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Demain sera à l'Afrique

De
273 pages
Le développement est avant tout un problème de civilisation. C'est pourquoi le développement de l'Afrique impose une réflexion profonde sur la civilisation africaine, dans ce qu'elle a de fondamental. Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Il faut continuer à creuser, à diffuser et nous ne le faisons pas. Nous trouvons toujours une justification apparemment convaincante à notre démission : nous sommes pauvres... L'afropessimisme trouve ses racines les plus profondes dans ce type de démarche. Il faut donc tout reprendre à zéro.
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DEMAIN SERA À L'AFRIQUE

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.ff hannattan l@wanadoo.ff ISBN: 978-2-296-07339-5 EAN : 9782296073395

Roger KAFFO FOKOU

DEMAIN SERA À L'AFRIQUE

L'Harmattan

A toute la jeunesse africaine, Elle devra quitter les chemins du désespoir Et demain sera un autre jour Et à mon père, Nzeuzang Fokou Jean-Marie. Il était africaniste et universaliste, Et s'il est une chose qu'il m'a enseignée, C'est de toujours aller à l'essentiel.

Merci à Jean-Jacques Yomi Yemming, Avec qui j'ai discuté un grand nombre de ces pages

Avant-propos
Penser le développement de l'Afrique aujourd'hui de manière véritablement originale n'est pas une tâche facile. La démarche purement économiste la plus répandue semble la plus convaincante: elle s'appuie sur un corpus de paramètres rationalisés et largement acceptés: produit intérieur brut par tête d'habitant, produit national brut, taux de croissance de l'économie... On a bien essayé d'opposer à cette tendance un corpus d'indices dits du développement humain mais les résistances sont fortes. L'ordre marchand en marche sur la planète ne se soucie guère de ce qu'il ya d'humain en l'homme. Il est surtout intéressé à développer en ce dernier des automatismes qui pourraient le transformer en un meilleur instrument de production de richesses. C'est à l'aune de ces critères que 't'on détermine les pays riches, les pays pauvres, les pays les moins avancés... La raison en est que l'on ne pense pas souvent le développement comme un problème de civilisation. De même que l'on a presque réussi à faire croire que le vocable « développement» était un synonyme de « civilisation ». Lorsque l'Occident organise à partir du XVè siècle la Traite négrière sur les côtes africaines, c'est dans le but avoué d'apporter les lumières de la « civilisation» aux Africains; lorsqu'à la fin du XIXè siècle le même Occident investit le continent manu militari et s'applique à l'exploiter, c'est toujours pour «civiliser» ces pauvres diables d'Africains. Il est clair que pour ces Européens-là, la civilisation européenne c'est «la Civilisation». Ce préjugé a à peine varié depuis lors: l' «American way of life» que l'on cherche à imposer

avec plus ou moins de subtilité à la planète - l'Amérique est le bastion le plus avancé de l'occidentalisme - n'est
que la traduction de cette vision du monde, de l'avenir du monde, vision essentiellement unilatéraliste. Il faut résister

à cette tentative d'uniformisation qui est en fait un processus d'appauvrissement du patrimoine mondial, et dire haut et fort que le développement est avant tout un problème de civilisation. C'est pourquoi le développement de l'Afrique nous impose une réflexion profonde sur la civilisation africaine, dans ce qu'elle a de fondamental. Qui sommes-nous? D'où venons-nous? Si l'on n'a de cesse de nous mystifier sur les réponses à ces questions, c'est qu'elles peuvent être essentielles. «Connais-toi toi-même », disait déjà le sage de l'antiquité. Cheikh Anta Diop l'avait parfaitement compris en son temps et a abattu dans ce cadre un travail immense. Il faut cependant continuer à creuser, à diffuser, et nous ne le faisons pas ou pas assez. Eblouis par les lustres du mode de développement en vigueur, ce désastre « arpenté jour et nuit d'un sacré soleil vénérien» comme disait Césaire, nous n'arrivons pas à détourner un instant le regard, la pensée, pour envisager notre développement en fonction de ce que nous devons et voulons être, en fonction de notre civilisation. Le plus tragique, c'est que nous trouvons toujours une justification apparemment convaincante à notre démission: nous sommes pauvres, nous n'avons pas de moyens... «Quand la main est faible, l'esprit court de grands risques ». Ainsi, il ne nous reste plus qu'à attendre le jour où, grâce à l'aide et la compréhension internationales, nous aurons assez de moyens pour nous mettre à l'ouvrage. Quand la réflexion est ainsi faussée à la base, la rigueur du raisonnement ne peut guère en sauver le résultat. L'affopessimisme trouve ses racines les plus profondes dans ce type de démarche. Il faut donc tout reprendre à zéro. Comment ouvrir la porte de notre avenir sans la bonne clé, sans le sésame? Chacun de nous a l'obligation 8

de se mettre au travail. Nul doute qu'en le faisant, l'un de nous réussira, ou chacun de nous contribuera à forger ce précieux instrument. L'Auteur

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Chapitre I LE PARAMETRE

SPIRITUEL
« Ciel et terre sont liés

Lequel plus que l'autre vaut? Si le ciel brille plus haut, La terre est riche de blés ». Nersès Mokatsi

Il est curieux que même Cheikh Anta Diop ait pu penser que le paramètre spirituel (religieux) n'était pas important dans le formidable affrontement que se livrent les nations (les civilisations?) depuis la plus ancienne antiquité connue. Dans Nations nègres et culture, il écrit: «Mais comprenons-nous bien. Je tiens à dire que je ne fais aucune allusion à la véracité de la religion musulmane ou chrétienne. Je pense que tout Africain qui veut être sérieux dans son pays à l 'heure actuelle évitera de se livrer à des critiques religieuses. La religion est une affaire personnelle »1. Il s'agit là d'une concession majeure et même d'une incroyable caution, surtout venant d'une autorité aussi monumentale que Cheikh Anta Diop. C'est probablement le plus gros cadeau qu'il ait fait aux autres civilisations, cadeau qui a pu leur faire lui pardonner le coup sérieux que ses recherches et trouvailles ont porté à l'édifice qu'elles avaient élevé et entretenu au long des siècles sur les ruines de la civilisation noire. Pouvons-nous nous aligner sur une telle position? Pour répondre à cette question essentielle, il nous faudrait répondre à un certain nombre de préalables: le problème religieux se pose-t-il
Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Paris, Présence Africaine, 1979, P.23
1

en terme de véracité? La religion est-elle réellement une affaire personnelle? L'a-t-elle jamais été? Lorsque Cheikh Anta Diop ajoute: « Ici il est question uniquement des problèmes concrets qui doivent être résolus pour que chaque croyant puisse pratiquer librement sa religion dans des conditions matérielles meilleures>/, l'on est en droit de se demander: les problèmes spirituels se séparentils réellement des problèmes concrets matériels? 1- La religion, qu'est-ce que c'est? L'étymologie même du mot pourrait être sujette à controverse: il peut aussi bien renvoyer aux latins « religio » qui signifie « attention scrupuleuse, vénération », « relegere » qui signifie « recueillir, rassembler» qu'à «religare» qui signifie «relier ». La religion apparaît ainsi à la fois comme une manière de se comporter c'est-à-dire une pratique et comme une relation entre 1'homme et quelque chose d'autre, en l'occurrence l'au-delà, l'invisible, le transcendant... C'est tout cela que Le Robert ramasse dans la définition suivante qu'il donne de la religion: « reconnaissance par l'homme d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus ». La religion naît donc de la reconnaissance de l'existence du sacré et/ou de la prise de conscience du caractère sacré de l'existence. Dans le premier cas, nous sommes dans une vision occidentale chrétienne ou moyen-orientale islamique où l'univers est divisé et opposé à lui-même sous les formes de sacré et profane; dans le second, nous sommes dans la perspective de ce que l'on a appelé les religions traditionnelles où il n'existe que des degrés dans le caractère sacré des êtres et des choses. A partir du XVIIlè siècle, des savants et religieux occidentaux se sont lancés dans la recherche sur les autres religions. Ces
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travaux ont débouché sur des comparaisons dont le but fondamental était de démontrer la supériorité du christianisme sur les autres formes de croyance. Partant d'une société modelée par le christianisme et le rationalisme, il leur était difficile de concevoir la religion autrement que sous l'aspect doctrinal. Nourri à la source d'une philosophie qui croit au progrès (cf. les concepts d'âge des ténèbres et de Moyen-Âge pour compartimenter l'histoire de l'Occident), ces chercheurs ont vite fait d'établir une hiérarchie entre les expressions religieuses en se fondant non sur les fonctions sociales de celles-ci mais sur la complexité et la systématisation des corpus doctrinaux élaborés autour d'elles. Selon le plus pur esprit occidental (positiviste), la religion cessait d'être un article de foi pour devenir un objet de connaissance certaine, une vérité démontrable. 11-Religion et vérité. Religion et vérité peuvent-elles aller de pair? Nous savons qu'au premier siècle avant notre ère, la série des œuvres d'Aristote traitant entre autres des questions de religion (elles faisaient suite à la physique) fut réunie sous le titre de «Métaphysique ». A l'époque, les philosophes croyaient naïvement à la possibilité d'une connaissance métaphysique. Il faudra attendre les philosophes européens du XVIIIè siècle pour voir la métaphysique se séparer progressivement de la science, et ne plus désigner que des spéculations non susceptibles de vérification ou, selon le mot de Karl Popper, de falsification. Quant à la question spécifique de Dieu, elle est centrale à toute religion peu importe le vocable utilisé pour en parler. Les religions la posent en terme de vérité: Dieu, c'est la vérité. «Je suis le chemin, la vérité et la vie », dit JésusChrist dans le Nouveau Testament. Mais Dieu n'est pas une vérité positive, c'est-à-dire démontrable. La démonstration de l'existence de Dieu, démonstration qui 13

devrait pennettre de fonder sur un socle inébranlable la religion qui postule celle-ci pour crédibiliser la doctrine qu'elle enseigne et la supériorité de cette doctrine sur celle enseignée par les religions considérées comme concurrentes est restée jusqu'ici la force et la faiblesse de toutes les religions, naturelles ou révélées. Depuis les temps les plus anciens, cette tâche est confiée aux soins de la foi et ne relève donc ni de l'expérience, ni de l'expérimentation. : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu! ». Le Christianisme, l'Islam, le bouddhisme et j'en passe sont-ils vrais? De même, la religion égyptienne était-elle vraie? Questions superflues. A titre d'exemple, l'on sait que ce n'est qu'au IVè siècle de notre ère que le pape Jules rer fixa la naissance de Jésus-Christ au 25 décembre, alors que l'on sait parfaitement que celui-ci n'a pas eu d'état-civil: cela en fait-il une vérité ou un . mensonge? Question de foi. Le christianisme a bien essayé d'aller plus loin que les autres religions dans la voie de la démonstration, fidèle en cela à l'esprit européen cartésien et matérialiste hérité de la philosophie grecque selon laquelle « la raison domine et absorbe toutes choses humaines et divines ». C'est pour cela que le christianisme peut apparaître comme une volonté d'édifier une foi détenniniste. Pour étayer cette affinnation, pensons à l'argumentation de Kant. Pour Kant en effet, la raison ne peut que mettre en ordre des matériaux qui lui sont fournis par l'intuition sensible (phénomènes), à peine de tourner à vide. Or, partir de l'existence du monde pour déduire celle de Dieu dans une relation de cause à effet revient à établir un lien entre une chose donnée par l'expérience sensible et une autre dont l'existence est justement à prouver. Le christianisme a bien compris la faiblesse d'une telle démonstration et a essayé d'y remédier en sortant la divinité de l'abstraction, du domaine métaphysique pour en faire une réalité 14

physique, humaine. De cette manière, le raisonnement de cause à effet devient possible, Dieu étant devenu un être de chair et d'os sans cesser d'être, paradoxalement, pur esprit. Avec le christianisme, l'on assiste à une tentative fort intéressante de résoudre de manière presque rationnelle le problème de l'existence de Dieu. « Le Verbe s'est fait chair », dit la Bible. Ce déterminisme religieux anticipe et prépare l'orientation qui va marquer toute la pensée occidentale dans tous les domaines (ethnologie, sociologie, psychologie...), et qui sera fortement remis en question à partir de la fin du XIXè siècle. Mais incarner la divinité comporte aussi des risques. Comment traiter la question de son ascendance? De sa descendance? Seront-elles entièrement divines? A moitié divine comme dans la mythologie grecque? Dans un cas comme dans l'autre, il faudra la preuve de la preuve et l'on n'est pas près de sortir de l'auberge. Ce qui nous ramène une fois encore au problème de la foi. La vérité religieuse n'est donc pas susceptible de démonstration absolue pouvant donner lieu à une preuve irréfutable; elle est forcément relative, dépendante de l'individu, de son degré de foi. 111-La religion: une affaire personnelle? A première vue, oui. Mais la réponse est vite dite. L'expérience la plus lointaine nous montre plutôt le contraire. Personne n'a jamais créé de religion pour son usage personnel et individuel: toute religion suppose une doctrine à respecter, à enseigner et à répandre en même temps. Il est courant d'entendre dire qu'il faut séparer la religion de ses serviteurs qui dans leur zèle quelquefois fanatique se donnent pour mission d'imposer leur foi à leurs prochains, sans que cela soit inscrit au cœur du dogme considéré. Il s'agit là d'une vue bien angélique et c'est faire bon marché à la fois du présupposé et de 15

l'implicite. Le premier réflexe en effet de l'homme religieux est d'imposer sa foi à son prochain, de mettre ce dernier à genoux aux pieds de son dieu. Et cela est vrai à la fois des religions organisées en systèmes comme des religions - disons par abus de mot - « frustes ». La raison pourrait en être que la religion est le domaine par excellence où « celui qui n'est pas avec nous est contre nous» ; et s'il est contre nous, cela nous affecte parce que son acte, en tant qu'irrévérence envers la divinité, en tant qu'offense, est considéré comme susceptible de déclencher des conséquences néfastes dont même le croyant ne serait pas à l'abri. On peut dire que dans l'univers religieux, tant qu'il reste un seul incroyant, nul
n'est à l'abri de la colère - presque toujours terrible

- de

la

divinité. On comprend pourquoi, loin d'être une affaire personnelle, individuelle, la religion a toujours été une 'affaire collective, un phénomène social engageant 'des communautés entières, des nations. L'on a beau dire qu'il devrait en être autrement, cela n'y a jamais rien fait. C'est si vrai qu'au sein de la même religion, même les nuances de foi ne sont pas considérées comme affaires personnelles mais comme offenses (hérésies) méritant le châtiment le plus sévère. C'est bien cette réalité que traduit Cheikh Hamidou Kane lorsqu'il met dans la bouche de Maître Thierno les paroles suivantes: « Sois précis en répétant la Parole de ton Seigneur... Il t'afait la grâce de descendre Son Verbe jusqu'à toi. Ces Paroles, le Maître du Monde les a véritablement prononcées. Et toi, misérable moisissure de la terre, quand tu as l 'honneur de les prononcer après Lui, tu te négliges au point de les profaner. Tu mérites qu'on te coupe mille fois la langue... >f On comprend dès lors pourquoi toute religion survit et se développe en se systématisant, en s'imposant,

3

Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë, Paris, 10/18, 1961 P.14
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en conquérant. .. . mISSIOnnaire.

Tout disciple religieux

est avant tout un

Partis de la Nubie, les ancêtres des Nègres qui allaient fonder l'Egypte antique transportèrent dans leurs bagages leur religion, leurs dieux: Amon, Isis, Osiris et tous les autres deviendront les dieux de l'Egypte avant de traverser la méditerranée pour s'imposer aux peuples des contrées au-delà. Plus de deux mille ans plus tard, malgré tous les effacements et les falsifications, les traces de cette marche conquérante sont restées. L'une de leurs manifestations les plus patentes est le culte de la Vierge noire. Simon Cox signale: «On trouve des statues (de la Vierge noire) partout en Europe, et la vaste majorité est localisée en France, où il en existe près de trois cents. L'Espagne . abrite plus de cinquante Vierges noires, alors qu'il y en a dix-neuf en Allemagne et trente en Italie »14. Ces Vierges noires symbolisent le culte de la déesse (le principe féminin), mais surtout, par leur couleur, rappellent la déesse égyptienne Isis. Simon Cox écrit: «La déesse égyptienne Isis, la déesse romaine Diane et la divinité asiatique Cybèle ont été à un moment ou à un autre représentées avec la peau sombre >/. En réalité, cette dernière affirmation doit être nuancée: Isis, déesse égyptienne (déesse nègre), a toujours été représentée en noir (de préférence à sombre) ; l'adoption de cette couleur par les romains et les asiatiques montre le degré d'influence que ces peuples ont subi de la part des Egyptiens et de leur religion. Dans le Nouveau Testament, Jésus-Christ fait descendre le Saint-Esprit sur ses apôtres: ils accèdent au don des langues, dans le but il va de soi d'évangéliser tous les peuples de la terre. Déjà le Dieu de l'Ancien Testament était un Dieu jaloux: «Tu n'auras
4 Simon Cox, Le Code DA VINCI décrypté, Paris, Le Pré aux clercs, 204, P. 180 5 Ib. P.181
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pas d'autres dieux que moi» (Exode, 20, 3). Enoncé péremptoire, qui ne laisse pas la moindre place aux délibérations personnelles. La religion est-elle une affaire personnelle? Il est plutôt avéré que chaque croyant fait de la conversion (soumission à son Dieu et à lui-même ?) de son prochain une affaire personnelle. Les guerres de religion sont là, nombreuses et meurtrières, pour le démontrer. Les habitants de Béziers en 1209 nourrissaient la dangereuse illusion que la religion est une affaire personnelle, jusqu'à ce que les troupes de Simon IV de Montfort déferlassent sur eux: ils furent massacrés jusqu'au dernier, sur l'ordre d'un Pape, le bien nommé ( ?) Innocent III. Aujourd'hui encore, des exemples abondent qui montrent que croire que la religion est une affaire personnelle relève d'une dangereuse naïveté. IV- Spiritualisme, matérialisme et idéalisme: le discours religieux est-il, peut-il être neutre? Le verbe s'est fait chair, affirme le christianisme. Théoriquement, toutes les religions affirment la prééminence de l'idée sur la matière. La raison en est que l'Esprit a ou est supposé avoir préexisté à toute matière. Le christianisme semble d'ailleurs opérer une confusion entre esprit et idée: parole et verbe sont en effet des variantes lexicales pour esprit. Or derrière le mot « idée », on voit se profiler le concept d'idéal, de perfection. Le verbe ou la parole ne peut de ce fait créer (<< Dieu dit alors: « Que la lumière paraisse ». Alors la Et lumière parut» ; Genèse 1 :3) que dans la mesure où Il / Elle est confondu(e) à l'Esprit, où Il / Elle est Esprit: «Au commencement, la Parole existait déjà. La Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu» (Jean, 1 :1). Sous cet angle, la matière est soit une métamorphose de l'idée (<<LaParole est devenue un homme », Jean 1 :14), soit
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une création, un produit de l'idée (<< Par Elle, Dieu a fait toutes choses », Jean I :3). Autour de cette conception des rapports entre l'idée et la matière se sont développées des oppositions relatives et absolues qui ont jalonné le parcours de la philosophie occidentale depuis la Grèce jusqu'à nos jours, tout comme de la spéculation hindoue. Déjà dans la Grèce, on voit s'opposer les matérialistes et les idéalistes. Pour Démocrite, tous les aspects de l'existence sont déterminés par des lois physiques inflexibles. Il conçoit en effet la création du monde « comme la conséquence naturelle de l'incessant tournoiement des atomes dans l'espace. Ceux-ci se

déplacent au hasard dans le vide,

se heurtent

mutuellement, puis se rassemblent, formant des figures, qui se distinguent par leur taille, leùr poids et leur rythme. Ces figures peuvent elles-mêmes entrer dans la composition d'objets plus complexes. Les différences qualitatives perçues par les sens entre les choses, tout comme l'apparition, le déclin et la disparition de celles-ci, ne résultent pas de qualités inhérentes aux atomes, mais de leur disposition quantitative >}.II s'agit là d'un système du monde qui ne présuppose pas qu'un esprit a l'intention de le fabriquer, de le créer. Démocrite prolonge par là la tradition matérialiste de la philosophie ionienne qui attribue le principe des choses aux éléments matériels (eau, air, feu, terre.. .). A l'opposé se développe un courant idéaliste auquel on peut rattacher Héraclite, Parménide, Socrate et Platon. Dans sa doctrine du logos, Héraclite identifie les lois de la nature à l'esprit divin: pour lui il existe une rationalité unifiant les contraires, qu'il nomme Logos, le discours originel, unité des opposés qui constitue l'Harmonie du monde. Pour Parménide, «L'être est»
6 Microsoft Encarta 2006

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représente le seul énoncé vrai, l'unique certitude dans notre monde où nous sommes confTontés à l'apparence. Pour Platon, les arbres, les pierres, les corps humains et tous les objets connus par les sens sont de vagues copies irréelles et imparfaites des Idées. Entre ces deux positions extrêmes peuvent être placés Empédocle et Aristote entre autres. Empédocle affirme que le monde évolue du chaos à la forme puis retourne au chaos, dans un cycle éternel, sous l'action tantôt de l'amour, tantôt de la haine7; Aristote critique la séparation opérée par Platon entre les formes et la matière, et soutient que les formes ou essences sont contenues dans les objets concrets. En considérant l'âme comme fondamentalement associée au corps, Aristote s'oppose à la thèse pythagoricienne qui fait de l'âme une entité spirituelle emprisonnée dans le corps. La doctrine aristotélicienne synthétise la conception antérieure selon laquelle l'âme n'a pas d'existence séparée du corps et la conception platonicienne de l'âme comme entité distincte et immatérielle. Fortement influencés par le judaïsme, ces philosophes grecs vont à leur tour influencer profondément l'ensemble de la philosophie chrétienne et occidentale moderne. Il suffit de remonter au platonisme. A travers le mythe de la caverne, Platon assimile les choses visibles à de simples apparences, reflets des idées qui seules existent (Parménide ne dit pas autre chose). On peut voir en filigrane d'une part la narration biblique de la création et le mot de l'Ecclésiaste: vanité des vanités, tout n'est que vanité; d'autre part Shakespeare affirmant que «La réalité est faite de la même étoffe que les rêves ». La philosophie chrétienne médiévale avec saint Augustin sera ainsi d'inspiration platonicienne jusqu'au xnè siècle, avant de devenir à partir du xnè siècle aristotélicienne
7

Nous reviendrons sur cette théorie d'Empédocle 20

avec saint Thomas d'Aquin. Quant à la philosophie occidentale moderne, elle porte les mêmes lignes de fracture: d'un côté les matérialistes avec Thomas Hobbes, Marx... de l'autre les idéalistes tels Descartes, Berkeley, Hegel, Kant entre autres; entre les deux, ceux qui s'opposent à l'opposition entre idée et matière comme Spinoza et Leibniz. Dans la philosophie hindoue, on trouve également ces oppositions entre matérialistes et idéalistes. Les matérialistes nient l'existence de tout autre chose que le monde visible. Ils ont très peu marqué la société indienne et y ont été condamnés à la fois par les théologiens et les philosophes naturalistes. Rassemblés sous les étiquettes de «beaux parleurs », de négateurs (sous-entendu du Veda, des Upanishad et plus généralement des religions), les matérialistes sont condamnés comme étant des jouisseurs, uniquement occupés des plaisirs des sens. A l'opposé, il y a les idéalistes. La philosophie de la vacuité est de ce fait un modèle d'idéalisme. Elle proclame la vanité, l'inanité ontologique de tout ce qui est perceptible ou pensable. Toutes ces choses n'existent que comme un voile derrière lequel il n'y a rien. La philosophie de la représentation, tout en faisant sienne la théorie de la vacuité, affirme l'existence du sujet percevant. Selon elle, « la perception commune ne suppose pas plus un substrat réel que ne le supposent le rêve ou la fausse perception due à un trouble sensoriel ou encore les créations mentales du yoga» 8. Dans les « Darçana », le Maître des créatures (Ie Brahman) est donné comme le substrat unique commun de toute réalité y compris de l'univers qu'il a créé à partir de lui-même. Il s'agit ici d'un idéalisme relatif qu'on retrouve chez un philosophe comme Schopenhauer.

8

Jean Filliozat, Les Philosophies

de l'Inde, Paris, PUF, 1970, P. 47 21

Toutes ces conceptions évident que non.

sont-elles neutres?

Il est

En évoluant de l'état théologique vers l'état positif, le monde occidental a consacré le triomphe du matérialisme (positivisme: système philosophique dont la méthode épistémologique se fonde sur l'expérience et la connaissance empirique des phénomènes), mais d'un matérialisme vécu à travers un sentiment puissant de culpabilité dans un univers informé par la doctrine chrétienne. Ecartelé entre la croyance à la prééminence de l'idée et l'attrait des splendeurs matérielles, l'occident va se laisser basculer, au sens propre du mot, du côté matériel qui est aussi celui de l'interdit. On peut dès lors comprendre ce paradoxal sentiment de vénération/mépris qui caractérise les rapports de l'occident au matériel, sentiment qui se.comprend parfaitement quand l'on prend en compte le texte biblique de la Genèse. En effet, selon ce texte, seuIl 'Homme a eu le privilège d'être doté d'un esprit (créé à l'image de Dieu, il n'est donc pas véritablement esprit mais seulement image / reflet de l'esprit). Il hérite de ce fait du droit d'user à sa guise du reste de la création. Le christianisme développe ainsi dès ses origines un anthropo-impérialisme qui a pour conséquence logique un manque de respect, un mépris pour le reste de la création. On comprend aisément que cet impérialisme se soit étendu à tout ce qui pour le monde chrétien ne partageait pas ou ne pouvait/devait pas partager le même héritage. Ainsi en est-il du concept des races inférieures. Cette conception, fondée sur la suprématie de 1'Homme sur le reste de la création, explique le développement d'une science et d'une technologie de conquête acharnées à détruire la planète sans le moindre égard pour les autres espèces y cohabitant. N'est-il pas surprenant qu'une conception de la vie affirmant le rapport direct entre l'idée et la matière ait 22

débouché sur le divorce constant entre le discours et les actes? Qu'une vision du monde fondée sur le pouvoir incantatoire du verbe ait à ce point débouché sur une antithèse aussi radicale entre le dire et le faire? Tenez, par exemple: le discours de chasteté implanté au cœur du

judéo-christianisme (la sexualité - ou plus généralement le
désir sensuel - est tellement évacuée de l'univers judéochrétien qu'elle est censurée dans la Genèse à travers l'image du fruit défendu, occultée dans le christianisme à travers l'immaculée conception) contraste avec une pratique sociale où s'imposent progressivement la pornographie, la pédophilie, l'homosexualité. Le discours humaniste (Aimez-vous les uns les autres...) jusqu'ici a surtout engendré l'impérialisme, le pillage des ressources du globe, le développement de l'industrie de la guerre. C'est un fait, dans cet univers, la sensualité est toujours diabolisée au sens propre du terme (C'est le Malin qui pousse Eve puis Adam à franchir le pas de l'état d'abstinence à celui de la soumission à la loi du désir). Le néoplatonisme décrit le monde naturel comme une série d'émanations de Dieu, dont la dernière est la matière, source du mal. Et du coup la matière, perdant toute noblesse (c'est le produit d'une forme d'excrétion divine), se réfugie dans le domaine obscure de l'impureté et de la contrebande où tous les trafics sont permis (On peut comprendre pourquoi il était nécessaire de théoriser les droits naturels donc de rompre avec les droits divins avant d'élaborer les conditions de la richesse des nations). C'est aussi parce que la théorie de l'acte se prête à une éthique de la confusion. Avec le christianisme en effet, le monde occidental entre dans l'ère du pardon illimité qui ne peut se justifier que par une séparation radicale entre l'acte et le sujet qui le pose: le sujet agissant est soit distinct de son acte, soit susceptible d'en être distingué à tout moment. A moins qu'il ne s'agisse là d'une 23

conception qui dénie à l'acte toute réalité propre, une sorte d'illusionnisme. On peut alors comprendre pourquoi dans la vision chrétienne, la foi, même sans les actes, sauve (<< Reprends courage! Ta foi t'a sauvée. Et au même moment la femme est guérie. », Matthieu 9 :22). Dans cette vision des choses, I'homme peut à tout moment faire peau neuve, retrouver sa virginité perdue, par le simple pouvoir de l'esprit, indépendamment des actes qu'il aura posés. Dans la philosophie hindoue, c'est tout à l'opposé. En effet, selon la philosophie des «Upanishad », c'est l'acte qui, accompli, est l'homme (le karman). On ne peut donc pas dans cette perspective séparer l'homme de ses actes, ni le réduire à ses sentiments, à ses idées (selon les « Upanishad », le produit du cœur est l'esprit, celui de l'esprit la parole et le produit de la parole est l'acte). S'il peut aussi aisément se débarrasser de ses actes, c'est que contrairement à ce que professent les philosophies de l'Inde, l'homme chrétien n'est pas son acte: il est avant tout son esprit, sa parole. On ne dira jamais assez à quel point cette conception a perverti le monde chrétien. Il suffit de se pencher sur le phénomène de l'indulgence« dans la pratique de l'Église catholique romaine, rémission totale ou partielle devant Dieu de la punition temporelle pour les péchés pardonnés. Elle est accordée par une autorité ecclésiastique et considérée comme une forme particulière d'intercession, demandée par toute l'Église par sa liturgie et ses prières, pour la réconciliation de l'un de ses membres, vivant ou mort »9 Les dérives de la pratique des indulgences aboutissent au XVlè siècle à la rupture de Martin Luther avec le pouvoir catholique romain, donnant naissance à la Réforme. Cela n'empêcha pas le concile de Trente de réaffirmer
9 Microsoft Encarta 2006 24

l'importance des indulgences. Pas étonnant que dans cette société nourrie de philosophie chrétienne le divorce se soit durablement installé entre le dire et le faire, entre l'esprit/ la parole et l'acte qui devrait en être le produit. C'est donc une dangereuse illusion que de croire que le discours religieux peut être neutre (même le matérialisme dialectique de Marx et Engels est une philosophie de la lutte de I'homme contre la nature en vue de dominer celleci au bénéfice de la société humaine; aussi, Marx dira que le travail, c'est l'essence de l'homme). De même que l'on a depuis longtemps abandonné le rêve impossible de l'art pur (<<L'artpur et l'art vide sont une même chose », disait Sartre), il est grand temps que l'on se guérisse de l'illusion du discours neutre. Car n'en déplaise, le discours religieux a de tout temps revêtu une forte portée idéologique: il . inocule à l'homme des manières de percevoir, de ressentir, de penser et d'agir. Dans l'Egypte antique, le Dieu suprême est représenté avec la couleur sombre ou noire selon. Dans la mythologie grecque, Zeus est naturellement de race blanche. Ces liaisons matérielles, véritablement dangereuses, ont par essence un pouvoir discriminateur qui pennet de classer les êtres humains dans la parenté proche ou lointaine (du Créateur) et l'on ne s'en est pas privé au fil des siècles, des millénaires. Ce n'est pas pour rien que parlant de la pratique de la lecture et de l'écriture au Moyen-âge, Sartre affinne qu' « elles sont uniquement des moyens de conserver et de transmettre l'idéologie
chrétienne» 10.

En tentant d'opposer matière et idée, le judéochristianisme a d'ailleurs créé les conditions d'une division du monde, d'un éclatement qui ne pouvait pas ne pas déboucher sur l'émergence de relations conflictuelles au cœur de la création. Il faut se rappeler que selon le récit
JO

Sartre, Qu'est-ce que la littérature?, Paris, Gallimard, 1948, P. 108 25

biblique de la Genèse, la première réalité qui surgit du néant est matérielle, une matière informe, donc chaotique (<< la terre était informe» ; Genèse 1 :2). Elle ne prend Or forme qu'au contact de l'esprit. Cette poussière que nous sommes ne prend et conserve forme et vie qu'autant qu'elle est habitée par l'esprit. Séparée de l'esprit, elle se désagrège et redevient chaos. De même, séparer la matière de l'esprit ne peut que précipiter le monde vers le chaos originel. Au fait, peut-on séparer réellement matière et idée? L'on dit assez souvent que la philosophie ne vaut que ce que vaut l'homme. Et cela nous ramène à la philosophie des «Upanishad» en Inde, philosophie qui consiste à mettre en connexion ou en équivalence les êtres et les choses dont les natures sont considérées comme semblables ou mutuellement liées, se comprenant par analogie et pouvant, dans l'usage rituel ou idéal, se substituer les unes aux autresl1(dans de nombreuses

traditions africaines à l'exemple de la tradition Mbafung peuple de l'Ouest-Cameroun - la pierre dans le rituel sacrificiel est l'équivalent du crâne d'un disparu). Claude Bernard disait que les mouvements de notre âme étaient liés aux réactions physico-chimiques de notre cerveau et ne s'en écartaient jamais et Le professeur Débré affirme que «La matière vivante est douée de mémoire », que « tout est mémoire »12. Quelle frontière sépare la matière vivante de celle qu'il faudrait considérer comme morte? Toute matière n'est-elle pas finalement vivante pour peu que l'on admette le principe d'une variation de degrés? A la lumière de ce que nous venons de voir, ne semblet-il pas plus judicieux d'inverser la proposition de Cheikh Anta Diop et, au lieu de dire «Ici il est question
Il Jean Filliozat, Les Philosophies de l'Inde, Paris, PUF, 1970, P. 12 12 R. Débré, Ce que je crois, Paris, Poche, 1977, P.26 et 30 26

uniquement des problèmes concrets qui doivent être résolus pour que chaque croyant puisse pratiquer librement sa religion dans des conditions matérielles meilleures» dire plutôt « Ici il est question avant tout des problèmes spirituels (religieux) qui doivent être résolus pour que chaque croyant puisse se pencher librement sur les problèmes concrets dans des conditions spirituelles meilleures» ? Et au fait ceci est-il si nouveau que cela? Cheikh Hamidou Kane disait déjà en 1961:« Lorsque la main est trop faible, l'esprit court de grands risques, car c'est elle qui le défend... »13.Et inversement, «mais aussi l'esprit court de grands risques lorsque la main est trop forte ».Comme on le voit, il met l'accent sur le lien indispensable entre l'esprit (la substance) et la matièrel4, et sur le nécessaire équilibre qui doit exister entre ces deux entités. Il est indéniable que les dérives des civilisations et à terme leur chute sont de près ou de loin tributaires de tels déséquilibres.

13

Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë,Paris, 10/18, 1961,
sur ce propos dans la suite de cette réflexion 27

P.20-21 14 Nous reviendrons