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Développer les filières vivrières en Afrique de l'Ouest

De
285 pages
Cet ouvrage cherche à réhabiliter le rôle du milieu rural et des filières vivrières dans le processus de développement, pour les pays d'Afrique de l'Ouest, et la Guinée en particulier, qui possèdent des ressources naturelles insuffisamment exploitées. Le sujet développé ici est véritablement au coeur de l'actualité, avec la flambée des cours des produits agricoles sur les marchés internationaux qui sévit plus durement depuis fin 2007.
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SOMMAIRE
Introduction générale………………………………………………….. ….9 PREMIÈRE PARTIE La réhabilitation du développement rural et des filières vivrières…… …31

Premier chapitre Les zones rurales en Afrique de l’Ouest : un monde essentiel à revaloriser ………………….…………………………………….35

I- LE MONDE RURAL : DES ATOUTS PRÉSERVÉS MALGRÉ UN CONTEXTE DÉFAVORABLE ..…………………….38 II- LA RURALITÉ EN AFRIQUE DE L’OUEST ..………………….62

Deuxième chapitre La primauté de la filière vivrière pour le développement rural ……….………………………………..…………………….…….85

I- CONCEPTS ET MÉTHODE D’ANALYSE DES FILIÈRES AGRICOLES ..………………………………………………………..87 II- SOUTIEN DES FILIÈRES ET DÉVELOPPEMENT RURAL…103

DEUXIÈME PARTIE La filière rizicole guinéenne : un potentiel inexploité………………. …135

Troisième chapitre Le riz en Guinée : d’un produit de base à la structuration d’une filière…………………………………………………………….139

I- RÔLE DE LA CULTURE DU RIZ....................………………….141 II- LA FILIÈRE RIZICOLE GUINÉENNE....................................... 152

Quatrième chapitre Production et efficience technique des riziculteurs en milieu rural guinéen………………………..…………………………………177

I- CADRE THÉORIQUE ET CHOIX DES VARIABLES................ 180 II- EFFICIENCE TECHNIQUE DES PRODUCTEURS DE RIZ EN GUINÉE ............................................................................................. 198

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES………………………………..235 ANNEXES…………………………………………………………… …..255

Introduction générale

En adoptant la Déclaration du Millénaire en septembre 2000 lors d’une Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), les pays signataires se sont engagés à atteindre un ensemble d’objectifs (Objectifs du Millénaire pour le Développement) d’ici 2015, qui constituent un agenda ambitieux pour l’ensemble des pays en développement (PED) : (i) Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim ; (ii) Assurer l’éducation primaire pour tous ; (iii) Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ; (iv) Diminuer des deux-tiers la mortalité infantile ; (v) Améliorer la santé maternelle en réduisant des trois-quarts le taux de mortalité des femmes à l’accouchement ; (vi) Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies ; (vii) Assurer un environnement durable ; (viii) Mettre en place un partenariat mondial pour le développement. Le développement rural contribue à la réussite de chaque objectif puisque tous les problèmes à résoudre sont plus importants, comme nous allons le prouver, en milieu rural : la pauvreté, l’insécurité alimentaire, le manque d’éducation et d’égalité des sexes, l’insuffisance en matière d’infrastructures de santé ainsi que la dégradation de l’environnement. La prise en compte du milieu rural et agricole doit ainsi être prioritaire pour un PED, en particulier en Afrique, et nous allons le démontrer. Néanmoins, plusieurs bailleurs de fond, qui depuis les années 1990 sont déterminés à lutter contre la pauvreté, ont délaissé le développement agricole et rural, privilégiant plutôt les zones urbaines. Les efforts en faveur du secteur rural ont été insuffisants par rapport aux besoins réels. La Banque mondiale avoue que l’essentiel de son action a porté en priorité sur la stabilisation de l’environnement macro-économique et la satisfaction des besoins essentiels, ce qui a entraîné une diminution importante de ses prêts pour l’agriculture et le développement rural. En Afrique, sur l’ensemble des prêts annuels octroyés, la proportion attribuée au développement rural a diminué, passant de 23% en 1990 à 10% en 2000. En considérant uniquement la Banque mondiale, la part du total des prêts de cette institution consacrée à l’agriculture pour l’Afrique subsaharienne est passée de 30% en moyenne dans les années 1970, à 21,2% à la fin des années 1980, puis à 8,1% en 2000. Aujourd’hui, depuis le début du vingt et unième siècle, en particulier avec la mise en œuvre des objectifs du Millénaire et des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP), la prise de conscience de ce quasi abandon et la volonté de développer le milieu rural semblent bien réelles. Celles-ci se sont traduites en particulier par le rapport sur le développement de 2008 de la Banque mondiale qui est entièrement consacré au rôle spécifique de l’agriculture. Avec la hausse des prix des denrées alimentaires qui sévit plus durement depuis 2007 et qui provoque des émeutes de la faim, les appels pour replacer la question alimentaire en tête des priorités internationales ne cessent d’augmenter, tant

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de la part des Organisations non gouvernementales (ONG) que des institutions internationales, ou des gouvernements en place. L’ensemble de cet ouvrage cherche à réhabiliter le rôle du milieu rural dans le processus de développement. Nous démontrerons alors que les filières vivrières, cultures d’abord destinées à l’autoconsommation puis à la commercialisation sur les marchés nationaux, dès qu’elles engendrent un surplus, peuvent être un outil adapté pour favoriser le développement rural et agricole d’un PED. Ensuite, une analyse empirique sera effectuée afin d’étudier si des leviers d’amélioration sont susceptibles de favoriser le lien entre une filière particulière et le développement rural. Avant de poursuivre, il convient de s’attarder sur les concepts de développement et de pauvreté, même si notre sujet ne cherche pas à discuter des problèmes conceptuels et des relations existant entre ces deux notions. Si notre propos est centré autour du développement rural, nous verrons que nous parlerons aussi de pauvreté rurale. Ces éléments, s’ils peuvent parfois être contradictoires, sont en réalité très liés. Au départ, la problématique de la pauvreté était indissociable de celle de développement mais, depuis les années 1970, on a assisté à une « autonomisation » de cette question de pauvreté (Gondard Delcroix, [2006]). Le discours sur la pauvreté pour atteindre un certain bien-être a connu des évolutions très fortes depuis les années 1950, passant d’une vision monétaire à une approche multidimensionnelle, qui s’exprime à travers des indicateurs économiques et non économiques, suite à des questionnements et des critiques incessants, notamment de la part de Sen1. Avec l’échec du développement des Programmes d’ajustement structurel (PAS) sur la pauvreté, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale vont compléter leur approche, qui était au début des années 1980 surtout centrée sur les problèmes économiques et financiers, en tentant de concilier la réalité des difficultés économiques avec la volonté de lutter contre la pauvreté. Ce n’est véritablement qu’au début des années 1990 que la lutte contre la pauvreté devient un objectif fondamental à poursuivre, avec la mise en œuvre des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté, et que les Institutions de Bretton Woods (IBW), c’est-à-dire la Banque mondiale et le FMI, ont vraiment cherché à vaincre ce fléau2. De plus, comme nous l’avons énoncé précédemment, la lutte contre la pauvreté constitue le premier axe des Objectifs du Millénaire pour le Développement et représente aujourd’hui encore la priorité des recommandations des IBW. L’objectif global de développement inclut donc celui de réduire la pauvreté, à travers
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Voir en particulier Sen, [1985, 1999]. Les études de la Banque mondiale sur l’importance de la pauvreté sont antérieures et apparaissent dès le milieu des années 1970 (Voir Mc Namara, [1973] et Chenery et alii, [1974]). L’objectif de lutte contre la pauvreté n’est pourtant pas prioritaire dans les années 1980.

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l’idée de défendre une dimension sociale, mais ne se limite pas à cet aspect, même s’il semble prioritaire. En introduisant le concept de développement socialement durable, Ballet, Dubois et Mahieu [2005] ont alors apporté une vision élargie à la lutte contre la pauvreté. Cette approche comprend les dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques et éthiques, et intègre, dans un cadre unique de politiques publiques, l’ensemble des actions actuellement mises en œuvre (réduction de la pauvreté, lutte contre les inégalités, défense des minorités, commerce équitable, etc) (Ballet, Dubois et Mahieu, [2005]). Selon ces mêmes auteurs, ce concept ne réduit pas la dimension sociale au seul aspect de la pauvreté mais considère l’ensemble des interactions entre les sphères économique, écologique et sociale et leurs effets sur les situations de pauvreté, de vulnérabilité et d’exclusion. Dans notre travail, nous nous focaliserons plutôt sur le concept de développement et nous ne centrerons pas l’analyse autour de la problématique de pauvreté, dans le sens où nous ne détaillerons pas la pauvreté rurale au niveau de ses problèmes conceptuels, de sa mesure monétaire ou non monétaire. En revanche, la lutte contre la pauvreté étant un aspect prioritaire pour le développement d’un pays, nous en parlerons bien évidemment, notamment en donnant des éléments caractéristiques des pauvres en milieu rural, au niveau de leurs manques, de leurs besoins ou de leurs activités. De plus, notre volonté de soutenir les cultures pour les marchés locaux concerne surtout les plus pauvres des pays concernés car nous verrons que ces derniers ont rarement profité de l’extension des cultures d’exportation (contrairement aux producteurs moyens ou plus grands). Par le soutien des filières vivrières, nous cherchons donc à assurer une amélioration générale de la situation des ménages ruraux, et l’objectif de lutte contre la pauvreté rurale, s’il est recherché, ne doit pas être unique, car l’essentiel est avant tout de garantir la sécurité alimentaire3. 1- Développement rural et filières vivrières : deux concepts délaissés Aujourd’hui, la lutte contre la pauvreté est, comme nous venons de l’affirmer, l’enjeu majeur des politiques de développement pour les IBW. Même si la pauvreté touche la plupart des habitants des PED, il est unanimement reconnu, et nous le montrerons, que son incidence est plus élevée en milieu rural. S’attaquer au problème de la pauvreté dans le monde revient d’abord à assurer le développement rural et en particulier celui de

3 Mettre l’accent uniquement sur la pauvreté pourrait avoir des effets néfastes sur la vulnérabilité ou sur l’inégalité en milieu rural.

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l’agriculture, vu l’importance de ce secteur pour de nombreux PED4. Le développement s’intéresse aux processus économiques et sociaux ainsi qu’aux interventions politiques nécessaires. Le développement rural peut être défini comme étant toutes les activités qui accroissent le bien-être des populations rurales. La satisfaction des besoins essentiels, la sécurité alimentaire en priorité, tout comme le soutien, par des programmes d’éducation et de nutrition notamment, du potentiel humain en zones rurales seront en particulier recherchés. De façon générale, une amélioration des conditions de travail et de vie (par une hausse des revenus, un accès au crédit, aux intrants chimiques, etc) est attendue. Le développement rural passera d’abord par la garantie d’une certaine sécurité alimentaire. Dès 1973, le concept de sécurité alimentaire a remplacé celui d’autosuffisance alimentaire5. La sécurité alimentaire représente « l’accès physique et économique pour tous les êtres humains, à tout moment, à une nourriture suffisante, salubre et nutritive, leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active » (Conférence Mondiale de l'Alimentation, 1996). On dépasse largement la définition initiale, centrée sur l'adéquation entre disponibilités et besoins alimentaires, qui limitait la question à un problème de quantités au niveau de chaque pays. Le dernier consensus sur la définition de la sécurité alimentaire intègre non seulement les questions de qualité nutritionnelle et de salubrité des aliments, mais aussi les dimensions sociales et culturelles de l'alimentation. La notion d'accès, introduite par Sen pour le développement, renvoie aux capacités de produire et/ou d'acquérir des aliments pour chaque individu. Cette définition reconnaît enfin que la situation nutritionnelle n'est pas seulement une résultante du développement mais qu'elle en est aussi un facteur. Différentes composantes rentrent donc en compte dans la définition de la sécurité alimentaire : la disponibilité, l’accessibilité, la qualité nutritionnelle et sanitaire et les préférences alimentaires. En 1996, le Sommet mondial de l’Alimentation (SMA) a fixé l’objectif de réduire de moitié le nombre de personnes sousalimentées avant 2015. De même, les objectifs du Millénaire pour le développement ont marqué leur volonté de réduire l’insécurité alimentaire6. Pourtant, dix ans après le SMA, le nombre de personnes sous-alimentées dans les PED est resté particulièrement élevé puisqu’il n’a diminué que de trois millions entre 1990 et 2006 (de 823 millions à 820 millions) (FAO,
Bien entendu, on ne pourra négliger le développement des zones urbaines avec l’urbanisation croissante, comme nous le verrons dès le premier chapitre. Nous reviendrons alors sur le lien entre les milieux ruraux et urbains et en particulier sur la question de l’approvisionnement des villes. 5 Cette dernière représente la satisfaction de tous les besoins alimentaires par la production nationale. 6 Tous les Objectifs du Millénaire sont liés à la nécessité de combattre l’insécurité alimentaire. Ainsi, par exemple pour l’objectif 1, la faim perpétue la pauvreté en réduisant la productivité, ou, pour l’objectif 4, plus de la moitié des décès d’enfants est liée directement ou indirectement à la faim ou à la malnutrition.
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[2006a])7. La proportion de personnes sous-alimentées s’élève aujourd’hui à 17% pour l’ensemble des PED (contre 20% en 1990) et à 33% en Afrique subsaharienne (FAO, [2006a]). Avant de résoudre tout autre problème, il s’agira en priorité de répondre au droit de tout être humain d’avoir accès à une alimentation suffisante, tant en quantité qu’en qualité. Depuis dix ans, a été introduite l’idée de souveraineté alimentaire par les acteurs de la société civile, qui implique qu’un PED ait la liberté de définir sa propre politique agricole et ainsi, en particulier pour les pays qui possèdent un potentiel agro-écologique important, que la sécurité alimentaire soit garantie grâce aux ressources locales. L’amélioration des activités agricoles tournées vers les marchés nationaux sera alors un moyen de satisfaire les besoins alimentaires de tout pays. Les petits exploitants agricoles produisent l’essentiel des denrées alimentaires dans les PED. D’une manière générale, ils sont plus pauvres que le reste de la population, et leur sécurité alimentaire s’avère plus précaire que celle des pauvres des milieux urbains (FIDA, [2001b]). Bien que les prévisions indiquent que le phénomène d’urbanisation continuera encore à s’étendre, les populations agricoles ne seront pas beaucoup moins nombreuses qu’aujourd’hui et l’incidence de la pauvreté se montrera encore plus forte en milieu rural, comme nous le verrons, et touchera les agriculteurs8. Par conséquent, dans la majeure partie du monde, la volonté de développer un pays et de lutter contre la faim revient en grande partie, aujourd’hui comme pour les années futures malgré l’urbanisation croissante, à s’attaquer aux problèmes de survie des petits exploitants agricoles et de leurs familles. Même si le développement rural ne va pas se limiter à focaliser ses actions sur le secteur agricole, il est indéniable qu’il faudra le privilégier parce que les pauvres sont en très grande majorité concernés par cette activité, comme nous venons de l’affirmer, mais aussi parce qu’il peut permettre de répondre aux besoins alimentaires. Ces derniers ont la possibilité d’être satisfaits de deux façons : (i) soit directement si les exploitants agricoles cultivent des productions vivrières ; (ii) soit indirectement s’ils privilégient plutôt des filières destinées aux marchés internationaux et se servent alors des devises dégagées pour importer les produits dont ils ont besoin pour se nourrir9. Alors que les IBW ont adopté
Les résultats diffèrent selon les régions des PED (Voir FAO, [2006a]). Pour l’Afrique subsaharienne, ce nombre est passé de 169 millions en 1990 à 206 millions en 2001-2003. Deux facteurs d’incertitudes seront en particulier à considérer, avec la croissance démographique : la pandémie du VIH/SIDA qui pourrait continuer son extension et la migration des populations agricoles vers les zones urbaines. 9 Bien évidemment cette vision schématique ne doit pas exclure le fait que, comme nous le verrons au second chapitre, beaucoup d’agriculteurs qui cultivent des produits d’exportation privilégient aussi les filières vivrières pour subvenir en partie à leurs besoins.
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en priorité la deuxième solution, depuis la mise en œuvre des plans d’ajustement structurel, nous avancerons les raisons qui nous poussent à préférer plutôt, dans l’optique du développement rural et d’une réduction de la pauvreté dans ce milieu, la valorisation des ressources pour les marchés locaux. Cette idée est encore plus pertinente dans un contexte de flambée des prix agricoles sur les marchés internationaux. Le premier argument que nous pouvons apporter est relatif à l’échec des politiques privilégiées jusqu’à présent par les institutions internationales et les gouvernements en place pour lutter contre l’insécurité alimentaire. En effet, comme nous l’avons déjà affirmé, l’insécurité alimentaire est encore très forte dans les PED (FAO, [2006a]). Nous comparerons très précisément les deux possibilités précédemment évoquées pour satisfaire la sécurité alimentaire d’un pays dans le cours de cet ouvrage. Ce faisant, nous montrerons qu’investir dans l’agriculture est une condition essentielle permettant en premier lieu de réduire la faim plus rapidement. L’originalité de ce travail provient surtout de deux sources : (i) réhabiliter le rôle du milieu rural et des cultures vivrières, pour un pays qui possède les ressources agricoles suffisantes ; (ii) intégrer le cas d’un pays et d’une filière qui sont peu privilégiés dans les études économiques et empiriques10. Cette étude sera centrée sur le continent africain, et en particulier sur les pays d’Afrique de l’Ouest, dont les spécificités importantes des zones rurales devront être considérées. L’intérêt de cette région est qu’elle est l’une des plus pauvres du monde alors que certains pays de cette zone ont des ressources écologiques formidables. Ce problème de potentiel inexploité est particulièrement fort en Guinée et nous avons choisi plus spécifiquement d’étudier sa filière du riz, produit contribuant de façon soutenue à la sécurité alimentaire. Il est alors temps de présenter ce pays, au niveau géographique, social, historique, politique et économique. 2- La Guinée : le désastre face à un potentiel inexploité La Guinée est un pays côtier d’Afrique de l’Ouest, d’une superficie de 245 857 km², largement ouverte sur l’Atlantique, partageant ses frontières terrestres avec la Guinée-Bissau (386 km), le Sénégal (330 km), le Mali (858 km), la Côte d’Ivoire (610 km), le Libéria (563 km) et la Sierra Léone (652 km). Elle dispose de ressources naturelles extrêmement riches puisqu’elle détient un tiers des réserves mondiales de bauxite et une grande partie des réserves de fer ou de diamants, ainsi que d’autres minéraux. De plus, tous les fleuves d’Afrique de l’Ouest prennent leurs sources dans ce pays. Enfin, les
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En revanche, les études géographiques sur ce pays sont plus nombreuses, en particulier sur les systèmes rizicoles guinéens. Consulter par exemple Rossi, Bazzo et Lauffer, [2002] pour le système de mangroves.

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précipitations y sont très abondantes et les sols très fertiles. Les potentialités de ce pays sont donc nombreuses mais nous allons voir qu’il est pourtant parmi les plus pauvres du monde. La Guinée regroupe quatre grandes régions naturelles, chacune étant assimilée à des ethnies bien précises : (i) la Guinée maritime, située le long de la côte, couvre 15% de la superficie et est essentiellement peuplée de Soussou ; (ii) le Fouta Djalon (ou la Moyenne Guinée) dominé par les peuls représente environ 26% de la superficie du pays ; (iii) la Haute Guinée (39% du territoire guinéen), regroupant les malinké ; (iv) la Guinée forestière où se mélangent plusieurs ethnies (notamment les Kissi, Guerzé et Toma). Chacune de ces régions a des particularités au niveau de la topographie, du sol, de la faune, de la flore ou du climat. La forte pluviosité et le relief de ce pays ont permis de donner naissance à un réseau hydrographique très développé. Les grands fleuves de la région prennent leur source en Guinée : le Niger, le Sénégal et la Gambie, ce qui fait de la Guinée le « Château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Le climat guinéen est tropical, avec deux saisons dans l'année : la saison sèche qui s’étend de novembre à mai et la saison pluvieuse de mai à novembre11. De nombreux groupes ethniques sont rassemblés en Guinée, à l’instar des autres pays africains, qui se distinguent les uns des autres par la langue, la religion, la culture et le mode de vie. Parmi la vingtaine d’ethnies guinéennes que l’on peut trouver, les quatre plus importantes par leur poids démographique sont les Peuls, les Malinké, les Soussou et les Kissi. Un trait commun regroupe l’ensemble de ces ethnies : la famille, qui représente « l’unité sociale de base et il est difficile d’échapper à son emprise. Si elle réglemente la vie des individus, elle est aussi symbole de solidarité et de sécurité et elle sait protéger les siens » (Devey, [1997 : 19]). Celle-ci rythme la vie des guinéens à travers des cérémonies (baptêmes, mariages, circoncisions). La religion occupe une place prépondérante en Guinée, dominée surtout par l’islam qui est pratiqué par environ 80% des guinéens12. L’étude de ce pays s’effectuera en plusieurs étapes. D’abord, il est très important de revenir sur son histoire politique, puis de le caractériser au niveau économique et social. Enfin, nous parlerons du secteur agricole qui nous intéresse tout particulièrement ici.

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Dans la zone forestière, à cause de la proximité de l'équateur, la saison sèche est plus courte (de décembre à janvier). 12 Ce sont les peuls qui ont islamisé ce pays.

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2.1- Le poids de l’histoire 2.1.1- La Guinée isolée sous le règne de Sékou Touré Pendant la période coloniale, la France a imposé à la Guinée un système d’administration à travers la fédération d’AOF (Afrique Occidentale française). Sous l’autorité d’un gouverneur général, le pays a été divisé en vingt-neuf cercles, eux-mêmes dirigés par un Commandant de cercle. La colonisation a eu des impacts importants au niveau du découpage administratif ou des mutations sociales13. De façon générale, les investissements ont été très limités pour les infrastructures économiques et de transport, ce qui a eu des effets particulièrement néfastes en milieu rural14. Par rapport à notre sujet, il faut savoir que les cultures d’exportation, monopolisées par des sociétés françaises, se sont multipliées, au détriment des cultures vivrières. En 1944, lors de la Conférence de Brazzaville, « le principe de l’assimilation et de l’association des colonies françaises aux travaux de la future Assemblée nationale et de leur représentation au Parlement métropolitain fut retenu (…). Les conséquences de cette Conférence se traduisirent par une éclosion de groupes organisés sur des bases politiques, ethniques ou syndicales » (Devey, [1997 : 128-129]). C’est à ce moment-là que Sékou Touré émergea au niveau politique à travers le Parti Démocratique de Guinée (LPDG). En quelques années, il investit, avec son parti, les institutions et la vie politique de toute la Guinée. En septembre 1958, lors du référendum sur la réforme de la constitution de l’AOF, la Guinée est le seul pays d’Afrique francophone à rejeter les propositions du général de Gaulle, notamment sur l’intégration de l’AOF au sein d’une Communauté française, Sékou Touré ayant proclamé préférer la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage15. Cela a entraîné une rupture des relations politiques et économiques avec la France, marquée en particulier par le rapatriement de ses cadres administratifs et techniques, jusqu’au milieu des années 1970. Le 2 Octobre 1958, la Guinée accède alors à l’indépendance et Sékou Touré devient le chef de ce nouvel Etat. Il va développer un régime de parti unique et un système socialiste basé sur la planification (trois plans réalisés entre 1960 et 1980), la collectivisation et l’étatisation de l’économie. Au niveau de la collectivisation de l’agriculture, différentes réformes ont été entreprises avec le développement de coopératives agricoles de production (CAP), dirigées par des agents de la fonction publique, de centres de
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Pour des précisions sur la période de colonisation, consulter par exemple Devey, [1997]. Aujourd’hui encore, le réseau routier est très défaillant en Guinée et en particulier en milieu rural. 15 Les guinéens ont suivi les idées de S.Touré se prononçant à près de 95% contre le référendum.

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modernisation rurale (CMR) puis des coopératives de production agricole et de consommation (COPAC). Suite à l’échec de ces coopératives, des brigades attelées de production (BAP) ont été créées. De plus, l’Etat fournissait le travail et les cadres de commandement. A cette époque, la politique économique dans l’agriculture est caractérisée par des investissements insuffisants, des opérations de production et de commercialisation administrées ainsi que par un manque d’infrastructures. Cette période a aussi été marquée, au niveau agricole, par la collectivisation des moyens de production, par le développement de normes de commercialisation et par la subvention des biens de consommation. Dans l’ensemble, les résultats agricoles ont été désastreux, en particulier pour les produits vivriers et le riz, comme d’ailleurs pour la plupart des secteurs économiques. La mort soudaine de Sékou Touré en mars 1984 a ainsi mis fin à sa période de dictature. 2.1.2- L’après Sékou Touré : de l’espoir à la désillusion Après la mort de Sékou Touré, un gouvernement d’intérim a été mis en place, rapidement renversé par le colonel Lansana Conté, qui prit la tête du Comité Révolutionnaire de redressement national (CMRN). Ainsi, la deuxième République entra en vigueur. Trois domaines ont été surtout privilégiés par le nouveau pouvoir : (i) la reconstruction du pays au niveau économique ; (ii) les secteurs de l’éducation et de la santé, qui avaient été particulièrement négligés sous le règne de Sékou Touré, ont été réhabilités ; (iii) la tentative de réinsertion des guinéens de l’extérieur, obligés de fuir le régime précédent, qui a été rendue difficile par l’hostilité de la plupart des guinéens de l’intérieur à leur égard. Les grandes lignes des réformes ont été annoncées dans le discours programme du chef de l’Etat, le 22 décembre 1985 : les autorités optèrent alors pour une économie de type libéral, par l’intermédiaire des IBW. Ainsi, en septembre 1985, le programme de redressement économique et financier (PREF) fut adopté pour quatre ans avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale et le soutien d’autres bailleurs de fonds comme la France. Ce programme induisait des ajustements économiques et financiers et prévoyait d’augmenter la mobilisation des ressources internes puis de libéraliser l’économie par la réduction du rôle de l’Etat dans le secteur productif et commercial. Parmi les mesures les plus importantes, on peut citer la reformulation de la politique monétaire et bancaire (dévaluations importantes, introduction du franc guinéen à la place du sylli, liquidation des banques d’Etat), la libéralisation du commerce et des prix (avec un nouveau tarif douanier), la réforme administrative (forte réduction des effectifs de la fonction publique). Après 1985, la relance du secteur rural a aussi été une priorité pour le gouvernement guinéen, avec le

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soutien de la communauté internationale, ce qui a redonné confiance aux agriculteurs. Puis la période entre 1988 et 1994 fut dénommée la phase de reconstruction. Deux accords d’ajustement approuvés par les IBW vont se succéder pendant cette période : la Facilité d’Ajustement Structurel (FAS) de 1988 à 1991 puis le programme triennal (1991-1994) au titre de la Facilité d’Ajustement Structurel Renforcée (FASR). Cette phase reprend les mêmes mesures que précédemment mais avec une dimension sociale plus marquée (programme pour l’éducation, projets pour les infrastructures de base). Les résultats de cette période d’ajustement structurel ont été plutôt favorables au départ (notamment à travers une hausse du PIB ou une baisse de l’inflation), mais se sont essoufflés dès le début des années 1990. En 1993, de nouvelles élections présidentielles ont lieu dans un climat politique tendu (fin du parti unique). Lansana Conté remporte la victoire et met en place la troisième République. De nouveaux accords ont été signés avec les IBW afin de poursuivre la période d’ajustement et la volonté d’entrer en démocratie. Entre 1996 et 1998, le gouvernement a ainsi formulé une vision globale du développement à travers le document « Guinée, vision 2010 », basé sur les principes de justice, responsabilité, solidarité et participation afin d’améliorer les conditions de vie des guinéens. La Guinée a aussi rédigé, à l’instar de la plupart des pays pauvres, avec l’appui de la Banque mondiale, un Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) en 2002 qui fournit une description de la pauvreté en définissant les objectifs de la stratégie actuellement suivie. Celui-ci comprend une explication détaillée des divers éléments et mesures prioritaires destinés à réduire la pauvreté. Aujourd’hui, la Guinée fait partie des pays les plus pauvres du monde et est caractérisée par une administration peu efficace et vulnérable16. Les élections présidentielles de 2003 ont vu une nouvelle victoire écrasante de Lansana Conté. D’après le dernier classement de l'ONG « Transparency International » qui établit un indice de Perception de la Corruption (IPC), la Guinée partage avec l'Irak (en guerre), Myanmar (une dictature militaire) et Haïti la lanterne rouge mondiale de la corruption avec un score de 1.9 sur 10. L’ensemble des réformes entreprises n’a pas permis à la Guinée de s’en sortir encore aujourd’hui et les plus pessimistes estiment même que la situation ne cesse de se détériorer. Les espoirs placés en Lansana Conté après la mort de Sékou Touré n’ont été qu’illusion. Selon Seck, « de Sékou Touré à Lansana Conté, quarante-sept ans après son accession à l’indépendance, le pays n’a cessé de péricliter. L’agriculture est ruinée, l’économie s’effondre, le régime est isolé. Et bien qu’il l’ait institué, le chef
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Les gouvernements ont subi de nombreux coups d’Etat.

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de l’Etat ne peut se faire au jeu de la démocratie », ce qui résume parfaitement la situation dans laquelle se trouve la Guinée (Seck, [2005]). Ce même auteur parle de descente aux enfers pour qualifier cette situation. Un rapport de l’International Crisis Group explique que la Guinée est en passe de devenir le prochain Etat en faillite d’Afrique de l’Ouest (International Crisis Group, [2005]). Au niveau politique, l’opposition n’arrive pas à contester le régime en place. Lors des élections présidentielles de 2003, les principaux leaders de l’opposition se sont retirés, n’ayant véritablement aucune marge de manœuvre. Finalement, les élections ont opposé Conté à un illustre inconnu, désigné très certainement par le pouvoir en place pour faire illusion de démocratie. Finalement, Conté a recueilli près de 95,6% des suffrages. Nous allons alors revenir plus précisément sur les conditions précaires caractérisant la Guinée d’aujourd’hui, toujours sous le règne de Conté. 2.2- Le désastre économique et social actuel Le secteur primaire représente environ 25% du PIB alors que le secteur secondaire, dominé surtout par les mines, atteint un niveau de 36%. Le secteur tertiaire, quant à lui, affiche une valeur de 39% du PIB. Le secteur primaire regroupe pourtant plus de 70% des guinéens. L’agriculture fait partie du secteur primaire, qui concerne la collecte et l’exploitation directe des ressources naturelles et comprend aussi la pêche, la foresterie et l’exploitation minière. La classification en trois secteurs économiques (primaire, secondaire et tertiaire) n’est pas rigide car l’agriculture peut aussi faire partie du secteur secondaire, dès que l’on transforme les produits récoltés. De même, une filière agricole, concept que nous définirons précisément au second chapitre, peut être répertoriée au départ dans le secteur primaire puis au secteur secondaire (si transformation) et tertiaire (si commercialisation). Au niveau commercial, la Guinée connaît un déficit régulier de la balance des paiements. Les exportations concernent surtout des produits miniers puisque ces derniers représentent, en 2004, 85% de la valeur des exportations totales. Toujours pour la même année, les exportations minières ont rapporté plus de 625 millions de dollars et 17% des taxes perçues par l’Etat, soit 171 millions de dollars EU (Banque mondiale, [2006]). Selon la Banque mondiale, la Guinée détient près de la moitié des ressources de bauxite mondiales avec quelques 12 milliards de tonnes. Cependant, comme pour le secteur agricole, la richesse de son potentiel ne suffit pas, vu les problèmes de gouvernance, faute d’un cadre juridique suffisant et ainsi d’un cadre de développement adapté.

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La Guinée fait partie de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Cette dernière a été créée avec la signature du traité de Lagos, le 28 mai 1975, par quinze pays. Son objectif propose de développer la coopération et l’intégration dans les domaines économique, social et culturel en vue d’aboutir à une union économique et monétaire pour l’intégration totale des économies nationales des Etats membres. La CEDEAO établit sa politique agricole (nommée ECOWAP) avec l'objectif de contribuer de manière durable à la satisfaction des besoins alimentaires de la population, au développement économique et social et à la réduction de la pauvreté et des inégalités dans les états membres. L'ECOWAP est ainsi soumise à la nécessité de la mise en place des instruments économiques (le Tarif extérieur commun ou TEC) et aux défis des négociations commerciales avec l'Union européenne (avec les Accords de Partenariat Economique) et l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Des indicateurs socio-économiques sont donnés au tableau I.1. Même s’ils se sont globalement améliorés depuis 2000, la situation guinéenne reste encore très préoccupante. Un cas concret existe avec les coupures incessantes d’eau et d’électricité à Conakry, seule ville guinéenne à pouvoir pourtant véritablement en bénéficier dans ce pays. De plus, les prix des produits de base et de l’essence flambent depuis quelques mois et la plupart des services publics, des réseaux routiers sont en déliquescence. La Guinée est aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres du monde. Selon l’enquête sur les ménages réalisée par la Banque mondiale en 2002, l’incidence de la pauvreté au niveau national s’élève à 49,2% et à 60% en milieu rural (Direction nationale de la statistique, [2005]). Nous verrons que ce sont d’abord les agriculteurs vivriers qui sont touchés par ce fléau. Cependant, malgré une situation économique, sociale et politique extrêmement difficile, la stabilité est préservée en Guinée. Il est tout de même légitime de se demander si cette relative stabilité pourra perdurer encore longtemps dans l’avenir. Déjà, quelques évènements donnent des signes inquiétants. Ainsi, les étudiants ont organisé des grèves pour s’insurger notamment contre le nombre d’élèves par classes et contre le chômage des jeunes diplômés. Les enseignants ont aussi protesté contre le manque de régularité au niveau de leurs rémunérations. Plus généralement, des manifestations ont souvent lieu contre la hausse continue des prix, en particulier pour l’essence (qui se traduit par une augmentation du coût des transports), le riz et le pain, produits consommés quotidiennement. Des pillages ont été nombreux dans des magasins ou sur les camions transportant des produits alimentaires de base.

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Tableau I.1 : Principaux indicateurs socioéconomiques
1995 Population Population totale 6,5 8,4 Croissance de la population (% annuel) 3,1 2,1 Espérance de vie à la naissance (années) 45 52,9 Taux de fertilité (naissances par femme) 5,6 Mortalité infantile (pour 1000 enfants nés) 109,9 Taux de scolarisation primaire (% du total) 37 60,2 Taux de scolarisation secondaire (% du total) 10 16,8 Taux d’alphabétisation (% de la pop. de 15 ans et plus) Economie PNB (milliards de dollars courants) PNB par habitant (en dollars) PIB (milliards de dollars) 3,6 Croissance du PIB (% annuel) 4,8 Inflation (% annuel) Agriculture, valeur ajoutée (% du PIB) 21,5% Industrie , valeur ajoutée (% du PIB) 33,1% Services, valeur ajoutée (% du PIB) 45,5% Exportations de biens et services (% du PIB) Importations de biens et services (% du PIB) Source : World Development indicators 3,4 400,0 3,1 1,9 11,1 23,2 35,9 40,9 23,6 28,7 3,9 420,0 3,3 3,3 28,8 24,7 36,4 38,8 26,1 29,6 9,4 2,2 54,1 5,6 97,4 81,4 30,5 29,5 2000 2005

Au niveau social, une incertitude demeure au regard des rivalités ethniques. Pour l’instant, celles-ci existent mais ne se traduisent pas par une remise en question de l’appartenance à la nation guinéenne, contrairement aux pays limitrophes, le Libéria et la Côte d’Ivoire. Là encore, on peut se questionner sur une éventuelle montée des tensions ethniques face à la dégradation de la situation guinéenne. De plus, la mauvaise gouvernance et la corruption ont précipité le déclin économique du pays. Il reste maintenant à mettre l’accent sur le domaine qui nous intéresse ici : le secteur agricole. 2.3- Le secteur agricole : un potentiel naturel inexploité En Guinée, toutes les conditions physiques et climatiques sont réunies pour faire du secteur agricole l’autre moteur du développement avec les mines. En effet, sols, reliefs, hydrographie et climat offrent, dans chaque
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région, des conditions variées et favorables aux cultures. Ainsi, près de six millions d’hectares sont cultivables (dont de vastes surfaces irrigables). Les paysages et pluviométries permettent tous types de cultures : café, cacao, coton, fleurs, fruits et légumes, riz, manioc, maïs ou arachide. La richesse de ce potentiel n’assure pas les productions, et encore moins les exportations, puisque seulement un sixième des surfaces cultivables sont effectivement cultivées. Nous avancerons dans cette partie juste quelques éléments car la description du secteur agricole guinéen fera l’objet d’une partie très précise par la suite, au chapitre troisième. Alors que l'agriculture guinéenne a connu un développement fulgurant dans les années 1950 et représentait près de 50% du PIB et 60% des recettes d'exportation (ce qui permettait ainsi au pays d'être autosuffisant en produits vivriers et notamment en riz), elle semble bien avoir subi les vingt-cinq ans de dirigisme de Sékou Touré (1958-1984). Par la suite, le gouvernement de la deuxième République, dirigé par Lansana Conté, s’est résolu à accorder une place prioritaire à l’agriculture afin de mettre en valeur le potentiel rural guinéen mais l’agriculture ne représente aujourd’hui que 25% du PIB17. Aujourd’hui encore, plus de 80% de la population active guinéenne travaillent dans le secteur agricole. La politique nationale de développement agricole vision 2015 a été adoptée en octobre 2007 et son objectif prioritaire est de parvenir à l’autosuffisance alimentaire. Les productions vivrières ont alors un rôle prépondérant à jouer et en particulier la culture du riz. La culture rizicole est pratiquée dans toutes les régions, mais l’essentiel de la production est autoconsommé. Face à la croissance démographique et au phénomène d’urbanisation, la production locale ne parvient pas à satisfaire les besoins de l’ensemble des habitants et la Guinée a donc un recours massif aux importations. Un effort particulier sera nécessaire pour exploiter le formidable potentiel qu’elle possède. Cette présentation générale de la Guinée était essentielle pour bien comprendre le contexte particulier de ce pays, et ses difficultés actuelles pour l’ensemble des politiques à mettre en œuvre pour sortir en partie de sa situation si délicate. Il est alors temps d’énoncer la problématique générale. 3- Problématique et organisation de l’ouvrage L’objectif principal de ce travail consiste à montrer l’importance du secteur rural pour combattre la faim et assurer le développement en Afrique
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L’agriculture constitue pourtant le secteur qui contribue le plus à la croissance du pays (en moyenne 4,5% par an entre 2001 et 2004 contre 3% pour l’ensemble de l’économie). Ce résultat est surtout lié à l’extension des terres cultivées sans une véritable amélioration de la productivité.

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de l’Ouest, et le rôle que peuvent jouer les filières vivrières, pour un pays qui possède des ressources agricoles suffisantes. On cherche à faire face en partie aux politiques prônées par les institutions internationales et les différents gouvernements en place, qui ont négligé les cultures destinées aux marchés locaux, en avançant différents arguments qui nous paraissent essentiels. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les cultures pour les marchés nationaux ont été mises au second rang voire complètement négligées dans la plupart des pays. Depuis 2007, la hausse des prix des produits agricoles et les émeutes qui ont suivi ont au moins le mérite d’avoir réveillé la conscience internationale sur l’urgence de la garantie de la sécurité alimentaire. Mais on peut se demander si l’effort de la communauté internationale va se poursuivre dans le temps. Il faut noter que ce n’est pas parce que l’on va démontrer la priorité qu’il faut donner aux filières vivrières que nous prônons un abandon complet des exportations. Cette étude s’inscrit donc autour des zones rurales et se focalise uniquement sur le secteur agricole au sens strict. Bien entendu, nous savons que la diversification des activités est couramment pratiquée par les ménages ruraux, notamment pour faire face aux risques et aux aléas qui sont très élevés dans ces zones. Ils peuvent alors combiner la production de plusieurs cultures avec des activités non agricoles ou agricoles au sens large (c’est-à-dire avec l’élevage, la pêche, la forêt). De plus, au sein des ménages ruraux, certains membres combinent des activités rurales et urbaines afin de diversifier leurs revenus et saisir de nouvelles opportunités. Avant de détailler l’organisation de notre recherche, trois points très importants doivent être analysés. D’abord, nous avons bien conscience de la difficulté de produire du riz en Afrique par rapport au continent asiatique. On peut alors se demander si, face à une concurrence aussi forte que celle des pays d’Asie du Sud-Est, il est vraiment opportun de poursuivre l’objectif d’appui d’une filière rizicole locale en Afrique et s’il ne serait pas plus judicieux de recourir de façon encore plus soutenue aux importations, qui offrent un prix plus accessible. En effet, pour beaucoup d’auteurs, l’idée de privilégier le riz africain apparaît comme une tentative qui va échouer au regard de la concurrence asiatique. Cette idée perd son sens si le prix du riz poursuit son envolée sur les marchés alors que certains pays sont capables de le produire eux-mêmes. De nombreux projets tentent, depuis des années, d’appuyer la culture du riz, ce qui a permis à beaucoup de pays d’augmenter la quantité produite, mais très souvent essentiellement avec une hausse des surfaces cultivées. Le Réseau des organisations paysannes et des producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) insiste sur l’importance du riz dans cette région : « En Afrique de l’Ouest, le riz est cultivé par environ vingt millions de petits producteurs, dont une grande partie sont des femmes évoluant au sein d’exploitations familiales. Leurs revenus et leurs capacités

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d’investissement sont durement affectés par la concurrence déloyale du riz d’importation. Si les producteurs ne trouvent plus de débouchés pour leur riz, s’ils ne peuvent pas vendre sur les marchés nationaux et régionaux à un prix rémunérateur (juste), la pauvreté persistera et s’aggravera et la croissance économique recherchée s’en ressentira au niveau des Etats » (ROPPA, [2005]). Il faut partir du constat qu’en Guinée par exemple, une très forte majorité d’exploitants agricoles, et les plus pauvres d’entre eux, cultivent du riz essentiellement pour se nourrir et qu’il y aurait des difficultés très fortes pour réorienter ces derniers vers des productions ou des secteurs différents. Il serait dangereux de supprimer tout appui à cette culture qui est un moyen de subsistance légitime et nécessaire. Il faut aussi prendre en compte que les riziculteurs guinéens produisent d’abord et avant tout pour subvenir à leurs besoins (75% d’autoconsommation pour cette production) et nous verrons que cette filière possède des atouts indéniables. L’intérêt au départ de produire du riz est très fort dans ce pays car la demande ne cesse d’augmenter (pour l’instant, les importations viennent combler le manque) et parce qu’il apparaît comme étant extrêmement difficile de changer les habitudes des ménages ruraux guinéens, dont l’essentiel des activités et de la consommation est tourné vers le riz. Il faudrait sinon opérer une restructuration massive des opérateurs rizicoles vers d’autres activités, ce qui paraît comme étant très complexe, ou alors les laisser continuer à ne produire que pour survivre sans essayer de les aider, alors que les potentialités sont présentes. Ensuite, le second élément à développer, que nous détaillerons d’ailleurs tout au long de cet ouvrage, est celui de l’importance du riz importé pour les populations les plus pauvres des milieux urbains qui ne peuvent pas, pour la plupart, s’offrir le riz local qui est souvent proposé à un prix supérieur. Ainsi, le riz importé, face à la contraction de l’offre, est proposé à un prix qui ne cesse d’augmenter. Avoir l’objectif de supprimer totalement les importations de riz est irréaliste et non souhaitable. Irréaliste puisqu’il sera très difficile d’encourager un protectionnisme total face aux importations rizicoles asiatiques. Non souhaitable car cela posera des problèmes pour l’approvisionnement en riz des plus pauvres en zones urbaines. Cependant, à terme, si le volume de riz commercialisé augmente, les producteurs pourront offrir des prix plus faibles aux consommateurs tout en conservant des revenus rémunérateurs. En effet, il a été établi par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) que les hausses de la production alimentaire conditionnées par la productivité ont un impact positif considérable sur l’économie rurale et se traduisent par une augmentation des disponibilités alimentaires et une réduction des prix sur les marchés locaux (FAO, [2006a]).

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Enfin, notre propos ne concernera que les pays possédant des ressources agro-écologiques suffisantes et ayant donc la possibilité, au moins au niveau de la richesse de leurs terres, de développer leur agriculture. Nous allons démontrer que la construction de filières vivrières solides est, en premier lieu, le moyen le plus adapté pour satisfaire les besoins nationaux, favoriser le développement rural pour les habitants les plus pauvres d’un pays comme la Guinée. Bien évidemment, le développement des cultures d’exportation ne devra pas être exclu mais nous soutenons qu’il faut orienter aussi les politiques agricoles vers les cultures destinées aux populations locales alors que les institutions internationales les ont négligées. Cette idée revient en partie à celle développée par les politiques d’autosuffisance alimentaire des années 1960 et 1970. De plus, les Etats ont peu d’intérêt à privilégier ce type de cultures qui ne rapportent ni devises (comme les exportations) ni taxes (pour les importations). Pourtant, en Guinée, cet appui aux productions pour les marchés locaux devra même être prioritaire puisque ce pays possède un potentiel très élevé pour la filière rizicole. Pour résumer, la question principale couverte par ce travail est la suivante : pourquoi privilégier les zones rurales pour le développement des pays d’Afrique de l’Ouest et en particulier les filières vivrières ? L’effet attendu d’un soutien à une filière vivrière est, dans un premier temps, d’augmenter la production d’un aliment participant à la sécurité alimentaire d’un pays, et ainsi de satisfaire un aspect essentiel du développement. Ensuite, si un tel appui permet d’accroître le volume de produit commercialisé, on espère une hausse des revenus des acteurs concernés par un effet de croissance et de diffusion à l’ensemble des opérateurs de la filière. En outre, parce que les agriculteurs vivriers constituent dans les PED la très grande majorité des pauvres, une action en leur faveur devrait aussi permettre de lutter contre la pauvreté. L’impact d’un soutien d’une filière sera analysé par rapport à l’objectif de développement rural et de sécurité alimentaire en priorité. La première partie de cet ouvrage cherche d’abord à prouver qu’une filière agricole, et plus particulièrement une filière vivrière, est susceptible d’être un levier de développement en Afrique de l’Ouest. Elle aura donc pour objectif de réhabiliter l’intérêt d’appuyer les filières vivrières, ce qui nécessitera d’abord de présenter les zones rurales en Afrique de l’Ouest ainsi que la nécessité de leur prise en compte. La seconde partie permettra alors de voir si, en Guinée, il existe des marges de manœuvre pour la culture du riz. Cette étape demandera au préalable de comprendre l’intérêt porté à la production rizicole. Une première partie sera donc consacrée aux termes du sujet : le développement rural et la filière vivrière. Elle rétablit l’importance de ces deux concepts, qui ont été négligés par les politiques nationales ou

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internationales. Elle constitue une partie théorique et conceptuelle sur le rôle des zones rurales et des filières vivrières comme outil de développement en Afrique de l’Ouest. Il faut savoir, et nous le répèterons par la suite, que les pays de cette région sont très différents et que certaines affirmations des deux premiers chapitres ne seront pas vérifiées dans toutes les régions. Ce travail porte en particulier sur des pays où l’agriculture au sens strict constitue l’activité principale des ruraux (et pas l’élevage ou la pêche par exemple), et qui disposent de ressources agro-écologiques importantes. Il s’agira d’abord de réaliser une analyse synthétique des caractéristiques du milieu rural en Afrique de l’Ouest et des enjeux auxquels il doit faire face, ce qui fera l’objet du premier chapitre. Face au contexte international changeant sur le plan économique, socio-économique et politique, les zones rurales ont un rôle à jouer à travers la libéralisation agricole, l’urbanisation croissante, qui peut offrir un formidable débouché pour les cultures vivrières d’un pays, et la décentralisation. Au niveau des caractéristiques du secteur rural, un point sera, par rapport au sujet de notre étude, particulièrement important : la prépondérance et le rôle de l’agriculture au niveau micro-économique et macro-économique. Nous montrerons aussi que la pauvreté est surtout présente dans les zones rurales. Après être parvenu à de telles conclusions, une analyse précise de la notion de filière agricole, ainsi que du lien existant entre les productions vivrières et le développement rural sera nécessaire dès le second chapitre. Nous introduirons le concept de filière agricole en insistant sur sa méthode d’analyse. Ensuite, la nécessité de privilégier surtout les cultures pour les besoins locaux dans l’optique d’assurer le développement rural, au lieu de soutenir les filières d’exportation et de recourir aux importations, sera démontrée. Enfin, nous énoncerons les instruments qui devront être favorisés pour les appuyer. Dès lors, ces nécessaires développements théoriques et conceptuels entraîneront une illustration à travers un cas concret, le riz en Guinée, ce qui nous permettra d’analyser si des leviers d’amélioration existent pour cette filière. L’objectif de notre propos est d’étudier une filière vivrière particulière, ainsi que l’impact attendu de son développement sur la situation des habitants des zones rurales, en mettant en évidence le potentiel inexploité de cette culture. L’idée principale que nous chercherons à développer est que ce pays possède des atouts indéniables pour produire du riz et qu’un appui à cette culture augmenterait le volume de riz local commercialisé, et ainsi améliorerait le sort des acteurs de la filière. A travers ce cas concret, nous démontrerons que les filières rizicoles ouest-africaines représentent un formidable enjeu face au riz asiatique, surtout quand ses prix s’élèvent. Dans cette seconde partie, le troisième chapitre montrera qu’à partir d’un produit de base, comme le riz, une véritable filière peut se

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