, en ce qu'il offre
souvent de plus médiocre, et le mépris professé à l'égard des cultures traditionnelles
s'accompagnent de la dépersonnalisation des individus, et des phénomènes sociaux
de domination, de corruption et de violence. Dans cette aliénation collective, les uni-
versités portent une grosse responsabilité ; elles sont « la forteresse solide de
l'impérialisme ». Quant à l'Eglise catholique, non seulement elle européanise en
même temps qu'elle baptise, mais ses liens avec les intérêts étrangers apparaissent
38 tels que l'on peut dire : « christianisme, capitalisme et impérialisme sont frères ». Il
ne faut pas attendre mieux de la part des intellectuels convertis au marxisme : ils se
proclament révolutionnaires, mais leurs exigences sont celles de bourgeois occiden-
talisés. Non : l'espoir vient de la Chine. La révolution culturelle accomplie par Mao a
montré ce que les masses peuvent faire. Vivre libre, vivre heureux en Afrique demain
suppose le combat révolutionnaire contre l'impérialisme et contre tous ceux qui, en
Afrique, lui sont liés( 151 ).
Nous avons vu le Béninois Stanislas Adotevi prendre à parti les inventeurs et les
tenants de la négritude. Nous le retrouvons ici, car il a cherché l'origine de ce que
dénonce, avec beaucoup d'autres, Kashamura. Le mimétisme africain des formes de
vie européennes s'explique par la supériorité reconnue aux Blancs, mais d'où vient
que, si communément, le Blanc soit tenu pour supérieur ? Le mal, dit Adotevi, vient
des ethnologues. A l'époque où la sociologie s'est constituée comme science de
l'homme civilisé et de la société moderne, l'ethnologie a pris pour objet d'étude le
non-civilisé, le « sauvage », et les sociétés qui en étaient restées à un stade élémen-
taire de développement technico-économique. Et c'est selon les critères européens
que celles-ci ont été étudiées. Par rapport aux structures et aux pratiques des sociétés
occidentales modernes, les sociétés différentes paraissaient archaïques ; par rapport à
la mentalité de l'homme occidental, l'homme d'outre-mer apparaissait comme un pri-
mitif. Un civilisé pouvait-il, à cette époque, songer à étudier pour elle-même et dans
son originalité et selon ses fins propres, une culture si évidemment archaïque ? Pou-
vait-il étudier une mentalité si évidemment primitive pour en chercher la cohérence,
pour apprécier sa vision particulière de l'homme et du monde ?C'est donc en fonction
de sa propre culture, sur la base d'une conception eurocentrique de la culture, que
l'ethnologue a été amené à disqualifier la culture des autres.
Cet ethnocentrisme, écrit Adotevi, a faussé la connaissance ethnologique et elle
ruine le caractère prétendument scientifique de son discours. Puis notre sociologue
remonte un peu plus loin dans l'analyse du phénomène : ce n'est pas un hasard si le
« savoir » ethnologique s'est ainsi constitué et imposé. Il s'est constitué au sein d'une
Europe en expansion et qui avait besoin de justifier ses conquêtes coloniales. L'eth-
nologie a fourni au bon moment la présentation hiérarchisée des sociétés humaines
qui justifiait l'entreprise civilisatrice de l'homme blanc : oui, l'opinion que l'Européen
a de lui-même et la vision qu'il a de l'autre sont justes ; oui, la conquête coloniale est
légitime, en raison de « la souveraineté historique de la pensée européenne » ; elle est
même nécessaire : les groupes arriérés vont évoluer désormais, se moderniser, mar-
cher vers le progrès, atteindre bientôt le niveau de l'homme civilisé ; ils vont être
réintégrés dans l'histoire qui, jusqu'alors, se faisait sans eux.
Cette pseudo-science, élaborée dans un système de pensée particulier qui se
croyait universel, et à partir de critères européens que l'on tenait pour généraux, a été
une forme efficace de colonialisme culturel. Efficace, mais « mortelle pour le tiers-
monde ». Elle doit être dénoncée, avec la domination qu'elle a permise et l'aliénation
qui en est la conséquence. « Le vent se lève, le temps s'achève, l'heure presse. Il n'y a
plus de place pour une littérature en dehors du combat révolutionnaire ». Et Adotevi
d'exhorter les « peuples catalogués, humiliés, insultés, écrasés » à faire cette révolu-
tion( 152).
C'est aussi à la domination culturelle que le Mauritanien Ahmed Baba Miské con-
sacre sa Lettre ouverte aux élites du tiers -monde.
Après tant d'échecs et tant d'espoirs déçus, à qui ou à quoi s'en prendre, se
demande cet ancien ambassadeur qui fut, un temps, le porte-parole du Polisario. Une
civilisation « brillante et dynamique » a réussi à s'imposer à toutes les autres. Les
39 élites africaines ont été subjuguées par son « extraordinaire supériorité organisation-
nelle et technique ». Cette hégémonie de la civilisation européenne a étouffé les sour-
ces de vie originales des sociétés africaines. Et tout le monde y perd. Les sociétés du
tiers-monde d'abord : doivent-elles choisir entre « l'arriération dans l'authenticité
d'une part et, de l'autre, un certain progrès dans la dépersonnalisation ? ». L'humanité
aussi est perdante, qui a tant gagné aux échanges entre cultures différentes, car la sté-
rilisation de ces sociétés supprime l'échange et conduit à l'appauvrissement culturel
global.
Il faut s'arrêter, réfléchir. Ce n'est pas en imitant les occidentaux que le tiers-
monde sortira de la misère : « Non, décidément, il est vain de leur courir après, il faut
redevenir nous-mêmes ». Le monde islamique (auquel notre auteur semble identifier
l'Afrique) représente un potentiel culturel considérable. Conformément à l'Islam où la
concertation tient tant de place, il faut introduire la démocratie dans tous les domai-
nes. Il faut rendre aux gens et aux communautés humaines le droit à la parole pour
toutes les décisions les concernants, puis aboutir à un débat national harmonisant les
votes de la base. Cette révolution rendrait à tous confiance en eux-mêmes et permet-
trait à chaque société de décider de son sort...0 53 )
C'est aux élites qu'Ahmed Baba Miské destinait sa Lettre ouverte, insistante et
lyrique. C'est aux pauvres que, la même année 1981, le Togolais Yves-Emmanuel
Dogbé adresse tranquillement la sienne. Pour leur exposer qu'il faut sûrement chan-
ger quelque chose. Car comment peut-on mourir de faim sur un continent qui a essen-
tiellement une vocation agricole ? Et pourquoi faut-il que ce soient des occidentaux
qui viennent creuser des puits dans le Sahel ? Ne peut-on adopter une politique de
développement qui saurait mieux tirer parti de la richesse du sous-sol, de l'immensité
des terres cultivables et de la jeunesse des populations africaines ?( 154)
Avec le dernier de nos experts, Ben Yacine Touré, nous allons synthétiser la plai-
doirie entendue jusqu'ici. Ce haut fonctionnaire africain expose avec une sereine hau-
teur de vue ce qu'a été pour l'Afrique l'épreuve de l'indépendance. L'appréciation
d'ensemble, formulée par lui comme par tous ceux qui l'ont précédé, est celle de
l'échec des expériences africaines de développement économique et d'organisation
politique. A la racine de l'échec, l'hégémonie culturelle de l'Occident et l'acceptation
de cette hégémonie. C'est « l'erreur initiale », écrit Ben Yacine Touré, car il en est
résulté cent autres maux : l'erreur commise sur la notion même de développement,
conçu comme une croissance simplement économique, sur le modèle occidental ; la
dépendance des économies africaines, avec les conséquences sociales négatives que
l'on connaît. Il en est résulté aussi l'installation et le maintien de classes dirigeantes
coupées du peuple, liées aux intérêts du monde capitaliste, toutes occupées à se dis-
puter le pouvoir et ses profits, et de dictatures incapables d'offrir un cadre acceptable
à la vie nationale.
Il faut donc adopter une autre politique, dont les grandes lignes sont communes à
presque tous nos auteurs. Il faut instaurer la démocratie. La population que techno-
crates et politiciens ont encadrée et embrigadée, qu'ils ont privée « de son droit à
l'initiative, à la création et à la responsabilité », doit être informée, prendre la parole
et participer aux décisions dans le cadre d'institutions adaptées. A elle de trouver sa
voie : elle cherchera dans ses traditions, écrit A. Baba Miské, ce qui peut encore vivre
aujourd'hui, elle cherchera en elle-même une « source d'inspiration authentique ».
Seuls des hommes et des femmes « conscients de leur apport au projet commun », et
dont le pouvoir sait reconnaître et libérer les capacités et les initiatives, peuvent être
efficaces. Le développement du pays, conclut le haut fonctionnaire, dépend de leur
40 participation libre ; il est lié au projet qu'ils forment en fonction de leur héritage
socio-culturel( 155 ).
A côté de la rupture, d'autres thèmes apparaissent ici que nous retrouverons plus
loin : la mise en accusation des milieux dirigeants, le retour raisonné à la tradition
africaine.
Nous ne pouvons nous éloigner de ce groupe d'acteurs ou d'analystes de la politi-
que sans au moins faire mémoire des économistes de la même tendance. Nous allons
en rencontrer 600 à la fois, venus à La Havane de 86 pays, en avril 1981, pour le 2e
Congrès de l'Association des économistes du tiers-monde. Les commissions de tra-
vail et la déclaration finale rappellent comment les pays du tiers-monde sont mainte-
nus dans la dépendance économique des pays capitalistes. La crise les atteint dans la
mesure où ils sont intégrés au monde des économies libérales ; les efforts qu'ils ten-
tent pour redresser leurs économies et les investissements qu'ils réclament pour
financer la modernisation de leur appareil productif les intègrent davantage au sys-
tème, à leurs risques et périls. D'abord l'on sait les conséquences sociales de cette
intégration ; et puis, selon la théorie marxiste rappelée à Cuba, l'aggravation des con-
tradictions du système capitaliste va mener celui-ci à la décomposition. Qu'advien-
dra-t-il alors d'un tiers-monde lié à ce système ?
Il faut donc proposer à ce tiers-monde une perspective neuve, un projet de déve-
loppement collectif autonome par rapport aux centres impérialistes. Que le tiers-
monde se hâte de se doter de gouvernements socialistes et de lier son économie à
celle des pays socialistes( 156 ).
Les romanciers de la révolte
Hommes politiques, sociologues et économistes ne sont pas les seuls à dénoncer
le néo-colonialisme et, plus généralement, le péril que court l'Africain à approcher de
trop près le monde des Blancs. Au moment des indépendances a paru l'un des plus
beaux de ces textes : L'aventure ambiguë du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane où se
rencontraient, pour ébaucher un dialogue et finalement le manquer, le monde africain
des convictions religieuses et celui du matérialisme athée. En ces deux mondes, la
recherche du sens de la vie se faisait sur des modes si contraires que le jeune Samba
Diallo, héros de cette aventure, les traversant l'un après l'autre, finit par y perdre la
vie( 157). Nous ne pourrons qu'effleurer ces chapitres vivants de la littérature où roman-
ciers et poètes disent leur colère et leur ressentiment, et prônent sinon la rupture, du
158 ). moins une contestation violente de l'ordre occidenta1(
Le poète africain rêve, comme tout poète le fait sous d'autres cieux ; il écoute les
voix intérieures allumant son ivresse « qui danse à l'aube »( 159) ; il évoque « le village
»(160) ; bleu des ancêtres il chante l'amour et la liberté ; il aime l'Afrique comme « un
oiseau chantant sur un manguier »( 161 ). Mais nombre de textes disent aussi sa révolte
contre l'humiliation de l'esclavage ancien, de la domination d'hier et de la misère
d'aujourd'hui qui font du Noir, a écrit le poète ivoirien Bernard Dadié, « la somme de
»( 162). toutes les douleurs Nombre de textes, poèmes ou romans, ont voulu être une
arme dirigée contre les colonisateurs, contre les civilisateurs qui sont venus, « le
canon, la Bible braqués sur le coeur africain »( 163).
Le monde des Blancs, c'est par excellence le milieu urbain. C'est la ville où l'on
désire émigrer, tant brillent de loin les richesses qu'on lui suppose, mais où le pauvre
diable est, plus efficacement qu'ailleurs, berné, volé, éliminé( 164) ; la ville où les fillet-
tes vont s'égarer, comme Maïmouna, la petite paysanne sénégalaise, trop jolie pour
rester au village, trop inexpérimentée pour s'aventurer à Dakar et qui manque s'y per-
dre, avant de rentrer au pays, redevenue petite marchande à côté de sa mère( 165).
41 Dans la ville, les résidences des Blancs occupent une zone à part. Le quartier des
Blancs est juxtaposé aux quartiers africains, dans l'incompréhension mutuelle. Ferdi-
nand Oyono, qui deviendra ensuite ambassadeur du Cameroun à l'ONU et en France,
nous montre le boy du commandant allant et venant d'un bord à l'autre, attentif à tout,
jusqu'à ce que le malheureux apprenne ce qu'il en coûte de se trouver mêlé, sans y
prendre garde, aux affaires des Blancs( 166). C'est à la Résidence du Gouverneur que le
vieux Méka est pourtant invité, un 14 juillet, pour la remise d'une décoration. Ce
vieux paysan, ce chrétien modèle « avait eu la grâce insigne d'être le propriétaire
d'une terre qui, un beau matin, plut au Bon Dieu ». Il avait donc « donné » sa terre
aux missionnaires. Il avait aussi donné à la France ses deux fils, morts glorieusement
à la guerre. L'administration coloniale veut maintenant le récompenser. Et c'est une
belle cérémonie où la voix officielle célèbre la fraternité entre les races : les Noirs
sont des amis, des frères. Puis l'on se disperse sous l'orage. Et Méka, qui avait tout
perdu grâce à la mission et à la France, Méka qui vient d'être décoré par le haut-com-
missaire — mais qui a perdu la médaille en pataugeant dans la boue — se fait coffrer
par les gendarmes comme un vagabond. Le discours était beau pourtant, mais la poli-
tique d'assimilation a des limites et il faut que chacun reste à sa place( 167).
Le missionnaire fait partie du monde des Blancs. L'expansion simultanée de la
conquête coloniale et de la conquête missionnaire au XIXe siècle, et les liens
qu'entretinrent de fait les deux entreprises ont laissé dans les mentalités africaines un
souvenir complexe et une attitude ambivalente. Les récits hagiographiques dus à des
plumes européennes contrastent avec la description que les romans africains font de
l'activité missionnaire( 168). Parmi ces derniers, l'un des plus connus, car l'un des
mieux menés, a été écrit par le Camerounais Mongo Beti qui faisait alors des études
de Lettres en Sorbonne. Le Père Supérieur de la mission de Bomba est en tournée
dans les villages, et l'on voit tout de suite la brutalité de ses interventions moralisatri-
ces, dans l'incompréhension des coutumes locales et des psychologies. Plus tard, le
prédicateur lui-même s'aperçoit de la tiédeur des fidèles et de l'inefficacité de son
apostolat. Le roman met en lumière les effets pervers d'une évangélisation domina-
trice et les contrefaçons de conversion obtenues dans un tel contexte. Vingt ans plus
tard, un recenseur se félicitera de la réédition « longtemps attendue » d'un roman dont
069). »la première édition avait reçu « un accueil passionné
Le monde des Blancs, c'est enfin celui de la Compagnie de transport du Dakar-
Niger dont les intérêts s'opposent si violemment à ceux de la population que les che-
minots déclanchent une grève de plusieurs mois pendant l'hiver 1947-1948. Le
cinéaste Ousmane Sembène, fils d'un pêcheur de la côte sénégalaise, n'a guère fré-
quenté les écoles. Mais il a été docker à Marseille et a tiré de cette expérience un pre-
mier roman. En 1947, il a 24 ans et participe à la grève. Il en tire un récit épique, Les
bouts de bois de Dieu, qui paraîtra l'année des indépendances. Les bouts de bois, ce
sont les hommes, ces hommes de pas grand chose, soutenus par leurs épouses et par
la solidarité du quartier noir, qui affrontent la double oppression du capitalisme blanc
et des notables noirs liés aux intérêts du colonisateur. « Il fait jour », chante la foule
des manifestants dans sa marche vers Dakar. « Il fait jour et c'est un jour pour l'His-
toire — Une lueur vient de l'horizon »( 170).
6) Richesses et tares de la société africaine
Romanciers et poètes — et, parmi ceux que nous avons rencontrés, les plus grands
— ont chanté l'Afrique avec les mots du coeur. Boubou Hama, une personnalité nigé-
rienne de premier plan, rappelle en toute occasion, comment sa Merveilleuse Afrique
pourrait être une chance pour l'homme, « une espérance sur la route du destin
42 »MI). humain Et le long poème Antsa — « le chant » : le chant de la liberté, le chant de
Madagascar libre — c'est en prison que Jacques Rabemananjara l'a écrit car, entre lui
et son « île fabuleuse »,
« Nulle main, ô nulle
Ne saurait dénouer le lien
»(172). Ni rompre l'éternité de la magie
Citons un seul nom encore : le Malien Amadou Hampaté Bâ, mort à 90 ans en
1991 après une carrière internationale brillante et une existence passée à recueillir
récits, contes et coutumes peuls et bambaras. Pour les jeunes générations occidentali-
sées, il fallait « faire revivre l'Afrique, faire sortir de la nuit son passé, ses gloires et
ses valeurs (...), le prodigieux capital de connaissances et de culture humaine accu-
mulé au cours des millénaires dans ces fragiles monuments que sont les
hommes 0 73).
Grande, l'Afrique, et riche et passionnée, et bien des Africains ont su la montrer
ainsi. Mais ils ont su également en décrire les misères et les tares. Le père d'Hampaté
Bâ justement avait été l'unique rescapé d'un massacre familial, et ces dramatiques
aventures reflètent les secousses d'une société instable( 174). L'un des personnages qu'il
a connus donne une autre image de cette société. Exploiter l'autre est une vieille habi-
tude, et universelle. Avec l'astucieux interprète du commandant français, dont notre
auteur a raconté le véridique destin, ce passe-temps occasionnel de certains devient
une profession lucrative. Cette fripouille avisée — intermédiaire incontournable de
toute autorisation et de toute transaction — a saisi comment utiliser sa fonction pour
détourner les redevances( 175). C'est en s'accrochant aux basques du missionnaire, et
non à celles du commandant de cercle, que le cuisinier décrit par Mongo Beti empo-
che les modestes dons des villages destinés à la mission. Les bénéfices sont moindres
mais l'impunité assurée, et notre homme peut filer en douce dès que les choses tour-
nent mal, pour aller profiter tranquillement, dans sa brousse lointaine, des biens mal
acquis( 176).
C'était au temps de la colonisation. Mais, depuis que brillent les soleils des indé-
pendances, écrit l'Ivoirien Ahmadou Kourouma, « bâtards et charognards » se sont
multipliés parmi les Africains. Ils vivent d'expédients et de combines aux dépens d'un
petit peuple affairé et désemparé que protègent mal les sacrifices offerts aux fétiches
et l'invocation rituelle du nom d'Allah( 177). Et l'on en trouve ainsi un peu partout chez
les romanciers — mais où finit le roman, où commence le récit ? — de ces négociants
malhonnêtes, de ces notables enrichis frauduleusement, de ces profiteurs de toute
sorte sur lesquels Modibo Sounkalo Keita finit un jour par lâcher — mais ce n'est
qu'un roman — l'archer bassari, pour qu'enfin le châtiment tombe au moins sur quel-
ques-uns( 178 ).
Il n'est pas besoin d'ailleurs de crapules pour rendre impossible la vie quotidienne
du petit peuple. La malveillance banale y suffit, avec les petites embûches que
ménage le coin de la rue, avec les traquenards que tend la vie collective dont les habi-
tudes sont devenus inadaptées aux contraintes et aux urgences de la vie moderne.
Recevoir un mandat pourrait être une aubaine, si les obstacles disposés par l'adminis-
tration ne transformaient une simple démarche en course d'endurance, et si l'insis-
tance crochue des quémandeurs auprès de celui qui passe pour avoir quelque bien,
n'achevait de transformer l'aubaine en désastre( 179). Que dire alors des femmes africai-
nes sur lesquelles, plus encore que sur les hommes, pèsent si souvent, même en ville,
les mesquineries de coutumes qui les assujétissent au groupe social ?( 180)
Alors on pense au village pour échapper à ces effets mal venus d'une modernité
ratée. Mais peut-on vivre encore au village ? On y retrouve l'ordre traditionnel, les
43 liens familiaux, les objets familiers. Mais celui qui a vécu ailleurs y découvre, avec
une misère qu'il ne supporte plus, le règne insupportable des anciens. « Mon beau
peuple », écrivait Ousmane Sembène, et il aimait cette terre et ce peuple, mais il en
connaissait les limites et les blocages malheur à celui qui s'écartait des règles coutu-
mières, qui n'empruntait pas les sentiers connus et n'accomplissait pas le rôle attribué
par la collectivité ; malheur à celui qui innovait. S'il voulait moderniser l'agriculture,
monter une coopérative, il rencontrait l'opposition des siens ; s'il menaçait les privilè-
ges de la Compagnie commerciale, il y perdait la vie : on ne s'oppose pas impuné-
ment aux intérêts du négoce étranger0 81 ).
L'Afrique est « malade d'elle-même », écrit un historien malien, Tidiane Diakité.
Il faut avoir le courage de la lucidité et de l'auto-critique : « Il est temps que les Afri-
cains se regardent en face, qu'ils cherchent en eux la vérité, et cessent d'imputer aux
autres, aux Européens en l'occurence, tout ce qui ne va pas chez eux ». Car l'Afrique,
à côté de handicaps indéniables, disposait, à l'époque des indépendances, d'un poten-
tiel impressionnant et sa population était jeune. L'opinion publique en France lui était
favorable : « Aider le tiers-monde (signifiait) prioritairement aider l'Afrique » ; et le
volume de l'aide internationale n'était pas négligeable. Cependant, au bout de vingt-
cinq ans d'indépendance, le continent paraît « plus malade que jamais ».
Malade de son administration d'abord. Pour quelques fonctionnaires conscien-
cieux et honnêtes, combien d'autres ne se font remarquer que par leur brutalité, leur
malhonnêteté, leur habileté à exploiter les plus faibles. Existe-t-il des pays, ailleurs
dans le monde, où l'organisation du désordre et du gaspillage soit poussée aussi loin ?
Et cet historien, qui a résidé et enseigné en différents pays, peut écrire sur le manque
de conscience des agents de l'Etat, sur les pratiques scolaires, sur le scandale des
hôpitaux, des pages qu'aucun Blanc n'aurait osé rédiger en ces termes, tant les tares
qu'il a observées sont graves et tant elles révèlent le mépris de certains Africains pour
leurs compatriotes, et particulièrement pour le demandeur venu de la campagne. Le
monde officiel en son entier manifeste d'ailleurs à l'égard du monde paysan une
négligence constante par les mesures systématiquement défavorables à l'agriculture.
C'est enfin, et plus gravement, de ses dirigeants que l'Afrique est malade. Leur
incapacité à concevoir des politiques économiques adaptées aux réalités et à tirer
parti des ressources humaines est un premier aspect de la maladie qui les affecte.
L'autre aspect est que, dans des Etats qui ont pris l'apparence de la modernité, le sens
de la légalité fait défaut ; la liberté d'expression et les droits de l'homme ne sont pas
respectés. Rien ne permet le fonctionnement d'une démocratie.
Ce n'est pas par malveillance que l'auteur a rédigé et publié ces pages dures. Il
s'en justifie dans l'avant-propos : ses tentatives pour rencontrer les responsables et
leur faire part de son expérience ont partout été l'objet de la même indifférence. Or il
y a là des vérités urgentes à dire. « Il m'a paru, en tant qu'Africain, de mon devoir de
présenter l'Afrique telle que je la vois » — et maintenant il appartient aux Africains de
consentir à se voir eux-mêmes et de réfléchir aux causes de la crise qui les affecte( 182).
Sur la dictature, les témoignages ne manquent pas. Sous une forme romancée, le
Guinéen Alioum Fantouré, haut fonctionnaire international à l'ONUDI, a décrit dans
Le cercle des Tropiques les combines politico-policières grâce auxquelles s'installe le
démagogue malhonnête dont le pouvoir colonial évincé a fait son candidat. Au matin
de l'indépendance, le président bien-aimé est intronisé, avec sa clique. Commencent
alors la levée arbitraire des impôts, la disparition des petites entreprises et la montée
du chômage, le « terrorisme du parti », la corruption... et les tortures, les disparitions
et les assassinats. Commence alors tout ce qu'ont connu, en Afrique et par le monde,
44 les sujets de toutes les dictatures. Commencent, malgré la résistance de quelques
183). intellectuels, l'étouffement des libertés et la dérive économique du pays(
D'autres auteurs ont choisi l'ironie pour instruire le même procès. Le Camerou-
nais Daniel Ewandé, par exemple. Vive le Président !, s'écrient les courtisans, les
opportunistes, les « histrions officiels » sans lesquels il n'y aurait de grand règne. Per-
sonne n'est épargné dans cette satire contre les médiocres affairés autour du despote
). Personne non plus dans le roman où Henri Lopès, ancien premier du moment( 184
ministre du Congo-Brazzaville, met en scène, dans une narration mi-affligée, mi-
plaisante, un dictateur qui doit être le portrait-robot de tous ceux que ses fonctions
officielles lui ont fait approcher. Au premier plan, ce baroudeur qui a réussi son coup
d'Etat, ses discours, ses délires et l'enthousiasme factice des foules manipulées ; en
arrière-plan, l'odieux des situations, le grotesque des personnages et les atrocités
habituelles0 85).
Main basse sur le Cameroun est l'oeuvre d'un romancier, mais ce réquisitoire sur
le régime colonial du premier président de ce pays paraît fort éloigné de toute fiction.
Mongo Beti montre la montée en puissance du politicien où l'administration colo-
niale a décelé un allié complaisant, et l'installation d'un régime qu'un journaliste
étranger, habitant le pays depuis 40 ans, compare à celui de la Gestapo. Les méthodes
du président Ahidjo, la complaisance discrète de la France et le silence habituel de la
presse permirent au dictateur de conserver longtemps la réputation d'un gestionnaire
correct et fréquentable0 86).
7) La diffusion de la pensée africaine
Comment les expériences africaines, proclamées, théorisées, romancées, sont-
elles connues hors du pays où elles sont vécues ? Essentiellement par les maisons
d'édition, africaines ou étrangères, et par les centres d'études.
Les éditeurs
En Afrique même, quelques éditeurs soutiennent avec ténacité un effort méritoire
pour faire connaître au continent sa propre production : ce sont, par exemple, les
Nouvelles éditions africaines, à Abidjan/Dakar/Lomé ou les éditions Clé à Yaoundé.
D'autres entreprises plus modestes comme les éditions Akpagnon à Lomé, fondées
par Yves Dogbé, font le même travail à une échelle plus réduite. Cependant, en rai-
son du faible niveau d'achat et de la proportion encore élevée d'adultes ne sachant pas
lire le français, la littérature africaine ne peut atteindre en Afrique qu'un public res-
treint.
A l'étranger, jetons seulement un coup d'oeil sur quelques maisons installées à
Paris qui ont assuré dans les pays francophones, pour une large part, la publication
des auteurs africains que nous avons cités.
La première en date a été « Présence africaine », bientôt juxtaposée à la revue du
même nom par son fondateur Alioune Diop. L'intention de celui-ci était de restituer
aux Africains leur véritable culture et de rendre l'Afrique présente dans le dialogue
des cultures. Alors paraissent contes et nouvelles, poèmes et romans, chroniques de
l'Afrique ancienne et récits historiques, réflexion religieuse et essais politiques. Des
collections sont ouvertes : « Contes africains », « Leaders politiques africains »,
« Culture et religion » qui s'orne de l'étude fameuse du Père Tempels, La philosophie
bantou, si appréciée de certains, si violemment critiquée par d'autres, que suivront les
colloques organisés par la Société africaine de culture et la réflexion de théologiens
africains sur le devenir des Eglises. C'est à Présence africaine que sont publiés
Césaire et Rabemananjara, Nkrumah et Sékou Touré, Boubou Hama et l'historien
Cheikh Anta Diop dont les recherches sur l'Afrique ancienne ont tendu à établir
45 l'influence primordiale des civilisations d'Afrique noire sur les peuples méditerra-
néens de l'Antiquité. Le catalogue offre encore des romans d'auteurs que nous con-
naissons : Mongo Beti, Ousmane Sembène, Alioum Fantouré, ainsi que les ministres
Seydou Badian et Henri Lopès.
Les étudiants africains des universités parisiennes ont à portée de la main les
représentants qualifiés des différentes tendances de pensée. Ils reviennent ensuite
dans leurs pays pour occuper des postes de responsabilité. A travers eux, et de bien
d'autres façons, la réflexion africaine sous toutes ses formes est transmise et com-
mentée à leurs compatriotes. Un écrivain gabonais a raconté comment, à l'appel de la
revue, puis de la Société africaine de culture, ce fut, en Afrique, « un véritable é
»( 187 ). Selon le directeur général de l'UNESCO, la réflexion africaine a culturel
« largement contribué à dégager cette notion d'humanisme du développement qui se
présente aujourd'hui comme une des idées maîtresses de l'UNESCO »( 188).
François Maspero ouvre en 1959 sa collection « Cahiers libres » dont la Sociolo-
gie d'une révolution de Frantz Fanon est le n° 3 ; Les damnés de la terre auront le
n° 27-28. C'est là que presque tout l'auteur antillais est édité et réédité, en compagnie
de Seydou Badian Kouyaté pour Les dirigeants africains face à leurs peuples, et de
Mongo Beti pour Main basse sur le Cameroun( 189). Chez Maspero encore ont paru
Les idéologies des indépen-quelques-uns des ouvrages cités au cours de ce chapitre :
dances et Le Ghana de Nkrumah.
A partir de 1975, L'Harmattan ouvre à son tour. Ce vent chaud et sec qui souffle
en Afrique de l'Ouest est aussi une maison d'édition parisienne accueillante à toutes
les disciplines et à différentes sensibilités politiques ou culturelles. On veut faire con-
naître au public l'Afrique d'abord, puis le champ de l'édition s'étend aux Caraïbes et à
l'Amérique latine, enfin à l'Asie — à travers les auteurs originaires de ces continents :
plus de la moitié de la production porte effectivement la signature d'un auteur du
tiers-monde. Parmi ces auteurs, il en est de connus : Nyerere et Boubou Hama, mais
aussi Samora Machel, du Mozambique, et les Congrès du FRELIMO. Africains et
Européens analysent les points chaud de la vie publique : les problèmes de l'Etat, ceux
de la dictature au Cameroun et au Zaïre ; les questions agricoles, le renouvellement de
la problématique chrétienne sont traités par des spécialistes de chacun de ces domai-
nes.
Quelques années plus tard, les éditions Karthala apportent à leur tour leur contri-
bution à la connaissance de l'Afrique et du tiers-monde avec les collections « Les
Afriques », « Gens du Sud », « Hommes et sociétés "... et la revue Politique afri-
caine.
Quelques autres éditeurs ont, de façon plus ponctuelle, contribué à la diffusion
des auteurs africains. C'est au Seuil que l'on doit la série des gros volumes Liberté 1,
2, 3, 4 où sont rassemblés nombre de discours du président Senghor, ainsi que son
étude sur Pierre Teilhard de Chardin et la politique africaine. Peau noire, masques
blancs de Fanon avait également été publié au Seuil, comme Les soleils des indépen-
dances d'Ahmadou Kourouma. Payot, Julliard, Anthropos surtout — et quelques
autres — auraient, eux aussi, des titres à figurer sur cette liste.
Les centres d'étude
Publiés, et parfois en France, les auteurs africains francophones sont-ils lus et étu-
diés ? Un colloque tenu à l'université de Bordeaux en 1984 permet de se faire une
idée de la place accordée aux romanciers dans les programmes scolaires en Afrique.
L'enseignement de la littérature africaine n'a commencé qu'avec les indépendan-
ces. A la suite d'initiatives timides et de décisions locales, les ministres de l'Education
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