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CULTURES ET TERRITOIRES EN INDE

145 pages
Au sommaire de ce numéro : Lieux, espaces et territorialité en Inde : une approche culturelle - Les concepts de civilisation et de territorialité dans le discours impérialiste au XIXè siècle - L'écologie culturelle des musulmans en Inde. Les nuances régionales - La morphologie des petites villes de l'Himalaya indien - Territorialité, marchés et transition dans l'Inde du XVIIIè siècle - Marques divines dans le paysage du Kurukshetra.
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Géographie

et cultures na 35, automne 2000

Cultures et territoires en Inde
SOMMAIRE

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Lieux, espaces et territorialité en Inde: une approche culturelle Paul Claval, Harbans Mukhia et Jean-Luc Racine Les concepts de civilisation et de territorialité dans le discours impérialiste au XIXe siècle Sabyasachi Bhattacharya L'écologie culturelle> des musulmans régionales Aijazuddin Ahmad en Inde. Les nuances

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La morphologie sociale des petites villes de l'Himalaya indien. L'exemple de l'Himachal Pradesh K. D. Sharma Territorialité, marchés et transition dans l'Inde du XVIIIe siècle. Le cas du Bengale Rajat Datta Marques divines dans le paysage du Kurukshetra Jai Pal Singh et Mumtaz Khan Actualité
Une société en redéfinition: la place de la géographie Lectures La Bosnie-Herzégovine revisitée : faits et controverses Pour mieux comprendre la question du Kosovo Une géographie de la délinquance à la Réunion À propos du tourisme culturel Anthropologie du voyage Montagnes imaginées, montagnes représentées

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Géographie
La revue Géographie et cultures

et cultures, n° 35, 2000
est publiée quatre fois par an par l'Association
du CNRS. Elle est

GEOGRAPHIE ET CULTURES et les Éditions L'HARMATTAN, avec le concours indexée dans les banques de données P ASCAL- FRANCIS et GEoABSTRACT.

Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication:

Thierry

Sanjuan

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), A. Berque (Paris), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), M. Chevalier (Paris), G. CornaPellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), J.-C. Hansen (Bergen), E. Waddell (Sydney) et B. Werlen (Iéna). Correspondants: A. Albet (Barcelone), J.-C. Gay (La Réunion), A. Gilbert (Ottawa), D. Gilbert (Londres) et K. Isobé (Tokyo). Comité de rédaction: G. Chemla (Paris IV), C. Chi vallon (CNRS), P. Claval (Paris IV), V. Gelézeau (Marne-Ia- Vallée), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. GhorraGobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. HoussayHolzschuch (Paris IV), C. Huetz de Lemps (Paris IV), J. Monnet (Toulouse - Le Mirail), J.-R. Pitte (Paris IV), J.-L. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris I), Y. Richard (Paris I), A.-L.Sanguin (Paris IV), T. Sanjuan (Paris I), O. Sevin (Paris IV), J.-F. Staszak (Amiens) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Traductions en langue anglaise: Claire Hancock Cartographie: Florence Bonnaud et Véronique Lahaye Comptes rendus: Sylvie Guichard-Anguis Promotion: Myriam Houssay-Holszchuch Laboratoire Espace et culture (université de Paris IV - CNRS) Directeur du laboratoire: André-Louis Sanguin Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 1 44 32 14 52, fax: 33 1 44 32 14 38 E-mail: myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan. Abonnement 2000 Prix au numéro France 320 FF 90 FF Étranger (hors CEE) 340 FF 100 FF 5-7, rue de l'École

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espace et culture, et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (35 000 signes maximum) doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3,5" (Macintosh ou MS-DOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires.

@ L'Harmattan, 2000 ISSN : 1165-0354 ISBN: 2-7384-9471-4

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LIEUX, ESPACES ET TERRITORIALITÉ UNE APPROCHE CULTURELLE

EN INDE:

L'idée de ce numéro spécial est née de propos échangés entre les trois auteurs de cette introduction, à la suite d'un colloque sur "Le territoire comme métaphore de l'histoire" organisé avec le soutien du Conseil indien de la recherche historique (ICHR) au Nehru Memorial New Delhi en décembre 19951. Notre projet avait une double finalité: 1- évoquer les grands domaines de ce que l'on pourrait appeler la géographie culturelle de l'Inde; ou du moins certains d'entre eux, le sujet étant immense; 2- montrer les approches que doivent adopter les collègues qui s'attachent à ces problèmes dans un milieu intellectuel où les traditions historiques et les conditions de travail sont très différentes des nôtres. Il s'agissait en quelque sorte de proposer une analyse culturelle au second degré, en soulignant l'effort de décentrage qu'il convient d'effectuer lorsqu'on entre dans une réalité culturelle aussi spécifique que celle de l'Inde. La première leçon qui se dégage des études rassemblées, c'est en effet qu'on ne peut pas accéder à la réalité indienne sans payer un prix: celui qui tient à l'originalité fondamentale des langues, des notions de temps et des pratiques de l'espace qui caractérisent le sous-continent. 1- La première difficulté qui apparaît à la lecture des textes de nos collègues indiens tient en effet à leur langue. Beaucoup, surtout parmi ceux qui sont déjà d'un certain âge, ont été formés dans de grandes universités britanniques, à Oxford, à Cambridge, et possèdent une maîtrise de l'anglais impeccable. Mais ils éprouvent sans cesse le besoin de recourir à des mots indiens, sanscrits, hindi, bengali ou autres, selon le cas; ils hésitent à les traduire, car ils savent que ces traductions sont nécessairement infidèles. Ils ont pris l'habitude, lorsqu'ils travaillent en anglais, de glisser ainsi un ou deux mots indiens par page, quelquefois bien plus, ce qui rend souvent leurs textes hermétiques. Ils ne peuvent

1. Le colloque "Le territoire comme métaphore de l'histoire" a été organisé par Harbhans Mukhia, professeur à l'université Jawahalral Nehru de New Delhi, avec l'appui dI programme franco-indien de coopération en sciences sociales, dirigé par Jean-Luc Racine auprès de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme de Paris. Les textes des historiens Sabyasachi Bhattacharya et Rajat Datta ont fait l'objet de communications présentées lors de cette rencontre, à laquelle participait Paul Claval. Les trois articles des géographes Aijazuddin Ahmad, Jaipal Singh et Mumtaz Khan, et K. D. Sharma ont été rédigés spécialement pour ce numéro.

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faire autrement sous peine de trahir les réalités qu'ils veulent nous faire sentir. Pour faciliter la lecture de leurs textes, nous leur avons demandé de doubler toujours le mot local de son équivalent le plus proche (en anglais, et maintenant en français dans nos traductions) et d'ajouter un glossaire lorsque ces termes étaient vraiment nombreux. 2- La deuxième difficulté tient au temps tel qu'il est appréhendé en Inde. Les historiens de l'Inde le savent bien, qui ont essayé de transposer les catégories européennes à son histoire, mais avec des limites temporelles qui ne correspondent pas aux nôtres. L'Antiquité indienne est par exemple une notion passablement imprécise, d'autant que l'écriture a été utilisée plus souvent à des fins religieuses qu'à des fins strictement politiques, encore que cette distinction soit fort arbitraire. Mais, dans le même temps, ce qu'il est convenu d'appeler l'Inde classique fleurit et s'inscrit bien dans l' histoire, avec des empires brillants établis dès avant l'ère chrétienne (l'empire Maurya par exemple), et des dynasties locales multiples régnant, parfois brièvement, sur divers fragments de l'immense Inde. Leur souvenir marque encore aujourd'hui les puissants serttiments d'identité régionale qu'on observe dans les plus grands des 25 Etats indiens. Les incursions musulmanes, échelonnées sur plusieurs siècles, aboutissent à l'établissement du sultanat de Delhi en 1192. L' IndeAentre alors dans ce que l' historiographie indienne a appelé son Moyen Age, qui se prolonge jusqu'au XVIIIe siècle, jusqu'à l'entrée en décadence de l'Empire moghol. Lorsque Aijazzudin Ahmad indique que la diffusion du soufisme s'étend sur toute la période médiévale, cela veut dire jusqu'au XVIIIe siècle. Rajat Datta parle de même de période médiévale pour caractériser le XVIIIe siècle bengali (Late Medieval Bengal). L'époque moderne coïncide avec la pénétration européenne, qui s'affirme de façon décisive à partir des années 1770 ou 1780. Aujourd'hui, quoique cette périodisation suive les grands contours de l'histoire politique de l'Inde, une nouvelle conception de l'histoire indienne élargit la période médiévale. Portant attention aux mutations sociales et économiques, cette conception définit désormais III période du IVe au VIlle ou IXe siècles comme étant un Haut-Moyen Age, marqué par un certain degré de féodalisation de la société, de l'économie et du pouvoir politique (la notion de "féodalisme indien" a d'ailleurs été l'objet de vifs débats internationaux dans les années 1980). Suit la
période médiévale, qui tout

~ la

fois maintient

et transforme

certaines

des

structures du Haut-Moyen Age. Un tournant significatif à cet égard est l'établissement du sultanat de Delhi en 1192, mentionné ci-dessus. Cette difficulté à adopter les catégories qui ont permis à l'histoire de se développer en Europe n'est pas fortuite. Elle signale la profondeur du fossé qui existe entre les traditions culturelles de l'Europe occidentale et de l'Inde. L'idée d'un temps linéaire, d'une histoire qui constitue les peuples nous semble aller de soi. En Inde, dans le monde hindou en particulier, l'idée d'un temps cyclique est beaucoup plus prégnante. On

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ne saurait pourtant en conclure, comme on l'a souvent dit, à l'absence de toute référence historique exploitable, de toute datation en particulier, dans beaucoup de textes anciens. Il faut en effet distinguer d'une part les textes d'essence religieuse (les Veda, les Brahmana, les Upanishad), les innombrables codes et traités normatifs (dont les fameuses Lois de Manu), les récits mythiques (les Purana) et les épopées du Mahabharata et du Ramayana, et d'autre part les chroniques royales et les sources épigraphiques qui, tout en se donnant souvent des filiations mythiques, offrent aux historiens un matériau beaucoup plus riche en informations chronologiques, les édits de l'empereur Ashoka (Ille avo J.-C.) n'offrant que le plus célèbre d'exemples innombrables. De fait, on dispose aujourd'hui d'une chronologie complète et fiable des événements et des dynasties de l'histoire indienne. Mieux, l'histoire millénaire des changements matériels est désormais établie de façon à peu près satisfaisante. L'idée selon laquelle le changement ne marquerait pas la conception cyclique du temps a été également soumise à examen: les fondements philosophiques du temps cyclique soulignent moins l'absence de changement qu'ils ne mettent en avant la conception d'un temps si immense que le changement apparaît imperceptible. Par ailleurs, s'affrontent diverses conceptions du temps et donc de l'histoire. Mais, au total, la différence des conceptions de ce qui constitue l'histoire, en Europe et en Inde, reste frappante. 3- La troisième difficulté tient à ce que l'Inde n'a pas développé les mêmes conceptions de l'espace que les Européens. Même si les Indiens ont joué un rôle considérable dans le développement de l'astronomie, ils n'ont jamais cherché à appliquer systématiquement leurs connaissances en ce domaine à l'analyse de la forme de la terre et à la mise au point de systèmes de repères géographiques à base astronomique, de méridiens et de parallèles. Le premier astrolabe indien date du XIIIe siècle et repose sur des emprunts au monde islamique. Cela ne veut évidemment pas dire que les Indiens ne disposaient pas de savoirs géographiques, mais ceux-ci ne s'appuyaient pas sur des cadres semblables aux nôtres. Ils ont su très tôt dresser des plans de propriétés, des plans de villes. Le souci de donner une base foncière précise à la perception de l'impôt implique la mise au point de techniques cadastrales dès l'empire Maurya. Cet espace qui échappe presque jusqu'à l'arrivée des Britanniques aux grilles géo-astronomiques grecques, arabes, puis européennes reste beaucoup plus chargé de sacralité que ceux que le christianisme a sécularisés pour mieux concentrer la puissance numineuse sur un Dieu abstrait et sur les occasions où le Tout-Puissant s'ouvre à ses fidèles. La place de l'homme dans la nature - le continuum êtres, nature, cosmos en particulier - et la consistance de l'espace social sont également très spécifiques.

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Les chercheurs indiens travaillent sur une matière qui diffère de celle dont nous disposons. Il leur manque souvent, pour les périodes reculées, de véritables documents historiques, ce qui les amène à se pencher sur les textes religieux, sur les épopées, sur les traités normatifs et rituels, pour en extraire l'information géographique, sociale et politique qu'ils peuvent contenir - les batailles auxquelles participent les dieux et les héros ne nous renseignent-elles pas sur les tensions sociales et sur les conflits ouverts de l'époque où ils ont été composés? La prudence s'impose toutefois à cet égard, et Jai Pal Singh et Mumtaz Khan, dans leur article sur le Kurukshetra, l'un des espaces indiens le plus chargé de mythes, rappellent à bon escient que "les efforts pour situer certains des lieux mythologiques anciens se sont révélés futiles", la tradition faisant du Kurukshetra le champ de bataille de l'épopée fondatrice du Mahabharata, rédigée vers le lIe siècle avo J.-C., ne s'appuyant pas sur des preuves archéologiques formelles. Ceci ne réduit pas pour autant à néant la signification historique des récits et des mythes, et moins encore la réalité des perceptions chargeant ces lieux, et bien d'autres, de sacralité. Pour des périodes plus récentes, les chercheurs font également appel à la mémoire collective orale souvent remarquable des divers groupes qui composent la société indienne; cette mémoire permet souvent de remonter au-delà de ce qui est vraiment la limite du temps historique en Inde: les récits sur l'origine des dynasties et des familles de l'élite dans les petites principautés de l'Inde du Nord qu'utilise K. D. Sharma le montrent bien. Dans d'autres domaines, les relevés fiscaux de l'administration moghole, qui sont parfois conservés, permettent de faire des études socioéconomiques remarquables. Mais c'est avec l'arrivée des Britanniques que les documents se multiplient. Confrontés à une culture très différente, ils éprouvent le besoin de la comprendre, éditent et traduisent les textes sanscrits, font un travail systématique de relevé des droits locaux et communautaires, et se lancent dans la statistique. Le premier recensement (Census of India) systématique est réalisé en 1871. L'administration rédige et publie des gazetteers, qui jouent un peu le rôle des statistiques départementales des premières décennies du XIXe siècle en France. Les archives des tribunaux, remarquablement tenues, offrent une source inépuisable pour comprendre la vie et les problèmes de chaque communauté. La collecte des données s'est poursuivie après l'Indépendance. L'Inde dispose aujourd'hui d'un énorme appareillage statistique à multiples échelles, dont la crédibilité, parfois critiquée, n'en reste pas moins très significative. Les géographes indiens ont été formés à l'école de la géographie britannique de la première moitié du XXe siècle. C'est de là que vient leur souci de s'appuyer sur une documentation précise. Les géographes britanniques s'appuyaient beaucoup en Inde sur le Census of India et sur

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les gazetteers. Même lorsqu'ils faisaient du terrain, ils n'avaient guère l'occasion de mener des interviews avec la population indienne. Les géographes indiens ont longtemps travaillé de la même manière. David Sopher en a conclu qu'ils sont restés longtemps incapables de saisir le sens des lieux et de comprendre l'existence de vraies régions. C'est une opinion très contestable. Les paramètres socioculturels - appartenances linguistiques, distribution spatiale des castes, rayonnement des cultes de divinités locales par exemple - nourrissent à l'évidence un sens indien de la territorialité, qui est, en quelque sorte, le fil conducteur de ce numéro. Maints textes classiques expriment pour leur part des typologies géographiques, souvent liées à des typologies sociales. On peut trouver ces classifications trop normatives, elles n'en illustrent pas moins un sens indien du territoire et du lieu, qu'expriment aussi les traités anciens d'architecture. Les circonstances ont changé. On sent, dans les textes que nous présentons, la montée de nouvelles orientations et de nouvelles curiosités. L'influence de Sopher et de ses élèves, J. Duncan, qui a travaillé au Sri Lanka voisin, et de S. Lewandowski, une Américaine qui a pu travailler en Inde parce qu'elle a épousé un Indien, se lit dans le travail de Jai Pal Singh et Mumtaz Khan. Le débat sur la postmodernité n'est pas resté indifférent à un certain nombre de collègues du subcontinent. Mais le courant le plus fort dans l'approche culturelle s'inspire de l'écologie culturelle américaine. Depuis les Grandes Découvertes, des processus sont à l'œuvre qui tendent à uniformiser le monde. Les outillages et les techniques voyagent de mieux en mieux et sont tous les jours plus semblables; les attitudes, les croyances et les aspirations paraissent condamnées, aux yeux de beaucoup, à suivre le même chemin. Cette perspective est en un sens effrayante. Peut-on imaginer d'autres issues? L'Inde ne peut-elle nous offrir, en ce domaine, des leçons précieuses? Elle est depuis longtemps une gigantesque machine à fabriquer de la diversité et à la préserver. D'où l'intérêt qu'il y a à percer les processus culturels qui ont contribué dans le passé, et contribuent aujourd'hui, à façonner la société indienne et expliquent ses formes plurielles, dimension fondatrice de l'indianité, qu'anime constamment la dialectique de l'un et du multiple. Cela impliquait que notre choix d'articles soit tourné vers la géographie historique - deux des contributeurs, Sabyasachi Bhattacharya et Rajat Datta sont d'ailleurs d'éminents historiens de l'université Jawaharlal Nehru. C'est l'article de Jai Pal Singh et Mumtaz Khan, qui sont pourtant géographes, qui remonte le plus haut dans le passé, jusqu'aux temps védiques. Ceux de K. D. Sharma qui est aussi géographe, et de Aijazuddin Ahmad, remontent jusqu'au premier millénaire de notre ère; le premier accorde une place de choix à la période où l'islam pénètre en Inde, entre le VIlle et le XVe siècles; le second insiste davantage sur la période moderne, du XVIe au XIXe siècles. Rajat Datta s'attache au

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XVIIIe siècle dans le cadre du Bengale, la région-clé du contact entre les façons de penser indiennes et la philosophie sociale et politique occidentale. L'essentiel de la réflexion de Sabyasachi Bhattacharya porte sur le XIXe siècle, et donne toute son importance aux concepts qu'on pourrait dire géopolitiques qui ont porté la colonisation britannique. Faut-il donc lire ce numéro spécial comme un numéro de géographie historique? Nullement: les mécanismes que décrivent ces articles sont restés vivants jusqu'à nos jours. Sabyasachi Bhattacharya aborde des problèmes de macroespaces: il essaie de voir comment s'étajJlissent les rapports entr~ les grandes unités territoriales que sont les Etats ou les ensembles d'Etats. Ceux-ci sont régis par des règles de droit d'abord définies au XVIIe siècle, sous l'impulsion de Hugo Grotius, à une époque où l'idée d'un droit naturel l'emporte. C'est ce qui explique que les nations soient, pour les premiers spécialistes du droit international moderne, égales en droit, par essence pourrait-on dire. Comment a-t-on pu, à partir de cette construction, qui bénéficie à la fin du XVIIIe siècle de l'autorité philosophique de Kant, en arriver au système impérialiste qui domine au XIXe siècle? La réponse de Bhattacharya va au cœur du problème: c'est parce que les Occidentaux commencent à réfléchir à ce qu'est, à leurs yeux, "la" civilisation - Lucien Febvre avait montré l'émergence du mot dans les dernières décennies du XVIIIe siècle - qu'ils justifient leur droit d'intervention et le traitement inégal qu'ils réservent désormais à ceux qu'ils jugent de nature inférieure, ceux qui ne sont pas" civilisés". C'est à travers l'idée d'extraterritorialité que l'on suit le mieux la progression de ces pratiques inégalitaires. La population de l'Inde est à 82 % hindoue, mais les musulmans, qui représentent plus de 12 % de la population du pays, étaient en 1991 plus de 100 millions, ce qui fait de l'Inde le quatrième pays musulman de la planète, après l'Indonésie, le Pakistan et le Bangladesh. La présence d'une minorité musulmane aussi importante dans un pays qu'une rivalité permanente oppose au Pakistan fait croire, de l'extérieur, que leur présence constitue un problème politique majeur. L'étude d'Aijazuddin Ahmad conduit à des conclusions beaucoup plus nuancées. L'islam est une foi universaliste qui a tendance à modeler partout les hommes selon les mêmes normes, mais, ce qui prévaut chez les musulmans indiens, c'est bien plutôt la diversité. La conversion à une religion qui impose partout les mêmes croyances et les mêmes rites n'empêche pas les musulmans indiens de baigner dans des moules régionaux fort divers et d'être imprégnés par les éthos culturels qui caractérisent chacune des grandes parties du pays, et chacune de ses cellules plus petites. Une évolution est certes en cours depuis l'Indépendance: la population musulmane, qui était essentiellement rurale, s'urbanise comme le font les autres parties de la population indienne. L'islam des grandes métropoles risque d'être moins divers et moins paisible que l'islam des villages et des petites villes,

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d'autant que la montée en puissance des nationalistes hindous, marquée par les violentes agitations et par leur accès au pouvoir, porte le risque, par contrecoup, d'une nouvelle affirmation identitaire musulmane. Une logique d'identification "large" l'emporterait alors sur les territorialités traditionnellement vécues dans des moules régionaux multiconfessionnels. Les petites villes constituent un observatoire fascinant pour comprendre la traduction spatiale des dynamiqu~s socioculturelles indiennes, comme le montre K. D. Sharma dans l'Etat himalayen de l'Himachal Pradesh. Est-ce vraiment la peine d'analyser des villes aussi modestes - Champa et Kullu, les deux plus importantes, ont entre 10 000 et 20 000 habitants, et Sabathu et Kausali en ont moins de 5 OOO? Oui, car il s'agit de villes de montagne difficilement accessibles, ce qui les a soustraites aux bouleversements qui rendent ailleurs les évolutions si difficiles à suivre. Oui, car elles constituent des microcosmes précieux pour saisir l'essence de deux types urbains, la ville princière de l'Inde traditionnelle d'une part, la ville de garnison de l'Inde britannique de l'autre. L'analyse de K. D. Sharma est séduisante. Les systèmes socioéconomico-politiques que sont le féodalisme indien traditionnel et le colonialisme impliquent une structuration symbolique de l'espace urbain, qui place sous les feux des projecteurs ce qui est au cœur du système l'usage de la force, les croyances ou les idéologies légitimantes (l'hindouisme dans le premier cas, un hygiénisme qui se veut scientifique dans le second), et les ressources économiques. Ainsi se définit une topographie symbolique, liée d'ailleurs à la topographie réelle dans ces villes de montagne où prestige et situation dominante vont de pair. Les populations indiennes disposent de trois familles de grammaires socioculturelles pour se constituer en groupes: celle des castes, celle des religions et celle des professions, qui se recoupent en partie. Les quartiers entre lesquels les populations urbaines se répartissent regroupent des familles qui jouent sur ces trois grammaires pour se rapprocher et cohabiter, ou pour s'éviter. Nous avons l'habitude d'analyser les distributions spatiales en termes de classes. L'exemple indien qu'analyse K. D. Sharma est là pour nous rappeler que les classes, au sens économique du terme, ne sont pas des données de portée universelle égale et que de multiples voies sont ouvertes à la hiérarchisation des populations, et aux perceptions que celles-ci s'en font (le débat sur les relations entre castes et classes dans la sociologie indienne n'est d'ailleurs pas clos). Lorsque coexistent trois grammaires socioculturelles, les stratégies familiales (puisqu'il s'agit de l'unité fondamentale ici) se multiplient et conduisent à des morphologies sociales complexes, mais dont la permanence est surprenante: une fois le moule spatial mis en place, il a tendance à se reproduire.

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Rajat Datta se penche sur le Bengale du XVIIIe siècle: c'est pour l'Inde en général, et pour cette région en particulier, une période charnière. On y voit un système politique se défaire: l'Empire moghol est tombé en miettes; l'autorité politique revient en principe au nizam, pris dans les familles d'anciens gouverneurs, mais la réalité du pouvoir passe de plus en plus aux zamindar, les percepteurs d'impôt transformés en grands propriétaires et parfois en despotes locaux. La dynamique des marchés permet de suivre le jeu des pouvoirs en compétition: tous s'intéressent aux lieux où se font les transactions, car ils sont essentiels à la sécurité politique (ce sont des points de rassemblement), à la tranquillité du pays qui doit être régulièrement approvisionné, et aux finances des puissants qui en tirent loyers, taxes et octrois. Les marchands paraissent faibles, mais ils disposent d'une arme redoutable face à une autorité publique qui tend à se pulvériser: il peuvent "voter avec leurs pieds", déserter un marché pour un autre, comme le montrent les exemples analysés. L'œuvre de réorganisation qu'entreprend la Compagnie des Indes se heurte à la résistance des marchands, qui sentent bien que la remise en ordre du réseau spatial des marchés les privera de moyens de pression, et à celle des propriétaires et des autorités locales, qui ne veulent pas perdre les revenus qu'ils tiraient des marchés. La confusion des rôles assumés par les zamindar leur permet de détourner à leur profit le libéralisme économique de la Compagnie: celle-ci rêve d'une nouvelle organisation des marchés, mais le droit de la propriété est un de ses dogmes, ce qui l'oblige à respecter les marchés privés qui se multiplient. On voit ainsi comment se nouent histoire économique, histoire sociale, histoire politique et géographie. Jai Pal Singh et Mumtaz Khan ont été fascinés par le Kurukshetra, une petite région proche de la limite du bassin du Gange et de celui de l'Indus. On trouve là, dans un milieu de plaine monotone, un des grands pèlerinages de l'Inde. C'est que la zone est, depuis l'époque védique, pétrie de sacralité. Tout a commencé dans la première moitié du premier millénaire avant notre ère, lorsque les Aryens ont multiplié le long des deux rivières qui traversent la zone les autels sacrificiels qui tenaient un rôle central parmi les rituels védiques, rendant en particulier hommage au Feu. La religion qui était ainsi pratiquée convenait à des éleveurs, pas à des agriculteurs: le védisme tardif, marqué par le ritualisme excessif et coûteux des brahmanes, fut contraint de s'adapter dans la seconde moitié du premier millénaire avant notre ère. En compétition avec le bouddhisme, l'hindouisme rénové ne condamne pas les sacrifices, mais il offre, comme moyen d'accumuler des mérites, une pratique plus accessible aux gens modestes: le pèlerinage, qui prendra une importance accrue avec le développement de l' hindouisme tel qu'on le connaît aujourd'hui, marqué par la dévotion envers divers dieux s'étant manifestés, sous diverses formes, dans une foule de lieux devenus porteurs d'une sacralité particulière. Ainsi, le Kurukshetra, le champ de bataille mythique de la guerre du Mahabharata, devint un palimpseste où

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s'inscrivent religieuses.

en continu des millénaires d'histoire

et de géographie

Au-delà de ces exemples particuliers, les textes que nous présentons invitent à s'interroger sur les liens de la religion à l'espace dans le monde hindou. La religion hindoue n'a pas de prétention universaliste, mais la vision cosmique qui l'anime s'appuie aussi sur des mythes localisés. C'est pour cela qu'elle valorise une pluralité de lieux, et devient ainsi un instrument de la différenciation et de la préservation des cultures. L'idée d'éthos culturel, d'ambiance générale propre à un espace, une petite région, un grand ensemble régional, ou au monde hindou dans son ensemble, est liée à ce pouvoir différenciateur du système de pensée hindou. Aijazuddin Ahmad n'hésite pourtant pas à l'appliquer aux musulmans indiens, définis comme étant "parties intégrantes" de leurs milieux régionaux. On aimerait évidemment que ces ,articles apportent des réponses à certaines des questions qu'ils suscitent. A deux reprises, dans l'article de K. D. Sharma sur les petites villes de l'Himachal Pradesh, et dans celui de A. Ahmad sur les musulmans aux Indes, les auteurs suggèrent que les processus qu'ils décrivent sont en train de perdre une partie de leur pertinence, et que de nouvelles dynamiques culturelles, sociales et économiques sont désormais à l'œuvre. Ce numéro illustrant essentiellement les structures de l' indianité contemporaine, élaborées à travers une longue histoire, un autre numéro spécial pourrait être consacré à ces transformations. Paul Claval, Harbhans Mukhia et Jean-Luc Racine

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Aijazuddin Ahmad est géographe, professeur émérite au Centre pour l'étude du développement régional de l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Sabyasachi Bhattacharya est historien, professeur au Centre d'études historiques de l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Paul Claval est géographe, professeur émérite à l'université Paris IV. Rajat Datta est historien, et enseigne au Centre historiques de l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. de

d'études Jamia

Mumtaz Khan est géographe, et enseigne à l'université Millia Islamia de New Delhi.

Harbhans Mukhia est professeur d'histoire médiévale et recteur de l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Il dirige la revue The Medieval History Journal, qu'il a fondée en 1998. Jean-Luc Racine est directeur de recherches au CNRS, auprès du Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud de l'EHESS, et responsable du programme franco-indien de coopération en sciences sociales que pilote la Fondation Maison des Sciences de l'Homme. K. D. Sharma est professeur au département de géographie de l'université du Pendjab, Chandigarh. Jai Pal Singh est professeur de géographie au Government Arts College d'Alwar, au Rajasthan.

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LES CONCEPTS DE CIVILISATION ET DE TERRITORIALITÉ DANS LE DISCOURS IMPÉRIALISTE AU XIXe SIÈCLE Sabyasachi BHATTACHARYA
Université lawaharlal Nehru, New Delhi

Résumé: Les mots sont des armes. L'histoire du terme de "civilisation" le montre. Il entre dans le vocabulaire du droit international au XIXe siècle pour qualifier les nations et opposer celles qui sont définies comme civilisées (les pays de tradition chrétienne, puis la Turquie pour faire pièce aux Russes, et le Japon, dont on doit bien reconnaître la puissance militaire et navale) et les autres. CeUe distinction justifie le droit d'intervention que se donnent les Européens et devient un des instruments essentiels de leur impérialisme, comme on le voit en Inde, où les États indigènes se trouvent disqualifiés face aux Britanniques et sont obligés d'accorder aux résidents étrangers un statut d'extraterritorialité.

Mots-clés:
extraterritorialité, Abstract:

Civilisation, relations XIXe siècle, impérialisme,

internationales, droit Inde, Empire britannique.

international,

Words are weapons. This is well illustrated by the history of the term "civilization" . It entered the vocabulary of internationallaw during the 19th century in order to characterize the opposition between the nations defined as civilized (the Christian countries, then the Ottoman Empire in order to check the Russian Empire, and Japan, whose military and naval power was evident) and the others. This distinction justified the right of intervention which Europeans assumed and became one of the main instruments of their imperialism, as examplified in India, where the indigenous States were disqualified when confronted to the British Empire and were compelled to grant foreigners a status of extraterritoriality.

Key-words extraterritoriality,

Civilization, international relations, international 19th century, imperialism, India, British Empire.

law,

Bien avant que les éthologistes ne concentrent leur attention sur la territorialité dans les comportements animaux, que les sociologues ne

décèlent, tel Robert Ardrey, "l'impératif territorial" dans les interactions humaines, et que les anthropologues n'examinent les "territoires du soi" après Erving Goffman, le concept de territorialité se trouvait au centre de la jurisprudence historique et du droit international. Cependant, les recherches récentes sur la signification du territoire dans les cultures humaines ont ouvert de nouveaux horizons sur la portée historique du fait que le territoire ne se réduit pas à sa simple dimension spatiale: il

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Géographie

et cultures, n° 35, 2000

intervient dans la construction de systèmes d'interaction entr~ individus et entre entités collectives, comme les tribus, les nations ou les Etats. D'où de nouvelles pistes de recherche, la ré-interprétation d'anciens discours sur la territorialité prenant un nouvel intérêt. Cet article se place dans cette perspective. Il propose de retracer l'émergence du concept de "civilisation", comme notion juridique, à l'interface entre les puissances européennes et les entités politiques extra-européennes (qui n'étaient pas toujours des "Etats"), et son impact sur le concept et sur la pratique de l'extraterritorialité. On semble ignorer généralement que le concept de "civilisation" a fait son entrée dans la langue juridique au XIXe siècle, parallèlement à l'expansion de la domination européenne en Asie et en Afrique. La distinction légale entre "civilisés" et "non-civilisés" autorisait théoriquement les puissances européennes à refuser certains droits et privilèges inhérents au droit international à des entités politiques extraeuropéennes jouissant de souveraineté totale ou partielle. Par ailleurs, un autre changement fondamental se produisit au XIXe siècle en Europe avec le remplacement du paradigme de la Loi naturelle, élaboré par Grotius et Bodin, par une perspective positiviste (représentée par exemple par John Austin). Ce remplaceme"nt fut tout à la fois cause et conséquence de la pratique des Etats européens vis-à-vis de pays d'Afrique ou d'Asie colonisés ou semi-colonisés. Le troisième élément, l'affirmation de la théorie et de la pratique de l'extraterritorialité, découle des précédents. La pratjque politique britannique en relation avec les "puissances locales" et les Etats indiens, ou ce qu'il en restait, doit être interprétée en rapport avec la tradition de pensée légale et politique dominante en Europe. Si l'on perd de vue ce contexte, l'étude de cet aspect de l'histoire politique apparaîtrait trivial et de peu de signification théorique. Le développement des concepts de civilisation, d'interprétation positiviste et d'extraterritorialité a fourni le cadre théorique qui permit de légitimer, au plan international et en Grande-Bretagne, les politiques coloniales britanniques en Inde. À l'origine, ces politiques étaient bien sûr essentiellement pragmatiques, plongeant leurs racines dans la realpolitik indienne; mais la pratique de l'État colonisateur et le discours juridique européen se relançaient et se soutenaient mutuellement. Les" indianistes" du

XIXesiècle qui théorisèrent la politique britannique

Warner et un certain nombre de fonctionnaires du Foreign and Political

-

Turper, Lee-

Henry Maine, Sir Courtenay Ilbert et John Westlake comptent parmi les théoriciens majeurs qui s'intéressèrent alors à la situation spécifique de l'Inde. Parmi eux, John Westlake, professeur de droit international à Cambridge, docteur en droit et conseiller de la Reine, fut sans doute l'un

Department - insistaient sur la notion de "souveraineté"et ses limites. Sir

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