Culture sociale de l

Culture sociale de l'aumône et phénomène des enfants des rues au Sénégal

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Livres
144 pages

Description

Les enfants des rues dont il est question dans ce livre sont ceux qui vont à la recherche de l'aumône. Ils en reçoivent, mais n'en bénéficient pas ; ils n'ont pas, ou rarement, la possibilité de quitter la rue, et demeurent dépendants de leurs « maîtres » qui les envoient. En clarifiant comment l'aumône exerce une capacité d'action dans le maintien des enfants dans les rues des grandes agglomérations sénégalaises, l'auteur contribue à la compréhension d'un ensemble complexe de facteurs internes empêchant les pays émergents de surmonter leurs obstacles.

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Date de parution 08 novembre 2018
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EAN13 9782336855875
Langue Français

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Collection « Études africaines »
Collection « Études africaines » dirigée par Denis Pryen et son équipe Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux qui ont fai t son succès, mais se déclinera désormais également par séries thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc. Dernières parutions Bernard TONDÉ,Le veuvage en Afrique, Dimensions socioculturelles, mystiques, morales et juridiques, 2018. Mohamed Salem OULD MAOULOUD,L’éducation non formelle islamique mahadra de Mauritanie, 2018. Dr Claude KOMBOU,Système fiscal et performance financière des Établi ssements de microfinance (EM F) au Cameroun, 2018. Jean-Marc SEGOUN,Reconstruire après la guerre au Libéria, 2018. Hines MABIKA (dir.),Principes éthiques d’Albert Schweitzer en Afrique. Le respect de la vie, 2018. Mamadou Diarafa DIALLO,Le Mali contemporain. Fragilités et possibilités,2018. Blaise SARY NGOY,La dépréciation du franc congolais (2001-2018), Effet d’hystérèse, 2018. Noël SOFACK,L’Eglise catholique et le processus électoral au Ca meroun, Un engagement pour des elections justes et transparentes,2018. Noël SOFACK,entation, Quelles politiquesNouvelle géopolitique de l’agriculture et de l’alim publiques de sécurité alimentaire au Cameroun?, 2018. Fayol Meny INKOU INGOULANGOUP,roblèmes langagiers et apprentissage du philosophe r, Cas de l’apprenant en République du Congo, 2018. Kakou Marcel VAHOU,’Ivoire,L’insécurité linguistique chez des élèves en Côte d 2018. Jean-Pierre Barthélemy MP OUANDO,Ldeses limites de l’Union africaine dans la résolution conflits, 2018.
Titre
Pascal Sène Culture sociale de l’aumône et phénomène des enfants des rues au Sénégal Préface de Jean-Claude Angoula
Copyright
© L’HARMATTAN, 2018 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr/ EAN Epub : 978-2-336-85587-5
Dédicace
À tous les enfants qui souffrent à travers le monde, je dédie cette étude.
Préface
Laisser le terrain dicter sa loi. Voilà ce à quoi s ’emploie, avec rigueur et méthode, l’étude sociologique d’une manière générale, et plus particulièrement celle de Pascal Sène. Le problème est que ce type de démarche ressemble fort bien à un travail entrepris sur du « déjà dit » ou « déjà fait ». Le poids des jeunes est considérable dans les villes et les sociétés sénégalaises (Momar-Coumba Diop et Ousseynou Faye 2002 : 713). Selon certains résultats d’enquête récents, les moins de 20 ans représentent 55 % de la population totale. À propos des enfants des rues, bien des lecteurs se souviennent des ouvrages parus sur le même sujet et des prises de parole condamnant la paupérisation des enfants et les stratégies de survie qu’ils développent (Rosalie Aduayi-Diop 2010 : 23 ; Aminata Sow Fall 2003). Une partie de la popul ation s’exprime depuis longtemps, mais ne s’affiche pas véritablement au grand jour devant les tenants de l’aile dure. Ce fait, au premier abord paradoxal, est lié directement au rejet de la respo nsabilité personnelle et collective. Rien ne semble bouger. Que Pascal Sène ait repris et amplifié ce thème n’a rien de surprenant. Son objectif est de mieux cerner les différentes implications d’une action qui continue d’être posée comme un absolu partagé par un grand nombre d’acteurs et leurs complices, mais dont les murmures divergent d’un individu à un autre lorsqu’il est placé à l’ombre des médias. Ce qu’il faut craindre, c’est que les avertissements des spécialistes en sciences sociale s soient toujours méconnus des décideurs politiques et économiques, alors même qu’on pourrait éviter certaines pathologies sociales. La vérité est que l’on ne comprend pas le comportement de cer tains groupes sociaux qui, à cause de leurs appétits économiques, politiques, voire électoralistes, persistent dans leurs pratiques et tentent de se faire un nom dans le débat social. En fait, ces pratiques et discours jugent non les détracteurs, mais leurs auteurs. C’est pour ne pas dissimuler cette incompréhension et cette confusion que Pascal Sène tente de délivrer un discours cohérent sur la question juvénile au Sénégal.
* L’étude de l’aumône est intégrée à l’analyse de l’environnement urbain des enfants avec cette affirmation centrale : quand on parle des enfants des rues, il faut préciser qu’il s’agit des enfants que la culture sociale de l’aumône maintient dans le so us-développement mental et économique. Les contours de son ouvrage sont bien définis. On y retrouve les acteurs de la vie familiale et éducative. On y retrouve également les décideurs politiques et économiques et les responsables religieux. Voilà pourquoi l’auteur affirme qu’au Sénégal, « la persistance du phénomène des enfants des rues est un phénomène social total qui touche tous les domaines de la vie sociale ». C’est de cet argument anthropologique et sociologique de Marcel Mauss que procèdent, depuis l’observation jusqu’au modèle d’analyse, tous les chapitres du livre de Sène dont il est possible de discerner un ordre. Les explications les plus couramment avancées sont de trois types. La première explication concerne l’attitude de cœur et de pasteur de l’auteur. L’ouvrage de l’abbé Sène résulte d’un projet longuement préparé. Son parcours théorique, en effet, reflète, d’une certaine manière, l’évolution des différentes responsabilités ecclésiales qu’il a exercées. Sa trajectoire est également appuyée par des années de travail pastoral où il a été attentif aux conditions de vie des populations de la région de Kaolack et, actuellement, dans la région de Kaffrine où il exerce depuis son retour d’études à Rome. Mais pour arriver à capitaliser l’ensemble de ses années d’expérience sur le terrain, l’auteur a relevé le défi de combiner la pratique pastorale et l’activité intellectuelle. Pascal Sène est prêtre de l’Église catholique, incardiné dans le diocèse de Kaolack. De ce point de vue, l’usage du vocabulaire et des références bibli ques dans l’ouvrage est inséparable de la représentation générale de la mission ecclésiale : « Une autre motivation qui n’est pas la moindre, écrit-il, est d’ordre spirituel et prend sa source dans les paroles de Jésus : Tout ce que vous aurez fait à l’un de ces petits d’entre mes frères, c’est à mo i que vous l’avez fait (Mt 25, 35-40) ». Georges Balandier avait montré l’ancrage du discours et de la formation primaire dans la personnalité d’un auteur. « Les discours anciens sont, pour une part, façonnés dans les moules anciens à tel point qu’on a pu nier l’existence d’un langage révolutionnaire spécifique » (Georges Balandier 1970 : 37). À la tradition balandiérienne, Sène emprunte l’idée de la solidarité de fait établie entre le parcours du chercheur et ses centres d’intérêt. Les deux réalités évoquées précédemment ne semblent pas différer
de ce qui est développé dans l’ouvrage. Ceci se comprend bien dans la mesure où il va sans dire que la formation de nouvelles générations de prêtres, d e dirigeants des communautés et groupes d’individus et la mise en place des moyens pour soutenir leurs initiatives nécessitent au préalable une connaissance à la fois vaste et précise du terrain dans lequel ils travaillent. La deuxième explication est de type phénoménologiqu e. Sène offre au public de lecteurs une œuvre dont l’objectif est de s’interroger sur le phénomène des enfants des rues, sur leur « travail » et sur les pratiques dont certains groupes sociaux sont les promoteurs. Les choses sont telles qu’elles se présentent, des constatations d’évidence, des lois objectives. Le chercheur les trouve et ne les modifie pas, il s’en sert comme base objective à sa réflexion. « L’injustice sociale subie par les enfants des rues, écrit encore Pascal Sène, est le pathos principal qui nous a motivé pour ce travail de recherche. Socialement et humainement, ne pas s’occuper des en fants comporte plusieurs risques pour l’équilibre d’un pays. [… ] Le phénomène des enfants des rues est un fait urbain, qui révèle une plaie sociale qui a gangréné toute la société sénégalaise ». Nous sommes ainsi en présence d’un phénomène dont les conséquences ne sont plus à démo ntrer. Dans ce cas, l’ouvrage est un véritable programme de revendication des droits de l’enfant. L’auteur ne se contente pas seulement de dénoncer le tort causé aux enfants des rues, le sil ence de l’État et la complicité des parents, il exprime aussi clairement la ligne globale de pensée et d’action : « Aider à la construction d’un futur social meilleur en défendant les droits des enfants ». Dans la dernière partie conclusive, Sène envisage des possibilités de changement. Plusieurs propositions sont envisageables : entrer dans l’ambiance du problème des enfants des rues et déterminer les enfants cibles, soigner et nourrir les enfants, créer des centres de métiers, défendre les droits de l’enfant, etc. Son réalisme le conduit à étudier les conditions à partir desquelles il peut réguler un fait urbain, qui révèle une plaie sociale qui a gangréné toute la société sénégalaise. La troisième explication est intellectuelle et scie ntifique. Une fois affirmée la ville comme laboratoire sociologique de sa recherche, l’auteur s’intéresse aux « contraintes des centres dominateurs » pour « discerner la dépendance et la servitude » (J.-M. Éla 1983 : 219). Il n’hésite pas à affirmer qu’une étude de la situation des enfants dans la ville de Kaolack permet de « décrire le cadre urbain et le champ social dans lesquels ils vivent et de déceler d’autres problèmes sociaux urbains attenants ». Le livre ne se présente pas seulement comme une construction sociale de la réalité (Peter Berger et Thomas Luckmann 2014), mai s comme une triangulation d’intérêts scientifiques mutuellement avantageux.
* La confrontation des valeurs culturelles et religieuses, objet d’étude de Pascal Sène, est un sujet qui n’est pas seulement et immédiatement sociologiq ue. Même s’il touche plusieurs domaines contigus au champ de cette discipline, il aborde des thèmes plus larges et concurrents des sciences humaines et apporte une définition dynamique du con cept d’aumône qui intègre les facteurs spatiotemporels, les composantes politiques, économ iques, sociales et environnementales. L’objectivation des variables choisies subjectivement ne réduit pas la portée argumentaire. Le concept central de l’hypothèse qu’est l’aumône offr e un cadre d’interprétation suffisamment opérationnel pour comprendre les misères des enfants des rues. Sa mise en perspective théorique permet, par le dépassement qu’elle implique, de distinguer l’homme de science et le « médecin des âmes et des corps », l’activité académique et les o ccupations personnelles. L’aumône devient alors sociétale et définie par l’auteur comme un facteur qui favorise les relations au sein de la société, une « prescription religieuse qui nourrit un paradoxe dans la vie sociale et religieuse sénégalaise ». L’articulation entre les logiques de l’aumône et les enfants des rues constitue un nouveau modèle théorique pour appréhender cette vie sociale. L’intention de l’auteur ici est de construire l’aumône comme un objet sociologique : son approche est abordée à partir de plusieurs institutions religieuses, étatiques, politiques et familiales. Les rapports entre ces institutions obéissent à des règles non codifiées qu’il s’agit de mettre au grand jour si o n veut s’attaquer à la phase difficile du changement des mentalités et des pratiques.
* L’analyse de Pascal Sène se situe à la confluence de plusieurs disciplines scientifiques qui font de
son livre une sociologie en miettes. En sociologie des religions, il emprunte le principe des attitudes différentes qu’il faut rechercher non dans « les ci rconstances extérieures temporaires, historico-politiques, mais dans le caractère intrinsèque et permanent des croyances religieuses » (Max Weber 1964 : 35). Ce choix le conduit à affirmer que l’au mône se donne pour les motifs religieux : « la religion, de fait, n’interdit pas la pratique de l’aumône », affirme-t-il. L’approche n’est pas moins économique. Bien plus, la réflexion menée autour de la notion d’« analyse sociétale », et qui aborde les systèmes socioéconomiques sénégalais comme des espaces d’éducation et de qualification renvoyant à des formes d’organisation, est très pro che de la sociologie économique de Mark Granovetter. La politique, l’éducation et la famille ne sont pas en reste lorsque l’auteur parle des familles en difficultés quotidiennes, des écoles co raniques et d’apathie sociale des institutions politiques et éducatives. Ce qui correspond d’ailleurs à plusieurs sous-titres du chapitre sur le cadre théorique de la recherche. L’approche systémique et l’approche stratégique appliquées de façon alternative à l’étude sont la confirmation de la co mplexité des phénomènes sociaux que le chercheur a pour mission d’expliquer.
* L’ouvrage relève aussi de la psychologie sociale expérimentale dans la mesure où la méthode d’application constitue la première originalité à u ne époque où le chercheur doit faire face à plusieurs oppositions. La pratique de l’aumône « n’ a pas seulement des motifs religieux, économiques et sociaux. Elle touche aussi le domaine psychologique. Qui donne l’aumône est mû par quelque chose qu’une autre personne peut ne pas forcément percevoir. Puisque l’aumône est nourrie par une intention, celle du donateur, il no us intéresse d’étudier la qualité morale des donateurs », écrit-il. L’optique expérimentale de la psychologie sociale, comme l’atteste l’ouvrage de Jacques-Philippe Leyens et Vincent Yzerbyt,Psychologie sociale, ne se limite pas au laboratoire. Elle a la prétention de traiter de problèmes de société. La formulation du sujet de sa thèse de doctorat ne suffit-elle pas à elle seule à étayer cette position ? Du point de vue de la connaissance, le lecteur, dans la partie de l’analyse des données de l’enquête, prend vite conscience que les enfants des rues ne sont pas des « idiots culturels ». Ceux qui soutiennent leurs activités non plus. On pourrait évoquer les types de raisonnements passionnés dont le cercl e s’élargit. En ce qui concerne les influences réciproques entre les enfants des rues et leurs uti lisateurs, Pascal Sène est conduit à élargir l’approche de Jacques-Philippe Leyens et Vincent Yz erbyt en prenant en compte les relations d’approbation et de désapprobation du maintien des enfants dans les rues à travers la pratique de l’aumône. Ce qui fait que lorsque Jacques-Philippe Leyens et Vincent Yzerbyt partent des situations particulières pour tirer des conclusions particulières, Pascal Sène utilise une approche différenciée, partant des situations générales. C’est le côté holiste et durkheimien de son livre. L’intersubjectivité, les interactions sociales et les influences récipro ques entre les familles des enfants et les défenseu rs de l’idéologie religieuse sur la fonction instituti onnelle du don font de l’ouvrage une œuvre pionnière dans l’étude des relations sociales : « C haque chef de famille et de clan, chaque individu doit entrer dans le réseau des dons pour se tailler une place dans la société ».
* Avec les conditions de vie précaires dans lesquelles se trouvent plusieurs catégories des enfants des rues, ceux qui veulent pratiquer l’idéal de l’a umône découvrent son usage polysémique, les stratégies de survie, les effets pervers d’un système religieux et d’une organisation sociale, les tabous qu’il faut avoir le courage de dénoncer un jour. Cet appel trouve écho chez le sociologue en lutte permanente contre « la fausse positivité de l’ordre et du discours. Il pèse de tout son poids du côté de l’ombre, de l’interdit, des exploités, des colonisés. Il n’y a pas de neutralité possible entre celui qui domine et celui qui est dominé. Il faut dénoncer l’aliénation » (Alain Touraine 1974 : 17). L’aumône est déformée et détournée de ses objectifs d’entrai de, de charité et de solidarité. On la croyait développer un système de relations sociales et répondre à l’accomplissement d’un devoir, elle devient plutôt un motif de plaisirs et une superstition qu’on cherche à renouveler. Le bien d’autrui est une farce. Les enfants des rues en sont les premières v ictimes. Cette conclusion sera quelque peu décevante quand on la compare aux courants de pensée qui considèrent la religion comme l’âme de la société. Pourtant il faut bien repenser l’aumône et revenir à sa signification initiale, seule source de