Des animateurs parlent
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Description

Rassembler et analyser dans une démarche qualitative les représentations d'étudiants en animation et celles de professionnels de ce secteur, tel est l'objectif de cet ouvrage, résultat d'une recherche réalisée auprès de plus de 700 personnes. L'objectif de l'étude a consisté à tenter de répondre aux questions suivantes : Quelle représentation d'eux-mêmes ? Quelle représentation de la société ? Quelle conscience ont-ils de leur profession ? Quelle identité sociale ? Quelle capacité à élaborer une pensée collective ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 256
EAN13 9782296924031
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Des animateurs parlent
Militance, technique, médiaction
Jean-Claude Gillet


Des animateurs parlent
Militance, technique, médiaction


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’EcoIe polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-06988-6
EAN : 9782296069886

Fabrication numérique : Socprest, 2012
INTRODUCTION
Rassembler les représentations d’étudiants et de stagiaires de formation continue sur une partie de leur activité professionnelle telle qu’elle peut s’exprimer dans des productions écrites imposées par l’enquêteur, voilà ce qui a constitué l’objet de ma démarche.

D’abord qu’est-ce que cela peut signifier d’utiliser la notion de représentation ? Chez Marx, notamment, mais pas seulement, avec l’Idéologie allemande , La misère de la philosophie et Le dix-huit brumaire , on sait qu’elle constitue pour un individu ou un groupe, avec les idées, les productions psychiques en général (les convictions, les valeurs, des sentiments) le reflet de son idéologie : tantôt imaginaire ou illusoire lorsqu’elle est déconnectée des rapports de classes réels, tantôt fondatrice d’une désaliénation possible lorsque le prolétariat pense et agit à partir du travail vivant pour aboutir à la nécessité de la disparition du mode de production capitaliste. Mais il serait vain de croire à l’absence de contradictions chez Marx à ce sujet.

Pour le socio-philosophe Jean Baechler le système des représentations sociales est une idéologie fondée sur un discours lié à l’action, laquelle est élaborée à leur origine sur des passions et des valeurs, le tout s’incarnant au final dans la recherche de la satisfaction des intérêts individuels ou collectifs qui sont liés à leur structuration {1} . Valeurs et passions permettent lorsqu’elles sont partagées collectivement de constituer l’identité d’un groupe défendant sa position dans le champ social.

Edmond Marc Lipiansky, professeur à l’université de Paris X, pense pour sa part que la représentation « est une forme définie de cognition, tendant à constituer un objet précis, ainsi que les mécanismes qui président à sa genèse et à sa structuration », n’excluant évidemment pas qu’elle soit « une image reconstruite et déformée de l’objet réel » {2} . N’oublions pas en effet que Imago en latin signifie imitation, fantôme, copie, ombre, apparence, simulacre . « Modestiæ imagine » : « Sous le masque de la modestie », dit le Gaffiot, citant Tacite. Certes ce débat sur la nature des représentations est riche et ouvre de nombreuses portes explicatives, mais, au-delà des divergences des uns et des autres dans le champ de la psychologie sociale, le fait est reconnu que ces discours donnent donc « corps au langage des groupes en train de se faire et de se défaire » dans la société, comme le résume Jean Maisonneuve {3} .

Cette hypothèse de la possibilité du changement des fonctions jouées par les groupes sociaux nous renvoie au débat plus philosophique que scientifique certes, mais indispensable à la recherche scientifique dans l’établissement de ses postulats, concernant l’évolution des sociétés humaines : dans L’animation professionnelle nous écrivions que l’on voulait souvent imposer des choix réducteurs entre une perspective humaniste et une perspective critique : « Il existe une interaction des déterminants probables et des interventions possibles d’un acteur social (…), donc sujet, lui-même orienté dans ses actions par la situation sociale qui détermine à son tour la nature, l’ampleur et la portée de l’interaction. Il est dès lors envisageable de considérer l’animation comme relevant d’une philosophie de la praxis, c’est-à-dire que les structures sociales dans lesquelles elle s’inscrit sont à la fois des déterminants, mais aussi produits de l’action humaine, la rendant tout à la fois possible et limitée. La praxis, c’est le point de rencontre de ces oppositions entre production et reproduction, c’est l’idée d’un faire qui peut aussi être créateur de réalités et de sens nouveaux ». Façons d’agir et de concevoir sont ici dialectiquement liées {4} .

On comprendra dès lors pourquoi, sur la question des représentations sociales, nous nous rapprochons de la pensée d’Antonio Gramsci à propos des déterminations qui engendreraient de façon exclusive la production cognitive des individus et des groupes. Il écrit : « Si ce concept était vrai, le monde et l’histoire seraient toujours immobiles. En effet, si l’individu, pour changer, a besoin que toute la société change avant lui, mécaniquement, en raison d’une force extra-humaine, aucun changement ne se réaliserait jamais. L’histoire est au contraire une lutte continuelle d’individus et de groupes afin de changer ce qui existe déjà ; cependant pour que la lutte soit efficace ces individus et ces groupes devront se sentir supérieurs à l’existant,… » {5} . C’est en ce sens qu’ils peuvent devenir « éducateurs de la société ». Le point de vue est identique chez Cornelius Castoriadis qui nous explique que l’historicité de la société n’est gouvernée par aucune « ruse de la raison », par « aucune pensée héritée » et que c’est avant tout l’imaginaire des individus et des collectifs qui donne sens aux actions humaines {6} (souvent de façon inconsciente). Même les institutions sont les produits de cette action humaine et peuvent donc être transformées à nouveau, quelles que soient les pesanteurs qu’elles ne manquent de provoquer. On trouvera une pensée proche dans les ouvrages de Jacques Rancière sur la notion d’émancipation en particulier lorsqu’il explique, en opposition à Pierre Bourdieu notamment, que « ce qui entretient la soumission n’es pas tant l’ignorance que le doute sur sa capacité de faire changer les choses {7} ».

Notre curiosité, dans le droit fil du travail que nous présentons dans cet ouvrage, consistait à tenter de savoir, concernant les animateurs, comment « ils se sentaient » à partir des représentations de leur profession que nous allions recueillir. Quelle représentation d’eux-mêmes ? Quelle représentation de la société ? Quel « système d’interprétation {8} » proposent-ils ? Comment disent-ils agir ? Quelle conscience ont-ils de leur profession ? Se rassemblent-ils autour de valeurs communes ? Sont-ils unis sur un sens commun (qui leur est commun) ? Bref quelle identité sociale pour ce groupe des animateurs professionnels ? Montrent-ils une capacité à élaborer une pensée collective ? Traduisent-ils l’idée de la passivité ou ont-ils une vue de transformation de la société, avec un projet mettant en tension les aspirations conscientes de leur action et les conditions concrètes de celle-ci, ainsi qu’une perception de sa limitation éventuelle ? Quelles occultations laissent-ils entrevoir, puisque nous savons qu’un individu ou un groupe a plutôt tendance à donner une bonne image de lui-même, tout en étant amené par ailleurs à intégrer dans sa construction identitaire les représentations positives ou négatives existant dans son environnement social au contact des autres groupes sociaux, bref ce que l’on appelle aussi les effets en retour des interactions ? En conclusion, dans cette compréhension d’eux-mêmes et dans leur interprétation du monde, s’accordent-ils sur un système culturel commun, avec un langage partagé, des symboles à signifier, des repères à organiser ?

Sur cette question de l’identité professionnelle des animateurs qui reste l’axe heuristique permanent de notre travail depuis presque vingt-cinq ans maintenant, peu de travaux d’ordre général ont été réalisés. Une sociologie de type quantitatif existe, tel le travail de Francis Lebond, Un groupe professionnel en évolution ? Les animateurs socioculturels et de loisirs , qui se présente comme une analyse secondaire de l’enquête Emploi (1982-2005), rapport remis à l’INJEP en 2007. Nous avons largement mis en cause dans L’animation en questions les présupposés d’une pseudo théorie fonctionnaliste de prolétarisation accentuée des animateurs et les fondements épistémologiques de cette étude : conditions de recueil des données par l’INSEE tout à fait aléatoires, fondées sur une définition des animateurs qui a été créée au moment de l’apparition des premiers pionniers de l’animation il y a maintenant plus de 30 ans ; mélange dans les échantillons traités des animateurs volontaires, des étudiants {9} ou des jeunes s’intitulant animateurs avec comme bagage leur seul BAFA, des saisonniers, des temporaires et des vacataires, bref des non-professionnels et des professionnels {10} ; exclusion de tout un ensemble d’animateurs qui ne font pas partie du champ du ministère de la jeunesse et des sports, commanditaire à travers l’INJEP de ce document ; etc.

Certes cette réalité socioéconomique est bien réelle, mais pour prendre une comparaison, ce n’est pas en mélangeant pompiers volontaires et pompiers professionnels que l’on peut identifier la professionnalité des salariés de la seconde catégorie. Par cet effet de brouillage de l’animation, ce type de production revendiquée par l’INJEP aboutit en définitive à conforter une image fragilisée de ce secteur, renforçant bien évidemment l’idée d’un accroissement permanent de la précarité (qui ne peut que satisfaire les syndicats dans leur combat, puisque c’est une des bases de leur mission) et légitimer en même temps la pratique de certains employeurs dans leur refus de participer à une réelle logique de professionnalisation puisque, partagée par leurs confrères, elle dominerait le champ du salariat de l’animation. Il est vrai que les propos du ministre Xavier Darcos {11} sur certaines catégories d’enseignants donnent une crédibilité renforcée à ceux qui pensent que l’animation n’étant après tout qu’une affaire de gardiennage, pourquoi faudrait-il s’encombrer de professionnels qualifiés ?

L’enquête réalisée par ORSEU, sur La qualité de l’emploi dans les métiers de l’animation publiée en septembre 2007 opère bien cette distinction entre volontaires et professionnels dans la partie de son travail qualitatif, mais reste prudemment sur la définition de l’INSEE de 1983 reprenant celle du début des années soixante-dix. Elle explique que « la professionnalisation du secteur encourage la polyvalence des animateurs permanents » {12} , alors que les techniques seraient le lot des vacataires extérieurs, parce que, reprenant tels quels les propos d’un directeur de centre social, « le travail de l’animateur consiste à appliquer un ensemble de techniques sans que ces techniques ne soient enseignées aux animateurs ». Outre que cette affirmation prête à sourire {13} , il faut rappeler que c’est depuis le début des années quatre-vingt que Jeunesse et sports, en créant le BEATEP a ouvert la boîte de Pandore et commencé à scinder les professionnels de l’animation à la grande satisfaction des employeurs pouvant ainsi tirer vers le bas les qualifications et les salaires des professionnels. Dans une approche plus quantitative, l’enquête nous apprend enfin que 67% des animateurs sont permanents et que 78% travaillent à temps plein.

D’autres travaux mieux fondés sur leurs assises existent bien sûr, issus du CNFPT, de la convention collective de l’animation et de la CPNEF qui en est l’émanation, de celle des centres sociaux {14} , parfois du ministère des affaires sociales {15} .

Des questions fondamentales d’orientation scientifique se posent donc en permanence pour le chercheur : en ligne continue avec notre orientation philosophique, nous avons privilégié plutôt une « sociologie clinique », qui serait proche de celle de Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie à Paris VII, affirmant, dans son ouvrage qui porte le même intitulé {16} , qu’il s’inscrit au cœur des contradictions entre objectivité et subjectivité, entre structure et acteur, entre le poids des déterminismes socio-historiques et la capacité des individus d’être créateurs d’histoire. En ce sens il est essentiel de comprendre et par conséquent d’intégrer la façon dont les individus vivent la société et ses phénomènes, dont ils se les approprient et comment ils se les représentent.

Le sociologue G. Lapassade expliquait aussi que « la sociologie interprétative considère que les formes sociales sont l’émanation des individus, que les normes sociales sont problématiques et que les systèmes de vérité sont discutables » {17} . Nous sommes proche ici d’une démarche ethnométhodologique {18} dont les fondations reposent justement sur le refus de l’idée que l’ordre social ne serait que le résultat d’une détermination dominante pesant sur les individus et leur dictant leur conduite. En recueillant les propos d’animateurs par l’intermédiaire d’écrits qu’ils nous ont confiés, nous sommes en possession, nous le pensons, d’un ensemble de documents permettant de percevoir la culture de leurs auteurs, leur système de normes, leurs modèles de comportements, bref un ensemble de moyens en général intériorisés par leurs auteurs qui donnent un sens à leurs actions dans leur rapport à l’environnement extérieur. Ce stock de connaissances utilisées par les animateurs dans leur activité professionnelle quotidienne permet aux individus concernés de dire ce qu’ils font dans leur pratique, de décrire leurs intentions, de désigner, de constituer, voire d’interpréter leur situation : « Ce qui se passe ici, c’est ce que les acteurs disent être en train de se passer » suggère G. Lapassade, qui ajoute : « C’est ainsi qu’ils le vivent et, par conséquent, ils savent mieux que nous à quoi ça ressemble et quelle est la meilleure façon de le décrire {19} ». En tant que sociologue empirique je vais donc tenter d’identifier leurs motifs de devenir ou de demeurer animateurs professionnels, considérant que la seule réalité sociale est celle définie « du dedans » par les acteurs eux-mêmes, me décidant ainsi « à prendre au sérieux le fait que les individus savent ce qu’ils font lorsqu’ils agissent en commun » {20} .

C’est le même type de travail qui avait été réalisé notamment dans Dire son métier : les écrits des animateurs , sous la direction d’Olivier Douard, analysant des travaux de mémoire de stagiaires du DEFA. Les récits de vie et les biographies sont aussi des éléments qui permettent une exploitation de renseignements du même ordre sur les choix professionnels et les itinéraires personnels qui leur sont liés.

Les temps sont agités dans le champ de l’animation : le secrétariat d’Etat à la jeunesse, aux sports et à la vie associative voit une nouvelle fois ses formations à l’animation de niveau bac+2 {21} et plus chamboulées avec le rapport Bertsch qui traite d’ailleurs essentiellement des questions du sport et des formations y afférant. Trop de fédérations d’éducation populaire qui ont largement soutenu ce ministère {22} (qui est leur ministère de tutelle avec une direction de la jeunesse et de l’éducation populaire) depuis des années, qui ont pleinement participé à la définition de diplômes (quand elles ne les ont pas inspirées) tels que le DEJEPS ou le DESJEPS avec des considérations et des logiques parfois de survie que l’on peut comprendre. Des directions administratives locales et des directions de fédérations se sont maladroitement obstinées dans trop de régions à considérer que seuls leurs centres de formation publics ou privés étaient légitimés à former des professionnels. Elles ont refusé de voir avec le discernement nécessaire le développement des formations universitaires professionnelles {23} (et dans les IUT depuis 41 ans maintenant !) et la qualité des productions et des enseignements issus de ce secteur, sans oublier la bonne insertion professionnelle des étudiants qui en sortent. Elles n’ont pas réellement pris en considération les aspirations à des formations proches au niveau international telles que le processus de Bologne l’imposait. Elles n’ont pas souhaité coopérer suffisamment avec les universités pour construire des lieux de recherche sur les pratiques et les théories de l’animation et leur mise en tension, sous la responsabilité de ces dernières. Un exemple récent de cette myopie est encore manifeste dans un article de François Chobeaux paru dans Vers l’éducation nouvelle : il parle d’une filière universitaire dans les formations à l’animation qui « est en cours d’apparition » alors que les DUT existent depuis 1967 ce qui en fait une « filière historique {24} » autrement plus stabilisée que les nombreuses moutures des diplômes de Jeunesse et sports qui n’a mis en place une formation professionnelle spécifique au champ de l’animation qu’en 1970, le CAPASE (Certificat d’Aptitude à la Promotion des Activités Socio-éducatives). Par ailleurs, il ne nous semble pas juste, comme le prétend l’auteur de l’article, de considérer que l’université viserait à former des « concepteurs, des directeurs, des organisateurs, des penseurs », alors que d’autres structures de formation ne formeraient que des « opérateurs de terrain ». Ce n’est pas ainsi que l’on peut analyser la politique des IUT qui depuis toujours a consisté à définir l’existence de deux secteurs de formation professionnelle distincts, celui des généralistes (de niveau 3 et plus, et pas forcément uniquement à l’université) et les spécialistes ou techniciens en dessous du niveau 3 (diplômes non pris en charge et pour cause à l’université). Ce n’est pas non plus la présence exclusive des seconds sur le terrain qui semble pertinente comme coupure significative entre les diverses filières : il serait illusoire d’aspirer à ce que les jeunes professionnels diplômés de l’IUT en formation initiale soient tous dégagés du terrain et directeurs de structures dès leur entrée dans la vie professionnelle. Enfin, opérateurs et décideurs, tous pensent et agissent quel que soit leur niveau de formation, mais comme le signifie la convention collective il existe des degrés dans l’exercice de la responsabilité.

Pendant ce temps d’incertitude pour Jeunesse et sports avec le rapport Bertsch, d’octobre 2007 à juin 2008, un groupe de travail a été mis en place à la demande de la DGES pour rationnaliser les offres de formation à l’animation dépendant du ministère de l’éducation nationale, en particulier dans le secteur des licences professionnelles. Ce groupe composé de Laurence Ménard et Catherine Vergnes pour la DGES, de Clotilde de Montgolfier, Jean-Pierre Augustin et Jean-Claude Gillet pour l’université de Bordeaux, de Georges Bertin pour le CNAM d’Angers, Jean Houssaye de l’université de Rouen, Marcel Pariat pour l’université de Paris XII et Jean-Louis Gouju, secrétaire général de l’ONMAS, a remis au Ministre en fin juin son rapport intitulé « Propositions pour une harmonisation et une reconnaissance de l’offre universitaire de formation professionnelle aux métiers de l’animation ».

Il y est notamment proposé l’instauration d’une dénomination nationale « animation professionnelle », regroupant les formations universitaires et professionnelles existant ou se réclamant du champ de l’animation en quatre options universitaires de licence professionnelle et un seul master professionnel {25} .

Ce groupe, s’il se perpétue, est disposé à dialoguer avec tous les acteurs pour introduire de façon ouverte une coopération permettant d’imaginer des pôles de formation à l’animation dans certaines universités dans des formes qui restent encore à définir, mais qui offriraient un lieu d’exercice légitime à l’expérience des fédérations d’éducation populaire en matière de formation, ne les confinant pas à former uniquement des techniciens de niveau 4 ou 5, lesquels aspirent d’ailleurs par la suite, pour beaucoup d’entre eux, à obtenir des qualifications et des diplômes d’un niveau de professionnel généraliste de l’animation ou de cadre, souvent dans le service public de l’enseignement supérieur.

Ce serait en tout cas une issue possible à une situation réellement perverse : le 24 juillet 2008, en présence de Jean-Marc Roirant, secrétaire général de la Ligue de L’Enseignement, Nicolas Sarkozy, en visite dans un centre de vacances où il s’est déplacé, proclame : « Moi, je crois à l’éducation populaire… La France a besoin de l’éducation populaire… On soutiendra l’éducation populaire de façon totale » (vidéo visible sur le site de la Présidence de la République). Dans un texte publié par l’INJEP le 30 septembre 2008, donc deux mois plus tard, on apprend que le Ministère de la Santé, de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative a informé l’Institut de la décision suivante, prise le 4 août, à savoir « une baisse de la dotation budgétaire allouée au personnel de l’établissement… passant de 4,1 millions, en 2008, à 2,2 millions d’euros en 2010 ». Pris la main dans le sac et ce en l’espace de dix jours !
CHAPITRE 1 Des apprentis animateurs parlent
L’analyse {26} du processus de professionnalisation des animateurs en France a été très largement présentée dans l’ouvrage coécrit avec J.-P. Augustin, L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux {27} . Le livre publié en août 2006, L’animation en questions {28} , prolonge cette démarche. J’y rappelle notamment que c’est la sociologie anglo-saxonne des professions qui influence encore aujourd’hui nombre de chercheurs en ce domaine : c’est essentiellement le modèle de la profession médicale (et aussi juridique) qui a été le vecteur des théories qui ont été construites pour évaluer les conditions de l’apparition et de la reconnaissance d’une profession en général : « Le médecin est le type même du "professionnel"… » affirment Cl. Dubar et P. Tripier {29} .

Mais dans le champ de l’animation pourquoi vouloir adopter les critères d’un métier exercé en libéral {30} (celui de médecin ou d’avocat), correspondant à une économie prônant les vertus du libéralisme économique, pour un ensemble de métiers qui s’exercent dans un autre cadre, à savoir celui des collectivités locales (donc le service public) et celui de la tradition collective et communautaire que représente l’association loi 1901 de « service au public », avec un financement largement public lui aussi ? N’y a-t-il pas un abus de langage et d’analyse à assimiler les activités d’animation globalement à du simple commerce, même si les pressions et du MEDEF et de certains élus sont présentes ici ou là dans le secteur des activités sociales et culturelles ?

Pourquoi vouloir à tout prix refuser la catégorisation de « professionnels » aux animateurs en particulier, sous prétexte qu’ils n’auraient pas le monopole de l’exercice de leur profession à l’instar des médecins (ni le numerus clausus institué de fait dans les universités de médecine ou pharmacie) ?

C’est, à notre avis, selon d’autres modèles d’analyse et d’autres références théoriques que l’on doit rendre compte de la place de ce groupe en voie de professionnalisation dans la société. Les concepts de praxis et de praxéologie permettent dans le champ qui nous intéresse d’élaborer des modèles d’action et de compréhension à la fois de la pratique professionnelle des animateurs, encadrée par un système de valeurs transmissible dans et pour le groupe professionnel qu’ils contribuent à construire. Il reste vrai que les liens entre les fins et les moyens ne sont pas mécaniques : leur complexité a été analysée par E. Morin dans plusieurs de ses ouvrages autour de la notion d’éthique et du lien, voire du divorce, entre intention et aboutissement de l’action. Pour leur part, C. Dubar et P. Tripied nous encouragent à explorer de nouvelles pistes de recherche puisqu’ils nous disent aussi qu’il n’existe pas de définition universellement reconnue et que les diverses théories actuelles « néo-fonctionnalistes », « néo-marxistes » ou « néo-interactionnistes » n’empêchent pas que la « dynamique de la reconnaissance professionnelle… est loin d’être sociologiquement élucidée ». Ils en appellent à présenter des recherches empiriques pour atténuer le pessimisme qui pourrait résulter d’un tel constat. C’est ce à quoi nous nous employons dans cet ouvrage.

Une nouvelle citoyenneté ?

Il y a bientôt deux ans je fus invité par une fédération régionale d’Education populaire à intervenir lors d’une journée d’étude avec la problématique suivante : « L’animation : transformation ou reproduction sociale ? ». Une telle question (et vous remarquerez qu’il ne s’agit pas de s’interroger sur « l’animation : reproduction ou transformation sociale ? » : l’ordre choisi dans la réponse est déjà, même involontairement, une prise de position) était le point de départ, il y a presque vingt ans, de ma démarche de recherche sur les discours contrastés entre " l’univers chaud de l’animation " (tout est possible et l’animation est un facteur de transformation et de progrès social) et " l’univers froid" (une tentative impossible avec l’animation, instrument de conservation et de normalisation sociale), débat qui repose sur l’affrontement implicite de deux prises de position philosophiques sur la question de la liberté des sujets, l’une humaniste, l’autre déterministe, et de leurs dérivés sociologiques concernant les stratégies réelles ou virtuelles des acteurs professionnels que sont les animateurs. Je me dirigeais alors vers un autre postulat, celui d’une interaction des déterminants probables et des interventions possibles d’un acteur social (tel que l’animateur), donc sujet, lui-même orienté dans ses actions par la situation sociale qui détermine à son tour la nature, l’ampleur et la portée de l’interaction {31} .

Ces oppositions entre transformation sociale et reproduction rebondissent de façon récurrente : encore aujourd’hui certains considèrent que le bénévole ou le militant ne peut être ni expert, ni rémunéré, et que les animateurs professionnels ne peuvent être engagés dès lors qu’ils sont salariés. En outre un discours souvent nostalgique se lamente sur la perte des valeurs, en particulier pour cette catégorie que sont les jeunes animateurs ou les candidats à l’animation, d’autant plus que leur désertion des formes traditionnelles d’engagement syndical, politique ou fédéral serait des signes alarmants pour l’animation socioculturelle ou l’éducation populaire. Il s’agit là d’une vision « borgne » de l’animation, bien loin de la dialectique de la professionnalisation (ou de la dialogique, « combinaison de deux logiques contradictoires, antagonistes et complémentaires » explique E. Morin) qui structure la réalité des pratiques. Les histoires de vie et les biographies racontent bien que les choix et les trajectoires personnels et professionnels ainsi joints dans une perspective interactionniste pour les infirmiers, pour les enseignants, pour les travailleurs sociaux, pour les animateurs et pour bien d’autres professions, ne résultent pas d’un simple hasard, comme « le chien crevé au fil de l’eau » dont parle Marx pour signifier toute absence d’initiative dans l’histoire, mais plutôt comme celle d’un groupe professionnel participant à la régulation démocratique du jeu social, avec en arrière-plan les intérêts multiples et divergents que cela suppose. R. Castel les désigne par les termes de « professions de la constellation centrale », espaces de « transition » {32} que l’on ne peut assimiler ni à la seule qualification ouvrière, ni à l’unique compétence de l’expert.

Donc, au cours de cette journée de réflexion mise en œuvre par une fédération d’éducation populaire, un des 3 ateliers intitulés « Les zones de tension à l’intérieur de l’éducation populaire » a été introduit par un responsable de l’UFCV, proche de mon âge. Son discours était organisé à partir d’une réflexion critique, tentant de répondre à la question : « Peut-on être un professionnel de l’animation et un militant de l’éducation populaire ? » . Voici quelques flashes pris au vol : « Le mot militant file des boutons aux universitaires ; il faut résister à la professionnalisation ; subventionner ou mourir ; c’est la professionnalisation qui fait qu’il y a une dérive ; nous avons perdu de vue ce qui était notre histoire ; on n’a pas su résister et défendre nos valeurs ; etc. » .

Je ne peux répondre ici longuement à ce chapelet d’apories {33} , à cette incapacité stratégique à dialectiser le haut et le bas, le dedans et le dehors, l’ancien et le nouveau, les contraintes et les ressources : mais, dans le débat qui a suivi, la grande majorité des participants entre 25 et 40 ans (souriant largement à l’évocation des propos des plus anciens) ne s’est pas privée d’affirmer que les observations du terrain allaient à l’encontre de l’introduction préalable ; qu’être professionnel de l’animation, c’était aussi être militant, mais que pour obtenir ce label, il n’y avait pas de passage obligé par l’adhésion à une fédération d’éducation populaire, ni même la nécessité de défiler dans la rue avec des pancartes. Bref, pas de différence significative dans la valeur de l’engagement pour les animateurs professionnels entre hier et aujourd’hui, mais une variation profonde dans les formes : « Je trouve chez les plus jeunes une pâte nouvelle qui donne un nouvel élan à l’animation socioculturelle », concluait, au cours de cette journée de travail, une animatrice âgée d’environ 40 ans. « Ils n’emploient pas les mots éducation populaire, mais dans leur pratique, il y a une démarche de même type sur le fond. Des démarches qui ont du sens. Ils se posent la question avec plus ou moins de facilité bien sûr, mais ils ont des outils que nous ne maîtrisons pas, la communication par exemple ». Et un autre d’ajouter : « Le mot militant, je ne l’emploie pas, à tort peut-être, mais il me semble que les mouvements d’éducation populaire n’en ont pas été les porteurs non plus à plusieurs périodes et encore aujourd’hui. On ne perçoit plus vraiment de réflexion actuelle sur les questions pédagogiques par exemple » . Un troisième achevait pas ces mots : « On dit que les animateurs ne sont plus portés par les mêmes valeurs : mais moi je sens, je ressens chez eux, nombre de valeurs » .

En effet, ce qui est peut-être un des éléments essentiels de la compréhension de la nouvelle situation concernant le militantisme, c’est que ses conditions d’exercice ont changé pour les nouvelles générations, aussi bien dans les contenus que dans les formes. Je vous renvoie ici au développement présenté au chapitre trois de L’animation en questions , ouvrage dans lequel je donnais les résultats d’une enquête réalisée lors de la rentrée universitaire 2004, puis à celle de 2005, au début de ma première intervention devant les étudiants bordelais de deuxième année du DUT carrières sociales, option animation sociale et socioculturelle.

Je propose désormais les résultats d’une enquête renforcée par les résultats obtenus auprès de la nouvelle promotion 2006-2007, soit 92 étudiants, ainsi que celle de 2007-2008, avec 73 étudiants interrogés, ce qui donne un total de 385 étudiants sur 4 promotions {34} . Il s’agit là d’un échantillon localisé certes, mais tous ont réalisé cette expérience dans les mêmes conditions, accompagnés du même enseignant, traitant de façon uniforme les réponses acquises de façon anonyme.