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Dire / Croire (n° 19-20)

223 pages
Dire / Croire. Sous cet intitulé quelques peu lapidaire, on voudrait ici parcourir le chemin qui va du dire au croire, plutôt que le chemin inverse, pourtant plus "naturel" en apparence. Aller à rebours, donc, de quelques-unes de nos croyances les mieux acquises (trop bien peut-être ?), comme de quelques-unes des théories aujourd'hui les plus communément reçues, qui les systématisent.
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DIRE / CROIRE

Directeur

de publication

Rédacteur

en chef

Alain Trognon

Michel Musiol

Comité de rédaction

Nadine Bertoni Christian Brassac Daniel Brixhe

Pascale Marro Christine Sorsana Edy Veneziano

Comité scientifique
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Mise en page
Soraya Khélifa

Sous la direction de

Eric Grillo

DIRE / CROIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8632-4 ISSN: 1291-0600

SOMMAIRE

Eric GRILLO,

Editorial

. .. . . .. .. . . .. .. . . .. . . . .. .

......... .

. .. .. .. .7

Marie-Dominique
pragmatique

POPELARD,
de la croyance..

Quelques remarques

sur le rôle

.. . . .. .. . . .. .. .. . . .. .. .. . .. .. .. .. .. . . . . .15

Christine SORSANA, Croyances et habilités conversationnelles entre enfants: réflexions à propos de la gestion dialogique des désaccords au sein des raisonnements 39

Isabelle OLRY-LOUIS,
textes.

Co-construire des connaissances à partir de

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99

Maria-Filomena CAPUCHO, La co-construction du discours sur (de) la
croyance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 157

François COOREN, Pour une approche décentrée de l'énonciation: le fonctionnement de l'énoncé de la croyance en situation
d'interaction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189

CONTENTS

Eric

GRILLO,

Editorial...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . o... . . . . . . . . . . . o.. . . . . . . . .7

Marie-Dominique POPELARD, Some remarks on the pragmatics role of be Iiefs o .15

Christine SORSANA, Beliefs and conversationnal skills: reflexion on the international management of disagreements and its effects on
children' s reasoning. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 39

Isabelle

OLRY-LOUIS,

Learning

from

texts:

an

interactional

approach.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . o. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99

Maria-Filomena
dialogical

CAPUCHO,
process.

The discourse on (of) belief as a

. . . . . . . . o.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . o. 157

François COOREN, utterance s o

Towards

a decentered

approach

of belief 189

Editorial

DIRE / CROIRE
Dire / Croire. Sous cet intitulé quelque peu lapidaire, on voudrait ici parcourir le chemin qui va du dire au croire, plutôt que le chemin inverse, pourtant plus «naturel» en apparence. Aller à rebours, donc, de quelques-unes de nos croyances les mieux acquises (trop bien peut-être ?), comme de quelques-unes des théories aujourd'hui les plus communément reçues, qui les systématisent. Expliquons-nous: qui n'accorderait en effet que dire sa croyance, c'est l'exprimer? Qui contesterait qu'il y a des choses que je ne puis dire sans de facto les croire? Souvenons-nous des exemples de Moore!: je ne puis affirmer que «Ceci n'est pas ma main », car je ne puis raisonnablement croire que cette main que je lève ou que je tends ne soit pas mienne; de même, je ne puis dire (sans en payer le prix tant cognitif que communicationnel): «Il pleut, mais je ne cr9is pas qu'il pleuve» selon les termes du célèbre paradoxe. A cela, rien d'étonnant, enchérit Searle: car la croyance (par exemple ma croyance qu'il pleut) et l'acte qui l'exprime (l'assertion «il pleut »), ont les même conditions de satisfaction: l'un et l'autre sont vrais aux mêmes conditions. De Moore à Searle donc, une certaine conception de la croyance s'affirme et perdure, qui semble faire droit au sens commun et de ce fait, s'accommoder assez bien de ce qu'on pourrait nommer le «paradigme de l'expression », certes enté sur notre expérience la plus quotidienne, mais dont les effets se font sentir jusque dans la sémantique du croire que

1Voir Par exemple R. Daval (1997), Moore et la philosophie analytique, Paris, PUF. 7

développe encore Searle2, au moins jusqu'en 85. Quels sont les traits saillants de ce «paradigme»? Dans la version particulièrement claire et articulée qu'il prend chez Searle, il consiste à admettre: 1) que les croyances sont au nombre des états mentaux intentionnels, c'est-à-dire pourvus de la propriété de « renvoyer» à un certain « contenu» (aboutness)) et investis par-là de conditions de vérité ou de satisfaction; 2) que ces états sont exprimables linguistiquement, au moyen d'actes de langage (l'assertion exprime la croyance, l'ordre exprime le souhait, la promesse exprime l'intention etc.); 3) que ces actes de langage, ayant un contenu et des conditions de satisfaction, sont eux-mêmes intentionnels, bien que d'une intentionnalité seulement dérivée. C'est l'intentionnalité primitive de l'esprit4 (mind) qui transfère aux fragments langagiers une intentionnalité dérivée, en leur imposant une direction d'aiustement (homologue à celle qui vaut entre l'esprit et le monde pour
2 Searle, J. (1985 [1983]), L'intentionnalité, tr. C. Pichevin, Paris, Minuit, (Notamment chap.7). 3 Rappelons que les conditions de vérité et de satisfactions sont liées, tout en étant distinctes; un acte de langage est intentionnel en ceci qu'il renvoie à un état de choses, qu'exprime son contenu propositionnel; l'acte est satisfait dès lors que le contenu propositionnel représente correctement « ce que les choses sont». Mais cette correspondance est elle-même sous la dépendance de la direction d'ajustement de la force illocutoire de l'acte réalisé. Les conditions de satisfaction d'un acte illocutoire dépendent donc de deux choses: d'un côté, des conditions de vérité de son contenu propositionnel, de l'autre de la direction d'ajustement de sa force illocutoire. Cf D. Vanderveken (1988), Les actes de discours, Liège, Mardaga, p. 134 et s. notamment. 4 Peut-être convient-il encore de rappeler ici que la conception Searléenne de l'intentionnalité se démarque tout à la fois de la tradition continentale des philosophies dites «de la conscience », et des conceptions récentes émanant du courant analytique, où la tentative de « naturalisation» de l'intentionnalité est à la fois plus radicale, et empruntent d'autres voies. Pour un point sur ces controverses récentes et fécondes, voir E. Pacherie (1993) Naturaliser ['intentionnalité, Paris, PUF. 8

un état donné), et des conditions de satisfaction qui sont les mêmes pour l'état mental exprimé, que pour l'acte qui l'exprime. Inutile d'entrer dans le détail de ces thèses bien connues pour en apercevoir les présupposés, et la principale limite: car rabattre la parole sur l'expression, c'est se résoudre (se résigner?) à placer le procès de la production du sens sous la juridiction d'un vouloir-dire supposé antérieur à l'expression, transparent à cette même expression, et rendu accessible (virtuellement sans reste) à l'allocutaire sur la base de sa seule compétence linguistique et de son aptitude à exploiter les informations contextuelles disponibles. Ce qui revient à cautionner un schéma strictement monologique et directionnel de la communication, réduite alors à n'être qu'un destin possible pour une signification toujours déjà constituée avant l'énonciation. Ces vues désormais classiques ont fait l'objet d'abondantes discussions et de critiques parfois radicales au cours des vingt dernières années; sous les feux croisés des philosophes du langage, des logiciens, des psychologues et d'autres théoriciens ou praticiens de la communication, un paradigme alternatif s'est peu à peu constitué, dit interactionnel ou interactionniste (selon les disciplines ou les écoles), mais dont le fer de lance consiste dans la conception selon laquelle les contraintes et mécanismes de l'interlocution, loin de n'être que les propriétés accidentelles de l'échange linguistique des significations (et des croyances), pourraient bien déterminer leur genèse même. Même si l'adoption de ce paradigme n'impose pas le rejet pur et simple d'une conception intentionnelle de la signification, du moins impose-t-il de considérer que la composante intentionnelle doit se combiner, voire se subordonner à la composante interactionnelle pour rendre compte aussi bien de la production des significations que de leur compréhension.

9

Il va de soi que de tels renversements ne pouvaient rester sans incidence sur le traitement de la question des états mentaux, et en particulier de la croyance: car il est désormais clair qu'avant de parler pour exprimer, échanger ou réviser des croyances, il faut les avoir construites, et que le lieu privilégié de cette genèse n'est autre que l'interaction même. Si le paradigme expressif allait explicitement du croire au dire, le paradigme interactionnel fait résolument le choix inverse. Avec quels effets, dira-t-on? C'est ce que les contributions ici rassemblées s'efforcent d'établir, chacune dans son ordre, et selon sa problématique propre. L'attention nouvelle apportée à la dimension proprement énonciative de la croyance, tenue pour privilégiée, est l'élément fédérateur des perspectives ici croisées (philosophie, psychologie, sociolinguistique, communication), chaque contribution tentant d'en mesurer l'incidence (que ce soit au plan catégorial, théorique ou méthodologique), sur les autres dimensions de la croyance, tant cognitive (Olry et Sorsana) que communicationnelle (Popelard, Capucho, Cooren). Dans le texte d'ouverture, Marie-Dominique Popelard (<< Quelques remarques sur le rôle pragmatique des crovances ») revient sur les limitations d'une sémantique de la croyance qui tendrait à la réduire à un acte ou état mental isolé; elle rappelle qu'on perd alors de vue tout à la fois 1) la dimension tem~orelle qui domine sa genèse, 2) les processus inférentiels autant que comportementaux dont elle résulte et / ou qu'elle inaugure et surtout 3) la dimension interactionnelle des procédures par lesquelles elle se constitue, s'éprouve, se stabilise ou se modifie. De manière certes encore programmati que, elle suggère comment une pragmatique de la croyance (dont les contours sont ici esquissés) pourrait non seulement honorer ces différentes dimensions (parfois quelque peu occultées) des phénomènes de croyance, mais surtout tenter d'en ressaisir l'articulation, depuis la genèse interlocutive de la croyance

10

jusqu'au réinvestissement des croyances «fixées» cognition, l'action et la communication.

dans la

Avec les deux textes suivants, la perspective cesse d'être spéculative, pour devenir explicitement descriptive et opérationnelle, en même temps que l'accent se porte plus particulièrement sur l'incidence cognitive du dire de la croyance. L'article de Christine Sorsana (<< Crovances et habiletés conversationnelles entre enfants: réflexions sur la gestion dialogique des désaccords au sein des raisonnements ») s'inscrit résolument dans la lignée d'une psychologie du développement; on accorde que c'est dans la conversation, par l'échange d'informations qu'elle implique et qui permet tant l'acquisition de nouvelles croyances que la révision d'anciennes, que l'enfant construit peu à peu sa compréhension d'autrui comme sujet épistémique. Selon un modèle bien connu, la conversation soutiendrait donc l'élaboration de la notion de croyance, laquelle en retour favoriserait la mise en place des dispositifs discursifs propres à traiter les croyances. Prenant position par rapport à ce débat qu'elle prolonge, Christine Sorsana envisage plus particulièrement l'incidence sur le raisonnement de la gestion (en conversation) des désaccords, en dissociant notamment les désaccords portant sur les états de croyance, de ceux portant sur les états du monde. Deux préoccupations majeures de la psychologie contemporaine (la reconnaissance du caractère onto-génétiquement tardif de l'attribution de croyances à autrui, et l'importance cruciale de la notion de croyance en psychologie du raisonnement) pourraient alors se voir heureusement combinées dans la prise en compte des aptitudes conversationnelles et cognitives des jeunes, voire des très jeunes enfants.

Il

Le travail d'Isabelle Olry-Louis (<< Co-construire des connaissances à partir de textes») consiste à décrire le fonctionnement cognitif de sujets invités à co-construire des connaissances à partir de documents. Deux études, l'une quantitative et l'autre qualitative sont entreprises, en vue de prendre en compte simultanément dans l'analyse les différences individuelles d'une part et les caractéristiques situationnelles de la tâche d'apprentissage de l'autre; si les conditions d'apprentissage individuelle et coopérative diffèrent fortement à la fois par leurs effets, leurs mécanismes et par le rôle exercé par le style d'apprentissage social des sujets, les résultats tendent à montrer, paradoxalement, que l'apprentissage social optimise les acquisitions en condition individuelle, mais pas en condition coopérative. Avec les deux derniers textes, c'est l'incidence communicationnelle du dire de la croyance qui devient à son tour le point focal de l'analyse. Dans sa contribution, Maria Filomena Capucho (<< co-construction du discours sur (de) la crovance ») La s'intéresse, du point de vue d'une sociolinguistique interactionnelle, au rôle de la croyance dans la construction identitaire du sujet parlant, et ce dans le contexte d'une interaction spécifique, le discours télévisé; analysant les modalités énonciatives du dire de la croyance à partir d'un corpus de 12 interviews télévisées françaises et portugaises, elle montre comment les identités sont co-construites dialogiquement par les protagonistes, tout en étant l'enjeu d'une négociation visant à obtenir certains effets perlocutionnaires par rapport à un destinataire absent, le téléspectateur. Pour finir, François Cooren (<< Pour une approche décentrée de l'énonciation, le fonctionnement de l'énoncé de crovance en situation d'interaction ») s'intéresse plus particulièrement à la fonction communicationnelle des énoncés de croyance, dans une perspective pour une large 12

part polémique, dirigée à la fois contre le primat de l'intentionnel (Searle et Vanderveken) d'un côté, et le primat de la relation (Jacques et Grillo) de l'autre; par le truchement d'une réinterprétation des actes de langage indirects, qu'il étend au cas de la compréhension de l'énoncé de croyance, il défend la thèse selon laquelle la détermination du sens d'un énoncé de croyance en contexte interactionnel ne requiert ni primat de l'intentionnel, ni primat du relationnel; à ces deux formes de « déterminisme du sens », il oppose une approche «décentrée » de l' énonciation, qui ouvre une perspective nouvelle sur la compréhension de la performativité des énoncés. Eric Grillo

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Quelques remarques sur le rôle pragmatique de la croyance
Popelard* Professeur, Université de la SorbonneNouvelle-Parisill
Résumé. Après avoir été reléguées dans un «arrière-fond », poussées dans l'obscurantisme de l'ignorance, les croyances connaissent un renouveau qui va jusqu'à leur conférer un rôle moteur dans l'action humaine. Prenant acte des acquis de la logique doxastique, une approche communicationnelle, pragmatique, pourrait baliser la prise en compte des liens du croire avec le savoir et le savoir-faire, dans les usages langagiers et la vie en général. Mots clefs: Pragmatique, communication, logique, croyance, savoir. Abstract: After having been relegated to a « background », pushed into an obscurantist ignorance, beliefs now playa central role in human action. On the basis of doxastic logic, a communicational, pragmatic, approach could take in account the relationship between to believe, to know what and to know how, in language uses and in life as well. Key words: Pragmatics, communication, logic, belief, knowing.

Marie-Dominique

L'immense littérature couvrant le thème de la croyance m'intime à la modestie de remarques que je voudrais orienter vers une compréhension communicationnelle de la croyance. Fidèle à quelques principes de philosophie du langage, je prendrai la croyance par son langage et par les façons dont les logiciens opt, dès Aristote, proposé une syntaxe et une sémantiquel. A pied d'œuvre
Ife popelard@free.fr 1 Je prends ici la suite d'un article paru il y a bien longtemps. Syntaxe et sémantique s'avérant insuffisantes, l'énoncé français exprimant la croyance «je crois que...» devait être compris comme unité de communication (<< Comprendre le croire verbe, opérateur, philosophème », Philosophie, Beauchesne, Paris, n° 7, 1982, p. 203220). Psychologie de l'interaction, N° 19-20, 15-38

Marie-Dominique

Popelard

alors pour aborder les problèmes pendants qu'une pragmatique pouITait prendre en charge, j'esquisserai, en ne mentionnant que des exemples, les questions proprement communicationnelles qui empêchent de stationner sur une approche monologique, qu'elle soit sémantique ou à prétention pragmatique. Indiquons la périodisation du chemin D'abord, des raisons justifient nos croyances: s'il est vrai que nous sommes un tant soit peu des êtres rationnels, nous ne suspendons pas tout système argumentatif en ce qui concerne nos croyances, même si les arguments sont parfois spécieux; et les usages argumentatifs du langage n'échappent pas aux conditions des usages publics du langage. Ensuite, croire prend souvent la place et joue le rôle d'un savoir hypothétique en attente de preuve; et là encore, impossible de ne pas resituer l'appareil de la preuve dans le champ de la validation intersubjective. Enfin, la philosophie de la communication donne des instruments nouveaux pour penser ensemble langage et action dans leurs aspects interhumains; elle peut éclairer le rôle et la place pragmatique de la croyance, où pragmatisme et pragmatique pouITaient bien s'articuler aussi. Alors l'articulation entre savoir et croire serait davantage entre croire et savoir-faire, articulant philosophie du langage et de l'action. Mais commençons par un rapide parcours des leçons que I'histoire de la logique a mûries depuis près d'un demi-siècle. Les acquis logiques Si la notion de croyance n'a pas bonne presse dans les sphères où règne la raison à la recherche des bons fondements pour la connaissance, la faute n'en est pas imputable à la logique qui, depuis Aristote, la considère comme modalité de la proposition, au même titre que le savoir. La logique modale, telle que renouvelée dans les années soixante sous les auspices de Hintikka, ne dit pas autre chose: comme toute attitude propositionnelle, la croyance modifie la valeur de vérité de la proposition sur laquelle elle porte. Plus spécifiquement, en tant qu'attitude 16

Quelques remarques sur rôle pragmatique

de la croyance.

épistémique, au même titre que le savoir, elle rapporte la proposition crue à un individu croyant qui dit «je ». La logique illocutoire, dans les années quatre-vingts, ajoute une détermination qui confère un nouveau statut à la croyance: en tant que composant de la force illocutoire de certains actes illocutoires (les assertifs et les déclaratifs), elle se définit comme condition de sincérité en caractérisant l'état mental du locuteur qui accomplit sincèrement un assertif ou un déclaratif. Lorsque je dis de façon sincère « le ciel est bleu », je crois que le ciel est bleu. Une catégorie d'actes redouble cette fonction: les expressifs expriment une condition de sincérité. La croyance searlienne exprime un état intentionnel, faisant partie d'un acte nécessairement accompli par l'usage même du discours. Elle concerne des états de choses2, et possède aussi des conditions de satisfaction. État mental, plus ou moins durable, dont la direction d'ajustement va de l'esprit aux choses, elle contribue à délimiter le champ de ce qui peut à la fois être pensé et constituer un objet d'expérience. Car pour
chaque acte de discours qui a une direction d'ajustement, l'acte de discours sera satisfait si et seulement si l'état psychologique exprimé est satisfait et les conditions de satisfaction de l'acte de discours et l'état psychologique exprimé sont identiques. Ainsi, par exemple, mon énoncé sera vrai si et seulement si la croyance exprimée est correcte. (..) chaque état intentionnel consiste en un contenu représentatif sous un certain mode psychologique. (..) Tout comme mon énoncé « il pleut» représente un certain état de choses, ma croyance qu'il pleut représente le même état de choses3.

2 J. Searle, Sens et expression, 1979, tr. froJ. Proust, Paris, Minuit, 1982, note 3 p. 181. 3 J. Searle, Intentionality, 1983; Cambridge D.P., pp. 10-11 (notre
traduction) .

17

Marie-Dominique

Popelard

Un pas de plus semble accompli puisque, avec Searle, le contenu des attitudes propositionnelles n'est plus seulement de modifier la valeur de vérité d'une proposition mais de conférer à la proposition une intentionnalité. Entre la logique épistémique et la logique illocutoire, que s'est-il passé? Sans bruit, il semble que l'intension avec un sait revêtu le t de l'intention. Il s'agit moins d'un changement de logique4 que de mode, lequel inviterait à changer de philosophie sous la condition que vaille 1'hypothèse suivante: puisque la sémantique du langage devient aujourd'hui sémantique du mental, la philosophie du langage devrait rejoindre la philosophy of mind. Dans les années quatre-vingt dix, certains sémanticiens vont faire de la croyance un chapitre d'une sémantique dont le projet avoué est d'être métaphysiques. Ce que j'appellerais une métaphysique analytique veut ainsi renouer les fils distendus entre une philosophie spéculative et une méthode minimaliste s'appuyant sur des faits de langage et de perception. Plus précisément, une sémantique informationnelle remonte du contenu perceptuel de la croyance au contenu conceptuel, à la pensée; selon une remontée qui semble court-circuiter le passage par l'analyse du langage. La croyance est davantage conçue comme le résultat d'un processus cérébral que l'analyse philosophique se doit de reconstituer6.
La transcription formelle que Daniel Vanderveken (Meaning and Speech Acts, Cambridge U.P., 1990) donne du belief retient deux aXIomes: Ax 1 : Si «X croit que p », alors «X ne croit pas que non p » Ax 2 : Si «X croit que p et q » et que «p et q implique r », alors «X croit que r ». 5 Un exemple est fourni par le (bon) livre de P. Jacob, Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Paris, o. Jacob, 1997. Qu'on ne se méprenne pas sur nos propos qui ne veulent que prolonger notre discussion avec l'auteur. 6 Sans doute faudrait-il aussi approfondir le rôle que, dans la deuxième moitié du XXe siècle, après que le positivisme logique s'est affaibli, les 18
4

Quelques remarques sur rôle pragmatique

de la croyance.

Qu'on ne saurait parler de sémantique sans s'appuyer sur des faits de langue Pas plus que naguère, il n'est nécessaire pourtant de supposer un langage mental. Affirmer que la croyance informe sur un état mental voit en effet resurgir une hypothèse que Hobbes avait formulée explicitement, hypothèse d'un langage mental se transformant par la parole en un langage verbal, transformation qui assurait une correspondance entre l'enchaînement des pensées et l'enchaînement des mots. La priorité revenait évidemment au mental dont le statut langagier, évidemment métaphorique, n'était pas interrogé. Pour Hobbes, le discours mental consiste en une consécution de pensées, pensées dont l'origine est toujours la sensation7. Or, c'est à la suite, sur la base et en partie contre cette way of ideas que la philosophie analytique s'est constituée en substituant la way of words pour prendre Ie linguistic turn. Les traces verbales constituaient un fait suffisamment massif assurant l'objet et la base de la philosophie empirique contemporaine. Quelles raisons plaideraient pour un retour à l'empirisme classique? Peut-on aujourd'hui se passer des faits de langue?
épistémologues ont fait jouer aux croyances dans l'élaboration des théories scientifiques, jusqu'à parfois brouiller la démarcation entre savoirs scientifiques et croyances. Thomas Kuhn et Willard Quine en furent des représentants innovants. Le premier indiquait, dès La Structure des révolutions scientifiques (1962 ; tr. fr., Laure Meyer, Paris, Flammarion, 1972), que les croyances du groupe social constitué par les experts font partie des présuppositions qui sous-tendent un modèle scientifique, comme les principes métaphysiques. Le second faisait des croyances une partie de l'univers holiste où se côtoient langage ordinaire et théories scientifiques puisque ces dernières prolongent le sens commun (<< Domaine et le langage de la science », 1955; tr. fro Le P. Jacob, in De Vienne à Cambridge, Paris, Galllimard, 1980, p. 201219). 7 Thomas Hobbes, Léviathan, 1651, tr. Fr. F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971, 1èrepartie, chap. I-IV.
19

Marie-Dominique

Popelard

Parce qu'on ne saurait avoir d'expérience directe d'une croyance, admettons que les attitudes propositionnelles soient des propriétés sémantiques (P. Jacob, p. 89 sq.), dont il convient de rechercher les sources. Selon P. Jacob, l'expérience sensorielle d'un objet s qui est F est un état perceptuel (analogique, il a un contenu perceptuel) qui se transforme en une croyance que s est F, c'est-à-dire en une représentation conceptuelle du fait que s est F; la transformation d'un contenu perceptuel en un contenu conceptuel consiste en une élimination sélective d'informations, une digitalisation. Faut-il en conclure que la philosophie qui prend le langage pour objet a perdu son objet? À considérer la croyance que s est F comme une représentation conceptuelle du fait que s est F, on prête à la croyance la structure d'un énoncé. Mais on néglige sa nature d'énoncé en la mettant au rang d'un processus antéprédicatif ayant lieu dans le psychisme-cerveau d'un sujet. Prendre en compte le fait que le langage est la voie d'accès la plus avérée aux concepts avait inauguré une nouvelle façon de faire de la philosophie. Après tout, peut-être le temps en estil passé? Toutefois, il faut remarquer que, même si on concédait que le tournant linguistique débouche sur une impasse, on ne s'en sortira pas en revenant aux fantômes du biologisme, ou du psychologisme, dont les impasses sont plus graves tant ils comportent un caractère absolu, voire totalitaire, que l'analyse du langage n'a présenté qu'aux temps bien lointains du réformisme logique. Qu'on se rassure, point n'est question de revenir à un anti-psychologisme primaire. Des travaux considérables sont menés conjointement par psychologues et philosophes dans le cadre des sciences cognitives pour comprendre le fonctionnement de l'esprit. Mais peut frapper que l'esprit dont il s'agit n'est jamais que celui d'un seul sujet. Or, d'autres travaux psychologiques travaillent aussi aujourd'hui à des modèles où l'individu n'est plus le seul centre de ses comportements et états mentaux. La psychologie de la 20

Quelques remarques sur rôle pragmatique

de la croyance.

communication n'est plus seulement une psychosociologie rendant compte d'un individu en contexte social, elle met au cœur des recherches les relations interpersonnelles ; après, ou à côté des travaux de l'Ecole de Palo-Alto, l'objet de la

psychologie - le sujet! - se trouve dépendant des autres
sujets avec lesquels il est en relation. La pragmatique communicationnelle trouve là d'autres références8.

Les quelques remarques dont je demande au lecteur d'établir avec moi ici la pertinence se situent dans le cadre d'une compréhension pragmatique de la croyance, en plaçant la croyance dans le double contexte qu'elle initialise: le processus de sa production et le processus inférentiel, comportemental, et plus généralement actionnel. Précisons un peu. Une croyance peut être considérée comme un état mental seulement en un moment, plus ou moins long, d'un processus plus global. Une approche synchronique se charge d'en faire l'étude. Or, si l'on entend comprendre le rôle dynamique des croyances, il convient de considérer la façon dont, peu à peu, elles s' élaborent. Je voudrais suggérer

qu'elles le font dans un processus communicationnel- pour
une part, la thèse est modérée: rapporter une croyance à un sujet croyant n'est que d'un moment; autant dans la constitution des croyances que dans leur évolution, en amont comme en aval, d'autres sujets prennent une part constitutive9. Le travail des croyances déborde le cadre d'un seul
8 Un exemple en est fourni par le récent ouvrage sous la direction de Michel Gilly, Jean-Paul Roux et Alain Trognon (P.U.N. de Nancy) qui propose une approche constructionniste et l'idée d'une logique interlocutoire, pragmatique donc, capable de rendre compte des processus socio-cognitifs, d'apprentissage en particulier, ayant lieu dans des interactions verbales. 9 Il n'est même pas sûr qu'il faille rapporter la responsabilité de l'énoncé en «je crois que p » au seul sujet qui dit «je ». Nous connaissons tous des personnes qui disent «j e» lors même qu'un «nous» est responsable. Pour une théorie dialogique de la responsabilité, voir notre article « Qu'une nouvelle responsabilité légale pourrait aider à défmir la personne », Subjectivité et transcendance, Paris, Cerf, 1999, p. 17-27. 21

Marie-Dominique

Popelard

cerveau, il a lieu en contexte humain. De plus, les croyances ne sont pas isolées d'un contexte de vie et d'action: il faut envisager la façon dont, une fois élaborée, une croyance acquiert le rôle épistémologique d'une hypothèse ou même d'une donnée sur la base de laquelle un raisonnement sera conduit et débouchera sur une action dans le contexte d'une forme de vie. Comment concevoir en effet que je puisse avoir des états de croyance exprimés dans des énoncés de croyance sans qu'un processus n'en provoque la genèse? Le processus est d'apprentissage durant la jeunesse; il en résulte ce qu'on appelle la formation du jugement durant la jeunesse, lequel s'exerce durant la vie adulte dans une activité de réflexion. Une telle activité me met, adulte, en devoir d'expliciter mes raisonnements: je dois pouvoir dire, à moi-même ou à autrui, les raisons que j'ai de croire que p. Dans le cadre communicationnel d'usage du langage, mon état mental ne saurait rester sans argument. Je dois, si mon interlocuteur me le demande, ou si je veux le convaincre, montrer que ma croyance est le résultat d'une argumentation, peut-être de moi-même à moi-même, mais où l'autre se trouve intégré dans mon discours. Me paraît contestable un traitement de la croyance qui la figerait dans un énoncé, ou dans un état, en négligeant que, comme tout énoncé, l'énoncé de croyance est pris dans un contexte, à la fois cotexte, contexte verbal, mais aussi, j'en suis d'accord, contexte mental et qu'un état de croyance est souvent transitoire. Le caractère mental des croyances est moins combattu ici que leur statut d'état. Une croyance n'est un état que si j'accepte d'arrêter le temps, avant l'énonciation de la croyance et après l'énonciation de croyance. La croyance est un état seulement si je reviens en-deçà de la critique qui avait convaincu tout le monde de ne pas considérer les énoncés isolés. Il ne s'agit pas ici de dénoncer une quelconque contradiction entre ce qu'on peut appeler le holisme du mental et la conception des croyances comme états, mais seulement d'indiquer qu'il est possible de suivre une autre route que cognitiviste si l'on refuse de subor22