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Deux mètres carrés

De
543 pages
Il est fréquemment arrivé après la Shoah que des couples se forment sur un terrain de douleur commune. Fanny et David, enfants juifs pris dans la tourmente exterminatrice nazie, partagent plus que le traumatisme des persécutions et la disparition de leurs proches, ils ont en commun le même univers – le Paris du XIe arrondissement –, la même culture séfarade et la même langue : le judéo-espagnol de leurs ancêtres turcs et saloniciens. Tous deux ont vu leurs pères être victimes de la rafle dite « du XIe arrondissement » (20 août 1941), à la suite de laquelle la cité de la Muette inachevée devint le camp d’internement de Drancy : ils seront déportés treize mois plus tard et exterminés.
Soixante-dix-sept lettres échangées par leurs parents lors de la détention à Drancy sont à l’origine de cette entreprise de mémoire qui a conduit Fanny et David à s’engager dans la recherche de leurs racines séfarades et à travailler sur leurs souvenirs. Grâce à ce livre, fruit de dix ans d’efforts, Fanny (décédée en 2001) et David ont creusé avec leurs mots une sépulture digne pour leurs chers disparus, ces disparus auxquels les nazis refusaient l’existence au-delà même de la mort, jusque dans les mémoires.
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Deux mètres carrés
Fanny et David Sauleman
Deux mètres carrés












COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Le Manuscrit
www.manuscrit.com

© Éditions Le Manuscrit, 2009
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02496-8 (pour le livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304024968-304-02497-5 (pour le fichier numérique) 82304024975e
6Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles technolo-
gies de communication, la Fondation souhaite conserver
et transmettre vers un large public la mémoire des victi-
mes et des témoins des années noires des persécutions an-
tisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation es-
père ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix
sont restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent en-
fouis au plus profond des mémoires individuelles ou fami-
liales, récits parfois écrits mais jamais diffusés, témoigna-
ges publiés au sortir de l’enfer des camps, mais disparus
depuis trop longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multi-
plicité des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collec-
tion à laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lec-
ture composé d’historiens et de témoins, apporte sa
caution morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des
conflits divers tend à obscurcir, confondre et banaliser
ce que fut la Shoah, cette collection permettra aux lec-
teurs, chercheurs et étudiants de mesurer la spécificité
d’une persécution extrême dont les uns furent acteurs,
les autres complices, et face à laquelle certains restèrent
indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet
de l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion,
et l’esprit de fraternité.

Consultez le site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org
7 Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld.

Membres : Isabelle Choko,
Olivier Coquard,
Katy Hazan (OSE),
Dominique Missika,
Denis Peschanski,
Paul Schaffer,
Annette Zaidman.

Responsable de la collection : Philippe Weyl.

















La liste des témoignages précédemment édités dans
la collection « Témoignages de la Shoah », est à
consulter à la fin du présent volume.
8BIOGRAPHIE DE FANNY SAULEMAN NÉE ESKÉNAZI



Biographie
de Fanny Sauleman
née Eskénazi








1901 Le père de Fanny, Avraam Eskénazi, naît à
Smyrne, en Turquie. Il appartient à une fa-
mille implantée dans ce pays après avoir fuit
l’expulsion des Juifs d’Espagne de 1492 et
qui pratique toujours le judéo-espagnol.

1901 ou 1902
Il arrive en France.

1910 La mère de Fanny, Sarah Messeri, voit le
jour à Smyrne, en Turquie.

1929 Elle arrive en France.

1931 Les parents de Fanny se marient à Paris. Ils
travaillent comme marchands forains en
Île-de-France.
9 BIOGRAPHIE DE FANNY SAULEMAN NÉE ESKÉNAZI
1932 5 juillet : naissance de Raymonde, la sœur de
Fanny, à Paris.

1933 La famille s’installe à Berck-sur-Mer (Pas-de-
Calais).

1934 9 mars : naissance de Fanny à Berck-sur-Mer.

1938-1941
Fanny et Raymonde sont scolarisées à Berck.

1939 3 septembre : déclaration de guerre de la
France et du Royaume-Uni à l’Allemagne na-
zie suite à son invasion de la Pologne. Début
de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

1940 10 mai : début de la phase armée du conflit.
La France est bientôt envahie.

22 juin : armistice. Les trois cinquième de la
France sont occupés par les armées alle-
mandes victorieuses.

Septembre : retour de la famille Eskénazi à
eParis, 41 rue Bréguet, XI arrondissement.

Fanny et Raymonde sont scolarisées à l’école
de la rue Bréguet.

e1941 20 août : grande rafle à Paris dite du XI ar-
rondissement. Avraam, le père de Fanny, est
arrêté et interné au camp de Drancy qu’il
inaugure avec 4 231 autres Juifs.
10BIOGRAPHIE DE FANNY SAULEMAN NÉE ESKÉNAZI
Fanny rencontre David Sauleman pour la
première fois.

1942 27 mars : déportation de l’oncle paternel de
Fanny, David Eskénazi, convoi n° 1.

16 septembre : le père de Fanny est à son
tour déporté par le convoi n° 33.

1943 2 septembre : déportation de l’oncle de Fan-
ny, Jacob Sandler (arrêté comme résistant le
13 août précédent), par le convoi n° 59.

7 octobre : la tante paternelle de Fanny, Es-
ther Sandler (également arrêtée comme ré-
sistante le 13 août), est déportée dans le
convoi suivant celui de son mari.

1941-1944
Vie en clandestinité de Sarah, Fanny et
Raymonde à Paris puis en Bretagne.

1945 8 mai : fin de la Seconde Guerre mondiale
en Europe.

La Maman de Fanny accueille Haïm Azaria,
survivant d’Auschwitz.

1946 Fanny retrouve David.

1948 Avis officiel de l’assassinat du père de Fan-
ny ce qui a permis le remariage de Sarah,
sa Maman.
11 BIOGRAPHIE DE FANNY SAULEMAN NÉE ESKÉNAZI
Mariage de la Maman de Fanny avec Haïm.

Naissance de leur fille, Mathilde.

1950 Fanny obtient son diplôme de coupe de
l’école Napolitano.

12BIOGRAPHIE DE DAVID SAULEMAN



Biographie
de David Sauleman







1892 Le père de David, Jacob (Jacques en fran-
çais) Souléma, naît à Salonique où son père
possède une fabrique de chaussures. Ce sont
les descendants d’une famille réfugiée
d’Espagne et de ses colonies en Italie suite à
l’expulsion des Juifs de 1492. Ils parlent le
judéo-espagnol.

1908 La mère de David, Léa appelée Loutcha (Lu-
cie en français) Benforado naît à Salonique.
Sa famille possède une usine de ferblanterie.

1924 Jacob achète un magasin d’installation élec-
trique à Salonique.

1929 Loutcha se forme dans la haute couture à
Paris.

1930 Ils se marient à Salonique puis partent pour
la France.
13 BIOGRAPHIE DE DAVID SAULEMAN
1931 Le couple emménage au 128 boulevard Vol-
e taire (Paris XI arrondissement) ; lui, est élec-
tricien, elle, fait de la haute couture à domicile

17 juillet : naissance de David.

1936-1937
Visite de David et de sa Maman aux grands-
parents à Salonique.

1937 Scolarisation de David à l’école de la rue Go-
e defroy-Cavaignac (Paris XI arrondissement).

1939 3 septembre : déclaration de guerre de la
France et du Royaume-Uni à l’Allemagne
nazie. Début de la Seconde Guerre mondiale
en Europe

1940 10 mai : fin de la « drôle de guerre », début
de l’offensive allemande.

22 juin : armistice. Les trois cinquième de la
France sont occupés par les armées alle-
mandes victorieuses.

e 1941 20 août : rafle dite du XI arrondissement.
Arrestation et internement du père de David
au camp de Drancy.

15 septembre : naissance de Maurice Claude,
le petit frère de David.

David rencontre Fanny pour la première fois.
14BIOGRAPHIE DE DAVID SAULEMAN
5 novembre : arrestation par la Gestapo de
sa tante Émilie.

1942 22 juin : déportation de tante Émilie par le
convoi n° 3.

23 septembre : déportation de Jacob, le père
de David, convoi n° 36.

Vie clandestine à Paris de David et de son
frère avec leur Maman.

5 novembre : dans la nuit – rafle des Sépha-
rades – David, son frère et leur Maman sont
arrêtés : fuite de David et de son frère pro-
voquée par leur mère.

9 novembre : après quatre jours d’interne-
ment à Drancy, déportation de Loutcha, la
Maman de David, de sa grand-mère Don-
na, de presque toute la famille et des amis,
par le convoi n° 44.

Hébergement clandestin des deux frères par
une voisine et amie, Mme Louise Tabak,
pendant quelques jours.

1943-1945
Les deux frères sont cachés par l’UGIF, et
plus tard par l’OSE.

David est caché successivement chez des
particuliers, en maison d’enfants à Mon-
15 BIOGRAPHIE DE DAVID SAULEMAN
treuil-sous-Bois, dans l’hôpital de Houdan,
puis à Renazé.
1945 8 mai : fin de la Seconde Guerre mondiale
en Europe.

1945-1950
David vit dans des maisons d’enfants de
l’OSE : Champfleur, Les Glycines, le Vési-
net, Saint-Paul-en-Chablais, Champigny.

1946 David retrouve Fanny

1952-1954
David fait des études de droit.


16




Biographie
de Fanny et David
Sauleman







1954 Fanny et David se marient à la synagogue
de la rue Saint-Lazare à Paris.

1960 2 mars : naissance de Pascale, Lucie, Sarina.

1964-1972
David suit les cours du soir à l’École su-
périeure d’approvisionnement et obtient
le diplôme.

1965 Fanny reçoit le diplôme de styliste à
l’École de la chambre des métiers de la
haute couture.

1969-1974
Fanny crée des modèles de couture et les
commercialise.

17 BIOGRAPHIE DE FANNY ET DAVID SAULEMAN
1972-1987
David est cadre supérieur dans une grande
marque de l’industrie alimentaire. Nombreu-
ses missions en Europe, aux États-Unis, en
Chine et au Japon.

1987 David prend sa retraite.

1987-1988
Pascale fait la connaissance de Joël Reiden-
berg qui termine ses études de droit.

1988 Pascale termine ses études de médecine.

4 septembre : Pascale se marie avec Joël.

1989 12 décembre : naissance de Jérémie, leur
premier petit-fils, à Washington DC
(États-Unis)

1993 15 octobre : naissance de David, leur second
petit-fils, à Summit NJ (États-Unis)

2001 4 novembre : décès de Fanny après une lon-
gue maladie.

2008 David vit entre la France, Israël et les
États-Unis.
18L’ENFANCE À KATERINË
Lorsque nous perdons un être cher, pour nous souvenir
de lui et l’honorer, nous allons au cimetière
et prions devant sa sépulture.

Deux mètres carrés,
c’est la surface occupée par une tombe.

Pour nos parents, et la quasi-totalité des membres de
notre famille, tous assassinés par les nazis, nous n’avons
pas ce lieu où nous aurions pu nous recueillir et prier.

Afin de ne pas les oublier, de les honorer et de perpétuer
leur mémoire auprès des nouvelles générations,
Fanny et moi avons décidé d’écrire
cette rétrospective et de l’intituler

Deux mètres carrés.

Feuilleter ce livre, c’est se souvenir d’eux et se recueillir
devant les deux mètres carrés qui leur ont été déniés.

Fanny David
19


Couverture du tapuscrit de Deux mètres carrés.
20AVANT-PROPOS



Avant-propos







Fanny Eskénazi, ma femme, et moi, David Saule-
man, venons de recopier les soixante-dix-sept lettres
que nos parents avaient échangées entre le 20 août
1941 – date de l’arrestation et de l’internement à
Drancy de Jacques (Jacob) Sauleman, mon père, et
d’Albert (Avraam) Eskénazi, le père de Fanny – et le
9 novembre 1942 – date de la déportation de Lucie
(Loutcha) Sauleman, ma mère.

Pendant ces quinze mois, nos mères – Sarah, la
Maman de Fanny, et Loutcha, la mienne – sont res-
tées seules avec leurs enfants à Paris.

Je ne sais pas comment presque toutes les lettres
que ma mère – Loutcha Sauleman – avait envoyées à
mon père lui ont été restituées. Je me souviens que
nous avions reçu un colis venant de Drancy, à une
date que je ne saurais préciser. Peut-être qu’un com-
pagnon d’internement avait trouvé un moyen de lui
faire parvenir les objets que mon père avait dû
abandonner derrière lui le jour de sa déportation.
21 DEUX MÈTRES CARRÉS
Connaissant l’attachement de mon père à sa famille,
je pense qu’il a été contraint de laisser ces lettres.
Son départ vers Auschwitz a dû être décidé bruta-
lement sans lui laisser le temps ni de nous écrire, ni
de mettre de l’ordre dans ses affaires. Le fait d’avoir
retrouvé à la fois les lettres de mon père et celles de
ma mère est, à mon avis, exceptionnel.

Nous considérons que ces soixante-dix-sept let-
tres doivent conserver leur caractère familial et par
conséquent confidentiel. Nous ne les insérerons pas
dans ce livre mais, le cas échéant, nous en donne-
rons des extraits.

En recopiant ces lettres (trente-quatre adressées
par Albert à sa femme, la Maman de Fanny, et qua-
rante-trois échangées entre Jacques et Lucie, mes pa-
rents), nous avons pensé que nous devions écrire
nos souvenirs d’enfance pour nos petits-fils, Jérémie
et David. Nous voulons leur faire connaître nos ori-
gines, nos coutumes et nos traditions, et ceci malgré
l’altération de notre mémoire car nous étions très
jeunes pendant la guerre. Nous souhaitons qu’ils ap-
prennent, par nous-mêmes, quelles étaient à la fois la
douceur de vivre que nous avons connue jusqu’en
1940, époque où nous étions encore très heureux, et
l’atrocité des persécutions que nous avons subies
pendant les années de guerre. Si nous avons tenu à
insister sur les instants de bonheur, même s’ils ne
sont pas évidents à la lecture, ces instants sublimes
qui nous ont permis de vivre, c’est parce qu’ils res-
tent les seuls liens, non virtuels, qui nous rattachent
aux êtres si chers qui ont été massacrés.
22AVANT-PROPOS
Nous avons survécu, mais il faut rappeler que le
père de Fanny, mon père et ma mère, la quasi-
totalité de notre famille et des millions des nôtres
ont perdu la vie.

Nous devons ajouter, toujours à l’attention de
nos petits-fils, que les persécutions endurées par les
déportés ont été sans commune mesure avec celles
que nous avons subies. C’est seulement après la li-
bération des camps d’extermination que l’on a eu
connaissance de leur calvaire. Nous, les enfants en
fuite, à la recherche permanente d’une sécurité qui
se révélait tous les jours plus aléatoire et éphémère,
nous ignorions leur sort, comme la quasi-totalité du
reste du monde. Pourtant notre souffrance au cours
de notre exode fut réelle.

Nous avons dû attendre soixante ans pour avoir
le courage de lire cette correspondance et pour en-
visager ce regard sur notre enfance. Quand nous
avons décidé de faire ce voyage dans notre passé,
Fanny et moi n’avions pas imaginé que ce plongeon
dans notre mémoire serait aussi pénible. C’est
comme si nous avions coulé une chape de plomb
sur des événements que rien ne viendrait plus res-
susciter. Ces soixante-dix-sept lettres ont été la clef
qui nous a permis d’arriver là où nous ne voulions
plus aller. Nous avions enfoui au plus profond de
nous-mêmes des souvenirs qui sont revenus à la
surface avec une violence inouïe. Inconsciemment,
des détails ou ce que nous croyions être des détails
avaient été recouverts par les strates de souvenan-
ces insignifiantes. Involontairement nous avions
23 DEUX MÈTRES CARRÉS
occulté, en partie, la douloureuse réalité des événe-
ments vécus ainsi que les images que nous avions
reléguées dans les méandres de notre raison.

Nous avons aussi écrit ces souvenirs pour Joël,
notre beau-fils, et bien évidemment pour Pascale,
notre fille, à qui, nous le regrettons, nous n’avons
pas parlé avec autant de précisions des événements
que nous avons vécus et de cette époque. Il faut
rappeler, à notre décharge, que les plaies étaient à
vif et que les cicatrices, mal refermées, restent au-
jourd’hui encore douloureuses.

Enfin, nous les avons écrits pour Maurice
Claude, mon frère, qui est intimement concerné par
cette tranche de vie. Vu l’âge qu’il avait pendant ces
années (il est né le 15 septembre 1941, vingt-six
jours après l’internement de notre père à Drancy et
quatre cent seize jours avant notre arrestation et la
déportation de notre mère), il ne peut se souvenir
de ces événements, mais il en a subi les conséquen-
ces. En faisant ce travail, j’accomplis aussi la der-
nière volonté de ma mère qui me demandait dans la
seule et unique lettre qu’elle a pu écrire du camp de
Drancy, le 6 novembre 1942, trois jours avant sa
déportation :

Rappelle souvent sa Maman à Maurice.

* *
*

24AVANT-PROPOS
Fanny et moi, nous nous connaissions enfants. Nos
Mamans se fréquentaient pendant la guerre. En
1940, nous avions respectivement six et neuf ans
– Fanny est née le 9 mars 1934 et moi le 17 juillet
1931. Nos pères ont été arrêtés le même jour au
cours de la première grande rafle des Juifs à Paris,
organisée, planifiée et exécutée le 20 août 1941.
L’État français, aussi appelé « Vichy », inaugurait
ainsi l’ouverture du camp de Drancy. De ce fait,
nos mères partageaient les mêmes soucis et de-
vaient résoudre les mêmes problèmes. Nous vi-
vions tous dans le même quartier – place Voltaire –
et nous, les enfants, jouions souvent ensemble.

Il convient de souligner dès à présent que Haïm
Azaria, dont le nom reviendra à plusieurs reprises
dans notre récit, était un ami de longue date de la
famille Sauleman. Les Azaria et les Sauleman se fré-
quentaient à Salonique, en Grèce. Plus tard, à Paris,
dans le même immeuble, ils furent voisins de pa-
lier : Haïm et Esther sa femme, née Cohen, ainsi
que Mathilde, leur fille aînée, ont habité au
128 boulevard Voltaire (avant de déménager rue
ePopincourt, Paris XI arrondissement). Ils m’ont
connu en 1932 quand mes parents sont venus habi-
ter boulevard Voltaire.

Haïm a été arrêté et interné à Drancy le même
jour que mon père et que le père de Fanny. Com-
pagnon de chambrée de Papa pendant treize mois,
il a été déporté avec sa femme et ses trois fillettes
par le convoi n° 44, le 9 novembre 1942. C’est dans
ce même convoi que Maman et ma grand-mère
25 DEUX MÈTRES CARRÉS
Donna ont été déportées à Auschwitz, où elles ont
été assassinées. Haïm, après avoir été interné dans
plusieurs camps, dont le camp de Blechhammer et
le camp d’Auschwitz-Birkenau, a été libéré par les
troupes soviétiques, le 27 janvier 1945. Après un
long séjour dans un hôpital à Czestochowa, en Po-
logne, il est revenu en France.

Le hasard de la vie l’a replacé sur notre route : il a
épousé en 1948, en secondes noces, la Maman de
Fanny dont le mari, Albert, était mort en déportation.

* *
*

Fanny et moi avions précisé dans les cinquante
premiers exemplaires du recueil de nos souvenirs
que ceux-ci étaient exclusivement destinés aux
membres de notre famille et à nos amis très pro-
ches. J’ai, malgré son absence, après quelques
conseils et pressions amicales, accepté de les faire
éditer et, par conséquent, j’ai levé cette réserve. À
moins de tout réécrire, il subsistera dans notre récit
des allusions relatives à nos intentions initiales.

Nous avons essayé de notre mieux de nous re-
mémorer toutes les heures heureuses ainsi que
tous les jours sombres de notre vie. Nous nous
sommes attachés à rapporter uniquement les évé-
nements dont nous étions certains. Il ne faut ce-
pendant pas perdre de vue que nous avons écrit nos
souvenirs plus d’un demi-siècle après que ces évé-
nements se sont produits. De ce fait, ces souvenirs
26AVANT-PROPOS
sont forcément et fortement influencés par notre
vécu. Il nous a été très difficile d’écarter la part iné-
vitable de l’imagination de celle du réel.

Notre douleur à l’évocation de notre passé fut
particulièrement intense. Fanny et moi avons vou-
lu, non seulement rappeler les événements que
nous avions vécus mais nous voulions aussi es-
sayer de décrire et de faire comprendre ce que
nous avons enduré et ressenti pendant les persécu-
tions de la guerre : les peurs, les angoisses, la sen-
sation d’être un gibier traqué, les discriminations
raciales, la méchanceté de certains concitoyens ; le
tout accompagné du souvenir du vocabulaire de
l’époque, des bruits, des saveurs, des couleurs, des
odeurs perçus lors de ces humiliations.

Nous avons eu d’énormes difficultés à « revi-
vre », comme s’ils étaient encore présents, ces
événements accompagnés des sensations qu’ils
généraient. En procédant de cette façon, et sur-
tout en nous replongeant, en nous immergeant
dans l’atmosphère antisémite de ces années, il
est évident que nous avons utilisé des mots et
des expressions qui ne font que rappeler ce que
nous ressentions et qui restera toujours vivant
dans notre inconscient. C’est la raison pour la-
quelle, attendu que nos petits-fils sont les pre-
miers destinataires de nos souvenirs, nous avons
tenu, afin qu’ils ne focalisent pas notre histoire
uniquement sur la Shoah, à insister sur notre vie
heureuse en France avant guerre.

27 DEUX MÈTRES CARRÉS
Certains de nos jugements ou de nos commen-
taires peuvent aujourd’hui paraître déplacés ou
excessifs aux yeux de nos compatriotes. Cela
d’autant plus que des lois condamnant l’antisémi-
tisme, le confondant et même l’assimilant au racisme
malgré sa spécificité, ont été votées depuis. Ils ne
peuvent donc croire qu’il s’est trouvé des adulateurs
du régime de Vichy parmi leurs connaissances.

Ceux qui n’ont pas subi ces violences ou ceux qui
sont nés plus tard n’ont que des références livresques
ou à la rigueur cinématographiques sur la Shoah. Ces
références, de toute évidence, ne pourront déclencher
en eux les sensations que je viens d’évoquer. Ils ne
souffrent pas des séquelles de ces blessures. Aussi
nous devons les sensibiliser aux conséquences impré-
vues des divers comportements des populations : les
résistants, les civils français qui ont sauvé des Juifs, les
collaborateurs qui les dénonçaient et les spoliaient, et
aussi malheureusement les lâches, soit les plus nom-
breux, ceux qui ne se sentaient pas concernés, autant
méprisables à nos yeux que les autres.

Si, dans notre texte, certains mots ou certaines ex-
pressions paraissent un peu excessifs, bien que j’estime
qu’ils ne le sont pas, ils pourraient être modérés.
Néanmoins il ne faut pas perdre de vue que nos sou-
venirs ont été écrits pour nos petits-fils et qu’occulter
notre perception de la réalité ne répondrait pas à la vé-
rité ni aux souhaits de Fanny et de moi-même.

Nous ne sommes pas des historiens et nous
avons pu nous tromper. Les techniques de ces
28AVANT-PROPOS
professionnels nous sont étrangères : recher-
ches, enquêtes, vérifications, contrôles, analy-
ses, synthèses, etc. En faisant ce travail, nous
avons constaté que lorsque nous évoquions un
souvenir, un autre sans rapport avec le précé-
dent jaillissait. Nous les avons donc rapportés
comme ils nous sont revenus en mémoire, sans
forcément nous soucier de leur chronologie.
De-même, pendant les années consacrées à la
rédaction de ces souvenirs, plusieurs événe-
ments se sont produits, venant les enrichir et
nous aidant à justifier nos arguments. Nous en
avons fait mention dès qu’ils nous ont été rap-
portés. Nous avons surtout tenu à respecter
l’authenticité des faits rapportés.

Pour éviter les confusions et peut-être les
controverses, nous avons estimé qu’il fallait cor-
roborer notre récit en nous appuyant sur des faits
historiques reconnus. Fanny et moi avons donc
consulté des archives françaises et étrangères :
Archives nationales à Paris, archives du ministère
de la Défense à Fontenay-sous-Bois, archives de
l’Institut YIVO à New York, de l’United States
Holocaust Memorial Museum Library à Washing-
ton, enfin archives de l’OSE à Paris, etc., ainsi
que plusieurs ouvrages dont les sources et les té-
moignages retenus sont sûrs et irréfutables. De
même, nous avons voulu reproduire les docu-
ments originaux que nous détenions afin d’asseoir
solidement nos affirmations. Bien entendu, le
Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge
Klarsfeld a été notre principal et indispensable
29 DEUX MÈTRES CARRÉS
ouvrage de référence. Nous remercions M. Serge
Klarsfeld de nous avoir autorisés à en reproduire
certains passages.
Le 10 avril 1996, la Fondation de l’histoire des
survivants de la Shoah, créée par Steven Spiel-
berg, a enregistré mon témoignage sur vidéo et
noté mes souvenirs. Cet entretien a été un des
éléments qui nous a encouragés, Fanny et moi, à
ouvrir les dossiers dans lesquels nous avions ran-
gé les lettres de Drancy ainsi qu’une grande quan-
tité de documents que nous n’avions jamais lus.
C’est après traduction des textes écrits en grec,
après lecture des nombreux documents français
et après de multiples recherches que nous avons
exploité les informations que cette masse de pa-
piers contenait. Vu que lors de l’enregistrement
de ce témoignage nous n’avions pas encore lu ou
relu ces documents, certaines informations
contenues dans ce livre ne correspondent pas
exactement à celles que nous avions données à
cette Fondation. Il est juste enfin de préciser que
l’enregistrement vidéo avait été réalisé à froid
sans la moindre préparation.

* *
*

Dans ce recueil de souvenirs, nous utiliserons le
terme « séfarade » uniquement selon son accep-
1tion en hébreu, c’est-à-dire « Espagne » . Le

1. Acception établie par des commentateurs hébraïques de la prophétie
d’Abdias : « Et les captifs de Jérusalem qui sont à Sepharad posséderont
les villes du Midi » (I, 20).
30AVANT-PROPOS
terme désigne à la fois ce pays et les descendants
des Juifs qui en ont été chassés vers 1492. Ces
Juifs prient toujours en hébreu et en « ladino », ils
parlent ou ont parlé « djudyo » (« castillan » du
1eXV siècle) jusqu’au début de la dernière guerre .

Le mot « FIN » ne figurera pas sur la dernière
page de ce livre. Il appartiendra à nos descendants
de poursuivre l’histoire de notre famille et de
l’écrire pour leurs propres enfants…

1. Ces données sont développées dans l’« Appendice B », page 498 du pré-
sent volume.
31 DEUX MÈTRES CARRÉS



Fanny et moi avons écrit chacun un récit distinct…



32RÉFLEXIONS SUR LE SILENCE DU VATICAN…



Fanny se souvient…
33 DEUX MÈTRES CARRÉS

34MA FAMILLE



1Ma famille







Chassée d’Espagne vers 1492, ma famille s’était ré-
fugiée en Turquie où elle avait trouvé asile. Certains
de mes ancêtres se sont installés à Smyrne, d’autres
à Istanbul. Je n’ai pas d’informations sur leurs
conditions de vie dans ce pays.
Mes grands-parents paternels (ainsi que mon père)
étaient nés en Turquie. Ils sont venus en France vers
1902. Mon grand-père, Yéhuda Eskénazi, avait épou-
sé en Turquie ma grand-mère Bohora Revka, née
Alalof, fille d’Albert Alalof et de Caden X (je ne
connais pas le nom de jeune fille de mon arrière-
grand-mère). Ils sont décédés à Paris au début de la
guerre. Ils ont subi les persécutions antisémites, mais
leur décès n’en fut pas la conséquence directe.
Sur une photographie, prise probablement vers
1920 et retrouvée chez mon cousin Claude Sandler,
on peut voir mon arrière-grand-mère Caden Alalof
et une de ses deux filles, ma grand-mère paternelle
Bohora Revka ; son autre fille, Luna, ma grand-mère

1. Voir l’arbre généalogique simplifié de la famille de Fanny et de la famille
de David, page 437 du présent volume, et la photographie page 40.
35 DEUX MÈTRES CARRÉS
maternelle, était restée à Smyrne. Son fils, mon grand-
oncle Avraam, y figure avec sa femme, Esther, et son
fils Robert. On y trouve aussi quatre des enfants de
ma grand-mère Revka, mes oncles Samuel, David,
Moshé et ma tante Esther.
Mes grands-parents maternels, eux aussi, étaient
nés en Turquie. Mon grand-père, Alexandre Messe-
ri, né à Smyrne le 3 juin 1887, avait épousé Luna
Alalof, sœur de Revka, ma grand-mère paternelle.
Mes deux grands-mères étant sœurs, Papa et Ma-
man étaient cousins germains.
Avant guerre, mon grand-père Messeri vivait à Pa-
ris, 22 rue de la Folie-Méricourt. Il était commerçant
ambulant et vendait ses marchandises sur les mar-
chés. Il avait laissé sa femme, Luna, et ses enfants en
Turquie, le temps probablement de préparer leur ins-
tallation en France. Il n’a jamais pu les faire venir près
de lui. D’après Maman, il les aurait plutôt abandon-
nés. D’ailleurs, c’est la tante Esther Cohen, née Ala-
lof, sœur de mes deux grands-mères, qui a accueilli
Maman lors de son arrivée en France. Je n’ai pas de
photo de ce grand-père, ce qui explique aussi que je
n’en ai gardé que peu de souvenirs. Il a été arrêté, in-
terné à Drancy et déporté le 14 septembre 1942
(convoi n° 32). Il n’a pas survécu.

À Smyrne, pour pouvoir élever ses enfants, ma
grand-mère Luna travaillait comme repasseuse. Je l’ai
connue lorsqu’elle est venue à Paris au début des
années 1950 pour nous voir. Elle est restée chez
nous quelques semaines, et David – nous n’étions
pas encore fiancés – l’a alors lui aussi rencontrée.
Elle est morte en Turquie quelques années plus tard.
36MA FAMILLE
Il convient de préciser que mes arrière-grands-
parents Alalof avaient eu six enfants, et que mes
grands-parents Messeri en avaient eu quatre (je n’ai
pas pu trouver plus de renseignements en amont). Je
devais avoir de nombreux cousins en France, en
Israël, en Turquie (dans ce dernier pays, pendant la
guerre, les Juifs n’ont pas été persécutés) et proba-
blement ailleurs. Plusieurs ont été déportés, mais vu
mon âge avant et pendant la guerre, je ne pouvais pas
tous les connaître. Maman n’en parlait jamais. De
même je n’ai pas d’informations sur la composition
de la famille de mon arrière-grand-père Eskénazi.

* *
*

Maman avait un frère et deux sœurs. J’ai connu sa
sœur Victoria, décédée en France en 1948. Je n’ai
pas connu son autre sœur restée en Turquie ni son
frère qui aurait émigré en Israël.


Ma tante Victoria.
37 DEUX MÈTRES CARRÉS


Yehuda et Bohora Revka Eskénazi,
mes grands-parents paternels.

38MA FAMILLE


Ma grand-mère maternelle, Luna Messeri,
sœur de Bohora Revka.

39 DEUX MÈTRES CARRÉS


Photographie de famille du côté de mon père,
prise dans la région parisienne à la fin des années 1920.
Voir légende ci-contre.
40MA FAMILLE
N°1 – Abraham Alalof, né le 15 avril 1895. Ancien combat-
tant de la Première Guerre mondiale, déporté le
21 septembre 1942, convoi n° 35. Il était à la fois
l’oncle de mon père et de ma mère.
N°2 – Robert Alalof, né le 8 octobre 1918, cousin germain
de mes parents, est dans les bras de son père,
Abraham Alalof. Déporté le 22 juin 1942, convoi
n° 3. À noter que, dans le même convoi, était dépor-
tée la tante de David, Émilie Soulema.
N°3 – Esther Alalof, née Abouaf, épouse d’Abraham Alalof.
Elle a pu échapper aux rafles.
N°4 – Nous ne reconnaissons pas cette jeune femme.
N°5 – Esther Eskénazi, née le 18 avril 1907, sœur de mon
père. Elle épousera quelques années plus tard Jac-
ques Sandler. Mère de Claude Sandler. Elle et son
mari, résistants de la première heure, étaient mem-
bres du réseau Combat. Après leur arrestation,
après interrogatoire, ils furent déportés : Jacques
par le convoi n° 59 du 2 septembre 1943, Esther par
le convoi n° 60 du 7 octobre 1943.
N°6 – Zimboul, dite Marie Madjora, née Abouaf, le
15 septembre 1903. Sœur d’Esther Alalof (n° 3 ci-
dessus). Déportée dans le même convoi qu’Esther
Eskénazi-Sandler, n° 60, le 7 octobre 1943.
N°7 – Samuel Eskénazi, frère de mon père. Prisonnier de
guerre, il a échappé aux rafles du fait qu’il était dans
un stalag en Allemagne.
N°8 – David Eskénazi, né le 13 avril 1913. Frère de mon
père, c’était mon oncle préféré. Déporté par le
convoi n° 1, le 27 mars 1942.
N°9 – Bohora Revka Alalof, épouse de Yehuda Eskénazi,
ma grand-mère décédée à Paris pendant la guerre.
N°10 – Probablement Moshe Eskénazi dans les bras de
sa mère. Benjamin de la famille. Mort de maladie
pendant la guerre.
N°11 – Caden Alalof (photo prise au cours d’un de ses sé-
jours en France). Mère de Bohora Revka, de Luna
et d’Abraham Alalof et arrière-grand-mère de Fan-
ny. Elle est décédée en Turquie.
41 DEUX MÈTRES CARRÉS
Mon père avait trois frères et une sœur que j’ai bien
connus :

David, né le 13 avril 1913, était français par dé-
claration lors de sa naissance. Mobilisé en 1939
e eet incorporé dans les 169 et 132 RIF, il a été
fait prisonnier en 1940. Il s’est évadé et a pu
revenir à Paris où il a été arrêté à la sortie d’un
cinéma. Il avait enfreint les lois antisémites. Je
ne connais pas la date exacte de son arrestation,
mais les lettres de Papa font mention de sa pré-
sence à ses côtés à Drancy, où tous deux parta-
geaient les colis de nourriture. C’est dans une
lettre datée du 9 novembre 1941 et passée en
fraude que Papa parle pour la première fois de
la présence de son frère David à Drancy. Oncle
David, que j’aimais beaucoup, a été déporté par
le premier convoi (n° 1) qui a quitté Compiègne
le 27 mars 1942. Il avait vingt-neuf ans (sur plu-
sieurs lettres, Papa fait mention de bruits in-
contrôlables à propos de sa destination et de
son séjour en Allemagne). Il n’était pas marié,
mais il vivait avec Suzanne, une jeune femme
non Juive. On ne sait pas ce qu’elle est deve-
nue. Oncle David n’a pas survécu. Je n’ai pas de
photo de lui à l’âge adulte.

Samuel (dont j’ignore la date de naissance) : du
fait que lui aussi était français par déclaration
lors de sa naissance, il avait été mobilisé dès
1939. Fait prisonnier en 1940, il passa la guerre
dans un stalag en Allemagne.
42MA FAMILLE


Mon oncle Samuel, 1939.
43 DEUX MÈTRES CARRÉS
Il était marié. Sa femme, Estelle Lévy, née le 12 juillet
1914, avait essayé de se mettre à l’abri en s’éloignant
de Paris. Or, quelques jours avant sa déportation, Pa-
pa écrivait dans sa lettre du 2 septembre 1942 qu’il
avait vu arriver « Tetelle » à Drancy avec ses parents.
Elle aurait été arrêtée parce qu’elle ne portait pas son
étoile jaune. Selon les microfiches que j’ai consultées
aux Archives nationales, elle a été arrêtée par la gen-
darmerie de Maisons-Laffitte le 31 août 1942. Elle a
été internée dans un premier temps à Drancy puis
transférée au camp de Pithiviers. Remise aux autorités
d’occupation le 20 septembre 1942 et déportée le
lendemain par le convoi n° 35, Estelle n’a pas survé-
cu. À son retour d’Allemagne en 1945, oncle Samuel
a épousé Paulette, une femme non Juive rescapée
d’Auschwitz. Nous les avons perdus de vue.

Esther, née le 18 avril 1907, avait épousé Jacques
(Jacob) Sandler.



Ma tante Esther et mon oncle Jacques.
44MA FAMILLE


Esther et Jacques Sandler le jour de leur mariage
eà la mairie du XX arrondissement de Paris
le 21 décembre 1934.

45 DEUX MÈTRES CARRÉS


Esther et Jacques à la campagne, fin des années 1930.

46MA FAMILLE


Mon oncle Jacques Sandler mobilisé le 30 octobre 1939.
47 DEUX MÈTRES CARRÉS
Tous deux étaient des résistants, membres du ré-
seau Combat en Avignon. Le chef de ce réseau,
Jean Geoffroy, avocat établi dans la ville, était pen-
dant la guerre le maire de Saint-Saturnin d’Apt. Ma
tante était sa secrétaire. Aussi, dès le début des hos-
tilités et de l’Occupation, le fils unique d’Esther et
de Jacques, mon cousin germain Claude, fut confié
à la famille Geoffroy qui l’a gardé et mis à l’abri.
Jean Geoffroy a été arrêté le 7 août 1943 ;
quelques jours plus tard, le 13 août, mon oncle
Jacques et ma tante Esther – qui pendant
l’Occupation se faisait prénommer Denise – ont
été arrêtés à leur tour, le même jour, et incarcérés
à la prison Saint-Pierre à Marseille. Oncle Jacques
a été transféré à Drancy le 25 août, et ma tante
quelques jours plus tard. Ils ont été déportés, on-
cle Jacques par le convoi n° 59 du 2 septembre
1943, et tante Esther par le convoi n° 60 du
7 octobre 1943. Ils ne sont pas revenus.
Pendant toute la guerre, la famille de Jean Geof-
froy a caché Claude et l’a protégé. Après la guerre,
Ketty, sœur d’oncle Jacques et tante de Claude, a te-
nu à s’occuper de son neveu et l’a élevé. Malgré cette
séparation, Claude a toujours entretenu et maintenu
de bonnes relations avec la famille Geoffroy.

Nous fréquentons Claude qui vit aujourd’hui à
Juvisy, marié à Claudine. Ils ont une fille unique,
Nadine, et deux petits-enfants, Émilie et Nicolas.
Claude a eu la gentillesse de me montrer plu-
sieurs documents concernant ses parents, et no-
tamment la seule lettre écrite par son père pendant
leur incarcération – ma tante et mon oncle ont été
48MA FAMILLE
incarcérés le même jour à la prison Saint-Pierre à
Marseille. En raison de son contenu et de son ca-
ractère personnel, cette lettre, qui était sortie pro-
bablement en fraude, ne sera pas reproduite. Elle
était adressée à Roger Tellier, le mari de Ketty, la
sœur de Jacob Sandler. Leur premier souci était de
toute évidence la mise à l’abri de leur fils.

Claude m’a confié une attestation datée de 1956
et signée Jean Geoffroy, le chef de réseau qui a sur-
vécu à la déportation (voir page suivante). En sa
qualité de déporté résistant et en tant que sénateur
du Vaucluse, Jean Geoffroy y décrit en détails les
activités clandestines assurées, sous ses ordres, par
ma tante et mon oncle au sein du réseau Combat.
49 DEUX MÈTRES CARRÉS


Attestation de Jean Geoffroy sur les époux Sandler,
ma tante et mon oncle, 5 juillet 1956.

50MA FAMILLE
Il m’a remis les photocopies des documents suivants :





Certificats d’appartenance à la Résistance intérieure
française au nom de ma tante Esther Sandler
née Eskénazi et de mon oncle Jacques Sandler,
établis le 23 avril 1952.

51 DEUX MÈTRES CARRÉS


Cartes de déporté résistant de mes tante et oncle,
Esther Sandler, née Eskinazi, et Jacques Sandler,
établies le 17 mai 1967.

52MA FAMILLE


Extrait du décret décernant à titre posthume à ma tante
Esther Sandler, née Eskinazi, la Médaille militaire,
la Croix de guerreavec palme et la médaille
de la Résistance, 3 juin 1960.

53 DEUX MÈTRES CARRÉS


Diplôme de la médaille de la Résistance française
décernée à ma tante Esther le 6 mars 1961.



Nous ne savons pas pourquoi mon oncle Jac-
ques, malgré des activités de résistant identiques à
celles de ma tante, n’a pas reçu les mêmes décora-
tions. Peut-être le fait qu’il était apatride l’a-t-il
desservi auprès d’une administration en grande
partie xénophobe.
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