Déchristianisation de la littérature

Déchristianisation de la littérature

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Livres
239 pages

Description

La post-littérature est le moment d’un crépuscule. Si la littérature, telle qu’on l’entend, est née avec la Bible, l’histoire du roman, elle, est une affaire judéo-chrétienne dont la psychanalyse, les génocides et la toute-puissance de l’image ont altéré le prestige.
La déchristianisation de l’Occident a-t-elle fait le reste ?
Y a-t-il quelque chose après la littérature ?

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Date de parution 03 janvier 2018
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EAN13 9782756111834
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Langue Français

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Richard Millet Déchristianisation de la littérature La post-littérature est le moment d’un crépuscule. Si la littérature, telle qu’on l’entend, est née avec la Bible, l’histoire du roman, elle, est u ne affaire judéo-chrétienne dont la psychanalyse, les génocides et la toute-puissance de l’image ont altéré le prestige. La déchristianisation de l’Occident a-t-elle fait le reste ? Y a-t-il quelque chose après la littérature ? EAN numérique : 978-2-7561-1183-4 EAN livre papier : 9782756111735 www.leoscheer.com
DU MÊME AUTEUR Romans L’Invention du corps de saint Marc(P.O.L, 1983) L’Innocence(P.O.L, 1984) La Gloire des Pythre(P.O.L, 1995, Folio, 1997) L’Amour des trois sœurs Piale(P.O.L, 1997, Folio, 1999) Lauve le pur(P.O.L, 2000, Folio, 2001) La Voix d’Alto(Gallimard, 2001, Folio, 2003) Ma vie parmi les ombres(Gallimard, 2003, Folio, 2005) Le Goût des femmes laides(Gallimard, 2005, Folio, 2007) Dévorations(Gallimard, 2006, Folio, 2008) La Confession négative(Gallimard, 2009, Folio, 2011) Le Sommeil sur les cendres (Gallimard, 2010) La Fiancée libanaise(Gallimard, 2011) Une artiste du sexe(Gallimard, 2013) Province(Éditions Léo Scheer, 2016) Dolores(Éditions Léo Scheer, 2017) Récits L’Angélus(P.O.L, 1988, Folio, 2001) La Chambre d’ivoire(P.O.L, 1989, Folio, 2001) Laura Mendoza(P.O.L, 1991) L’Écrivain Sirieix(P.O.L, 1992, Folio, 2001) Le Cavalier siomois (François Janaud, 1998, La Table ronde, 2004) Le Renard dans le nom(Gallimard, 2003, Folio, 2004) L’Art du bref(Gallimard/Le Promeneur, 2006) Petit éloge d’un solitaire(Gallimard, Folio, 2007) Tarnac(Gallimard/L’Arpenteur, 2010) Intérieur avec deux femmes(Pierre-Guillaume de Roux, 2012) Sous la nuée(Fata Morgana, 2014) Un sermon sur la mort(Fata Morgana, 2015) Tuer(Léo Scheer, 2015) Nouvelles Sept passions singulières(P.O.L, 1985) Le Chant des adolescentes(P.O.L, 1993, Folio, 2008) Cœur blanc(P.O.L, 1994, Folio, 2008) Autres jeunes filles(François Janaud, 2000, Fata Morgana, 2008) Corps en dessous(Fata Morgana, 2007) Trois légendes(Pierre-Guillaume de Roux, 2013) Jours de lenteur(Fata Morgana, 2016) Essais Accompagnement(P.O.L, 1991) Pour la musique contemporaine(Fayard, 2004) Le Dernier Écrivain(Fata Morgana, 2005)
Désenchantement de la littérature(Gallimard, 2007) L’Enfer du roman : Réflexions sur la postlittérature(Gallimard, 2010) Arguments d’un désespoir contemporain(Hermann, 2011) Lettre aux Libanais sur la question des langues(L’Orient des livres, 2012) De l’antiracisme comme terreur littéraire(Pierre-Guillaume de Roux, 2012) Langue fantôme, suivi deÉloge littéraire d’Anders Breivik (Pierre-Guillaume de Roux, 2012) Printemps syrien(Ducasse & Destouches, 2012) Esthétique de l’aridité(Fata Morgana, 2012) Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes(Pierre-Guillaume de Roux, 2014) Le Corps politique de Gérard Depardieu(Pierre-Guillaume de Roux, 2014) Sibelius : Les Cygnes et le Silence(Gallimard, 2014, prix de littérature André-Gide 2015) Chrétiens jusqu’à la mort(L’Orient des livres, 2014) Israël depuis Beaufort(Les Provinciales, 2015) Textes autobiographiques Cité perdue(Fata Morgana, 1998) Musique secrète(Gallimard, 2004) Un balcon à Beyrouth, suivi deBeyrouth ou la Séparation(La Table ronde, 2005) L’Orient désert(Mercure de France, 2007, Folio, 2009) Brumes de Cimmérie(Gallimard, 2010) Eesti : Notes sur l’Estonie(Gallimard, 2011) Textes pour la scène Tombés avec la nuit(L’Archange minotaure, coll. L’Œil du souffleur, 2007) L’Accent impur(Dar An-Nahar, Beyrouth, 2000) Gesualdo(Gallimard, Le Manteau d’Arlequin, 2011) Charlotte Salomon, précédé d’une lettre à Luc Bondy (Pierre-Guillaume de Roux, 2014) Divers Le Plus Haut Miroir(Fata Morgana, 1986) Le Sentiment de la langue I(Champ Vallon, 1986) Le Sentiment de la langue II(Champ Vallon, 1990) Le Sentiment de la langue I, II, III (La Table Ronde, coll. Petite Vermillon, 1993, prix de l’essai de l’Académie française 1994) Sacrifice(L’Archange minotaure, 2006) L’Amour mendiant (P.O.L, 1996, La Table Ronde, coll. Petite Vermillon, 2007) Place des pensées. Sur Maurice Blanchot(Gallimard, 2007) L’Opprobre(Gallimard, 2008) Cinq chambres d’été au Liban(Fata Morgana, 2010) Fatigue du sens(Pierre-Guillaume de Roux, 2011, prix des Impertinents 2011) La Voix et l’Ombre(Gallimard, 2012) L’Être-bœuf(Pierre-Guillaume de Roux, 2013) Solitude du témoin(Léo Scheer, 2015) Le Sommeil des objets(Pierre-Guillaume de Roux, 2016) Entretiens
Fenêtre au crépuscule. Conversation avec Chantal Lapeyre-DesmaisonTable Ronde, (La 2004) Harcèlement littéraire. Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille (Gallimard, 2005)
© Éditions Léo Scheer, 2018 www.leoscheer.com
RICHARD MILLET
DÉCHRISTIANISATION DE LA LITTÉRATURE
VARIATIONS XXXI Éditions Léo Scheer
Variations Collection dirigée par Léo Scheer
L’histoire (même littéraire) transmise est presque toujours factice : à nous de briser la glace pour trouver le courant. Sainte-Beuve. L’ordre historique est profondément injuste. Péguy. Il y a toujours quelque chose de caché dans la grande littérature. Pietro Citati.
Je suis peut-être entré dans l’injustifiable. Ce qu i suit n’a d’ailleurs pas besoin de justification puisque, dans ces notations, je cherche à voir clair dans un paysage devenu incertain, spirituellement et culturellement naufragé, pour le reste entré dans l’apocalypse politico-écologique qui a suivi le slogan antichristique de la « mort de Dieu ». Il s’agit donc de se repérer, par là de témoigner, d’en arriver parfois au paradoxe d’une présence littéraire, laquelle a la valeur d’un coup de fusil dans la nuit. J’écris devant l’horreur de la décroissance culturelle et spirituelle qui porte en core le nom delittérature, que je rebaptise post-littérature, soit une inversion de la valeur littéraire, et qui s’avance sous le signe de l’Après : le postmoderne, voire le post-postmoderne, le contemporain par défaut, le présent déifié dans lejeune, la tolérance voltairienne dans lecool, et la langue dans l’« authenticité » d’une « culture » devenue simple valeurhorizontale… Dans l’injustifiable je puise le courage de traverser l’ opprobre, l’insomnie, la maladie, la solitude, pour assister au lever du jour ou à ce qui survient entre deux éclairs et qui nous sert d’aurore. Aujourd’hui sans appartenance sociale, je continue à questionner en un paysage de guerre civile – à être moi-même, dans la tension de la pureté ou, si l’on préfère, dans l’inflexibilité. * Ce postulat : la littérature, par-delà son essence qui est de disparaître, selon Blanchot, est entrée dans une agonie civilisationnelle, prise au piège de justifications rhétoriques, esthétiques, éthiques, parodiques : ce qui meurt, c’est avant tout la langue telle qu’elle avait été transmise en liant, de façon énigmatique et supérieure, le peuple, le pouvoir régalien et les écrivains, y compris l’« avant-garde », et, avec la langue, les grands récits nationaux, dans l’épuisement des genres littéraires , au profit du divertissement « interactif », images, jeux vidéo, formes narratives brèves comme les haïkaï narcissiques de Tweeter, et tout ce qui relève de la fruition échangiste du présent. Vivons-nous d’ores et déjà dans les jours d’après la mort littéraire, ou bien dans une agonie qui est encore un mode d’existence – une présencetolérée,une survivance d’Ancien Régime ? N’est-ce pas plutôt moi qui meurs, qui serais mort, même, dans l ’exil social et le silence, et qui parlerais déjà depuis l’Après – ma voix n’étant déjà plus que celle de mes livres ? * Une espèce de journal, donc, sans autredatel’occurrence du fragmentaire, de que l’éclat, de la notation comme arme légère, pour échapper à la tyrannie duprésent, du cliché, et à l’illusoire des néo-cultes. Manière, a ussi, d’aller, malgré le ressassement (noble nom, blanchotien, de la différence comme fraîcheur dans la répétition – mais qui est aussi devenu un cliché), au plus obscur, dans l’inconnu, même – contre les lois de l’époque : atomisation identitaire-minoritaire-vict imaire, spécialisation, déchristianisation, expulsion du catholicisme au nom même des « autres » monothéismes (en réalité l’islam, seul) ; et, par conséquent, af fadissement de tout ce qui se présente comme événement en un monde où ne s’entend plus que la rumeur de l’insignifiance posthistorique et de la publicité, où la littératur e n’énonce presque plus rien, où le philosophe pense sa spécificité en lorgnant parfois vers le littéraire ou des « sagesses » à bas prix, où l’« homme » n’est plus qu’un vocable é thique, pris dans l’esthétique migratoire survalorisant les métaphores du « migrant », du nomade, de l’étranger, de l’exilé, du clandestin, du rebelle, de la transgression en tout genre – sexe, mensonge, humanisme… Le vocabulaire est là, mais vide la deme ure, peuplée de fantômes ou d’illusions venues de ce que les Anglo-Saxons appellent lefuturnous l’ et avenir : un avenir dont la réversibilité autorise les illusions d’optique, à commencer par la nostalgie et les simulacres. D’où l’écrivain comme témoin des crépuscules, le français ayant la chance de posséder ce mot qui dit le lever du jour comme la tombée du soir – ce qui a lieu entre deux masses nocturnes, comme un livre ouvert le matin, et dont la nuit marque la fin
de la lecture. Rédigées entre les crépuscules, ces notes ne diront pas les attentats islamistes, ni le cancer dont j’ai souffert, ni mon dernier voyage en Syrie, ni l’achèvement de mon bannissement social : ces événements sont liés, je veux le croire, par une évidence si obscure qu’il me faudrait un récit pour le dire ; un autre texte, donc, qui me conduirait plus loin que je ne l’imagine – dans l’absolu de la rupture. Je reste, pour le moment, dans le retrait d’où je ne sors que pour frapper – en l’occurrence publier, plus rarement parler en public. * C’est, aussi bien, en appeler aux vertus de l’anachronisme, de l’intempestif, du contre-courant qui est le mouvement profond du fleuve que nous sommes libres, nous autres, de remonter ou de descendre : réversibilité, tactique, façon de lutter contre le doute, le découragement, le désespoir. L’Espérance est notre loi. * Me voici à l’âge où la plupart renoncent, par dépit, lassitude, ou à cause du succès. Je continue : je suis seul, sans plus rien à perdre, sauf, peut-être,me perdredavantage… Mes livres, la presse officielle n’en parle plus ; mais j’ai encore des lecteurs ; l’historique de la réception de mes livres dira peut-être un jour ce qu’il en fut de mes dernières années, et comment, surtout, je suis resté un guerrier, dans une solitude de moine. J’écris pour mes filles – et pour la main inconnue qui ouvrira un de mes livres après la chute de la langue littéraire et la fin de ce qu’il y avait d’extraordinairement humain dans ce qui se proposait sous le nom de littérature. J’écris aussi pour taire ce que vous appelez l’échange, et pour être sans visage devant l’ange invisible qui me regarde prier maladroitement. * Je ne m’interdis pas l’anecdotique, pourvu qu’il fa sse signe : ainsi, marchant dans l’aube pluvieuse de janvier pour aller poster une lettre à une amie (mais qui désire lire des lettres manuscrites, aujourd’hui, et quel inconnu peut dès lors être le destinataire de ce qui n’est plus qu’une lettre d’un inconnu à un inconnu et dont le message serait illisible ?), je bute contre un rouleau de tapisserie sans doute chu d’un camion : encore enveloppé dans du plastique transparent, ses motifs imitent la toile de Jouy, soit quelque chose d’aussi désuet que la langue classique, diraient les imbéci les. Il me vient à l’esprit que si je déroulais ce lé sur le trottoir, j’aurais non pas de quoi écrire ma vie au verso du rouleau, mais, à mes pieds, la vision de cette vie déjà écrite, oblitérée, prise dans l’élégante énigme de ce lé qui ne se muera pas en lai, lequel est à écrire autrement, tout étant toujours à recommencer, et sans doute pour rien, avant de choir dans un autre caniveau. * Seule l’invention de l’individualité par le christianisme a rendu possible ce que nous appelons littérature, au sens moderne du mot. La décomposition de la conscience de soi (de l’honnête homme) dans le narcissisme consumériste ne conduit pas au néo-paganisme mais à la perte du jeu entre le singulier et l’universel qui rend impossible l’universalité : la déchristianisation entraîne la fin de la littérature au profit de sa métamorphose dans les divertissements de l’athéisme marchand. * Le fragmentaire comme réponse à l’urgence du questionnement, dans l’ouverture de la plaie. L’« ouvert » est le vocable ontologico-esthétique de ce qui demeure plaie, en ces temps de grande détresse où le « dehors » (autre vo cable esthétisant) est soumis à des inversions que l’écrivain doit tenter de dire – notamment la question de l’Après : sommes-nous entrés dans l’ère de l’Après – après la catastrophe, la civilisation, sortis du littéraire (de la musique savante, du cinéma d’auteur), et dès lors sommés d’adorer le veau d’or du divertissement général, en l’occurrence « romanesque », avec l’assurance que rien ne s’est perdu, que tout est bien là, dans la mémoire inform atique, et que le Spectacle doit continuer en se parodiant à l’infini ?