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Développement culturel et territoires

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Description

Face à la banalisation de la notion de développement culturel dans le discours sociétal, scientifique et politique, quelques interrogations se posent : peut-on voir dans le développement culturel une "panacée", dont l'efficacité reste à prouver ? S'agit-il d'un expédient pour éviter un engagement politique fort sur les problèmes que le développement culturel est censé résoudre ? S'agit-il au contraire d'un outil moderne des politiques publiques susceptible d'échapper aux contraintes d'instruments traditionnels très strictement normés ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 183
EAN13 9782336273426
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Développement culturel
et territoires

CollectionConférences universitaires de Nîmes
dirigée par Olivier Devillers

Le but principal de cette collection est de rendre compte des recherches qui sont menées
au Centre Universitaire de Nîmes – ou en association avec lui – dans le domaine des sciences
humaines, sociales et artistiques. Une caractéristique est, conformément à l’identité d’un
établissement où se côtoient des spécialistes de domaines divers, leur interdisciplinarité : il s’agit
de croiser, autant que possible, plusieurs approches. Dans cette mesure, la présente collection
réservera une grande place aux ouvrages collectifs et le terme de « conférence » qui figure dans
son intitulé est presque à entendre dans son sens étymologique de « mise en commun ».
Les questions de «représentation »et de «fait culturel», qui sont à la rencontre de
différentes disciplines, retiendront particulièrement notre attention : comment l’histoire
estelle vue par la littérature ? Comment les traditions s’inscrivent-elles dans l’espace urbain ?
Comment un artiste réagit-il à l’actualité? Autant de thématiques qui pourraient être
multipliées et qu’il convient d’inscrire dans un temps et dans un espace.Pour ce qui est de
cette première dimension, l’apport des approches diachroniques ne peut être négligé:
étudier l’évolution et les mutations d’une même «représentation »des origines à nos jours
permet d’aborder et de clarifier les problèmes essentiels de la transmission et de la survie.
Pour ce qui est de la seconde, sans être pour autant exclusifs, nous accorderons un intérêt
plus marqué aux études languedociennes.
C’est autour de ces traits– interdisciplinarité,intérêt pour la représentation des faits
culturels, régionalisme languedocien – que nous entendons bâtir cette collection.

Dans la même collection :
Autour de Nîmes et de sa région
sous la direction de Catherine Bernié-Boissard et Danièle Julien
Tauromachies et identités locales
sous la direction de Catherine Bernié-Boissard
Peurs et risques contemporains. Une approche pluridisciplinaire
sous la direction d’Émmanuel Gleyse
Tauromachies, sport, culture. Regards croisés sur les publics
sous la direction de Laurent Sébastien Fournier, Catherine Bernié-Boissard et Jean-Pierre
Michel
Tauromachies, cultures du Sud
sous la direction de Catherine Bernié-Boissard et Laurent Sébastien Fournier
La Fête au présent. Mutations des fêtes au sein des loisirs
sous la directionde Laurent Sébastien Fournier, Dominique Crozat, Catherine
BerniéBoissard, Claude Chastagner

Pour tout contact
Rencontres universitaires de Vauban
Bibliothèque du Centre universitaire de Nîmes
Rue du Dr Salan
30021 NÎMES Cedex 1
buvauban@unimes.fr

Sous la direction de
Laurent Sébastien Fournier,
Catherine Bernié-Boissard,
Dominique Crozat,
Claude Chastagner

Développement culturel
et territoires

L’Harmattan
























Cet ouvrage présente les travaux du colloqueLe Développement culturel :
un avenir pour le territoire ?qui s’est tenu à l’université de Nîmes les 17
et 18 avril 2008, à l’initiative de l’équipe CNRS ART-Dev, avec le
soutien de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conseil général du
Gard et du Conseil régional du Languedoc-Roussillon.





© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13793-6
EAN : 9782296137936

LE DÉVELOPPEMENT CULTUREL
UN AVENIR POUR LES TERRITOIRES?

Laurent Sébastien Fournier, Catherine Bernié-Boissard,
Dominique Crozat, Claude Chastagner

Ce livre est issu d’un programme de recherche pluridisciplinaire
et international associant géographes, anthropologues, sociologues,
économistes, politistes, chercheurs en information-communication
et spécialistes d’études culturelles. De nombreux professionnels du
développement culturel ont également collaboré à cette recherche:
chargés de mission, administrateurs de politiques culturelles,
animateurs territoriaux du patrimoine, agents de développement
culturel, coordinateurs de projets publics ou privés, formateurs,
architectes, artistes, élus, etc. Nous avons souhaité prolonger cette réflexion
croisée par un ouvrage à plusieurs voix, en complément des
rencontres internationales qui se sont tenues à l’université de Nîmes en
1
avril 2008.

Pour bien comprendre la nature du débat, il convient de rappeler
en premier lieu le questionnement qui fut à l’origine de ce
programme de recherche. Face à la banalisation de la notion de
développement culturel dans le discours sociétal, scientifique et
politique, quelques interrogations ont pris de l’importance: peut-on voir
dans le développement culturel une «panacée »,dont l’efficacité

1
Voir la publication en ligne des Actes du colloque:
http://recherche.univ-montp3.fr/mte/colloque8/index.html

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

reste à prouver? S’agit-il d’un expédient pour éviter un
engagement politique fort sur les problèmes que le développement culturel
est censé résoudre? S’agit-il au contraire d’un outil moderne des
politiques publiques susceptible d’échapper aux contraintes
d’instruments traditionnels très strictement normés? L’ambiguïté de la
notion permet à la fois de lui conférer une souplesse en tant
qu’outil de politique de gestion des territoires et d’éviter la contrainte
d’un engagement trop important en y rattachant des éléments
parfois disparates ressortant d’autres politiques (sociale ou économique
en particulier). Mais cette souplesse rend en même temps la notion
difficile à théoriser du fait de la diversité de ses usages et de la
multiplicité des représentations associées.

Ledéveloppement cultureltente d’articuler un ensemble de
représentations autour des thèmes de l’attractivité des territoires, de
la créativité des sociétés et du lien social. Associé à ladiversité, il
inspire l’idéal d’une recomposition des politiques culturelles
fondées sur la participation et la multiplicité des acteurs. Appliqué au
territoire,il motive et justifie les analyses d’impact économique de
la culture, cette dernière étant considérée comme facteur de
développement local, malgré les incertitudes sur la réalité du
phénomène. Le lien entre culture et créativité ouvrirait de nouvelles
perspectives, les activités culturelles constituant en quelque sorte une
source de capital créatif pour l’ensemble des activités économiques.
L’économie dans son ensemble aurait tendance à se «culturaliser ».
Autrement dit, ce secteur dont la croissance est supérieure à la
moyenne de la croissance économique européenne, aurait tendance
à cristalliser les espoirs de développement économique et social,
d’innovation, de cohésion. Les notions de district (culturel), de
polarisation ou d’attractivité expliqueraient désormais les vertus du
secteur culturel et créatif.

Une lecture politique du développement culturel

Au-delà des ambiguïtés de la notion de développement culturel
que signalent plusieurs textes (Auclair, Chastagner, Fournier par
exemple), on peut aussi en tenter une lecture plus politique : au
même titre que le développement durable et malgré une histoire

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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différente que Catherine Bernié-Boissard met bien en valeur, le
développement culturel est en effet susceptible d’être aujourd’hui
envisagé comme un outil majeur de contrôle des sociétés
postmodernes. La gouvernance souvent invoquée à son propos devient
alors extrêmement ambiguë. En effet, le tournant économique de la
notion à partir des années 1980 coïncide avec ce qu’on appelle en
France «les années Lang» oùtout devient culturel; le ministre
de la Culture inaugure le musée de la Mode, intronise la publicité
ou le graffiti comme activités créatrices, tandis que le
consumérisme culturel remplace la banale consommation (Bauman, 2007).
Cette évolution est au cœur de ce que Rancière (1995) identifie
comme l’assomption du «consensus culturel».
Dans leur contribution, Armelle et Émmanuel Paris montrent
que cela induit l’émergence d’une classe créative (Florida, 2002),
permet à cette dernière de justifier son rôle de médiateur (Boltanski,
2008) et de pérenniser son capital symbolique. Par ailleurs, en
revenant à Rancière (mais Boltanski reprend pour l’essentiel cette idée),
le développement culturel produit une norme sociale qui
exprimerait la criseculturelledu politique. En effet, l’exceptionnelle
capacité de la culture à produire du consensus provoque la progressive
substitution de la culture au politique. La culture présente l’intérêt
de rendre consensuels tous les objets qu’elle touche, alors que le
politique doit être nécessairement délimité puisqu’il ressort du
débat entre des opinions divergentes; la culture possède au
contraire une capacité inclusive sans limite. En conséquence la
capacité du politique à gérer la pluralité est mise à mal par cette
expansion omniprésente du consensus: la dispute, « exposition du
litige » ne peut avoir lieu dans les sociétés post-démocratiques qui
se définissent comme des démocraties consensuelles et ne peuvent
donc laisser place au débat contradictoire; finalement ces
démocraties ne relèvent plus du politique.
En imposant, par la mise en spectacle, des jugements de valeur
qui formatent idées et comportements en fonction d’un « état
moyen », on vise à l’émergence d’un état d’esprit unanimiste
« constituédes récits du “bon” développement» (A.Paris et
É. Paris); cela induit «la disparition du reste de la communauté,

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

c’est-à-dire la disparition d’une partie de la communauté qui serait
sans part et qui, dans “la conjonction d’un régime déterminé de
l’opinion[…] avec un régime déterminé du droit” comme seul
régime légitime de règlement des conflits, se verrait écartée de la
communauté mais surtout des possibilités de son exposition »
(Priolet, 2008, p. 146). Or, si le consensus est «un certain régime
du sensible» (Rancière, 1995, p. 143), la culture est le champ
principal où se constitue ce consensus entre opinion et droit.

Le développement culturel relèverait donc aussi du
politiquement correct; la création cesse d’être subversive. Ainsi Priolet
(2008) rappelle que lorsque des œuvres sont confrontées à la justice,
elles ne sont pas subversives pour autant. Car ce n’est pas l’État qui
est à l’origine des actions en justice mais des groupements de
défense d’intérêts particuliers (mouvements d’extrême-droite ou
associations de défense des droits de l’enfance); c’est donc dans le
domaine de la morale que se situe le débat, le plus souvent ramené
à des questions de mœurs. Le droit se substitue au politique; les
groupements d’intérêts privés à l’État. Le conflit devient litige et est
affaire d’experts; dès lors il n’y a plus de possibilité de subversion
politique.

À cette aune, le développement culturel serait un des outils
les plus efficaces d’extension illimitée du champ de la culture
(que certains assimilent au relativisme culturel). Il permet surtout
d’initier le processus performatif de sélection des œuvres à
diffuser en fonction de logiquesqui ressortent d’abord de la loi du
marché (recherche de publicité ou crainte de devoir affronter la
justice) :la culture y est divertissement et, excepté à l’occasion
de « coups » médiatiques destinés à donner le change, elle ne
peut s’embarrasser de véritables œuvres subversives, incapables
de rentrer dans les flux d’une mise en marché soigneusement
programmée.

Ainsi, le développement culturel nous placerait totalement dans
la crise de la culture que pronostique Hannah Arendt. Le loisir et
le divertissement, en extension permanente, phagocytent peu à peu
les objets de la culture pour les réutiliser: «Cela ne veut pas dire
que la culture se répand dans les masses, mais que la culture se

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n’est pas une
désintégration mais une pourriture» (Arendt, 1972, p. 299). En se
subsumant dans la culture, les œuvres d’art perdent leur capacité
conflictuelle et ressortent des industries culturelles dans un
mouvement de réification systématique du monde de la création (Adorno,
1974, p. 30). Elles perdent ainsi leur capacité (potentia) polémique
ou subversive sur laquelle insistaient Adorno et d’autres: «Si à
l’origine, elles étaient en contradiction avec lestatu quo, cette
contradiction a maintenant disparu. » (Marcuse, 1968, p. 89).
Ainsi, «la société avec sa facilité d’absorption [processus
qu’accomplit le développement culturel], épuise les contenus
antagoniques de l’art en les assimilant. Dans le domaine de la culture, le
système totalitaire nouveau se manifeste précisément sous la forme
d’un pluralisme harmonieux; les œuvres et les vérités les plus
contradictoires coexistent paisiblement, dans l’indifférence»
(Marcuse, 1968, p. 86).

Prenant acte de cette lecture politique et essayant en même
temps de la dépasser, cet ouvrage se propose de mieux comprendre
le phénomène de survalorisation de la notion dedéveloppement
culturel, devenue une sorte de lieu commun, dans un contexte
marqué par l’affaiblissement de l’économie industrielle, par la montée
des immatériels et par la croissance de l’emploi tertiaire. Il s’agit
d’interroger les conditions et le(s) moment(s) de son émergence
dans différents champs (les politiques publiques, les sciences
sociales), d’en répertorier les manifestations dans les pratiques sociales,
afin de cerner le flou qui l’entoure.

Développement et culture(s)

Un premier axe de réflexion concerne la définition de la
notion même de culture. La contribution de Claude Chastagner
présente le point de vue des études culturelles en montrant avec
l’exemple de la musiquezydecoen Louisiane que les cultures
populaires, parce qu’elles sont plus plastiques et moins protégées
juridiquement, sont plus faciles à instrumentaliser à des fins de
développement culturel. Ainsi travaillées et transformées en
cultures de masse transnationales, les cultures populaires rencontrent la

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

problématique du marketing culturel et intègrent de nouveaux
enjeux économiques, artistiques et territoriaux.
Dans une perspective comparable, la notion de patrimoine
culturel immatériel utilisée par l’ethnologie et présentée par Laurent
Sébastien Fournier pose le problème des usages sociaux de la
culture, notamment à travers les risques de «muséification »de la
culture vivante d’un territoire par des logiques politiques
d’inventaire qui négligent la part d’inventivité des groupes sociaux
concernés. Si le patrimoine culturel d’une communauté donnée n’est pas
défini pragmatiquement comme l’ensemble des biens dont la
communauté a conscience qu’ils font partie de son patrimoine, alors la
logique du développement culturel risque d’engendrer une
concurrence entre les différents agents qui prétendent définir le contenu de
la culture.
Ces définitions ont pour but de montrer l’étendue de la notion de
culture et d’insister sur ses acceptions élargies (culture populaire,
culture au sens anthropologique), ce qui rend particulièrement
légitime une interrogation sur les enjeux culturels des fêtes et des
festivals (Sibertin-Blanc, Leitao, Goeury). Mais l’ouvrage montre qu’il
est en pratique impossible d’abandonner complètement l’acception
restreinte de la notion de culture (culture cultivée, culture au sens
esthétique) dès lors qu’il est question de développement culturel et
de politiques publiques de la culture. Différentes conceptions
s’affrontent, entre ceux qui conçoivent le développement culturel en
termes d’accès à la culture, d’élargissement à de nouveaux publics
et finalement de droit à la culture, et ceux qui focalisent leur
attention sur la valeur économique de la culture, entre ceux qui parlent
d’ « équipementsstructurants »et ceux qui préfèrent parler
d’ « équipes structurantes », entre ceux qui considèrent d’abord le
coût des équipements culturels et ceux qui insistent sur les
bénéfices induits que ces équipements permettent. Pour les acteurs du
monde de la culture, c’est la logique de la démocratisation culturelle
qui paraît prévaloir dans une perspective parfois héritée de
l’éducation populaire; pour les universitaires, il s’agit plutôt d’optimiser
la gestion de l’implantation des infrastructures et d’aménager
l’offre culturelle à l’échelle des différents territoires.

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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Malgré ces différences de conceptions, les problématiques de la
labellisation, des nouvelles formes d’appropriation liées à
l’apparition de nouvelles catégories de patrimoine ou des moyens de
mesurer la créativité, contribuent à construire des médiations. De même,
les études portant sur la mise en patrimoine de la mémoire
collective (Hertzog) ou sur la mise en culture des ressources territoriales
(Duval) montrent que pour analyser une situation à l’échelle d’un
territoire, il est plus que jamais nécessaire de combiner les
différentes approches en présence. Enfin, les points de vue des acteurs
culturels et des artistes mettent en valeur que la complexité de la notion
de culture suppose que soient systématiquement croisées les
perspectives, dans un domaine où le substrat social et territorial, la vie
du quartier ou de la ville par exemple, est aussi importante que la
mise en œuvre des projets culturels elle-même.
Pour mieux dépasser les difficultés en termes de conceptions de
la notion de culture, il semble finalement possible de distinguer
quatre phases ou quatre périodes successives concernant l’utilisation de
la notion de culture à des fins de développement:
– la culture comme opportunité, aléatoire et peu ou pas
organisée ; c’est la phase antérieure, la préhistoire du développement
culturel ;
– la culture devient ressource territoriale : l’exploitation d’une
aménité culturelle permet de valoriser d’autres productions, de
labelliser celles-ci ;
– la culture devient outil du marketing territorial : on décide de
prendre en charge la création de cette ressource territoriale dans un
projet global de promotion du territoire ;
– la culture devient simulacre et remédiation: on peut parler à
ce stade de disneyfication ou de construction d’espaces
«hyperréels ».Le projet de promotion fait appel à des icônes et performe
dans l’aménagement de l’espace et l’organisation de la société
locale, souvent, mais pas systématiquement, au moyen de
technologies sophistiquées.
Ainsi, progressivement, la culture est positionnée au centre des
politiques locales et acquiert un rôle structurant. On passe de

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

l’image (qui procure un « plus ») au produit, normé, calibré,
standardisé et réputé efficient. Au cours du processus,
l’instrumentalisation économique, politique ou sociale de diverses formes de la
culture fait souvent oublier qu’elle a d’abord pour fonction de créer du
lien social et de l’identité.

Développement et territoire(s)

Au-delà des réflexions sur la culture, l’objectif est, partant d’une
notion s’apparentant à un lieu commun, d’interroger les liens entre
culture et territoire (au sens d’espace «approprié »,construit par
ses acteurs, doté d’une dimension sociale). La visée
interdisciplinaire comme le dialogue avec les représentants des milieux
professionnels contribuent à renouveler l’approche des pratiques et des
politiques culturelles. La réflexion montre que le développement
culturelintéresse le développementéconomique, le développement
durable,les requalifications territoriales, l’intégration des
populations, la mise en valeur du patrimoine, mais aussi lagéopolitique
(coopérations à une échelle locale ou régionale, Europe…).

La première partie de l’ouvrage s’attache à décrire la diversité
des usages de cette notion, répertoriant ses différentes formes, du
marketing à la mise en valeur des mémoires et des patrimoines.
Catherine Bernié-Boissard en rappelle la genèse au début des
années 1960, et caractérise trois moments décisifs. Le premier, celui
des fondations, est lié à la création et aux objectifs du ministère de
la Culture en France en 1959. La question centrale alors est celle des
publics, donc de la démocratisation de l’accès à la culture. Le
deuxième est celui de l’appropriation de la notion de
développement culturel par les collectivités territoriales (le temps des
territoires). Le troisième est contemporain de l’association étroite entre
développement économique et développement culturel, dans une
économie dite de «l’immatériel »qui brouille les frontières du
champ culturel et renvoie au débat sur le sens et la place accordés
dans les sociétés aux productions de l’esprit et de l’imaginaire.

La recherche contemporaine
survaloriser les ressources de la

a montré la tendance actuelle à
culture, dans les discours et les

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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programmes :redécouverte des ressources patrimoniales à travers
le prisme dominant du développement économique local,
mobilisation des ressources immatérielles sur le plan local pour la
production d’événements médiatisés, pouvant servir à leur tour de
ressource pour de nouvelles modalités d’aménagement du territoire
(Sibertin-Blanc). Elle a également souligné l’avenir incertain des
cultures populaires, issues de lieux désormais privés de
productivité et soumises à l’injonction identitaire. D’où une nécessaire
poursuite de la réflexion sur l’évaluation des politiques culturelles,
sous l’angle du concept de capacité oucapabilitéde l’économiste
A. Sen (2000). Il s’agit dès lors de réinterroger ce qui fonde les
motivations et les choix des hommes (Thireau).
Les deux composantesde la notion de développement culturel :
le droità la (àsa) culture – dans le sens de l’héritage culturel –, et
le droit de chacun à s’épanouir en se cultivant – dans le sens de
l’épanouissement individuel – se combinent ainsi de diverses
manières à la capacité de la culture de générer de la valeur
économique (Claval). L’exploration de ces multiples combinaisons, à
diverses échelles, en fonction de problématiques urbaines ou
rurales, suscite un débat autour des questions de la démocratisation de
l’accès à la culture et aux biens culturels, de la place des populations
dans la construction et l’instrumentalisation d’événements, de
l’évaluation du développement culturel.
L’inflation de labels va de pair avec de nouvelles formes
d’appropriation, par exemple la prise en compte de nouveaux
patrimoines (cités de logement social ou architecture des années 1960 dans
lesVilles d’art et d’histoire). Ce processus interroge le caractère
rigoureux de la qualification et de la certification. À une autre
échelle, au sein de l’Union européenne, la plupart des grandes
agglomérations engagent des politiques culturelles qui présentent
similitudes et différences. Peut-on parler pour autant d’une
«européanisation »,voire d’une globalisation – autrement dit d’une
uniformisation – de la culture ?
La superposition et l’entrecroisement des acteurs, des pratiques,
des échelles territoriales font de l’interculturalitéet de l’interterri
torialitédeux notions particulièrement pertinentes pour comprendre

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

les processus paradoxaux du développement culturel. La
dynamique des Eurorégions, déployée à «l’entre-deux »du local et du
global, combinant plusieurs dimensions de la coopération
interterritoriale (transfrontalière, décentralisée, interrégionale nationale et
transnationale, etc.), en est un exemple éclairant (Perrin).

Enjeux et approches du développement culturel

En se focalisant sur les relations entre le développement, la
culture et le territoire, il est possible de recenser les enjeux et les
différentes approches possibles de la notion de développement culturel.

Cerner les limites
Une approche évidente consiste à cerner de différentes manières
les limites de la notion de développement culturel. Classiquement,
elles peuvent pointer la « fatalité de l’institutionnalisation », à
l’origine de la perte de sa dynamique initiale, comme les limites
spatiales : le dynamisme de certains espaces (en l’occurrence
urbains) est référé à celui d’autres espaces de même type, induisant
une relative homogénéisation dans l’innovation sociale. La nuit
devient une temporalité spécifique à ces dimensions dans la plupart
des villes européennes. On peut également poser les limites des
politiques de communication par la culture dans la promotion des
territoires, limites d’une action souvent très individualisée (Goeury)
et pas toujours très claire dans ses attendus, lourde de routines et
sous-entendus peu questionnés dans la pratique quotidienne
(Sibertin-Blanc).

Le rôle de la culture
Une question essentielle est celle du rôle de la culture, à travers,
par exemple, l’ambiguïté des définitions de la culture mise en valeur
par l’ethnologie (Fournier). Cet axe de lecture recoupe encore
souvent le questionnement des limites du développement culturel.
Sous cet angle, on peut caricaturer un peu en disant que deux types
d’espaces – dynamiques ou en difficulté – instrumentalisent ainsi
particulièrement la culture.

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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De nombreuses approches (Zanetti) s’intéressent en effet à des
espaces en difficulté économique, sociale, ou démographique
(régions industrielles en reconversion, espaces émergents,
ruraux…) oumarginalisés, laissant croire que dans ces situations
difficiles, le développement culturel est une option par défaut, celle
qu’on envisage lorsque tout le reste a échoué ou lorsqu’on n’a que
peu d’autres moyens à disposition. Cette solidarité n’est donc pas
exempte d’ambiguïtés (Auclair) puisqu’elle sous-tend aussi souvent
la recherche d’une paix sociale.

La vieille conception d’une culture gaspillage, consommation
sacrificielle, est en soi remise en cause par l’utilitarisme sous-jacent
de la notion de développement culturel. Avec ces approches d’une
culture pensée comme dernière arme des plus défavorisés, mais
aussi avec les approches plus fonctionnelles liées au marketing
territorial, la culture apparaît comme un des derniers domaines laissant
une possibilité d’action dans un monde globalisé où la décision
politique locale perd de son importance. En ce sens, parler
d’instrumentalisation n’a alors rien de péjoratif: la culture devient un outil
de développement, ce dernier terme perdant alors partiellement son
sens d’injonction «nécessaire »au changement (É. et A. Paris), le
changement pour le changement, au profit de l’idée d’une mise en
cohérence de territoires aux logiques internes souvent hétérogènes
voire disparates (Pincent, Auclair). Mais cette dernière idée met en
valeur que ce ne sont pas les plus en difficulté ou les plus démunis
qui tirent le plus profit de ce développement culturel.

Il demeure de cette ancienne sacralisation de la culture un
prestige que s’efforcent d’exploiter des territoires dynamiques (Terrisse,
Sagot). Dans ces sociétés très policées, la culture reste la
pourvoyeuse d’imaginaires en quête d’un ailleurs, qu’il s’agisse
d’espaces ou de temporalités. Cependant, cet utilitarisme n’empêche pas la
spontanéité des pratiques d’acteurs moins professionnalisés, en
quête d’identité (Leitão): ce sont eux qui contribuent le plus à la
perpétuation du prestige de la culture comme marqueur territorial,
avec parfois une compétence surprenante par leur capacité à induire
des reconfigurations importantes des systèmes territoriaux locaux
(Salvatore).

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L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

Modalités de mise en œuvre
Cette revue des thématiques marquantes serait incomplète sans
aborder un troisième axe majeur qui s’intéresse aux modalités selon
lesquelles cette culture est mise en valeur, et qui soulève la question
du «comment ça marche? »,avec une approche tantôt
surplombante de l’acteur public ou plus immédiatement concrète, centrée
autour de la réussite d’un événement.

Questionner le chercheur et l’acteur

Au même titre que les interrogations sur le sens à donner
aujourd’hui à l’action culturelle, le souci pragmatique impliqué par
la notion de développement culturel suscite des questions et débats
qui montrent l’importance de la demande autant que la difficulté à
en appréhender les enjeux dans un monde en mutation: dans la
logique d’une médiaculture omniprésente, avons-nous encore
besoin de culture? Surtout, existe-t-il encore une place pour
l’acteur culturel?

Mais ces interrogations intéressent aussi le chercheur, en
particulier ce qui concerne la mise en valeur de la dimension performative
du travail d’investigation (Chastagner, Fournier). Mais, là encore, la
maîtrise des techniques et la conscience de cette maîtrise ont beau
s’être renforcées, cela ne répond pas à la question de la finalité de
l’action culturelle. C’est probablement la raison pour laquelle le
débat autour de la démocratisation de la culture demeure
omniprésent (Bernié-Boissard). Cette volonté de démocratisation est-elle
encore d’actualité? Si un consensus assez volontariste se dégage,
insistant cependant sur la nécessité d’adaptation au contexte d’une
société qui a évolué depuis les années 1960, il semble néanmoins
possible d’interroger l’importance, réelle mais probablement
secondaire, de cette demande: la situation du secteur de l’action
culturelle est paradoxalement fragilisée alors que la notion de
développement culturel est omniprésente dans toute politique; de même, ce
succès n’induit pas nécessairement un développement de la culture.

Dans cette incertitude, afin de prolonger la réflexion, il paraît
logique de terminer cette introduction en posant quelques questions :

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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– comment situer les cas étudiés? L’utilisation de la culture
estelle toujours défensive, en réponse, souvent tardive, à une
fragilisation (territoires en difficulté économique ou démographique qui
veulent se redéfinir), un besoin d’identité(espaces attractifs qui
craignent d’être submergés par l’afflux de populations nouvelles et
envisagent de (re)fonder un discours commun) ?
– n’y a-t-il pas alors une confusion fréquente entre la
construction culturelle à destination des habitants (idéologie territoriale) et
celle destinée aux visiteurs potentiels du pays (marketing
territorial) ?Pour le dire autrement, les acteurs ont-ils une conscience
claire des objectifs commerciaux qu’ils mettent en jeu? Ne
s’agitil pas le plus souvent de la constitution d’une idéologie territoriale
à vocation interne au territoire? Cela suscite un double glissement
vers les modalités de la réception de ce discours et la question de
l’échelle d’action ;
– s’agit-il de la mise en scène d’une culture prétexte? Comment
s’opère l’alchimie du passage de l’événement culturel au «support
identitaire essentiel» ?(Brennetot, 2004). L’identitéterritoriale
est-elle nécessairement transposable comme identité commerciale ?
– le développement par la culture reste-t-il toujours confiné à des
espaces de petites dimensions, entités nécessairement, voireessen
tiellementlocales, envisagées dans des configurations territoriales
limitées ?Au regard des contributions ici réunies, le temps d’André
Malraux fondant un ministère des Affaires culturelles et de la
vocation universalisante de l’UNESCO semble passé et laissé aux
grands médias et multinationales qui transforment la culture en
entertainmentmédiacultu-. Plus largement comment articuler les «
res »(Maigret et Macé, 2005) à vocation internationale,
omniprésentes voire envahissantes, et ces dimensions très locales?
– quelles sont les stratégies de développement culturel et
pourquoi, malgré son succès, cet outil reste-t-il relativement fruste ?
Cela induit de poser la question de l’autonomie de décision, qui
constitue souvent une des causes majeures du processus de
mutation vers le culturel. Réelle autonomie ou nouvelle dépendance
vis-à-vis des pôles émetteurs ? Comment se situer vis-à-vis des

18

L. S. FOURNIER, C. BERNIÉ-BOISSARD, D. CROZAT, C. CHASTAGNER

grandes multinationales ou, plus souvent, vis-à-vis des entreprises
nationales (médias) ? Comment négocier le décalage assez
fréquent entre les effets d’image et la réalité économique ou sociale
d’un territoire soumis aux aléas du marché, à la métropolisation
et à la mondialisation?
– concurrence et/ou mimétisme? La multiplication des
événements et initiatives culturelles induit des effets de mode, une
homogénéisation à défaut d’une standardisation qui permettrait de parler
d’industrie culturelle. Comment concilier la «fuite en avant» vers
l’innovation et la «stabilité »qu’est censée représenter la culture ?
– parmi les recours à des temporalités nouvelles, la labellisation,
par exemple lesAOCou lesVilles d’art et d’histoire, est-elle une
réponse cohérente pour le développement culturel territorial ?
Forme d’institutionnalisation récente et fréquente, on peut
s’interroger sur son évolution et sa généralisation. Ne ferait-elle pas faire
perdre aux territoires leur originalité, par standardisation?
– comment penser l’évaluation des politiques de développement
culturel ?Quelle est la qualité et l’importance réelle du
développement induit? Il n’existe aujourd’hui que des outils indirects
(fréquentation, chiffre d’affaires, etc.). Mettre au point des outils
qualitatifs suppose de pouvoir s’appuyer sur des définitions stabilisées.
Cette diversité d’interrogations ne prétend pas à l’exhaustivité;
elle témoigne, en conclusion, de la richesse d’un débat qui, lors des
Rencontres de Nîmes, s’est voulu international et interdisciplinaire.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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ADORNO, T. (2003),Prismes. Critique de la culture et société, Paris, Payot
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DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

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RANCIÈRE, J. (1995),La mésentente politique et philosophie, Paris, Galilée.

LE DÉVELOPPEMENT CULTUREL
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE COLLOQUE DENÎMES

Le développement
demi-siècle

Paul Claval

culturel : une notion apparue il y a un

La notion de développement culturel est apparue il y a un
demisiècle. Comme l’a montré Guy Saez, elle doit beaucoup à Joffre
Dumazedier. Celui-ci menait alors des recherches de psychologie
dans la perspective de Piaget et de Wallon. François Perroux, qu’il
connaissait, critiquait les réflexions alors menées sur le
développement :elles étaient conçues dans une optique trop économique et
sans référence aux valeurs humaines. Dumazedier approuvait les
perspectives ouvertes par Perroux. C’est du croisement de ses
propres études et de la nécessité d’une perspective plus humaine sur le
développement qu’il tire l’idée que le développement se doit de
revêtir une dimension culturelle. Joffre Dumazedier «vend
»l’expression – et la vision qu’elle implique – au monde politique au
début des années 1960.
La notion de développement culturel joue depuis un rôle
important dans la politique française, comme l’a souligné Catherine
Bernié-Boissard. Dans un premier temps, dans le courant des années
1970, elle traduit la volonté d’élargir le public ouvert aux
manifestations de la culture, dans une perspective qui demeure proche des
valeurs du Front populaire. Le sens de l’action s’élargit lorsque

22

PAULCLAVAL

s’impose une vision plus anthropologique. Le deuxième moment,
dans les années 1980, est celui où la culture s’impose comme un des
outils essentiels d’un aménagement territorial négocié entre État et
collectivités locales ou régionales. Une troisième perspective
s’impose dans les années 1990, lorsque la dimension économique du
développement culturel devient dominante.
L’apparition de la notion de développement culturel traduit, en
France, l’élargissement du champ de la politique à un nouveau
domaine. Elle a, à la même époque, des équivalents dans d’autres
parties du monde; les actions s’y focalisent plutôt sur le
multiculturalisme. Les nouvelles attitudes s’enracinent dans une conviction
démocratique :chacun a droit – et a un droit égal – à accéder à la
culture. Cette idée s’appuie sur une conception du développement
qui garde des connotations économiques, même si elle l’humanise.
– L’idée de développement culturel a donc deux composantes :
le droità la culture, que l’on peut interpréter comme le droit qu’a
chacun de se développer dans sa culture, ou comme le droit qu’a
chacun de s’épanouir en se cultivant, c’est-à-dire en accédant à des
formes supérieures de culture. La première conception fait de la
culture un héritage; la seconde la voit comme un instrument qui
permet de construire des projets – des projets individuels, mais qui
peuvent évidemment prendre une dimension collective si tous les
partagent.
– La culture ne conduit pas seulement à un enrichissement de
l’individu. Elle génère de la valeur économique. Celle-ci résulte
parfois de la façon dont les manières de faire et de vivre sont
ressenties comme harmonieuses, équilibrantes, respectueuses de
l’homme et de l’environnement, et sont donc appréciées. Elle
traduit le jugement positif porté sur le cadre que crée la culture, le
milieu qu’elle modèle, les outillages qu’elle mobilise, les formes
qu’elle s’associe. Le tourisme et la gentryfication des beaux
quartiers historiques sont des expressions de la première dimension
économique du développement culturel.
Le deuxième apport de la culture à l’économie est différent:
il vient de ce qu’elle est innovation, création. Dans une société

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

23

globalisée où les emplois qui échappent à la concurrence sont de
plus en plus rares, il est impératif d’imaginer de nouvelles
combinaisons productives si l’on veut échapper à la ruine et bénéficier
du développement.

Les deux conceptions du droit à la culture et les deux manières
dont la culture influe sur l’économie se combinent: droit à se
développer dans sa propre culture et formation de valeur patrimoniale
vont souvent de pair; épanouissement individuel et créativité ont
des points communs. Mais ces regroupements ne sont pas rigides:
la créativité est stimulée lorsqu’on a la chance de vivre dans un
environnement ressenti comme riche parce que chargé de valeurs
patrimoniales :les choix que font les touristes ou les cadres qui
cherchent à nourrir leur imagination le montrent.

Le développement culturel ne s’inscrit donc pas dans une
perspective unique, et ceux qui s’en réclament n’œuvrent pas
nécessairement pour le même avenir et pour le même type de société.
Certains rêvent d’un avenir toujours plus ouvert. D’autres
favorisent, à l’inverse, le communautarisme. Le danger de voir se
multiplier des interprétations de ce type est si réel que la plupart des
acteurs du développement culturel ne cessent de répéter que la
culture est relation, mouvement, ouverture, et que le
développement est nécessairement interculturel. Ces professions de foi
suffisent-elles à conjurer le danger ? Leur incessante réitération en
fait douter.

Développement culturel et émergence de nouveaux thèmes dans
la recherche sociale

La thématique du développement culturel apparaît en France
dans les années 1960 et s’affirme dans les années 1970. Des
préoccupations voisines se manifestent à la même époque dans bon
nombre de pays occidentaux.
Pourquoi l’attention accordée à la culture et aux problèmes
culturels s’accroît-elle alors brusquement? Cette évolution est
contemporaine d’autres mutations: l’Occident se met à concevoir
différemment l’homme et la société.

24

PAULCLAVAL

– Premier exemple: les sentiments d’identité sont depuis
toujours présents chez les individus ou dans les groupes, mais les
sciences sociales n’en parlaient pas, car ils résultaient, pensait-on, de
mécanismes spontanés qui assuraient automatiquement leur
naissance et leur affirmation. On découvre avec stupeur dans les années
1950 et 1960 que, dans nos sociétés, beaucoup ont de la peine à se
définir et à dire qui ils sont – c’est fréquemment le cas des enfants
d’immigrés ;les groupes existants refusent de les intégrer et
donnent d’eux une image négative et non valorisante. En moins de
cinquante ans, le problème des identités est devenu central dans la
plupart des sciences sociales.
– Des tensions sociales existent dans toutes les sociétés. On
utie
lisait depuis leXIXsiècle le vocabulaire de la lutte des classes pour
les analyser: c’était souligner les difficultés qui naissaient au sein
des collectivités étudiées, mais indiquer aussi qu’elles ne
remettaient pas en cause l’idée d’une certaine solidarité dans le corps
social. Ce vocabulaire ne paraît plus convenir aux situations
actuelles. Pour les décrire, on parle plutôt d’exclusion: ce que l’on
qualifiait de société, et qui présentait une certaine unité, une certaine
cohésion, a disparu.
– Souci du développement culturel, exacerbation des problèmes
identitaires, accent mis sur le rôle croissant de l’exclusion montrent
que l’idée de société que les sciences sociales avaient élaborée dans
e
le courant duXIXsiècle et qui s’était imposée jusqu’au milieu du
e
XXne rend plus compte des réalités émergentes.
Pour les premiers théoriciens du social, celui-ci existait comme
une réalité globale qui s’imposait à tous ceux qui vivaient dans un
même espace. Dans les sociétés traditionnelles, souvent présentées
comme des communautés au sens que Tönnies donne à ce terme en
1887, des automatismes assurent la solidarité de tous. La
modernisation voit la part des communautés rurales régresser. La population
s’urbanise. Dans les grandes villes, la sociabilité prend de nouvelles
formes :le vendeur doit se montrer courtois vis-à-vis des acheteurs,
mais il ne les connaît pas et n’éprouve à leur égard aucun sentiment
d’amour ou de compassion; la société ignore les mouvements du
cœur. Les solidarités, indispensables au maintien de la cohésion de

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

25

l’ensemble ne résultent plus du jeu d’automatismes. Les nouveaux
théoriciens de la société indiquent clairement que c’est à ceux qui
dirigent le corps social – les politiques –, qu’échoit la responsabilité
de maintenir le lien social. Ils y parviennent en mettant en œuvre
des politiques de bien-être social: régimes de retraite,
assurancemaladie, assurance-chômage, allocations familiales. C’est dans le
cadre des États-nations que ces politiques sont mises en place:
e
elles s’ébauchent à la fin duXIXsiècle, s’affirment entre les deux
guerres mondiales et se généralisent après 1945.
Existe-t-il un lien entre le souci nouveau que les gouvernements
affichent de promouvoir des politiques culturelles, la dramatisation,
dans beaucoup de cas, des questions identitaires, et la montée de
l’exclusion ?Est-il lié à la disparition des «automatismes »de la
solidarité et à la difficulté, pour les États, de maintenir de hauts
niveaux de protection sociale dans un monde plus concurrentiel?

Globalisation et transformation des réalités sociales

L’interprétation simpleque l’on propose des nouvelles formes
et des nouveaux problèmes que connaît la vie sociale depuis une
génération est généralement simple: elles résulteraient de la
globalisation.

– Celle-ci accroît la mobilité des hommes. Les flux
internationaux de migrants et de touristes ne cessent de gonfler; les
situations de juxtaposition proche ou de superposition culturelle se
multiplient ;elles sont susceptibles de conduire au rejet, par certains
groupes, de ceux que l’on voit ainsi déferler. Les migrants, mal
accueillis, optent alors pour le communautarisme. L’exclusion et
certains des problèmes qu’elle entraîne ont beaucoup à voir avec les
facilités nouvelles de déplacement.

– La globalisation accroît de même la mobilité des biens et
facilite l’échange des informations à toute distance. Les entreprises en
profitent pour sortir du cadre national où elles situaient la plupart
du temps leurs opérations de transformation, de fabrication et de
montage. Le pouvoir de contrainte dont l’État disposait à leur
égard disparaît : si on veut les contrôler trop étroitement, elles

26

PAULCLAVAL

délocalisent leurs fabrications, leurs laboratoires, leurs services de
marketing et, dans certains cas, leurs états-majors et leurs sièges
sociaux. Les possibilités qu’ont les États de développer des
politiques sociales sont de plus en plus menacées: les interventions de
la puissance publique ne parviennent plus à éviter la désagrégation
du lien social.

– Laglobalisation transforme – ou achève de transformer – les
conditions de transmission des pratiques, des attitudes, des
savoirfaire, des connaissances et des valeurs. Les cultures populaires
étaient essentiellement fondées sur le transfert local des pratiques
de la vie quotidienne et de la production: les enfants regardaient
autour d’eux et écoutaient ce que les adultes leur apprenaient.
Déjà affectées par l’élargissement progressif de la sphère de
l’écrit, les formes traditionnelles des cultures populaires sont
condamnées par la révolution des médias, dont résulte pour une
bonne part la globalisation.

Les cultures populaires sont de plus en plus diffusées par la
radio, les films, la télévision, les DVD ou internet. Elles cessent
d’avoir des bases locales. Elles concernent les gestes d’une vie
courante adaptée à des environnements quotidiens largement
« machinisés». Les techniques de la vie productive reposent
désormais sur les nouvelles formes que prennent les cultures
savantes ; celles-ci se soucient moins que par le passé de
religion, de transcendance ou de hiérarchie sociale. Elles sont axées
sur les connaissances scientifiques, l’enseignement qui les
dispense (qu’il soit technique ou supérieur) et les supports qu’elles
mobilisent (l’écriture et, de plus en plus, son accélération et son
approfondissement dans le domaine de l’image et du son
qu’autorisent l’utilisation des ordinateurs, le recours systématique au
numérique et le réseau internet).

Les cultures de masse n’incorporent plus qu’une frange étroite
de techniques: celles qui sont indispensables à la mise en place
(parfois), à l’entretien (souvent) et au dépannage de l’univers
instrumental dans lequel chacun vit; à la place de savoir-faire productifs,
on a ceux du bricolage.

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

27

– La globalisation modifie les conditions dans lesquelles les
relations sociales s’établissent : elle bouleverse les sociétés et
altère leur fonctionnement. Les liens locaux s’amenuisent. Ceux
qui se tissent le font à l’échelle de la mobilité quotidienne (qui
s’inscrit dans des cercles de 10, 20, 30 km ou plus, alors qu’elle
n’allait guère au-delà de 2, 3 ou 5 km), ou à celle des
nouvelles formes de mobilité et de télé-relations (c’est-à-dire à
l’échelle globale).
On peut attribuer la montée des problèmes identitaires à la fin de
la «mémoire vive» – pour reprendre l’expression proposée par
Pierre Nora – que véhiculaient les cultures populaires de jadis, et à
la multiplication des échelles auxquelles s’établissent les relations.
La nation cesse d’y tenir le rôle privilégié qu’elle occupait depuis la
e e
fin duXVIIIsiècle ou le début duXIX.
L’élargissement à l’échelle globale du champ d’action et
(surtout) d’implantation des entreprises détruit les solidarités qui
existaient spontanément ou découlaient des politiques de
redistribution menées par les États. C’est de cela que résulte la montée de
l’exclusion.
Ces transformations (perte d’identité à la suite de la crise des
cultures populaires et et de celle des sociétés nationales; montée de
l’exclusion à la suite de l’élargissement des sphères de l’activité
économique et de l’érosion de certaines des formes de pouvoir des
États) s’accompagnent de l’apparition de nouvelles formes de
réseaux, qui aident à prendre conscience des problèmes du monde
actuel (rôle des ONG, impact d’internet, des blogs…), mais sans que
les liens nouveaux que cela crée et les territorialités que cela façonne,
ne répondent à tous les besoins des hommes et des sociétés.

Pourquoi des politiques culturelles?

La montée des politiques culturelles est liée à la globalisation,
mais pour bien les comprendre, il convient de les resituer dans un
contexte plus large. La culture est faite de l’ensemble de ce que les
gens ont reçu de leur famille et de leur milieu, et de ce qu’ils ont
intériorisé, modifié, et structuré à travers leur expérience. Elle leur

28

PAULCLAVAL

offre les instruments indispensables pour vivre et agir au présent, et
leur permet de se projeter dans le futur. Elle donne ainsi un sens à
la vie de chacun et à l’existence collective.

Le sens: un domaine longtemps religieux ou idéologique
Dans la plupart des sociétés, l’ensemble de ce qui donne sens à
la vie et permet de répondre aux questions « Qu’est-ce que
l’univers ? Que suis-je? Pourquoila vie? Pourquoi la mort?, etc.»
était du ressort du religieux – ou de l’idéologique. Pour répondre à
ces questions, il faut en effet prendre du champ par rapport à la
réalité immédiate et accéder à un ailleurs qui se loge dans la
profondeur des choses ou des êtres (pour les religions de l’immanence),
dans un au-delà du Ciel et de l’Enfer (pour les religions révélées),
dans la sphère de la Raison (pour les métaphysiques qui se
développent après Platon), ou dans un moment privilégié du passé (l’Âge
d’Or), du présent (la Terre sans Mal) ou du futur (l’Utopie) pour les
idéologies.
C’est à la gloire du Seigneur que l’on prie en commun, que l’on
chante, que l’on danse, que l’on participe à des cérémonies, que l’on
construit des églises et que l’on organise des fêtes. Les arts, souvent
populaires, concourent à la mise en scène des symboles qui font
comprendre le monde et la société.
Dans les sociétés traditionnelles, c’est donc à l’Église, ou aux
Églises, qu’échoie la responsabilité d’organiser ce qui donne un
sens à la vie.

Accéder au sens par des formes supérieures de la culture
Le domaine de l’intelligence et de l’art s’autonomise
progressivement : c’est un des apports majeurs de la culture des élites,
qu’elles vivent à la Cour ou dominent des sociétés urbaines. La
littérature, la peinture, la musique, l’architecture offrent à ceux qui
les créent, et à ceux qui savent les goûter, un enrichissement
indéniable. L’individu qui les maîtrise fait l’expérience d’une sorte de
dépassement. L’accès à ces formes supérieures de culture n’est pas
sans rappeler l’expérience de délocalisation qu’offrent les religions
et les idéologies. Les lecteurs des grandes œuvres, les spectateurs

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

29

au théâtre, les auditeurs de grande musique accèdent eux aussi aux
sphères auxquelles conduisent la pratique de l’art et celle de la
recherche.
Les sociétés occidentales donnent donc à la culture un sens
nouveau :à partir d’un certain moment, ceux qui en développent les
formes supérieures ont accès, de manière individuelle et libre, à une
compréhension du monde qui leur évite les endoctrinements et fait
que leurs choix sont éclairés. Ces expériences ont ceci de particulier
qu’elles peuvent s’inscrire hors du domaine du religieux et de
l’idéologique.
e
Jusqu’à la fin duXVIIIsiècle, le pouvoir de compréhension
qu’offre la culture «cultivée »apparaît cependant davantage
comme un complément de celui qui résulte de la religion que
comme un substitut. Avec la montée des idéologies du progrès, la
culture «cultivée »voit son rôle s’accroître. Les idéologies
expliquent les dynamiques de l’univers et du monde naturel et éclairent
l’évolution des groupes sociaux. Elles n’offrent pas autant de champ
à l’épanouissement individuel que les religions: c’est pour cela que
la culture « cultivée » tient un rôle essentiel dans les sociétés
qu’elles confortent.

Le peuple comme nouvelle source de légitimité
À partir de la Renaissance, les formes supérieures de la culture
qui se développent dans des sociétés partiellement urbanisées et
dont les structures politiques s’autonomisent (cités-États, royaumes,
empires) sont portées par les élites.
e e
Avec les mutations de la fin duXVIIIet duXIXsiècles, les
fondements du pouvoir y changent. C’est le moment où l’État-nation
devient la forme politique la plus valorisée. Le pouvoir qu’exerce le
Prince ne lui est plus délégué par une autorité supérieure – Dieu ou
la Raison métaphysique. Il émane du peuple.
Cela conduit à un double changementd’attitude à l’égard de la
culture :
– le peuple est au centre des curiosités, ce qui conduit à la
découverte de la spécificité et de la diversité des cultures populaires;

30

PAULCLAVAL

– la volonté s’affirme de donner conscience aux couches les plus
modestes de la population de l’éminente dignité qui résulte de leur
nouveau rôle; il convient pour cela d’imaginer et de mettre en
œuvre des actions capables de les faire accéder aux formes
supérieures de culture développées par les élites. Il s’agit de mettre à la
portée de tous ce qui était longtemps resté le privilège de
quelquesuns. L’enseignement obligatoire et la création de musées
témoignent de ces nouvelles orientations. Les États sont amenés à
infléchir les politiques culturelles qu’ils menaient jusqu’alors et à leur
donner une ampleur qu’elles n’avaient pas.

Les politiques culturelles modernes: le premier temps

Un même besoin; des pratiques diverses
– Pour comprendre les formes que prennent alors les politiques
culturelles, l’exemple des actions mises en œuvre par l’URSS et par
les Pays de l’Est est particulièrement simple et éclairant. Celles-ci
reconnaissent la diversité des cultures populaires, auxquelles elles
font une place importante, mais elles les «folklorisent »en les
détachant de leur contexte religieux et en soulignant qu’elles
appartiennent déjà au passé; elles donnent encore du sel et de la couleur
à la vie actuelle, mais elles n’ont plus de signification politique.
Pour les responsables, la tâche essentielle se situe ailleurs :
mettre à la portée de tous les formes de culture dont l’aristocratie
et la bourgeoisie ont été longtemps les seules à bénéficier:
littérature, musique, opéra, théâtre, danse classique…
– Dans les pays libéraux d’Europe occidentale, le
développement de la culture – de ses formes élitaires en particulier – échappe
en partie à l’autorité de l’État. Il repose d’abord sur le mécénat,
puis, à partir du moment où les classes moyennes se multiplient, sur
le marché: c’est vrai en particulier pour la littérature, pour la
peinture, pour le théâtre et pour la musique.
Le rôle de l’État est alors de conforter la diffusion de la culture
« cultivée »dans les classes moyennes: il y parvient en soutenant
l’enseignement secondaire, en développant l’enseignement
supérieur et en créant des écoles des Beaux-Arts, des conservatoires de

DÉVELOPPEMENT CULTUREL ET TERRITOIRES

31

musique. Il met en valeur le rôle que les élites ont joué dans la
genèse des nations en transformant en monuments les châteaux et
les hôtels où elles vivaient, et les églises dont elles commanditaient
la construction.
– Lasituation de la culture aux États-Unis est à la fois proche
et différente de celle qui caractérise l’Europe occidentale. Ici
comme là, le financement de la création culturelle est assuré pour
l’essentiel par le marché et par le mécénat (celui-ci s’affirmant à
partir du moment où il devient un mécénat d’entreprise).
La différence essentielle entre les États-Unis et l’Europe vient
d’ailleurs. En Europe, l’élite prend progressivement conscience de
la nécessité d’assurer la diffusion et la promotion de sa culture
auprès des classes moyennes, puis des classes populaires. Comme
l’a montré Tocqueville, on essaie aux États-Unis de penser ce que
doit être une société démocratique; il convient donc de créer une
culture qui soit directement accessible à tous: les auteurs et les
artistes cherchent à toucher un public de masse bien avant que les
médias n’imposent partout ce type de transformation.
C’est de là que vient la force de pénétration de la culture
américaine :elle est plus accessible aux classes populaires que la culture
française, par exemple, marquée par ses origines bourgeoises. On
mesure sa puissance de pénétration au succès que connaissent le
cinéma ou la musique venus d’Amérique chez les jeunes, en URSS
et dans les démocraties populaires.

L’échec des politiques culturelles première manière: l’exemple
de l’URSS et des Pays de l’Est
La signification que l’action culturelle avait prise au moment
où les États-nations se construisaient est profondément remise en
cause par l’évolution contemporaine. L’échec des politiques
culturelles fondées sur les principes alors imaginés est souligné par
les échecs qu’elles ont connus en URSS et dans les Pays de
l’Est. Les mesures prises pour « folkloriser » les cultures
populaires n’ont pas réussi à faire oublier leur dimension politique,
bien au contraire : elles ont nourri des autonomismes et des
nationalismes dont la virulence étonne, que ce soit en
ex

32

PAULCLAVAL

Yougoslavie ou dans les parties de l’URSS qui n’ont pas accédé
à l’indépendance. Les actions menées pour assurer la diffusion
des formes supérieures de la culture ont eu un impact
considérable sur les classes moyennes, mais elles n’ont pas eu de prise
sur les masses populaires.

La démocratisationdes
renforcement de leurs

sociétés
politiques

contemporaines
culturelles

et

le

L’État culturel
L’évolution qui tendait, depuis la Renaissance, à faire perdre à
l’Église le contrôle du sens donné aux destins individuels et
collectifs s’accélère. Dans un monde qui ne vit plus la foi religieuse
comme une interprétation cosmogonique de l’univers, une vision
de la nature et une interprétation du destin des individus et des
groupes, il faut trouver quelque chose pour répondre aux
inquiétudes du peuple. Les idéologies de progrès, dont le rôle n’a cessé de
e
s’affirmer depuis la fin duXVIIIsiècle, font comprendre comment
la société évoluera et finira par assurer à tous l’accès au bonheur
ici-bas. Elles ne disent rien en revanche sur ce qui attend les
individus aujourd’hui, dans tel ou tel environnement. Les formes
d’expression qui permettent de sortir de soi-même, de se dépasser, de
s’épanouir, proposent, en ce domaine, une issue possible: c’est en
agissant dans le domaine de la culture que les États rempliront leur
mission en donnant un sens à la vie de chacun.
Les États se voient – ou se sentent – de la sorte investis d’une
responsabilité nouvelle, celle de la culture. La mutation du sens que
revêt ainsi la culture «cultivée »dans le monde occidental est à
prendre très au sérieux. Offrir à chacun la possibilité de donner un
sens à sa vie en développant ses facultés intellectuelles et ses dons
artistiques n’apparaît plus comme le complément d’une forme plus
ancienne de sens, celle qui était véhiculée par le christianisme.
Celui-ci a désormais perdu la faculté qu’il avait eu longtemps de
donner une signification au monde et à notre expérience terrestre.
L’État se doit d’assurer à chacun le plein épanouissement de son
être à travers une action en faveur d’une diffusion toujours plus