De quoi est fait l’inconscient ?

De quoi est fait l’inconscient ?

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118 pages

Description

Freud appuie sa doctrine de l’inconscient sur la notion de représentation (Vorstellung). Il lui faut cependant établir une connexion entre les représentations inconscientes et les pulsions qui animent le corps sexué. À cet effet, il invente un mot composé étrangement écrit : (Vorstellungs-) repräsentanz, qui ne figure que trois fois dans l’ensemble de l’œuvre. Le terme a fait couler beaucoup d’encre, sa traduction en français ayant été un enjeu dans la rupture théorique entre Lacan et Laplanche.Pour déméler cet imbroglio, au croisement de la langue et de la philosophie allemandes, il fallait un germaniste rompu au texte freudien. Fernand Cambon a traduit les Conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud présenté par lui-même, L’inquiétante étrangeté et autres essais, la correspondance Freud-Abraham ; bientôt paraîtra chez Epel sa traduction du texte de Freud sur les aphasies. Il montre ici comment la « représentation » forme un axe permanent de l’œuvre freudien, des premières mises en place prépsychanalytiques jusqu’aux élaborations métapsychologiques.

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Date de parution 14 décembre 2014
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EAN13 9782354271183
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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DE QUOI EST FAIT LINCONSCIENT
© EPEL, 2008 29, rue Madame, 75006 Paris epel.paris@wanadoo.fr www.epeledition.com
Diffusion ToThèmes 3, allée des Genêts 91220 Le PlessisPaté 01 60 84 78 01  06 15 61 70 24 thierrydpdp@aol.com
ISBN : 9782908855982 Dépôt légal 80263
Distribution SODIS PARIS, FRANCE
Fernand Cambon
DE QUOI EST FAIT LINCONSCIENT
Pas un mot, pas une chose, Et des deux lunique nom, Paul Celan,Contrainte de lumière.
Introduction
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À la question effectivement posée dans ce titre, Freud répond par une assertion simple, expresse, par exemple dans son article intitulé 1 justement « Linconscient » : dereprésentations. Si une telle limpidité univoque peut presque décevoir, elle se retourne aussitôt, et ce en raison même de son univocité, en un nud de paradoxes que je ne ferai, en cette introduction, quesquisser. On sait dabord combien Freud eut à batailler toute sa vie pour faire admettre la validité des oxymores que constituent, au regard de la philosophie et de la psy chologie classiques, des assemblages tels que « représentationincons ciente» ou « penséeinconsciente», les deux paradigmes invoqués étant dordinaire considérés comme des attributs éminents de la conscience. Mais ce qui, dans la réponse liminaire fournie, peut surtout pro duire conjointement déception et heurt paradoxal, cest, dune part, que cette simplicité, que daucuns seraient tentés de qualifier de réductrice, semble aller à lencontre de la représentation commune selon laquelle linconscient serait quelque chose dobscur, de flou, dobtus, dopaque et de mystérieux, dautre part, que, pour qualifier cette zone impénétrable, Freud ait recours à une notion aussi intel lectuelle, apparemment si étrangère aux remous, aux passions, aux forces et aux pulsions bouillonnants. Pourtant, aucune équivoque. Freud affirme parallèlement, de manière récurrente et tranchée : « le refoulementporte sur une
1. S. Freud, «Das Unbewusste»,GWX (dansMétapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1968, trad. fr. par J. Laplanche et J.B. Pontalis).
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représentationsousentendu : » ; et sur rien dautre que vous seriez porté à imaginer. Tout cela étant posé, que le lecteur se rassure : en réduisant la matière, létoffe de linconscient à des représentations, Freud ne fait que, relativement, déplacer lénigme qui semble caractériser celuici. « Déplacement » : voilà quon sy retrouve ; on pourrait soutenir quen psychanalyse, il nest presque question que de cela, sous diverses espèces. Je veux dire que la réponse à la question initiale : « De quoi est fait linconscient ? » rebondit immanquablement en la question : questce donc au juste quune représentation ?Et, plus précisément encore : questce donc au juste quune représentationpour Freud? De fait, tel sera, moyennant cette substitution justifiée, le véritable sujet de ce livre. Et, pour lentamer, je commencerai par minspirer de deux pages de lintroduction de Wolfgang Leuschner à lédition 2 Fischer deZur Auffassung der Aphasien, ouvrage de Freud dit « pré psychanalytique », que je serai amené à examiner de près par la suite. En effet, même si ce ne sera pas là mon champ dinvestigation, il convient dabord de se demander un moment où Freud a pris cette notion que, de toute évidence, il na pas inventée. Je suis obligé, déjà, de spécifier le mot allemand ici en cause, on verra bientôt pourquoi. Il sagit en loccurrence du motVorstellung. La position de Wolfgang Leuschner sur ce point est claire : ce mot « faisait partie à lorigine du vocabulaire classique de la philosophie allemande et avait été, quant à son contenu, déterminé par elle ». Autre donnée à prendre en compte dès le début : Freud commence à user de cette notion pour rendre compte du symptômehystérique. Par exemple dans la phrase : Je voulais établir la thèse que, dans le cas de lhystérie, les paralysies et les anesthésies de parties du corps isolées sont délimitées dune manière qui correspond à lareprésentationcommune (non anatomique) 3 de lhomme .
2. S. Freud,Zur Auffassung der Aphasien, Frankfurt am Main, Fischer, 1992, p. 1112 (Contri bution à la conception des aphasies, Paris, PUF, 1983, trad. fr. par Claude Van Reeth). 3. Cest moi qui souligne. S. Freud,Selbstdarstellung, inGWXIV, p. 38 (Freud présenté par lui même, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1984, trad. fr. par Fernand Cambon). Même si cette écri ture est tardive (1925), elle reprend, dans le cadre dune rétrospective de type autobiographique, une formulation bien plus ancienne et constante.
Introduction
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On voit ici demblée en quoi le mot « représentation » intervient comme index dun décalage avec lorganique. Wolfgang Leuschner relève que cest précisément cette mise en jeu de la notion de représentation à propos de lhystérie qui va dem blée contraindre Freud à associer au motVorstellungle prédicat « inconsciente ». En un premier temps du reste, ce nest pas tant la difficulté de cet oxymore qui va préoccuper Freud  cela sera toujours plus un embarras pour le public que pour luimême  que, justement, la question de savoir ce quil convient dentendre ici par « représen tation », spécialement quand une telle entité produit des effets patho gènes. Or, historiquement si lon peut dire, cest justement sur ce point que Freud va chercher et trouver secours chez les aphasiologues de son temps. En effet, avant même de procéder à une critique de leurs positions, il a égard au fait que, dans le domaine de la neuropatholo gie, ils sont amenés à dépasser dans leurs présupposés mêmes le simple schéma courant : « lésion anatomique  tableau clinique ». Cest le phénomène aphasique en luimême qui les contraint à établir une corrélation entre structures anatomiques (cérébrales), fonctions langagières etpsychologie. Wernicke avait ainsi donné pour soustitre 4 à son ouvrage sur les aphasies : « Une étude psychologique ». Et cest dans le triangle que je viens débaucher que la notion deVorstellung venait à trouver une place inédite. Doù limportance décisive de lessai de Freud sur les aphasies pour quiconque tente de cerner la notion deVorstellungchez lui. En effet, la question que lon pose ici à propos de lui, il se lest dabord posée à luimême ; et cet écrit constitue dans son cheminement théo rique sur la question un moment déclaircissement, de fondation. On peut soutenir que, par la suite, utilisant sans plus de façons le mot Vorstellung, il en supposera tacitement les résultats connus, ne jugeant plus nécessaire de sexpliquer sur ce point. Il convient de noter toutefois que, dès avant Freud, le motVorstel lungavait été importé de laphilosophie dans le champde lapsycho
4. C. Wernicke,Der aphasische Symptomenkomplex. Eine psychologische Studie auf anatomi scher Basis. Breslau, Max Cohn & Weigert, 1874.
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5 logie, en particulier par Herbart (17761841), et quil sy était accli maté. En amont déjà, un terrain propice à cette bascule avait été pré paré au sein de la philosophie ellemême, comme on peut linférer de e la citation suivante. Elle est extraite de la VIII section duNietzsche de Martin Heidegger, intitulée « La métaphysique en tant quhistoire de lêtre ». Ce dernier sy livre à une longue analyse ducogito sumet de ses suites, et écrit à la page 432 : Le représenter [Vorstellen] (percipere, cogitare, repraesentare in uno) est un trait fondamental de toute manière de se rapporter de lhomme, éga lement de la non cognitive [nicht erkenntnisartigen]. Toutes les manières 6 de se rapporter sont, vues à partir de là, descogitationes. Dans les pages qui suivent, Heidegger souligne également, chez Descartes et Leibniz, la proximité constante de la perception et de la représentation, ce qui nest pas pour déconcerter un freudien
Il se trouve que, dans lessai qui va suivre, le jalon initial et essen tiel que constitue létude de Freud sur les aphasies ne sera abordé que vers la fin. Et cela me contraint maintenant à dire un mot de sa genèse. Le point de départ de cette étude fut en effet contingent. Il sagit pour moi en premier lieu dintervenir dans un séminaire que Marjo laine Hatzfeld avait entrepris au Collège international de philosophie sous le titreLacan dans le pari de Pascal (II). Mon exposé eut lieu, à sa demande, le 26 janvier 2000 ; et la question abordée se révéla à la fois si épineuse et si productive quil fut décidé que mon intervention serait développée à son tour dans un séminaire qui fut donné dans ledit Collège doctobre 2000 à janvier 2001. Le présent livre en est, pour une bonne part, la transcription développée. Marjolaine Hatzfeld faisait alors appel, en quelque sorte, à une expertise de germaniste pour tenter de cerner la signification et la fonction chez Freud du signifiant, prélevé chez lui par Lacan, de Vorstellungsrepräsentanz. On sait que Lacan en a fait un large usage, que,pour diverses raisons, ce signifiant estproblématique, ne serait
5. Voir à ce propos Guy Le Gaufey,Le lasso spéculaire, Paris, EPEL, 1997. 6. Cette pagination correspond au tome II de M. Heidegger,Nietzsche, Neske, 1961 (Nietzsche, Paris, Gallimard, 1971, t. II, p. 346, trad. fr. par Pierre Klossowski).
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ce quen raison de sa complexité linguistique, enfin quil a été, sur le plan théorique, un enjeu polémique considérable, en particulier dans les démêlés de Jacques Lacan avec Jean Laplanche. Il y allait, entre autres, de son interprétation et de sa traduction, le terme pouvant don ner lieu en français à des transpositions redondantes déconcertantes, dont on ne sait trop que faire ni comment les entendre.
Je dois avouer que, quand jai été saisi de cette question, jen igno rais à peu près tout, que cela ma contraint à balayer un corpus fort varié et de grande ampleur. Jai abordé la question posée avec toute la rigueur possible et sans aucun préjugé. Il se trouve que mes inves tigations me conduisirent à donner, linguistiquement, raison à Laplanche contre Lacan. Mais là nest pas à mes yeux lenjeu princi pal des analyses qui vont suivre.
Si je rappelle dans le détail cette contingence initiale, cest parce quelle eut véritablement un rôle déclenchant irremplaçable. En effet, avant même dinterroger la notion deVorstellungchez Freud, je fus rendu attentif, par létrange formation deVorstellungsrepräsentanz, quasiment tératologique pour un francophone, à un problème lexical tout à fait crucial pour qui veut traiter de cette question conjointement en allemand et en français.
Certes, pour ce qui est du signifié de « représentation », tout francophone y distingue spontanément sans peine au moins deux ver sants principaux, selon quil parle, par exemple, de « représentation perspective » ou de « représentation nationale ». Mais le problème devient en allemand à la fois beaucoup plus limpide et beaucoup plus complexe, dans la mesure où les différents signifiés présents dans ce quon peut appeler le concept global de « représentation » sy distri buent distinctivement non seulement sur deux, mais même sur plusieurssignifiants.
Dès lors, impossible de faire un seul pas sérieux dans ce champ sans procéder au préalable à un inventaire lexical minutieux. Il est dailleurs vain dexplorer dans cette direction le corpus freudien en traduction, si le traducteur na pas pris soin à tout le moins de faire suivre chaque occurrence de « représenter » et de « représentation » du mot allemand correspondant entre crochets.
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Cest pourquoi mon exposé sordonnera autour du plan général suivant : 1) Examen comparatif des lexiques du « représenter » en français et en allemand, sans lequel on ne peut du reste rien articuler de sensé autour de laVorstellungsrepräsentanz. 2) Exploration du problème spécifique posé par laVorstellungsreprä sentanz. Outre la fidélité à la contingence historique, cette moda lité de lattaque a le mérite de nous obliger à dissiper demblée toutes les confusions possibles, à formuler tous les distinguo requis. 3) À partir de là, lordre des raisons pourra être ditrécurrent. Cestà dire que, pour comprendre et élucidere, il nous faudra remonter à d; pour comprendre et éluciderd, il nous faudra remonter àc; et ainsi de suite jusquàace sera, on laura compris, le textea », . « de Freud sur les aphasies. En un sens, pour qui cherche une réponse à la question poséedansFreud, dans ses énoncés mêmes, il ny a pas daudelà  ou plutôt den deçà  de cet essai. Bien sûr, tout au long de létude et jusquà son terme, et même si linconscient freudien nest fait, en toute rigueur, que deVorstellun gen, nous serons attentif à la manière dont sintriquent inextricable ment, dans lécriture et dans la théorie, dans leurs articulations intimes,vorstellen,repräsentieren, dautres signifiants affines encore Enfin, dans la mesure où ce qui était en jeu pour Lacan dans le débat autour de laVorstellungsrepräsentanzétait le statut probléma tique de laVorstellungau regard de la distinction, essentielle à ses yeux, entre dimensions imaginaire et symbolique, je serai, tout au long de cette étude, attentif à la manière dont cette ambiguïté se monnaie dans le lexique et le corpus freudiens. Quil me soit permis danticiper, sans le dévoiler, lultime rebon dissement de mes investigations : dans son essai tardif « Le moi et le 7 ça », Freud fait passablement vaciller sa réponse à la question : « De quoi est fait linconscient ? », un peu de la même manière quil lui est arrivé, on le sait, de remanier ses topiques. Et cela nous reconduira à Lacan, autrement.
7. S. Freud,Das Ich und das Es, inGWXIII (trad. fr. dansOCPXVI).