Déjouer la mort en Afrique

Déjouer la mort en Afrique

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"Les morts ne sont pas morts". Dans cet ouvrage, cinq jeunes anthropologues font écho à ce vers célèbre du poète sénégalais Birago Diop à partir de leurs propres recherches ethnographiques au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Mali. Comment déjouer la mort, en inverser l'inéluctable cours, rendre la vie à ceux qui, tous règnes confondus, furent exposés à ses flèches empoisonnées ?

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Ajouté le 01 septembre 2008
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EAN13 9782336277691
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Déjouer la mort en Afrique
Or~ orphelins~ fantômes"~ trophées et fétiches

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Aimé Félix AVENOT, La décentralisation

territoriale au

Gabon, 2008. Jean-Claude OLOMBI, La profession d'Huissier de Justice au Congo, 2008. Dominique DIETERLE, Ani Sara, Lettres aux enfants du Togo, 2008. Mamadou KOULIBAL Y, Leadership et développement africain,. les défis, les modèles et les principes, 2008. Sylvie BREDELOUP, Brigitte BERTONCELLO, Jérôme LOMBARD (éds), Abidjan, Dakar: des villes à vendre? La privatisation made in Africa des services urbains, 2008. Gansa NDOMBASI, Le cinéma du Congo démocratique. Petitesse d'un géant, 2008. René MANIRAKIZA, Population et développement au Burundi, 2008. Appolinaire NGOLONGOLO, L'immigration est-elle une menace pour la France ?, 2008. Lydie Akibodé POGNON, Valeurs du travail et processus psychologiques de l'absentéisme. Revue de la question et perspectives africaines, 2008. C. DILI PALAI, K. DINA TAÏWE (dir.), Culture et identité au Nord-Cameroun, 2008. Graham CONNAH, Afrique oubliée. Une introduction à l'archéologie du continent, 2008. Ghislaine N. H. SA THOUD, L'Art de la maternité chez les Lumbu du Congo. Musonfi, 2008. Seyni MOUMOUNI, Vie et œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio (1754-1817). De l'islam au soufisme, 2008. Boubacar BA, Agriculture et sécurité alimentaire au Sénégal, 2008. Pierre KAMDEM, Le Mouvement associatif de la diaspora camerounaise. Enjeux et perspectives, 2008. C. DILI PALAI, D. PARE (sous la dir.), Littératures et déchirures, 2008.

Sous la direction

de Michèle Cros et Julien Bonhomme

Déj ouer la mort en Afrique
Or, orphelins, fantômes, trophées et fétiches

Avec
Julien Bondaz, Elise Guillermet, Quentin Mégret, Maxime Michaud et David Péaud

L'HARMA1TAN

(Ç)L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06318-1 EAN : 9782296063 I 81

DEJOUER LA MORT EN AFRIQUE
Or, orpheOns, fantômes, trophées et fétiches

SOMMAIRE

Remerciements

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En guise d'introduction Bander son arc Michèle CROS L'or « mort ou vif» L' orpaillage en pays lobi burkinabé Quentin MÉGRET Cendrillon chez les Hausa Les imaginaires de l'orphelin à Zinder (Niger) entrefiction et réalité Elise GUILLERMET La mort célébrée Le « vieux Békouli » et les/ous Burkina David PÉAUD qui dansent chez les Lyéla du

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Décentrer la mort Trophées et safari de chasse au Bénin Maxime MICHAUD Mort de l'objet et vif du sujet Des fétiches au Musée National du Mali Julien BONDAZ Postface « Les morts ne sont pas morts » Julien BONHOMME

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129

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Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier tout particulièrement Lucie Buffavand, Christian Mayisse, Sophie Mollin et Bertrand Royer membres de l'atelier « Afrique» du département d'anthropologie de l'Université Lumière Lyon-2 pour leurs commentaires avisés sur les premières versions des articles, Annie Paul du CREA pour son remarquable travail éditorial sur le manuscrit, ainsi que Pauline Guedj et Olivier Leservoisier pour leurs relectures attentives, sans oublier Denis Pryen qui a accepté avec enthousiasme l'idée de cet ouvrage

alors qu'il n'était encore qu'un vague projet. Merci enfin à Justin l'un des nombreux petits-fils de Désiré Tiatouré Pooda - dont le portrait illustre la couverture de ce livre.

En guise d'introduction. Bander son arc

Michèle CROS

Un : je - te - flèche. Deux: tu - es - mort. Trois: je - te -fais - revivre. Quatre: tu - me - tues. Cinq - et ainsi de suite, dans ce monde, de comptine en comptine.

Ailleurs, on ne

sait mais

on peut l'imaginer. En France, au siècle

dernier, aux enfants partis trop vite vers d'autres cieux, l'on donnait quelques billes à emporter afin qu'ils puissent rejouer encore et encore au paradis. Les enfants jouent pour de vrai, à la mort et à la

vie tout à lafois. En Afrique noire, en pays lobi burkinabé, une simple branche d'arbre, une tige de mil, une vieille corde et les voici armés, prêts à décocher, au cas où... Sur la photo de couverture de cet ouvrage, l'arc de notre jeune héros est bandé. Son couvre chef de fortune, un haut de pagne qu'il vient d'emprunter à sa mère, lui donne une belle prestance. Il est prêt, enfin presque, le geste est encore mal assuré, le mouvement des lèvres incertain, la moue douce-amère et ses yeux trop rieurs pour inspirer une indéniable frayeur. La trajectoire de sa flèche s'annonce chaotique. Et pourtant, sous la

Demain, ensemble, ils seront grands.

houlette des garçons de son groupe d'âge qu'il fixe du regard - je m'en souviensfort bien - il s'initie à la gestuelle virilepar excellence.

Un - deux - trois - quatre - cinq chapitres. Cinq doctorants de l'Université Lyon 2, acteurs de 1'« Atelier Afrique» qu'ils ont fondé avec leurs deux enseignants, Julien Bonhomme et moi-même, ont écrit ces textes sur les représentations de la mort, un sujet de réflexion anthropologique canonique et qu'ils traitent à la lumière spécifique de leurs terrains ethnographiques. Aucune redite ou presque, ils empruntent des chemins singuliers sur cette voie de réflexion jadis défrichée par celui qui fut mon directeur de thèse, Louis-Vincent Thomas, auquel cet ouvrage rend une sorte d'hommage transgénérationnel. Dans son bureau orange de la rue Saint-Mandé, à Paris, ses propres petits-enfants l'avaient dessiné en squelette riant, se

délectant de la bonne chair qu'il avait finit par offrir à des vers de terre affamés. «Ainsi va la vie, on ne cesse de déjouer la mort», m'expliquait-il alors!

Un : Je teflèche. L'arc et la flèche, tout comme le lance-pierre permettent aux enfants du pays lobi dès l'âge de quatre ou cinq ans de tuer de petits animaux: des oiseaux, des margouillats, quelques rats voleurs. C'est un « jeu» de mort bien souvent utile, un passe-temps alimentaire qui permet d'améliorer la ration quotidienne du gâteau de mil préparé par les mamans ou les grandes sœurs. Les enfants allument leurs propres feux et font griller leurs proies. Certains s'illustrent par leur habilité, des frères plus âgés confectionnent des cibles d'entraînement et lorsque le soir tombe, entre deux parties de foot, on améliore sa technique. Or. Nous sommes en juillet 2005, en pays lobi toujours, je retrouve ma grande famille en plein émoi. Des chercheurs d'or venus d'on ne sait où s'approchent de notre village. Il faut leur barrer la route. Et à ma grande surprise, deux grands collégiens enfourchent leurs bicyclettes, armés de leurs arcs et flèches empoisonnées... Des échanges de paroles suffiront finalement à apaiser la situation, pour un temps au moins. Quentin Mégret, dans le premier chapitre de cet ouvrage, rend compte de l'impact mortifère de cette ruée vers l'or dans cette région frontalière avec la Côte d'Ivoire et le Ghana. Il évoque les vertus
combatives de ces nouveaux « guerriers

- chercheurs

d'or».

Mais l'or

vivant ne se laisse pas ainsi capturer sans réagir avec violence. Des Lobi précisent et argumentent: « Ils sont en train de tuer l'or et de se tuer eux-mêmes. L'or prend le sang pour se nourrir ».

Deux: Tu es mort. Les enfants lobi ont usé et abusé de leurs armes de fortune. Un peu de sang a coulé, celui d'un garçonnet. Ils ne chassaient plus les rats voleurs. Deux bandes s'étaient constituées. La guerre avait été 10

déclarée. Arcs et flèches n'ont pas tardé à être confisqués. On a procédé à un rite collectif d'apaisement. Tous les membres de la grande famille y ont participé et l'un des petits protagonistes de cejeu dangereux a été confié, pour la saison des pluies, à un oncle lointain, habitant en ville.

Or, orphelins. Elise Guillermet, dans le second chapitre, met en parallèle le destin de l'enfant terrible qui « se fait lui-même}) à celui d'abord craint, puis espéré ou imaginé pour l'orphelin à Zinder, au Niger, en contexte musulman. L'orphelin est considéré comme une victime pourtant promise à un avenir radieux. Ce dernier se trouve dépeint dans nombre de fictions qui tout à la fois « illustrent les transgressions des règles officielles}) et les réaffirment. Dans la pratique, d'autres normes sont adoptées suite à l'action des travailleurs sociaux et humanitaires d'aujourd'hui particulièrement désireux d'inverser la trajectoire de vie de ces orphelins.

Trois: Je te fais revivre. Les enfants du lobi ne restent pas désarmés très longtemps. L'arc et la flèche peuvent être remplacés par un petit casse-tête qu'ils portent sur l'épaule. Combien de fois ne les ai-je pas surpris, partant ainsi armés, à la tombée de la nuit, en file indienne. Ils se rendent à une « danse », ils n y resteront pas toute la nuit, mais ils tiennent à participer aux festivités. Sont particulièrement appréciées, y compris à cet âge de la vie, les cérémonies festives des secondes funérailles où l'on célèbre le départ définitif du double ou de l'âme du défunt pour le pays des morts qui se situerait de l'autre côté dujleuve Mouhoun. Or, orphelins, fantômes. On trouverait le pays des morts des Lyéla du Burkina également de l'autre côté du fleuve Mouhoun. David Péaud, dans le troisième chapitre, décrit ces « funérailles-réjouissances}) où le « mort pleuré» se métamorphose en «mort célébré}). À la faveur notamment du développement des nouveaux moyens de communication, ces festivités mortuaires sont aujourd'hui de plus en plus suivies et donnent lieu à des célébrations multiples où le sens de la mesure semble parfois oublié. De son vivant, en pays lyéla, le vieux Békouli Il

s'en est ému. Une fois parti en direction du pays des morts, tout se passe comme si son fantôme, en quelque sorte, se rappelait à notre bon souvenir en dupliquant sa mise en garde à la faveur de l'écriture collective de cet ouvrage.

Quatre: Tu me tues. Lorsque les enfants du lobi participent aux secondes funérailles, ils dansent avec vigueur et célèbrent à leur tour celui ou celle qui est vraiment parti. Rien ne leur est caché ou épargné. Il en est de même lors des premières funérailles au moment de l'inhumation du défunt, toujours précédée de l'interrogatoire du cadavre afin de déceler les causes de sa mort. Qui l'a tué - telle est la question à laquelle un certain type de réponse devra être apporté. Des enfants et même des nouveaux-nés peuvent se retrouver en situation délicate. Ainsi en estil de celui que l'on appelle « ni-bo » ou « ti-bo », littéralement: celui qui a tué sa mère ou son père. Ce nom est donné à l'enfant dont l'un des parents décède peu après sa venue au monde. Reste à déceler le pourquoi occulte d'une telle façon de faire où se trouve alors évoqué, à demi-mots, tel ou tel règlement de compte en sorcellerie. L'enfant encore dans le ventre de sa mère aurait été promis et il s'est vengé... En temps ordinaire, lorsque les enfants viennent à retirer la vie, il s'agit tout simplement de celle de ces petits animaux évoqués plus avant, oiseaux, margouillats ou rats. Nombre d'oiseaux bénéficient d'un traitement à part. Leurs têtes sont soigneusement tranchées, mises à séchées et déposées avec précaution dans la case d'un grand frère. Si nécessaires, elles seront exhibées afin de témoigner de l 'habileté de ces jeunes chasseurs. Or, orphelins, fantômes, trophées. Dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, nous partons au Bénin, dans le parc du W, avec Maxime Michaud comme guide. Des chasseurs occidentaux se livrent à la pratique du tourisme cynégétique qualifié également de « chasse aux trophées ». Pour les adeptes de ce type de safari, « tout animal est un trophée potentiel ». Une « éthique de la chasse» est ainsi évoquée à l'aide d'une singulière et subtile « rhétorique du tir propre» qui décentre une mise à mort exempte ou presque de tout épanchement sanglant. Cinq: et ainsi de suite... 12

Si aucune trace de sang ne doit être présente sur les trophées de chasse ramenés en Occident, il en va tout autrement en pays lobi. Les têtes coupées des oiseaux chassés par les enfants ne sont pas livrées aux soins savants d'un taxidermiste. Des croûtes de sang séché se laissent voir et l'on en estfier. Les jeunes garçons prennent également soin d'en « marquer» leurs lance-pierres. À chaque grand oiseau abattu correspond une encoche maculée de ce sang. Entre garçons et même jeunes hommes qui presque tous arborent encore dans ces zones rurales un lance-pierre parfois très artistiquement taillé, on peut ainsi, avec aisance et sûreté, se jauger en matière de virilité. L'arme portée au poignet ou accrochée au guidon de sa bicyclette atteste de cette vie de l'objet marqué, nourri d'un sang versé à dessein. L'objet devient vivant, son histoire de vie est un récit de chasse juvénile jusqu'au moment où ilfinira peut-être dans les mains d'une ethnologue ou d'un « antiquaire» avant d'achever son périple dans un musée.

Or, orphelins, fantômes, trophées et fétiches. Julien Bondaz, dans le cinquième et dernier chapitre de ce livre, rend compte des multiples avatars de l'emploi « de la métaphore de la vie et de la mort appliquée aux objets rituels africains en contexte muséal ». La personnification de l'objet « le définit comme fétiche dans le discours théorique» et « le consacre comme objet puissant dans le discours rituel». De fait, au Musée National du Mali, le constat est récurrent, les preuves sinon palpables du moins audibles: « des objets rituels exposés ou conservés sont encore bien vivants» après avoir réussis à « déjouer la mort muséale ».

Au petit Musée du Poni, à Gaoua, en pays lobi, des photos de chasseurs guerriers d'autrefois, du temps des vendettas armées sont présentées aux visiteurs - occidentaux pour la plupart. Peut-être reviennent-ils d'un safari dans le parc du W ou vont-ils participer à une campagne humanitaire au profit supposé de quelques orphelins? Les Blancs s'extasient encore devant la profusion d'objets rituels exposés. Ils ne devraient pas manquer d'acheter chez les nouveaux antiquaires de la région telle ou telle statuette dite ((fétiche» car maculée de sang sacrificiel afin de communier avec l'animisme

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ambiant vanté par les guides locaux. Ces derniers exercent leur art de la médiation pour quelques agences de voyages recrutant l'amateur de chasse sportive, de bonne action tropicale ou d'exotisme sur Internet. Au programme encore, la visite guidée d'un site d'or où exerce une poignée d'orpailleuses lobi photogéniques, loin des campements insalubres où des milliers d'hommes venus de toute l'Afrique de l'Ouest s'évertuent à « tuer l'or» pour de l'argent qui «finira vite ». Les festivités des funérailles ne figurent toujours pas au programme des agences de voyage de cette région d'Afrique. Elles donnent pourtant matière à de grands rassemblements où tous sont conviés car c'est bien là que la mort est transformée en hymne à la vie, aux sons des tambours et des balafons. En l'honneur de celui qui est parti, on se fait beau, on s'habille « chic ». Les Anciens ressortent arc, flèches et carquois richement ouvragés dont ils savent qu'ils les symboliseront le jour venu. Lorsque l'homme s'en va pour de bon, de l'autre côté du fleuve Mouhoun, ses armes sont exposées pendant des mois et des mois dans un recoin sombre de sa chambre. C'est là qu'on vient saluer le disparu et à la faveur d'une complicité à nulle autre pareille, on se recueille en leur présence et on converse avec celui qui, de la sorte, est comme rendu à la vie.

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1
L'or « mort ou vif »

L'orpaillage en pays lobi burkinabé

Quentin MÉGRET

Après son coup de pioche, tout le monde m'a abandonné, mes employés, mes ouvriers, mes commis, jusqu'à mes braves soldats et à mes hommes de corifiance que je payais pourtant assez cher. Mais ils ont voulu plus, et ils m'ont volé, pillé et se sont ruinés à la recherche de l'or. L'or est maudit, et tous ceux qui viennent ici disparaissent, je me demande comment? La vie ici a été un enfer durant ces dernières années. On se tuait, on se volait, on s'assassinait. Tout le monde se livrait au brigandage. Beaucoup sont devenusfous ou se sont suicidés. Tout ça pour l'or, et cet or s'est transformé en eau-de-vie, et je me demande ce qu'il est devenu après et plus loin. Blaise Cendrars, L'or. La merveilleuse histoire du général Johann August Suter (1925), Paris, Denoêl, 2007, pp. 122-123.

En 2004 à Kampti, la découverte de filons aurifères a déclenché une ruée vers l'or qui a engendré l'arrivée d'une dizaine de milliers d'orpailleurs migrants. Le nouveau campement minier à la réputation prospère entraîne la création d'une nouvelle «terre de l'or» et l'arrivée de dix à quinze mille personnes environ. Cet événement a profondément bouleversé la vie quotidienne de cette petite ville d'environ 8000 habitants située au sud-ouest du Burkina Faso, en pays lobi. Historiquement, le métal précieux a déjà été exploité plusieurs fois dans la région, le lecteur pourra se référer aux différents travaux qui abordent ce point (Rouville 1987 : 41 ; Père 1982 : 115, 1993 : 772 ; Schneider] 993 : 191 ; Kiéthéga 1993 : 97-126).

Notre étudel se fixe pour objectif central la description et l'analyse des modalités d'extraction de l'or autour du rapport de la vie à la mort envisagé à partir de deux approches concomitantes. D'une part, les orpailleurs migrants décident de partir tenter leur chance à la mine qui représente une alternative mais plus encore un espoir incomparable d'ascension sociale fulgurante. Cependant les chances de réussite restent minces, échouer au cours d'une telle entreprise n'est pas rare, le « risque », notamment celui de perdre la vie, apparaît dès lors comme une dimension inhérente de l'activité du mineur. Les conditions de vie des populations des sites d' orpaillage sont marquées par une extrême précarité propice à l'émergence d'une identité socioprofessionnelle des chercheurs d'or caractérisée par une conception singulière du risque. D'autre part, l'or est une puissance ambivalente. De passage au Niger, Georges Balandier (1957 : 98-99) soulignait que le métal jaune est considéré comme « un produit dangereux, soumis à une loi d'ambivalence qui le différencie en "or vivant" et en "or mort"». Ces attributs symboliques conférés au métal précieux se retrouvent avec des variations dans la plupart des régions d'Afrique de l'Ouest, ils constituent les caractéristiques de l'or en payslobi. Les mineurs précisent: « L'or est bon mais marche avec le malheur », énoncé double aux accents duels et ambivalents qu'il convient d'interroger pour en saisir pleinement le sens. Les populations locales relatent: « Ils sont en train de tuer l'or et de se tuer eux-mêmes. » Ces maximes juxtaposées se présentent comme des mises en garde, elles sont significatives des conséquences néfastes liées aux techniques et conditions d'extraction de la matière convoitée, elles se combinent en associant des contenus symboliques qui ne sont distincts qu'en apparence puisqu'ils semblent renforcer la même idée: l'or est une matière ambivalente au même titre que son extraction qui reste problématique. Au cœur d'un exercice périlleux, les orpailleurs parviennent à « déjouer la mort », l'appréhension de
Six mois passés dans le département de Kampti m'ont permis de présenter ces travaux. Le premier séjour s'est déroulé de mars àjuin 2006, le second de février à mai 2007. Une observation directe du travail de l'extraction de l'or, la réalisation d'entretiens et le recueil de témoignages auprès des populations lobi et des personnes qui, arrivées récemment, travaillent ou vivent autour du site d'orpaillage sont apparus comme des voies de compréhension du phénomène étudié. 16

ces risques apparaît comme un des éléments clés de la construction d'une identité singulière des mineurs migrants.

Un engagement corps et âmes Une descente vertigineuse La population des orpailleurs se compose de jeunes migrants ouest-africains qui pratiquent une forme moderne non-industrielle d'exploitation de l'or. Ce mouvement migratoire a débuté en 1974 à Gangaol près de Dori au nord du Burkina Faso (Carbonnel 1991 : 125) et n'a cessé depuis sa croissance et son extension qui touche aujourd'hui les pays frontaliers tels que le Mali ou le Bénin. Les orpailleurs gagnent le sud-ouest du territoire national vers le milieu des années 90. À Kampti, ils pratiquent une prospection filonienne. Quelques orpailleurs pionniers parcourent la région en quête de points minéralisés, les tests effectués en surface suffisent à donner des indices sur la probabilité de découvrir un filon plus en profondeur. Si ce dernier est découvert, l'information se répand rapidement, c'est la «déclaration de la nouvelle ligne» suivie de la «distribution des puits». Les travaux commencent immédiatement, le chantier s'étend alors sous la forme d'une longue tranchée pouvant atteindre une profondeur avoisinant vraisemblablement les 20 à 30 mètres. L'essentiel du travail se fait manuellement à l'aide d'outils tels que pioches, burins, barres à mine, etc. Pour éviter les effondrements, les mineurs procèdent désormais au soutènement des parois à l'aide de rondins provenant de la coupe des arbres situés aux alentours du placer. Les mineurs sont confrontés à la venue d'eau dès 9 à 10 mètres qu'ils évacuent en surface à l'aide de motopompes d' exhaure2, la dureté de la roche les contraint fréquemment à utiliser des explosifs. Ce «travail d'hommes» est extrêmement dangereux, Yacouba Yaro (1996 : 135-149) qualifie les tréfonds que constituent ces tranchées de « gouffres de la mort».

L'exhaure

est l'action

d'épuiser

les eaux qui suintent dans les mines.

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Un travail assimilable au combat Conscients des dangers qui les menacent un peu plus chaque jour, les mineurs « luttent» pour nourrir leurs familles, « luttent» pour le « développement », c'est en ce sens que ces jeunes hommes évoquent leur combat, leur courage, leur propre sacrifice, légitimant ainsi leurs actions et leur engagement. Mais la notion de « combat» mêle la métaphore à une réalité vécue par les mineurs « creuseurs3 » : «Des miettes [allusion faite à la poudre d'or], pour un travail dangereux que les hommes assimilent d'une certaine manière au combat. Un mineur tué sous les éboulements du puits qu'il creusait, c'est un guerrier abattu pendant la bataille.» (Balandier 1957: 101). Lorsque le mineur pénètre dans la profonde tranchée longitudinale qui correspond à son environnement physique de travail, son corps est soumis à des altérations marquées par des sensations mêlées de peur et de vertige, le mineur dira par exemple: « Les premières fois que tu rentres dans le trou, la peur te dépasse le corpS». De nombreux orpailleurs « creuseurs » prennent des comprimés et substances (qu'ils nomment «bleu-bleu» ou « E 14 »...), du tabac, des « liqueurs» (alcools frelatés), du nescafé, parfois de la marijuana pour combattre la peur et se donner la force, le courage d'affronter le gouffre, le vide, les vertiges, l'obscurité, les sensations d'étouffement et autres maux qui traduisent les conséquences immédiates d'un travail physique et endurant. La « dose» prise représente à la fois la puissance physique et la force mentale mises à l'épreuve durant l'effort, «chacun cherche ce qui va l'arranger» en expérimentant différents cocktails et assortiments censés rendre invulnérables.

L'emprise des pratiques religieuses L'extraction de l'or procède d'une prospection au caractère relativement fortuit, elle fait l'objet de représentations religieuses

Au site d~or du village de Fofora, près de Kampti, un système complexe s'est mis en place autour de l'organisation et de la division du travail. Différentes catégories socioprofessionnelles de travailleurs interviennent dans l'extraction et le traitement du minerai, notre approche est centrée exclusivement sur le travail des « creuseurs » qui constituent le maillon essentiel de la chaîne du travail: extraire le minerai du sous-sol.

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