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Des figures de la violence

De
154 pages
La violence, c'est tout ce qui défait, détruit. Il s'agit de ce que Girard nomme la "violence indifférenciatrice" qui entraîne la société dans le tourbillon de son propre anéantissement par la perte de ses repères et de ses valeurs. La violence, c'est ensuite ce qui oblige, contraint pour faire bonne figure. Cette "violence différenciatrice" est celle des forces de l'ordre, des interdits, des institutions, du symbolique. Ces deux formes de violence s'opposent, s'affrontent même. Pourtant ce sont les deux faces de la figure centrale de la pensée de Girard.
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Des figures de la violence
Introduction à la pensée de René Girard

Crise et Anthropologie de la relation Collection dirigée par Marie-Louise Martinez
Une situation actuelle de crise diffuse, insidieuse ou paroxystique est observable dans différents champs et domaines de la culture (famille, éducation, médecine et thérapie, entreprise, médias, sport, art, droit, politique, religion, etc.). Elle est envisagée selon diverses perspectives (littérature, sciences humaines: psychologie, sociologie, anthropologie, philosophie, etc.) et bien souvent selon des approches interdisciplinaires, pluridisciplinaires et transdisciplinaires. Ces recherches et travaux donnent lieu à un véritable paradigme qui pourrait bien contribuer à défmir un nouvel humanisme. Il paraît utile de les rassembler, pour rendre plus perceptibles leur cohésion et leur convergence malgré les diversités ou grâce à elles. Cette collection se propose de publier en langue française des ouvrages (inédits ou traductions) dont les traits communs sont:

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décrire, analyser et déconstruire la crise et la violence qui se manifestent par des dysfonctionnements intrasubjectif, intersubjectif, institutionnel, civil, - dévoiler la relation et le lien dans ses perturbations comme ses ruptures: désir, mimétisme, indifférenciation, exclusion..., - décrire et analyser afm de substituer à certaines règles relationnelles une communication intersubjective, institutionnelle, civile, de respect de la personne et d'ouverture à l'Altérité.

Déjà parus
Federica CASINI, Bibliographie des études girardiennes en France et en Italie, 2004. Olivier MAUREL, Essais sur le mimétisme, 2002. Bernard LASSABLIERE, Ils sont fous ces humains! Détritus, la bonne conscience d'Astérix, 2002. Marie-Louise MARTINEZ (00.) L'émergence de la personne, 2002.

M.L. MARTINEZ, J. SEKNADJE-ASKENAZI, Violence et
éducation, 2001. Jean-Paul MUGNIER, L'enfance meurtrie de Louis-Ferdinand Céline, 2000. Francis JACQUES, Écrits anthropologiques, 2000. Gérard LUROL, Emmanuel MOUNIER; Genèse de la personne,2000.

Crise et Anthropologie de la relation Collection dirigée par Marie-Louise Martinez

Eric Haeussler

Des figures de la violence
Introduction à la pensée de René Girard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'HanmtIan

Hoogrie

KmyvesOOh 1053 Budapest, KœUhL u 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

cg L'HARMATTAN,

2005

ISBN: 2-7475-7825-9 EAN:9782747578257

Ftenaercienaents L'auteur remercie Mme Marie-Louise Martinez et M. Denis Pryen de leur accueil favorable de cet essai dans la collection, Martine et Patrick Pftrsch, ainsi qu'Evelyne Isinger, de leur précieuse aide; et tout particulièrement ma sœur Clarisse de son constant soutien.

SOMMAIRE Introduction Chapitre premier Le désir mimétique
1) Le triangle mimétique 2) L'imitation conflictuelle 3) La morphogenèse mimétique

9 19 21
29 39

Chapitre II Le schème mimétique dans les sociétés primitives
5) La victime émissaire: la transfiguration de la violence en sacré 6) L'ordre culturel: la violence différenciatrice

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4) Du sacrificiel à sa crise: la violence réciproque _53
65 77

Chapitre III La société moderne et le christianisme
7) La modernité comme crise 8) La Révélation biblique du meurtre fondateur 9) Le nouveau (dés)ordre culturel Conclusion Bibliographie _107

93 95
123 137 151

Introduction

René Girard est né en 1923 dans le sud de la France à Avignon. De 1943 à 1947 il étudie à l'École des Chartes de Paris où il obtient un diplôme d'Archiviste-paléographe (thèse sur La vie privée à Avignon dans la seconde moitié du XV siècle). Puis il émigre aux États-Unis. En 1950 il soutient une Thèse de Doctorat d'histoire à l'Université d'Indiana sur l'opinion des Américains à l'égard de la France pendant la Seconde Guerre mondiale: American Opinion of France, 1940-1943. Sa première œuvre importante, Mensonge romantique et vérité romanesque, paraît en 1961. Elle relève principalement de la critique littéraire et introduit la notion de désir mimétique comme clef de lecture de plusieurs grands romanciers (Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust). Critique dans un souterrain (1976, recueil de textes parus de 1963 à 1972) semble entériner cette orientation. Cependant une discussion avec la psychanalyse s'y précise, notamment dans la « présentation» de ce livre. Mais La Violence et le sacré, éditée en 1972, est un essai plus ambitieux. Il met en jeu la notion de victime émissaire en liaison avec celle du désir mimétique. Ces no-

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tions, selon Girard, permettent de formuler une nouvelle théorie de la culture: la théorie mimétique. Cette dernière serait notamment en mesure: 1) d'unifier et d'expliquer une grande part des données ethnographiques relatives aux rites, aux interdits et aux mythes; 2) d'interpréter les tragédies grecques; 3) de critiquer certains textes de Freud et de l'anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss. Puis un essai volumineux, Des Choses cachées depuis la fondation du monde (1978, présentées sous la forme d'entretiens avec deux psychiatres dont les noms apparaissent dans le sous-titre: Recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort), aborde hardiment des questions anthropologiques et psychologiques, mais aussi « exégétiques ». René Girard explicite ici les relations essentielles entre la théorie mimétique et certains textes de la Bible: selon lui cette théorie se fonde en effet sur la Révélation judéo-chrétienne. Cependant Girard ne renonce pas pour autant à qualifier son hypothèse de scientifique. Les ouvrages qui suivent confirment le caractère interdisciplinaire de la pensée de Girard et renforcent la place qu'y occupe la Bible: Le Bouc émissaire (1982, sur les quinze chapitres, les sept derniers sont explicitement en rapport avec les textes judéo-chrétiens; par ailleurs, Girard insiste sur le caractère historique de I'hypothèse mimétique) ; La Route antique des hommes pervers (1985, est un commentaire du livre biblique « Job»); Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999, est une sorte d' « apologie» du christianisme). Mais le lieu de naissance de cette théorie - la critique littéraire - n'est pas désavoué pour autant. En effet, l'un des derniers essais de Girard, Shakespeare, les feux de l'envie (1990), consolide les liens entre la théorie mimétique et la grande littérature. Ainsi, en plus de la notion du désir mimétique, Girard pense que certaines pièces de

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Shakespeare montrent que cet auteur avait aussi compris la fonction de la victime émissaire. Les plus récentes publications de Girard ne modifient en rien d'essentiel ces orientations. Elles précisent néanmoins certains points. Par exemple dans Celui par qui le scandale arrive (2001) Girard relativise son interprétation antérieure du caractère non sacrificiel du christianisme, et par ailleurs il rapproche sa pensée du darwinisme (la théorie mimétique est « compatible» avec la théorie de l'évolution). Puis, La Voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes (2002) est un recueil de textes d'abord écrits en anglais (parus de 1978 à 1997). En 2003 paraît Le Sacrifice, petit livre constitué des textes de trois conférences données par Girard à la Bibliothèque Nationale de France en octobre 2002, où il confronte la tradition religieuse de l'Inde védique à la théorie mimétique. Enfin, Les Origines de la culture (2004, entretiens avec Pierpaolo Antonello et Joào Cezar de Castro Rocha) retracent les grandes lignes de la théorie mimétique et donnent quelques précisions sur la genèse de l' œuvre et sur une « méthode» mimétique qui n'est pas encore entièrement définie.
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La théorie mimétique a donc pour berceau la critique littéraire. Mais tout se passe comme si cette dernière discipline n'était pas assez ample pour permettre le développement de toutes les implications du désir mimétique. Ainsi la pensée de Girard utilise aussi des données de disciplines telles que l'ethnographie ou la psychiatrie, en sorte qu'elle est devenue une théorie qui concurrence la psychanalyse. Comme l'œuvre de Freud, celle de Girard prétend donner une explication globale du phénomène de la culture, et à ce titre, on peut dire que la théorie mimétique est une anthropologie fondamentale.

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Cependant, à l'époque de la publication de Mensonge romantique et vérité romanesque, Girard pensait vraiment qu'il était critique littéraire. Quel chemin peut donc mener de l'étude des fictions romanesques à l'élaboration d'une science de l'homme? Certes, le caractère multidisciplinaire de cette pensée s'explique en partie par le fait que son auteur est autodidacte; il n'a donc pas fait ces recherches dans le cadre d'une discipline donnée. Ainsi on pourrait essayer de rendre compte du passage d'une discipline à une autre par des éléments biographiques!. Mais ce sont

les raisons internes à la logique du désir mimétique schème découvert dans le cadre de la critique littéraire qui doivent en premier lieu expliquer ce passage du discours sur le romanesque au discours anthropologique. En effet, ce schème du désir mimétique se présente comme une structure génétique, une morphogenèse en quelque sorte. C'est-à-dire: à partir du schème mimétique, différentes formes ou figures se succèdent suivant un ordre

en grande partie logique. Cette double caractéristique - un
schème à la fois formel et génétique - est de plus associée
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de François

Voici par exemple ce que René Girard dit en réponse à une question Lagarde dans un entretien qui a eu lieu en 1990 : « F.L. -

Comment s'est faite la découverte de l'anthropologie? A partir de quelles lectures anthropologiques commencez-vous à vous intéresser à la question de l'origine des religions et des cultures? R. G. - C'est à

peu près au moment de ma conversion [au christianisme, en 1959], ou un peu plus tard, après avoir fmi Mensonge romantique que je me suis mis à lire la grande ethnologie anglaise, un peu par hasard mais poussé, aussi, par un ancien étudiant et ami qui me disait que j'y trouverais « beaucoup de désir mimétique». J'ai d'abord résisté car je me croyais désormais critique littéraire, mais quand j'ai finalement cédé, j'ai vécu les moments les plus forts de ma vie intellectuelle car j'avais un sentiment de découvrir une cohérence si parfaite et si efficace que tout le monde serait tout de suite convaincu, en particulier les ethnologues.» François Lagarde, René Girard ou la christianisation des sciences humaines, New York, Peter Lang, 1994, p. 192.

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à un contenu protéiforme: la violence. En fin de compte, l'interdisciplinarité de la théorie mimétique est liée à ces trois points: structure, genèse, contenu d'une grande variabilité. Une structure organise les relations de tel ou tel ensemble d'objets. Sans elle il nous apparaîtrait d'une façon chaotique et indifférenciée. Ainsi la sélection naturelle de la théorie de l'évolution donne une structure qui explique les variations des formes du vivant. En dernière analyse, une même structure peut ordonner des ensembles d'objets très différents. Or comme une discipline est définie - au moins en partie - par son type d'objet, il est possible qu'un schème donné soit assez général pour s'appliquer simultanément à des classes d'objets de plusieurs disciplines. Entre ces dernières le schème jette alors un pont. Par exemple le schème de la rétroaction utilisé en cybernétique est pertinent à la fois dans le domaine des machines et dans celui des psychothérapies, deux classes d'objets qui relèvent par ailleurs de disciplines très éloignées l'une de l'autre. Mais une structure est en général statique. Elle peut certes s'appliquer à divers types d'objets, néanmoins cette application est le plus souvent comparable à un vêtement qui peut habiller plusieurs personnes. Cependant un même vêtement ne peut pas convenir pour un même individu si l'on tient compte du facteur du temps. Lorsqu'il a grandi, ses habits sont devenus étriqués. Par contre, une structure qui se modifie par ses propres lois est potentiellement en mesure non seulement d'organiser des classes d'objets différents, mais aussi de montrer comment les objets se transforment pour passer d'une classe à une autre. Il ne s'agit plus alors d'un habit qui donne forme à la présentation d'une personne, mais de son squelette qui accompagne et soutient sa croissance (bien qu'il soit beaucoup moins présentable I). Autrement dit, une structure seule-

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ment abstraite et qui ne fait pas corps avec son contenu propre n'est le plus souvent utile que pour opérer des classifications. Mais lorsqu'elle est liée à un objet spécifique et permet d'expliquer son évolution à travers plusieurs domaines, sa pertinence scientifique est plus grande. Le désir mimétique est un schème de ce type. Il permet de suivre les différentes formes que peut prendre le désir. Par exemple il est une clef de lecture des grands romanciers. Puis il montre comment le désir peut se transformer en folie, et il nous mène alors dans le champ de la psychiatrie. Il nous fait aussi suivre le « désir» sur le terrain de l'ethnologie, lorsqu'il se mue en interdits, en rites et en mythes. Mais en plus il permet d'informer un objet qui est constamment impliqué dans ces métamorphoses: la violence. Cette dernière est présente datis la plupart des disciplines des sciences humaines, mais le plus souvent comme objet secondaire. De plus, les différentes figures qu'elle prend à travers les diverses disciplines ne sont pas reliées entre elles (par exemple le sadisme, la folie, la haine obsédante en psychologie; le mal et le péché en théologie; le sacrifice - et autres rites violents en ethnologie; Don Quichotte et les moulins à vent en littérature). La théorie mimétique permet de suivre en continu les multiples formes que peut prendre la violence sans être arrêtée par les frontières des disciplines.
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Si le schème mimétique est effectivement une structure de la réalité et pas simplement une structure que l'esprit projette sur les phénomènes, alors, d'un point de vue épistémologique et éthique, les conséquences en sont considérables. Si cette théorie était prise au sérieux par l'ensemble des chercheurs des sciences humaines, ces dernières en seraient profondément modifiées. Beaucoup de disciplines

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seraient à redéfinir sur des points essentiels; leurs frontières seraient à revoir (par exemple celles entre l' anthropologie et l'exégèse); un nombre considérable de leurs thèses serait remis en question. Il est à peine exagéré de dire que ce nouveau paradigme introduit par la théorie mimétique dans les sciences de l'homme est comme un loup dans la bergerie. La résistance - pour ne pas dire la

répulsion - que manifestent beaucoup d'universitaires aux
thèses de René Girard s'explique peut-être par une sourde appréhension vis-à-vis des trop grands bouleversements qu'implique sa théorie. Mais elle est aussi un solide appui pour ceux qui ne veulent pas croire que nous sommes nécessairement prisonniers de nos représentations, qu'il n'y a pas de référent, que la vérité ne peut être qu'une chimère. Cependant il y a en quelque sorte un prix à payer pour cela, et il peut paraître exorbitant. Il faut d'une manière ou d'une autre se confronter à cette idée que la Révélation évangélique et l'anthropologie fondamentale se recouvrent partiellement, voire que cette Révélation est une condition de possibilité de cette connaissance de l'homme. Pour les athées que nous sommes toujours un peu (nous les « philosophes» ou les «scientifiques» qui ne voulons croire qu'en notre puissance de questionnement et notre raison) cette perspective nous met au défi de ne pas réagir d'une façon stéréotypée par rapport à la religion chrétienne. Par ailleurs cette théorie a une incidence sur notre rapport à autrui (et au monde). Elle nous éclaire sur notre propre responsabilité quant à la violence qu'il peut y avoir dans nos relations avec les autres (et avec le monde). Nous avons tous tendance à rejeter cette responsabilité soit sur les autres (<< c'est lui qui a commencé! ») soit sur un principe neutre sur le plan éthique ou indépendant de notre volonté (la pulsion de mort par exemple). Mais en agissant