Des parents ! A quoi ça sert ?

Des parents ! A quoi ça sert ?

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184 pages

Description

Pourquoi des adultes deviennent-ils parents ? En quoi et comment les enfants ont-ils besoin de parents ? En quoi et comment la responsabilité parentale engage-t-elle un homme et/ou une femme vis-à-vis d'un enfant ? La parentalité suppose-t-elle la conjugalité ? Il s'agit dans cet ouvrage d'approcher les processus en jeu dans la fonction parentale et de construire quelques points de repères utiles pour penser les relations parents/enfants et, le cas échéant, en accompagner les changements.

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Date de parution 11 septembre 2001
Nombre de visites sur la page 6
EAN13 9782749225296
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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00 Premières pages.qxp 6/09/12 14:24 Page 3
Des parents !
À quoi ça sert ?00 Premières pages.qxp 6/09/12 14:24 Page 4
Ont collaboré à cet ouvrage :
Catherine Bergeret-Amselek
Alain Bruel
Daniel Coum
Françoise Le Borgne-Uguen
Jacques Mulliez
Janine Oxley
Gérard Poussin
Jean-Claude Quentel
Bruno Ribes00 Premières pages.qxp 6/09/12 14:24 Page 5
Sous la direction de
Daniel Coum
Des parents !
À quoi ça sert ?
érès00 Premières pages.qxp 6/09/12 15:31 Page 6
eCet ouvrage est issu des participations au 3 congrès national sur
la parentalité qui s’est tenu à Brest les 25 et 26 mai 2000, à l’initative
de Parentel, lieu d’accueil, d’écoute et d’entretiens avec les parents,
sous le haut patronage de la Délégation interministérielle à la famille,
ministère de l’Emploi et de la Solidarité.
Conception de la couverture :
Anne Hébert
Version PDF © Éditions érès 2012
CF - ISBN PDF : 978-2-7492-2530-2
Première édition © Éditions érès 2001
33, avenue Marcel-Dassault, 31500 Toulouse, France
www.editions-eres.com
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d’exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris, tél. 01 44 07 47 70,
fax 01 46 34 67 19.16 Tab. Mat. 6/09/12 14:52 Page 179
Table des matières
INTRODUCTION
Daniel Coum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
L’AUTORITÉ DES PARENTS : DE L’HISTOIRE AUX DROITS
Père tonnant (de l’Ancien Régime),
père aimant (de la Révolution)
Jacques Mulliez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
Quel avenir pour l’autorité parentale ?
Alain Bruel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
AU CŒUR DE LA PARENTALITÉ
Devenir parent est un combat !
Catherine Bergeret-Amselek. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
À quoi bon de « vrais » parents ?
Gérard Poussin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
LE MÉTIER ( ?) DE PARENT : LES GRANDS PRINCIPES !
Parentalité, parenté, paternité
Jean-Claude Quentel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
Des styles familiaux au rôle parental…
Françoise Le Borgne-Uguen. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
ÉCOUTER, SOUTENIR, ACCOMPAGNER… LA PARENTALITÉ
Des réseaux pour les parents !
Bruno Ribes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
Un autre regard sur les parents…
Janine Oxley . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
CONCLUSION
Rendre service(s) aux parents…
Daniel Coum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15716 Tab. Mat. 6/09/12 14:52 Page 18002 COUM Daniel 6/09/12 14:25 Page 7
Daniel Coum
Introduction
Les mutations que subit la famille vont de pair avec
l’ouverture du débat public et le développement des
pratiques sociales à propos du rôle des parents dans la
société. Ceux-ci, en difficulté ou non, font l’objet de toutes
les attentions et de tous les projets. En effet, les pratiques
se multiplient qui visent à « aider les parents », oubliant, à
l’occasion, de s’interroger sur les représentations, les
présupposés, bref les théories implicites qui les animent.
Or les positionnements idéologiques actuellement
perceptibles méritent d’être relevés. Ils tendent à opposer
grossièrement deux conceptions par trop simplistes du
lien parent/enfant :
– l’une, sentimentaliste, fonde le lien familial sur l’élection
affective de l’autre (adulte ou enfant) et le plaisir d’être
ensemble, dans une sorte d’illusion partagée, quelles
qu’en soient les modalités de réalisations, souvent plus
douloureuses que prévues ;
– pour l’autre, moraliste, le lien familial n’aurait de sens que
de s’ancrer dans la tradition (sinon dans la nature) et une
définition a priori et définitive d’une bonne (donc d’une
mauvaise) manière d’être père et mère avec ses enfants.
Sans doute cette dimension nouvelle du changement
inspire-t-elle, soit pour la vénérer comme un idéal en soi,
Daniel Coum, psychologue clinicien, directeur de l’association Parentel
(Brest).02 COUM Daniel 6/09/12 14:25 Page 8
8 Des parents ! À quoi ça sert ?
soit pour la rejeter et cultiver l’ancien par
contre-dépendance, ceux-ci comme ceux-là qui oublient ce faisant que
toute (r)évolution libère la créativité en même temps
qu’elle invite à une (ré)appropriation de ce qui, tout
compte fait, ne change pas.
C’est à la recherche de cette autre voie que nous nous
sommes mis.
L’esprit qui réunit les auteurs de cet ouvrage autour de
la question faussement simpliste « Des parents, à quoi ça
sert ? » est donc résolument anthropologique. Il s’agit de
dépasser le clivage des opinions et des dogmes, d’opter
pour la compréhension des processus (qu’est-ce qu’être
parent ?) plutôt que la modélisation des comportements
(comment être « bon parent » ?), de retrouver, au-delà des
rôles, la fonction, au-delà des phénomènes, la structure ;
bref, chercher la raison, sinon la rationalité, de
l’êtreparent ailleurs que dans la performance.
Cette démarche s’impose à nous si nous voulons
contribuer à éclairer les pratiques sociales et/ou
subjectives (qu’elles soient familiales ou professionnelles,
privées ou publiques) en matière de parentalité. C’est à
cette condition que se révéleront peu à peu les points de
repères utiles aux parents s’ils veulent – et on le leur
souhaite – retrouver au-delà du doute le nouveau sens de
leur responsabilité et, également aux professionnels, s’ils
aspirent – comme ils le disent aujourd’hui – à penser
autrement les relations parents/enfants et, le cas échéant,
à en accompagner les changements.
Nul doute que, au bout du compte, c’est à l’enfant que
profitera la démarche, lui qui, porté par l’histoire et le
désir de ses parents en particulier mais également des
adultes en général, est aussi le réceptacle de leurs
hésitations et le vecteur de leurs incertitudes…
À chacun d’y apporter sa contribution sinon son service…
Réunis par Parentel, les auteurs des lignes qui suivent ont
répondus présent. Qu’ils en soient remerciés !03 Première partie 6/09/12 14:26 Page 9
L’autorité des parents :
de l’histoire aux droits03 Première partie 6/09/12 14:26 Page 1004 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 11
Jacques Mulliez
Père tonnant (de l’Ancien Régime)
Père aimant (de la Révolution)
« Des parents, à quoi ça sert ? » L’actualité de la
question ainsi posée ne paraît pas faire de doute et
l’existence même de l’association Parentel le démontre assez.
Aussi bien on peut poser légitimement la question de
savoir si, dans ces conditions, il est vraiment nécessaire
d’entendre sur ce sujet un historien, juriste de surcroît, tant
il est vrai qu’au désarroi actuel que révèle, à mon sens,
l’attention accordée à la parentalité, paraît bien s’opposer
le sentiment que, « avant », dans des temps plus ou moins
anciens, cette question-là ne pouvait pas se poser : tous, les
parents, les enfants, le droit (c’est-à-dire le pouvoir et la
société), savaient bien ce qu’ils avaient à faire, et tous
connaissaient leurs rôles respectifs : les parents
fabriquaient et élevaient les enfants qui ne pouvaient manquer
de naître de leur union, en les aimant certes, mais en les
dressant à l’obéissance (« Qui aime bien châtie bien ! »), en
leur inculquant les règles essentielles nécessaires à la vie en
société. Le droit, de son côté, favorisait (plus ou moins
selon les époques, selon l’état de la société considérée,
selon aussi les choix politiques) la venue de ces enfants –
car ceux-ci constituent la promesse de la pérennisation de
la société et de la continuité du pouvoir – et leur éducation.
Jacques Mulliez, professeur d’histoire du droit, université de Bretagne
occidentale, Brest.04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 12
12 Des parents ! À quoi ça sert ?
Les enfants, quant à eux, ainsi que l’énonce le Code civil à
l’article 371 – et sa rédaction n’a pas changé depuis 1804 ce
qui constitue désormais une exception compte tenu du
bouleversement qu’a connu le droit français de la famille
depuis 1970 –, « à tout âge, doivent honneur et respect à
leurs pères et mères » ! Temps bénis… où, pour faire bref,
« tout était en ordre ! ».
UNE QUESTION ANCIENNE
Cependant l’actualité de la question débattue ici
n’implique pas nécessairement qu’elle soit, cette question,
nouvelle ; d’où l’intérêt de chercher dans l’histoire si
effectivement elle ne s’est pas déjà posée. Il y a beau temps que
Lucien Febvre, l’un des pères fondateurs de l’école
historique dite des « Annales », a fait observer que « l’histoire
est fille du présent ». Certes l’histoire ne peut pas apporter
des solutions aux problèmes actuels, car, à l’évidence, si
les problèmes peuvent être énoncés de façon identique, ils
surviennent dans des sociétés parfois radicalement
différentes de la nôtre. Il paraît bien cependant que ce type de
question, ce type de problème, se pose lorsque les sociétés
vacillent, en quelque sorte, sur leurs bases puisque, aussi
bien, encore une fois, l’enfant, sa venue et son éducation
constituent la promesse de la société future, le fondement
de toute société.
C’est ainsi que l’on rencontre ce problème : « Des
parents, à quoi ça sert ? » très clairement formulé dans
l’Antiquité romaine, par exemple lors du passage à ce qu’il
est convenu d’appeler le « Bas Empire », caractérisé par la
volonté impériale de remettre en ordre une société où
« chacun doit être à sa place » (selon l’expression de F. Lot).
C’est ainsi que cette question se trouve à nouveau posée
lorsque l’Église romaine, au début du Moyen Âge, par le
biais du droit canonique, étend et renforce son emprise sur
la société occidentale. C’est ainsi qu’elle ressurgit, en
France, au cœur de l’établissement du système de la04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 13
Père tonnant (de l’Ancien Régime), père aimant (de la Révolution) 13
« monarchie absolue » et qu’enfin elle se pose avec une
particulière acuité lors de la Révolution française.
Cette période voit en effet, du fait de l’ « accélération de
l’histoire » de 1789 à 1804, d’abord la mise à bas de l’ordre
ancien, marquée très symboliquement par la décollation de
Louis XVI, mise à bas de la « société en ordre » suivie de la
remise en ordre de la société issue de la Révolution, de dix
années de révolution – remise en ordre qui est le fait, pour
l’essentiel, de la période napoléonienne et dont le Code civil
constitue l’un des éléments principaux.
Cependant, avant d’entrer dans le vif du sujet, il me
paraît nécessaire de s’interroger sur celui qui formule cette
question : « Des parents, à quoi ça sert ? » Qui pose la ? Sont-ce les parents ? les enfants ? ou, pour faire
bref, le droit ? Mon hypothèse est la suivante : les parents
ne se la posent guère lorsqu’ils sont, pour le dire
commodément, « sûrs de leurs droits », lorsqu’il y a rencontre
entre l’exercice de la fonction parentale et le projet de
société qu’énonce la norme juridique. Ceux qui se posent
la question, à mon sens, seraient bien plutôt les enfants, le
problème étant, bien sûr, qu’à l’ordinaire on ne les entend
guère, et que, de ce fait, jusqu’à une époque très récente,
jusqu’à la ratification de la « Charte du droit des enfants »
et son application, les sources historiques sont pour le
moins difficiles d’accès et fragmentaires.
Il est cependant possible d’appréhender ce que
pensent les enfants du rôle joué par les parents lorsque ces
enfants devenus de jeunes adultes se posent la question de
savoir s’ils doivent reproduire ou non le modèle donné
par leurs parents, conformément à la norme juridique
existant au même moment ; mais pour qu’apparaissent
ainsi les questions qu’ils se posent, il faut en outre que
cette norme juridique soit battue en brèche au même
moment et c’est le cas précisément lors de la Révolution
française.04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 14
14 Des parents ! À quoi ça sert ?
DE LA PARENTALITÉ À LA PATERNITÉ
Cependant, même à ce moment-là, il est difficile de
répondre à la question « Des parents, à quoi ça sert ? », plus
précisément de répondre à toute la question posée. En
effet, les débats révolutionnaires portent beaucoup plus
sur la paternité que sur la parentalité : ce qui fait problème,
à ce qu’il semble, c’est le rôle du père : comment l’homme
devient père et quelle doit être sa fonction vis-à-vis de
l’enfant ?
eDans la société française de la fin du XVIII siècle, s’il
est bien difficile d’entendre la voix des enfants, il est aussi
bien dife celle des femmes. Alors que dans
ses débuts la Révolution libère la parole féminine (cf. la
Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges et
la multiplication des clubs féminins), très rapidement
elle renvoie les femmes à la maison ; il en résulte ceci que
le rôle de la femme et de la mère dans le couple ne
constitue pas véritablement un objet de discussion et,
pour des raisons que je n’ai pas à rechercher ici, la vision
qu’a J.-J. Rousseau de la femme et qu’il expose notamment
dans l’Émile paraît partagée, pour l’essentiel, par
l’ensemble de la société, en tout cas l’élite féminine de
l’époque va y adhérer avec enthousiasme.
La femme, dans le couple, sert d’abord à faire les
enfants ! Là-dessus, aucune discussion ! Faire des enfants
et les élever, c’est là, pour Jean-Jacques, la vocation même
de la femme. Ainsi écrit-il : « Toute l’éducation des
femmes doit être relative aux hommes. » La femme doit
donc : « leur plaire, leur être utile, se faire aimer et honorer
d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller,
les consoler, leur rendre la vie agréable et douce, voilà les
devoirs de la femme de tout temps et ce qu’on doit leur
apprendre dès leur enfance ». Avec ce genre de texte on
voit bien que, dans le couple parental, la mère doit jouer
un rôle bien particulier : « De sa bonne constitution
dépend celle des enfants, du soin des femmes dépend la
première éducation des hommes. »04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 15
Père tonnant (de l’Ancien Régime), père aimant (de la Révolution) 15
La vocation des femmes c’est donc d’être mère, d’aimer
et d’élever les enfants ; le partage des rôles entre les
parents découle nécessairement de cette vision de la
féminité : à la mère, l’intérieur, la maison, l’enfant ; au père
l’extérieur, la vie sociale, le pouvoir. Voyez ce que le
député Amar, un Montagnard pourtant, déclare à la
tribune de la Convention le 9 Brumaire an II, sous la
reI République : « L’homme est fort, robuste, il brave les
périls… il est propre aux arts et aux travaux pénibles… à
tout ce qui demande de la force et de l’intelligence…
Quel est le caractère propre de la femme ? Les mœurs et la
nature lui ont assigné ses fonctions : commencer
l’éducation des hommes… élever leur âme et les instruire dans le
culte de la liberté ». Et cette assemblée de révolutionnaires
(mais mâles) en demeure d’accord, d’où le décret suivant :
« Les clubs et les sociétés populaires de femmes, sous
quelques dénominations que ce soit, sont interdits. » À la
maison les femmes ! Qu’elles s’occupent des enfants !
Quoi qu’il en soit, la période qui va de 1789 à 1804,
constitue aussi une « révolution » dans la définition
même de la paternité. C’est d’ailleurs une « révolution »
au sens premier du terme, puisqu’il y a d’abord mise en
cause de la paternité, du rôle du père tel que le concevait
l’Ancien Régime, essentiellement déterminé par des
relations de pouvoir (le père ordonne, l’enfant obéit), au
profit d’une conception nouvelle de la paternité reposant
sur l’amour entre le père et l’enfant. Cette conception
révolutionnaire de la paternité Bonaparte, dans sa
volonté de terminer enfin la Révolution, de remettre en
ordre la société, la videra de sa substance par un retour
aux solutions juridiques de l’Ancien Régime, par la
réaffirmation de l’autorité du père sur l’enfant. Cette
« révolution », au sens exact du terme, s’accomplit en
moins de quinze ans et ces quinze années-là me semblent
poser en quelque sorte la problématique moderne des
relations parents/enfants : « Des parents, à quoi ça
sert ? »04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 16
16 Des parents ! À quoi ça sert ?
LE PÈRE DE L’ANCIEN RÉGIME :
« LE PÈRE TONNANT »
Le vocabulaire juridique du temps parle plus
précisément du « père de famille ». Le seul père digne de ce nom,
le seul qualifié « père » par le droit est certes celui qui
engendre, mais qui engendre dans la « légalité » : en droit
civil monarchique, le père est nécessairement l’époux. Ce
n’est pas la biologie seule qui fait le père, mais le mariage
(qui jusqu’en 1789 demeure un sacrement) : en dehors du
mariage pas de père, mais de vulgaires fornicateurs. Pour
le droit romain, l’accouchement désignait la mère (mater
certa…), mais on n’a jamais vu un nouveau-né désigner le
père ! Il en résulte ceci que, à la fin de l’Ancien Régime, la
vieille présomption énoncée par le jurisconsulte Paul au
eII siècle ap. J.-C. « Pater is est… », admirablement traduite
eau XVIII par Demisard : « Les lois veulent que celui-là soit
père à qui l’enfant est né en son légitime mariage »,
constitue la seule définition de la paternité. En bref et
toujours pour reprendre les termes du droit monarchique
de l’Ancien Régime : « Les bâtards n’ont pas de famille »,
ils n’ont donc pas de père…
À la fin de l’Ancien Régime, il n’y a pas de famille en
dehors du mariage, qui à la fois désigne le père et
constitue la base de la société en (trois) ordres : l’homme
convole en justes noces et engendre pour avoir des
enfants, des « fils de famille » qui continueront dans les
temps à venir le nom et l’honneur de la famille. Et cette
famille est entée, greffée, supportée par un patrimoine que
le père doit transmettre au fils qui le transmettra à son
tour. On voit à quel point la famille dominée par le père,
cellule de base de la société, reproduit le modèle politique
dominant : celui de la monarchie absolue.
Il en découle logiquement un certain nombre de
pouvoirs spécifiques reconnus par le droit monarchique
au père de famille. Dans cette société en ordres de l’Ancien
Régime, qui repose sur le mariage considéré comme un04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 17
Père tonnant (de l’Ancien Régime), père aimant (de la Révolution) 17
« pacte de famille », le père doit pouvoir décider du
mariage de ses enfants ; d’où la nécessité du consentement
des parents au mariage de leurs enfants mineurs ; d’où,
surtout, la possibilité pour le père de les déshériter, ce qui
soumet, dans cette société où tout se transmet, tous les
enfants et quel que soit leur âge au « bon plaisir » du père ;
d’où la nécessité de dresser l’enfant à l’obéissance ; d’où
l’existence de la « puissance paternelle » – et le mot dit
bien ce qu’il en est –, attribut viril qui se manifeste, entre
autres, par un droit de correction particulièrement
énergique qui peut aller jusqu’à l’emprisonnement.
Ainsi le mariage ordonne seul la famille et cet ordre
familial reproduit l’ordre politique : à monarchie absolue,
père absolu ! La puissance paternelle reconnue par le droit
monarchique devient dès lors un élément essentiel du
pouvoir politique et du maintien en ordre de la société ; le
père constitue le premier rouage de l’organisation
politique et sociale que constitue l’Ancien Régime, ainsi
que l’énonce de façon admirable et éclatante le préambule
de la déclaration royale du 27 novembre 1639 : « Comme
les mariages sont les séminaires de l’État, la source et
l’origine de la société civile et le fondement des familles qui
composent les républiques, qui servent de principe à
fonder leur police et dans laquelle la naturelle révérence
des enfants envers leurs parents est le lien de la légitime
obéissance des sujets envers leurs souverains,
décrétons… ».
LE PÈRE RÉVOLUTIONNAIRE : LE PÈRE AIMANT
Le droit révolutionnaire (droit largement rêvé, dans la
mesure où les assemblées successives ne parviendront pas
à édicter un code civil) en ce qui concerne la famille rompt
évidemment et nécessairement avec le droit monarchique.
Si, comme l’écrit La Bruyère « nommer le roi père de ses
sujets c’est moins faire son éloge que sa définition et
l’appeler par son nom », la fin de la monarchie absolue ne04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 18
18 Des parents ! À quoi ça sert ?
pouvait que mettre fin à l’absolutisme paternel : à
nouvelle société, nouvelle paternité.
Or, la justification de la société nouvelle que veulent
mettre en place les révolutionnaires (et les élus aux
différentes assemblées sont remarquablement jeunes), c’est le
bonheur : « Le bonheur de tous » ! Ce sont là les derniers
mots du préambule de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen ! « La félicité publique, déclare le
député Berlier le 9 août 1793 à la tribune de la Convention,
se compose du bonheur des individus et il ne faut pas se
méprendre la société n’est qu’une grande famille dont le
bonheur se compose de celui des familles particulières ! »
Or, le citoyen digne de ce nom est nécessairement père :
« Il n’y a pas de privation plus grande pour l’homme que
celle de n’avoir pas d’enfant, de même il n’y a pas de
jouissance plus grande, plus satisfaisante et plus complète
que celle d’avoir des enfants. » Ici, c’est le député Azéma
qui parle ! Tous les révolutionnaires sont d’accord, quels
que soient les clivages politiques et idéologiques : le
bonheur pour l’homme c’est d’avoir des enfants, le
mariage lui-même n’est source de bonheur pour les époux
que s’il est fécond.
Ainsi donc, pour les révolutionnaires, la finalité du
mariage demeure, comme sous l’empire du droit
monarchique, la procréation. Mais avec la promotion de
l’« enfant naturel » et l’alignement presque complet de son
statut juridique sur celui des enfants nés d’un mariage
solennel, il est clair que la procréation et la paternité
changent de nature : il ne s’agit plus essentiellement,
comme avant 1789, de transmettre un statut juridique, un
nom, une fortune ; il ne s’agit plus seulement de continuer
le sang, la lignée, il s’agit d’abord d’aimer l’enfant pour
lui-même, d’où la récusation de la puissance paternelle
considérée comme une institution caractéristique de
l’Ancien Régime monarchique, de la « tyrannie », du
« despotisme », reposant sur des relations de pouvoir là
où doit régner le sentiment : « Loin de nous, et c’est encore
Berlier qui parle, ces termes de plein pouvoir, d’autorité04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 19
Père tonnant (de l’Ancien Régime), père aimant (de la Révolution) 19
absolue, formules de tyrans, systèmes ambitieux que la
nature indignée repousse qui n’a que trop déshonoré la
tutelle paternelle, en changeant la protection en
domination, les devoirs en droit et l’amour en empire. » Citons
également Cambacérès : « La voix impérieuse de la raison
s’est fait entendre, elle a dit : il n’y a plus de puissance
paternelle, c’est tromper la nature que d’établir ses droits
sur la contrainte ! »
Il faut donc, pour le bon ordre de la société, que
chaque enfant ait un père aimant (et c’est là-dessus que va
ese construire au milieu du XIX siècle le concept du « droit
de l’enfant »), alors que dans la société en ordres de
l’Ancien Régime il fallait à l’enfant un père tonnant ; il
faut encore, pour le bon ordre de la société, que tous les
enfants aient un père aimant et pas seulement ceux nés
d’un légitime mariage. D’où la reconnaissance du
« mariage privé », conclu sans formes, sans solennité,
« solo consensu », où la venue de l’enfant reconnu par le
père avec l’aveu de la mère révèle aux yeux de la société
l’existence d’un véritable mariage ; d’où encore la
résurrection de l’adoption par le droit révolutionnaire.
On peut donc se risquer à dire que le père du droit
monarchique, c’est le père mort, vecteur du patrimoine et
du nom et que tous les pouvoirs qui lui sont reconnus sur
l’enfant, de son vivant, n’ont de justification que dans
cette transmission ! Alors que le père du droit
révolutionnaire, c’est le père vivant, c’est le père aimant et cette
opposition apparaît en pleine lumière lors des débats sur
l’adoption qui permettent de mettre au jour la figure du
père tel que se le représentent les révolutionnaires : « On
se tromperait fort, déclare le député de la Convention
Oudot, si on supposait que l’adoption n’a pour objet que
la satisfaction de quelques célibataires égoïstes qui, dans
un âge avancé, voudraient obtenir les soins et les
complaisances de ceux à qui ils donnent l’espoir de leur
succession. » Il s’agit là de la manière dont Oudot comprend la
paternité dans l’ancienne société : « Non ! L’adoption n’est
faite que pour l’enfance. Elle a pour objet de la soigner, de04 MULLIEZ Jacques 6/09/12 14:26 Page 20
20 Des parents ! À quoi ça sert ?
l’élever, de la protéger, de faire des citoyens… L’amour
filial ne peut avoir lieu qu’à ce prix. » Voyez encore, dès le
début de la Révolution, Mirabeau, qui avait tant eu à
souffrir de la paternité à l’ancienne : « C’est, il faut
l’avouer, un étrange moyen de se faire chérir de ses
enfants, de les former à la vertu, de leur inculquer le goût
des choses grandes et utiles, que de leur dire : si vous ne
m’obéissez pas, je vous déshérite ! La piété filiale s’achète
donc ainsi ? L’amour est-il un sentiment qui se paie ? » Et
enfin Robespierre : « Celui qui ne respecte son père que
parce qu’il en espère une plus forte part de sa succession,
celui-là est bien près d’attendre avec impatience de la
recueillir, celui-là est bien près de haïr son père ! »
Ici encore, l’opposition entre le père d’Ancien Régime
et le père nouveau est décrite de façon saisissante et c’est
bien pourquoi la Convention entend abolir la puissance
paternelle. Voyez le Discours et projet de loi sur les rapports
qui doivent subsister entre les enfants et les auteurs de leurs
jours, en remplacement des droits connus sous le titre usurpé de
Puissance paternelle rédigé par Berlier en février 1793, et
erdont l’article 1 énonce : « La loi ne reconnaît plus, de la
part des pères et mères, que la protection envers leurs
enfants : la puissance paternelle est abolie ! »
La révolution est donc accomplie en ce qui concerne la
paternité : le père du droit monarchique a disparu, comme
a disparu l’ancien régime politique. Ainsi que l’écrit
B. Schnapper, professeur d’histoire du droit : « Dès
l’époque révolutionnaire une voie neuve est ouverte ; elle
conduisait de la puissance autocratique du père au devoir
d’éducation surveillée par l’État, du châtiment à
l’éducation des enfants rétifs, de la faute des enfants à la
responsabilité des parents. » Le même auteur constate cependant
qu’il a fallu « treize décennies pour parcourir cette voie ».
Cela mérite explications; l’une d’entre elles est
essentiellement politique et elle paraît déterminante, au
moins en ce qui concerne l’énonciation de la norme. La
liaison entre le pouvoir politique et le pouvoir du père,
caractéristique de l’Ancien Régime ne pouvait pas, hélas,