Des deux côtés de l
402 pages
Français

Des deux côtés de l'Atlantique : Natal-Dakar dans une perspective comparative

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402 pages
Français

Description

Dans le cadre de l"expansion européenne" le long de l'Atlantique Sud, à partir du XVIe siècle, les côtes continentale de l'Amérique du Sud et de l'Afrique ont commencé à établir de nombreuses relations sociales, économiques, culturelles et politiques. Le présent ouvrage retrace l'histoire de deux de ces villes, Natal (Brésil) et Dakar (Sénégal), et met en évidence l'émergence d'une "communauté Atlantique" impliquant une multitude d'acteurs sociaux et au moins trois continents : l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Europe.

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Publié par
Date de parution 05 novembre 2018
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EAN13 9782140104688
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rubenilson BRAZÃO TEIXEIRA
(participation d’Edja Trigueiro)
DES DEUX CÔTÉS DE L’ATLANTIQUE :
NATAL-DAKAR
DANS UNE PERSPECTIVE COMPARATIVE
Préface de Laurent Vidal
INTER-NATIONAL


DES DEUX CÔTÉS DE L’ATLANTIQUE :
NATAL-DAKAR
DANS UNE PERSPECTIVE COMPARATIVE





















Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin
Françoise Dekowski et Marie-Hélène Touzalin

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les
institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à
l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences
politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle
se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la
scène mondiale et européenne.

Dernières parutions

Laurie SERVIÈRES, Colombie : la paix comme levier politique internationale, 2018.
Antonia AMO SÁNCHEZ, Marie GALÉRA, Métissage de la création théâtrale.
Amérique hispanique/Espagne/France, 2018.
Tristan LEFORT-MARTINE, Des droits pour la nature ? L’expérience équatorienne,
2018.
Mariella VILLASANTE CERVELLO et Raymond TAYLOR (sous la dir. de), avec la
collaboration de Christophe DE BEAUVAIS, Histoire et politique dans la vallée du
fleuve Sénégal. Mauritanie. Hiérarchies, échanges, colonisation et violences politiques,
VIIIe-XXIe siècles. Essai d’histoire et d’anthropologie politique, 2017.
Catherine DURANDIN, Irina GRIDAN, Moldavie, repères et perspectives, 2017.
Ruggero GAMBACURTA-SCOPELLO, Les régimes passent, l’État
développementaliste demeure. Le cas de la Banque Nationale de Développement
Économique et Social (BNDES) au Brésil, 2017.
Pierre JOURNOUD, L’énigme chinoise. Stratégie, puissance et influence de la Chine
depuis la Guerre froide, 2017.
Morgan DONOT, Discours, identité et leadership présidentiel en Amérique latine,
2017.
Oleg SEREBRIAN, La Russie à la croisée des chemins, géohistoire, géoculture,
géopolitique, 2017.
Laurentiu VLAD, Images de l’identité nationale. La Roumanie aux expositions
universelles et internationales de Paris, 1867-1937, 2016.
Gilles GALLET, Pour une Russie européenne. Géopolitique de la Russie d’hier et
d’aujourd’hui, 2016.
Angela DEMIAN, La nation impossible ? Construction nationale en République de
Moldova et au-delà, 2016.
Dolores THION SORIANO-MOLLA, Noémie FRANÇOIS, Jean ALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 1). Communication et imaginaires, 2016.
DoloIANO-MOLLA, Noémie Jean ALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 2). L’œuvre littéraire au miroir de la vérité, 2016.
Cyril GARCIA, Amado Granell, libérateur de Paris, 2016.
Michel FABREGUET (coord.), Mémoires et représentations de la déportation dans
l’Europe contemporaine, 2016. Rubenilson BRAZÃO TEIXEIRA
(participation d’Edja TRIGUEIRO)



DES DEUX CÔTÉS DE L’ATLANTIQUE :
NATAL-DAKAR
DANS UNE PERSPECTIVE COMPARATIVE



Préface de Laurent VIDAL









































© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-16143-3
EAN : 9782343161433 REMERCIEMENTS



Un travail de recherche et la publication qui en résulte présupposent un long
parcours que le chercheur n’entreprend jamais tout seul, mais avec le concours
d’autres personnes et des institutions. Parfois, il s’agit d’un soutien qui se
manifeste par un simple encouragement  ; mais souvent ce sont des
collaborations concrètes – un fonds de recherche concédé, une suggestion
accordée, un service rendu au moment d’une difficulté passagère... Je tiens donc
à remercier tous ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, et à différents
degrés, ont contribué à mes efforts pendant la recherche qui ont abouti à la
publication de cet ouvrage.
Je remercie tout d’abord Alain Musset, mon directeur de thèse de doctorat,
et Laurent Vidal, mon tuteur pendant mes études de postdoctorat, d’avoir éveillé
en moi l’intérêt de développer le thème de cette recherche  ; tous deux restent
des collègues et des références d’amitié précieuses. Je remercie tout
particulièrement Laurent Vidal, auprès duquel j’ai développé une partie
essentielle de la recherche au CRHIA – Centre de Recherche en Histoire
intercontinentale et atlantique – à l’Université de La Rochelle, de m’avoir fait
l’honneur d’écrire la préface de ce livre.
J’ai une pensée spéciale pour mes collègues du Département d’Architecture
de l’UFRN – Universidade Federal do Rio Grande do Norte – où je suis affecté
comme professeur, pour leur soutien pendant les longues années de ce travail.
Je suis particulièrement reconnaissant aux collègues : Amadja Henrique Borges,
qui, depuis la France, m’a procuré un livre rare  ; George Dantas, Eugênio
Mariano et Gleice Elali de m’avoir fourni des photos et une carte utilisée dans
cet ouvrage. Je remercie vivement la professeur Edja Trigueiro, qui a collaboré
à la recherche et accepté volontiers mon invitation à ajouter un dernier chapitre
à ce travail. Je ne saurais oublier de remercier les étudiants qui, au fil des ans,
ont participé à cette étude en tant que boursiers d’initiation à la recherche. À
diverses étapes, ils ont fait un travail notable, surtout de recueil de données
diverses, particulièrement sur internet : João Fernando Barreto de Brito,
Cleópatra de Melo, Aline Leite Viana, Manuel Thiago de Araujo Maia et Flávio
Américo Dantas de Carvalho. Willian Pinheiro Galvão, étudiant en histoire à
l’UFRN, non participant à la recherche, m’a pourtant averti de l’existence d’une
illustration que j’ai utilisée dans cet ouvrage.
Parfois, une aide s’est manifestée en ma faveur presque par hasard, comme
lors d’une difficulté bureaucratique posée peu avant mon voyage sur le terrain
à Dakar, voyage effectué en avril 2012, et je remercie Marcos Lael Alexandre
de m’avoir tiré d’embarras à ce moment-là. Lors de mon voyage, j’ai été reçu
avec beaucoup de gentillesse par les missionnaires baptistes Elton Jr. et son
épouse Kellen Rangel aux îles du Cap-Vert, ainsi que par Humberto Chagas et

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son épouse, Elisângela Chagas, eux aussi missionnaires baptistes, à Dakar. Je
les remercie vivement de cet accueil. À Dakar, les collègues canadiennes Denise
Piché et Émilie Pinard, de l’Université Laval, avec lesquelles j’ai échangé des
données et des documents de recherche, m’ont également fourni des cartes et
des publications utiles sur la capitale du Sénégal. Le professeur Vikram Bhatt,
de l’université McGill, à Montréal, m’avait mis en contact avec ces deux
collègues canadiennes et je l’en remercie chaleureusement.
Je tiens à remercier vraiment très cordialement Madeleine Coeytaux-Jourdan
pour son travail très minutieux et attentif de révision du texte en français. Sa
compétence, les conversations et les débats que nous avons échangés autour du
thème m’ont beaucoup enrichi. Robert Jourdan son mari, ainsi que Jean-Paul
Marcadé, méritent d’être évoqués aussi pour le soutien qu’ils ont toujours
apporté à ce travail. Ils se comptent parmi les bons amis avec qui je me suis lié
à La Rochelle. Marcadé aurait, lui aussi, révisé le texte écrit dans la langue de
Molière, si des circonstances diverses ne l’en avaient empêché.
Du point de vue institutionnel, il faut souligner que ce travail n’aurait pu être
effectué sans l’infrastructure du Département d’Architecture de l’UFRN  ; de
même, il n’aurait pas été mis à exécution sans le financement de la CAPES
– Coordenação de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior – pour mon
séjour de six mois à La Rochelle (fin juillet 2012 à janvier 2013)  ; ce fut grâce
au financement du CNPq – Conselho Nacional de Desenvolvimento Científico
e Tecnológico – que j’ai pu réaliser un voyage au Sénégal. Le CNPq m’a
également octroyé une bourse de productivité pour cette recherche et des
bourses d’initiation à la recherche à mes étudiants collaborateurs, d’où toute ma
reconnaissance. Je remercie également les Éditions L’Harmattan, tout
particulièrement la directrice de collections Joëlle Chassin, de m’avoir fait
l’honneur de publier cet ouvrage, ainsi qu’Alain Musset, qui m’a mis en contact
avec elle.
Toute recherche est un travail en construction, qui repose sur des recherches
et des travaux précédents. C’est pourquoi je tiens aussi à remercier tous les
auteur(e)s, du temps présent et ceux du temps passé – et ils sont nombreux – qui
ont servi de support à mes propres considérations et analyses. Je remercie aussi
les fonctionnaires anonymes des archives qui m’ont permis d’accéder à des
fonds parfois indispensables.
Et enfin, je ne saurais ni ne voudrais oublier ma famille – Andréa et nos deux
enfants, Lara et Gabriel – qui m’a accompagné, une fois de plus, dans cette
nouvelle aventure, parfois difficile et pénible pour eux aussi, mais qui enrichit
nos liens et engendre un fort sentiment de réalisation non seulement personnelle,
mais familiale également. Ce travail n’aurait tout simplement pas été possible
sans leur compréhension et leur soutien indéfectible.


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PRÉFACE



Dakar, Natal : deux villes aux noms un peu mythiques qui éveillent, chez
un lecteur français, l’imaginaire des temps héroïques de l’aéropostale, quand
Mermoz réalisait la première traversée de l’Atlantique sud, à bord de son
Latecoère, en 1930. Pour autant, ces deux villes (ou disons leurs régions
respectives) avaient été associées à bien d’autres traversées atlantiques, moins
valeureuses celles-là, au temps de l’esclavage.

C’est pour relever un défi que Rubenilson Brazão Teixeira s’est lancé dans
la vaste étude comparée de l’histoire de ces deux villes, qui ont pour rivage
commun l’Atlantique. Après des travaux consacrés à l’urbanisation de la
capitainerie du Rio Grande (do Norte) au Brésil, cet architecte, professeur à
l’Université Fédérale du Rio Grande do Norte, nous entraîne cette fois dans le
grand large de l’histoire Atlantique, inscrivant ses pas dans les terres fertiles
qu’avaient en leur temps défrichées les fondateurs de l’école des Annales :
l’histoire comparée. Certains historiens l’avaient précédé dans cette lecture
comparée de l’histoire de villes atlantiques, à l’exemple de Jeffrey Needel,
étudiant Rio de Janeiro et Buenos Aires à la Belle Époque (1995), ou Marco
Pamplona comparant les révoltes populaires à Rio et New York (1996) dans
les années 1920, mais sans toutefois envisager une histoire totale comme ce
qu’ambitionne Rubenilson Brazão Teixeira. Autant dire donc que c’est un
champ d’études plutôt récent dans lequel son enquête prend place, comme en
témoignent l’ouvrage collectif dirigé par Elizabeth Fay et Leonard von Morzé
(Urban identity in the Atlantic world, 2013) ou encore celui coordonné par
Leonard von Morzé (Cities and the Circulation of Culture in the Atlantic
World: From the Early Modern to Modernism, 2017).
La démarche de Rubenilson Brazão Teixeira est guidée par le souci
constant de chercher ce qui rapproche et distingue chacune de ces villes que
le destin semble avoir lié : un destin géographique (situées, l’une à la pointe
la plus occidentale de l’Afrique, et l’autre à la pointe la plus orientale de
l’Amérique), un destin colonial (chacune a son histoire liée à la politique
coloniale d’une métropole européenne  ; une région de traite, l’autre
d’esclavage) et un destin militaire (servant de base aérienne pour l’armée
états-unienne durant la Seconde Guerre mondiale). Mais le défi est de taille,
car pas moins de deux siècles et demi séparent la fondation de Natal (1599)
de celle de Dakar (1857), compliquant un peu plus la comparaison. Il a donc
fallu que l’historien invente les termes de cette comparaison – et à ce titre,
l’introduction présente avec une grande honnêteté intellectuelle les doutes
méthodologiques qu’il lui a fallu relever.

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La solution fut de distinguer le rapport de ces deux villes à leur territoire
puis à leur espace urbain. Pour cela, Rubenilson Brazão Teixeira applique la
méthodologie désormais bien connue des jeux d’échelles : à l’échelle globale,
les villes sont des plaques tournantes qui donnent visibilité aux empires  ; à
l’échelle régionale, ce sont les pays ou les régions que les villes articulent et
mettent en cohésion  ; à l’échelle locale, les villes sont des nœuds où les
sociétés se structurent, inventent leur rapport au temps et à l’espace.
Son étude prend donc appui sur l’examen exhaustif de sources primaires et
secondaires, complété par des enquêtes de terrain et la mobilisation d’une
vaste bibliographie : la réalisation d’une cartographie originale, qui
accompagne judicieusement son analyse, donne au lecteur une visibilité de
l’évolution historique. L’on comprend mieux ainsi, comment leur territoire,
fruit d’une politique coloniale, fut d’abord conditionné par les mondialisations
successives (celle du mercantilisme, puis celle de la révolution industrielle),
et les ambitions de conquête (des âmes comme des marchés) des puissances
coloniales. De ce point de vue, on peut dire que les objectifs exogènes liés au
développement de ces villes ont longtemps pesé dans la balance. C’est
justement cette nature coloniale qui permet, malgré tant de différences
culturelles, sociales ou chronologiques, de les comparer. On peut d’ailleurs se
demander si l’installation de bases aériennes des États-Unis durant la Seconde
Guerre mondiale ne constitue pas un nouveau geste colonial, qui « subordonne
ele territoire » de villes qui se sont, depuis la deuxième moitié du XIX siècle,
« inscrite[s] dans l’économie mondiale et transatlantique par le biais de
l’ensemble formé par la voie ferrée, la ville capitale et le port ». Voilà qui
explique pourquoi elles mettront du temps avant de regarder leur territoire
proche comme une ressource de développement possible – tel sera l’enjeu de
ce que l’auteur appelle la « modernisation sélective ».
Ce qui n’était au départ qu’une sorte de défi intellectuel, né au détour d’une
simple conversation informelle, aura permis, en fin de compte, de jeter une
lumière à la fois fine et complexe sur « “l’oubli” de la relation historique qui
s’est établie entre les deux villes ». Grâce au précieux travail de Rubenilson
Brazão Teixeira, ces cousines de l’Atlantique, qui ont longtemps vécu dans
l’ignorance l’une de l’autre, disposent aujourd’hui d’une histoire commune,
et peuvent même se reconnaître autour d’une mémoire partagée. S’il fallait
encore une illustration des vertus heuristiques du hasard, cet ouvrage en
fournit une belle preuve !
Laurent Vidal
Historien, Professeur des universités
Université de La Rochelle - CRHIA




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INTRODUCTION

1. Pour ouvrir le débat : pourquoi comparer Natal et Dakar  ?

La question qui introduit cet ouvrage n’est tout simplement pas d’ordre
rhétorique. Elle m’a poursuivi pendant une bonne partie des études qui ont
débouché sur cette publication, et elle est devenue un défi lancé par certains qui
me posaient cette même question ou d’autres similaires, défi qu’il me fallut donc
relever : quel est le véritable intérêt d’étudier les deux villes en les comparant
entre elles  ? Pourquoi ces deux villes et non d’autres  ?
L’idée d’entamer cette étude est survenue par hasard. En 2005, lors du
colloque international « La ville au Brésil : naissances, renaissances », qui a eu
lieu à La Rochelle, les chercheurs brésiliens et français qui y ont participé
visitèrent la belle bourgade de Brouage, toute proche, où vécut le fameux
navigateur Samuel de Champlain, cofondateur des colonies françaises de
l’Acadie et du Québec dans le Nouveau Monde. À l’occasion, lors d’une
conversation informelle avec les professeurs Alain Musset et Laurent Vidal,
nous discutions des rapports historiques et culturels entre l’Afrique et le Brésil,
quand tous deux ont suggéré qu’il serait intéressant et pertinent de développer
une étude comparative entre Natal et Dakar, en raison de certaines spécificités
que les deux villes possédaient historiquement. Cette idée m’a poursuivi
pendant un certain temps et son insistance me disait qu’il valait la peine de m’y
aventurer.
Cette conviction s’est affermie au cours du temps. Plus je me consacrais à
ces questions, plus j’approfondissais leur étude, et plus je me persuadais de la
nécessité, de l’importance et de l’originalité de la recherche proposée, pour
plusieurs raisons. Premièrement parce que, malgré les racines historiques et
culturelles qui relient inéluctablement le Brésil et l’Afrique, il y a encore peu
d’études consacrées à ce rapport, d’autant plus lorsqu’il est traité à partir d’une
perspective urbaine. Le rapprochement avec le continent africain, qui ne doit
pas se limiter aux accords bilatéraux liés exclusivement au commerce et à l’aide
pour le développement, implique les liens historiques et culturels du Brésil avec
ce continent. Cette proposition d’étude s’insère complètement dans cette
dimension.
Il m’est apparu que l’étude se justifiait aussi par l’absence présumée des
recherches qui, suivant une perspective semblable, impliquent les deux villes,
situées sur des continents différents, américain et africain, mais que rapprochent
l’héritage historique et la situation géographique. Plus important encore, il y a
eu un rapprochement effectif entre les deux villes pendant un certain moment
ede leur trajectoire, particulièrement au cours de la première moitié du XX siècle
et, malgré cela, elles n’ont jamais fait l’objet, que je sache, d’une étude

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quelconque entreprise d’un des deux côtés de l’Atlantique impliquant ces deux
réalités urbaines. J’ai grandi en entendant les aînés parler des rapports étroits
que Natal et Dakar ont entretenus surtout lors de la Seconde Guerre mondiale,
confirmés ultérieurement par mes lectures de travaux consacrés à l’implication
de Natal pendant ce conflit mondial. Cependant, rien d’autre ne se disait au-delà
de cette constatation de base. Il fallait aller plus loin.
Cette étude m’a semblé également pertinente du fait qu’elle aborde deux
villes spécifiques, Natal et Dakar, en les situant dans un monde qui était en train
de… ou qui était déjà mondialisé au moment de leur naissance. Bien que
l’attention soit portée sur les deux villes, il n’est pas possible de les examiner
sans faire référence aux relations intenses qui se sont établies autour des deux
marges continentales de l’Atlantique, y compris du point de vue « urbain », avec
toutes les limitations et nuances du terme. Cette recherche indique donc un vaste
champ de possibilités de production des nouvelles connaissances sur notre
héritage urbain commun, brésilien et africain, par l’intermédiaire des
métropoles européennes.
L’insistance des questions sur les motifs, la validité ou l’importance de cette
étude m’a été utile pour une seconde raison, qui a trait à sa viabilité
méthodologique. Tenant compte du fait qu’il s’agit de deux villes qui sont très
distinctes du point de vue culturel, social et économique – et les exemples de
ces différences pourraient être fournis en abondance – serait-il possible de
réaliser une étude comparative entre elles  ? Après tout, comme diraient les plus
sceptiques, est-il possible de « comparer l’incomparable », pour utiliser
l’heureuse expression de Marcel Detienne  ?
En effet, le défi méthodologique était immense. Comme le souligne la
littérature concernant les études comparatives, ces dernières offrent de grandes
possibilités pour la recherche scientifique, mais elles comportent également des
risques et des pièges théoriques et méthodologiques majeurs. Il a donc fallu
étudier des auteurs qui se sont penchés sur des réflexions et études comparatives
dans plusieurs domaines de connaissance, pour en tirer ou adapter des principes
et des procédés susceptibles d’être appliqués à mon investigation.
Le fait d’avoir déjà réalisé des études de nature comparative dans mon
parcours académique et scientifique m’a également aidé dans ce nouvel effort.
Cette recherche est, d’une certaine manière, la continuité de mes études de
master et de doctorat. Quoique ma problématique fût d’une autre nature à
l’époque, le rôle fonctionnel de Natal et d’autres villes de l’État du Rio Grande
do Norte vis-à-vis du territoire de cet État était une question permanente. Ici,
j’amplifie l’échelle de l’univers géographique, car il inclut maintenant
principalement un pays et plus particulièrement une ville du continent africain,
mais la perspective urbaine et régionale demeure. Autrement dit, la recherche
se justifie également en raison de mon parcours de recherche académique.
Finalement, la confirmation au fil du temps quant à la pertinence ou validité
de la recherche m’a été utile pour deux raisons. Premièrement, parce qu’elle m’a

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conduit à me poser des questions honnêtes tout d’abord à moi-même : valait-il
vraiment la peine d’entamer cette étude comparative  ? Et dans le cas d’une
réponse affirmative, une autre question s’imposait : comment comparer deux
villes ayant chacune un parcours à première vue tellement distinct, tant du point
de vue historique que culturel ou même urbain  ? La première question ressort
de ma motivation personnelle pour faire ce travail, la deuxième de sa faisabilité,
et c’est ici que réside le plus grand défi.

2. Un aperçu historique du développement de la recherche
En 2006, un an après la conversation chemin faisant vers Brouage, j’ai
commencé la recherche intitulée « Des deux côtés de l’Atlantique : fonds pour
l’étude de Natal et Dakar dans une perspective comparée », enregistrée dans le
Pro-Rectorat de Recherche de l’Université Fédérale du Rio Grande do Norte,
Brésil. Comme le suggère son titre, la première année – et les deux ans qui ont
suivi –, l’objectif de la recherche s’est borné à la collecte de fonds de recherche
qui puissent lui servir de base, un processus lent en raison des nombreuses
demandes auxquelles nous, professeurs et chercheurs, sommes assujettis dans
notre vie académique, ce qui nous empêche de nous consacrer de manière
exclusive à l’investigation scientifique.
La nécessité de réunir des fonds était beaucoup plus pressante pour la ville
de Dakar, étant donné que Natal faisait partie, depuis longtemps, de mes intérêts
de recherche. J’avais un volume bien plus conséquent de fonds sur cette ville,
sans compter le fait que j’étais un natalense de naissance et de vie. L’Afrique,
le Sénégal et Dakar en particulier étaient, par contre, de grandes inconnues.
Comme de nombreux Brésiliens, j’étais – et je le suis encore, bien
évidemment – assez ignorant de la réalité, ou plutôt des réalités infinies, riches
et complexes impliquant le continent africain, peu informé des nombreuses
Afriques qui furent inséparablement liées à l’histoire de notre pays. Avec un
intérêt croissant et séduisant, je me suis approché humblement mais
passionnément de cet « autre monde », à la fois si loin et si proche de nous.
La recherche est entrée dans une deuxième étape dès 2009, s’étendant sur
quatre ans, jusqu’au début 2013, pour les mêmes raisons indiquées dans l’étape
de la collecte de fonds, c’est-à-dire la difficulté de me consacrer davantage à
l’étude. Intitulée « Des deux côtés de l’Atlantique : l’étude des villes de Natal
et Dakar dans une perspective comparée », elle fut dédiée principalement à
l’analyse des fonds, sans mettre de côté la collecte de données.
En 2012, la recherche a avancé d’une manière plus intense. En avril, j’ai fait
une visite d’un peu plus de deux semaines à Dakar, pour connaître la ville que
je voulais étudier, interviewer des chercheurs locaux et recueillir des
informations qui n’auraient pu l’être autrement. Malgré sa courte durée la visite
a été très fructueuse tant pour le recueil de fonds – particulièrement
cartographiques, photographiques, mais aussi bibliographiques – sur Dakar et

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sur d’autres localités d’intérêt, que sur le Sénégal et sur l’Afrique occidentale,
que pour l’analyse en soi. Ce séjour fut financé par le CNPq, par l’intermédiaire
de l’édition 2010 de son « Edital Humanas ». L’étape de l’analyse a atteint un
nouveau palier entre juillet 2012 et janvier 2013 quand, par l’intermédiaire de
mon post-doctorat exclusivement consacré à l’étude des deux villes, j’ai pu me
pencher intensément sur la lecture, la systématisation et l’organisation du grand
volume des données recueillies au cours des années précédentes. Le
postdoctorat fut réalisé en France, à l’université de La Rochelle exactement où, sept
ans auparavant, était née l’idée de mener cette étude. Elle a été développée au
CRHIA - Centre de Recherches en Histoire internationale et atlantique. Comme
le dit son nom, le centre traite exactement des études, comparées ou non, autour
1du bassin de l’Atlantique . Mon post-doctorat s’insérait donc complètement
dans les objectifs et intérêts du CRHIA.
Cette étude a été réalisée avec le concours financier de la Coordenação de
Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior, CAPES, et de l’Universidade
Federal do Rio Grande do Norte, UFRN. L’essentiel de ce qui a été lu,
systématisé et analysé pour la recherche qui a abouti à cette publication le fut
pendant le post-doctorat, contrairement à ce qui a pu être fait les années
précédentes. Les six mois que j’ai pu passer, éloigné de mes nombreuses
activités académiques à l’institution où je suis affecté, furent essentiels pour
mener à terme ce travail. De retour à Natal, j’ai obtenu trois mois de licence
durant lesquels j’ai écrit les trois premiers chapitres du travail final. Pour écrire
les trois autres, l’introduction et la conclusion, il m’a fallu deux ans de plus, en
raison des autres demandes académiques comme l’enseignement, la recherche
et les directions de mémoires et de thèses, sans compter les activités
administratives. Plus récemment, j’ai dû traduire en français le texte original en
portugais, ce qui m’a pris encore six mois.
Les fonds relatifs à Natal, l’une des villes-pôle de la recherche, furent
recueillis et organisés de sorte à former une base de données qui est entièrement
disponible, y compris grâce à la recherche de doctorat. En ce qui concerne
Dakar, les données collectées se réfèrent, grosso modo, à la ville en question,

1 Le CRHIA est structuré et dirigé par des chercheurs des universités de Nantes et de La Rochelle. En
fonctionnement depuis 2006 et reconnu par le CNRS (Centre National de Recherche scientifique) du
gouvernement français, il est dédié à l’histoire intercontinentale et atlantique, et réunit de nombreux
chercheurs français et d’autres nationalités autour d’un ensemble de thématiques communes à ce thème
général. Le Centre réunit essentiellement des chercheurs dont les travaux de recherche s’insèrent dans l’un
ou plus des quatre grands axes de recherche suivants : 1) Mondes Atlantiques : sociétés, échanges,
pouvoirs  ; 2) La France, l’Europe et le monde : relations internationales, identités et représentations
NordSud  ; 3) Mondes Atlantiques : territoires, patrimoines, réseaux  ; et 4) échanges et médiations dans les
mondes antique et médiéval. Les quatre axes possèdent en plus des thématiques transversales, organisées
selon des périodes pluriannuelles et annuelles. Dans le premier cas, il développe annuellement le thème
« mer et littoral »  ; dans le deuxième cas, il aborde les thèmes : a) migration et circulation des savoirs et des
représentations  ; b) colonisation, décolonisation et risques  ; c) défense et expansion  ; d) villes et empires. Il
faut souligner que les deux villes, Nantes et La Rochelle, sont historiquement marquées par des relations
internationales autour de l’Atlantique. Ce n’est donc pas par hasard que ces universités respectives dirigent
le CHRIA.

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mais aussi au Sénégal et à l’Afrique en général, particulièrement aux pays situés
sur la côte atlantique. Le recueil a permis l’acquisition de nombreux fonds
documentaires – livres, articles, images et illustrations – sur la ville de Dakar,
sur le Sénégal et sur l’ancienne Afrique-Occidentale Française (AOF), mais
également sur le processus historique amorcé par les royaumes européens dans
les deux marges de l’Atlantique au cours de la période historique établie pour la
e erecherche (XVI -XX siècle). À cette fin, j’ai compté sur l’appui de plusieurs
étudiants boursiers d’initiation à la recherche au long des années : João
Fernando Barreto de Brito, Cleópatra de Melo, Aline Leite Viana, Manuel
Thiago de Araujo Maia e Flávio Américo Dantas de Carvalho. Leur apport fut
fondamental pour le recueil de ces fonds. La recherche a compté aussi sur la
collaboration importante de la professeure Edja Trigueiro, collègue du
Département d’Architecture du Programme de Post-graduation du Cours
d’Architecture et Urbanisme de l’UFRN, lors des discussions de certains
travaux et de la rédaction de quelques articles que nous avons écrits ensemble.
La professeure Edja Trigueiro a collaboré à cette publication en y ajoutant le
chapitre final, comme nous le verrons.

3. Questions de recherche
e eNatal, fondée à la fin du XVI siècle, et Dakar, fondée au milieu du XIX ,
peuvent être perçues comme des postes avancés de l’ample processus de
mondialisation, dans ses deux étapes, mercantiliste et commerciale-industrielle,
respectivement. Leur histoire s’insère dans les rapports qui se sont établis au
cours des siècles entre trois continents, l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. À ce
sujet, elles ne diffèrent pas de tant d’autres villes fondées tout au long de
el’Atlantique Sud, que ce soit du côté américain ou africain, depuis le XV siècle.
Néanmoins, ce qui fait de ces deux villes un objet d’étude privilégié repose
autant sur ce qu’elles possèdent admirablement en commun – c’était au moins
mon soupçon initial et qui serait éventuellement confirmé ultérieurement avec
la réalisation de la recherche – que sur leurs spécificités, ces dernières étant bien
plus évidentes pouvaient, elles aussi, éclaircir les processus qui sont à leur
origine. De plus, les deux villes ont entretenu un rapport fondamental entre elles
edans la première moitié du XX siècle, expliqué en grande partie par certaines
caractéristiques de leur localisation géographique et qui ont résulté, de ce fait,
du rôle fonctionnel qu’elles ont exercé dans le passé. Depuis l’aviation
naissante, à partir des années 1920, et particulièrement pendant la Seconde
Guerre mondiale, les deux villes sont devenues des points de rapprochement
intercontinental qui font renaître, étrangement, les causes qui sont à l’origine de
leur naissance. Une étude préliminaire a suscité la formulation de questions qui
nécessitaient une réponse au travers d’une étude scientifique :
Tenant compte du fait que les deux villes surgissent à des moments distincts
du processus de mondialisation, quels aspects politiques, économiques et

15

culturels peuvent rapprocher les deux expériences, malgré l’écart chronologique
d’environ 250 ans entre leurs fondations respectives  ?
Les points plus ou moins communs entre les deux expériences de fondation
et de développement urbain dans une période donnée sont-ils capables
d’indiquer quelques principes généraux qui se répètent dans les processus
coloniaux, tant de la part de l’empire portugais que français, malgré leurs
particularités  ?
Le statut urbain des deux agglomérations, qui reste ou qui se transforme au
cours du temps, exprime-t-il ou reflète-t-il la ou les fonctions qu’elles devaient
exercer vis-à-vis du territoire  ? Les prérogatives ou attributs inhérents au statut
politique et administratif, tout comme le rôle militaire joué par les deux centres
urbains sont-ils semblables  ?
Est-il possible de constater des spécificités dans le dessein urbain des deux
villes qui peuvent être associées à des traditions différentes, soit en ce qui
concerne les colonisateurs et leurs conceptions urbaines, soit en ce qui concerne
les populations natives, locales  ?
Est-il possible d’interpréter la participation et la relation qui s’établit entre
eNatal et Dakar au XX siècle, surtout dans le contexte de la Seconde Guerre
mondiale, comme une version contemporaine de facteurs historiques qui
remontent à la phase de la fondation des deux localités, y compris au niveau
physique et spatial  ?
Nous avons essayé de répondre partiellement ou complètement à ces cinq
questions, à partir de l’étude. Les trois premières abordent surtout les rapports
que les deux agglomérations ont entretenus avec leurs territoires d’influence,
pas seulement à l’échelle locale, régionale ou internationale, mais également
quant à la relation que les deux villes ont établie entre elles et avec d’autres pays,
notamment avec les métropoles française et portugaise, qui ont détenu des
territoires coloniaux dont ont fait partie Dakar et Natal respectivement. Ce
dernier type de relations s’est produit par l’intermédiaire de l’océan Atlantique,
car c’était autour de ce dernier que s’établissaient les relations
intercontinentales.
Quant aux deux dernières questions, elles se focalisent le territoire urbain
des deux villes. Elles suscitent une analyse de leur espace urbain s’étendant
depuis leur fondation jusqu’à la période de la Seconde Guerre mondiale et aux
années subséquentes, et marquent les limites chronologiques finales de la
recherche. Dans les deux cas, l’étude a été faite selon une perspective historique
et comparée, en confrontant toujours les deux villes à la recherche de
ressemblances parmi tant de différences. Ainsi, l’objet d’investigation de la
recherche dont cette publication est le produit final est l’étude de Natal et
Dakar selon une perspective historique et comparée.



16


4. Objectifs
– Appréhender, selon une perspective historique et comparée, les rôles
fonctionnels exercés par Natal et Dakar par rapport au territoire, tout en relevant
surtout les ressemblances, mais aussi certaines différences entre les deux
processus  ;
– comprendre la fondation et le développement historique des deux villes et
leurs fonctions dans un contexte plus ample, à l’échelle internationale, comme
part du processus historique de mondialisation dans lequel les deux villes
constituent des éléments-clés des rapports que les nations métropolitaines
européennes entretiennent avec certaines régions du monde  ;
– saisir les caractéristiques physico-spatiales du site et de l’espace urbain à
proprement parler des deux agglomérations comme résultat de ces processus
plus amples  ;
– indiquer, autant que possible, dans les événements marquants de la
epremière moitié du XX siècle, particulièrement lors de la Seconde Guerre
mondiale, des éléments d’intersection et de rapprochement historique des deux
villes qui renvoient à un passé qui leur est en bonne partie commun.

5. Aspects théoriques et méthodologiques
de l’étude comparative
Puisqu’il s’agit d’une analyse qui aborde essentiellement la production de
l’espace à différentes échelles selon une perspective à la fois multidisciplinaire
et historique de longue durée, il a fallu adopter des présupposés qui dépassent
le champ disciplinaire de l’architecture et de l’urbanisme, notamment ceux qui
ont trait à l’analyse et à la comparaison de l’espace en soi, mais qui mènent à
des considérations de nature historique. À cet égard, il faut tout d’abord
souligner une démarche historiographique relativement nouvelle qui sera
employée autant que possible dans ce travail. Elle répond au fait de surmonter,
d’une part, la vision traditionnelle de la compréhension de l’histoire et, d’autre
part, d’adopter une approche qui comprend des relations internationales de
longue portée, dans le temps et dans l’espace. Pour l’historien Russell-Wood, la
vision traditionnelle de l’histoire, particulièrement en ce qui concerne les
relations que l’Europe a entretenues avec ses colonies, a été remplacée par une
nouvelle vision qu’il présente de la manière suivante :
Cette historiographie [traditionnelle] n’a jamais mis en cause que les maîtrises
techniques, la connaissance et la technologie, l’innovation et la créativité
soient exclusivement européennes. Les populations autochtones étaient
perçues comme des récepteurs passifs plutôt qu’actifs. Ces histoires furent
écrites normalement à partir d’une perspective métropolitaine (...). Dans les
eannées 60 et 70 du XX siècle, les approches des historiens européens et
américains ont changé et ils se sont mis à inclure d’autres perspectives non
européennes (...) « une perspective de bas en haut » (...). Dès le début des

17

années 1970 un groupe d’historiens de l’Université Johns Hopkins, sous le
leadership de Jack P. Greene, ont pris l’initiative d’adopter, conjointement
avec des anthropologues, l’Atlantique comme champ de recherche, caractérisé
par des méthodologies interdisciplinaires dans une perspective comparée [...]
à une échelle non seulement atlantique, mais globale, [...] le concept de
l’« Atlantic History » était progressivement accepté par les chercheurs de
plusieurs disciplines comme un champ de recherche précieux et comme un
1contexte pour organiser les informations .

L’auteur adopte donc l’histoire atlantique ou de l’Atlantique – ou, comme il
préfère la nommer, l’« Atlantic History », en se focalisant surtout le cas du
Portugal et de ses possessions coloniales, sur lequel il fait les réflexions
suivantes :
Un concept inhérent à cette histoire c’est qu’aucune part ne puisse exister
seule. Un événement – épidémie, sécheresse, guerre, disette – dans une région
a des retombées et retentit ailleurs. (…) une caractéristique de cette
historiographie c’est que prédominent les perspectives depuis l’outremer et
non depuis la métropole, les intérêts coloniaux et non ceux du Portugal. (…)
De sorte que la notion d’un Atlantique créole ou d’un Atlantique africain
mérite notre attention, comme aussi un Atlantique anglais, français, portugais,
espagnol ou hollandais. À mon avis, les deux perspectives – celle qui peut se
caractériser comme impériale ou nationale et celle qui possède des attributs
encapsulés dans la notion de la pratique de l’« Atlantic History » ne
représentent pas deux pôles (…). Je considère donc ces deux rapprochements
ou perspectives comme des instruments d’analyse et d’interprétation qui ne
s’opposent pas l’un à l’autre, mais comme complémentaires (…). D’autres
historiens experts de ce qu’on appelle « histoire de l’expansion européenne »
(une interprétation déjà démodée en raison de son eurocentrisme exacerbé)
peuvent renouveler ou augmenter leurs rapprochements par l’intermédiaire de
l’incorporation des concepts et des interprétations de l’« Atlantic History »
(…) ; en général, l’histoire de l’Atlantique portugais, non seulement de
l’hémisphère nord, mais également de l’hémisphère sud, est une histoire qui
ne peut pas être racontée de manière isolée mais en relation avec d’autres
2empires, européens ou africains, et même orientaux ...

Trois présupposés théoriques découlent de ces considérations et seront
adoptés, autant que possible, dans notre étude : 1) une perspective d’analyse qui
propose l’interaction entre deux mondes, plutôt que l’« expansion » européenne
des deux côtés de l’Atlantique, ce qui fait présupposer une action
3unidirectionnelle du colonisateur en direction des territoires colonisés   ; 2) une

1 RUSSELL-WOOD, A.J.R. Sulcando os mares: Um historiador do império português enfrenta a “Atlantic
History”. HISTÓRIA, São Paulo, 28 (1), 2009, p. 17-19.
2 RUSSELL-WOOD A.J.R., “Sulcando os mares..., op. cit., p. 21, 47-49, 59.
3 L’expression « expansion territoriale » est utilisée à certains moments, mais elle n’est jamais destituée de
cette connotation dialectique. Le terme « expansion » apparaît également en d’autres situations, comme
lorsque nous traitons de « l’expansion urbaine » des deux villes. Dans ce cas, il s’agit d’une analyse
purement physico-spatiale, de l’espace intérieur aux villes, étant donc destituée des questions soulevées ici.

18
approche selon laquelle les deux perspectives mentionnées par Rusell-Wood
– celle de nature impériale, impérialiste ou nationale, d’une part, et celles qui
sont typiques de l’« Atlantic History », laquelle tient compte des spécificités
locales des peuples et nations de contact, leur rôle actif et non seulement passif
dans ces rapports, d’autre part  ; 3) Une analyse qui assume une approche plutôt
globale, autour de l’Atlantique, particulièrement, mais pas exclusivement, dans
la première des deux parties qui composent le travail, comme cela sera expliqué
plus loin. Les échanges et les influences mutuelles dans les domaines les plus
divers, comme dans l’art culinaire, les vêtements, la religion et même
l’architecture autour des deux marges de l’Atlantique, par l’intermédiaire des
royaumes européens, sont des exemples circonscrits au seul aspect culturel de
cette approche globale. Cependant, même en considérant les deux villes en
particulier – Natal et Dakar et leurs régions d’influence immédiate – les
relations autour de l’Atlantique sont évidemment bien plus complexes que
celles qui se présentent dans ce travail, qui ne fait que toucher superficiellement
ces questions. Nous sommes donc entièrement conscient des limites de cette
étude, mais cela ne nous empêche pas de prendre, timidement et humblement,
cette direction. Comme part de cet effort, il convient aussi de détacher le fait
que l’analyse de l’histoire selon une perspective « de bas en haut » comme l’a
dit Russel-Wood, c’est-à-dire en écoutant la voix des acteurs locaux est
extrêmement difficile. Les documents sont presque toujours produits par ou
selon la vision du colonisateur  ; c’est un discours officiel, qui laisse rarement
place à celui des autres acteurs – par exemple, les natifs. Voilà une raison de
plus qui explique les limites d’une telle approche.
Le présupposé théorique le plus fondamental de ce travail, mentionné
également par Russel-Wood, relève de la méthode comparée. Ici repose le plus
grand défi : comment rapprocher deux réalités urbaines si différentes en
principe que celles de Natal et de Dakar  ? Pour des villes qui sont sorties de terre
et se sont développées dans des contextes historiques, politiques, économiques
et sociaux profondément distincts, toute étude qui tente de dévoiler les
ressemblances entre elles doit affronter un énorme défi. En voici quelques
exemples :
– 1. Leur fondation eut lieu à des moments différents du processus de
mondialisation, avec un écart d’environ deux siècles et demi entre l’une et
l’autre  ;
– 2. Les colonisateurs sont distincts dans les deux cas – Natal fut fondée
principalement par les Portugais, mais aussi par des Espagnols  ; Dakar est une
fondation française – ce qui entraînent des conséquences culturelles, politiques
et sociales de cette différence essentielle entre les deux fondations.
– 3. Les peuples colonisés présentent également des particularités
culturelles, des degrés de développement dissemblables et des réactions variées
vis-à-vis des colonisateurs.

19
– 4. Bien que Natal ait été menacée dans son statut de capitale, prérogative
qu’elle a perdue pendant une période très courte, elle fut fondée comme telle et
n’a jamais cessé de l’être réellement  ; Dakar n’est pas née comme capitale, mais
eelle n’a assumé cette condition qu’au XX siècle, environ un demi-siècle au
moins après sa fondation, qui eut lieu en 1857.
– 5. Il est possible qu’il existe des disparités dans la solution proposée pour
le projet urbain des deux villes, qui sont fondées non seulement sur les
caractéristiques topologiques du site (dues au relief et surtout au climat), mais
qui relèvent également de la conception de l’espace urbain lui-même, son tracé,
selon les traditions urbanistiques des peuples colonisateurs.
Enfin, les différences reposent, en résumé, sur les acteurs impliqués : les
peuples natifs de l’Afrique, dotés d’une culture millénaire, étaient bien distincts
des peuples et sociétés indigènes sud-américains, qui étaient aussi complexes
que les premiers  ; les relations que les nations métropolitaines qui conquirent et
occupèrent les deux régions de l’Afrique et du Brésil, c’est-à-dire la France et
le Portugal respectivement, étaient hétéroclites à plusieurs égards, les intérêts
de leurs représentants n’étant pas forcément les mêmes, pas plus que les
fonctions que ces régions colonisées devaient exercer dans le processus
colonisateur, etc. Le défi que relève cette étude comparative, appliquée aux
réalités en question, n’est pas fondé sur la quête des différences, qui nous
semblent très évidentes, mais principalement sur l’identification des
ressemblances. Ces dernières constituent l’objet privilégié de l’analyse,
recherchées tout au long du travail, avec ou sans l’indication des nuances dans
l’un ou l’autre cas.
Comme nous le verrons plus loin lorsque nous aborderons la structure du
travail, l’étude comparative comporte deux échelles spécifiques, l’une
régionale, impliquant les deux villes et leurs territoires géographiques
d’influence, qui est examinée selon une perspective internationale, autour du
bassin de l’Atlantique, et l’autre, à une autre échelle, concentrée sur l’espace
urbain, et qui concerne l’intérieur des deux villes. Cette méthode doit permettre,
par l’intermédiaire de la comparaison, le croisement de la dimension
physicospatiale, dans les deux échelles, territoriale et urbaine, avec des questions
sociales, économiques, politiques et culturelles qui l’expliquent, étant donné
que, dans ce travail, l’espace est considéré à la fois comme produit et comme
condition pour les rapports sociaux. Néanmoins, il n’y a pas de systématisation
poussée et méthodique dans la mise en application de cette comparaison, et il
ne pourrait en être autrement, étant donné le grand nombre de variables à
considérer.
Des auteurs provenant de domaines de connaissance assez distincts,
classiques et actuels, ont abordé la méthode comparée de l’analyse. D’autres
auteurs ont réuni et systématisé ces études dans des travaux plus récents. Sans
avoir l’intention de combler complètement le sujet, nous proposons le tableau
qui suit, et qui présente les différentes manières ou intérêts majeurs avec

20


lesquels des études comparatives ont été réalisées, ayant comme base les auteurs
1du deuxième groupe .
Basés sur le classement du tableau, nous avons adopté pour notre étude les
aspects qui nous ont paru les plus adéquats aux investigations que nous
envisagions de développer. Ils sont essentiellement deux : ceux relatifs aux
phases ou étapes de l’étude, et ceux qui traitent de la diachronie et de la
synchronie. Pour le premier, comme cité dans le tableau, nous partons de trois
prémisses, prônées par Bloch et d’autres auteurs : 1) la sélection de deux
phénomènes comparables entre eux (deux villes en des contextes différents,
mais comparables)  ; 2) la définition des éléments de la comparaison (fonction
urbaine et espace urbain)  ; 3) la généralisation, c’est-à-dire l’indication des
éléments qui sont communs aux deux villes, et éventuellement à d’autres, même
s’il existe plusieurs singularités dans chaque cas. En ce qui concerne la
diachronie et la synchronie, et en tenant compte de l’écart d’environ deux siècles
et demi entre la fondation de Natal et de Dakar, l’étude comparative sera faite à
partir d’une entrée nécessairement diachronique, au moins en partie. Par
eexemple, comparer la naissance de Natal à la fin du XVI siècle avec celle de
e Dakar, au milieu du XIX siècle pose certaines difficultés, puisqu’il s’agit de
contextes historiques assez distincts à plusieurs égards. Cependant, il y aura
aussi une analyse synchronique car les deux villes commencent à coexister dès
e le milieu du XIX siècle.
Quoi qu’il en soit, nous ne voulons absolument pas essayer de prouver que
la manière dont l’espace urbain de Natal et de Dakar s’est développé et que les
rapports qu’elles ont entretenus avec le territoire sont des processus historiques
qui se répètent dans le temps ou même qu’ils sont profondément semblables.
Cela entraînerait une espèce d’anachronisme historique qui doit être évité à tout
prix. Après tout, nous cherchons des rapprochements et non des processus
égaux, répétés dans le temps et dans l’espace. Toutefois, si l’histoire ne se répète
pas, certains aspects sociaux, économiques, politiques et culturels et leurs effets
dans l’espace qui se vérifient à différents moments et endroits sont susceptibles
de parallélisme.


1 Nous nous sommes basé principalement sur SCHNEIDER Sergio, SCHMITT Claudia Job, “O uso do
método comparativo nas ciências sociais”, Cadernos de Sociologia, Porto Alegre, v. 9, p. 49-87, 1998 ;
RADCLIFF-BROWN A. R., “O método comparativo em antropologia social”, in GUIMARÃES Alba
Zaluar, “Desvendando máscaras sociais”, 2 ed., Rio de Janeiro, Francisco Alves, 1980, p. 195-210 ;
BARROS José d’Assunção, “História comparada. Um novo modo de fazer história”, Revista de História
comparada, vol. 1, n° 1, 2007 ; MORAES Alexandre Santos de, “Marcel Detienne e os caminhos do
comparativismo”, Revista de História comparada, vol. 3, n° 1, 2009, entre autres.

21

LES ASPECTS THÉORIQUES, CONCEPTUELS ET MÉTHODOLOGIQUES
DE L’ÉTUDE COMPARATIVE

PHASES OU TYPOLOGIE OU LES LOIS TYPES
ÉTAPES TYPIFICATION GÉNÉRALES DU SYNCHRONIE ET DISTINCTS DE
DANS LA PHÉNOMÈNE DIACHRONIE LA
COMPARAISON COMPARAISON
Procédés pour la Définition des Indication des Comparaison Classification
réalisation de la types, classes lois générales de sociétés des différents
recherche ou modèles qui expliquent proches et ou types de
le phénomène distantes dans comparaison
le temps et
dans l’espace
Charles Tilly Elles résultent de Plusieurs Il y a des lois Tous les
indique quatre plusieurs auteurs générales et auteurs
types méthodes plus ou travaillent la des invariants recherchés
d’approches
moins similaires. notion des dans la sont d’accord
pour l’étude
Ayant Marc ressemblances comparaison pour dire que
comparative : 1)
Bloch comme et des [Auguste la celui qui met en
base, l’étude similitudes, Comte]  ; comparaison évidence les
propose : 1) une quoiqu’ils identifier, dans peut être faite singularités dans
les similitudes sélection de deux utilisent des la diversité entre des
(par exemple, phénomènes termes historique, sociétés
l’étude des comparables différents (p. certains éloignées dans
typologies des
entre eux (deux ex. analogie, modèles le temps et
villes de
villes dans contraste, M. invariables dans l’espace
Weber) ; 2)
différents Bloch  ;). [Weber]. [comparaison celui qui soumet
contextes Certains Rechercher des diachronique] les cas examinés
historiques, mais auteurs mettent aspects ou proches à un ensemble
de variables comparables)  ; 2) en évidence essentiels et [comparaison
pour trouver les la définition des l’idée du des lois synchronique].
différentiels de éléments de concept structurelles, Pour Marc
chaque cas (par
comparaison explicatif à sans perdre de Bloch, la
ex., l’étude
(fonction urbaine partir de la vue la diversité comparaison
comparative
et l’espace définition des [Bloch]. À se fait, dans ce faite par Samuel
urbain)  ; 3) une variables, chaque effet dernier cas, Baily sur des
généralisation, établies a priori correspond une par analogie, immigrants
italiens à c’est-à-dire ou a posteriori cause  ; étant donné
Buenos Aires et l’indication des [M. Bloch] ou comparer un l’absence
à New York)  ; éléments de certain nombre d’influences
3) celui qui communs dans la l’identification de variations mutuelles.
cherche des
singularité. Ces du général au suffisamment Marcel éléments
procédures particulier importantes Detienne communs à tous
respectent les [Medrano]. reliées entre critique la les cas étudiés,
postulats de José D’autres se elles par un notion même en quête d’une
unité des d’Assunção servent de la gradient en selon laquelle
processus Barros : la notion de quête de lois il faut
historiques (par définition de « types générales « comparer
exemple, l’échelle de idéaux » [Durkheim]. seulement le
plusieurs études
l’étude [Weber], ou La méthode comparable » d’histoire
comparative, la « types doit permettre si chère aux économique,
perspective sociaux », d’identifier les historiens culturelle,

22

politique, etc.) ; historique « medium » ou caractéristiques comme Marc
4) celui qui comme centrale « espèces » qui, de Bloch. Pour
examine (histoire sociale, [Durkheim]. différentes lui, il y a
plusieurs cas économique, Très souvent, il manières, se toujours des
dans un système
culturelle), le y a des trouvent dans éléments qui général et qui
domaine catégorisations toutes les permettent la leur donne un
spécifique en vue de la sociétés confrontation sens (par
(histoire de la comparaison humaines. En comparative, exemple, le
matérialisme ville) et [Comte]. En partant de ce même dans
historique de l’approche résumé, il est qui est des sociétés
Karl Marx). pluridisciplinaire. nécessaire de particulier, complètement
rechercher des trouver une distinctes à
variations d’un « loi générale » première vue.
même modèle,
[Radcliffeou comment un Brown, a. r.].
même De même,
problème se certains types
manifeste au d’étude
moins dans comparative
deux réalités proposés par
historiques et Charles Tilly
sociales, deux visent à trouver
structures des lois
situées dans générales.
l’espace et dans
le temps, deux
répertoires de
représentations,
deux pratiques
sociales, etc..

Il est à noter également notre expérience dans les investigations de nature
comparative dans une perspective historique sur la ville en traitant de questions
physico-spatiales, sociales, économiques, culturelles et politiques. Tant le
1master que le doctorat se sont fondés sur des méthodes comparatives d’analyse.
Comme c’est le cas avec toute méthode de recherche, les études comparatives
2possèdent, elles aussi, leurs risques . Toutefois, elles sont largement utilisées
dans divers champs disciplinaires pour leur efficacité et leur potentiel
d’élucidation.
Il n’y a pas, finalement – sauf pour le dernier chapitre de l’ouvrage, qui
utilise l’instrument de l’analyse syntaxique de l’espace – une méthode
spécifique d’analyse des problèmes physico-spatiaux. Ceux-ci sont intégrés

1 Master : TEIXEIRA Rubenilson Brazão, “Tradition and change in the domestic environment of the
unplanned urban settlements. A case study in Natal - Northeast Brazil”. School of Architecture, McGill
University, Montreal, Canada, 1990 ; Doctorat : TEIXEIRA Rubenilson Brazão, “De la Ville de Dieu à la
Ville des Hommes. La sécularisation de l’espace urbain dans le Rio Grande do Norte - Natal/Brésil”, Thèse
de doctorat, EHESS, Paris, France, 2002.
2 Certains auteurs étudiés indiquent les limites et les risques de la méthode comparée. Pour José d’Assunção
Barros, par exemple, l’anachronisme, l’analogie trompeuse, la généralisation indue et l’induction mal
conduite sont des pièges auxquels l’historien doit être attentif dans ces études.

23
dans l’analyse d’une manière globale, parce que nous concevons l’espace
physique et spatial comme l’expression même des relations sociales ce qui, de
ce fait, ne peut être compris correctement que dans sa relation avec la société
qui l’a formé et qui l’a transformé progressivement pendant le long découpage
chronologique établi pour l’étude.

6. Structure de l’ouvrage

Ce que nous avons discuté jusqu’à présent démontre que l’étude comprend
deux échelles : l’une territoriale, qui englobe les relations des deux villes avec
le territoire au sens macro, élargi, géographique – relative à ce que nous
appelons la fonction urbaine, et une échelle intérieure à la ville, ou de l’espace
urbain des deux villes à proprement parler. La première échelle aborde des
thèmes comme les rôles fonctionnel, géostratégique et militaire, mais également
politique et administratif, religieux ou commercial que les deux villes ont joués
historiquement par rapport au territoire – et dont les impacts peuvent être saisis
depuis leur entourage immédiat jusqu’au niveau régional et même international.
Pour ce qui est de l’échelle de l’espace intérieur des villes, nous tentons de
comprendre comment ces rôles fonctionnels ont influencé ou affecté le
développement de l’espace urbain de ces localités, ou comment ce dernier tend
d’une certaine manière à révéler ces questions, depuis le choix du site où elles
ont été fondées jusqu’à leur développement au fil du temps, en considérant une
période historique déterminée.
Les questions de recherche et les objectifs ont permis de déterminer trois
découpages historiques principaux pour l’analyse : la mondialisation
e emercantiliste (XV -XVIII siècles)  ; la mondialisation commerciale et
e eindustrielle (XVIII -XX siècles)  ; un troisième découpage plus court, mais
assez intense, allant de l’aviation naissante à la Seconde Guerre mondiale, ou
de la décennie de 1920 jusqu’en 1945, en prolongeant l’étude jusqu’à la fin des
années 1960 au moins, en raison des conséquences de la Seconde Guerre
mondiale sur le développement des deux villes.
La structure et l’organisation de cette publication rendent compte de
l’intersection de ces deux délimitations, physico-spatiale et historique. Ainsi,
outre l’introduction, la conclusion et la bibliographie consultée, le travail est
divisé en deux parties principales : la première partie, intitulée « Natal, Dakar
et le territoire », traite précisément de la fonction urbaine ou de la relation entre
les deux villes avec le territoire à la macro-échelle, c’est-à-dire, de la relation
ville-territoire dans sa dimension géographique. Elle est composée de trois
chapitres.
Le chapitre I, intitulé « le contexte général », présente, en guise
d’introduction, le contexte historique et géographique général qui va de la
mondialisation mercantiliste à la mondialisation commerciale et industrielle en

24
vue de fournir la toile de fond nécessaire pour comprendre le surgissement de
eces deux villes et leur développement jusqu’au milieu du XX siècle.
Au cours des deux chapitres suivants, nous indiquons les éléments plus ou
moins communs qui rapprochent les deux villes, Natal et Dakar, à partir de leurs
fondations et de la relation qu’elles établissent avec leurs territoires respectifs,
correspondant de nos jours à l’État du Rio Grande do Norte, du côté brésilien,
et au Sénégal, du côté africain. Dans le chapitre II, intitulé « Les conditions de
e edépart : ville et territoire des deux côtés de l’Atlantique (XVI -XVIII siècles) »,
nous examinons la fondation de Natal et d’autres établissements urbains tant
dans le Rio Grande do Norte qu’au Sénégal pour la période correspondant
e egrosso modo à la mondialisation mercantiliste (XVI au XVIII siècle). Bien que
Dakar ne soit pas l’objet d’analyse dans ce sens, car ce sont les centres urbains
qui la précèdent au Sénégal qui sont examinés, l’analyse de ces derniers
– toujours faite en établissant des parallèles avec Natal et d’autres noyaux
urbains du côté sud-américain de l’Atlantique – est essentielle pour comprendre
l’émergence et le développement de Dakar.
Le chapitre III, « Dakar, Natal et le territoire à l’ère de la mondialisation
ecommerciale et industrielle (XIX-XX siècle) », porte sur l’émergence et le
développement de Dakar et sur les parallèles qui peuvent être établis avec Natal
tant en relation avec le territoire, non seulement lors du développement de Natal
au cours de l’ère de la mondialisation mercantiliste, mais aussi pendant le
mondialisation commerciale et industrielle, quand Dakar sort de terre. Ce
echapitre comprend la période s’étendant du XIX siècle jusqu’au début de la
Seconde Guerre mondiale, en 1940, quand on a des registres clairs du
rapprochement entre les deux villes, par l’intermédiaire de la navigation et de
l’aviation naissantes.
En plus de s’insérer dans la relation ville-territoire, ce qui implique
principalement les trois premières questions de recherche et les deux premiers
objectifs fixés pour cette étude, les trois chapitres de la première partie suivent
à peu près les trois découpages historiques énoncés ci-dessus. Bien que des
allusions inévitables soient faites aux questions de l’espace à l’intérieur des
deux villes, elles ne constituent pas l’objet central de l’analyse dans cette
première partie.
La deuxième partie, qui analyse les questions d’ordre morphologique de
l’étude comparative entre Natal et Dakar, s’intitule « Natal, Dakar et l’espace
urbain ». Contrairement à la première partie, celle-ci se concentre sur l’espace
urbain ou intérieur des deux villes, essayant de dévoiler autant que possible, les
impacts physico-spatiaux causés par les rôles et les fonctions qu’elles ont
assumés dans leurs relations avec le territoire (première partie). Comme pour le
chapitre III de la première partie, qui compare les deux villes selon une analyse
diachronique dans un premier temps et synchronique dans un deuxième, les
quatre chapitres de cette deuxième partie adoptent le même ordre. Ainsi le
chapitre IV, intitulé « Rapprochement des deux fondations urbaines »,

25
compare diachroniquement les caractéristiques physico-spatiales du site urbain
initial des deux villes, fondées, comme nous l’avons vu, à différents moments
du processus de mondialisation, avec un écart d’environ deux siècles et demi
entre les deux fondations.
Le chapitre V, « Natal, Dakar et la modernisation urbaine » aborde la
période de la modernisation des deux villes, qui a lieu de manière plus intense
e e entre la fin XIX siècle et les trois premières décennies du XX siècle, bien que
les premiers signes se soient manifestés depuis la deuxième moitié du siècle
précédent.
Le chapitre VI, « Natal, Dakar et la Seconde Guerre mondiale » présente le
sommet des relations qui se sont établies entre les deux villes, fruit de l’effort
de guerre entrepris dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Comme
preuve de l’impossibilité d’une séparation nette entre les deux échelles,
territoriale et urbaine, de l’étude dans son ensemble, ce chapitre, bien que
consacré principalement aux questions de l’espace urbain intérieur aux villes,
analyse également les relations internationales entre elles, principalement par
les biais de l’action militaire alliée et nord-américaine en particulier, qui les a
utilisées comme bases militaires dans le contexte de la guerre. Cet aspect
spécifique aurait dû faire partie, à la rigueur, de la première partie. Cependant,
nous avons trouvé plus utile de concentrer toute l’analyse du contexte de la
Seconde Guerre mondiale en un seul chapitre. Contrairement au chapitre IV, les
chapitres V et VI sont basés sur une analyse synchronique dans le temps.
Le chapitre VII, intitulé « La structure spatiale et le caractère urbain de
eNatal et de Dakar au XX siècle », écrit par Edja Trigueiro, sert, par
l’intermédiaire de l’utilisation de l’instrument de « l’analyse syntaxique de
l’espace », de synthèse de l’analyse morphologique du développement urbain
edes deux villes, notamment au XX siècle, entreprise dans les chapitres
précédents de cette deuxième partie. Ce chapitre sert à comprendre plus
directement les questions physico-spatiales analysées dans les chapitres
précédents.

7. Pour terminer, d’autres questions

Nous voudrions attirer l’attention sur un certain nombre d’éléments
ponctuels qui méritent une explication. Afin de maintenir un certain ordre, le
nom de la ville de Natal apparaît avant le nom de Dakar, à commencer par le
titre de cet ouvrage, mais également dans les titres des deux parties qui le
structurent ainsi que des chapitres. Cela se produit chaque fois que les noms des
deux villes sont cités conjointement, la seule exception étant le chapitre III, dont
l’analyse privilégie la fondation de Dakar. Cela ne signifie absolument pas qu’il
y ait une hiérarchie entre elles, ni un privilège du point de vue analytique, plus
d’attention étant consacrée à Natal, par exemple. Nous avons, bien au contraire,
essayé de dédier un espace plus ou moins égal aux deux localités, car toutes les

26
deux sont également importantes pour l’étude, et l’analyse d’un aspect retrouvé
dans l’une ne se justifie que s’il y a un contrepoint avec l’autre, selon les
présupposés de l’étude comparative. Certes, en dépendant d’un aspect
quelconque, l’une peut, à un certain moment, recevoir plus d’attention,
précisément comme ce fut le cas au chapitre III.
Plusieurs sources consultées furent écrites à l’origine en d’autres langues que
le français, surtout en portugais, mais aussi en anglais. Nous sommes les seuls
responsables de toutes les traductions. Nous avons construit les plans et
illustrations, et quand ce n’est pas le cas, les fonds sont dûment présentés. Il faut
ajouter également que ce travail s’inscrit dans l’univers de l’architecture et
principalement de l’urbanisme. Il met donc l’accent sur les aspects physiques et
spatiaux de l’analyse, sans pour autant laisser de côté, autant que faire se peut,
les questions d’ordre social, économique, politique, culturel et autres qui les
expliquent et les conditionnent.
Finalement, la recherche qui a abouti à cet ouvrage s’inscrit dans la
eperspective de la « longue durée » dans le temps, car il s’étend du XVI à la
epremière moitié du XX siècle. Cette approche possède des avantages et des
inconvénients par rapport à un découpage historique plus court, de quelques
années ou décennies. Parmi les inconvénients se trouve la superficialité de
l’analyse, qui ne permet pas d’approfondir les divers aspects examinés, leurs
nuances et leurs contradictions, à moins qu’il ne devienne un travail colossal,
monumental. Parmi les avantages, il y a celui qui consiste à permettre une vision
panoramique, ample et essentielle d’un phénomène déterminé, sans qu’on se
perde dans les méandres des détails qui lui sont propres. Nous ne prônons ni ne
soutenons l’une ou l’autre comme approche idéale. Le choix de l’une de ces
deux options dépend surtout des objectifs proposés. Pour cette recherche, nous
nous servons de la première approche seulement parce qu’elle nous paraît plus
appropriée à ses objectifs, puisqu’elle permet, par exemple, l’analyse du
maintien, au cours d’une longue période de temps, d’un certain nombre de
questions qui sont communes aux deux agglomérations, malgré quelques
spécificités qui n’invalident pas cette question générale. En cela repose
principalement, peut-être, l’intérêt majeur de ce travail.



27













PREMIÈRE PARTIE
NATAL, DAKAR ET LE TERRITOIRE







29





CHAPITRE I

LE CONTEXTE GÉNÉRAL



La fondation et le développement de Natal et d’autres localités qui lui sont
étroitement associées possèdent des points qui sont susceptibles d’un
rapprochement comparatif avec Dakar et avec d’autres établissements ou
noyaux « urbains », situés de l’autre côté de l’Atlantique, notamment ceux qui
se situent aujourd’hui au Sénégal. Certes, comme mentionné dans
l’introduction, il est beaucoup plus facile de mettre en évidence les différences
entre les deux réalités historiques et culturelles, ainsi que la nature de la
fondation et du développement urbain des deux villes étudiées et de leur relation
avec le territoire plutôt que les similitudes, compte tenu des spécificités de
chacune d’elles. Le défi et l’intérêt de cet ouvrage résident précisément dans la
démonstration que, au milieu de tant de particularités et de différences, il existe
des ressemblances – ou, plutôt, pour être fidèle à nos présupposés théoriques –
des points de rapprochement qui peuvent être identifiés dans une analyse plus
approfondie des deux cas. Ce chapitre vise à fournir le contexte historique,
esocioéconomique et politique qui évolue entre le XV siècle et la première
e 1moitié du XX siècle autour du bassin de l’Atlantique . Il sert de toile de fond
introductive pour tout le travail, en particulier pour les trois chapitres qui
composent sa première partie, centrée sur la relation entre ville et territoire
impliquant Natal et Dakar. L’analyse proposée pour ce premier chapitre est,
donc, panoramique, car il ne pouvait pas en être autrement, en raison de la
longue période considérée et de l’échelle géographique de l’étude.
Cela dit, nous proposons trois paragraphes dans ce premier chapitre. Le
premier présente, en guise d’introduction, la formation et le développement de
la mondialisation commerciale et industrielle  ; le deuxième porte sur le
processus général d’occupation du territoire sur les deux côtes de l’Atlantique
et sur l’intériorisation de ce processus  ; le troisième et dernier représente une
tentative préliminaire d’approche des deux zones étudiées, situées dans les deux
marges de l’Atlantique, à partir de la traite négrière. Cet abord initial doit être
compris comme un simple préambule à d’autres formes de rapprochement,
particulièrement entre Natal et Dakar, dans des périodes plus récentes de
l’histoire des deux villes. Nous croyons que les points sélectionnés, certes
limités et non exhaustifs, sont à même de fournir, néanmoins, le cadre de ce que
nous envisageons d’analyser de manière assez raisonnable.

1 Le bassin de l’Atlantique doit être compris comme tout l’océan Atlantique, tel que délimité par les
Amériques, l’Europe et l’Afrique. Pour les objectifs de ce travail, l’expression se réfère plus spécifiquement
à la partie de l’Atlantique délimitée par l’Afrique et par l’Amérique du Sud, sans se limiter, pourtant, à cette
macro-région géographique.

31

1. De la mondialisation mercantiliste
à la mondialisation commerciale et industriel

Les découvertes de nouvelles terres ou du chemin d’accès aux terres déjà
connues auparavant, qui s’amorcèrent avec l’aventure des royaumes européens
edepuis le XV siècle en outremer, premièrement par le Portugal et par l’Espagne,
esuivis immédiatement après, particulièrement depuis le XVI siècle, par la
1France, l’Angleterre et la Hollande, entre autres , étaient motivées par la
recherche et l’accumulation de biens et de matières premières, spécialement de
métaux précieux. Avec les Grandes Découvertes, l’internationalisation des
2relations entre l’Europe, les Amériques et l’Afrique s’est intensifiée à des fins
qui bénéficiaient, en dernier ressort, aux métropoles du premier continent.
Tandis que les royaumes européens contrôlaient, distribuaient et consommaient
les biens produits dans leurs colonies américaines, l’Afrique fournissait la
maind’œuvre nécessaire à l’expansion de ces marchés. Le processus était
politiquement contrôlé par les monarchies absolues européennes et par la haute
bureaucratie à leur service, par une législation extrêmement autoritaire et
dominatrice, qui, de plus, se servait constamment du pouvoir militaire, de la
persuasion et de la justification ou imposition religieuse pour atteindre les fins
souhaitées, bien évidemment.
Les relations commerciales étaient exclusives – ou du moins, étaient censées
l’être – car il y avait la contrebande, les pillages des pirates et des corsaires entre
les colonies et leurs métropoles respectives, qui contrôlaient ou qui tentaient de
contrôler de manière stricte les rapports commerciaux dans leurs possessions.
Bien qu’on présuppose des processus productifs plus ou moins organisés dans
les colonies, il leur était interdit de développer une industrie autochtone. On
prônait fortement la formation des Compagnies de Commerce à l’échelle
internationale, qui profitaient à une petite élite proche ou soumise aux intérêts
monarchiques. Ce processus complexe, à peine ébauché ici, conduisit à la
formation des États-nations et principalement à des empires commerciaux de
caractère national et à une politique protectionniste des marchés ainsi créés.
L’ère de l’accumulation mercantiliste, qui s’étend grosso modo du
e e 3XV siècle au XVIII siècle , a contribué à la formation d’un noyau dominant
central, constitué des pays de l’Europe occidentale, et un vaste territoire
économique, formé par les régions qui s’insèrent dans l’économie-monde de
façon périphérique, précapitaliste, division qui se renforce au cours de la période
suivante, à partir de la Révolution industrielle et de l’accumulation sous la forme
commerciale et industrielle. Dans la phase mercantiliste, l’Amérique portugaise

1 Peu mentionnés, les Danois, les Suédois et les Brandebourgeois ont aussi fait partie de cette aventure.
2 L’Asie a également fait partie de ce processus, mais elle n’entre pas dans le cadre de ce travail.
3 Malgré les difficultés inhérentes à toute périodisation historique, nous considérons la période mercantiliste
comme s’étendant de 1500 à 1800. Quoique la Révolution industrielle en Angleterre ait commencé aux
environs de 1750 et qu’elle soit à l’origine de la mondialisation commerciale et industrielle, cette dernière
ese fait ressentir principalement à partir du XIX siècle.

32

et l’Afrique font partie de cet univers périphérique, assumant des rôles de
complémentarité dans cette économie, essentiellement et respectivement
comme lieu de production et comme lieu d’offre de main-d’œuvre.
Les pays du noyau central vont disputer, au cours de la période, la primauté
du commerce mondial. Pour nous limiter à notre région d’intérêt, autour du
bassin de l’Atlantique, les uns se substituent aux autres le long de ce processus.
Alors que le Portugal et l’Espagne occupent des positions et des conditions
e eavantageuses dans le commerce international entre le XV et le XVI siècle,
ec’est au XVI siècle que des nations rivales, principalement la France,
l’Angleterre et la Hollande commencent à surgir. Cette dernière devient une
grande puissance économique dans le siècle suivant, mais elle sera
eprogressivement surpassée par la France et l’Angleterre, au XVIII siècle. Ces
deux nations seront les grands protagonistes des disputes commerciales et
territoriales au cours de ce siècle. L’Angleterre, pour sa part, se détache depuis
elors et pendant pratiquement tout le XIX siècle en particulier, comme la grande
et indiscutable puissance mondiale, position privilégiée qui n’a été rendue
possible que grâce à certaines conditions qui lui furent particulièrement
favorables depuis la période de l’accumulation mercantiliste.
En ce qui concerne les possibilités d’accumulation, les terres
1« découvertes » dans les deux marges de l’Atlantique n’offrent pas, d’une
manière générale et dans un premier temps, du moins dans le cas des
possessions portugaises, l’exploitation si âprement désirée de métaux précieux,
surtout de l’or, quoique ce métal soit connu et exploité à petite échelle,
2notamment du côté africain . Pendant des siècles, l’or et autres produits
africains, y compris des esclaves, qui étaient acheminés de l’intérieur du
continent vers la Méditerranée et de là vers l’Europe ou directement du
continent africain vers le Moyen-Orient, étaient désormais déviés vers la côte
de l’Atlantique depuis les Découvertes et commencèrent à intégrer le système
qui se formait autour du bassin de l’Atlantique. Cependant la plus grande
richesse que l’Afrique offre n’était pas les métaux précieux, même si la
soidisant Côte de l’Or, dans le Golfe de Guinée, révèle que cette exploitation a
3effectivement eu lieu dans la période considérée . Le continent a contribué au
processus mercantiliste principalement comme fournisseur de la main-d’œuvre
esclave. Dans le cas portugais, les métaux et l’or deviendront la grande source

1 Nous utilisons ce terme pour une question didactique, afin de faciliter la compréhension. Cependant, il est
en partie inadéquat, car il révèle une vision avant tout eurocentrique. De nombreux peuples connaissaient
eles terres que les Européens n’ont commencé à découvrir qu’à partir du XV siècle.
2 L’or africain était exploité depuis des siècles, mais selon des routes commerciales qui ne débouchaient
pas sur l’Atlantique, vers lequel, avec les Découvertes, les puissances européennes essayèrent de le diriger.
DEVISSE Jean, LABIB Shuhi, L’Afrique dans les relations intercontinentales, in NIANE Djibril Tamsir
e e(éd.), Histoire générale de l’Afrique IV. L’Afrique du XII au XVI siècle, Paris, UNESCO, 1987, p. 718.
3 Comme il sera abordé plus tard, outre la Côte de l’Or, correspondant à peu près à la côte du Ghana actuel,
il y avait aussi les Côtes des Esclaves, de la Malaguette et de l’Ivoire, ce qui démontrait une certaine division
régionale des types d’exploitation économique de l’immense zone côtière du continent.

33

ede revenus seulement à partir de la fin du XVII siècle et principalement au
ecours du XVIII siècle, avec la découverte des gisements dans les Minas Gerais.
1Tandis que du côté africain on exploite principalement la marchandise
humaine, par l’intermédiaire de l’institution du système esclavagiste, la
production de la richesse a lieu avec l’exploitation végétale et minérale, surtout
du côté américain (bois, or, argent, diamant), mais également agricole (canne à
sucre, tabac, manioc, coton, maïs…), par l’élevage et ses sous-produits, comme
2le cuir. On y trouve aussi l’exploitation de la mer, avec le poisson et le sel . À
l’intérieur de ce système complexe d’interactions commerciales, les pays de
l’Europe occidentale accomplissent la fonction de contrôle des rapports
commerciaux et de fournisseur des produits manufacturés. Dans le très connu
« commerce triangulaire » des échanges, impliquant l’Europe occidentale,
l’Afrique et l’Amérique, un système intense de rapports commerciaux s’établit,
dans lequel différentes marchandises sont échangées dans les marges des trois
continents. Des ports de Lisbonne, Londres, Bristol, Liverpool, Nantes,
Bordeaux, La Rochelle et Le Havre partaient des navires chargés de produits
manufacturés, tissus, armes et des ustensiles de métal, pour être échangés
principalement contre la marchandise humaine dans les régions côtières du
continent africain. Transportée vers les plantations de l’Amérique, cette
maind’œuvre était négociée en échange de la production du Nouveau Monde,
celleci étant ensuite mise à bord des mêmes négriers qui s’en retournaient en Europe,
d’où, à partir des villes portuaires, elle était distribuée dans le continent, dans
un réseau qui apportait de gros bénéfices à ceux qui conduisaient ou dirigeaient
ce processus.
Certes les relations n’étaient pas seulement du type triangulaire. Parmi
d’autres parcours possibles, le système d’échanges était également bipolaire,
entre l’Amérique et l’Afrique sans l’intermédiaire des marchands et négociants
européens ou du moins ceux fixés sur le sol européen. Les négociations
pouvaient donc être menées fréquemment par des Brésiliens, Luso-brésiliens,
d’une part, et par les chefs tribaux, ou par leurs préposés situés sur la côte
africaine. Outre ceux-ci, d’autres intermédiaires dans les affaires se sont établis,
beaucoup d’entre eux se fixant dans les comptoirs côtiers, comme les habitants

1 Même s’il est très choquant, le terme marchandise, utilisé sans les guillemets pour nous référer à l’esclave,
doit être compris par ce qu’il désignait en effet : les esclaves étaient, effectivement, dans la conception de
l’époque, un objet, une marchandise au sens le plus ample et précis du mot. Ce n’est qu’à partir du milieu
edu XVIII siècle, dans des pays comme l’Angleterre, que la condition de l’esclave commence à être mise
en cause. Il commence lentement à être vu comme un être humain et en tant que tel, doté d’une dignité qui
lui est inhérente. Voir, par exemple, BENEZET Anthony, Some historical account of Guinea..., London,
W. Owen, E. and C. Dilly, 1772. Le livre est un manifeste et un pamphlet clair contre l’esclavage et ses
effets terribles sur l’être humain.
2 Quelque chose de semblable se passa, bien évidemment, sur la côte africaine : par exemple, l’exploitation
du sel et de l’or dans le Golfe de Guinée se développa considérablement entre 1500 et 1800. BOHAEN A.,
“Les États et les cultures de la côte de la Guinée Inférieure”, in OGO Bethwell Allan (éd.), Histoire générale
e ede l’Afrique V. L’Afrique du XVI au XVIII siècle, Paris, UNESCO, 1999, p. 449. Cependant, la source la
plus significative de richesse dans la période mercantiliste fut en effet l’esclavage qui permit au continent
de participer au système atlantique d’échanges.

34

de Saint-Louis et de Gorée, sur la côte sénégalaise, qui fournissaient également
des esclaves pour la traite. Ces transactions pouvaient donc se produire en
dehors du contrôle rigide des couronnes respectives auxquelles les différents
comptoirs étaient théoriquement subordonnés et de leur lourd système d’impôts.
Des marchandises d’échange comme le tabac, produites à Bahia, à Pernambuco
et au Paraíba, sont utilisées pour l’achat direct des esclaves sur la côte africaine.
L’or en poudre provenant du Brésil fut également utilisé comme monnaie pour
1l’acquisition des « peças », contre les intérêts de la couronne portugaise, car il
tombait entre les mains de marchands concurrents ennemis, comme les Anglais,
les Hollandais et les Français, auxquels les marchands luso-brésiliens achetaient
des produits manufacturés le long de la côte africaine pour s’en servir, quant à
2eux, pour l’acquisition des esclaves en d’autres points de cette côte . Ce système
d’échanges, base de l’accumulation capitaliste, est perceptible depuis le
eXV siècle, des deux côtés de l’Atlantique. Dans la Capitainerie du Rio Grande,
epar exemple, les Français ont adopté cette pratique pendant le XVI siècle, car
ils échangeaient de la pacotille avec les Indiens contre des services de coupe, de
stockage et chargement de leurs navires avec le bois du Brésil.
Un autre aspect important à détacher dans la période de l’accumulation
mercantiliste c’est le rôle qu’ont joué les Compagnies de Commerce, créées par
toutes les nations métropolitaines afin d’optimiser le pillage des terres
conquises. À cet égard, Wondji nous informe :
eAu XVII siècle, le commerce européen s’ancra définitivement dans la région,
avec le développement de la puissance maritime des Hollandais qui
parachevèrent l’organisation du système mercantiliste mondial par
l’instauration des compagnies à chartes. Passant des petites sociétés
commerciales à une organisation de grand style, les Hollandais créèrent, en
1621, la Compagnie des Indes occidentales […]. Routiers des mers, les
Hollandais redistribuaient en Europe les produits qu’ils importaient d’Asie,
d’Afrique et d’Amérique, en particulier de grandes quantités d’or et d’ivoire,
et réalisaient ainsi d’énormes bénéfices. Maîtres des océans, ils pourvoyaient
en esclaves les colonies américaines des autres nations européennes (Espagne,
Portugal, France et Angleterre) qui leur reconnurent, en 1641, le monopole
commercial sur toute la côte de Guinée. Entre 1650 et 1672, la prépondérance
hollandaise allait être entamée (...). La France et l’Angleterre s’engagèrent
dans une lutte sans merci contre le monopole de la Hollande. Elles se dotèrent
donc, à cette période où le commerce négrier était devenu hautement
compétitif, des mêmes instruments de puissance que leur grande rivale. Ce fut
alors la période de succès de leurs compagnies à chartes avec, chez les Anglais,
la Company of Royal Adventurers (1660) puis la Royal African Company
(1672) et, chez les Français, la Compagnie française des Indes occidentales
(1664) puis la Compagnie de Guinée (1685). Il y eut aussi des compagnies

1 Ou « pièces ». C’était l’une des expressions en portugais utilisées pour désigner un esclave.
2 LOPES Gustavo Acioli, « Negócio na Costa da Mina e comércio atlântico. Tabaco, açúcar, ouro e tráfico
de escravos: Pernambuco (1654-1760) », Tese de doutorado. Programa de pós-graduação em história
econômica, Universidade de São Paulo, 2008.

35

suédoises, danoises, portugaises et brandebourgeoises. Toutes les nations
européennes imitèrent alors le système d’organisation mis au point par les
Hollandais, parce que des marchands isolés ne pouvaient se lancer dans le
commerce avec l’Afrique de l’Ouest sans qu’ils fussent membres ou eussent le
1soutien d’une compagnie nationale .

Le Sénégal, point de départ du processus de conquête et de l’occupation
efrançaise en Afrique, a connu, depuis le XVII siècle, plusieurs sociétés
2commerciales , dont la fréquence avec laquelle elles étaient remplacées ou
réorganisées démontre bien leur peu d’efficacité, qui découle soit de
l’incompétence ou de l’avidité de leurs leaders locaux, plus intéressés à
s’enrichir qu’aux intérêts de la compagnie, soit du support insuffisant qu’ils
recevaient de la couronne ou encore des attaques des ennemis européens ou
locaux. Les épidémies tropicales, l’opposition au monopole manifestée par les
commerçants individuels non associés aux compagnies, qui cherchaient, eux
aussi, leur part du profit, sont d’autres obstacles qui rendaient difficile leur
action. Les premières compagnies apparaissent avec Richelieu (1585-1642), qui
institua des compagnies semblables aux hollandaises afin de leur faire
concurrence dans le commerce de produits comme le cuir, l’ivoire, la gomme et
l’or.
Les compagnies françaises, comme celles d’autres pays, sont formées par
des actionnaires et armateurs qui se réunissent en compagnies de monopole et
dont l’organisation et les devoirs sont déterminés par charte. La gestion
financière revient à l’autorité royale. Avec Colbert (1619-1683), un autre grand
3mentor du mercantilisme français, la notion de pacte colonial s’instaure , à
travers lequel les régions sous influence française doivent faire du commerce
exclusivement avec la métropole. Quoique le commerce d’esclaves soit
4prépondérant , d’autres marchandises occupent une place importante. Au
eXVIII siècle la gomme, l’ivoire, la cire et l’or sont en tête. Certaines
marchandises servent comme monnaie d’échange aux transactions : barres de
fer, anneaux en cuir, des tissus et plusieurs autres. Les villes portuaires
strictement liées à la traite, qui sont les grandes bénéficiaires de ce commerce,

1
WONDJI C., « Les États et les cultures de la côte de haute Guinée », in OGOT Bethwell Allan (éd.),
e eHistoire générale de l’Afrique. V. Afrique du XVI au XVIII siècle, Paris, UNESCO 1999, p. 433-434.
2 Compagnie Normande (1626-1664), Compagnie des Indes occidentales (1664-1673), Compagnie
d’Afrique (1673-1682), Compagnie du Sénégal (1682-1695), Compagnie du Sénégal, du Cap-Vert et de la
Côte d’Afrique (1695-1709), Compagnie du Sénégal (1709-1719, Compagnie des Indes (1719-1758),
PELE Paul (dir.), Atlas des colonies françaises, Paris, Armand Colin, 1902, p. 27.
3 Le Portugal instaura également le pacte colonial pour sa colonie américaine. Malgré la tentative de
contrôle rigide, la contrebande, le piratage, le détournement des routes commerciales... étaient des moyens
par lesquels on essayait d’échapper à ce contrôle métropolitain.
4 Em s’appuyant sur l’analyse des manuscrits datés de 1729 et 1732 quant à la présence française au
Sénégal, Becker et Martin affirment que le plus gros intérêt des Français dans la région était la traite des
esclaves. BECKER Charles, MARTIN Victor, Journal historique et suite du journal historique
(17291731), lFAN, tome 39, série B, n° 2, avril 1977, p. 223-289.

36

telles que Nantes, Bordeaux, Le Havre et La Rochelle, voient surgir, comme
1symbole de richesse, leurs palais d’architecture raffinée dans cette période .
Le Brésil, et la Capitainerie du Rio Grande tout particulièrement, a subi
également l’action des compagnies commerciales. L’occupation de ce qu’on
appelle le Brésil hollandais, entre 1630 et 1654, motivée par de profonds intérêts
économiques, fut une entreprise mise en œuvre par la Compagnie des Indes
occidentales, hollandaise. L’action de cette compagnie dans la capitainerie n’a
procuré à cette dernière aucun bienfait, mais, bien au contraire, des effets
destructeurs dans le contexte de l’opposition des Bataves aux Luso-Brésiliens,
particulièrement à partir de 1645, quand s’amorcent les révoltes qui devaient
aboutir à l’expulsion des premiers en 1654.
Des initiatives portugaises dans le même sens se font jour, dans sa colonie
américaine, toujours au cours du même siècle, avec la création de la Compagnie
de Commerce du Maranhão en 1682, fermée peu après, en 1685. En réalité,
plusieurs compagnies furent créées dans tout le monde portugais au long du
e 2XVII siècle .
Le marquis de Pombal créa, quelques décennies plus tard, des compagnies
de commerce dans la perspective d’atténuer la dépendance à l’égard de sa
puissante alliée, l’Angleterre, à travers l’instauration d’un mercantilisme fiscal
et industrialisant. Les compagnies de commerce avaient pour but de permettre
de retrouver le contrôle portugais sur le commerce d’exportation dans la
métropole et dans la colonie américaine, par l’intermédiaire d’un groupe
3d’entrepreneurs proches de l’État . Afin de réduire l’importation de produits
manufacturés et de matières premières étrangères, notamment après la chute de
la production de l’or brésilien à partir de 1760, Pombal procéda à la création de
plusieurs industries régionales au Portugal. Il fonda un certain nombre de
compagnies commerciales sous la protection royale, qui détenaient des
privilèges exclusifs. La Compagnie du Maranhão et Pará devait monopoliser
tout le commerce de la région de l’Amazonie. Celle de Pernambuco et Paraíba
devait contrôler le commerce du Nordeste du Brésil. Il en créa une troisième,
afin d’exercer le monopole du commerce de vin anglais à Porto, au Portugal.
Ces monopoles, qui profitaient à une petite bourgeoisie, allaient bien
évidemment susciter des révoltes, que Pombal a toutes réprimées, sur tous les
fronts.

1 e CORNEVIN Robert, Histoire de l’Afrique précoloniale, 1500-1900. Du tournant du XVI au tournant du
e
XX siècle, Paris, Payot, 1966, p. 343-346.
2 Compagnie du Cacheu et Commerce de Guinée, 1628  ; Compagnie Générale du Brésil, 1649  ; Compagnie
de la Côte de la Guinée ou Compagnie du Port de Palmida, 1664  ; Compagnie du Commerce Oriental,
1669  ; Compagnie du Cacheu et du Cap-Vert, 1690. DIAS Thiago Alves, “Dinâmicas mercantis coloniais.
Capitania do Rio Grande do Norte (1760-1821)”, Dissertação de mestrado, Programa de Pós-graduação em
História da Universidade Federal do Rio Grande do Norte, Natal, 2011, p. 163-164.
3 CARDOSO Ciro Flamarion Santana, “A crise do colonialismo luso na América portuguesa. 1750 /1822”,
in História Geral do Brasil /sous la direction de LINHARES Maria Yedda, Rio de Janeiro, Ed. Campus,
1990, p. 91-92, 95-96.

37

1Les deux compagnies du Brésil ont connu un grand succès . Dans le cas de
la Compagnie du Pernambuco et Paraíba, le commerce du sucre, qui était en
stagnation, a été ranimé. Trente mille Noirs d’Afrique occidentale ont été
importés au Brésil entre 1760 et 1775. La compagnie du Maranhão, située dans
une région « primitive » en 1755, a permis un grand développement, et celle-ci
est devenue l’une des plus prospères de tout le royaume portugais vingt ans plus
tard. Cela résulte en partie de la guerre d’Indépendance des États-Unis, qui a
permis au Maranhão d’accroître l’exportation du coton. En dépit des aspects
favorables, les deux compagnies ont été abolies peu après la chute de Pombal,
2entre 1778 et 1780 . D’après Russel-Wood, bien que quelques investisseurs
aient habité à Pernambuco, à Bahia et en Angola, la plupart d’entre eux vivaient
au Portugal. Il ajoute que ces compagnies
promurent le contrôle de la couronne, intégrèrent le nord du Brésil au
commerce atlantique, retinrent les compétiteurs européens, comme ce fut le
cas des prétentions françaises en haute Guinée, renforcèrent une présence
portugaise au Cacheu et à Bissau, et rendirent plus fermes les liens avec les
3archipels du Cap-Vert et São Tomé et Príncipe dans l’Est de l’Atlantique .

Cela démontre le caractère international et mondialisant de l’action de ces
compagnies. Leurs activités autour du bassin de l’Atlantique configuraient un
vrai système atlantique des échanges. Selon Maria Celeste Gomes Silva,
la Compagnie du Grão-Pará e Maranhão [...] monopolisa (de 1755-1778) la
navigation des routes commerciales négrières entre São Luis, Belém, Bissau,
Cacheu et les îles du Cap-Vert, c’est-à-dire, la traite des Africains, la vente des
marchandises et l’achat des productions coloniales (coton, riz, drogues du
sertão, etc.). [...] construisit des forteresses à Bissau et au Cacheu, fut
responsable du paiement des salaires des séculiers et des religieux et prit à sa
charge l’administration des îles du Cap-Vert et de la Côte de Guinée et même
si elle n’exerçait pas la gestion des Capitaineries du Pará et Maranhão, elle
fournit le support financier et fut chargée d’entretenir un réseau militaire
permanent. La Compagnie aida ainsi l’État portugais à maintenir en définitive
le domaine politique sur ce territoire, de sorte qu’elle est devenue une

1 Cette position n’est pas unanime, comme d’ailleurs plusieurs autres aspects de la politique de Pombal.
Certains auteurs ont une vision très négative des résultats des compagnies de commerce. Voir, par exemple,
MENEZES Djacir, op. cit., p. 123  ; CALMON Pedro, História do Brasil. Séculos XVIII-XIX, vol. IV, Rio
de Janeiro, José Olympio, 1981, p. 1165.
2 Les deux compagnies de commerce créées par Pombal, dont celle du Pernambuco et Paraíba en 1759,
avaient le droit exclusif à l’exportation et à l’importation des produits au Brésil. La Compagnie du
Pernambuco a contribué à l’augmentation de la production et à l’exportation de coton, de tabac et de cuir
tanné. L’exportation du coton du Pernambuco passa de 37  000 arrobas en 1788 à 235  000 en 1802. Vers
1800, le coton représentait de 18 à 20 % des exportations. D’autres produits importants sont le riz, l’indigo,
le caoutchouc et la cire de Carnaúba. Les profits des compagnies sont revenus surtout au Portugal et non
aux colons du Brésil (BOXER Charles R., O Império colonial português, São Paulo, Martins Fontes, 1969,
p. 183, 191-192, 194, 196-197  ; HOLLANDA Sérgio Buarque de, História do Brasil : estudos sociais 1 :
das origens à independência. São Paulo, Companhia da Editora Nacional, [s.d.]., p. 90 ; MAURO Frédéric,
e eSOUZA Maria de, Le Brésil du XV à la fin du XVIII siècle, Paris, SEDES, 1997, p. 138).
3 RUSSELL-WOOD A.J.R., “Sulcando os mares : Um historiador do império português enfrenta a Atlantic
History”, História, São Paulo, 28 (1) : 2009, p. 46.

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institution vitale pour la monarchie. La CGGPM [Compagnie Générale du
Grão-Pará et Maranhão] s’appuyait fortement sur la couronne portugaise,
autrement dit, elle était directement liée au Roi et elle ne devait donner
1satisfaction qu’à lui seul .

La Reine Maria I a poursuivi la même politique économique, encourageant
la productivité agricole et l’exportation de sucre, de riz, de coton et de cacao
du Brésil. Parallèlement, elle empêchait le développement des produits
manufacturés, comme les textiles. Cette dernière mesure évitait, d’une part, la
compétition avec la manufacture portugaise, tout en permettant, d’autre part,
au Portugal de réaliser des gains à travers les taxes imposées à l’importation
de ces produits. Le commerce colonial était monopolisé, dans la deuxième
e moitié du XVIII siècle, par des Européens, qui occupaient les plus hauts
postes dans l’État et dans l’Église. Cette situation générait une grande tension
sociale, annonçant ainsi la dimension économique que prendraient les révoltes
e eexplosant à la fin du XVIII et au début du XIX siècle, qui ont fini par rompre
le pacte colonial et permis l’indépendance du Brésil.
Le processus de mondialisation amorcé depuis les grandes Découvertes du
e XV siècle à partir du continent européen a atteint un nouveau palier à partir
edu milieu du XVIII siècle, avec la Révolution industrielle. Bien que cette
nouvelle étape de la mondialisation, dont le développement est encore plus
e eremarquable au long du XIX et de la première moitié du XX siècle, garde
plusieurs points en commun avec l’étape précédente – au bout du compte, il
s’agit d’un processus de mondialisation également – elle est assez distincte
pour être désignée comme une nouvelle étape du processus d’accumulation à
l’échelle mondiale. Encore, et au risque toujours constant de simplifications
trop réductrices, nous présentons ici quelques éléments essentiels de cette
nouvelle étape.
Le système inégal d’accumulation et distribution de la richesse, en cours
edepuis le XV siècle et qui a produit, comme nous l’avons constaté, des
macrorégions spécialisées au niveau mondial – de la production manufacturée et du
contrôle international (pays de l’Europe occidentale), d’offre de la
maind’œuvre esclave (Afrique) et de la production à proprement parler (Amériques),
ne se modifie pas dans cette nouvelle étape. Ce qui change, c’est
l’intensification d’une telle spécialisation. La Révolution industrielle
approfondit et intensifie l’accumulation de richesses dans les pays qui y
participent en premier, à commencer par l’Angleterre, qui consolide son pouvoir
commercial, militaire et politique dans le monde. Si l’Afrique continue de
fournir de la main-d’œuvre pour quelque temps – par ailleurs, les taux les plus
élevés de la traite transatlantique d’esclaves ont lieu précisément pendant le

1 SILVA Maria Celeste Gomes da, “Alta Guiné e Maranhão: tráfico atlântico e rotas comerciais na segunda
metade do século XVIII”, 4° encontro escravidão e liberdade no Brasil meridional, p. 4-5.

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