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De l'argent

285 pages
Ce numéro vise à rendre compte des dimensions de l'argent dans l'espace psychique : entendre dans la clinique les effets de l'argent, excès, manque, limitations, y découvrir le trajet de la dette structurant le sujet. Ce numéro n'est pas sans interroger les effets du capitalisme sans limites pour les sujets qui y sont soumis. La psychanalyse est le seul domaine d'expérience où l'on paye pour parler, jusqu'à parler en son nom.
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De l'argent

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 24, 2005

De l'argent

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

Che vuoi?

Nouvelle série n° 24, 2005 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Alain Deniau, Serge Reznik, Fabienne Biegelmann Thierry de Rochegonde, Josette Zoueïn, José Morel Cinq-Mars Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli

Directeur de publication:

Alain Deniau

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr

À paraître: Che vuoi ? n° 25 Printemps 2006 : La loi du Sujet

Publié avec le concours du Centre National du Livre www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9768-7 EAN : 9782747597685

SOMMAIRE

Éditorial

9

L'argent,

un objet?
13

La monnaie de la pièce Serge Reznik Fonctions, résonance et évolution du rôle de la monnaie. Émergence d'une monnaie solidaire Claude Alphandéry Le paiement en psychanalyse René Leu'

29 37

L'argent

et l'inconscient
63

La dette, l'échange et le sacrifice Jacques Sédat Des petites coupures ou de la demande de paiement comme acte Marc Léopold Lévy La gratuité et le transfert Alain Deniau L'argent en analyse: ce qui est dû au hors de prix Lise Mingasson

71
79 89

Du sujet aux objets du 1110nde
La crise argentine et la psychanalyse Gilda Sabsay Foks La dette de Paul Auster Fabienne Biegelmann Manipulation monétaire. Le groupe Bastille Michèle Ducornet
97 107 121

La dette aujourd'hui Maria Landau Psychanalyse: un rêve de flambeur? Frédéric Bieth

135 143

Cabinet de lecture
Déclaration d'insoumission. À l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, de Fethi Benslama Lecture par Pascale Hassoun Figures du destin, de Danielle Eleb Lecture par Josette Zoueïn L'adolescent face à ses actes... et aux autres de Jean-Marie Forget Lecture par Thierry de Rochegonde Jouer avec Winnicott, d'André Green Lecture par Frédéric Rousseau Faire parler le destin, de Laurence Khan Lecture par José Morel Cinq-Mars Portraits de sept femmes psychanalystes, de Claude Maillard Lecture par Serge Reznik Fragments de l'inconscient. Petits contes psychanalytiques de Philippe Monet Lecture par Josette Zoueïn Che vuoi ? a aussi reçu

155 159

161 165 169 173

177 181

Che vuoi ? fait causer
Après-coup du N° « Destins des traces» : Témoin du
témoin: un rien pour mémoire d'une chose effacée Michel Hessel 191 Écho à Michel Hessel. Cécile ,Alajsbrot : Le Réel de la Shoah, chose effacée ou traces de l'impossible à dire? 201 Alain Deniau

H011l11lages à Hervé Petit
En hommage à Hervé Petit: « Le réel: un mot dont Lacan force le destin» article publié à l'automne 2000, dans Che vuoi ? n° 14 Hervé Petit par Monique Tricot, Fondatrice du Groupe des analystes dijonnais Hervé Petit, 22 septembre 2005 par Danièle Lévy, Présidente du Cercle freudien Pour Hervé par Jean-Jacques Blévis Comment n'aurais-je pu... par Pierre Kahn

205

213
215 217 221

Index
Index de l'argent et d'autres signifiants librement associés dans l'œuvre de Lacan Françoise Bétourné

227

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thème choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: che vuoi ? que veux-tu? est celle qui conduit le mielL't au chemin de son propre désir - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: que me veut-il?

J. Lacan (Écrits)

~

Editorial

L'argent traverse l'homme moderne. Comment en rendre compte en psychanalystes? Pour l'inconscient freudien, l'argent renvoie à la pulsion anale dont le destin sera de produire une métaphore civilisatrice. Ce numéro de Che vuoi? vise à rendre compte des dimensions de l'argent dans l'espace psychique: entendre dans la clinique les effets de l'argent, excès, manque, limitations, y découvrir le trajet de la dette structurant le sujet. Ce numéro n'est pas sans interroger les effets du capitalisme sans limite pour les sujets qui y sont soumis, version contemporaine du malaise dans la civilisation. Quelle est la nature de l'argent? Est-il un signifiant susceptible d'être décrypté selon les références du ternaire lacanien, le Symbolique, le Réel et l'Imaginaire? Est-il un des aspects de la lettre avec laquelle il a partie liée? En quoi, comment peut-il s'avérer l'agent par quoi se construit, au prix de petites coupures, le sujet en analyse? La psychanalyse est le seul domaine d'expérience où l'on paye pour parler, jusqu'à parler en son nom. Éloignée du calcul d'utilité comme du monde de la prestance, elle subvertit le langage monétaire en faisant de l'argent la métaphore d'une perte et la matière d'un

symptôme, suivant ce que dit Michel Butor de la poésie: « La poésie va être une critique permanente du langage monétaire. »
Parler de l'argent, c'est nécessairement parler de soi. Les textes de ce numéro sont ainsi comme un révélateur imposant aux analystes et aux analysants qui y ont contribué une implication personnelle. Qu'ils en soient ici remerciés. Le Comité de rédaction

9

L' argent, un 0bj et ?

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Freud (S.), O.C. XV, p. 61

La monnaie de la pièce
Serge Reznik

Des pommes d'or dans un écrin
d'argent, une parole dite à propos.1

On peut dire de l'argent qu'il est situé par Freud dans le langage de l'érotisme anal. À quelle place?

Nous prendrons pour référence l'article de 1917, intitulé « Sur les
transpositions de pulsions, plus particulièrement dans l'érotisme anal» (Über Triebunzsetzungen insbesondere der AnalerotiJc2). Nous en proposerons un bref commentaire. Le terme de Umsetzungen indique un retournement de la pulsion sur elle-même, elle change de place, se met ailleurs dans un mouvement circulaire autour d'un objet variable. Il appartient à la
famille conceptuelle des renversement, transformation

-

mouvement

constant, propriété fondamentale de la pulsion articulée par Lacan avec ce qu'il appelle l'insistance de la chaîne signifiante. Dans cet article, Freud rassemble, dans une présentation graphique, les mots-clés, reliés par des lignes doublées de flèches (voir ci-contre). L'argent est situé sur la première ligne en équivalence symbolique avec l'excrément et le cadeau, mais un peu à l'écart, il est en quelque sorte mis de côté, et se trouve en dérivation par rapport à la circulation libidinale représentée par les flèches. Nous suivrons l'hypothèse que c'est un élément neutre, intermédiaire entre l'économie subjective et objective. Cette ligne, sous-titrée «stade d'objet », montre un déplacement d'un objet à l'autre mis en contiguïté, dans une relation métonymique. Sur la deuxième ligne, nous trouvons le pénis et l'enfant, coiffés par le mot homme, défini comme un « appendice de son pénis ». Une ligne pointillée les relie: elle «exprime une analogie organique entre pénis et enfant par la possession d'un symbole commun aux deux ("le

13

Che vuoi ? n° 24 petit") ». Après Lacan, on reconnaîtra dans cette ressemblance une métaphore. Si nous découpons le schéma suivant les lignes pointillées, nous obtenons un triangle Excrément-Pénis-Enfant qui pourrait correspondre, sur le graphe du désir de Lacan3, au triangle de l'imaginaire: l'excrément, dans l'inconscient, prend sa valeur de la demande de l'Autre. À l'étage du dessus, le triangle Pénis-EnfantHomme serait congruent à celui du symbolique. Les flèches représentent les transpositions. Elles partent de l'érotisme anal dans trois directions avec un mouvement général ascendant vers le mot homme (sublimation !), et dérivé vers l'argent. Une deuxième aboutit par «défi» vers la formation de caractère (entêtement, économie, ordre), enfin, de l'érotisme anal vers le pénis, se déploie le jeu du narcissisme et du complexe de castration (réglé par l'interdit de l'inceste). Le schéma freudien constitue un maillage en réseau ouvert montrant bien l'articulation des lois du langage (métaphore, métonymie) et de la parole. De la parole dépend la fixation élective de la jouissance en certains points du corps (zones érogènes) qui varie pour chaque sujet en fonction de la demande à ou de l'Autre maternel, et la fonction paternelle (dire non à la jouissance fusionnelle). Le refoulement originaire permet la constitution de ces points de fixation privilégiés en un réseau signifiant dans lequel la libido va pouvoir circuler. La Loi fondamentale de l'interdit de l'inceste entre en fonction depuis cette inscription signifiante dans le corps (dans le langage de l'érotisme anal: je te donne cet excrément, que je pourrais aussi bien te refuser, parce que tu me le demandes). La pulsion, sexuelle, circule le long des mailles. Force du vivant, constante, « mesure de l'exigence de travail imposé au psychique en conséquence de sa liaison avec le corps» (Freud), mouvement insaisissable autour d'un objet fondamentalement «perdu », qui la soumet au principe de répétition. Circulation d'une force le long des mailles d'un réseau signifiant pour Freud, la pulsion est pour Lacan,

ce montage lui-même, qualifié de grammatical, « qui la distingue de la
fonction organique qu'elle habite », puisque le sujet, divisé, se constitue dans le mouvement de parole, qui va venir coïncider avec le mouvement pulsionnel. Elle est le « trésor des signifiants », « ce qui advient de la demande quand le sujet s'y évanouit »4. Ce premier repérage nous indique deux propriétés de l'argent: comme la pulsion, il circule, mesure la valeur d'un travail, et c'est un signifiant majeur dans l'économie subjective.

14

La monnaie
LA FRAPPE SIGNIFIANTE

de la pièce

Dans le langage de la sexualité infantile, l'argent a la signification d'un cadeau et d'un excrément. Il est également relié à l'étage du haut au pénis et à l'homme. La fortune a une signification de puissance virile. La perte de la fortune peut prendre, pour Freud, le sens d'une satisfaction masochiste inconsciente qui apporte une solution à la névrose: il se réfère à l'analyse de l'Homme aux loups, ruiné après la guerre de 1914, et présentant à ce moment un apaisement de ses symptômes. S'y ajoutent un mariage malheureux et une 11laladie organique, triplet introductif au « problème économique du masochisme ». Freud utilisait, en 1900, dans la Traumdeutung, une métaphore économique pour décrire le travail du rêve. Le rapport du préconscient à l'inconscient est comparé à la relation de l'entrepreneur au capitaliste. La même année, le philosophe Georg Simmel publiait la

Philosophiede l'argent, ouvrage novateur qui « associe une psychologie
du désir et une sociologie de l'échange »5. La valeur économique est définie comme l'objectivation de la valeur subjective: «L'économie fait passer le flux des évaluations à travers la forme de l'échange, créant en quelque sorte un empire intermédiaire entre les désirs (Begehrungen), source de tous les mouvements qui animent le monde, et la satisfaction de jouissance (Befriedigung des Genusses) sur laquelle ils débouchent.» L'argent est «l'abstraction même devenue tangible », la fonction monétaire a remplacé la valeur-substance, comme la forme le contenu6. Nous retiendrons que l'argent, médiateur entre le désir et la jouissance, se trouve à la place où la psychanalyse situe le domaine de l'angoisse et du fantasme. Si l'argent est un moyen de l'échange, il en est aussi la mesure sur son versant numéraire, d'unité de compte. Comment mesurait-on la richesse, dans l'Antiquité? En comptant les têtes de bétail. Les Romains employaient, pour désigner la monnaie, les mots nonlisma (grec), qui signifie ce qui est consacré par la loi, et pecunia dérivé de pecus, le troupeau. Capita, têtes, a donné « capital ». Née en Anatolie au début du VIle siècle avant notre ère, la première monnaie d'or fut frappée par Crésus, roi de Lydie. La première monnaie romaine, d'origine étrusque, était en bronze et portait l'image d'un bœuf. Battue à l'effigie de l'empereur, elle était à la fois un symbole d'autorité et un instrument de mesure ayant un rôle économique. On retrouve ce bœuf à la naissance de l'écriture alphabétique linéaire, il y a environ 3000 ans, due au génie des Phéniciens. Contemporaine de l'extension de leur civilisation par le commerce, elle favorise d'abord l'établissement des comptes. Composée de 22 15

Che vuoi ? n° 24

lettres (consonnes), elle se sert pour noter les sons de la représentation simplifiée d'un objet dont le nom commençait par ce son7. La lettre aleph dessine une tête de bœuf (y), renversée d'un quart de tour (X-). L'alphabet hébreu, qui en dérive, donnera à la lettre aleph la valeur numérique du chiffre 1. L'écriture est utilisée pour consigner le récit des origines, l'apparition de la loi, et pour faire les comptes. Sur ce point, une remarque incidente. Le lIe millénaire avant notre ère a vu la naissance, au Proche Orient, des écritures protosinaïtiques et cananéennes, formes les plus anciennement attestées d'écriture alphabétique8, et l'invention du monothéisme. Le geste d'Abraham, renversant les idoles fabriquées par son père, n'est-il pas l'homologue du renversement de la tête de bœuf qu'est venu écrire le aleph? Les Grecs ont attribué l'invention du système alphabétique aux Phéniciens. Elle reviendrait au roi Cadmos, parti de Tyr à la recherche de sa sœur Europe enlevée par Zeus. Fondateur de Thèbes, il aurait alors apporté aux Grecs les lettres phéniciennes. On rapporte que la lettre alpha est la première des 18lettres grecques parce que alphé veut dire honneur et alphainein, inventer. De plus Cadmos, bien qu'il ait changé l'ordre des lettres, conserva la place d'alpha parce que dans la langue des phéniciens aleph signifie bœuf et que la Béotie où il fut accueilli est le pays des bœufs9. La lettre (le signifiant)lO devrait donc son origine au développement de l'activité économique. Par extension l'on peut supposer que l'identification, comme le développe Lacan, est identification de signifiant, dans la mesure où le sujet, pour exister, doit d'abord se compter. Par déplacement, le repérage le plus courant et immédiat d'un sujet se fait selon sa richesse. Nous noterons que la théorie lacanienne de la naissance de l'écriture (que nous résumerons ainsi: il y a du trait, il y a l'émission vocale du son, l'écriture trace le son), le rejet du figuratif laissant un reste, le trait unaire, qui fonctionne comme distinctifll, rejoint la définition donnée par Simmel de la fonction monétaire comme un développement de l'abstraction. Mais Lacan tempère cet effet idéalisant de la fonction signifiante avec

ce qu'il nomme « l'immanence vitale », le sujet étant situé entre les
deux (à la place ou Freud met la pulsion). Unité de mesure et naissance de l'écriture: ne retrouve-t-on
« espèces

pas ces

deux

aspects

dans

l'expression

des

sonnantes

et

trébuchantes », le trébuchet étant un instrument de pesage et le son renvoyant au côté signifiant de la parole? Poids et mesure du nom que l'on retrouve aussi dans le mot talent qui désigne le don de nos artistes et une monnaie de compte équivalent à un certain poids: le prix de l' œuvre ne dépend-il pas de la renommée de l'artiste?

16

La monnaie de la pièce Le fait que l'argent serve d'unité de mesure est particulièrement sensible dans la vie de l'obsessionnel. Freud montre, dans l'analyse de l'Homme aux rats, comment la double signification, monétaire et phallique, des rats repose sur l'érotisme anal de son patient. Au début du traitement, quand Freud lui indique ses honoraires, il se met à compter sur ce mode: « Tant de florins - tant de rats. Dans ce langage fut transféré peu à peu tout le complexe d'argent du patient qui se rattachait à l'héritage de son père, c'est-à-dire que toutes les représentations relatives à l'argent prirent un caractère obsessionnel et se virent soumises à l'inconscient par l'association verbale quote-partrat (Rate-Ratte). Cette signification monétaire des rats se renforça en outre sur l'avis donné par le capitaine de la dette à payer, ceci à l'aide du jeu de mots: rat de jeu, lequel le ramenait au souvenir du père qui avait perdu au jeu de l'argent qui ne lui appartenait pas. »12 Génial inventeur d'un système monétaire privé dont l'étalon était le rat, il changea, au cours de son analyse, d'unité de compte: il le

convertit en phallus, signifiant défini par Lacan comme « une monnaie
dans l'échange amoureux »13.N'est-il pas la mesure commune de la signification? De la même façon, ne pourrait-on avancer que l'argent représente le signifiant lui-même avec ses deux faces, comme la pièce de monnaie présente un avers et un revers? Circulation du sens, déplacement incessant, transposition, passage dans un autre domaine dont la métaphore est un exemple, jusqu'au pas de sens. Désignant en français la monnaie et le métal, il supporte le poinçon, la marque originale du sujet, disons-le: son fantasme. Le rapport à l'argent se décline selon les différentes structures, et sert toujours dans l'analyse d'indice du transfert: chéquier oublié, argent jeté sur la table, petite pièce tombant de la poche ou laissée sur le divan, autant de balises qui éclairent le chemin d'une cure. Nous aborderons la question du prix de ce dialogue donnant lieu à un paiement.
LE PRIX DE L' ACTE

Pour commencer, une anecdote rapportée par un collègue, que je remercie de m'autoriser à transmettre. Jeune interne exerçant dans un CMP, il recevait une patiente de structure hystérique en psychothérapie une fois par semaine, en face à face. Cela se passait au début des années 70, à une époque où, dans le sillage de Françoise Dolto, il était généralement admis qu'il convenait d'établir un paiement dit symbolique: une somme de 1 franc était donc versée à chaque séance par cette patiente. Un jour, elle arrive hilare à sa séance, tenant replié un journal sous le bras. Au bout d'un moment, le jeune praticien lui demande la cause de son hilarité. Elle déplie alors son journal, Hara-kiri: le dessin de couverture représentait un petit 17

Che vuoi ? n° 24

homme s'adressant à une prostituée plantureuse en lui disant: pour un franc, qu'est-ce que vous faites? Cette histoire mériterait d'être diffusée dans les écoles de psychanalyse, pour illustrer ce fait: notre enseignement nous vient bien plus de nos patients que de nos maîtres. Elle montre à quel point la relation à l'argent dans la cure dépend des structures cliniques. La pratique de l'analyse par des psychiatres d'exercice privé, et dans les institutions de soins, a modulé la question du paiement. Tiers ou pas, elle reste avant tout de finesse clinique. À la singularité de chaque cas correspond un paiement singulier, index du désir qui s'engage. À la suite de Simmel, nous dirons que l'argent est cet «intermédiaire abstrait» qui mesure la valeur économique dans l'échange, entre le subjectif (désir d'analyse de la part des deux, analysant et analyste), et l'objectif (les conditions de vie de l'analysant et de l'analyste). Comment rendre adéquats la valeur du travail de l'analyste et le prix des séances, comment se détermine le juste prix? Ne vient-il pas comme une première interprétation? L'expérience montre que, quand un véritable travail s'engage, le juste prix a été trouvé, et réciproquement.
«

Or donc, une fois, un certain riche, fort avare, conçut le dessein de

soutirer à Abernethy une consultation médicale. Dans ce but, il entalna avec lui, au milieu d'une société, une conversation ordinaire, à travers laquelle il insinua au nlédecin son propre cas, comme celui d'un individu imaginaire. - Nous supposerons, dit l'avare, que les symptôlnes sont tels et tels; maintenant, docteur, que lui conseilleriez-vous de prendre? - Que prendre? dit Abernethy, mais prendre conseil à coup sûr. »14

Cette allusion du conte d'Edgar Poe sera distillée à son tour par Dupin au Préfet pour lui faire entendre que, s'il veut récupérer la lettre volée, il ne devra pas lésiner sur sa rétribution. Dans son

commentaire, Lacan en fait un modèle pour les analystes, « émissaires
de toutes les lettres volées qui pour un temps au moins seront chez nous en souffrance dans le transfert. Et n'est-ce pas la responsabilité que leur transfert comporte, que nous neutralisons en la faisant équivaloir au signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification, à savoir l'argent? »15 La neutralité bienveillante de Freud est devenue précisément neutralisation du transfert des lettres par l'argent. On remarquera ici que Lacan propose de traduire the purloined letter par: la lettre mise de côté16,voire mise à gauche. La lettre occupe la place que Freud assignait à l'argent dans son schéma. Cette lettre insaisissable se retourne et se détourne, dessine son trajet. Sa circulation et les relations qu'elle détermine prévalent. Qui la posséderait aurait la Reine à sa merci, mais elle échappe, devenant la 18

La monnaie

de la pièce

condition du désirable. En cela elle n'a pas de prix, même si elle peut se négocier très cher. Rassemblons ces éléments dans ce schéma, que je nommerai de la
« responsabilité

de l'analyste dans la cure» :

Lettres (signifiants qui déterminent le sujet)

Emetteur (analysant)

~~ ~~

espace du transfert

Récepteur (analyste)

Argent

Le sujet dans la cure construit un espace intermédiaire entre le circuit symbolique des lettres et le circuit économique de l'argent, l'espace du transfert dans lequel vient se loger le fantasme. L'argent, unité de compte, touche au réel, et en même temps à l'imaginaire (la « fortune »), et au symbolique (le jeu métaphoro-métonymique du signifian t). La responsabilité de l'analyste, récepteur de ces lettres en souffrance qui lui sont adressées, si l'on fait un pas de plus en traduisant souffrance par jouissance, n'est-elle pas de neutraliser cette jouissance? Le paiement, dans l'analyse, permet de dire non à la jouissance incluse dans le symptôme. Encore faut-il que le sujet puisse la reconnaître, ce qui pose autrement la question du paiement dans le cas des psychoses. Un sujet névrosé, s'il ne paie pas en argent, pourra payer par ses symptômes. L'analyste, dans ce cas, devra être attentif à ne pas céder à sa générosité, en essayant de faire la part des choses entre le seul devoir de l'analyse - parler de ce qui vient - et le paiement que l'analysant n'est pas toujours en mesure d'assumer: un temps d'accompagnement vers une sortie de sa dépendance matérielle sera alors nécessaire. Le paiement n'est pas une sorte de schibbolet magique qui ouvrirait les portes de la guérison. Avec un psychosé, au contraire, 19

Che vuoi ? n° 24 auront cours ce que Claude Jeangirard appelle «les lois de l'hospitalité». Dans les trajets qu'il effectue entre ses différents lieux de vie se tissera un réseau qui viendra suppléer au défaut d'un réseau signifiant constitué dans lequel la pulsion peut circuler, quand la jouissance est cadrée par la métaphore paternelle.

Dans La Lettre volée, Lacan articule la pulsion et le signifiant. Le destin des pulsions (Freud) devient chez Lacan destin de la lettre, et la pulsion, pulsation. La pulsion freudienne est dans sa première définition un concept intermédiaire entre le psychique et le somatique, avant de devenir un mythe dans l'Au-delà du principe de plaisir. La pulsation lacanienne, reprise de la contrainte de répétition, exprime la loi différentielle du signifiant: un signifiant s'oppose à un autre, comme le corps à l'âme. Présence / absence de la mère, jouée dans l'alternance a/A, opposition sonore couplée à la présence/ absence de la bobine, créant de la différence. Le cri du besoin est remplacé par l'articulation de la demande: à son horizon la demande d'amour, jamais satisfaite. De cette soustraction naîtra le désir. L'écueil du trap sera à éviter: entre le trop de présence, générateur d'angoisse, et le trop d'absence de la détresse. Des deux lois freudiennes, l'alternance de la présence/ absence et l'interdit de l'inceste (si l'Autre maternel s'absente, c'est qu'elle trouve sa jouissance chez Un auquel elle peut donner ce qu'elle n'a pas), dépendra la naissance du sujet. L'incidence du signifiant dans le vivant creuse l'écart d'une dette symbolique insolvable.
LA VALEUR DES MOTS

Talking cure (Anna O.), inventée par Freud - je traduirais par cure de parlance - la psychanalyse pose la question de la valeur des mots. Quelques années après Freud et Simmel, en 1907, cette question est abordée par Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale. Pour Simmel, le concept de valeur a été, au cours de l'histoire, symbolisé de façon de plus en plus abstraite par l'argent. Il « met en relation, dans le cadre sociologique de l'échange, le désir et l'argent »17.Que serait le désir sans les mots pour le dire? Saussure avancera que la valeur des mots excède la signification: «Dans la langue, chaque terme a sa valeur en opposition avec tous les autres craindre, avoir peur n'ont de valeur termes. »18 Ainsi, «redouter, propre que par leur opposition: si redouter n'existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents ». La langue est définie comme une forme, non une substance, ce qu'on rapprochera du propos de Simmel sur le remplacement de la substance par la forme monétaire. Elle ne
20

La monnaie de la pièce peut être qu'un «système de valeurs pures, son rôle est de servir d'intermédiaire entre la pensée et le son, dans des conditions telles que leur union aboutit nécessairement à des délimitations réciproques d'unités »19. Par ailleurs, on trouve, chez de Saussure, une comparaison très éclairante des sciences opérant sur les valeurs qui toutes, dit-il,

présentent une dualité interne: « Comme en économie politique, on
est en face de la notion de valeur; dans les deux sciences, il s'agit d'un système d'équivalence entre des choses d'ordre différent: dans l'un un travail et un salaire, dans l'autre un signifié et un signifiant. »20Ne pourrait-on ajouter à cette liste, à la suite de Lacan, la psychanalyse, qui met en relation le mouvement de parole et le mouvement pulsionnel? Rappelons que, pour Freud, l'inconscient traite, comme s'ils étaient équivalents, les concepts d'excrément (argent, cadeau), d'enfant et de pénis. Quelque chose vient en excès à la valeur des mots. Ce plus de valeur (que Lacan rapproche de la Mehrwert, la plus-value marxiste) tient à la jouissance de la parole. Une formule du Séminaire Encore21 vient l'illustrer: «L/inconscient, ce n/est pas que l'être pense, comme l'implique pourtant ce qu'on en dit dans la science traditionnelle l'inconscient, c'est que l'être en parlant jouisse, et, j'ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J'ajoute que cela veut dire - ne rien savoir du tout. » La jouissance de la parole fait recirculer celle du symptôme jusqu'à, parfois, en défaire les nœuds. La psychanalyse est cette expérience singulière qui conjugue la valeur des mots et le prix de l'acte. Ne pourrait-on définir son objet comme la parlance du parlêtre ?
D'UNE PIÈCE... DE THÉÂTRE À L'AUTRE

Freud a découvert le rôle joué par l'érotisme anal dans la formation du caractère et sa place dans la dynamique pulsionnelle. Comment exposer les relations fondamentales de l'argent à la libido? Puisque « la vérité a structure de fiction» (Lacan, repris par Octave Mannoni), nous tenterons de montrer l'éclairage que nous donne le théâtre, dispositif de vérité, en nous penchant sur la place de l'argent dans L'Avare, de Molière. Cet abord présente l'avantage, par rapport à la présentation d'un cas, que chacun peut se reporter au texte et en proposer une lecture. Nous rappellerons brièvement la structure de la pièce. Il y a une remarquable symétrie des personnages: Harpagon, ses enfants Cléante et Élise, le vieil Anselme, Valère et Mariane qui, on le 21

Che vuoi ? n° 24 découvrira à la fin, sont ses enfants. Parmi les personnages secondaires, apparaissent au premier plan La Flèche, valet de Cléante et Frosine, servante d'Harpagon. Le quatuor amoureux est mis en place dès le début: Cléante/Mariane (celle-ci étant convoitée à la fois par le père et par le fils), Élise/Valère. Mais le personnage central, dernier mot de la pièce, c'est la cassette: enterrée dans le jardin, dérobée puis restituée, tout tourne autour d'elle, à l'instar de la Lettre volée d'Edgar Poe. Sa cassette, c'est l'être sans partage d'Harpagon. Il ignore le don au point qu'il «ne dis jamais je vous donne, mais je vous prête le bonjour »22. Si pour Cléante, l'argent servirait à «relever la fortune d'une personne que l'on aime », aux yeux de son père, il sert à la posséder. Quant à sa fille, ilIa considère si peu qu'il veut la marier au seigneur Anselme parce qu'il l' accepte « sans dot ». Sans dot, c'est-àdire sans dette: l' Avare est un personnage sans don ni dette - et sans foi ni loi. Harpagon ne tient pas compte de l'écart des générations. Il veut épouser Mariane qui a l'âge de ses enfants, et donner sa fille au vieil Anselme. L'argent comble pour lui l'écart que la dot et la dette creuseraient. La cassette est l'unique objet de sa passion, sa fille, sa maîtresse. Quand elle lui est dérobée, son esprit est tellement troublé qu'il ne sait plus qui il est. Il se dédouble et saisit son bras, le prenant pour celui du voleur. C'est comme si on lui avait ôté la vie. Il prête à l'autre sa propre férocité dans la pratique de l'usure. Son étrange passion a détruit tout amour, la mort pourrait triompher... sans le génie de Molière. Le dénouement de l'intrigue donne à son propos une portée universelle. La reconnaissance de la paternité de Valère et Mariane par le généreux Anselme viendra équilibrer le déni de paternité de l'Avare. Le spectateur est ainsi renvoyé à son propre clivage. Molière abandonne une première piste qui aurait permis de résoudre le conflit père-fils: l'idée avancée par Frosine23 de faire renoncer Harpagon à son projet de mariage en lui présentant une fausse riche veuve de la Basse Bretagne. L'argent remis en circulation dans le jeu de l'échange symbolique des femmes, celui qui, de pouvoir le céder, permet la jouissance, est venu tempérer l'objet d'une passion mortifère. L'espace de l'illusion créatrice ouvert par Molière permet de situer la place de l'objet réel dans la constitution de l'imaginaire. La cassette est tout pour l'Avare, la chair de sa chair, alors que sa fille ne compte pour rien. Sa position s'oppose à celle de Shylock, dans Le marchand de Venise de Shakespeare, qui donnerait tout pour sa fille Jessica. Elle constitue son bien le plus précieux, nous pourrions dire qu'il la considère 22

La monnaie

de la pièce

«toute dot»: trop comblée et trop comblante, elle partira avec le premier vénitien venu. C'est par le vol du coffret de Jessica que commencera la spoliation du Juif. La bonne société lui enlèvera ensuite sa fille, ses biens, et lui laissera la vie sauve, par charité. Shylock est un homme de parole: la livre de chair mesure la dette engagée par la parole dans un pacte d'échange. Mais il ne sait pas qu'en lui proposant ce pacte, il tombe dans le piège masochiste du dépressif Antonio, le marchand de Venise, prêt à sacrifier une partie de sa chair pour la jouissance de l'autre: l'argent est emprunté pour aider son ami Bassanio dans son entreprise de séduction de la riche et désirable Portia. Antonio ne déclare-t-il pas24 :
Je suis dans le troupeau, cette brebis galeuse Désignée pour la mort. »
«

Il donnerait sa chair contre celle de la femme et utilise Shylock dans son dessein pervers. Au coffret volé de Jessica, répondent les trois coffrets de Portia. Qui ouvrira celui qui recèle le portrait de l'aimée la possédera25. Le prince du Maroc choisit le coffret en or contenant un crâne. Aragon élit le second, en argent, et en extrait un miroir. Quant à Bassanio, insensible aux apparences, il ouvre le troisième en plomb terne et remporte l'épreuve. Argent / imaginaire, or/symbolique, et plomb/réel. Réel de la mort, pour Freud, qui associe le plomb à la pâleur et au mutisme. Freud s'attache à éclairer le sens du thème des trois coffrets en faisant une analyse comparative des mythes et contes proches. Il en extrait une forme universelle, représentée par le mythe des trois Parques, image de la destinée humaine qui s'accomplit dans la rencontre de la femme aimée, entre la mère et la mort. Les trois prisonniers du temps dit logique par Lacan ne leur correspondent-ils pas, sur le plan de la spatialité et du mouvement? L'analyse serait un temps de construction de ce décalage, qui, dans l'apologue lacanien, permet de conclure. Nous retiendrons, pour notre thème, que l'or et l'argent sont des leurres, assortis de la promesse d'un avoir: il faut être prêt à donner tout son bien pour obtenir la belle. Mais le bien est ici donné par 1'« ami », qui l'a emprunté en gageant sa chair... Shakespeare et Molière nous offrent un aperçu du réseau complexe des relations entre l'argent, l'amour, la jouissance, le don et la dette. La circulation de l'argent règle le jeu du pouvoir et des alliances. L'Avare se termine par le mot cassette, Le nlarchand de Venise par le mot rlng.

23

Che vuoi ? n° 24
DES POMMES D'OR

Nous commenterons pour conclure, la citation donnée en exergue, choisie dans la traduction de Chouraqui, concise et poétique, proche du rythme de l'original (tapouhei zahav bémaskiot kessef davar doubar al ofenav). Maïmonide donne une traduction plus littérale: « Comme des pommes d'or dans des filets d'argent, telle est une parole dite selon ses différentes faces. »26 Le mot ofenav est le pluriel de ofen, mode ou manière, qui a la même racine que pan, le visage. Davar signifie la parole et la chose, sa répétition dans le texte accentue le double sens du mot. Maskiot sont des «ciselures réticulaires où il y a des ouvertures formées de mailles extrêmement fines, comme les ouvrages des orfèvres»; la traduction du rabbinat s'en approche: «des pommes d'or dans des vases d'argent ajourés, telle une parole prononcée à propos ».

Maïmonide propose ce commentaire: « Il dit que le discours qui a
deux faces, c'est-à-dire un sens extérieur et intérieur, doit avoir l'extérieur beau comme l'argent, mais son intérieur doit être encore plus beau que son extérieur, de manière que son intérieur sera, en comparaison de son extérieur, comme l'or est à côté de l'argent. Il faut aussi qu'il y ait dans son extérieur quelque chose qui puisse indiquer à celui qui l'examine ce qui est dans son intérieur, comme il en est de cette pomme d'or qui a été recouverte d'un filet d'argent à mailles extrêmement fines: car, si on la voit de loin ou sans l'examiner attentivement, on croit que c'est une pomme d'argent; mais si l'homme à l'œil pénétrant l'examine bien attentivement, ce qui est dedans se montre à lui, et il reconnaît que c'est de l'or. Et il en est de même des allégories des prophètes; leurs paroles extérieures renferment une sagesse utile pour beaucoup de choses, et entre autres pour l'amélioration des sociétés humaines [...], mais leur sens intérieur est une sagesse utile pour les croyances ayant pour objet le vrai dans toute sa réalité. » Qu'en est-il de ces pommes d'or dans la mythologie grecque? Les pommes d'or, chez les Grecs, sont des attributs divins, des fruits d'immortalité. Présent donné par la Terre, Gaia, à Héra lors de son mariage avec Zeus, on les trouve dans le jardin des Hespérides [interprétation du mythe: elles possédaient de grands troupeaux de moutons, double sens du mot grec mila = pomme et mouton]27, et l'une d'elles sera apportée par Eris, la Discorde, au mariage de Pélée, roi de Phtie, et de la déesse Thétis, célébré sur le mont Pelion en présence des dieux. La pomme d'or présente deux faces, cadeau
d'amour et pomme de discorde

-

d'Eris
«

à Eros

il n'y

a qu'une

lettre. Le fruit porte une inscription: 24

à la plus belle ». Il y a là trois

La monnaie de la pièce déesses, Athéna, Héra, et Aphrodite. Zeus n'est pas en position de décider à qui elle revient, il est trop impliqué dans l'affaire, pris entre sa femme, sa fille et le désir amoureux. Les dieux vont donc se défausser et choisir, pour trancher la compétition entre les trois déesses, un homme, Pâris. Chacune d'elles essaiera de le séduire par des promesses alléchantes. Entre la victoire guerrière, la souveraineté, et la belle Hélène, il choisira, bien sûr, Hélène et sera à l'origine de la guerre de Troie28. Ces pommes d'or nous donnent un point de comparaison entre la pensée juive et la pensée grecque. Le D. des Juifs est d'abord un D. qui parle, il crée le monde par sa parole et donne à Adam le pouvoir de nommer les choses29. La parole humaine est située du côté du sacré, de la transcendance, de la responsabilité, et de l'alliance. L'homme transmet à l'homme l'inscription langagière qu'il a reçue, et qui le constitue: l'Écriture s'est exprimée à travers le langage des hommes, comme le dit Maïmonide, et les représentations corporelles de D. sont des métaphores. Les Dieux grecs se disputent la jouissance des femmes, et transmettent aux hommes leurs conflits. Ils sont bâtis à leur image en plus grands, plus beaux, plus forts... et immortels. D'un côté la pomme d'or symbolise le nœud des relations (union et division) entre les dieux et les hommes, de l'autre, l'alliance de la parole entraîne une division interne chez l'homme. On retrouve ces pommes voyageuses, intermédiaires entre la nature et la culture, dans un conte des Mille et une nuits, intitulé « Conte des trois pommes »30,récit policier sur le thème du difficile exercice de l'autorité. Un pêcheur pauvre et savant, rencontré par le calife dans sa quête de la Loi, reçoit 100 dinars pour sa dernière pêche qui ramène du Tigre un coffre contenant «une jeune femme pareille à un lingot d'argent, morte et coupée en morceaux ». Qui est l'assassin? Plusieurs personnes vont revendiquer le crime: un mari jaloux et violent, un père noble, un esclave. Le fil de l'histoire repose sur le destin de trois pommes, achetées trois dinars par le mari qui les rapporte à sa femme malade pour satisfaire une envie (ils ont trois enfants). Elle les laisse de côté, un esclave en prend une, rencontre le mari et instille en lui le poison de la jalousie en réponse à sa question: d'où l'avait-il eue? Il tue alors sa femme et sombre dans le désespoir quand il se rend compte de sa méprise. Le calife veut châtier l'esclave à l'origine de la faute. Son vizir le retrouve grâce à sa fille à qui l'esclave avait donné une deuxième pomme. L'esclave raconte qu'il a volé cette pomme au fils de la femme malade pour la revendre ensuite à sa petite maîtresse. L'histoire se termine par un grand éclat de rire du calife qui donne l'ordre de l'enregistrer pour qu'elle serve à 25

Che vuoi ? n° 24 l'édification des hommes. L'esclave sera gracié si l'histoire suivante se révèle plus merveilleuse encore... Les pommes sont ici distributrices de vie et de mort. Cette histoire où un simple désir peut conduire à la mort illustre bien le rapport du désir à la Loi et l'insolvabilité de la dette. Cette excursion serait incomplète sans évoquer le mythe du péché originel, la pomme maudite du manque qui fit déchoir l'homme du jardin de la jouissance, tant la chute symbolise la faute. Retour à Freud qui disait: « Les pulsions sont nos mythes... » Arrivés au terme de ce parcours, nous avons vu que l'argent, mesure de la valeur et moyen universel d'échange, est un signifiant à part, dont le rapport à la jouissance et à la parole se manifeste de multiples façons sur le théâtre du monde. Nous conclurons avec Maïmonide, passeur juif du monde grec au monde arabe, sur l'efficacité symbolique dans la psychanalyse. Nous avancerons cette proposition: dans l'analyse, la parole est d'or et le silence d'argent. Le temps de travail de l'analyse, payé par l'analysant, est un temps de silence, qui permet au sujet de sortir du registre de la communication pour accéder, par la grâce du transfert, à sa vérité: la parole d'or que l'analyste est en charge de faire entendre au moyen de ses interprétations et constructions. N'est-ce pas l'interprétation du fantasme qui permet de saisir le sujet de l'inconscient dans le passage de l'intérieur vers l'extérieur qu'une parole libérée lui fait parcourir autour de son objet? Les filets d'argent du dialogue analytique sont tissés pour accueillir l'or pur de la parole dite à propos, dans l'éclat de sa résonance signifiante.

lLa Bible, Provo 25,11; traduction André Chouraqui, Paris, Desclée de Brouwer, 1985, p. 1268. 2Preud (S.), O. C., vol. XV, Paris, PUF, 1996, p. 55-62, ou La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 106-112. 3Lacan G.), Le Séminaire, Les formations de ['inconscient, Livre V, Paris, Seuil, 1998, p. 511, 516. , 4Lacan G.), «Subversion du sujet et dialectique du désir », in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 817. 5Lambotte (M.-C.), «L'argent, une conception du monde », Revue Psychanalystes, n° 28, 1988, p. 43-51. 6Simmel (G.), Philosophie de l'argent, Paris, PUF, 1987. Cité par Valade (B.), «L'argent», in Encyclopedia Universalis, Syn1posium**, 1990, p. 1198-1199. Ne pourrait-on rapprocher la naissance de l'écriture consonantique du graphe de Lacan? Le signifiant naît par rétroaction de la voix (étage du bas). 8L'aventure des écritures, BNF, 1997. 9Graves (R.), Les Mythes grecs, Paris, Fayard, coll. Pluriel, 1967. 26

La monnaie de la pièce
lOAu début de l'enseignement de Lacan, les deux notions ne sont pas clairement distinguées. llLacan G.), Séminaire sur l'identification, Livre IX, 1960-61, 6e séance, inédit. 12f'reud (S.), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, p. 238. l3Lacan G.), Le Séminaire, Lesformations de l'inconscient, Livre V, op. cit., p. 482. 14Poe (E. A), «La lettre volée », in Œuvres en prose, Paris, La Pléiade, Gallimard, 1951, p. 53. 15Lacan G.), «Le séminaire sur "La lettre volée" », in Écrits, Paris, Le Seuil, p. 37. Je souligne. l6lacan (J.), « Le séminaire sur "La lettre volée" », in Ecrits, op. cit., p. 29. l1Lambotte (M-C), «L'argent, une conception du monde ), Revue Psychanalystes, op. cit., p. 44. lSOe Saussure (p.), Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1976, p. 126. 19DeSaussure (p.), Cours de linguistique générale, op. cit., p. 155. 2°Ibid.,p. 115. 2lLacan G.), Le Séminaire, Livre XX, Paris, Seuil, 1975, p. 95. 22Molière, Œuvres complètes, tome II, Paris, La Pléiade, Gallimard, 1971, p. 538. 23ActeIV, scène 1. 24Shakespeare (W.), Le lvlarchand de Venise, Paris, CF, 1994, acte IV, scène l, p. 217. 25Shakespeare (W.), Le Marchand de Venise, op. cit., a~te II, scène 7, p. 129. 26prov. 25,11, trad. Moïse Maïmonide, Guide des Egarés, Paris, Verdier, 1979, p. 18. 27Grimal (p.), Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1951. 2SVernant (J.-P.), L'univers les dieux les hommes, Paris, Seuil, 1999, p. 91. 29Gross (B.), L'aventure du langage, Paris, Albin Michel, 2003. 30LesJ\1ille et une nuits, Paris, La Pléiade, Gallimard, 2005, p. 150.
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