Descente au coeur du mâle

Descente au coeur du mâle

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142 pages

Description

Bien sûr, une main baladeuse dans une rame de métro, une remarque désobligeante en pleine rue, le harcèlement au travail et un viol caractérisé n’ont pas la même gravité. Mais ces actions s’enracinent dans la même culture virile. Le plafond de verre, l’infériorité des revenus à compétences égales, toutes ces inégalités de traitement n’en sont que les effets dérivés. Le mouvement #MeToo, loin d’être une chasse aux mâles, pose une seule question, décisive entre toutes : qu’est-ce qu’une femme dans les yeux des hommes du XXIe siècle ? Tenter d’y répondre nous plonge au cœur d’une des plus profondes contradictions de la modernité.


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Date de parution 07 mars 2018
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EAN13 9791020906267
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Descente au cœur du mâle
Bien sûr, une main baladeuse dans une rame de métro, une remarque désobligeante en pleine rue, le harcèlement au travail et un viol caractérisé n’ont pas la même gravité. Mais ces actions s’enracinent dans la même culture virile. Le plafond de verre, l’infériorité des revenus à compétences égales, toutes ces inégalités de traitement n’en sont que les effets dérivés. Le mouvement #MeToo, loin d’être une chasse aux mâles, pose une seule question, décisive entre toutes : qu’est-ce qu’une femme dans les yeux des hommes du XXIe siècle ? Tenter d’y répondre nous plonge au coeur d’une des plus profondes contradictions de la modernité. Sociologue et philosophe, Raphaël Liogier est l’auteur de nombreux ouvrages. Il explore depuis une vingtaine d’années les crises et mutations de l’identité humaine.
Raphaël Liogier
DESCENTE AU CŒUR DU MÂLE
ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT
© Les Liens qui Libèrent, 2018
« Nul n’est plus arrogant à l’égard des femmes, agressif et dédaigneux, qu’un homme inquiet de sa Virilité. » Simone de Beauvoir,Le deuxième sexe « […] Enfin, il n'est rien de si doux, que de triompher de la résistance d'une belle personne ; et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. […] » Molière,Don Juan « La femme en tant qu’être prétendument naturel est un produit de l’histoire qui la dénature. » Theodor Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison
Au moment de commencer à écrire ce texte, effaré par les témoignages de femmes s’amassant sur #MeToo, un doute a surgi. Parce que je suis un homme européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, brefa priorinon discriminé, ma parole n’était peut-être pas légitime. Du moins si je ne voulais pas me contenter d’une réflexion distante, mais engager pleinement ma personne. Mon doute s’est ensuite dissipé : il ne s’agissait pas de parler des femmes, de leur singularité, de leur intimité. J’en aurais été incapable. Mais d’évoquer le monde qui nous est commun, dans lequel persiste une inégalité stupéfiante, encore aujourd’hui, un déséquilibre subtilement alimenté par nos perceptions et nos comportements quotidiens. Il me suffisait donc d’être humain pour être légitime. Croire le contraire, croire qu’un voile opaque puisse séparer à jamais le féminin du masculin, croire en une différence mystérieuse et infranchissable, aurait trahi le sens même de ce que je m’apprêtais à dire. À mesure que je me plongeais dans les témoignages de femmes harcelées, voire violées, qui se sont accumulés depuis octobre 2017, j’éprouvais une sensation de dégoût. Le dégoût s’est progressivement transformé en malaise. Ces hommes sont dégueulasses, certes. Souvent pitoyables. Beaucoup sont des salauds sans vergogne. Mais, surtout, ce sont des hommes tout comme moi. Et c’est aussi en tant que tels que ce sont des salauds. Même si je n’ai pas voulu me l’avouer immédiatement, une partie de mon identitévirilem’était renvoyée en plein visage. Il serait hypocrite de le nier. Quand bien même l’on n’aurait pas à se reprocher d’actes de harcèlement caractérisés. Je voyais s’ébaucher, vaguement, à l’arrière-plan de ces peintures de situations accablantes, la façon dont j’avais été, moi aussi, conditionné à voir et à désirer les femmes. Je n’ai pas la prétention de lancer une nouvelle théorie du genre, et encore moins de donner des leçons de féminisme. Au fond, à y bien réfléchir, c’est en priorité aux hommes que je m’adresse. Et c’est d’ailleurs essentiellement aussi sur eux que je vais écrire. Je m’adresse à eux en tant qu’homme, à partir de mon propre trouble. Parce que j’ai la conviction que, au-delà du battage médiatique, les femmes sont aujourd’hui plus claires avec elles-mêmes que « nous ». Au moins sur ce qu’elles veulent et ce qu’elles ne veulent plus. En revanche, derrière une contenance de façade de plus en plus fragile, mes frères les hommes ont du mal à accepter l’écroulement de leur empire viril, dont le succès planétaire de #MeToo est un indéniable signe annonciateur. Ils ont du mal, j’ai du mal, nous avons du mal à redéfinir nos ambitions d’hommes, nos fantasmes d’hommes, nos comportements d’hommes, nos désirs d’hommes. Bref notre place dans le monde. Notre relation aux femmes. Notre identité. Même si la plupart d’entre nous savent pertinemment que nous ne pouvons pas ne pas changer.
La banalité du mâle
L’arrestation tonitruante de Dominique Strauss-Kahn à l’aéroport John Fitzgerald Kennedy à New York le 14 mai 2011, alors qu’il allait s’envoler pour l’Europe, n’a entraîné aucun débat de grande ampleur sur la Situation des femmes. L’affaire fut pourtant mondialement
médiatisée. Il s’agissait – comme dans l’affaire Weinstein six ans plus tard – d’un homme puissant accusé d’agression sexuelle sur une femme dépendante de lui. Lui, l’accusé, était directeur général du Fonds monétaire international et probable futur président de la République Française. Elle, la victime présumée, était une jeune Guinéenne, femme de chambre de l’hôtel où il était descendu à Manhattan. On découvrit par la suite que l’homme était un prédateur sexuel en rut perpétuel. Il dut quitter son poste au FMI et ne put se présenter à l’élection présidentielle. Mais il n’entraîna pas d’autres mâles dans sa chute. Pas d’effet domino. D’autres femmes, dont la parole se trouvait soudain crédibilisée par cette affaire, ont certes dénoncé à leur tour les situations pénibles qu’elles avaient subies de son fait. On nous présenta un goinfre sexuel, un libertin, un malade. On fit le portrait d’un désaxé. Bref, d’un individu anormal. Le producteur, titan du cinéma, Harvey Weinstein, tomba lui aussi bruyamment de son piédestal, abandonné par le Tout-Hollywood à la suite d’un article à charge publié le 5 octobre 2017 dans leNew York Times. Mais sa chute entraîna une réaction en chaîne explosive. Car, bien au-delà du système d’un prédateur isolé et monstrueux, c’est le système dans lequel nous vivons qui a été dévoilé au grand jour. La norme concrètement inégalitaire de notre civilisation moderne est apparue sous la lumière crue de millions de témoignages de femmes. Pourquoi un tel déferlement ? Les scandales dans tous les milieux, les démissions de ministres et de parlementaires, les destitutions d’universitaires, les renvois d’hommes d’affaires, d’un bout à l’autre de la planète ? Il y a bien sûr lekairos, l’opportunité, le hasard, les circonstances. L’accession à la Maison-Blanche d’un ancien playboy imbu de virilité jusqu’au burlesque, harceleur spontané et revendiqué, n’y est sans doute pas pour rien. Il faut bien reconnaître que, à l’automne 2016, durant la campagne électorale américaine, on avait du mal à prendre au sérieux ce mâle paradant dans les médias comme dans un grand cirque. Il apparaissait un peu comme l’un des derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Mais voilà, Donald Trump a été élu président des États-Unis. Il fallut l’admettre : contrairement à la vision des élites progressistes, l’ancien monde du mâle dominant – et dominant jusqu’à la caricature – accompagné de sa discrète et jolie épouse « trophée » (selon ses propres mots1), existait toujours bel et bien. L’écart creusé, au cœur même de la société, entre le vieux monde de la virilité glorieuse et la maturité idéologique doublée de l’autonomie économique auxquelles sont parvenues les femmes en devenait d’autant plus évident. Et donc d’autant plus intolérable. Depuis le milieu du XXe siècle, en effet, un nombre grandissant de femmes, malgré les difficultés inhérentes à leur condition infériorisée, sont parvenues à égaler, sinon supplanter, les hommes. D’abord à l’école et à l’université, puis, avec des résistances qui se prolongent jusqu’à nos jours, dans le monde professionnel et politique. Elles n’ont fait que prendre la modernité au mot. Le décalage s’est ainsi agrandi, entre l’aspiration féminine à vivre et à se donner les moyens de vivre selon les principes modernes d’égalité et la persistance, la crispation, et même la résurgence des comportements masculins qui leur dénient au quotidien cette égalité. La culture patriarcale dans ses plus banales manifestations, enluminée de mauvaise foi, est devenue d’autant plus insupportable que le fossé se creuse avec l’ambition réelle des femmes. Rappelons-nous que la Révolution française ne fit que consacrer pratiquement l’aspiration bourgeoise à se débarrasser du joug d’une noblesse corrompue, qui était déjà philosophiquement illégitime. Pour que la domination masculine devînt réellement insupportable, il aura fallu, là aussi, une prise de conscience basée sur des principes reconnus depuis longtemps et néanmoins quotidiennement bafoués. Le producteur Weinstein est devenu l’image type de cette inégalité concrète entre les sexes face à la parodie d’un monde moderne qui proclame l’égalité. Pourquoi lui en particulier, et pas n’importe quel autre harceleur en série célèbre comme il y en a des milliers, à l’instar de
l’ancien directeur général du FMI ? C’est que DSK représentait seulement le mâle salace en quête éperdue de sexe. Avec des prostituées et call-girls rémunérées. Avec des femmes de son milieu social ou non. Avec les journalistes qui l’interviewaient, les assistantes, les secrétaires, les femmes de ménage, avec toutes celles qui croisaient son chemin. Ce type de comportement fait, bien sûr, partie de la culture de la domination. Mais il n’en est pas le principe. Weinstein, en revanche, tel qu’il apparaît dans les témoignages, ne cherchait pas à tout prix et par tous les moyens à acheter ou à s’offrir des services sexuels. Son viol était plus radical. Il voulait que les femmes qu’il invitait et accueillait en peignoir dans sa suite, soi-disant pour parler du lancement ou de l’évolution prometteuse de leur carrière cinématographique, sachent pertinemment pourquoi elles étaient en réalité là. Elles étaient là pour se soumettre consciemment à lui. Il voulait jouir du sentiment même de leur dépendance. De leur obéissance passive. C’est pourquoi il leur demandait sans aucune précaution rhétorique, le plus impudiquement possible, de le masser, de se dénuder, de se glisser dans les draps avec lui. Non seulement il ne craignait pas l’incongruité de la situation, mais il la créait. Une journaliste, qui l’avait interviewé avant le déclenchement du tonnerre médiatique, fut stupéfaite qu’il ne daignât même pas récuser devant elle les accusations de viol qui commençaient à s’ébruiter. Il se réjouissait de sa réputation. D’après leurs propres dires, certaines femmes qui se sont senties humiliées, souillées, indignes même d’être aimées, après qu’il se fut imposé sexuellement à elles, non seulement ne le dénoncèrent pas pendant des années, mais cherchèrent son attention, sa reconnaissance, son amitié. Elles attendaient une réparation, un geste de tendresse de la part de leur bourreau pour surmonter la pitoyable image qu’elles avaient désormais d’elles-mêmes. Weinstein se servait du corps des femmes pour jouir pleinement de son pouvoir. Lorsqu’il réussissait à lesprendre, il jouissait de savoir qu’elles s’offraient à lui sans désir, seulement parce qu’elles acceptaient consciemment d’être dominées. À la limite, eussent-elles joui, son plaisir en eût été probablement d’autant diminué. Il ne cherchait donc nullement à les séduire, à calmer leurs éventuelles réticences mais, bien au contraire, à repousser toujours les limites de l’intolérable ; à les humilier par son attitude ostensiblement décomplexée et indécente. Sa jouissance du corps des femmes était une déclinaison directe de la jouissance de son pouvoir. C’est moins par conséquent son besoin sexuel qu’il assouvissait que son besoin de pouvoir. Il fallait qu’elles sachent que seule sa volonté à lui comptait.
Le problème, c'est Don Juan
DSK, ce serait plutôt Casanova. Le harcèlementsystématique. Weinstein, ce serait plutôt Don Juan : la réductionsystémiquela femme qui doit accepter consciemment de n’être qu’une de matière à jouir. Ne se possédant pas elle-même. Ne pouvant pas jouir par principe. Cette négation de la jouissance féminine peut s’être traduite et se traduire encore explicitement dans certains groupes humains par l’excision physique. Mais elle persiste encore peu ou prou dans toutes les sociétés sous la forme implicite de l’excision symbolique et morale,dont l’essence est le donjuanisme. Dans l’œil de Don Juan, les femmes sont des choses à s’approprier. À voler. Des proies à chasser, à attraper, voire à abattre. Don Juan refuse de considérer que les femmes qu’il poursuit et attrape soient des êtres désirants, jouissants et volontaires. Autrement dit desêtres animés. Ce sont des corps sans âme. Ou plutôt, il jouit de nier l’existence de leur âme et de les réduire, ainsi, à leur chair. Il nie la possibilité d’une relation. Il jouit de la dégradation qu’il leur impose. Il ne désire pas les femmes. Il les baise. Elles se font donc baiser à ses propres yeux et aux yeux de la société. Elles sont perdantes,
parce qu’il les gagne. Seuls comptent l’avoir et la possession. Elles se font avoir au sens propre comme figuré. La langue parle d’elle-même : tandis qu’un homme prend, une femme est prise. Elle est réduite à un patrimoine quise fait avoir. Le casanovisme est certes une conséquence de ce jeu inégal. Mais le donjuanisme en est la cause. C’est même la cause première de la domination masculine, qui, elle, n’a pas disparu, même si certains effets ont été combattus, parfois avec succès. Don Juan nie l’existence de la volonté des femmes qu’il abuse. C’est très exactement cette négation – principe invisible du jeu intime et social inégal entre les hommes et les femmes – qui est enfin dénoncée. Bien sûr, il y eut des travaux universitaires et des actions collectives féministes qui visaient juste, mais jamais une insurrection pacifique de cette ampleur. Après des siècles de tergiversations, de réquisitoires, contre l’inégalité, contre le plafond de verre, contre les différences de salaires à compétence égale, contre l’exclusion des femmes de l’armée, de la science, de la pensée, de l’art, de la politique, de l’histoire même de l’humanité, le mouvement #MeToo et ses déclinaisons touchent enfin lecœur du mâle. On me pardonnera ce jeu de mots, pas si vain qu’il y paraît cependant : car c’est bien lamâlitude culturellement construite, depuis des millénaires, se faisant passer pour naturelle, biologique, intellectuelle, évidente, qui est le mal, non le Mal-en-soi visé par la morale, mais lamaladiedont il est temps de guérir l’humain. Ce mouvement touche en effet le cœur de cible de l’inégalité homme-femme. Encore ne faut-il pas le mésinterpréter. Ce n’est pas un épiphénomène que l’on peut réduire à une mode conjoncturelle de « femmes » ; ou railler parce qu’on ne pourrait plus « draguer » ou « rigoler un peu » ; ou discréditer parce que le jeu de la dénonciation serait la porte ouverte à des condamnations sans preuve ; ou encore dénoncer parce que ce serait une atteinte à l’honneur des hommes (en faisant semblant de prendre au pied de la lettre le fait de les assimiler à des porcs, donc à des bêtes). Derrière ces polémiques hypocrites – au sens de l’hypocrisie structurale décrite par le sociologue Pierre Bourdieu, la plus puissante et la plus insidieuse de toutes –, se profilent d’immenses enjeux. Le politiquement correct n’est pas, comme certain(e)s voudraient le suggérer, du côté de ces femmes qui, enfin, ont le courage d’élever la voix. Surtout de l’élever ensemble à une échelle inédite. Lorsque l’on prend la peine de lire les témoignages attentivement, on ne peut pas ne pas être frappé par la décence, la retenue, et même la responsabilité dont elles font preuve. On sent un désir de dévoilement et de dépassement, nullement de vengeance. Il ne s’agit pas seulement d’un mouvement social majeur qui démontre qu’Internet peut devenir un moyen de mobilisation spontanée dans l’espace public ; ou encore que la globalisation digitale peut permettre des formes de solidarité transnationales inédites. C’est un événement historique : dernier moment du processus de reconnaissance universelle de la subjectivité transcendantale. Autrement dit, c’est l’accomplissement du programme même de la modernité qui se joue : la reconnaissance concrète, chez tous les humains, d’une Volonté individuelle indivisible, antérieure et supérieure à tout conditionnement social, à toute différence économique, à toute distinction ethnique et à toute détermination biologique. Cette reconnaissance universelle est le fondement des droits subjectifs (dits droits de l’Homme), qui donne son sens aux principes de l’égalité en droit et de l’inaliénabilité de la liberté. Derrière la multiplicité des situations circonstancielles narrées sur Internet, c’est la Situation existentielle de la Femme qui surgit. Au moment où j’écris ces lignes, plusieurs millions de tweets ont été postés par des femmes harcelées, humiliées, insultées ou violées. Au quotidien. Pas par exception, pas en marge, non, au fil continu des jours et des nuits, dans l’intimité, au travail, dans la rue, partout. Mais parce que c’est le principe même de la domination qui est touché, les résistances et dévoiements en sont d’autant plus virulents et insidieux ; et, du