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De l'angoisse à l'extase

De
736 pages
Dans ce second volume, Pierre Janet poursuit la tâche entreprise en se centrant sur la psychologie des sentiments fondamentaux. L'auteur décrit le cas de divers patients présentant différentes affections psychologiques. La première partie de l'ouvrage donne une analyse critique des diverses conceptions sur les sentiments et analyse le sentiment du vide. La deuxième partie est consacrée à l'étude des régulations de l'action. Dans la dernière partie il étudie quelques formes secondaires des sentiments.
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DE L'ANGOISSE À L'EXTASE
VOLUME II

Édition 1928 : librairie Félix Alcan, Paris.

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07828-4 EAN : 9782296078284

Pierre JANET

" DE L/ANGOISSE AL/EXTASE

Études sur les croyances et les sentiments

(1928)

VOLUME II

Préface de Serge NICOLAS

Introduction de Charles BLONDEL

L'Harmattan

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXc siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur dans la même collection P. JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. P. JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. P. JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. P. JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. P. JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. P. JANET, L'amour et la haine (1924-1925), 2005. P. JANET, L'automatisme psychologique (1889), 2005. P. JANET, Obsessions et psychasthénie (Vol. 1,2 t.) (1903), 2005. F. RAYMOND & P. JANET, Obsessions et psychasthénie (vol II) (1903), 2005. P. JANET, L'amnésie psychologique, le cas E. Dutemple, 2006. P. JANET, L'évolution de la mémoire et la notion du temps (1928), 2006. P. JANET, Philosophie et psychologie (1896), 2006. P. JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1927), 2007. P. JANET, Les médications psychologiques (1919) (3 vol.), 2007. P. JANET, Névroses et idées fixes (Vol. I) (1898), 2007. F. RAYMOND & JANET, Névroses et idées fixes (Vol. II) (1898), 2007. Pierre JANET, L'état mental des hystériques (3 vol.), 2007. Dernières parutions Th. RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice (1900), 2007. Ch. BENARD, Précis d'un cours élémentaire de philosophie (1845), 2007 E. LITTRE, Auguste Comte et la philosophie positive (1863), 2008. A. BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008. A. F. GATIEN ARNOULT, Programme d'un cours de philosophie (1830) V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008. A.M.J. PUYSÉGUR, Mémoires... du magnétisme animal (1784), 2008. S. NICOLAS & L. FED!, Un débat sur l'inconscient avant Freud, 2008. F. PAULHAN, Les phénomènes affectifs (1887), 2008.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Dans le premier volume De l'angoisse à l'extase\ Pierre Janet (1859-1947) a voulu éclairer sa psychologie de la conduite humaine essentiellement à travers l'observation d'une grande névropathe: « Madeleine ». Cette malade a été l'occasion de présenter à travers la description de ses divers états mentaux (équilibre, tentation, sécheresse, torture, consolation) un grand nombre de problèmes psychologiques essentiellement d'ordre intellectuel et liés aux diverses formes de croyance. Pourtant les cinq états de Madeleine nous conduisaient, non seulement à l'étude des modifications intellectuelles, mais aussi à l'étude de cinq formes remarquables des états de sentiment. Ce qui domine dans l'équilibre c'est le juste équilibre des différents sentiments. Nous voyons dans l'état de sécheresse l'absence de tous les sentiments, dans l'état de tentation la prédominance du sentiment de l'inquiétude et de l'effort, dans l'état de torture celle de la tristesse et dans l'état de consolation celle de la joie débordante. Dans le second volume De l'angoisse à l'extase2, publié en 1928, Janet poursuit la tâche entreprise en se centrant sur la question des sentiments fondamentaux. Dans ce nouveau volume, l'observation de Madeleine tient une moins grande place que dans le précédent, et l'auteur préfère décrire le cas de divers patients présentant une psychose maniacodépressive, une psychasthénie, ou tout autre trouble psychologique ou psycho-physiologique. Il emploie pour l'étude des sentiments la même
1

Janet, P. (1926). De l'angoisse à l'extase. Études sur les croyances et les sentiments.
1. Un délire religieux. La croyance. Paris: F. Alcan.

Volume
2

Janet, P. (1928). De l'angoisse à l'extase. Études sur les croyances et les sentiments.
Paris: F. Alcan.

Volume II. Les sentimentsfondamentaux.

méthode qui a été appliquée à l'étude des croyances et des opérations intellectuelles: les faits psychologiques doivent être présentés comme des conduites et exprimés en termes d'action (cf. vol. I, p. 203). Il expose ici une conception des sentiments considérés comme des régulations de l'action qui peut contribuer à les rattacher à la psychologie de la conduite3. La première partie (vol. II, I, pp. 9-125) de l'ouvrage essaye de poser le problème en rappelant les diverses conceptions des sentiments ainsi que leurs difficultés et en analysant plus spécifiquement un sentiment très intéressant pour le psychologue, le sentiment du vide, qui lui indique une méthode d'étude originale. Janet commence par nous fournir dans le premier chapitre (pp. 9-43) une étude sur les théories des sentiments en présentant une étude critique des théories périphériques (James, Lange) et intellectuelles des sentiments (école de Chicago) avant d'aborder dans le second chapitre (pp. 44-125) les sentiments du vide4 (formes extrêmes de dévalorisation) qui ont appris à Janet à connaître les actions secondaires5 (actes de progression ou d'arrêt) qui s'ajoutent à

3

Les études de Janet sur les sentiments considérésde ce point de vue avaient déjà été

indiquées dans plusieurs travaux précédents sur les névroses et les obsessions: Cf. Janet, P. (1919). Les médications psychologiques (vol. II, pp. 78,278-280; vol. 111, p. 178). Paris: Alcan (Réédition récente en fac-similé chez L'Harmattan). On en trouve aussi des traces dans plusieurs cours du Collège de France (1910, 1918, 1923) et dans plusieurs enseignements donnés dans diverses parties du monde au cours des années 1920. Enfin, ses études sur les émotions considérées de la même manière ont été présentées très tôt au Collège de France (1902, 1908) et ont été résumées dans son rapport sur les problèmes de l'émotion publiés dans la Revue neurologique en 1909, p. 1551. Ce volume rassemble et coordonne ces anciennes études. 4 Pour une étude sur le sentiment du vide dans le souvenir des événements: Janet, P. (1924). Les souvenirs irréels. Archives de Psychologie, janvier. - Janet, P. (1925). Les souvenirs trop réels. ln Problems ofpersonality, studies in honour of Morton Prince (p. 141). London. Ces sentiments du vide qui peuvent prendre des formes si variées jouent certainement un grand rôle dans l'évolution des troubles de la pensée et sont le point de départ de beaucoup d'obsessions et de délires. 5 L'acte secondaire est une sorte d'action particulière qui s'est élaborée à un certain stade de développement psychologique, à la fin du stade perceptif avec les réflexes d'équilibre et d'attitude et surtout au stade socio-personnel avec les collaborations sociales. C'est une action qui s'est faite en réaction à l'acte primaire lui-même, comme celui-ci était une réaction aux stimulations extérieures. Chez les malades qui ont des souvenirs irréels, l'évocation du souvenir lui-même comme récit verbal est conservée et forme une action primaire en réaction à la question. Quoique l'action primaire soit conservée dans les perceptions et dans les souvenirs, il n'en est pas moins vrai que les malades se plaignent de ces perceptions et de ces souvenirs: ils se disent insensibles, aveugles, déclare que cette mémoire ne mérite pas le nom de mémoire. Les actions secondaires sont ainsi supprimées ou considérablement réduites chez les malades.

VI

l'action primaire6 (action provoquée primitivement par la stimulation, p. 106) de diverses manières. Ces actions secondaires jouent un rôle dans les sentiments; le sentiment du vide et plus encore l'état de vide dépend ainsi de la suppression d'une foule d'actes secondaires. Cette étude sur ce sentiment anormal et exceptionnel montre un aspect particulièrement intéressant du sentiment qui permet de l'étudier comme les autres faits psychologiques au point de vue du comportement. La maladie en isolant et en exagérant certains faits psychologiques nous fournit de véritables expériences (p. 127). C'est à ce point de vue qu'il va se placer pour analyser d'autres sentiments plus positifs. La deuxième partie (vol. II, II, pp. 126-448) de l'ouvrage est tout entière consacrée à l'étude des régulations de l'action. Janet y examine les quatre sentiments élémentaires de l'effort, de la fatigue, de la tristesse et de la joie. Janet débute son premier chapitre (pp. 126-215) sur les sentiments de pression7 (sentiment d'action exagérée ou de tension) et l'effort en étudiant les sentiments caractéristiques de la pression et les conduites correspondantes avant de chercher quelle peut être la modification élémentaire de l'action qui sert de point de départ à ces sentiments et à ces conduites. En cherchant à analyser l'agitation active qui se trouve au fond de tous les états de pression, Janet en arrive à étudier un sentiment et une conduite élémentaires qui se rattachent au phénomène de l'effort. La disposition à l'effort exige une dépense de force supplémentaire. Quelquefois il suffit de légères oscillations de la force pour faire apparaître ou disparaître les phénomènes de pression. Janet continue avec un second chapitre (pp. 216-301) sur les états d'inaction morose et les fatigues. L'état d'inaction morose présente des sentiments et des conduites caractéristiques qui l'ont fait ranger dans le groupe des dépressions. Il s'agit d'un sentiment de tristesse qui n'est pas encore très profond et qui conduit à une modification de l'action qui est toujours dans le sens de la réduction. Janet étudie cet état de la même manière que l'état précédent de pression en prenant chez des malades des exemples typiques du syndrome et en recherchant ensuite des conduites
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Pour Janet (p. 101) on doit considérer les faits psychologiques comme des actions et les exprimer en termes d'action. Le sentiment du vide est un trouble de l'action et non de la sensibilité ou de la conscience mal comprise. Ce trouble de l'action est une insuffisance, une faiblesse (psychasthénie). 7 Ces états sont intermédiaires entre les véritables états de dépression et les états d' élation qui se rapprochent de la tristesse et de la joie.

VII

plus simples et plus normales capables d'expliquer l'exagération pathologique. Les états d'inaction morose, remarquables par la réduction qui y est apportée à l'action, sont dus à l'excès de fonctionnement d'une réaction de régulation, régulation du freinage, du repos, qui répond au sentiment de fatigues. Janet poursuit avec un troisième chapitre (pp. 302379) sur les états mélancoliques et les tristesses. La tristesse peut être plus profonde et prendre la forme de mélancolie, d'anxiété, d'agonie morale. Il ne faut pas séparer ces sentiments des conduites qui les accompagnent, conduites caractérisées par des actes de recul, de fuite, non devant des objets déterminés, mais devant les actions elles-mêmes. Ces conduites consistent essentiellement dans la peur de l'action et finalement dans la peur de la vie. Elles ont pour point de départ certaines régulations qui n'accompagnent pas l'action dans son développement, mais qui déterminent à un certain moment sa terminaison. L'étude des sentiments mélancoliques9 conduit à l'étude des terminaisons de l'action et en particulier à l'étude de l'arrêt et du changement total de l'action. Ainsi l'anxiété des états mélancoliques est recherche, peur et arrêt permanent de l'action; elle se ramène alors à une réaction de l'échec, trop forte, trop facile et trop générale, et cette régulation de l'échec est la tristesse. Janet termine cette seconde partie avec un quatrième chapitre (pp. 380-448) sur les états d'élation et les joies. Les états d'élation, qu'il s'agisse d'agitations gaies ou de jubilations, sont autant de manifestations excessives de la régulation du triomphe, à laquelle se rapporte le sentiment de la joie. Malgré leur diversité apparente, les quatre formes fondamentales de régulation pathologique sont très voisines les unes des autres et ne sont que « variantes dans l'évolution d'un même état. Il s'agit toujours de malades dont la production de force psychologique est mal réglée et qui font des efforts de régulation plus ou moins heureux... La névrose n'est le plus souvent qu'un effort infructueux pour établir un certain équilibre dans les forces psychologiques» (622-623). Dans tous ces états c'est toujours la répartition et l'emploi de ces forces qui sont en jeu. « La plupart des maladies mentales, en dehors des maladies détérioratives qui détruisent les tendances primaires, sont déterminées par une diminution des forces psychologiques qui affectent tantôt la quantité, tantôt la
8 9

L'auteur résume ici ses leçons du Collège de France (1902-1903), cf. p. 248 sq. « L'élément essentiel de la conduite mélancolique étant la peur de l'action et au fond
les réactions qui jouent un rôle dans les

l'arrêt de l'action, nous sommes amenés à étudier (p. 343). terminaisons et les arrêts de l'action»

VIII

tension. Suivant qu'elle porte davantage sur l'une ou sur l'autre, les réactions régulatrices sont fort différentes: si les forces mobilisées diminuent avec une tension à peu près normale, nous voyons survenir des états d'effort et de tristesse variés. Mais que la diminution porte surtout sur la tension psychologique et sur les fonctions supérieures de contrôle, il y a un débordement de forces qui amène les triomphes prématurés et les jubilations. Bien entendu, ces deux formes se succèdent et alternent l'une avec l'autre» (447). Dans la troisième et dernière partie de son second volume (vol II, III, pp. 449-668), Janet étudie quelques formes secondaires des sentiments quand l'action à laquelle ils se rattachent devient moins visible, à propos des émotions proprement dites et des béatitudes; elle étudie les combinaisons des divers sentiments dans le calme, les transformations des sentiments dans leur évolution. En effet, à côté des sentiments proprement dits, il y a dans l'esprit humain d'autres phénomènes qui ne succèdent pas à des stimulations externes déterminées, qui consistent aussi dans des modifications des actions et qui par conséquent se rapprochent des sentiments. Mais ils sont beaucoup moins nets dans la conscience, ils ne correspondent pas à des conduites bien réglées et au contraire déterminent un grand désordre. Sans être précisément et toujours pathologiques, ils se rapprochent de la maladie à laquelle d'ailleurs ils donnent souvent naissance et ils ne sont pas un élément tout à fait normal de la conduite des hommes. C'est ainsi que Janet ajoute à l'étude des sentiments celle des formes anormales dont les principales sont les émotions traitées dans le premier chapitre (pp. 449496). Dans cette partie, Janet renvoie souvent le lecteur à ses propres travaux antérieurslO. Si les sentiments sont des régulations de l'action, que sont les émotions? L'émotion vraie n'est pas une réaction sentimentale exagérée; elle est nettement inférieure au sentiment par sa moindre conscience et par son désordre. Elle est une réaction active de l'individu aux événements et aux circonstances; à ce titre, elle est une régulation désorganisatrice. L'émotion comporte l'incapacité d'exécuter l'acte utile, approprié aux circonstances. Elle est désadaptation totale, désarroi non seulement des tendances intéressées, mais de l'organisme entier. Elle est
JO

Cf. Rapport sur les problèmes psychologiques de l'émotion, Revue neurologique, 30

décembre 1909; Les médications psychologiques, 1920, II, p. 41. - L'amnésie et la dissociation des souvenirs par ['émotion, État mental des hystériques, 2' édition, 1911, p. 1903. Tous ces ouvrages 506. - Névroses et idées fixes, 1898 - Obsessions et psychasthénie, ont récemment été réédités chez L'Harmattan.

IX

chute de tension psychologique et régression au stade des agitations diffuses. Au cours de l'évolution, l'émotion a cependant été une régulation utile. Nous sommes en présence d'une forme de régulation de l'action primitive et brutale, antérieure génétiquement aux régulations sentimentales, qui, fréquente chez l'enfant et le primitif, devient de plus en plus rare et incomplète chez l'adulte civilisé. « Sans être précisément et toujours pathologiques », les émotions « se rapprochent de la maladie à laquelle, d'ailleurs, » elles « donnent souvent naissance et » elles « ne sont pas un élément tout à fait normal de la conduite des hommes» (p. 449). Elles constituent les principales des formes anormales de la vie affective. L'étude des émotions constituait une préparation à la compréhension d'une autre forme anormale dans laquelle la relation des sentiments avec l'action est encore plus dissimulée. C'est ainsi que Janet poursuit avec un second chapitre (pp. 497-587) sur les béatitudes. Les caractères apparents de ces états de béatitude sont: « 1° une suppression à peu près complète de toute activité motrice et une disposition à l'immobilité; 2° une activité plus ou moins grande de la pensée intérieure, et 3° un grand sentiment de joie» (p. 497). Les extases de Madeleine, la malade de Janet, sont des béatitudes; mais les extases religieuses, en général, sont loin d'être les seules béatitudes. Outre celles que l'on observe dans le rêve, chez les mourants euphoriques ou dans les syncopes, on en rencontre, d'une part, dans les maladies mentales; d'autre part, dans les intoxications déterminées par des poisons psychiques tels que l'opium. Tous les traits caractéristiques de l'extase religieuse se retrouvent exactement les mêmes dans les béatitudes précédentes. « L'immobilité plus ou moins complète en rapport surtout avec l'indifférence totale aux choses extérieures et le désintéressement de l'action; l'activité intérieure de l'imagination et de la pensée, avec transformation de l'espace et du temps et sentiment de lévitation; le sentiment de l'ineffable, le sentiment de l'automatisme et de l'inspiration mêlé au sentiment de l'augmentation du pouvoir et de la liberté; les sentiments débordants de force et de joie avec jouissances de toute espèce, etc. » (pp. 507-508). Tous les états de béatitude forment un groupe assez cohérent et nous proposent le même problème. Les états de béatitude se caractérisent d'abord par « une attitude ou une conduite particulière que l'on peut appeler la conduite spirituelle, faite d'inaction motrice à peu près complète chez les uns, tout à fait complète chez les autres, et d'une activité intense de la pensée» (p. 531). Cette conduite se rapproche beaucoup de l'introversion ou de l'autisme schizophréniques: x

même désintérêt total de l'action extérieure, même abus de la pensée intérieure, même réduction de cette pensée à un simple jeu mental sans attache aucune avec la réalité et sans préoccupation aucune de quelque réalisation objective que ce soit. Chez l'introverti, chez le béat, l'action se présente ainsi sous la forme la plus réduite. En pareil cas, il faut admettre un épuisement des forces psychologiques qui entraîne des troubles de l'activation, des réactions de halte et d'échec, qui ont à leur tour pour conséquence un rétrécissement de l'activité et sa réduction à la seule action intérieure, sous la forme réduite elle-même de pur jeu de la pensée. Mais les états de béatitude se caractérisent, en outre, par « un sentiment particulier de joie qui se développe à l'occasion de cette pensée» (p. 531). Or la réduction de l'activité au seul jeu de la pensée intérieure s'accompagne aussi bien d'un sentiment de tristesse ou de vide que d'un sentiment de joie. L'introversion est donc bien « une des conditions de la béatitude, mais il est évident que ce n'est pas une condition suffisante» (p. 573). Nous retrouvons aussi chez tous les béats les caractères essentiels du triomphe, l'arrêt définitif de l'action primaire et le gaspillage libre des forces résiduelles; leur joie se ramène toujours à cette même conduite fondamentale (p. 578). Mais détente, économie de forces ne suffisent cependant pas à expliquer la joie des béats, puisque le jeu de la pensée peut s'accompagner de bien d'autres sentiments. Il ne suffit pas qu'il y ait détente et rétrécissement, il faut en outre que les forces organiques soient suffisantes « pour que leur concentration puisse amener une apparence d'enrichissement» (p. 586). En tout cas, la béatitude, forme rare et anormale des sentiments, se trouve bien ainsi être également et au même titre forme d'activité et régulation de l'activité. Janet termine cette partie avec un troisième chapitre (pp. 588-667) en présentant un résumé des études précédentes sur l'effort, la fatigue, la tristesse et la joie intitulé l'évolution des sentiments, un chapitre à lire absolument. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale
Université Paris Descartes Institut de psychologie. Directeur de L'Année psychologique

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Laboratoire Psychologie et Neurosciences cognitives. CNRS
71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt

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FRE 8189.

Cedex, France.

XI

LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS DE Pierre JANET Il
par
Charles BLONDEL12

Ainsi que nous l'avons naguère signalé ici même13, dans le premier volume de l'ouvrage intitulé De l'Angoisse à l'Extase, la minutieuse observation d'un délire mystique, dont l'ample évolution s'est révélée particulièrement instructive, a été, pour M. Pierre Janet, l'occasion de reprendre et de rassembler ses conceptions fondamentales de l'intelligence et de la croyance. Plus manifestement encore, peut-être, c'est toute une psychologie des sentiments que le deuxième volume nous apporte: synthétique mise au point d'un puissant effort de recherche qui remonte à l'Automatisme Psychologique, fructueux résultat de l'unité et de la continuité des vues qui n'ont cessé d'orienter cette recherche et cet effort. Seule une psychologie objective peut être une psychologie scientifique. Tel est le principe directeur qui domine l'œuvre de M. Pierre Janet. Une psychologie subjective, ou bien, ce qui est, tout au plus, le prélude du travail scientifique et non ce travail lui-même, constate simplement et énumère des états internes; ou bien elle s'arrête à chacun
Il Dr Pierre Janet, De l'angoisse à l'extase. Études sur les croyances et les sentiments; II. Les sentiments fondamentaux. Travaux du laboratoire de Psychologie de la Salpêtrière (Dixième série), Alcan, Paris, 1928. 12 Blondel, Ch. (1933). La psychologie des sentiments de M. Pierre Janet. Revue de Métaphysique et de Morale, 40, n° 4, 511-536. 13 La Croyance et l'Extase selon M, Pierre Janet, Revue de Métaphysique et de Morale, 1928, pp. 107-132.

d'eux pour en accentuer la prise de conscience; mais, alors, toute prise de conscience d'un fait psychologique [page 512] en étant, en réalité, une complication et une transformation, l'introspection dénature son objet à mesure qu'elle s'y attache; elle en enregistre non les traits originaux, trop souvent rebelles à la formulation verbale, mais la transposition en un langage intérieur riche de précisions artificielles ou de fioritures littéraires. Enfin, et surtout, toute psychologie subjective prend la réalité à rebours. Elle tient la pensée pour antérieure à l'action; elle croit la pensée primitive et l'action secondaire. En fait, les êtres animés, dont la psychologie étudie les réactions globales, commencent par agir avant de penser, si, comme c'est le cas pour l'homme, ils en viennent à penser. C'est donc l'action qui est primitive et la pensée qui est secondaire. L'action peut bien finir par être, en certaines circonstances, une pensée extériorisée; elle ne commence jamais par là. La pensée, au contraire, la conscience, sous toutes ses formes, est toujours une action intériorisée. La vraie psychologie doit donc avoir l'action pour premier et unique objet, considérer les faits psychologiques comme des actes et les exposer en termes d'action. Elle est psychologie de la conduite, de toutes les conduites, conduite de la pensée abstraite, aussi bien que conduites du réflexe et du tropisme. Psychologie de l'action, la psychologie de M. Pierre Janet est essentiellement dynamique; le rôle qu'y jouent les notions de force et de tension psychologique suffit à en témoigner. Mais toute action, animale ou humaine, n'est pas seulement dépense d'énergie; elle vise un résultat. En psychologie comme en physiologie, impossible de faire abstraction de la finalité des actes et de l'utilité des fonctions: toute fonction a un rôle, tout acte a un but. Nous ne les comprenons pas tant que nous ignorons ce but et ce rôle. Nous ne saurons donc positivement ce que sont les sentiments, nous ne pourrons nous flatter d'en avoir institué l'étude scientifique que lorsque nous aurons reconnu comment ils sont des modes d'action et à quoi ils servent à ce titre. À première vue, envisager ainsi la vie affective comme une conduite et une conduite efficace paraît difficile, sinon impossible. Les sentiments semblent, en effet, bien indépendants, bien différents de l'action. Le même sentiment convient, selon les circonstances, aux objets et aux actes les plus divers: un paysage, une figure, un dîner, une conversation, une promenade, une visite sont, à l'occasion, dits également XIII

tristes. Aucun sentiment ne se réfère [page 513] donc ni à un objet (c'està-dire une invite à agir) ni à un acte déterminé qui puissent servir à le caractériser. D'autre part, le même objet, le même acte, qui paraissent tristes à l'un, paraissent joyeux à l'autre: c'est question de tempérament ou de disposition momentanée. Si l'heure est venue de nous lever, nous nous habillons; mais, qu'il soit accompli avec entrain ou avec répugnance, notre acte demeure pratiquement le même, et rien, ou presque, n'en trahit au-dehors la tonalité affective. Sans rapport défini avec le milieu extérieur et l'activité que l'être y déploie, le sentiment serait ainsi, par excellence, chose individuelle, intime, intérieure, subjective. Enfin, bien loin de nous induire à y voir des modes de l'action, tout un passé de spéculations, où la recherche psychologique se mêle de préoccupations et de préventions métaphysiques dont elle a, aujourd'hui encore, bien du mal à toujours se garder, nous a habitués à considérer les sentiments comme des passions. Dès lors, nous acceptons sans assez de peine que vieilles théories philosophiques, modernes théories physiologiques des sentiments s'accordent pour les présenter comme des reflets, des images perçues dans le miroir de la conscience, reflets ici d'états de l'organisme, là d'états de l'âme, images, en les deux cas, pareillement virtuelles, qui, n'étant rien par elles-mêmes, ne peuvent donc servir à rien. S'il en était bien ainsi, si les sentiments étaient, en effet, des passions, non des actions, des reflets inutiles, non des réalités efficientes, l'avenir de la psychologie scientifique serait gravement compromis, car la méthode objective, qui s'est montrée si parfaitement appropriée à l'étude de l'intelligence, ne serait pas applicable à l'étude des sentiments, et, comme il n'est pas pour la psychologie d'autre méthode positive, ceux-ci, du même coup, échapperaient sans recours à la science. Mais toute définition, toute conception, qui réduisent les sentiments à ne servir à rien, prononcent par cette conséquence leur propre condamnation, car elles entrent par là en flagrante contradiction avec les faits les plus évidents. Le rôle des sentiments dans la vie n'est que trop manifeste: ils n'exercent pas seulement une influence constante sur la pensée et l'activité normales; ils interviennent pour une part non moins considérable dans l'étiologie et la symptomatologie des psychoses. Il est incontestable que les sentiments agissent et qu'agissant ils font quelque chose. [page 514] Puisque, en effet, ils font quelque chose et qu'ils agissent, rien de plus naturel et de plus légitime, rien de plus profitable à l'unité et à la cohérence de la recherche que d'essayer de les faire entrer dans la XIV

psychologie de la conduite, de les présenter comme des modes d'action et de les exprimer en termes d'action. Il n'est pas question par là d'oublier et d'omettre ce que les sentiments ont de physiologique. Mais, de la sorte, on évitera de négliger, au profit de ce qu'ils ont de physiologique, ce par quoi ils sont des faits psychologiques, au sens objectif et positif du terme. « Le fait psychologique n'est ni spirituel ni corporel; il se passe dans l'homme tout entier, puisqu'il n'est que la conduite de cet homme prise dans son ensemble. Un sentiment n'est pas plus dans l'âme qu'il n'est dans le ventre; il est une modification de l'ensemble de la conduite. Un phénomène local, la modification des battements du cœur, n'est pas un fait psychologique, il ne le devient que s'il contribue à modifier la conduite dans son ensemble. Mais, alors, c'est cette modification de la conduite qu'il faut étudier sous le nom de sentiment» (36). Dans ces conditions, les sentiments « ont un rôle dans les fonctions vitales ». Ils « rentrent dans le groupe des fonctions de régulation; ils jouent un rôle utile dans l'adaptation en contribuant, malgré bien des erreurs, à régler la dépense des forces dans les actions» (598). Les sentiments sont des régulations de l'action et relèvent à ce titre, tout comme les faits intellectuels, de la psychologie de la conduite: telle est donc, en deux mots, la thèse de M. Pierre Janet. Elle est, nous l'avons dit, le fruit de toute une vie de recherches, au cours de laquelle elle s'est précisée, fortifiée et enrichie. Rien d'étonnant, par suite, que la démonstration, où se ramasse une longue, active et patiente expérience, en soit de la plus impressionnante ampleur. Avec l'aisance la plus familière elle fouille en tous ses recoins tout le champ de la vie affective normale et pathologique. Elle est moins processionnelle théorie d'idées systématiquement enchaînées que groupement opportun d'intéressantes observations particulières et de précieuses analyses dont elle se nourrit à mesure qu'elle progresse. Pareille démonstration n'a qu'un défaut, qui tient à son mérite, et se manifeste seulement si l'on s'avise de vouloir la rapporter en quelques pages: on ne saurait la résumer sans l'appauvrir, sinon même la trahir. Pour éviter pareil risque, le mieux est de la prendre à son terme, de [page 515] définir comment, après elle, apparaît la vie affective, et de la présenter ainsi à la lumière de ses résultats.

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I.

Pour comprendre la théorie des sentiments de M. Pierre Janet, pour reconnaître avec lui qu'ils sont des régulations de l'action, il est indispensable de se rappeler comment, d'après lui, l'ensemble de la vie psychologique se présente comme une conduite et s'exprime en termes d'action. « L'activité psychologique» a pour « point de départ» «un perfectionnement particulier de la vie », savoir « l'action externe» réalisée par le « mouvement des membres dans l'espace» (182). Même chez l'adulte et le civilisé, « les stimulations périphériques », parvenues alors, il est vrai, à déclencher bien d'autres activités psychiques que la seule activité musculaire, demeurent la « source principale des phénomènes psychologiques », qui est donc située « en dehors de notre corps» (121). Ces constatations ont une conséquence capitale qu'il importe de souligner au passage. Viscères et cœnesthésie n'ont pas, dans la genèse et l'évolution de la vie psychologique, l'importance qui leur est trop souvent attribuée. « Les faits psychologiques sont des conduites en rapport avec des stimulations externes, et les stimulations proprement internes ont sur eux peu d'influence immédiate... Les réflexes de protection de l'organisme dans son ensemble, les conduites de l'instinct vital, et un grand nombre de conduites sociales expliquent aujourd'hui bien des faits relatifs à la personnalité que l'on rattachait trop facilement à des sensations viscérales hypothétiques, et nous savons maintenant combien on a abusé de la fameuse cœnesthésie » (94-95). C'est du dehors que l'activité psychologique nous pénètre, ce n'est pas du dedans qu'elle s'épanouit. Les réponses motrices aux stimulations extérieures, origine de l'activité psychologique, ont, dans l'individu et dans l'espèce, le même point de départ et le même progrès. À l'agitation diffuse, incoordonnée et convulsive, que la totalité de l'organisme commence par opposer à toute stimulation venue du dehors, se superpose graduellement, au cours de la vie et des âges, un ensemble de tendances, c'est-à-dire de dispositions de l'organisme à réagir [page 516] à une stimulation définie par des mouvements déterminés, des actes organisés et adaptés. En son jeu complet et normal, une tendance est toujours matériellement efficiente et, XVI

par des voies plus ou moins complexes, aboutit à exercer une action manifeste sur les choses ou sur les hommes, y compris les intéressés; c'est là même la preuve essentielle de son existence, et le sceau indispensable de sa réalité. Mais toutes les tendances ne s'activent pas d'emblée et du même coup. Elles entrent tour à tour en jeu, au fur et à mesure que l'individu et la collectivité mûrissent, dans l'ordre même qu'opportunité, efficacité, sûreté, coordination assurent aux diverses conduites dont elles sont la condition. D'où, comme autant de stades de l'évolution ontogénique et phylogénique, apparition successive, après celle de l'agitation diffuse, des conduites réflexe, perceptive, sociopersonnelle, intellectuelle élémentaire, asséritive, réfléchie, rationnelle, expérimentale et, enfin, progressive. Chacune de ces conduites définit un ensemble de tendances de même niveau. Il y a donc une hiérarchie des tendances comme des conduites. Plus une tendance est élémentaire, plus elle a naturellement de force, et moins elle a besoin de tension. Une tendance supérieure, au contraire, ne dispose pas de beaucoup de force; pour qu'elle puisse agir, il faut que l'organisme psychologique soit en état de l'élever et de la maintenir à un certain potentiel, et lui permette ainsi de suppléer à son défaut de force par son degré de tension. Plus on s'élève dans la hiérarchie des conduites et des tendances, plus on rencontre de faits psychologiques essentiels, de la perception à la pensée sous toutes ses formes, en lesquels nous ne sommes pas habitués à reconnaître des actions du même type que les actions extérieures, que nous qualifions, au contraire, d'états et actes mentaux pour en souligner le caractère sui generis et les opposer aux états et actes corporels, et que le commun des psychologues ne songent guère à traiter et à étudier comme des actions. Quant à la perception, depuis bientôt quarante ans, nous avons appris à répéter après M. Bergson qu'elle a « sa véritable raison d'être dans la tendance du corps à se mouvoir» (Matière et Mémoire, p. 34), et que « reconnaître un objet usuel consiste surtout à savoir s'en servir» (id., p. 94). Dès lors, nous sommes assez disposés à accorder à M. Pierre Janet que tout objet se caractérise [page 517] par les actes que nous avons à exécuter avec lui ou à son propos et que la perception d'une orange, par exemple, n'est que l'acte de s'approcher d'elle, de la prendre et de la manger, arrêté et suspendu alors qu'il se discerne déjà avec ses caractères distinctifs, mais avant qu'il ne soit devenu mouvement effectif. Ceci concédé, inutile de s'essayer à des réserves. Il n'est pas jusqu'à la
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perception de la lune qui ne puisse être ainsi entendue et exprimée. Nous ne pouvons nous en approcher suffisamment pour la toucher et la manier, mais nous exécutons nombre d'actions à propos d'elle, comme, pendant la guerre, d'attendre, selon les circonstances, qu'elle soit levée ou couchée, et ce sont ainsi encore des actes qui, quand ils s'esquissent, en nourrissent la perception. Mais la pensée, ce jeu d'idées qui se poursuit au plus intime de notre for intérieur en des propos muets sténographiques et cryptographiques, si bien que notre voisin non seulement ne les entend pas, mais encore ne pourrait les comprendre si même il les entendait, ces rêveries, ces bouffonneries, ces hardiesses, ces inconvenances, ces . intentions, ces réflexions, ces projets, ces combinaisons, ces recherches, ces spéculations, toutes ces allées et venues mentales, sur lesquelles nos conversations gardent le plus souvent le silence, dont notre activité extérieure peut ne jamais faire le moindre état ou ne s'inspirer qu'à longue échéance, tout ce monde enfin, qui, fermé à l'indiscrétion des sens, est en nous notre vivant secret, comment admettre qu'il se rattache à l'activité extérieure des membres et s'exprime en termes d'action? Moins on se refuse à voir dans la pensée une action, plus on a de peine à croire que cette action mentale soit assimilable à un acte moteur et, surtout, ait en lui son origine réelle et son expression adéquate. Pour vaincre la difficulté et montrer que l'action mentale est bien l'intériorisation de l'action motrice, il suffit à M. Pierre Janet d'analyser méthodiquement le progrès des conduites et de préciser le mouvement qui, par le langage, mène l'homme des démarches réellement effectuées aux démarches uniquement figurées. En soi la parole articulée est une action extérieure ayant le même caractère moteur que toutes les autres. D'ailleurs, elle apparaît d'abord sous formes d'injonctions ou de sollicitations d'actions adressées à autrui ou encore de signaux destinés à rythmer et à coordonner des activités exercées en commun, et elle [page 518] demeure ainsi étroitement mêlée à l'ensemble de l'activité extérieure. Puis elle se sépare et se distingue graduellement de toutes les autres actions motrices, pour les figurer et les signifier en leur absence, elles, leurs agents et leurs objets. Désormais l'homme tient à sa disposition deux moyens d'effectuer la même action: il peut ou bien exécuter le mouvement nécessaire ou bien se contenter de l'exprimer verbalement, et fait soit l'un soit l'autre suivant les circonstances et la situation. L'action verbale se substitue donc en maintes occaXVIII

sions, avec une aisance et une sûreté croissantes, à l'action extérieure; elle en vient à l'égaler et même à la dépasser en fréquence, mais l'action à laquelle elle se substitue est et demeure la condition sine qua non de son existence. On peut parler très fort de manière à se faire entendre et à susciter les réactions d'un grand nombre. On peut parler très bas de manière à n'être entendu que d'un voisin attentif et à n'obtenir de réaction que de lui. On peut parler si bas qu'aucun voisin n'ait chance de vous entendre et de réagir à vos paroles. On peut, enfin, parler en soi et pour soi sans même que les lèvres remuent: personne ne réagit plus alors à notre parole, personne, sinon nous-même, car nous, nous savons, mais nous sommes seul à savoir que nous avons parlé et ce que nous avons dit. De toutes les actions, la parole n'est pas la seule qui puisse ainsi passer de la forme externe, où l'action est assez forte pour déterminer à la fois des réactions chez nous-même et chez les autres, à la forme interne, où il n'est plus qu'une personne au monde qui réagisse à l'action, savoir nous-même. Mais, de toutes les actions, la parole est celle qui, en se réduisant ainsi, perd le moins de son efficacité. Les ordres silencieux que nous nous donnons à nous-même se montrent aussi opérants que s'ils étaient prononcés à haute voix. Or, le développement de cette parole intérieure n'est autre que le développement même de la pensée. Il n'est pas de pensée, en effet, qui ne se parle ou ne tende à se parler intérieurement. Donc la pensée, langage intérieur, est une réduction de l'action verbale, elle-même réduction économique de l'action réelle. Ainsi, la pensée n'est que la reproduction, sous la forme réduite du langage intérieur, de l'activité extérieure, et, impossible sans la parole, elle est impossible sans l'action extérieure, faute de laquelle la parole serait impossible. Par conséquent, la pensée ne nous est pas essentielle, elle n'est pas le fond primitif et comme la source [page 519] de notre être. De même que nous n'agissons pas toujours, de même que nous ne parlons pas toujours, nous ne pensons pas toujours: l'orateur, souvent, n'est que verbe, et le joueur de tennis, dans le plein du jeu, qu'adaptation motrice à la balle lancée et relancée. Forme réduite de l'action verbale et, par là, de l'action extérieure, conduite interne surajoutée aux conduites externes, la pensée est secondaire à la parole et à l'action. Elle est un moment d'un progrès et non son point de départ. « La pensée est une forme particulière du langage, qui, lui-même, est superposé à l'action et celle-ci dérive de la forme des organes et de leur XIX

évolution; elle n'est qu'un stade de cette évolution, après lequel il y en aura d'autres» (517). D'ailleurs, la tendance naturelle et normale de la pensée est de retourner à son origine et de s'épanouir en actions. L'homme normal peut penser beaucoup, peut penser longuement, mais il ne pense jamais que pour agir: les pensées auxquelles il s'attache sont celles qui essayent et préparent ses discours et ses actes. Cette pensée orientée vers l'action est obligée, pour être efficacement utilisable, de se conformer, en ses démarches, aux lois naturelles et aux règles morales qui régissent l'activité opportune. C'est là une stricte et rude discipline, à laquelle l'humanité a eu du mal à se soumettre et à laquelle nous aimons parfois nous soustraire. Ainsi, à la pensée sérieuse et complète qui vise aux réalisations se substitue, par intervalles, le jeu solitaire de la pensée, où, ne nous souciant plus de l'extérioriser en nos paroles et en nos actes, nous nous libérons un instant du joug des nécessités logiques, physiques et morales. Délestée de la sorte du poids du réel et des limitations du possible, la pensée se sent parfaitement libre et comme dématérialisée. Conduite inopérante, puisqu'elle est renoncement à toutes les conditions de l'activité efficiente, et conduite, cependant, singulièrement importante, puisque c'est d'elle qu'est sortie la notion de l'esprit qui « n'est pas autre chose que l'objectivation de l'intention et de la pensée» (552), objectivation amplement facilitée et favorisée par le caractère fantomatique qu'empruntent les actions extérieures dont la pensée est issue, quand cette pensée se réduit à un jeu. La séparation radicale des conduites internes et des conduites externes, la dualité et l'hétérogénéité de l'âme et du corps, proclamées par Descartes et prises par lui comme point initial de sa recherche, sont donc un contresens [page 520] génétique, par lequel la psychologie scientifique a été longtemps rendue impossible. Ainsi la pensée est bien, selon M. Pierre Janet, une forme de l'action et, adjointe aux autres formes de l'action, elle constitue la conduite, c'est-à-dire « le fonctionnement même de l'être vivant» (658). II. Toutes les conduites dont l'ensemble constitue la vie psychologique répondent, quel qu'en soit le niveau, à la même nécessité vitale. Toutes ont pour but, pour fonction, l'adaptation de l'être à son milieu. D'une manière générale, on peut dire que cette adaptation se xx

réalise par les effets objectifs et matériels des actes définis et des mouvements organisés qui constituent les réactions des diverses tendances aux diverses stimulations extérieures. Mais il est indispensable de préciser comment cette adaptation s'opère. L'activation d'une tendance par une stimulation venue du dehors est bien la condition primordiale et fondamentale de toute adaptation au milieu, et on peut dire que l'action ainsi provoquée est, avec ses effets extérieurs, la véritable raison d'être et comme le noyau de l'acte que nous exécutons en effet. Mais, normalement, l'acte que nous exécutons en réponse à une stimulation extérieure n'est jamais, en pratique, absolument identique à la réaction que la tendance intéressée tient prête. Autrement, l'adaptation serait trop souvent incomplète et insuffisante, car une stimulation extérieure ne reproduit jamais intégralement une stimulation antérieure; elle en diffère toujours, tout au moins, par ses circonstances et par son cadre. Par exemple, à la stimulation: rencontre d'une personne connue, la réponse est l'acte de saluer. Mais il y aurait inconvénient à saluer tout le monde, et partout, de la même manière. Suivant qu'il s'agit d'une femme ou d'un homme, d'un parent, d'un intime ou d'une simple relation, d'un supérieur, d'un inférieur ou d'un égal, selon que la rencontre a lieu dans la rue, dans un salon ou au théâtre, nous saluons toujours, mais nous ne saluons pas de la même façon. Dans tout acte il y a donc lieu de distinguer une partie stable, qui se répète toujours la même pour toutes les stimulations de même ordre, et une partie changeante, modifiable au gré des circonstances dans lesquelles ces stimulations [page 521] interviennent. Autrement dit, les dispositions de l'organisme à réagir par un acte défini à une stimulation déterminée, que nous avons appelées tendances, sont indispensables à l'adaptation, mais, par leurs seuls moyens, ne suffisent pas à l'assurer pleinement. Les réponses fournies par les tendances sont adaptées aux stimulations, mais, pour répondre à toutes les exigences, il leur faut s'adapter, en outre, à l'ensemble de la situation, dont les stimulations qui les déclenchent ne constituent qu'une partie. Toute adaptation complète et parfaite nécessite donc l'ajustement de la réponse qu'elle met en jeu au cas particulier dans lequel cette réponse a à se produire. Par conséquent, à côté des tendances à réagir aux stimulations, il y a lieu d'admettre l'existence de tendances d'un nouvel ordre qui assurent l'ajustement de ces réactions à la situation. Appelons, avec M. Pierre Janet, actes primaires les réactions de l'organisme psychologique aux stimulations extérieures. L'adaptation XXI

parfaite ne peut en être assurée que par l'adjonction d'autres actes qui y introduisent les variations et les complications nécessaires, qui en règlent et contrôlent le déroulement. Ces actes, qui apparaissent ainsi à l'occasion des actes primaires, qui sont des réactions aux actes primaires, méritent donc d'être dits actes secondaires. Vu leurs points de départ respectifs, les actes primaires sont comparables aux réflexes extéroceptifs, les actes secondaires aux réflexes proprioceptifs de M. Sherrington. L'importance des actes secondaires est énorme, en fait et en droit. En fait, les mille résonances à l'activité primaire que constituent les actes secondaires font l'essentiel de la vie mentale durant l'intervalle des stimulations extérieures. En droit, le jeu des tendances à ajuster auxquelles les actions secondaires répondent est aussi indispensable que celui des tendances à réagir. De même qu'en physiologie, à côté de la circulation et de la respiration, il y a une régulation de la respiration et une régulation de la circulation, de même, en psychologie, à côté de l'activité psychologique, il y a une régulation de cette activité. Ou, si l'on préfère une comparaison mécanique, « dans une automobile, il n'y a pas seulement un moteur, il y a des accélérateurs, des freins, des mécanismes de marche en arrière et des mécanismes d'arrêt» (590), auxquels répondent chez l'être animé les tendances à ajuster, les fonctions de régulation. [page 522] Comme la régulation de la respiration a pour conséquence de régler la ventilation pulmonaire selon l'état de l'ensemble de l'organisme, le but des régulations psychologiques est d'assurer, au moment voulu, l'exécution de l'acte opportun en y intéressant tout l'organisme, en en répartissant, par conséquent, à nouveau les forces en vue de cette action. La bonne exécution des actions dépend, évidemment, pour une part, de leurs conditions extérieures. Mais elle dépend aussi, et pour une part peutêtre plus grande encore, de l'état de l'organisme et de celui des forces psychologiques. Les régulations sont donc, avant tout, une question de dynamisme psychologique. Ce dynamisme nous est malheureusement encore bien mal connu en son détail. Mais l'essentiel est ici que nous reconnaissions qu'il intervient dans son jeu tout un ensemble d'ajustement dynamique.

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III. Parmi ces multiples régulations, il en est certaines qui sont remarquables par leur fréquence et par leur régularité. Cette régularité, cette fréquence, s'expliquent par l'importance vitale des ajustements auxquels ces régulations président. Pour être pleinement efficace, il est indispensable: que notre action ait l'intensité, la rapidité et la durée nécessaires; que, s'il lui faut beaucoup de temps pour aboutir, nous l'interrompions par intervalles sans, toutefois, y renoncer; que, si elle n'aboutit pas, nous la cessions pour passer à une autre plus efficace; enfin que, si elle a réussi, nous ne la poursuivions pas inutilement. Autant d'ajustements, autant de régulations essentielles, à la description desquelles il convient de nous arrêter, car elles répondent à autant de sentiments fondamentaux. Il est pratiquement rare, nous l'avons vu, qu'une tendance, par sa seule décharge, assure une adaptation toujours satisfaisante. L'entrée en jeu de la seule tendance à marcher ne nous permet pas de nous déplacer sans encombre dans une rue fréquentée, car il nous faut en outre éviter les passants. Souvent les circonstances réclament l'intervention immédiate de tendances qui ne sont pas, sur le moment, les mieux chargées en nous. D'autres fois, la tendance est bien normalement chargée, mais la situation exige un [page 523] acte plus énergique, plus prolongé, plus rapide que l'acte que déterminerait la seule décharge de la tendance. Enfin, constamment, il arrive qu'une tendance se trouve éveillée par une stimulation avant que ne soient présentes toutes les circonstances où l'action correspondante serait véritablement efficace: il faut alors que la tendance demeure à la fois en érection, pour être toute prête à se déclencher au moment voulu, et en suspens, pour ne pas se déclencher avant ce moment. Ainsi il est constamment nécessaire de substituer à l'acte primaire et habituel un nouvel acte, composé, contrôlé, renforcé, accéléré ou suspendu, et, sans doute, l'acte primaire assure mieux le succès quand la situation s'y prête; mais, quand la situation cesse de s'y prêter, l'acte nouveau, toujours plus aléatoire, présente pourtant des chances de succès que l'acte primaire ne comporte plus: il est dangereux d'essayer de descendre d'un rapide en marche, mais on peut y réussir, seulement c'est à condition de ne pas le faire comme on descend d'un train à l'arrêt. D'une manière générale on peut dire que ce sont les insuffisances XXIII

de l'action, les désordres et les irrégularités de son exécution qui nécessitent un ajustement et déterminent l'intervention d'une régulation. Cette régulation se réalise par l'intervention d'autres tendances et actions secondaires qui renforcent l'acte primaire et la tendance initialement en jeu. Collaboration de tendances, où la tendance personnelle joue un rôle prépondérant, en apportant à la tendance insuffisante ou épuisée le renfort de toutes les forces de la personnalité. De telles régulations, en se répétant, passent elles-mêmes à l'état de tendances, et, si, alors, un acte primaire se montre insuffisant, la tendance secondaire habituellement utilisée à cet effet s'éveille au moment voulu pour le renforcer. Voilà donc un premier type de régulations et d'ajustements, régulations d'activation et d'accélération, destinées à adapter l'acte primaire à la variété des circonstances en le modifiant le moins possible et à réaliser, par conséquent, un perfectionnement de l'action. Viennent ensuite trois types de régulations destinées à arrêter l'action soit provisoirement et pendant qu'elle s'exécute, soit définitivement. Quand une même activité a, pour aboutir, besoin de se prolonger, comme c'est le cas, par exemple, dans une ascension ou une course de bicyclettes, au bout d'un temps plus ou [page 524] considérable, selon les individus et les circonstances, l'acte commence à perdre de sa précision, de sa vitesse et de sa sûreté. Ces défectuosités déterminent d'abord, comme il est naturel, l'entrée en jeu de la régulation d'activation que nous venons d'étudier. Mais celle-ci ne tarde pas à se montrer sans effet. L'acte continue à être possible; il cesse d'être perfectible. Bien au contraire, il se réduit de plus en plus à son noyau primaire, qui tend lui-même à tomber au niveau du réflexe: l'alpiniste continue à monter machinalement, sans plus rien voir, sans plus penser à rien. Puis intervient enfin un arrêt aux effets plus ou moins étendus. Ou bien il consiste à interrompre l'action primaire sans renoncer aux autres activités: l'alpiniste cesse de monter, mais continue ou même se met à parler avec ses compagnons. Ou bien l'interruption porte non seulement sur l'action primaire en cours, mais sur toutes les actions efficaces, tant internes qu'externes: c'est le sommeil, où l'homme peut rêver, sans doute, mais ne pense plus, c'est-à-dire où son activité s'abaisse à un niveau très inférieur. Ces deux formes d'arrêt ne sont pas simplement cessation d'action, mais aussi adoption d'attitudes de repos et préparation à reprendre l'action. Mais, surtout, arrêt partiel ou arrêt total, pause ou sommeil, ne sont pas des arrêts définitifs, mais des XXIV

arrêts incomplets et momentanés, des haltes. L'homme qui dort se réveillera pour continuer sa vie de la veille; l'alpiniste qui vient de s'asseoir ou de s'étendre, se relèvera pour poursuivre son ascension. Tout ce comportement a pour but de permettre aux tendances plus ou moins épuisées de se recharger et de rentrer ensuite en action. Nous constatons donc ici un type d'ajustements, de régulations, depuis longtemps organisés en tendances et dont le niveau apparaît à peine supérieur à celui des actions réflexes. C'est la régulation de l'arrêt momentané, de la suspension, de la halte, du freinage, du repos, nouveau et important perfectionnement de l'action. L'indispensable pour une bonne adaptation n'est pas seulement que les actions commencent au moment voulu et se poursuivent le temps nécessaire, mais aussi qu'elles se terminent opportunément. Toute action primaire doit aboutir à un certain effet extérieur. Tant qu'elle n'apporte pas à la stimulation la réponse exigée par les besoins de la vie, elle demeure insuffisante et, alternativement, régulations d'activation et régulations de freinage commencent [page 525] par essayer de corriger cette insuffisance. Mais elles n'y réussissent pas toujours et, alors, la situation s'aggrave: il faut à la stimulation une réponse adéquate, et la persévération d'un acte qui n'apporte pas cette réponse est doublement nuisible, d'abord parce qu'elle n'apporte pas cette réponse et, ensuite, parce qu'elle empêche l'exécution de tout autre acte qui pourrait l'apporter. D'où l'intervention d'une nouvelle conduite et d'une nouvelle régulation, conduite et régulation de l'échec. Cette régulation est, en même temps, un arrêt d'acte et un acte de changement. Elle arrête l'acte primitif et elle l'arrête complètement, en ramenant la tendance correspondante non pas simplement à sa phase d'érection, mais à sa phase de latence. Mais, si cette tendance particulière est ainsi réduite au silence, la tendance générale à poursuivre un résultat en rapport avec la situation et de nature à la régler est toujours en activité. Utilisant les forces mobilisées par les vaines tentatives antérieures, cette tendance générale détermine un état d'agitation diffuse, qui, retour à un niveau inférieur, n'en comporte pas moins, au stade des régulations, une orientation qui augmente les chances de production de l'acte favorable et en assure la fixation, aussitôt qu'il se produit. « Cet ensemble d'actes, éveil de l'agitation active plus ou moins vague, direction de cette agitation, choix de l'acte fortuit qui paraît favorable », constitue « l'acte du changement» xxv

(353), qui, intimement mêlé et même confondu avec l'arrêt définitif de l'acte primaire, caractérise la conduite et la régulation de l'échec. Il y a, de même, une régulation du triomphe qui met un terme aux actions qui ont réussi. Quand le but est atteint, il est indispensable de ne plus essayer de l'atteindre: le contraire est toujours inutile et peut être fâcheux ou dangereux. Aussi, quand certains signes, telles les réactions des autres hommes, montrent que le résultat est obtenu, lorsque, en conséquence de son succès, ne rencontrant plus de résistance, l'acte devient trop facile et trop rapide, il y a, comme dans la régulation de l'échec, arrêt définitif de l'acte qui n'a plus d'objet. Mais, comme la situation est réglée et qu'il n'y a plus de danger à combattre, les forces mobilisées par et pour l'action primaire, devenues maintenant disponibles, s'offrent comme une réserve à employer, et, comme il n'est plus pour elles pour le moment d'emploi urgent et nécessaire, elles se dépensent librement, elles se gaspillent, mais elles le font de préférence en [page 526] faveur des tendances en état de faible activation ou en état de besoin: d'où l'heureuse influence du succès sur la santé physique et morale et, dans toutes les directions, des récupérations, des initiatives ou des inventions. Arrêt de l'acte qui a réussi, conduite du gaspillage définissent donc concurremment la régulation et la conduite du triomphe. Ces régulations typiques et fondamentales - et il en est de même de toutes les régulations - sont des découvertes opérées au cours du développement vital, un progrès, une évolution des conduites, un perfectionnement de l'activité primaire par l'activité secondaire, organisée en tendances et conduites secondaires. Or, à ces quatre régulations fondamentales répondent précisément quatre sentiments essentiels: le sentiment d'effort, le sentiment de fatigue, le sentiment de tristesse, le sentiment de joie. Ces sentiments - et il en est de même de tous les sentiments - sont donc bien des actions, des actions secondaires de régulation. Mais, si tout sentiment est, en son fond, une régulation de l'action, cependant, quand nous parlons des sentiments, en général, nous ne les considérons pas dans l'état où ils se ramènent à cette seule régulation, mais sous une forme plus complexe, où cette régulation se trouve enrichie par l'adjonction de conduites nouvelles, telles, par exemple, la prise de conscience ou l'intervention de croyances et de paroles.

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Dans ces conditions, il est évident « qu'il ne faut pas considérer le sentiment et surtout la conscience du sentiment comme des faits psychologiques primitifs dont les autres dériveraient» (605). C'est après les stades de l'action réflexe et de l'action perceptive qu'au cours de l'évolution les sentiments apparaissent, avec les régulations, au stade socio-personnel. À ce stade, l'être animé commence à apprendre à collaborer avec ses semblables, à surveiller, continuer, arrêter leurs actions. Puis il en vient à appliquer à lui-même les conduites qu'il a appliquées aux autres: il collabore avec lui-même, surveille, poursuit, arrête ses propres actions. « C'est ainsi que se constituent les premières régulations de l'augmentation, du freinage, de l'arrêt total, du gaspillage» (606), germes des sentiments correspondants. La conscience étant un ensemble de réactions de l'individu à ses propres actions et toute régulation ne pouvant, par définition, [page 527] exister sans une réaction à l'action, le sentiment, sous sa forme initiale et primitive, comporte donc déjà un certain degré de conscience. Mais le sentiment ne devient pleinement sentiment qu'après une prise de conscience qui est un nouvel acte surajouté à l'action, un perfectionnement de l'action. Du même coup, la régulation devient exprimable à autrui et à nous-mêmes. Cette intervention du langage est capitale, car « bien souvent le sentiment d'une conduite n'est pas autre chose que l'expression de cette conduite» (190), malgré l'inexactitude inévitable de cette expression, inexactitude qui tient, à la fois, à ce que le langage est fait pour exprimer les actions extérieures et à ce qu'il n'apparaît qu'après les régulations. Puis des croyances interviennent qui, d'abord, objectivent les régulations en caractères des objets, des personnes et des situations à l'occasion desquelles ces régulations se produisent: êtres, choses, événements deviennent ainsi intéressants ou insignifiants, réels ou irréels, utiles ou dangereux, moraux ou immoraux, de bon ou de mauvais augure. Une autre partie des sentiments est, ensuite, intériorisée, au contraire, en caractères intimes de l'esprit. En se précisant, les régulations des actions se diversifient beaucoup et donnent naissance à bien des variétés de sentiments. Faute de place, il ne nous est pas permis de faire autre chose que de signaler les nombreuses et remarquables analyses que M. Pierre Janet donne des multiples sentiments nés du développement et de la combinaison des sentiments fondamentaux. Mais de cette masse si nuancée de régulations et de sentiments se détachent ceux et celles qui, par leur fréquence, leur durée et leur application aux actes les plus divers, XXVII

donnent aux conduites des différents individus une allure particulière. Ce sont ces régulations et sentiments privilégiés sur lesquels s'est portée l'attention des psychologues et dont M. Pierre Janet estime qu'il y a lieu de les ramener aux quatre régulations fondamentales et primitives de l'augmentation, du freinage, de l'arrêt et du gaspillage, et aux quatre sentiments correspondants. Cette fonction de régulation étant très élémentaire, il n'y a rien d'absurde, au contraire, à essayer de la localiser et, à cet égard, il est encourageant de constater que la théorie de M. Pierre Janet sur le sentiment de régulation de l'action vient précisément rejoindre ici les recherches de MM. Camus et Lhermitte, qui ont établi la probabilité de l'existence, à la base de l'encéphale, au voisinage [page 528] du troisième ventricule et de l'aqueduc, de centres régulateurs des fonctions et des dépenses corticales. Mais les sentiments ne sont pas toute la vie affective. Il y a également des émotions, et, si les sentiments sont des régulations de l'action, que deviennent les émotions? L'émotion vraie, l'émotion-choc, n'est pas une réaction sentimentale exagérée. Elle est nettement inférieure au sentiment par sa moindre conscience et par son désordre. Elle est une réaction active de l'individu aux événements et aux circonstances, et, par conséquent, elle est, à ce titre, une régulation, mais une régulation désorganisatrice. Elle se présente pratiquement comme un échec: l'homme ému n'agit pas aussi bien et aussi opportunément que s'il ne l'était pas. L'émotion comporte l'incapacité d'exécuter l'acte utile, approprié aux circonstances. Elle est désadaptation totale, désarroi non seulement des tendances intéressées, mais de l'organisme entier. Elle est chute de tension psychologique et régression au stade des agitations diffuses. Elle apparaît donc comme nuisible, mais il convient de ne pas oublier qu'au début de l'évolution, lorsque l'acte parfaitement adapté est trop difficile et pratiquement irréalisable, la multiplication des mouvements par l'agitation diffuse, suppléant la qualité par la quantité et donnant chance à une réaction favorable d'intervenir, au moins par hasard, offre un incontestable avantage. Considérée à sa place dans l'évolution, l'émotion est donc une régulation utile. Nous sommes ainsi, avec l'émotion, en présence d'une forme de régulation de l'action primitive et brutale, antérieure génétiquement aux régulations sentimentales, qui, fréquente chez l'enfant et le primitif, devient de plus en plus rare et incomplète chez l'adulte civilisé. Théoriquement, le normal, qui dispose XXVIII

de nombreuses tendances précises et organisées et de régulations supérieures, n'a pas à recourir, pour résoudre les difficultés que son activité rencontre, au procédé primitif de la détente émotionnelle, qui a quelque chose d'anormal. Mais la distinction entre le normal et le pathologique est quelque peu artificielle, et le normal a ses moments de dépression et, surtout, il est toujours exposé à rencontrer des circonstances qui dépassent ses moyens d'action, en exigeant trop d'initiative et de rapidité: d'où, malgré leur rareté relative, la constance des émotions-chocs même chez les normaux. Cependant, « sans être précisément et toujours pathologiques », les émotions « se [page 529] rapprochent de la maladie à laquelle, d'ailleurs, » elles « donnent souvent naissance et » elles « ne sont pas un élément tout à fait normal de la conduite des hommes» (449). Elles constituent les principales des formes anormales de la vie affective. IV. Chez un individu normal, les réactions sentimentales sont relativement faibles, sans grande intensité et sans grande étendue. Elles ne modifient pas sensiblement et ostensiblement la conduite. Les expressions mimiques, les attitudes qui leur répondent sont peu significatives, souvent surveillées et modifiées. Pour être sûr que notre voisin est gai ou triste, besoin est, le plus souvent, de le lui entendre dire. Les sentiments normaux sont, en outre, de brève durée. Ils ne distraient et détournent qu'un moment des réalités de la vie et des actes qu'elles imposent. Ils ne cessent d'alterner et de se combiner entre eux, et, à chaque moment, s'ébauchent plus qu'ils ne s'accusent. Aussi est-ce « un état de calme sans développement d'un sentiment bien précis et sans le besoin de ce sentiment qui occupe une grande partie de la vie des individus bien portants» (643). Modération des sentiments, état de calme et d'équilibre n'ont rien de surprenant: ils sont le résultat même du jeu des régulations normales. Toute régulation des forces psychologiques, quand elle se réalise à souhait, a pour effet de se supprimer elle-même ou, tout au moins, de supprimer ses manifestations les plus importantes: l'effort, par exemple, en venant à bout de l'acte, se rend lui-même inutile, et le repos, quand il a réussi, cesse d'être nécessaire. Cette bonne régulation suppose la santé, un heureux bilan de forces et de tension psychologiques. D'où le calme des forts qui n'ont pas besoin de grandes dépenses de régulations et, XXIX

par conséquent, de sentiments pour adapter correctement leurs actions. D'autre part, au fur et à mesure que progresse l'évolution de l'homme et de l'humanité, aux régulations sentimentales se substituent les adaptations et ajustements supérieurs dus à la mise en œuvre des règles religieuses, morales et logiques. Ainsi « les sentiments, comme probablement tous les phénomènes psychologiques, sont variables et passagers. Les sentiments ont eu un commencement, puisque [page 530] nous avons admis au début de la vie des actes réflexes sans régulation sentimentale. Ils sont arrivés à leur apogée au stade psychologique moyen, à l'époque des premières croyances asséritives, puis ils se sont transformés, et ils ont une tendance à disparaître de plus en plus. Il ne faudrait pas en conclure que l'homme d'aujourd'hui n'est plus capable de ressentir rien qui rappelle les anciennes joies; il n'est pas encore parvenu à l'état de « surhomme» et il ne se représente pas encore quels seront dans cet état les substituts des sentiments. Mais, dès maintenant, il apprécie beaucoup cet état de calme où les sentiments se font équilibre et se sont bien réduits; il le recherche et, manifestement, il le préfère aux joies violentes qui l'ont précédé» (651). M. Pierre Janet en vient donc à conclure de l'étude des sentiments normaux et de leurs transformations que leur rôle « diminue non seulement avec l'accroissement de la force, aussi avec l'élévation et le perfectionnement de l'esprit. L'esprit marche non vers une joie de plus en plus énorme, mais vers une efficience plus grande qui se suffit à ellemême. Le calme s'ajoute à l'équilibre des sentiments quand la perfection de la vie et de la conduite n'est plus caractérisée par la joie, mais par une activité plus ample et plus sociale, dans laquelle la régulation de la force personnelle a une importance moins grande» (653). Les réactions sentimentales sont beaucoup plus accusées à tous égards dans les maladies mentales. Beaucoup plus intenses, étendues et absorbantes, elles modifient plus ou moins profondément la conduite. De beaucoup plus longue durée, elles peuvent garder la même tonalité pendant des mois, des années et même durant à peu près toute la vie. Elles se nuancent, en général, beaucoup moins et les caractères distinctifs en sont bien davantage soulignés. Mais la constatation de toutes ces différences entre les sentiments pleinement normaux et les sentiments foncièrement pathologiques ne doit pas nous fermer les yeux à leurs profondes et essentielles ressemblances. Du sentiment le plus normal au sentiment le plus morbide il y a continuité, et la maladie, en isolant et exagérant les xxx

faits, nous livre de véritables expériences. Aussi est-ce de l'étude de leurs formes pathologiques que M. Pierre Janet est parti pour déterminer les régulations fondamentales. Tout d'abord l'analyse du sentiment du vide, en nous y révélant [page 531] un trouble de l'action, une modification de la conduite caractérisée par la disparition des actions secondaires qui, normalement, font cortège à l'acte primaire, prouve que les sentiments peuvent s'étudier comme des comportements et donne, en outre, à penser que le jeu des actions secondaires doit avoir un rôle essentiel dans les sentiments positifs. C'est ce que confirme et démontre l'étude des quatre états fondamentaux du sentiment qui se rencontrent chez les malades mentaux dont l'activité primaire n'est pas directement touchée: états de pression, états d'inaction morose, états de mélancolie, et états d'élation. Les états de pression, caractérisés essentiellement par une disposition permanente à compléter et perfectionner l'action primaire à l'aide d'actes secondaires, nous révèlent ainsi, en la forçant, la régulation d'activation, d'accroissement et d'accélération, qui est précisément à la base du sentiment de l'effort. Les états d'inaction morose, remarquables par la réduction qui y est apportée à l'action, sont dus à l'excès de fonctionnement d'une réaction de régulation, régulation du freinage, du repos, qui répond au sentiment de fatigue. L'anxiété des états mélancoliques est recherche, peur et arrêt permanent de l'action; elle se ramène ainsi à une réaction de l'échec, trop forte, trop facile et trop générale, et cette régulation de l'échec est la tristesse. Les états d'élation, qu'il s'agisse d'agitations gaies ou de jubilations, sont autant de manifestations excessives de la régulation du triomphe, à laquelle se rapporte le sentiment de la joie. Ces états de pression, d'inaction morose, de mélancolie et d'élation peuvent être tenus pour autant de délires des sentiments, car ils interviennent le plus souvent en l'absence des conditions objectives, tant intérieures qu'extérieures, qui normalement suscitent les régulations de l'effort, du repos, de l'échec et du triomphe. Sans doute, la constitution, les prédispositions du malade sont pour quelque chose dans les excès de régulation auxquels il se livre, dans le délire de sentiments auquel il s'abandonne, mais le rôle de l'éducation, de l'exercice, de l'habitude est plus important peut-être: sous leur influence l'éréthisme des tendances régulatrices s'accuse, il s'organise de véritables tics du sentiment, et les XXXI

crises morbides, en se renouvelant, se perfectionnent et croissent en intensité et en durée. [page 532] Malgré leur diversité apparente, les quatre formes fondamentales de régulation pathologique sont très voisines les unes des autres et ne sont que « variantes dans l'évolution d'un même état. Il s'agit toujours de malades dont la production de force psychologique est mal réglée et qui font des efforts de régulation plus ou moins heureux... La névrose n'est le plus souvent qu'un effort infructueux pour établir un certain équilibre dans les forces psychologiques» (622-623). Dans tous ces états c'est toujours la répartition et l'emploi de ces forces qui sont en jeu. « La plupart des maladies mentales, en dehors des maladies détérioratives qui détruisent les tendances primaires, sont déterminées par une diminution des forces psychologiques qui affectent tantôt la quantité, tantôt la tension. Suivant qu'elle porte davantage sur l'une ou sur l'autre, les réactions régulatrices sont fort différentes: si les forces mobilisées diminuent avec une tension à peu près normale, nous voyons survenir des états d'effort et de tristesse variés. Mais que la diminution porte surtout sur la tension psychologique et sur les fonctions supérieures de contrôle, il y a un débordement de forces qui amène les triomphes prématurés et les jubilations. Bien entendu, ces deux formes se succèdent et alternent l'une avec l'autre» (447). Restent enfin les états de béatitude où les sentiments se présentent sous une forme anormale sous laquelle leur relation à l'action est particulièrement dissimulée. Les caractères apparents de ces états de béatitude sont: « 1° une suppression à peu près complète de toute activité motrice et une disposition à l'immobilité; 2° une activité plus ou moins grande de la pensée intérieure, et 3° un grand sentiment de joie» (497). Les extases de Madeleine, la malade de M. Pierre Janet, sont des béatitudes; mais les extases religieuses, en général, sont loin d'être les seules béatitudes. Outre celles qui s'observent dans le rêve, chez les mourants euphoriques, dans les syncopes, on en rencontre, d'une part, dans les maladies mentales, démences avancées, paralysie générale ou démence précoce, idiotie, épilepsie, hystérie, psychasthénie; d'autre part, dans les intoxications déterminées par des poisons psychiques tels que l'opium ou le peyotl. « Tous les traits caractéristiques de l'extase religieuse... se retrouvent exactement les mêmes dans les béatitudes précédentes. L'immobilité plus ou moins complète en rapport surtout avec l'indifférence totale aux choses extérieures et [page 533] le XXXII

désintéressement de l'action; l'activité intérieure de l'imagination et de la pensée, avec transformation de l'espace et du temps et sentiment de lévitation; le sentiment de l'ineffable, le sentiment de l'automatisme et de l'inspiration mêlé au sentiment de l'augmentation du pouvoir et de la liberté; les sentiments débordants de force et de joie avec jouissances de toute espèce; les sentiments de perfection artistique avec illuminations et photismes ; les sentiments de perfection morale avec pureté absolue, de perfection intellectuelle avec conviction complète; le sentiment si intéressant de l'intellection, de comprendre et d'être compris,... l'interprétation spiritualiste et idéaliste, tous ces symptômes se retrouvent avec précision dans les états déterminés par des troubles organiques, par des névroses ou par des intoxications» (507-508). Il ne semble donc pas y avoir lieu de « faire un groupe spécial pour ces extases mystiques qui ne prennent de caractère particulier qu'en raison de leur contenu religieux ou philosophique» (508), et « les extases religieuses ou philosophiques rentrent dans les deux groupes précédents. Les plus anciennes se rattachent aux diverses béatitudes toxiques déterminées par des agents physiques », comme disait M. Leuba. Les plus récentes ne sont déterminées, au moins en apparence, que par des procédés moraux, quoique le jeûne et les troubles déterminés par l'ascétisme puissent avoir une influence. Elles sont analogues aux béatitudes névropathiques qui surviennent également sans intoxication apparente, d'origine externe... Tous ces états de béatitude forment un groupe assez cohérent et nous proposent le même problème» (509). Les états de béatitude se caractérisent d'abord par « une attitude ou une conduite particulière que l'on peut appeler la conduite spirituelle, faite d'inaction motrice à peu près complète chez les uns, tout à fait complète chez les autres, et d'une activité intense de la pensée» (531). Cette conduite se rapproche beaucoup de l'introversion ou de l'autisme schizophréniques: même désintérêt total de l'action extérieure, même abus de la pensée intérieure, même réduction de cette pensée à un simple jeu mental sans attache aucune avec la réalité et sans préoccupation aucune de quelque réalisation objective que ce soit. Chez l'introverti, chez le béat, l'action se présente ainsi sous la forme la plus réduite. En pareil cas il faut admettre un épuisement des forces psychologiques qui entraîne des troubles de l'activation, des réactions de [page 534] halte et d'échec, qui ont à leur tour pour conséquence un rétrécissement de l'activité et sa

XXXIII

réduction à la seule action intérieure, sous la forme réduite elle-même de pur jeu de la pensée. Mais les états de béatitude se caractérisent, en outre, par « un sentiment particulier de joie qui se développe à l'occasion de cette pensée» (531). Or la réduction de l'activité au seul jeu de la pensée intérieure s'accompagne aussi bien d'un sentiment de tristesse ou de vide que d'un sentiment de joie. L'introversion est donc bien « une des conditions de la béatitude, mais il est évident que ce n'est pas une condition suffisante» (573). Si les béats et les extatiques éprouvent de la joie, c'est qu'ils ne cessent de réagir triomphalement à tous leurs actes de pensée intérieure. Ils ont l'impression de n'avoir plus rien à faire ni à comprendre; par conséquent, toute action leur est inutile. Ils ont de même l'impression d'avoir une grande quantité de forces à leur disposition et ils la gaspillent en romans intérieurs. Ainsi « nous retrouvons chez tous les béats les caractères essentiels du triomphe, l'arrêt définitif de l'action primaire et le gaspillage libre des forces résiduelles; leur joie se ramène toujours à cette même conduite fondamentale» (578). Ces réactions de triomphe caractéristiques de la béatitude peuvent tenir, sans doute, à une détente, c'est-à-dire à un renoncement aux formes supérieures de l'activité au profit de ses formes les plus inférieures. Elles tiennent aussi à l'économie considérable des forces psychologiques déterminée par la substitution du jeu de la pensée à l'action. La réaction de triomphe dépend, en toutes circonstances, non de la valeur des actions, mais de leur facilité. Le jeu de la pensée est facile, ne demande pas beaucoup de dépense et permet donc de triompher à peu de frais. Mais détente, économie de forces ne suffisent cependant pas à expliquer la joie des béats, puisque le jeu de la pensée, nous l'avons vu, peut s'accompagner de bien d'autres sentiments. « Il faut évidemment pour des crises de béatitude des conditions particulières et rarement réalisées dans la répartition des forces psychologiques. Les belles extases ne sont pas fréquentes: bien des blessés ont eu des pertes de sang sans avoir les huit jours de Paradis dont nous a parlé un homme de soixante ans après un accident d'automobile. Le kief de l'opium est difficile à atteindre; beaucoup de sujets n'y parviennent jamais. Après quelque temps les morphinomanes sont obligés de forcer leurs doses et ne réussissent [page 535] pas toujours. Il y a dans ces béatitudes une certaine rencontre délicate» (585) : il ne suffit pas qu'il y ait détente et rétrécissement, il faut en outre que les forces organiques soient suffisantes « pour que leur concentration puisse amener une apparence XXXIV

d'enrichissement» (586). En tout cas, la béatitude, forme rare et anormale des sentiments, se trouve bien ainsi être également et au même titre forme d'activité et régulation de l'activité.

v.
La conception des sentiments que propose M. Pierre Janet soulèvera évidemment parmi les psychologues, les psychiatres et les spécialistes des questions religieuses les mêmes objections que nous avons déjà indiquées à propos de sa conception de la croyance et de l'extase. Il n'y a donc pas intérêt à y revenir ici. Il importe davantage de souligner le grand mérite qu'a la théorie des sentiments de M. Pierre Janet d'être, en psychologie, une théorie psychologique. La plupart des théories des sentiments actuellement en vogue tendent à tenir pour secondaire et accessoire ce qu'ils ont de proprement psychologique, à les ramener et réduire à leurs manifestations physiologiques et à en présenter ainsi la physiologie plutôt que la psychologie. Or il se trouve que, par une tout autre voie, en se refusant à pareille réduction et à pareille transformation du problème, en demeurant fermement dans le plan psychologique, M. Pierre Janet semble avoir fait faire un pas autrement important à la physiologie des sentiments: car son analyse psychologique du jeu de forces qui constitue les sentiments vient précisément rejoindre les théories de l'intégration de Sherrington, de l'escape of contraI de Head, des centres régulateurs des dépenses corticales de Camus et Lhermitte ; et cette convergence de l'investigation proprement psychologique et de l'investigation physiologique est, assurément, tout à fait significative. Ce caractère nettement psychologique de la théorie de M. Pierre Janet s'affirme tout particulièrement par sa parenté avec les théories dites intellectualistes, issues de la pensée herbartienne, à la fois, sans doute, trop étroites et trop vagues, mais qui n'en ont [page 536] pas moins, M. Pierre Janet se plaît à le reconnaître, ouvert la voie aux théories dynamiques du sentiment. Ainsi, dans le domaine si difficile de la vie affective, la psychologie objective se trouve à la fois, par une heureuse et suggestive rencontre, donner la main aux théories les plus riches de promesse de la physiologie contemporaine et retenir de l'ancienne psychologie ce qui méritait de durer.

xxxv

AUTRES

OUVRAGES

DU MÈME AUTEUR

L'automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les jormes inférieures de l'activit.! me~talc r vol. in-8 de la Uibliothèque d. philosophie contemporaine, r"e é,litiorJ, r8Sg. 8e édition (librairie Félix Alcan).
TItAVAUX ou LAUOHATOmg OB PSYCHOLOGIE OB LA S.tLPÈTRIÈRB

(Librairie

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Première série. Névroses lOtIdées fixes. I. F;tudes expérimentales sur les troubles de la uolonté, de l'attention, de la mémoire, SUi' les émotions, les idées obsédantes et leur traitement. r vol. in-8, avec 68 figures dans le lexIe, 18g8, 2e édition. Deuxième série. Névroses et Idées fixes. I I. Fragments des leçons dn mardi Sill' les névroses, les maladies produites pal' les émotions, les idées obsédantes et leur traitement. 1 vol. gr. iu.8, aycc 67 figures dans le texte, 18g8, 26 édition. Troisième série. Les Obsessions et la Psychas,snie. 1. Etudes cliniques et expérimentales su'" les idées obsédantes, les impu'sions, les manies mentales, la folie du duute, les tics, les modifications du sentiment du réel, leur pathogénie etlew' traitement. I yol, gr. in'o8, ayec gravures dans Je texte, Ig03, 2e édition. Qualrième sér;;. Les Obsessions ft la Psychasténie. II. Fragments des leçons du mardi sur les états neurasthéniques, les aboulies, les sentiments d'incomplélude, les agitalions et les angoisses d!ffuses, les algies, les phobies, les délires du contact, les tics, les manies mentales, les jolies dtl doute, les idées obsédantes. les impulsions, leur pathogénie et tellr traitement. 1 vol. gr. in-8, avec. 2~ figure.. 1g03,

~. édition.
Cinquième série. L'État M~ntal des Hystériques. Les stigmates mentaux des hJstcll'iques. Les accidents mentaux des hystériqnes. ElUdes sur divers symptÔmes hystériques. Le traitemcnt psychologique de l'hystérie. 1 vol. gr. in-8, avec gravures dans le texle. p.e édition. 1892. 2e édition, Igl r. Sixième série. Les Médications psychologiij ues. Eludes historiques, psychologiqnes et cliniques sur les mélhodes de la psycholhéi-apie. L L'action mora/e. L'utilisation de l'Automatisme, 1919, ~e édition ' Septième série. Les Médications psyohologiques. Ir. Les économies psychologiqlles, 1919' Huitième série. Les Médications psychologiques. nL Les acquisitions psychologiques, Igrg. Neuyième série. De l'angoisse à l'extase. Éludes sur les croyances et les sentiments, I. Un délire religieux. la croyance. 1 vol. gr. in-8, avec trois planches en couleurs hers texte et 37 figures dans le lexIe, Ig26. The major symptoms of hysteria. fifteen lectures given in Harvard school (Mac Millan, édilor, New-York, Ig07), 2e édilion, Ig20. Les Névroses, 1 vol. in-D. IfJOg. ge mille (Flammariou). medical

La Médeoinepsychologique, I
Les stades de l'évolution in-8, Ig26 (Chahine).

vol in-[2, psychologique.

[g23 (Flammarion). Cours au Collège de France.

1 vol.

La pensée intérieure et ses troubles. Cours au Collège de France. 1 vol. in-8, . 1927 (Chahine). L'évolution de la mémoire et de la notion du temps. Cours au Collège de France. rg28 (Chahine). Psi:Jologia de los sentim~ntos. C'JUrs à l'Université de Mexico. rg16 (Librarîa Franco-Arr.ericana, ,\-lexico).

Travaux. du Laboratoire de Psychologie
DIXIÈME RÉRIII

de la Salpêtrière

DE L' ANGOISSE
ÉTUDES SUR LES CROYANCES

A L'EXTASE
ET LES SENTIMENTS

PAR

LE DR PIERRE

JANET

Membre de J'Institut :Professeur de Psychologie au Collège de France

..
LES SENTIMENTS FONDAMENTAUX

--

PARIS LIBRAIRIE
'108, BOULEVARD

FÉLIX

ALCAN
108

SAINT-GERMAIN,

1928 . Tous droits de reproduction, J'adaptation réservés pour lous pay" et de traduc!ion

INTRODUCTIO:'{

La malade intéressante, désignée sous le nom de Madeleine, qui a été l'occasion de ces études, nous a présenté dans ses divers états d'équilibre, de tentation, de sécheresse, de torture, de consolation, un grand nombre de problèmes psychologiques. Le volume précédent a abordé une partie de ces problèmes en étudiant les fonctions intellectuelles et surtout les diverses formes de la croyance, mais il est évident que l'interprétation des faits à ce seul point de vue reste insuffisante. Il y a au-dessous de ces croyances un ensemble de sentiments qui évoluent, se transforment et déterminent puissamment la direction des croyances. La malade le remarque sans cesse: « C'est principalement aux effets que les visions produisent sur moi que je les distingue: il y en a qui certainement ne peuvent venir que de Dieu, les sentiments qu'elles me donnent sont trop divins... Je suis dans l'Enfer ou dans le Ciel suivant ce

que Je sens

»).

La plupart des auteurs qui ont étudié les mystiques ont insisté sur ce rôle des sentiments: « Il s'agit avant tout, disait :M. Schuré, d'une illumination intérieure qui donne une sorte de félicité inconnue pareille à la délivrance d'un captif ». Quand les critiques protestent contre l'interprétation des extases comme une sorte de somnambulisme, ils n'insistent pas seulement sur l'absence après l'extase des troubles de la mémoire, mais aussi « sur l'absence dans les somnambulismes ordinaires de cette joie profonde qui est l'essentiel de l'extase ». Nous avons d'ailleurs longuement insisté sur « ce bonheur Del'angoisseà l'extase II - 1

2

INTRODUCTION

perpétuel et quelquefois sublime » qui donnait aux extases de Madeleine un caractère si frappant. C'est ce sentiment de joie étendu sur toutes les idées qui déterminait les modifications les plus curieuses de la pensée, la conviction d'intellection, la conviction de merveilleuse pureté morale et la participation à la vie divine. Cette observation ne nous propose pas seulement le problème de la joie: les cinen états de Macleleine nous montrent cinq formes remarquables des états de sentiment. Ce qui domine dans l'équilibre c'est, comme elle le dit elle-même,
,

le juste équilibre des différents sentiments; nous voyons dans
l'état de sééheresse l'absence de tous les sentiments, dans l'état de tentation la prédominance du sentiment de l'inquiétude et de l'effort, dans l'état de torture celle de la tristesse et dans l'état de consoYation ceUe d'e la foie déborcfante'. ILewconduites vis-à-vis des hommes et vis-à-vis die Dieu déri:Vent de ces sentiments: le calme d'ans res relations soeia'Jfes, Findiifl1érence, l'intérêt, la haÏne et l'amour ne Pont q:rr'expI'imel' ces selltiments fondamentaux. Les réHexionsque j'ai' présentées à propos d'e cette n:évrose seraient donc bien incomplètes si elles se Domaient à, l'étude des modifications intellectuell'es, elles doivent porter' aussi dans l'a mesure du possible sur' l'es mocl'ifi'eations' des s,enti-, ments qui souvent déterminent les premieres: et qui' joueI1J.il\ un l'Ore siconsidérabl'e clahs toute la cOlldui.lJe~ L'étude des sentÏments' chez notre extatiq:ue ne peut être faite i'solément, elle doit être une occasion p0ur réunir et comparer d'autres o}}servations qui peuvent l'éeI'airer. Naturellement il est juste d"examiner à ce propos ces mal'ades, classiques aujourd'hui, qui présentent des oscillations assez réguli:ères des sentiments <'letristesse et de jo~e, q'ue' l"oIT rattacha'Lt autrefois dans les d'escriptions françaises' au~ psychoses â ctouble forme et qui sont désignées dans res ouvrageS' de Krcepelin sous le nom de psychose' rnaniaque-dépressive'. Wn el'es cas; typiques que je citerai souvent est celui de Ma,x, uw hGmme âgé aujourd'hui dé 43 ans. t)'une famille dont les taresrnentales sont caractéristiques, il avait toujours un cara.ctère plutôt renfermé et sérieux, mais il était en apparence' ags'e~ bien équilibré. Bouleversé par les émotions de la guerre il a présenté de puis l'âge de 30 am, quatre grandes criseS' dre délire à double

INTRODUCTION

3

forme avec période assez courte d'agitation au début et période très longue de dépression mélancolique de diverse profondeur. Un autre malade, Alexandre, jeune homme de 30 ans, a présenté aussi pendant la guerre deux crises de délire à double forme avec période de dépression assez courte prenant surtout la forme de délire de persécution et une période d'élation très longue et très curieuse. Ce grand délire de joie et d'ambition pendant lequel il se croyait le généralissime des armées alliées et le grand triomphateur est l'un des plus intéres~ants à rapprocher des joiès extatiques. Autour de ces deux observations, il faudra ranger un certain nombre d'autres observations du même genre. . A côté de ces observations de psychose maniaque-dépressive, je voudrais insister sur un grou.pe de malades, analogues peutêtre au fond, mais dont l'aspect clinique est différent surtout 'dans les premières années de la maladie. Une jeune fille âgée maintenant de 29 ans, Flore, ne peut être mieux désignée d'une manière générale que sous le nom d'une asthénique psychologique: d'une famille où les accidents mentaux sont nombreux, elle a présenté une enfance maladive avec toutes sortes de troubles de la nutrition; depuis la puberté elle tombe dans
,

des états psychologiques

nettement

pathologiques,

mais qui

sont bien plus variés que les précédents. Elle a pris l'habitude de les désigner elle-même par les termes suivants, le mal-mal, le vide, l'énervement, le noir et le Champagne. II sera facile de voir que le mal-mal et l'énervement correspondent aux tentations de Madeleine, le ;vide à la sécheresse, le noir et le Champagne aux tortures et aux consolations. II y a là une instabilité et une périodicité sentimentale qui est du même genre et dont la comparaison me semble instructive. Je retrouve les mêmes caractères, chez Claudine, jeune femme de 33 ans qui depuis une période d'épuisement causé par la mort de son père, par son propre mariage et par trois accouchements trop rapprochés, présente' a même asthénie avec les mêmes instabilités et les mêmes variations. Ces malades et d'autres du même genre doivent être analysés afin de comprendre mieux cette variabilité des sentiments et son rapport avec les oscillations de la force psychologique. Ces oscillations sont beaucoup plus rapides dans les accès épileptiques ,et dans les crises psycholeptiques et j'aurai l'occa-

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INTRODUCTION

sion d'étudier à ce propos plusieurs épileptiques. Je signale surtout l'observation de Fy. femme de 35 ans, dont les accès épileptiques fréquents étaient classiques, et qui est morte au cours d'un accès. Très souvent elle présentait avant l'accès une période fort curieuse qui se prolongeait 24 ou 48 heures pendant laquelle elle se trouvait dans un état de joie tout à fait remarquable et comparable aux grands états d'élation; ce même sujet présentait" après l'accès, une période plus oy moins prolongée de mélancolie. La dépression, la diminution des forces et les sentiments qui en résultent restent fixés pendant de longues périodes à un certain niveau chez les malades que j'ai désignés autrefois sous le nom de psychasténiques. Nous aurons à revoir de nombreuses observations de ce genre et pour abréger lesdescriptions j'aurai plusieurs fois l'occasion de renvoyer à des ouvrages précédents où se trouve l'observation plus complète des malades. La décadence progressive de la force et de la tension psychologiques s'accuse gravement dans le début de la maladie que l'on appelle aujourd'hui démence précoce et qui, au point de vue de la description symptomatique, se rapproche d'une asthénie psychologique progressive. Celle-ci parait progresser par paliers et peut s'arrêter à divers degrés de profondeur, à chacun de ces paliers elle nous offre des observations intéressantes sur la transformation des sentiments. Plusieurs cas de cette affection seront étudiés, en particulier celui de Zb, jeune fille de 23 ans, dont j'ai déjà résumé l'histoire (1), et celui de Cécile, f. 30, dont la maladie prend plutôt la forme de schizophrénie. Il faut signaler, quoique les observations soient moins nombreuses, les troubles des sentiments qui sont en rapport avec l'évolution de lésions cérébrales manifestes. Je signalerai quelques cas de paralysie générale et j'insisterai à plusieurs reprises sur l'observation du capitaine Zd, homme de 40 ans, qui mériterait une plus longue étude, même au point de vue anatomique. Zd a été blessé par une balle à la bataille de Tahure en Champagne, dans la région occipitale. La balle est entrée obliquement de gauche à droite et de bas en haut; malgré une trépanation qui a enlevé les esquilles elle n'a pu
(I) Lt perLe des sentime;Üs dl, valeur, Journal de psychologie, novo 1908.

IN TROD U CTION

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être enlevée et le blessé après avoir souffert de troubles de toute espèce pendant plusieurs années a fini par réclamer une opération à laquelle il a succombé. L'autopsie n'a pu être faite, la radiographie montrait la balle dans la région occipitale, très près de la paroi, la pointe dirigée à droite et en avant, à l'entrecroisement de deux lignes, l'une partant de la protubérance occipitale au trou sous-orbitaire droit, l'autre d'un temporal à l'autre au dessus et en arrière du pavillon de l'oreille, à 5 centimètres de l'occipital, à 4. centimètres du temporal droit. Le blessé a présenté au début un syndrome cérébelleux d'instabilité et de vertige qui a été assez rapidement dissipé et une amaurose puis une hémianopsie droite qui n'a duré que quelques semaines. Les troubles visuels ne consistaient plus qu'en un rétrécissement de forme hystérique très variable, dont :M. Kalt m'a envoyé les schémas, mais des troubles mentaux très bizarres sont survenus, à propos desquels le malade m'a été adressé au mois de janvier 1916. Nous étudierons chez lui des sentiments du vide d'une forme particulière et un état d'inaction morose fort remarquable. Le cas de Laetitia, jeune fille de 28 ans qui m'intéresse depuis plusieurs années, est plus comple~e ; il se rattache à la fois aux asthénies constitutionnelles et aux troubles des sentiments en rapport avec des lésions organiques. J'ai déjà eu l'occasion de décrire brièvement cette malade dans une communication que j'ai faite en Amérique au congrès de neurologie, réuni à Atlantic City en 1921, et où je l'ai présentée sous le nom de Laetitia. Je l'appelle aussi la dormeuse ou la belle au bois dormant: elle justifie bien ces noms, car depuis l'été 1913 jusqu'à l'été 1918, elle a simplement dormi pendant cinq ans; c'était un moyen commode pour traverser la période de la guerre. Comme je l'ai raconté dans mon étude précédente., Laetitia qui présentait des troubles nerveux depuis la puberté, qui avait de temps en temps des crises très étranges, caractérisées par un sentiment envahissani, d'irréalité, de disparition du monde et d'elle-même, a trouvé bon de s'endormir complètement vers l'âge de 18 ans. Elle avalait ce qu'on lui mettait dans la bouche en lui pinçant le nez et quant aux opérations inverses, elle les exécutait dans son lit avec la plus complète indifférence. Je suis arrivé par des simulacres de passes et I?ar des suggestions à la réveiller un peu une fois par

6

INTRODUCTION

semaine et à obtenir un quart d'heure ou une demi heure de conversation. Ces conversations avec la dormeuse ont été extrêmement intéressantes à tous les points de vue: elle était même capable de faire des vers quelquefois jolis. Elle présentait les troubles de la volonté et de la perception les plus étranges et, sans songer qu'elle faisait frémir l'ombre de Descartes, elle se permettait de les résumer en disant: « Sans doute je pense, Elle terminait ces conver.'>ations par une mais je n'existe pas formule bizarre et peu polie: «Pourquoi voulez-vous que j e vous parle, vous n'existez pas, moi non plus; bonsoir ». Dans la dernière année de ce sommeil, je suis parvenu à la maintenir éveillée plus longtemps, à obtenir des actes de plus en plus prolongés. La malade, qui a fréquemment des crises violentes de forme hystérique, est restée dans un état d'inaction triste à peu près continuel. Mais graduellement se sont présentés de plus en plus graves dès troubles de la secrétion urinaire: la malade qui réclame à boire constamment et qui absorbe dans la journée jusqu'à 25 litres d'eau, rend ~O à 22litres d'urine. Ces troubles de polyurie, cette exagération du sommeil et cet état d'asthénie obligmt à penser à une lésion organique dans une région particulière de la base de l'encéphale qui sera étudiée à propos des localisations anatomiqùes des sentiments. Ce cas reste embarrassant, intermédiaire entre les asthénies névropathiques et les asthénies en rapport avec une lésion déterminée comme celle du capitaine Zd. Bien entendu un grand nombre d'autres malades nous présentèrent d'une manière plus isolée telle ou telle catégorie de sentiments. Quand il s'agit de sujets auxquels j'ai déjà fait allusion dans d'autres ouvrages, les lettres ou les prénoms qui les désignent sont restés les mêmes. Quand il y a lieu, l'observation des malades nouveaux sera brièvement indiquée. Dans ce volume l'observation de Madeleine doit tenir une moins grande place que dans le précédent, elle nous permettra surtout générale des sentide revenir à la fin slY' une interprétation ments et de leurs variations. Je désire, si cela est possible, employer pour l'étude des sentiments la même méthode qui a été appliquée à l'étude des croyances et des opérations intellectuelles: les faits psycholo. giques doivent Btre présentés comme des conduites et exprimés
)J.

:INTBOJj-UCr(1l0N

7

en termesd'aotions (1). Cetteiexpressiondes fait~estrelativement facile :quand il s'agit des opérations de l'intelligence, car l'intelligence, 'étant l'adaptation .aux .ôhoses du dehors grâce à nos mOUVffiIlients dans 1'espace, ,peut facilement être présentée commenne 'complication de lacouduite,surtoJltquand on donne une importance suffisante au rôle du langage. Mais les sentiments qui sont le plus souvent considérés comme des faits purement internes sans rapport précis .avec des mouvements déterminés semblent tout à fait différents. Je voudrais essaver de présenter ici/ UinBBsquissed'une conception des sentiments considérés comme des régulations de l'action qui peut contribuer à lesr.attacher à la psychologie de .la conduite. - _ Mes études sur les sentiments considérés à ce point de vue ont !déjà été indiquées dans plusieurs travaux précédents sur les névroses et les obsessions. L'importance de la conduite qu triomphe dans les sentiments de joie et dans les états d'élation

a été signalée à plusieurs reprises dans mes livres sur

(

les médi-

cations psychologiques », 1919, II, pp. 78, 278-280, III, pp. 178. Plusieurs - années de mon cours au Collège de France, 1910, 1918, 1923, mon cours ên 18 leçons aux Universités de Mexico, de Puebla, de Guadalajara, plusieurs conférences faites à l'école de médecine de Paris, à Philadelphie, à Princeton, en 1925, à Bâle, à Genève, à Madrid, Ell1926 ont été consacrées à cette étude des sentiments considérés comme des régulations de l'action. Mes études sur les émotions considérées de la même manière et présentées au point de vue dynamique comme des variétés des sentiments sont plus anciennes, eUes ont été présentées dans mes cours à la Sorbonne et au Collège de France en 1902 et '1908, elles ont été résumées dans mon rapport sur les problèmes de l'émotion publié dans la Rerue neurologique, 1909, p. 1551. Je voudrais dans ce nouveau livre réunir et coordonner la plupart' de ces anciennes études. Une première partie d~ ce livre essaye de poser le problème des sentiments en rappelant les diverses conceptions des sentiments ains~ que leurs difficultés et en analysant un sentiment à mon avis très intéressant pour le psychologue, le sentiment du vide, qui peut nous indiquer une méthode d'étude. La deuxième partie examine' à ce point de vue les quatre sentiments
(1) De l'angoisse à l'extase, I, p. 203.

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INTRODUCTION

élémentaires de l'effort, de la fatigue, de la tristesse et de la joie. La troisième partie étudie quelques formes secondaires des sentiments quand l'action à laquelle ils se rattachent devient moins visible, à propos des émotions proprement dites et des béatitudes; elle étudie les combinaisons des divers sentiments dans le calme, les transformations des sentiments dans leur évolution. J'aurais désiré ajouter à ce livre les formes dérivées des sentiments, quand ils se combinent avec les diverses tendances de l'esprit pour former les sentiments sociaux et les sentiments religieux. Mais les observations des malades qui présentent des troubles des sentiments sociaux et religieux et les interprétations nécessaires demandent de beaucoup trop longs développements. Ces études doivent à mon grand regret être écartées pour le moment et réservées pour un autre ouvrage.
Paris, 22 juin 1927.

PREMIÈRE

PARTIE

LE PROBLÈME DES SENTIMENTS

CHAPITRE PREMIER
LES THÉORIES DES SENTIMENTS

Dans les études sur l'esprit humain l'ensemble" des faits que l'on réunit sous le nom de sentiments a toujours occupé une grandè place: les anciens philosophes distinguaient déjà les passions de la raison et la psychologie classique donnait aux sentiments la seconde place dans le tableau des trois facultéf de l'âme. Non seulement on faisait jouer au sentiment un grand rôle dans les conduites morales mais les métaphysiciens commE Maine de Biran (1), soutenaient qu'il révèlerait, si on le connaissait bien le fond de l'être, Aujourd'hui les psychologues répètent que le sentiment influe non seulement surIes actes, mais sUI la connaissance et même sur la perception et les idées (2). Lef médecins ont répété depuis bien longtemps que ce sont lef troubles des sentiments qui expliquent toutes les psychoses Pinel disait déjà que ccles facultés affectives sont lésées danf l'aliénation bien plus que les intellectuelles (.3). Guislain, 1833
))

(1) Discussion açec Roger Collard, Edition Gérard, VII I. (2) Cf. H. HÔFFDING, Esquisse d'une psychologie fondée su,' l'expérience y traduction française, 1900, chap. VI; VilA NBAU~[, Journal de psychologie 1907, p. 289; BLONDEL, La conscience morbide, 1914, p. 269, 271. . (3) PINEL, Traité médico-philosophique sur l'aliénation, 1800, p. 156.

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LE

PROBLÈME

DES

SENTIMENTS

faisait débuter toutes les maladies mentales par des troubles, de la vie du sentiment. Malgré cette conviction générale de l'importance des sentiments, il est aisé de voir <1uel'étude de ce phénomène est restée encore bien vague et bien peu susceptible d'applications pratiques. Titchener reprochait à Wundt d'avoir changé neuf fois, d'opinion sur la conception des émotions (1). Cette critique n'est pas, bien grave, car èlle d,émontre surtout les efforts sincères de Wundt, mais eUe montre bien la diffi,culté de la question et l'embarras des psychologues. Une revue rapide des interprétations qui ont été présentées et des objections qu'elles soulèvent pourra peut-être nous montrer quel est actuellement l'état du

problème des sentiments.

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I.

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Cnraelère!ô

apparent..

tie.. sentiment!';

Une définitign des sentiments sera mieux à sa place dans un chapitre final, mais il faut au moins indiqT>lerau début les caractères apparents par lesquels les sentiments se distinguent des autres faits psychologiques et en particulier des actions. Ribot, au début de ses problèmes de psychologie affective, rappelait que d'après les. recherc-hesde 'Wundt, de Külpe, de Stumpf, de Lipps on pouvait discerner six critères des sentiments: 1° le défaut de clarté d\J ces phénomènes; 2° leur antagonisme qualitatif; 36 leur subjectivité; 40 leur défaut de localisatil:m ; 50 leurc"affaiblissement par l'habitude ;6° leur peu de clarté dans la représentation (2). Malgré quelques critiques assez justes de M. Titchener ces caractères présentent de l'intérêt (3), mais ils Bontpeu mis en ordre et on peut simplifier cette liste en rangeant ces caractères apparents en deux groupes. En premier lieu, les actes et les perceptions qui en dépendent sont des faits en grande partie extérieurement visibles et relativement précis: ils sont caractérisés par la nature des mou(1) Psychological Review, 1900,p.96. (2) T. RTBOT,Problèmes de psychologie affective, 191.0, p. 15.
(3) T.ITG;HENER, Feelings and attention, 1898..

.

LES

THÉORIES

DES

SENTHIENTS

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vements qui les constituent et surtout par l'objet extérieur qui les détermine. La perception ou même l'idée d'une chaise est constituée essentiellement par l'acte de s'asseoir, plus ou moins arrêté à la phase de l'érection et par les stimulations particulières venant d'un objet. C'est là ce qui donne à ces phénomènes leur précision, leur clarté, leur objectivité dont parle Ribot. Au contraire la fatigue, l'ennui, la tristesse ne peuvent être caractérisés par des mouvements ou des objets déterminés, car ces sentiments peuvent s'appliquer à toutes sortes d'objets et d'actiohs. Ce n'est que par métaphore que l'on peut parler d'un paysage triste, car le même sentiment de la tristesse peut s'appliquer à une figure, à un diner ou à une conversation. Le sentiment ne peut don.c pas être, Gomme les perceptions ou les idées, une forme, un extrait de telle ou telle action particulière, il se présente comme une qualité, un ton qui peut s'appliquer à toutes sortes d'actions différentes et qui, au moins en apparence, ne change pas la nature de l'action. Une promenade, une conversation tristes ou gaies sont toujours des marches cm des conversations. Ce n'est qu'indirectement et superficiellement que ce ton de l'action se projette sur les objets. il ne leur donno qu'une teinte particulière, mais il ne les change pas : un paysage que l'on voit triste aujourd'hui est le même que le paysage plein' de gaîté quelques jours auparavant et on n'hésite pas à le reconnaître. Ce n'est que par comparaison avec des actions très élémentaires et peu précises que dans certains cas le sentiment semble donner une directron à l'action et déterminer une tendance à l'écartement ou au rapprochement, ce qui donne naissance à l'antagonisme de certains sentiments. En lui-même le sentiment n'ayant pas d'objet extérieur précis n'écarte pas plus d'un objet que de l'autre et ne détermine pas de mouvements dans un 'sens déterminé. Un second caractère nous montre que les actes ayant une partie importante à l'extérieur sont aisément perçus et modifiés par les autres hommes. .Les actes dans une même société prennent un caractère commun ou du moins les hommes ne remarquent que ce qu'il y a de commun dans les actes, ils l'expriment dans le langage et se comprennent les uns les autres quand ils parlent de ces actes ou des objets correspondants. C'est ce qui fait que les perceptions et les idées sont facilement communicables. Les sentiments au contraire qui ne modifient pas en apparence

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LE

PROBLÈME

DES

SENTIMENTS

l'action externe, qui ne s'appliquent pas à une action déterminée paraissent rester individuels, à l'intérieur de celui qui les éprouve. Le même repas qui paraît triste à l'un paraît joyeux à l'autre, la tristesse de l'un et la joie de l'autre restent des états individuels et sont devenus des types de la pensée intérieure. Ces sentiments internes qui sont difficiles à exprimer et à communiquer paraissent tout à fait particuliers à tel ou tel individu et propres à sa personne. Des psychologues métaphysiciens ont traduit cette opinion commune en mettant dans le sentiment intime de chaque homme une qualité propre et irréductible. Il y a là probablement une illusion, car les sentiments sont des faits élémentaires, peu' nombreux et probablement très analogues chez la plupart des hommes. Mais c'est l'interprétation scientifique qui arrive à cette c'onclusion, l'observation commune donne au s~ntiment un caractère intime et hésite à le généraliser, les hommes s'entendent entre eux quand ils parlent d'un morceau de pain ou d'une rivière et ils fondent la science sur ces objets communs, mais ils s'entendent mal sur leurs sen-

timents, ils aim'ent mieux « ne pas disputer sur les goûts » et ils
ont longtemps abandonné les sentiments à l'art et à la poésie. F. Rauh dans son ouvrage si intéressant sur « La méthode

dans la psychologie des sentiments » opposait le sentiment, fait
subjectif et individuel, aux perceptions et aux images, faits objectifs et généraux: ccTout fait de conscience peut être dit sentiment si on le considère exclusivement au point de vue des effets qu'il peut produire dans les limites d'un corps déterminé (1). » Les auteurs anglais emploient les mots cc Mood, tonal feeling» pour désigner cette tonalité individuelle des phénomènes psychologiques (2). Cela crée un embarras pour ceux qui se placent au point de vue de la psychologie de l'action, car le sentiment se présente au premier abord comme un ton, une qualité de l'action qui ne modifie pas la partie externe de l'action, objet de langage et de science, mais qui est si importante pour l'individu qu'elle peut modifier toute sa pensée. Il y a dans ces caractères apparents du sentiment des éléments contradictoires car si cette qualité de l'action ne change pas
(1) F. RAUH, La méthode dans la psychologie des sentiments, 1889, p. ",5. (2) V, HABEIU!AL, Probing the mine! normal ane! anormal, NJedical record, 1917.

LES

THÉORIES

DES

SENTIMENTS

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l'action d'une manière appréciable scientifiquement, comment se fait-il que les modifications des sentiments aient une teUe. influence sur la conduite et les maladies mentales? Aussi n'est-il pas étonnant que les théories des sentiments aient toujours été très embarrassées et très confuses.

~. -

La psychologie Ilhilosollhiqnc des sentiments

Ces états psychologiques intérieurs et individuels ont été étudiés de toutes manières par la psychologie philosophique qui se plaçait au point de vue de la conscience et qui recherchait ce dont le sujet:a conscience à propos de ses sentiments, soit par l'introspeqtion de l'auteur lui-même, soit en recueillant les expressions des autres hommes. Tout en admettant implicitement que les sentiments étaient intimes et non communicables, les hommes éprouvaient le besoin d'exprimer aux autres ce qu'ils sentaient, soit pour demander un soulagement, soit pour chercher à augmenter leur bonheur et la littérature est remplie de ces tentatives d'expressions des sentiments. Les philosophes admiraient ces expressions littéraires, observaient qu'elles correspondaient à peu près à ce qu'ils éprouvaient eux-mêmes et étaient disposés à se servir de ces descriptions littéraires comme d'un recueil d'observations. On peut prendre comme exemple des études faites à ce point de vue un livre qui a eu son heure de célébrité, le Traité des Facultés de l'Ame d'Adolphe Garnier, 1862, réimprimé et complété par Paul Janet, 1872. Ce livre est rempli de citations empruntées aux auteurs dramatiques et aux poètes et l'auteur laisse entendre que ces morceaux expriment avec plus de perfection ce qu'il trouve au-dedans de lui-même. Ces études ont fourni un grand nombre de descriptions fines sur les sentiments les plus délicats et les plus complexes. Elles ont recueilli bien des faits relatifs aux circonstances dans lesquelles débutaient les sentiments et que l'on considérait. comme leurs causes, sur les idées qui les accompagnaient, les modifiaient ou étaient modifiées par eux, sur les actes que les sentiments favorisaient ou empêchaient. Ces études, en effet, ont presque toujours porté sur des inclinations, sur les dispositions à trouver du plaisir et de la peine en faisant telle ou telle action.

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LE

PROBLÈME

DES

SENTIMENTS

Tout en répétant que Ie&sentiments ne sont pas des conduites externes, on les rapprochait sans cesse de conduites en rapport avec. des objets extérieurs. C'est ainsi q~e les tristesses, les angoisses sont rapprochées des douleurs et des peurs. Mais les douleurs qui sont des actes d'écartement ont un objet externe,. la lésion et l'objet qui la détermine, les peurs n'existent pas sans un objet dangereux que l'on fuit. Les sentiments de tristesse étaient des douleurs et des peur& sans objet~ c'est-à-dire des douleurs et des peurs inintelligibles: on se tirait d'embarras en les appelant des douleurs morales et des peurs morales. Aujourd'hui encore ces .métaphores jouent un grand rôle dans la description des états mélancoliques faites par les aliénistes. De la même manière les j'oies ont été rapprochées des plaisir& et pour le même motif on en faisait des plaisirs moraux; ce qui n'empêchait pas de les mélanger sans cesse à des descriptions d'actes alimentaires ou d'actes sexuels. Les mystiques conservent encore dans leur langage ces rapprochements perpétuels de la joie avec le rassasiement physique et avec la jouissance du co"it. Comme les actes élémentaires dont on rapprochait les sentiments pouvaient assez facilement s'opposer deux à deux, d'un côté les actes d'écartement, del'autre les actes de rapprochement, on retrouvera cette opposition dans la plupart deg sentiments (1). De telles études ont permis un grand nombre de descriptions et de classifications peu précises, mais utiles. Les relations des sentiments avec diverses dispositions à agir de telle ou telle manière ont donné naissance au concept de& inclinations qui en se simplifiant est devenu eelui des tendances. Les relations des sentiments avec l'exécution de telle oU telle action ont formé la notion des passions, ,Puis des sentiments proprement dits. Les émotions qui étaient à cette époque mal distinguées se rattachaient à des perceptions plutôt qu'à des actions précises. On distinguait les sentiments durables en rapport avec des actions qui se prolongeaient et les émotions rapides, accidentelles, survenant en dehors du développement des actions. On étudiait surtout les conséquences des sentiments, le rôle qu'ils jouaient pour encourager ou pour arrêter l'action, l'usage que la société en avait fait pour développer certaines conduites ou pour supprimer certaines autres.
(1) RIBOT, Evolution des p. 3:9; HOFFDING, Psychologie sentiments, Repue Scientifique, 1893, II, du Sentiment, trad. franç., 1903, p. 284.

LES: 'J):fI)ÉO'l'HES
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BES

SENTIMENTS

1'5 qui ont

la! ri:chiesse et la valeur

rée1ie de ces études

heanflcolilp' cantJlibué' à déIJ1'0Uiller' un grand nambre de faits, .cette conceptiulil pn,i1as(irphique a. tl'JUjaurs été accueillie avec un certain mépris et a taujours été cansidérée' comme plus littéraiEe que scientifique. On lui reprachait d'êtY~ une description et une'; classific3!tia111artifieielle, qui graupait l'es faits en Yeur applicflilant quelqueS' idées préconçues et qui ne l'es examinait p.as en: eux-mêmes: cette critique n'est pas sans impartance .car elle s'adresse. à la métlilade même de l'a psychol'agie phil<IJiffophique'.

Une per;ronne: que l;"an interroge. de' ra sorte; ou qui s'interroge elle-même ]],61 eut exprimer paF ses' parales que des phénamènes p inteIlootmels d'un ardre as:sez élevé, car' les phénamènes psychalogiques' éMmentaires ne sont pas accauipagnés' de phrases dair~ et d'expressions littéraires:. Nous avons distingué précédemment une e01J!<d:uite la prise de canscience de cette conduÏte et .qui est taujourS' d'uiJ11i stade :supérieur; l'expressian littéraire et plrillosophiqlil8 est encore plus: élevée que Ia simple pris:e de canscramee. Or les. gentiments sont deg phénomènes d'un ordre très élémentaire, nous les raUacherons pIns tard au graupe des canduites: sociales, au-dessü1Jts des: conduites intellectuelles élémentaires et les expressions conscientes ne peuvent apparaître qu'au stade asséritif ou réfléchi. « On peut, disait Rauh, avoir un banhem' sans en avoir lia conscience, des mouvements inattendus nous révèlent quelquefois à: nous-mêmes, si bien que nous nous disons, pourquoi suis-je ainsI... mais une larme coule et nè se tro'mpe pas... Les s:entiments se-transforment pendant le sommeil de. la conscie-lIce:, on s'est quitté indifféren ts, on se retrouve amis En somme, on ne peut recueillir de fa sorte que des interprétations, des idées, des croyallces cltl sujet a propos de ses propres £entiments et on ne p.eut constater les sentiments eux-mêmes. Que penserait-on d'un aliéniste qui considèreraÏt le délire de
)).

.

SOil malade

comme identique à ses sentiments?

Tout l'effort

des psychiâtres: a consisté à mOl].trer que l'angoisse du malade et sa tristesse sont antérieurs à l'expression délirante et ne doivent pas être considérés comme identiques à cette expression: on trouve cette discussion très bien faite dans les leçons de M.. Séglas (1).
(1) SÉGLAS, Leçons sur les Maladies Mentales, 1896 p. 80.

16

LE PROBLiME

DES

SENTIMENTS

Si on supprime ces idées et ces croyances on s'aperçoit que la description et l'analyse du sentiment lui-même reste très pauvre. Il n'y a guère à ce propos, comme on vient de le voir, que des comparaisons banales, avec des actes externes élémentaires et ces comparaisons elles-mêmes ne peuvent pas être poussées bien loin car le sentiment interne ne contient pas véritablement des actes vers des objets extérieurs et on est fort embarrassé pour expliquer comment des conduites restent les

mêmes quand on leur supprime tout objet.

.

Quand on essaie de préciser ces descriptions conscientes, on arrive. à des expressions embarrassées et même contradictoires. Il est curieux de relever dans le livre de Garnier un singulier cercle vicieux plus ou moins dissimulé. Le livre débute par l'étude de l'inclination qui est définie par. son rapport avec le sentiment: « L'inclination est la disposition à jouir de la présence d'un objet et à souffrir de son absence, ou à jouir de son absence et à souffrir de sa présence... Cette pente plus ou moins inclinée vers la joie ou vers la tristesse est un des éléments les plus essentiels de la diversité des caractères. » Mais quand nous arrivons au chapitre suivant sur les passions qui doit nous faire connaître ces sentiments fondamentaux, nous y voyons seulement que « la passion devient le plaisir ou la peine lorsqu'elle provient d'une inclination satisfaite ou contrariée (1) ». Voici maintenant que les sentiments sont définis par les inclinations: l'inclination est une disposition à éprouver un sentiment et le sentiment est un mode de l'inclination. Il ne serait pas difficile de recueillir des embarras du même genre dans tous les ouvrages qui se bornent à répéter les données de la conscience et de l'intelligence sur les sentiments. C'est que non seulement l'iI].'teIligence et la conscience sont postérieures au sentiment et y ajoutent leur interprétation, mais que de plus elles l'interprètent peu et mal. Le langage et l'intelligence qui en dérive sont faits pour l'expression en commun des actes extérieurs perçus par tous les hommes, elles portent sur cette partie de l'action qui est commune, qui est la même chez tous les hommes et qu'un individu peut commander à un autre, elle laisse de côté la partie individuelle de l'action, celle qui ne concerne que l'individu, que l'on ne peut commander
(1) GARèlIER, op. cit., I, p. 105, 294.

LES

THÉORIES

DES

SENTIMENTS

17

.

ni par conséquent exprimer. ccLa connaissance, disait Rauh, s'oppose au sentiment, car elle est conçue comme indépendante de l'action individuelle... Le langage usuel de la conscience se prête à la. description des sentiments et la philosophie qui se borne à inscrire ses données reste très .pauvre sur le sentiment

lui-même (1) JJ. Les études philosophiques se bornent en réalité
à des observations sur les alentours des sentiments, sur les idées qu~ s'y rattachent, sur les actes qu'on peut leur comparer. Quand l'esprit scientifique s'est placé à un autre point de vue, quand il a voulu connaître le sentiment lui-même, il a été mécontent d'une description qui tournait autour du sentiment sans l'atteindre et qui en même temps ne recueillait que des appréciations individuelles et subjectives, c'est ce qui explique le déclin de cette psychologie philosophique et le succès au moins momentané d'une méthode tout à fait différente.

3.

.-

La théorie

périphérique

des sentiments

Le mécontentement provoqué par les insuffisances de la théorie introspective des sentiments a déterminé une violente impulsion vers une interprétation tout à fait opposée. Les premières études ne faisaient appel qu'à la conscience interne trop évoluée, on ne se préoccupa plus que de phénomènes viscéraux, accessibles à l'observation externe et tout-s-fait élémentaires. Cette direction était fort logique car les sentiments sont des phénomènes intérieurs à l'organisme et il n'y a que deux groupes de phénomènes intérieurs: les faits de conscience et les faits physiologiques. L'étude des premien s'étant montrée défaillante, on passait naturellement à l'étude des seconds. D'ailleurs les psychologues s'étaient depuis longtemps intéressés à l'expression des sentiments, soit par des gestes des membres, soit par des modifications de la physionomie, et les anciens avaient déjà écrit des tra;tés sur l'expression de la physionomie. Mais le plus souvent on laissait en suspens la nature de la relation: le développement intérieur du sentiment était-il le point de départ de la moclifîcation du corps ou cette
(1) RAUH, op. cil., p. 45. De l'angoisse à l'extase
II 2

18

LE

PROBLÈME

DES

SENTIMENTS

modification était-elle primitive et déterminerait-elle le dentiment lui-même? C'est la prédominance de cette dernière con.ception qui a donné naissance à des théories du sentiment très répandues et très importantes pendant presque un demi-siècle: Ces théories ont été souvent désignées sous le nom de théories viscérales ou physiologiques de l'émotion. Ce terme est criticable car ces théories ne portent pas sur le mécanisme physiologique des sentiments et en particulier n'expriment aucune opinion sur le rôle du système nerveux. Le point essentiel de ces conceptions c'est que le point de départ des sentiments n'est pas au centre de l'organisme, dans la conscience elle-même, mais dans les organes, à la périphérie du corps. Aussi est-il assez juste de désigner ces interprétations comme des théories périphériques du sentiment, par opposition aux théories internes précédentes. On rattache d'ordinaire ces théories périphériques au nom de William James et de Lange, médecin de Copenhague, qui à peu près simultanément, en 1884, les auraient formulées avec précision. En réalité leur origine est beaucoup plus ancienne et il s'agit là de la résurrection d'une ancienne interprétation qui avait déjà été très bien exprimée par les philosophes grecs et par les Cartésiens. L'instinct populaire qui se souvenait p'eut-être des expressions de Platon, d'Aristote et de Gallien employait souvent le mot « cœur )J pour indiquer des modifications des sentiments: « Avoir le cœur gros, le cœur léger, le cœur froid, le cœur chaud, des cœurs unis, des cœurs battant à l'unisson, un récit qui fend le cœur, une expression cordiale, mon cœur C'est surtout Descartes qui frémit et battit hors de sa place dans son Traité des)assions mit au premier plan les phénomènes physiologiques qui accompagnent les émotions. L'historique de ces études de Descartes et des Cartésiens a été bien fait dans l'ouvrage de Soury, I, p. 384 et dans un article remarquable de :YI. Irons, Descartes et les Théories modernes de l'Emotion (1). « On pourrait appeler passion, disait Descartes, tout ce qui naît dans l'âme à l'occasion des mouvements du corps... L'homme et le mouton sont deuY.: automates, mais l'homme a une âme en laquelle se traduit sous la forme d'une passion tel ou tel mouvement de la machine (2). »
)J.

.

('I) IaoNs,

(2) DESCAHTES,

Philosophical l'ec;iew, janvier, mars, Traité des Passions, A, 7.

mai 1895.

LES

THÉORIES

DES

SENTnIENTS

19

Des idées de ce genre se Tetrouvent cœur, disait Hobbes,

chez plusieurs l'origine

des phides sen-

losophes du XVIIesiècle: « C'est encore et surtout à l'action du
que l'on doit rapporter

timents, des émotions, des affections, des passions. » Ce fut
, Malebranche surtout qui, à une époque où l'on ignorait l'existence des muscles et des nerfs vasculaires, entrevit par une vue de génie le véritable enchaînement des faits à propos des modifications circulatoires qui par contre-coup transforment les sentiments: on connaît le célèbre passage de la Recherche de la . Vérité, 1674, livre 5, sur les nerfs qui environnent les artères et qui règlent le cours du sang. Les physiologistys ont toujours conservé des idées de ce genre que l'on retrouve chez Magendie, Pinel, Bichat, Claude Bernard, de Cyan. On eut cependant l'impression d'un systBme tout nouveau quand parut l'article retentissant de 'yV. James dans le 1Ilind, (1884, What is an emotion ?), développé plus tard dans les Principles of Psychology, (1890, II, p. 442), et que Ribot a fait connaître dans la Revue Philosophique, (1888, II, p. 405). Le llvre de Lange sur Les émotions parut peu après à Copenhague, (1885); il fut traduit en français par M. G. Dumas d'après la traduction allemande de Curella, en 1895. c( Les émotions, disait Lange, doivent être étudiées d'une manière objective et il faut rechercher quels sont les phénomènes physiologiques qui l'accompagnent. » L'émotion est simplement la cœnesthésie de toutes les modifications organiques déterminées par l'événement émotionnant. Cette doctrine n'était guère différente aU fond de celle de Malebranche, mais elle était exprimée par J ames d'une manière brillante, à la fois philosophique et littéc( Le sens commun dit: nous raire, qui fit une vive impression: p.erdons notre fortune, nous sommes affiigés et nous pleurons, nous rencontrons un ours, nous avons peur et nous nous enfuyons, un rival nous insulte, nous nous mettons en colère et nous frappons. L'hypothèse que nous allons défendre ici est que cet ordre de succession est inexact, qu'un état mental n'cst pas immédiatement amené par l'autre, que les manifestations corporelles doivent d'abord s'interposer entre eux: nous sommes affiigés parce que nous pleurons (sorry because we cry), irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons... Sans les états corporels qui la suivent la perception serait de forme purement cognitive, pâle, décolorée, sans chaleur émotive.
.

20

LE

PROBLÈME

DES

SENTIMENTS

Nous pourrions alors voir l'ours et juger à propos de fuir, recevoir l'insulte et juger bon de frapper, mais nous n'éprouverions réellement ni fraveur ni colère. n Cette thèse d'apparence paradoxale se justifie par quelques remarques: les modifications de l'organisme semblent dans certains cas se développer les premières, avant leur retentissement moral: les troubles de la puberté existent pendant un certain temps avant de faire naître les sentiments correspondants. Sans l'existence de ces troubles organiques le sentiment n'exis-

terait pas: ccEssayons de concevoir, disait James, la peur sans
modifications cardiaques ou respiratoires, sans troubles viscéraux, sans chair cie poule, ...la rage sans l'agitation extérieure, sans la coloration du visage, la dilatation des narines, le grincement des dents, l'impulsion à frapper, je doute que nous

puissions y parvenir. » Et Lange dira de même, car il est curieux de remarquer combien ces deux écrits se ressemblent: cc Supprimez dans la peur les symptômes physiques, rendez le calme au pouls agité, au regard sa fermeté, au teint sa coloration normale, aux mouvements leur rapidité et leur sûreté, à la langue son activité, à la pensée sa clarté, que restera-t-il de la peur? (1)' n Dans certains cas on peut même arriver à une sorte

de vérification expérimentale. cc Nous modifions les sentiments
par le vin, les poisons, les vomitifs qui donnent la tristesse, le bromure qui paralyse le système vasa-moteur (2) n. c(Nous pouvons arrêter ou supprim9r l'expression et alors nous sentons moins . et nouS pensons plus... Quand le malade atteint de peur peut arrêter l'angoisse qu'il a à la poitrine, la peur disparaît. » La, théorie de James était d'ailleurs moins brutale que celle de Lange, il présentait dès le début quelques restrictions à propos des émotions délicates (subtle) artistiques ou reJigieuses, oÙ les idées elles-mêmes peuvent jouer le rôle principal. Il est vrai aussi que dans un dernier article(3) il semble céder à ses adver-. saires et ajoute à la réverbération de la réaction viscérale les idées associées et le ton de plaisir et de douleur. Ce qui, comme le remarque Baldwin (4), est concéder tout ce qu'on lui demandait et
(1) (2) (3) (l,) LANGE, op. cit., p. 102. LANGE, ibid., p. 106. .LDIES, Psychological review, t894. BALDWIN, Psychological reriew, 1894,

p. 222.

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abandonner la théorie précédente; mais on ne tint pas compte de ces réflexions et on mit sous son nom la théorie brutale de l'explication totale des émotions par les phénomènes viscéraux qui l'accompagnent. Ces théories séduisir'ent les philosophes et les psychologues par une apparence scientifique et physiologique, Les laboratoires de psychologie qui avaient été fondés de tous côtés depuis 1885 et qui depuis la décadence de l'hypnotisme avaient perdu un de leurs grands sujets d'étude étaient heureux de pouvoir exploiter cette mine d'observations et d'expériences en apparences faciles. Les physiologistes et les médecins voyaient dans ces théories un moyen d'exprimer avec leur propre langage un phénomène psychologique important et croyaient expliquer les maladies si nombreuses des seIltiments par des modifications physiques plus ()u moins bien constatées. OIl était satisfait de

pouvoir dire que

«(

la mélancolie est simplement ùne mauvaise

circulation ). Pendant 25 ans toutes les études sur les sentiments normaux et pathologiques furent inspirées par les conce'ptions de J ames et de Lange. Ces études ont été en réalité très intéressantes et très fructueuses: elles ont fait connaître les relations très étroites entre les fonctions de la digestion gastro-intestinale et les diverses émotions. Il est curieux de rappeler qu'Esquirol (1) avait déjà remarqué les ptoses de l'estomac et du colon transverse « qui devient presque vertical» dans les états émotionnels et dans les mélancolies. J'ai déjà insisté plusieurs fois sur cet historique et sur ces observations. Les recherches de ce genre qui m'ont longtemps intéressé sont les recherches sur les modifications de la respiration pendant l'évolution des sentiments. Les études déjà commencées par Brown-~équard, Mosso, Pachon, François-Frank, ont été très développées. Je rappelle les descriptions de M. G. Dumas fmr les deux attitudes typiques dans la joie et dans la tristesse (2) : Dans la joie, au moins dans une espèce de joie que l'on peut considérer comme la plus complète, on note l'élévation et le bombement du thorax, l'augmentation du nombre et de la pro(1) ESQUIROL, Œuvres, I. p. 445, 463. (2) G. DUM:AS,La joie et la tristesse, 1900.

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fondeur des inspirations, dans la tristesse, au moins dans une forme typique, il y a. affaissement du thorax, diminution du nombre et de la profondeur des inspirations: la respiration devient superficielle et lente. J'ai eu l'occasion dans mon livre sur les obsessions (1903), d'insister longuement sur les troubles viscéraux qui accompagnent l'angoissse. On observe des spasmes de la plupart des organes qui jouent un rôle dans la digestion et dans la respiration. Les spasmes des lèvres, de la mâchoire, du pharynx, de l'œsophage ne déterminent pas seulement des troubles de la déglutition, mais amènent souvent le sentiment de strangulation, l'impression de la boule dans la gorge. Non sans difficulté on peut prendre le graphique de la respiration pendant la crise d'angoisse et j'ai publié un certain nombre de ces graphiques (1). Ils nous présentent tous les troubles possibles de la respiration thoracique et de la respiration abdominale, des polypnées aussi bien que des ralentissements ou des apnées, des respirations en soupirs, des respirations périodiques à forme de Cheyne Stokes; la figure 8, représentant un graphique pris sur la malade Rib., montre le trouble le plus commun, une respiration très irrégulière entrecoupée de gTands sori'pirs convulsifs. On ne saurait trop insister sur l'intérêt des troubles de la Circulation au cours des émotions et des sentiments, ils 'sont. malheureusement plus difficiles à examiner correctement et beaucoup des études qui ont été faites à cette époque dans les laboratoires de psychologie sont bien discutables. Les premières recherches de Claude Bernard et de François Franck étaient faites surtout sur l'animal. Divers appareils, en particulier le gant volumétrique de Patrizi, le doigt, plétismographique de Hallion et Comte (1895), ont permis de faire à peu près les mêmes observations sur l'homme. Je rappelle seulement à titre d'exemples les travaux de Binet et Courtier. (1892), de H. Head 1895, de Klippel et Dumas, de F. Parr, de L. Pearl Bogs (2). La thèse de M. G. Dumas sur la tristesse et la joie contient à ce propos bien des observations intéressantes sur les deux
(t) Obsessions et psychasténie, 1903, p. 219. (2) F. PARR, la liaison causale des émotions et de la circulation sanguine, Ref). Philosophique, 1897, p. 504, 507; L. PEARL BOGS, Étude expérimentale sur les accompagnements physiologiques des senttments, Psychological . re(Jiew, 1904.

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formes de la psychose périodique; Dans les tristesses typiques, la circulation périphérique est réduite et les vaisseaux sont resserrés; quoique cela paraisse parad~xal, la tension sanguine qui devrait être augmentée par cette constriction périphérique est souvent diminuée par la faiblesse de l'impulsion cardiaque. Dans' la joie normale les phénomènes sont inverses, les artères périphériques sont largement ouvertes et cependant la pression s'élève, parce que le coeur bat plus rapidement et plus forte-. ment. Ces phénomènes de vaso-co::1striction et de vaso-dilatation ont certainement une grande importance dans les sentiments et si les études précédentes sont insuffisantes sur bien des points, elles ont du moins le mérite d'avoir indiqué une voie de recherches. Peut-être' sous l'influence de ces troubles vaso-moteurs, peutêtre directement, les diverses sécrétions peuvent être transformées: on connaît le grand nombre des observations un peu dispersées sur les sécrétions salIvaires, stomacales, intestinales, urinaires. J'ai publié des observations curieuses d'anurie, de polyurie, d'hydrorrhée vaginale « à remplir un 'seau », de gonflement des seins, de réapparition de la sécrétion lactée, etc... (1) et surtout de modifications des règles. Toutes ces observations ne font guère que signaler des problèmes et seront reprises plus tard avec plus de précision. lVI. G. Dumas vient de reprendre d'une manière bien intéressante ses études sur les larmes. Une étude nouvelle s'est depuis quelque temps ajoutée 'aux précédentes, celle des modifications de la résistance éleetrique du eorps sous l'influenee des sentiments (2). M. W. B. Cannon ouvre également une nouvelle direction de recherches dans ses études sur le changement de composition chimique du sang, en particulier sur la modification de la teneur en sucre et sur la libération d'adrénaline par les capsules surrénales dans les fortes émotions ,(3). Les auteurs qui analysent l'état anxieux s'appuient presque uniquement sur ces travaux et considèrent cet état comme un
(1) NéfJroses et idées fixes, H06, II, p. 515. (2) L'un des premiers travaux a été celui de M. Frédéric PETERSON et de M. C. G. JUNG, recherches psycho-physiologfques avec le galvanomètre et le pneumographe SUI' les individus normaux et malades, Brain 1907. (3) 'iV. B. CANNON,The Interrelation of emotion suggested by recent physiological research. American Journ. of psychol., 1914, p. 256, Année psychql., 1920, p. 421.

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SENTDIENTS

ensemhle de troubles physiologiques que le sentiment se borne à résumer.. MM. A. Devaux et J.-B. Logre réunissent la plupart de ces troubles dans une observation très juste et dont il est facile d'apprécier l'importance en examinant la plupart de ces malades, c'est que la constitution anxieuse consiste surtout dans l'aptitude a'ux spasmes de tous les organes à musculature lisse, tube digestif, appareiJ respiratoire, circulatoire, génito-urinaire (1). C'est toujours la conception de James qui inspire toutes ces interprétations des sentiments, elle a: eu certainement le mérite de déterminer une riche floraison de travaux de toute espèce et l'observation d'une foule de faits qui prépareront peut-être une autre interprétation.

ci. -

'~e," critiques

de ln théorie

pél'iphérique

:Malgré ce mouvement intéressant qu'elle a déterminé, la théorie de James et de Lange a toujours rencontré des adversaires et des critiques. Déjà Krœ~in inclinait à considérer « ces accompagnements des émotions comme de simples résidus, comme des survivances de mouvements primitivement volontaires tombés à l'état de réflexes qui bien loin d'être la cause des états émotionnels réagiraient simplement aux impressions externes et internes en vertu de lois générales (2) n. Mais c'est surtout de 1890 à 1899 que furent publiées dans tous les pays d'innombrables études critiques: Wundt les résumait en 1896 en disant qu'après 15 ans l'état de cette théorie était peu encourageant, car elle avait partout plus d'adversaires que ?e défenseurs. En 1907, au Congrès de neurologie d'Amsterdam, M. F. de Sarlo, chargé d'un rapport sur la théorie de Lange- J ames, concluait en disant: « Les faits organiques qui coopèrent peut-être à la détermination de certaines émotions n'en épuisent pas la nature (3) n. On commençait même' à plaisanter sur la phrase célèbre de James .« sorry because we cry» que M. Worcester
(1) A. DEVAUX et J. B. LOGRE, Les anxieux. Etude de psychologie . 1917. (2) SOURY, Op. cit., II, p. 1340. (3) F. de SARLO, Comptes rendus du congrès, p. 522. morbide,

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SENTIMENTS

25

(( traduisait: On a peur d'être mouillé parce qu'on prend un parapluie ». Nous devons essayer de dégager d'une manière simple les difficultés soulevées par cette théorie qui ont déterminé après vingt-cinq ans ce revirement de la mode psychologique. En premier lieu cette thèse ne se soutient pas d'une manière lo.gique : les psychologues américains, surtout ceux de l'école de Chicago, ont bien montré la faiblesse du raisonnement principal sur lequel James et Lange semblent toujours s'appuyer. Ces auteurs répètent qu'on ne peut pas imaginer une émotion, abstraction faite des changements corporels périphériques, que, si l'on fait abstraction de la rougeur, de'la paleur, de l'angoisse respiratoire, il ne reste plus rien qu'une idée intellectuelle vide de tout élément émotionnel. :VI. Irons répondait déjà fort bien que c'est là une difficulté apparente résultant d'une association habituelle et qu'avec un peu d'effort on arrive très bien à distinguer les sensations organiques et l'attitude sentimentale. J.e crois que l'on peut aller plus loin et reprocher à ce raisonnement d'être une simple' pétition de principes reposant sur une analyse incomplète. On a commencé par nous faire croire que l'analyse en décomposant le syndrome de l'émotion ne trouvait que des phénomènes périphériques, puis on nous affirme que

ces phénomènes étant supprimés il ne reste plus rien de l'émotion.
Mais c'est justement ce point de départ qui est discutable: si on veut bien remarquer qu'il y a dans l'émotion toutes espèces de modifications de l'intelligence, de l'attention, de la mémoire et surtout de l'action, on pourra supprimer par l'imagination telle ou telle conscience d'une modification périphérique, l'émotion qui restera sera incomplète sans doute, mais sera encore parfaitement caractérisée. J'ai décrit une jeune femme très timide, chez qui l'intimidation détermine surtout des troubles intellectuels,- agitation mentale, sentiment d'irréel, etc. Cette personne conçoit parfaitement l'émotion de l'intimidation indépendamment des sensations périphériques. James lui-même a décrit des émotions qu'il appelle délicates (subtle) dans lesquelles les modificatrons intellectuelles sont prédominantes. A plus forte raison ceux qui admettent dans le sentiment une conduite spéciale peuvent-ils soutenir qu'on n'a pas assez tenu compte de cette conduite dans son énumération incomplète et qu'elle continue à subsister.

.

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SENTIMENTS

D'autre part cette théorie ne peut avoir la prétention d'apporter une explication complète du sentiment, car elle n'indi.que pas l'origine et la raison d'être de ces réactions pérîphériques.

L'école de Chicago répète sans cesse la même question:

c(

Pour-

quoi la vue de l'ours et la constatation qu'il n'est ni empaillé, ni en cage, fait-elle trembler et palir(l) ». La théorie de James suppose toujours le problème résolu, mais on peut soutenir que. l'essentiel de l'émotion est justement la production de ces troubles et que l'.on n'a pas fait un pas dans son explication tant que l'on n'a pas étudié la modification du système nerveux qui amène ces réacti.ons viscérales. Pourquoi, dans ce boulec versement général' de toutes les fonctions viscérales, le cerv'eau' est-il le seul organe qui ne présènte aucune perturbatiQD. primitive et qui n'éprouve que des contre-coups des ,autres viscères? Il est vrai que certains auteurs ont prétendu donner une théorie cérébrale de l'émotion tout en restant fidèles aux idées de 'J ames: ils ont traduit le mot, troubles périphériques en un autre mot, troubles du centre de la respiration, du centre de la circulation. Ce n'est qu'une traduction (2).« C'est, disait M. Revault d'Allones,

la thèse de J ames habillée de formules opposées (3). »
Cette conception qui ne s'impose pas logiquement ne peut être présentée que comme un résumé de nombreuses observations. Le sentiment interne et les modifications périphériques se présentent-ils toujours associés d'une manière indissoluble, leurs variations sont-elles régulièrement proportionnelles? C'est là c~ qu'il serait nécessaire de constater pour établir la nécessité d'une loi de dépendance. Les concordances qui ont été signalées sont souvent fort inexactes. Pour ne prendre qu'un exemple, les aliénistes ont un moment attaché une grande importance au phénomène de l'éreutophobie qui a joué un rôle dans la théorie des obsessions et des phobies de Pitres et Régis. La rougeur de l'éreutophobe serait une névrose vaso-motrice, l'angoisse et la phobie en dériveraient (4). C'était à mon avis une pure construction philo(1) IRONS, Mind, 18%, Psychol. review, 1894, p. 547. (2) SOLLIER, Le sentiment coenesthésique. Congrès de neurologie d'Amsterdam, 1907, p. 520 ; Congrès de Psychologie de Genève, 1909, p.197. (3) REVAULT D'ALLONNES, Les inclinaÛons, 1907, p. 103, 107. (4) PITRES et RÉGIS, L'obsession de la rougeur, L'éreutophobie, Archives de neurologie, 1897, mars 1920, p. 177, Rapport sur les obsessions, 1897,

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SENTIMENTS

27

sophique
.

qui ne tenait

aucun compte des faits. Il y a des éreu-

tophobes qui rougissent réellement, c'est entendu, mais il y en

.a qui sont tourmentés par la crainte pathologique de la rougeur et qui cependant restent pâles; j'en ai rapporté des exemples.' Inversement il serait facile de signaler nombre' de personnes dont le visage rougit facilement et qui n'ont aucune 'phobie. . D'ailleurs l'éreutophobie n'est qu'un cas particulier de la dysmorphophobie dont parlait Morselli. Les jeunes gens qui refusent de se montrer parce qu'ils ont un petit bouton, ou parce que leur moustache commence à pousser, sont absolument du même genre et il n'est pas question d'un trouble de la circulation de la face. Il s'agit dans tout cela de formes pathologiques de la timidité, de phénomènes d'aboulie sociale dont le mécanisme viscéral n'est pas entrevu. Les autres exemples de concordance que l'on citait sont quelquefois plus exacts, mais la relation observée est toujours très vague et très irrégulière. Irons avait déjà remarqué en 1894 que « l'état mental est souvent bien antérieur aux réactions viscérales (1) n'; Binet et M. Courtier observent aussi que
{(

le plus souvent les réactions viscérales sont beaucoup trop

lentes (2) n. Une série d'expériences de Vaschide et M. Marchand sont très intéressantes, elles montrent que « les idées et les sentiments changent d'abord et que les troubles viscéraux inscrits par les appareils apparaissent d'autant plus tard que l'émotion est plus forte (.3). n Après les relations de temps il serait indispensable d'étudier les relations de quantité et les partisans de ces théories devraient démontrer que les modifications périphériques de toute nature grandissent régulièrement quand le sentiment grandit et inversement. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que personne n'a eu l'audace de présenter une pareille affirmation et que l'on se borne à montrer des troubles quelconques avec des sentiments
p. 5, 21, 25 ; HARTENBERG, Les formes pathologiques de la rougeur émotive, Revue de médecine, 1902, p. 715; cf. Obsessions et psychasthénie, p. 43, , 206, 208. (1) IRONS, Mind, 1894. (2) BINÈT.et COURTIER, Année psychologique, 1896, p. 144. (3) VASCHIDE et MAIlCHAXD, Contribution à l'étude de la psycho-physiologie des émotiolls, Revue de psychiatrie, 1900, p. 193, Rerue de médecine, 1900.

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SENTLVIE:'ITS

de grandeur quelconque. Arnaud faisait observer que « l'expression viscérale est loin d'être adéquate à l'émotion saisie par la conscience (1) ». La plupart des observateurs d'ailleurs ne se doutaient pas de la difficulté du problème. La dernière corrélation dont on se contenterait peut-être serait une concordance de qualité entre tel sentiment' et telle modification viscérale toujours la même. Spencer remarquait déjà autrefois qu'on piétine de colère comme on danse de joie, qu'il y a des rires et des pleurs dans l'angoisse, dans la tristesse et dans la joie (2). Il est bien douteux qu'on observe toujours l'extension des membres. dans la joie et la rétraction dans la tristesse, les expériences de Munsterberg et de Dearborn n'ont guère été confirmées. Binet et M. Courtier remarquaient fort justement que chez beaucoup de sujets des sentiments quelconques provoquaient toujours la même réaction viscérale (3). Il y a à ce propos un ouvrage fort curieux qui n'est pas assez connu, c'est le livre de M. Sestilio Montanelli, L'antagonisme émotionnel, Florence, 1905. L'auteur admet, peut-être avec quelque exagération, que tous les sentiments s'opposent deux à deux, qu'à la tristesse s'oppose la joie, à la peur, la colère, à la fatigue l'effort, etc... Si les sentiments dépendent des modifications périphériques, nous devons constater dans ces modifications un antagonisme du même genre. M. Montanelli a fait alors .un énorme travail d'érudition et de recherche personnelle: il a réuni dans un tableau toutes les observations déjà publiées et les siennes. Le résultat est navrant: il n'y a pas un point sur lequel il y ait le moindre accord. On peut dire que n'importe quelle émotion correspond à n'importe quoi et il conclut que « la coloration affective de nos senti~nts ne semble pas être en rapport avec les variations physiologiques périphériques ». Des études de Sarlo et de Bernardini reprises dans l'article de JI!. W. B. Cannon aboutit à une conclusion du même genre: « OÙ on trouve un antagonisme psychologique, il n'y a pas d'antagonisme physiologique. L'émotion est simplement pour l'organisme un état anormal qui interrompt et précipite les fonctions physiologiques. Cela ôte toute valeur aux tentatives
(1) ARNAUD, Archi"es de neurologie, 1902, I, p. 264. (2) H. SPE:'ICER, Principes de psychologie, p. 564. (3) BINET et lVI. COURTIER, Année psychologique; 1897; p. 89.

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SENTIMENTS

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pour étudier l'émotion simplement au point de vue viscéral car ainsi on ne distingue aucune émotion (1) ». On arrive à la même conclusion en examinant ce problème à un autre point de vue; au lieu de partir des sentiments et de chercher si les modifications viscérales concordent toujours avec eux on peut partir des modifications viscérales elles-mêmes et chercher si elles déterminent toujours des sentiments concordants. « Dans la théorie de J ames, disait Stumpf, les phénomènes organiques devraient tous devenir des émotions (2) ». Une observation banale montre déjà que l'excès de ces manifestations organiques n'est guère favorable au développement du sentiment conscient. On sait que souvent l'exubérance motrice arrête le sentiment, que les pleurs détendent et soulagent au lieu d'exagérer la tristesse. On a déjà remarqué que pendant les émotions l'attention portée sur les phénomènes organiques fait disparaître l'émotion elle-même (3).
,

Sans doute on a observé que dans certaines intoxications

les malades ont en même temps des troubles viscéraux et des ivresses morales avec des sentiments de gaîté. D'abord le fait est loin d'être général et il y a des intoxications présentant les mêmes troubles' viscéraux avec des sentiments de tristesse. Ensuite on peut parfaitement soutenir que dans ces cas le poison qui a modifié les fonctions viscérales a en même temps modifié les fonctions cérébrales, les troubles viscéraux sont loin d'être purs. Une foule de maladies organiques des appareils respiratoires et circulatoires produisent d'une manière plus primitive et plus simple des troubles viscéraux considérables. Personne ne soutiendra que dans ces maladies on observe d'une manière régulière un état des sentiments parallèle. On observe souvent de grands malades moralement très calmes quoiqu'ils aient un pouls à 140 et une respiration haletante. M. Masselon qui précisément veut faire jouer à ces troubles un grand rôle dans l'angoisse e&t obligé de reconnaître que bien souvent les troubles

(1) W. B. CANNO:'<, The interrelation of emotions suggested by recent physiological researches, American Joum. of psychology, 1914, p. 256. (2) STUMPF, Gebel' den Begriff del' Gemuth Bewcgung, Zeitschrift für Psych,. XI, 4.7, Psych. re\iiew, 1899, p.. 663. (3) STRATTO:'< MAC LENNAN, Psych. re\iiew, 1895, p. 173. et

30

LE PROBLiME

DES

SENTIMENTS

viscéraux sont plutôt pénibles que véritablement émotionnels (1). Dans les név~oses mêmes les troubles que l'on rattache aujourd'hui à des désordres du sympathique, les polypnées et les palpitations ne sont pas toujours accompagnées d'un sent.iment de gaîté, et les ralentissements respiratoires ou circulatoire~ n'engendrent pas toujours la tristesse. 'L'état de cc mal-mal n de Flore est parfaitement distingué par cette curieuse malade

de ses états de ccn'air ou de Champagne » qui sont des états de
tristesse ou de joie. Dans l'état de mal-mal elle est physiquement souffrante et ne s'occupe pas d'autre chose"elle n'est précisément. ni triste ni gaie et quelquefois on peut provoquer chez elle l'un ou l'autre sentiment auquel elle s'abandonne un moment pour se distraire sans que les trbubles viscéraux soient modifiés;. cependant dans ces trois états les modifications respiratoires et circulatoires sont identiques. Chez Claudinè et chez d'autres. malades du même genre que nous étudierons dans le prochain chapitre ces mêmes désordres poussés au plus haut degré s'accompagnent du sentiment du vide, c'est-à-dire du sentiment de l'absence de sentiment. Chez cette malade et chez Now. qui est du même genre j'ai pu réaliser plusieurs fois une expérience curieuse. En parlant vivement à l'une de son père, à l'autre de son mari qu'elles aimaient beaucoup et qui sont morts, j'ai pu faire revivre des souvenirs et j'ai pu les faire pleurer, sangloter. Mais à travers leurs larmes elles gémissent l'une et. l'autre: c( Je me rends compte que je pleure, que mon corps sanglotte, mais cela ne me monte pas jusqu'à l'âme, je reste indifférente, je n'ai pas d'émotion, je suis sèche et vide n. Ici encore la présence des modifications viscérales amenée cette fois artificiellement n'est pas accompagnée par les sentiments et on pourrait conclure par cette phrase de M. Stratton: ccDes sensations viscérales à elles seules ne sont pas des émotions (2) ». Enfin il faut signaler une autre série d'observations et d'expériences qui appliquent à notre problème la méthode des différences. La suppression des troubles viscéraux et surtout la suppression de la conscience de ces troubles suffit-elle pour faire:
(1) lVIASSELON, Journal de psychologie, 1905, p. 510. (2) STRATTON, sychol. rep., 1895, p. 173. P

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SENTIMENTS

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disparaître les sentiments qui paraissent les accornpagner. Ribot posait déjà le problème quand il disait que l'examen des cas d'anesthésie complète pourrait fournir une expérience cruciale (1). W. James sentait bien l'utilité de cette vérification par la méthode des différences et il m'a écrit autrefois en 1893 pour me demander si des malades hystériques ou hypnotisés ne pouvaient pas être insensibles ou être rendus insensibles de manière à ne plus avoir aucune conscience des modifications viscérales et si dans de telles conditions les sentiments ne disparaissaient pas. Je lui ai répondu qu'à mon avis l'expérience était irréalisable: l'anesthésie hystérique naturelle ou suggérée était en rapport avec .des phénomènes d'un stade supérieur, avec des phénomènes de croyance et elle ne pouvait pas jouer le rôle d'une anesthésie élémentaire. Trop de suggestlons se mêleraient. aux manifestations des sentiments et l'expérience serait trop difficile à analyser. D'ailleurs les hystériques en apparence les plus anesthésiques avaient beaucoup plutôt des émotions fort exagérées. D'autres auteurs ont eu plus de courage que moi et ont fait l'expérience sans hésiter. Il est curieux de rappeler ici les expériences que M. SoUier a publiées (2). Pour les bien apprécier il faut lire le résumé que M. Rageot a présenté d'une manière pitto-

resque (3) : «( Il endort une hystérique et lui dit: Je t'enlève ta
sensibilité viscérale... Maintenant je t'annonce que ton père est mOrt. - Cela m'est bien égal, répond le sujet avec une impassibilité parfaite. - Maintenant je te rends ta sensibilité viscérale... Ton père est mort. - Hélas! Hélas! répond lamentablement le sujet. Ces expériences sont d'une sirp.plicité touchante. » L'expérience semblait pouvoir être faite d'une manière plus intéressante en examinant les animaux à moelle sectionnée de M. Sherrington. Cet auteur a étudié au point de vue de l'émotion cinq jeunes chiens sur lesquels il avait pratiqué la section cervicale de la moelle et en plus la section des vagues dans le cou. Cette .section supprimait toute communication entre le cerveau et le système sympathique qui donne ses nerfs aux viscères thoraciques abdominaux et pelviens, elle séparait les vaisseaux
(1) RIBOT, Les sentiments,
(2) SOLLlER, Sensibilité 1896, p. 96. et émotion, Repue philosophique, Re(Jue. générale des sciences,

1894, I, p. 241. 1903, p. 903.

(3)" G. RA,GEOT, L'émotion,

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LE

PROBLÈME

DES

SENTLHENTS

sanguins de leur centre bulbaire vasa-moteur et rendait la peau et les organes moteurs indépendants du cerveau. Aucun de ces organes ne pouvait donc plus contribuer aux processus nerveux de l'émotion. Cependant ces animaux semblent avoir conservé une grande émotivité que' la tête, la bouche, les yeux continuent à manifester. La pupille continue à se dilater avec les expressions de la face dans la colère, quand on montre à l'animal certains visiteurs, le même chat ou le même singe qui l'irritaient précédemment. Les animaux ont les mêmes peurs, le même dégoÙt pour la viande de chien et semblent avoir le même instinct sexuel (1). L'auteur en conclut que le retentissement viscéral joue un rôle secondaire dans l'émotion. Le chien de Goltz qui a conservé l'innervation viscérale, mais dont on a enlevé l'écorce cérébrale, n'a plus d'émotions; les chiens à moelle sectionnée qui n'ont plus de sensibilité viscérale, mais qui ont conservé leur cerveau, ont gardé tous leurs sentiments (2). Cette remarquable expérience de .M.Sherrington a été bien étudiée par M. Revault d'Allonnes (3). Cet auteur essaye d'expliquer les observations précédentes par les idées de Bechterew sur la mimique automatique, les animaux n'auraient conservé que cette mimique adaptée, mais inémotive. Il me semble bien difficile de dire si la mimique d'un animal èst émotive ou inémotive ; si la mimique des chiens de lYI. Sherrinton est considérée comme inémotive, pourquoi ne pourrait-on pas en dire autant de la mimique d'un chien normal? M. Piéron reprit à la même époque la même discussion: il rappelle que d'après François Franck les variations de la vaso-motricité cérébrale sont indépendantes de celles de la vaso-motricité périphérique (4). Il critique les réserves de M. Revault d'Allonnes et remarque justement que lé fonctionnement automatique du thalamus ne peut être supposé qu'à propos d'émotions anciennement organisées. Or dans une des expériences de M. Sherrington on a offert pour la première fois de sa vie à un de ces animaux apesthé(1) Ch. SHERRINGTON, Experiments of vascular and visceral fadors for the genesis of emotion, Proc. of the R. society, LXLI, p. 390-403. (2) Id., Op. cit., p. 265. (3) REVAULT D'ALLON;>iES, L'explication physiologique de l'émotion, Journal de psychologie, '1907, p. 137, 521. (4) François FRA;>iCK, Cours du Collège de Fl'ance, '1904, Fe partie, p. 4658.

LES

THÉORIES

DES

SENTIMENTS

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siques de la viande de chien et il a eu un dégoût bien caractérisé. Comme ce sentiment ne s'était pas produit autrefois, il a bien fallu admettre un dégoût réel et nouveau en dehors de. toute sensation viscérale (1). Ces expériences de M. Sherrington sont donc très intéressantes et si elles ne suffisent pas pour détruire complétement le conception périphérique des sentiments, elles montrent que l'expérience demandée par James ne donne pc:s le résultat qu'il attendait.
. On pourrait

ajouter quelques observations

prises sur des

malades dans lesquelles on constate l'existence de sentiments nets, durables et même très forts malgré l'absence incontestable des modifications viscérales auxquelles ces sentiments devraient être liés. IV!.G. Dumas dans son livre sur la tristesse et lajoie, 1897, et dans ses articles sur l'expression des émotions (2) nous a très bien décrit ces tristesses et ces joies en quelque sorte paradoxales : Dans une tristesse qu'il appelle active par opposition à la tristesse passive précédente avec troubles viscéraux typiques, on ne retrouve plus du tout les modifications de la respiration et de la circulation auxquelles on s'attendait. On est obligé de constater que le malade est triste quoiqu'il présente de l'hyperhémie périphérique, de l'accélération du cœur et de la respiration. De la même manière OIl peut étudier des joies tout à fait singulières que l'on appellera des joies passives par opposition aux joies actives conformes à la théorie. Ce sont les béatitudes des idiots et des déments si bien décrites par M. Mignard, les joies des épuisés après de grandes hémorrhagies dont nous verrons plus tàrd de curieux exemples, les joies des agonisants, etc. Nous venons précisément dans le premier volume de cet ouvrage de décrire un cas remarquable de ce genre à propos de l'observation des extases de Madeleine (3). Chez ces individus qui sont des joyeux quelquefois au suprême degré nous constatons la paleur périphérique, le refroidissement des tissus, la lenteur et la faiblesse des pulsations cardiaques et surtout l'énorme ralentissement des respirations, c'est-à-dire que nous voyons persister la joie malgré l'absence des conditions viscérales qui étaient censées la déterminer.
(1) II, p. (2) (3) H. PIÉRON, La théorie viscéralc de ['émotion, Re(!ue scientifique, 536. G. DUMAS, Re(!ue philosophique, 1922, l, p. 235. Cf. GODFERNAUX, Re(!. Philos., 1901, l, p. 304. De l'angoisse à l'ext.aoe II.- 3

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LE 'PR(i)1BLÈ'J\1E

:DiES SKNTUIENTS

Je puis signaler à 'ce propos une singulièreexpé.rience faite sur la malade Claudine dont je viens de parler. Cette 'malade présente,quandon entre, toutes .sortesdetroublesvi-so&:r:auxet surtout des palpitations,des 'polypnées, des spasmes de toute espèce, mais, comme nous l'avons 'dit, elle n'a aucun sentiment, si ce n"0st le sentiment du vide. Si on peut la distraire, -la faire parler, -l'amuser, la faire rire, 0n assiste à une modification bien étrange des fonctions viscérales, les s:pasmesse 'l'ésdlvent, le pouls passe de130à 90, la1'espiration de 30 à <14. N'mIS aurons à étudier ce fait de nouveau à d'autres points de Vlue. POUT Ie moment je remarque saulementque la malade peut .sartirdu sentiment du vide, que l'on peut faire naitre chez elle de la gaité 0ude la tristesse précisément ;quand les conditions 'dé ces . sentiments semblent asvoi-rdisparu. M. Dumas :présente des réflexions intéressantes à propos de ces faits paracloxalix,il montre .que dans certains cas la tristesse, la douleur morale peut ,de<venire'Xcita:nte et 'que, comme le disait Mignard, la satisfaction de la tBndanceaurepos peut déterminer une pertaine joie. Je suis disposé à diye que les mouvements du cOrps exagérés ou :ralentis peuvent contribuer énormément 'à modifier la circulation et la respiration et que, dans ces 'IDodifiDations viscérales, il faut aussi faire jouer un :rôle plus important qu'on ne le croit à l'activité cérébraleelle"même.i\lais peu importe pour le moment les explications de ces phénomènes viscéraux, 'elles ne modifient pas J'observation essentielle, c'est qu'ril y a tristesse et joie malgré l'absence complète des modifications viscérales auxquelles on voulait les rattacher. Ces dernières übservations pourraient être exprimées d'une manière plus générale. On parle toujours de délire intellectuel, parce qu'on admet que l'intelligence 'fait un certain travail sur les données des sens et que ce' travail peut être plus ou moins correct. Orrparlede mélanc01ie délirante, qÙand le malacIe ajoute à sa tristesse des croyances de ruine ou de damnation qui sont plus ou moins des interprétations de la tristesse. Mais on n'admet pas un délire des sentiments parce qu'on ne se rend pas compte de l'activité qui entre en jeu dans la constitution des sentiments. On répète avec J ouITroy que les sentiments sont toujours vrais parce qu'ils se bornent à exprimer un état réel de l'organisme.

LES "THEORIES

':D'ES8'ENTI'MENTS

35

Que :penserde

ces. faux ;efforts, de ces fausses fatigues,

de ces

fausses tristesses, . de ces 'fausses joies que nous allons avoir sans
cesse~à étudier.iLesujet 'dit .ét sent réellement qu'il fait sans cesse :deseffortsénormes 'qui non seulemedt sont inutiles -et absurdes, 'mais qui souvent ne correspondent à rien dans son

organisme. Sans doute Dubois (de Berne) exagérait quand il
disartqu'il n'y a de fatigue qu'après le travail, mais il est certain 'queles\troubles ,du sujet ne sont pas de l'épuisement et qu'illesdinterprètepar le sentiment de, fatigue. Nous'étudierons à propos ,des sentiments -mélancoliques le sentiment curieux de lmort prodhaine que Claudine présente souvent d'unè manièresiimpressionnanteetqui ne correspond à rien. Pourquoi ne pas dire qu'il y a des 'délires de joie chez ces individus dont la :joie 'paraît absurde, parce qù'elle n'est on relation

.

avec aucun phénomène extérieur ou intérieur qui la justifie.
Enfin j'ai décrit cent fois ces individus 'qùi non seulement ont des émotions à 'tortét à 'travers, mais quicherdhent l'émo.

.

tron, qui la font naître euxcmêmesetqui

lui donnen't une forme

stéréotypée. On a admis sans hésitation que certaines crises d'hystérie :étaient une construction artificielle plus ou moins' suggérée; il y a dans cette conception simpliste beaucoup d'exilgérationmaisquelque vérité. Pourquoi considérer comme tout à fait physiologiques et rattacher à des cons~itutions émotives des habitudes d'émotion qui sont absolument du même genre. Il 'y.a des délires d'émotion comme des obsessions de fatigue et des ,délires de joie. :'Jen'insistepas icisure'oe gros p,rdblème du délire du sentimentparceqll'ildoit jouer un rôle considérable dans tout cet ouvrage, mais je voulais le signaler clèsle début, parce qu'il indique :bienlagrande lacune qui rend si incomplètes les théories précédentes des sentiments. Les théories périphériques des sentiments, 'oxactementcomme les théories l)hilosophiques auxqueUes elles ressemblent plus qu' on ne le croit, ont subi l'influence d'une deJCtrinephilosophique importante à cette époque, la doctrine du parallélisme. Dans les deux théories le sentiment lui-même est sans importance, il est l'expression exacte de quelque chose qui est en dehors clelui. Dans la théorie philosophique le sentiment est l'expression cle ce qui se passe clans l'âme favorisée ou gênée dans ses èlspirations. Dans la théorie périphérique le sentiment est IB reflet cle 'ce qui so passe clans les