Domestiques agricoles et servantes de ferme dans les sociétés paysannes

Domestiques agricoles et servantes de ferme dans les sociétés paysannes

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Les exploitations familiales recouvraient, dans les années 50, 80% de l'espace agricole en France. Les domestiques agricoles et servantes de ferme, représentant environ 60 % des salariés agricoles, étaient, sous le couvert de partager la "vie de famille" de leur employeur, assujettis au rude travail de la ferme du matin au soir. De plus, logés par leur employeur, ils subissaient, avec ou sans famille, la cruelle loi du logement dit "accessoire au contrat de travail". La tragédie des ouvriers agricoles est inscrite dans ces données.

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Ajouté le 01 juillet 2007
Nombre de lectures 204
EAN13 9782336256764
Langue Français
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DOMESTIQUES AGRICOLES
ETSERVATES DE FERME
DASLESSOCIETESPAYSAES
(de1900 auxannées 1960)

©L'HARMATTA, 2007
5-7, rue del'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03283-5
EAN: 9782296032835

Pierre PIEGAY

DOMESTIQUES AGRICOLES
ETSERVATES DE FERME
DASLESSOCIETESPAYSAES
(de1900 auxannées 1960)

L'Harmattan

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L’auteurtientà remerciercelles etceux
qui l’ontaidéàlaréalisation de cetouvrage
par leurstémoignages etleur soutien :

André FRANCHET
HenriDELHOMME
AndréGLAVIEUX
Louise PERRODIN
JulienSAVARY
LouisROSIER
JeanPINTON
PierreFAYOLLE
PierreGOUTTENOIRE
Janine et RenéLAIR
Robert MARTIN
FrancisGRANDIER
MichelGRANDIER
EmileLEPREVOST

ets’excuseauprès de celles etceuxqu’il n’apuciter.

ITRODUCTIO

Ce n’estpasàseule fin de se distinguer d’autres ouvrages etétudes sur
les salariés des exploitationsagricoles que letitre de laprésente étudea
été choisi.Notre préoccupation estde mettre en évidenceque leterme de
« salariésa(ogricoles »uouvriersagricoles) recouvraitdes situations
diverses, mais pas fondamentalementdifférentes pour la très grande
majorité d’entre eux.

Onafait très souvent unamalgame englobantsousun mêmetermeun
type de salariat agricole qui se définiraiten général comme étantcelui des
ouvriers des grandes exploitationsagro-industrielles de ce que nous
appelons le « quart Nord-Est» etles ouvriers «viticoles du Midi».

Onafaitégalement valoir laforte implantation ouvrièreagricoleàl’ouest
d’une diagonale qui partiraitpour lesuns desArdennes jusqu’aux
PyrénéesAtlantiques, pour d’autres deVerdunàBordeaux ;finalement,
peuimporte la variante, le résultat, lui,varie peu, c’estenviron
soixantecinq pour centdes salariésagricoles quivivent àl’ouest.Par ce même
constatestmis en évidencelaplus faible concentration ouvrièreàl’estde
laligne de partage.

Ladémonstrationtendaitparfoisàprouverque s’il existaitbienun
salariatdetydomespe «tiqueail se resgricole »,treignait ainsià une
poignée d’isolés, souventcélibataires car le nombre de ces derniers est
plus élevéàl’estqu’àl’ouest.Onles situaiten régions montagneuses
d’élevage :MassifCentral, régionalpine,Franche-Comté,Est, etc.;en
polyculture :Limousin,Bourbonnais,Rhône-Alpes,Bourgogne
leSudOuest, etc.

Fortdecela, on reste en général discretsur les conditions devie etde
travail de ces ouvriers domestiques bien que l’on soitplus loquace sur la
condition des servantes de ferme.

Il estindéniable que les ouvriersagricoles, nous ne dirions pas situésà
l’ouestde cette diagonale,mais en Bassin Parisien,c’est-à-dire plus
hautdans ce quartord-Estessentiellement, bénéficiaienten général
d’horaires detravail réglementés etde journées detravail mieux
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organisées, de qualificat: Chion professionnellearretiers, bouviers,
tractoristes, etc. ceque l’on ne retrouvaitpasailleurs.Dans ces années-là,
aumitan du vingtième siècle, les ouvriers mariés étaientplus nombreux
ici etdans leMidiviticole…

Yvivait-on pourautantbeaucoup mieuxparce qu’en plus grand nombre ?

Qu’en était-il réellement, car s’ilyavaitce salariatplus proche de celui
desvilles etdesusines (comme en BassinParisien), différentes sources
statistiques conduisaient àpenser quetoutn’étaitpasaussi simple et
tranché : d’un côté devéritables salariés en grand nombre, de l’autreune
minorité d’ouvriers-domestiques, isolés par-ci, par-là.

Une étude del’INSEEde1958(1)indique que, surune périodeallantde
1951à1957(sept ans),lamoyenne des ouvriersagricoles logés etnourris
par les patrons s’élevait à56,75 %,avec des pointes de59,80 %en1951,
de63,1 %en 1952.Ceuxseulementlogés sur lamême durée de sept ans
étaientencore19,50%, c’est-à-dire qu’ils étaient76,25 % logés par les
patrons(d’autres sources mettentégalementen évidence queles deux
tiers étaientnourris etlogés par les exploitants).On parvenaitenfinà
ce résultatqueseulement15 % d’entre euxn’étaientni logés, ni nourris
(ce qui n’excluaitpas d’autres «avantages en natu(re »)Tableau
N° XXIX page228).

Nousverrons dansles chapitres suivants ce que supposaientcomme
mesures contraignantes ces pseudos «avantages en nature».Ceci permet
de faire ressortirqu’un nombreaussi importantde salariésagricoles logés
etnourris par les patrons ne concernaitpas seulementles35 % de salariés
situésàl’estde notre ligne de clivage, mais égalementbeaucoup d’autres
àl’ouest.

Les ouvriersagricoles du« quart Nord-Est»,ycompris ceuxmariés,
n’échappaientpasàcertaines de ces contraintes.On peutenconclure que
ce salariat agricole plus proche de celui desvilles etdesusines nevivait
pourtantpastout àfaitcomme ces derniers.On parlaitmoins de
domestiquesagricoles oudevalets de ferme dans le quart Nord-Est, ce
qui n’excluaitpas d’en subir les mêmes inconvénients.

Mais surtout,plusàl’ouestduBassinParisien en région herbagère etde
polyculture, etjusqu’enBretagne, quel étaitle mode devie etles

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conditions de travail ?Laconcentration ouvrièreagricole étaitimportante
dans de nombreuxdépartements, comme la Manche, le Calvados, l’Ile et
Vilaine, ouleMaine et Loire, la Sarthe, l’Indre-et-Loire, etc.

Y vivait-on mieuxqu’àl’estde laligne de partage, ladensité de
lamaind’œuvre salariée étantplus forte, et un plus grand nombre d’entre eux
mariés ?Rien n’estmoins sûr dès lors que l’ontravaillaitet vivaitdans
ces fermes, dumatinausoir, logés etnourris, sans bénéficier de
conditions detravail en conformitéavec lalégislation sociale du travail
enagriculture, sans lareconnaissance d’une qualification professionnelle
quelconque.N’était-ce pastoujourslapolyculture etl’élevage ?

Notre démarcheviseàmettre en évidence cetype d’agriculture qui n’est
pas celleagro-industrielle duBassinParisien, mais cetteautre des petites
etmoyennes exploitationsagricoles.Elles occupaientquatre-vingts
pour centde l’espace cultivé.Jusque dans les premières décennies du
vingtième siècle, ces nombreuses exploitations de superficies réduites
avaientrecours, lorsqu’elles étaientpour certaines plus importantes ou
très spécialisées,à une main-d’œuvre salariée secondantlamain-d’œuvre
familiale.Occupés en permanence d’un bout àl’autre de l’année,au
contraire des journaliers, ladisponibilité demandéeàces salariés était
telle que les exploitants employeurs n’hésitaientpas, les comparant àdes
domestiques,àparler devalets, de commis oude servantes etde bonnes
pour les femmes…De nombreuses petites exploitations, nous leverrons,
avaientrecoursàcette main-d’œuvre salariée bon marché.

Que représentaient-ils dans l’ensemble dusalariatdes exploitations
agricolesauregard des remarques faites ci-dessus, et au-delàdupartage
entreEstet Ouest?Plus qu’on ne le dit, semble-t-il.

Quelle étaitl’attitude etle comportementdes sociétés paysannesàl’égard
de leur main-d’œuvre salariée permanente ?

Les différentstypes d’agriculture que nous évoquons ci-dessus,au-delà
de leurs différences etde leurs spécificités, n’appelaientpas de lapartdes
employeursagricoles etdes sociétés paysannes en général, des
comportements fondamentalementdifférents dans leurs rapportsavec
leurs salariés des exploitations.

Ils se livraientd’une seule etmêmevoix, inspirés en celapar leurs élites,
à upoline «tique salariale »que l’on ne peutqualifier de sociale, eten
9

rien dictée parcelle conduite dans lesautres secteurs d’activités, c’estle
moins que l’on puisse dire…

Les sociétés paysannes continuaientàvivreau vingtième siècle, dansune
société englobante dontelles se gardaient: les ouvriersagricoles ne
pouvaientêtre «une classe sociale »àleursyeux, elles en revendiquaient
en quelque sorteudroin «td’usaege »xclusif,un peuàlamanière des
anciens serfs.D’ailleurs, dans lestémoignages que nous livrons, l’un de
cestravailleurs le ditsansambages :« On nous traitecommedes serfs ».
Il étaitpourtantduBassinParisien ! («Engagements »N° 94,p.27).

Notre propos s’obligera,au-delàduconstatque nous faisons dans ces
pages,à un devoir de mémoire que nous devons inscrire dans l’histoire de
laclasse ouvrièretoute entière.Onleuraparfois contesté le droit àcette
place,aumotif qu’ils ne représentaientpas l’authentiqucle «asse
ouvrière».Pourtant,FrançoisSellier(2)n’hésite pasàécrire que les
ouvriersagricoles ontété l’une des deuxsources principales qui ont
alimenté laformation de la« classe ouvrière »audix-neuvième siècle.Ils
en étaientlasourceauthentiquementprolétalrienne :’autre étantles
artisans.Et,afin d’apporter quelques éclairages sur leur histoire, nous
ferons de brèves incursions dans leur passé lointain, intéressant àplus
d’untitre.

Ils étaient, selonJ.-P.Gutton(3)dans les campagnes de l’ancien régime,
un desrares types de salarié permanent.Ets’il faut, écrit-il, employer
le mot avec les réserves d’usage s’agissantde l’ancien régime,« il
n’empêcheque lesdomestiquesagricoles étaientbien souvent les seuls
auvillageàpouvoir recevoirce qualificatif. »Aumoins, précise-t-il,
«dans les grandes exploitations,lesvaletsdecharrue, charretiers,
servantes,engagésàl’année,formaient tout un mondede salariés… ».

Dansune première partie, nous les situerons :qui étaient-ils ?D’où
venaient-ils ?Nous le feronsàpartir de situations concrètesafin de mieux
éclairer notre propos pour lapériode qui nous intéresse, maisaussi par
des retours sur leur passé,avec nos modestes moyens d’investigations.

Commentles situer entre domestique etouvrier ?Sont-ils l’un oul’autre
oules deux àlafois ?

En deuxième partie, nousverrons en quoi le logementpar l’employeur
des domestiquesagricoles etdes servantes de ferme (maisaussi d’autres
10

travailleurs duBassinParisien oudu Midiviticole)aété l’un des freins le
plus puissantde leur émancipation (avec lanourritureàlaferme).

Comment travaillaient-ils, mais égalementcomment vivaient-ils ?Nous
leverronsen troisième partie, en polyculture etélevage : « d’un soleilà
l’autre » (c’est-à-dire duleveraucoucher dusoleil), d’avrilàseptembre.

Dansunquatrième chapitre, nousaborderonslalégislation sociale du
travail etrégimele «agricole »qui concernaient tous les salariés des
exploitationsagricoles.En quoi ce régime «spécifique »lésaitleurs
intérêts.

(1)
MarcBloch évoque lasociété paysanne, celle« …composéede
cultivateurs vivantdirectementdu sol qu’ils travaillaient.Il est visible,
écrit-il,qu’elle n’est pasaujourd’hui,qu’elle n’était plusaudix-huitième
siècle, déjàvéritablement égalitaire.Mais on s’est parfois pluàvoirdans
cesdifférencesde niveau l’effetde transformations relativement
récentes… ».(L’auteur citeFustel deCoulanges).Mais, dit-il,« …il
semblebien, aucontraire,quede tous tempsces petits groupes ruraux
(dans lesvillages– NDLR)aient présenté, avec d’inévitables fluctuations
dans les lignesdeclivage, desdivisionsdeclassesasseztranchées… »
(48)

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1

I–VIES OBSCURES
ET LABORIEUSES

DUBOUSAGE DESDOMESTIQUES
ETDES SERVATESDE FERME
(Extraitdu« Manuel d’éducation ménagèreagricole » édité en1929)(4)

«Autrefois, lamain-d’œuvre fournie parcesdomestiques,qu’on logeait
et nourrissaitàlaferme,était excessivement économique.Laplupartde
nos fermiersainsi habitués se plientdifficilementàune évolution… »
(page66).

Àpropos des domestiques mariés etnon mariés :
«Une seuledifférence pouvait existerautrefois entrecesdeux catégories
de travailleurs,mais elle n’existe plusaujourd’hui: c’était que le
dimanche,les employés mariésvivantchezeux,ne pouvaient pas
demeureràla dispositiondu patron.Maisaujourd’hui,lesdomestiques
non mariésdisparaissent souvent eux ausside laferme,il estdonc
presque impossibledecompter sur eux,tandis qu’un homme marié
n’habitant pas loin,on l’appellerasic’est exceptionnellement
nécessaire… »(pages67,68).

Àpropos delamoralité des domestiques :
«Il seraitàsouhaiter que lesdomestiquesaient uncarnet,sur lequel
s’inscriraient lecertificatdes propriétaireschezlesquels ils ont passé et
leurs étatsde service… ».Un des grandsavantages« … seraitde
permettreàlaménagèredeconnaître lamoralitéde l’ouvrier quiva
passer uneannée sous son toità côtéde safamille… »(Page66).

Un repos bien compris pourtousàlaferme :
«On oublie tropdans noscampagnes le repos hebdomadaire (le repos
dominical est indispensableautant pour les hommes que pour les
animaux)… ». « …Il faut évidemment remplir (ledimanche) lesbesognes
nécessairescomme panser lebétail et le nourrir,traire lesvaches ; mais
ceci fait,laissonsle domestique, sinon tout à fait librede son temps
parce que quelquefois il peut enabuser,maisau moins sans travail
matériel. »(page22).

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2

A –OMBREUX EPOLYCULTURE-ÉLEVAGE

Les domestiquesagricoles etles servantes de ferme se distinguaientdes
autres salariés des exploitationsagricoles (journaliers, saisonniers, etc.)
parlapermanence de l’emploi sur l’exploitation.Embauchés pourune
année complète, logés etnourrisàlaferme, les renouvellements des
er
accords (toujoursverbaux) couraienten général du1 novembre (oudu
11 novembre) d’une année surl’autre.

En d’autres régions, notammentdansleCentre, en deuxpériodes, l’une
courteàlasaison des grostravaux: de la StJean (24 juin)àla Toussaint,
l’autre longue de la Toussaintàla StJean suivante, soitquatre mois et
huitmois (mais ce pouvaitêtre detrois mois: de la StJeanàla
StMichel, le29 septembre, etensuite de neuf mois…).

D’autresvariantes se pratiquaienten fonction des régions etdes
coutumes.Dansle contratde quatre mois/huitmois, le montantdugage
étaitde lamême importance dans les deuxpériodes, lapériode courte
cumulant un nombre d’heures detravail excessivementélevé en cette
saison etlestravauxde lapériode courte revêtant une plus grande
importance : semer, planter, récolter (foins etmoissons,vendanges, etc.).
En règle générale, les deuxpériodes ne se cumulaientpas lors de
l’embauche, l’accord devaitse renouveler en fin des quatre mois etdes
huitmois entre les parties.

Nousleverrons plus loin, les domestiques etles servantes étaient
employés dans les fermes de polyculture etd’élevage, pour ce dernier en
régions herbagères comme la Normandie, laBretagne, etc. etles régions
montagneuses :MassifCentral entreautres.

Ces exploitations de polyculture etd’élevage comprennentles fermes de
petites etmoyennes superficies,appelées égalementexploitations
familiales;elles couvraientenvironvingt-cinq millions d’hectares sur les
trente millionsutilisés (àl’exception des exploitations spécialisées :
viticole,arboricole, maraîchage, etc.)(5)etreprésentaient90 % du
nombretotal des exploitations.

Toutefois, des salariésagricoles logés etnourris, étaientégalement
recrutés dans les grandes exploitationsagro-industrielles duBassin
Parisien, etplus largementduquart Nord-Est, certains parce que

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célibataires, d’autres mariés en charge de famille,tenus de prendretous
leurs repasàlaferme.

Cependant, en général, les ouvriers des grandes exploitations duBassin
Parisien bénéficiaientd’horaires detravail réglementés, ils étaientpayésà
l’heure,aucontraire des domestiques etdes servantes corvéablesàmerci,
travaillantselon l’expression« d’un soleil à l’autà la saison desre »
grostravaux(enavril pour seterminer fin septembre).Mais nous
verronsque l’autre période n’étaitpas detoutrepos pourautant(Il est
utile d’ajouter que les salariés horaires duBassinParisienassezmal
payés également –nous en parlerons- étaientsouventdans l’obligation
d’effectuer des heures detravailtrès élevées pour obtenir des
rémunérations plus conformesauxbesoins d’un ménage).

Laparticularité en polyculture-élevage résidaitdans laprésence, dans
toutes cesunités de production, d’untroupeaudevaches laitières, de
tailles diverses, mais qu’il fallaitbien soigner et trairetous les jours sans
exception, septjours sur sept, dimanches etfêtes compris.Pourquoi ces
troupeaux?Nous en parlerons dans ces pages.

Le système engendraitdes contraintes insupportables dans letravail des
ouvriersagricoles,aggravées par l’archaïsme patronal. Qu’on en juge :au
gros de l’été, des semaines de centheures n’étaientpas rares lorsque l’on
ycumulaitdes journées detravail de quinzeàseize heures (repas
décomptés), sixjours par semaine, etdestours de garde le dimanche,
variables selon les régions, mais inévitables, sauf exception.

En hiver,les journées étaientmoins longuesauxchamps, lanuit aidant,
mais lestravauxse continuaient àl’intérieur des bâtiments jusqu’à
l’heure dupansage des bêtes plus long en cette saison :affouragement,
préparation des betteraves fourragères, litièreàenlever le matin (la
fameuse brouette de fumieràpousser sur letas), ousimplement à
renouveler le soir,traite matin etsoir,toiletteàl’étrille desvaches, des
bœufs, des chevaux, etc.Ce n’étaitjamaisavant19 h 30 ou20 hque le
travail seterminaitpouralleràlasoupe.Finalement, c’était une douzaine
d’heures d’effectuées (nous le constaterons dans les nombreux
témoignages que nous publions).

L’existence de ceuxque les exploitantsappelaientdomestiques,
serviteurs,valets, commis, servantes…était unevie de servitude, etleur

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isolement étaitautantgéographique que moral. Voici ce qu’écrivaitcet
ouvrieragricole deVendée en1960 :« Étantdomestiquesdans une ferme
herbagère mafemme et moi,nousvoudrionschangerde place, car làoù
nous sommes rien nevaplus.ousavons trouvé uneautre place,mais
nousvoudrions savoircombiende temps faut-ilàl’avance prévenir notre
patron ?ous sommes payésau mois et nousvoudrions partiravecle
moinsd’histoire possible et savoir sic’est huit jours ou un moisà donner
(préavis).ous ne savons riendes loisactuelles etàla campagne,il n’y
apersonne pour nous renseigner.Les exploitants,eux,ils ontdes
syndicats etdesbureauxoù ils peuvent écrire et si on ne respectait pas la
loi,ils nous mèneraientau tribunal où ils nous feraient payercher notre
erreur.e sachantàqui m’adresser, c’est pourcelaque jevous écris.
Etc. »(6).

D’autres, nousleverrons,allaientjusqu’àpayer de leur poche, non
seulementleur partde cotisation sociale, ce quiallaitde soi, mais
égalementlapartpatronale lorsque les employeurs refusaientde les
déclarer,afin d’être couverts en cas de maladie etpercevoir leur retraite
plustard.

Ceuxgagés pourquatre mois ouhuitmoisvivaientparfois dans
l’inquiétude lorsque lasaison d’ététirait àsafin parce que, ditcetémoin
syndicaliste,« tant quedure lasaisondes travaux,les ouvriersagricoles
n’ont pasbesoinde se fairedu souci,ilsaurontdu travail,mais une fois
passée larécoltede pommesde terre,puis lesvendanges terminéesainsi
que les semailles, alors les patrons trouvent millebonnes raisons pour
leurdired’allervoirailleurs.Commecelaon économise un salaire et
surtout les "charges sociales".Les mêmes patrons, au printemps,feront
de nouveau le siègedesbureauxde placement,écrirontauxjournaux,
demanderontà cor età cride lamain-d’œuvre étrangère… »(7).

Mais, finalement, rien n’estchangé sous le soleil, dans larégion de
Meaux audix-huitième siècle, les contratsvontle plus souventd’une
St Jeanàl’autre«ce qui n’empêche pointdes maîtresde se séparerde
leurdomestique "dans le tempsde l’hiveraprès que tous les gros
ouvrages ont été faitscomme l’aoust et l’esté qui sont saysonde grand
travaille".Vexations, exigences,voire mauvaistraitements permettaient
de faire partir les domestiques…»(8).

Parlantdes ouvriersagricoles,JeanPitié(9)écrit:«Il s’agitd’un groupe
sacrifié,livréàpeu prèsàses seules forces,qui sont minces,peu
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capablesd’actionscollectives souvent paralysées
personnelle qui s’établitavecl’employeur. »

par

la

relation

Pourles domestiquesagricoles etles servantes de ferme, des règles
nondites mais incontournables les contraignaientàvivre en célibataires.
Cinquante pour centd’entre eux vivaientainsi, pour lapluparten
polyculture etélevage, leur disponibilitéau travail en étaitaccrue
d’autant. Travailler dans ces conditions devenait un enchaînementsans
fin detravaux, nousvenons de le souligner,avecun dimanche sur deux
detour de garde. Mais danstousles cas, les dimanches de congé ne
commençaientqu’àlafin des soins etde latraite dumatin, etsouventen
élevage, nous leverrons, retour en fin d’après-midi pour soins et traite du
soir.

Dansl’entre-deux-guerres notamment, ces exploitationsatteignaient un
certain degré de productivité grâceaux techniques nouvelles de
production etàlatoute première mécanisationactionnée par les bêtes de
trait(chevaux, bœufs,vaches également) permettantd’accroître le
volume de production de chaque ferme par les faucheuses, les
moissonneuses, les faneuses etrâteauxmécaniques, etc.

Il s’ensuivaitque, malgré l’apportde cette mécanisationagricole, la
somme detravauxàexécuter ne cessaitd’augmenter parce que, dans le
mêmetemps,trop souventces exploitations de polyculture etd’élevage
ne parvenaientpasàse défaire de l’agriculture d’antan, c’est-à-dire
continuaientde produire commeàlafin dudix-neuvième siècle,ainsi que
l’écriventMichel Gervais,MarcelJollivetetYvesTavernier (Histoire de
laFranceRurale -TomeIV), :« Bonnombred’agriculteurscroient
encore raisonnablede préserver unebased’autosubsistance qui leur
apparaîtcomme leur meilleure protectioncontre lamisère… ».Ils
observent toutefois desavancées;cependanten1938le tiers« …de la
viandede porc,plusdu tiersdu lait etdes produits laitiers,quarante
pourcentdesœufs,sontautoconsommés, ainsi que prèsdevingt pour
centde larécoltedevin et même plusdedixpourcentdecelledeblé… »
(10).Il en serade mêmeaprès laguerre en1945, pendantplusieursannées.

Nous insistons sur ce mode de productiontrop diversifié,ilavait une
incidence certaine sur les conditions devie etdetravail des ouvriers et
des servantes de ferme.Il faut ajouteràcelalamentalité des exploitants
agricoles dugenre :«Il manquerait plus queçaque monvalet (ou mon

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6

commis) en fasse moins que moiauboulotalors qu’ilvit sous mon
toit »...Précisonsque siavantladernière guerre, dans lesannées1920 et
1930,les domestiques de ferme pouvaientencore «coulper »ajournée
parune petite siesteaprès le repas de midi,toutcelaétaitbienterminé
après laguerre comme nous leverrons, bien que les journées detravail
étaientaussi longues etsouventencore plus pénibles.

L’objectif premier de lamécanisation étaitde gagner du tempsavec les
machines, mais cette mécanisation ne soulageaitque partiellement, parce
qu’elle n’avaitenaucune façon supprimé lestâches de manutentions dans
les exploitations,alors que lesaméliorations culturalesavaientaugmenté
d’importance levolume des productionsagricoles, comme nousvenons
de ledire. La fourche, jusque dans lesannées1960, avantl’arrivée
massive destracteurs, restaitencore l’outil indispensable et
irremplaçable.En1955, soixante-dixpour centdes exploitations
agricoles françaises n’ontpas detracteuretce sonten général celles
de polyculture etélevage,toujours en retard pour innover.

Pour charger etdéchargerle fumier, les foins, les gerbes, etc.,il n’yavait
que les fourches, etmême les premierstracteurs n’étaientpas équipés de
fourche mécanique.Par exemple, l’exploitationagricoletype de larégion
du«Plateau Lyonnais », dans leRhône, comprenaitdes productionstrès
variées comme il se doitdans lesannées1945/1950, culture fourragère
pour les bêtes (les chevaux, lesvaches), céréales,vignes,arbres fruitiers,
pour certaines en bordure de l’agglomération lyonnaise, maraîchage, etc.
Elleutilisaitde nombreuses machinesagricolesà tractionanimale
(faucheuses, moissonneuses lieuses, pulvérisateurs, etc.),un moteur
Bernard (s’il n’étaitélectrique), pouractionner lascie, le concasseur, etc.
Les charrues étaientremplacées par les brabants doubles etles
vigneronnes pour lesvignes et arbres fruitiers.Lamécanisation s’arrêtait
là.Quelquestracteurs par-ci, par-là, pointaientle nezdansun champ ou
audétour d’un chemin, mais les chevauxrestaientmajoritaires dans les
champs etlesvergers (voir carteAnnexeI).

Danslarégion des «Monts du Lyonnais »,àlamême période, si
l’élevagetenait une place importante, les cultures céréalières n’étaient
pas négligées pourautant, chaque ferme, jusqu’auxplus petitesàlafin
desannées1940, occupait«labatteuse » de deux à trois heures, jusqu’à
une grosse journée pour les fermes les plus importantes.Àcelas’ajoutait
chez tous le champ de pommes deterre, non seulementpour la
consommation duménage, mais surtoutpour lenégoce.Àcôté des
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prairies naturelles, le champ detrèfle etle coin de maïs fourrager
apportaient, le premierun complémentde fourrage sec pour l’hiver (en
général deuxcoupes), etle secondunappointenverten été. On
retrouvaitencorequelques charruesutilisées enappointdes brabants et
lestracteurs étaientencore moins nombreuxque dans le plateaulyonnais,
les bœufs etlesvachestiraient toujours faucheuses etmoissonneuses
lieuses dans les prairies etles champs (Voir carte AnnexeI).

Ici, commeailleurs, les matériels de manutention etde levage qui
auraientgrandement allégé lapeine des hommes, surtoutcelle des
ouvriersagricoles les plus sollicités pour ces besognes, n’existaientpas
ousi peu.On regardait avec curiositél’exploitantinstallant une griffeà
foin dans lagrange ou un système de soufflerie;ils étaientpeunombreux
àle faire.Touts’effectuait toujoursàlafourche et àlasueur des
hommes, etl’arrivée des « botteleuses » ne changerarienàleur situation.

Finalement, les ouvriersagricolesaurontpeubénéficié desavantages de
lamotomécanisation lorsqu’elle eut atteintles exploitations, ils
disparurenten quelquesannées remplacés par celle-ci, les bras
mécaniques destracteursavaientsupprimé les fourches.Tout aumoins
dansles secteurstraditionnels de polyculture etélevage, comme l’indique
letableauci-après :en l’espace d’une quinzaine d’années, dans des
communes du Rhône, de l’Isère, de la Loire, de l’Ain, etduDoubs, les
trois quarts des ouvriersagricoles disparaissentdes exploitations entre
1955 et1970 (en 1979,il en resterapeu) etlapolyculture élevage
traditionnelle suivra.Un mode de culture prend fin.

De même,les ouvriersagricoles etles servantestravaillantdans ces
secteurs n’aurontque peuprofité desaccords Grenelle/Varenne en1968,
enquelque sorte ils leurs serontfatals :comme les bras mécaniques des
tracteurs, laparitéavec lesautres régimes sociaux asonné le glas de la
main-d’œuvre salariéeagricole payéeaurabais.Finiel’infamie des
« particularismesagricoles».Commele déplore sans gêne cevieux
paysanardéchois :1968, on peut plus eng« Depuisagerd’ouvriers
agricolesdans nos exploitations ».Nous pouvons direquant ànous,
«Tant mieux, ce n’est pas trop tôt »dans detelles conditions.

1

8

TABLEAU I
VERS LA FIDES OUVRIERS AGRICOLES DE POLYCULTURE-ÉLEVAGE
ETRE1955ET1979 (SourcesRecensementagricole (R.G.A.) de 1955, 1970, 1979)
NOMBRETYPE DE
DÉPARTEMENT1955 1970 1979
COMMUNESCULTURE
1/RHONE4
(2)
(Mt lyonnais)12 1........ 58Polyculture-élevage
(1)Polyculture,vigne
(Pl. lyonnais)........ 4712 26
etfruits
(Beaujolais).......... 1210 5Viticulture
Polyculture,
(BordsSaône).......2211 5
céréales
Polyculture-élevage
2/ ISÈRE............... 120 01
(ValléeIsère)
Polyculture-élevage
3/ LOIRE4.............. 1821
(PlaineForez)
Polyculture-élevage
4/AIN...................336 31
(Dombes)
(4)Élevage (Frontière
5/DOUBS............ 93 24 10CANTON
suisse)
(3)
TOTAL.................2987652

(1)

(2)

(3)

(4)

L’augmentation dunombre de salariésagricoles de cette commune du
Plateau Lyonnais en1979 s’explique par sa très grande proximitéavec
Lyon (septkilomètres).Elle esten partieabsorbée par l’urbanisation
pavillonnaire etleszones d’activités;il resteunezoneagricole fruitière
etcéréalière moins importante etsurtoutse développentde nouvelles
activitésàsurface dusol réduitserres, hore :ticultures, maraîchage,
pépinières, etc. créatrices d’emplois nouveauxqui n’ontplus rienà voir
avec l’agriculturetraditionnelle.

La zone montagneuse desMonts du Lyonnais estlaplus radicalement
concernée par ladisparition des domestiques deferme.

C’estbien entre 1955 et1970que s’est amorcéeune chute importante
dunombre des ouvriersagricoles de polyculture-élevage (le beaujolais
misàpart) pour l’ensemble de ces septcommunes etle canton du
Doubs, leur nombreaété divisé par4.

Doubs, extraitdumémoire de maîtrise de sociologie deD.Schwint(11)
effectué dansun canton d’une région d’élevage duDoubs (cité par
ailleurs) sur l’évolution dusalariatouvriersagricoles de1950à1985.
(suite page 20).

1

9

Voici ce que celadonne (compris évolution dudépartementduDoubs) :
CANTON DÉPARTEMENT
1955 931 563
1970 24498
1979 10431
Le nombre de salariésaété divisé par 9 entre1955 et1979 dans ce
canton duDoubs etde3,5 dansle département.

Logés etnourrisàlaferme, célibataires pour lamoitié d’entre eux, des
règles non-ditesvoulaientque, dans ces maisons paysannes, on ne puisse
yentrer l’allianceaudoigt ;les ménages n’étaientpasadmis.J.P.Gutton
dans «Domestiques etserviteurs dans laFrance de l’AncienRégime »(12)
indique que« leurembauche est plus souvent orale qu’écrite, ce qui ne
signifie pas qu’elle n’obéit pasà des règles…».Si l’auteurtraite des
ouvriersagricoles sous l’AncienRégime, ces règles étaient toujours
d’actualité dans les premières décennies du vingtième siècle.
L’agriculture, le monde paysan continuaient à vivre dansununiversà
part, dansune société englobante en pleine évolution, envoiciun
exemple ci-après.

DansleRhône en1949 (enPlateau Lyonnais), ce gros exploitant,un des
mieuxnantis de sonvillage (une dizaine devaches laitières, deuxforts
chevauxdetrait, il occupe labatteuseune grosse journée durantet
possède desvergers de poiriers, pêchers,abricotiers en pleine production,
livreune bonne partie de ses fruitsàdes grossistes, mais en descend
régulièrement toutes les semaines qu’il livre en demi-grosàdes épiciers
etdes revendeurs sur les marchésavec sacamionnette).Il emploieàplein
tempsun domestiqueagricole et une servante de ferme.Aumomentdes
faitsque nous relatons, laservante passaitsontempsauprès dubétail et
dans les champs.Le domestique etlaservante sontjeunes, d’origine
paysanne (ils ne sontpas du Rhône).Ils décidentde se marier, rien de
plus normal. Ilssontenâge de convoler, jusque-làrienàdire.Dans ces
cas-là, l’union scellée, les jeunes épouxquittentl’exploitation pouraller
vivreailleurs leurvie, enville, enusine, etc.Cependant, ces deux-làen
décident autrement, ilsaimentlacampagne etleur métier (bien qu’ils
trimentdur), etles patrons sontconnus pour des gens sommetouteassez
vivables.Aussi,ils souhaiteraient après leur mariage continuerà travailler
sur l’exploitation.Lorsque leur décision estconnue dans le pays, ily a

2

0

comme delastupeur etles languesvontbontrain;on n’avaitjamais
entenducela.Et, peuà peu,lastupeur setransforme enune immense
rigolade, ils deviennentlarisée dupays (qui estàmoins de dixkilomètres
deLyon, ce n’estpas la Lozleère !),ur souhaitestressenti commeune
déchéance :vouloir rester domestique de ferme l’un etl’autrealors que le
travail ne manque pas enville etenusine dans cette période de
l’aprèsguerre. Les patronsquantàeuxne purentdissimuler leur embarras…Il
étaitplus facile de loger deuxcélibataires, comme c’étaitle cas, dans
quelques recoins de laferme qu’un couple dansun logementqu’ils
n’avaientpas.C’étaitsurtoutmoins coûteuxet une naissance pouvait,
toutnaturellement, survenir, etc.

Enpolyculture-élevage, même en1949, on en étaitencore
audixneuvièmesiècle,voireavant, etpourtantauxportes d’une grosse
agglomération !Ce qu’iladvint?Letémoin quittale pays sur ces
entrefaites etne sutjamais lasuite, mais plus de cinquanteansaprès, il
mesuraitencore le fossé qui séparaitdeuxsociétés (l’une industrielle,
l’autre paysanne)dansun même pays.Bernard Lambertécrivait(13):
«Prisonnierde structuresarchaïquesde production,isolé, coupédes
autres hommes six jours sur sept par lanaturede son travail,insérédans
un réseau social qui nedépasse pas les limitesduvillage »,quelque peu
dépassé par lestechniques nouvelles, le paysanavuavec méfiance se
créerunautretype de société qui lui étaitprofondémentétranger.
L’auteur poursuit:«Ilaétéd’autant plus enclinàse replier sur
luimême et sur "l’unité"de saprofession que les notables traditionalistes et
lescurés lui présentaient inlassablement lavillecomme un milieude
perdition… »(livre écriten1970).

DanslesMonts duLyonnais,toutproches, dans ce même département,à
lamême période, on ne restaitrarementplus d’unan chezle même
exploitant.C’était une coutume, parfoisle résultatd’un désaccord parce
que l’employeur nevoulaitpas faire le « geste » financier que demandait
le «valet»aprèsunan passé chezson patron.Cetancien ouvrier agricole
témoigne que, pendantles dixans qu’il passadans lesannées1950 en
exploitation, il changeraseptfois de patron. On ne peutdireque les
exploitants manifestaient un grand empressementàgarder leursvalets,
comme s’il étaitimportantqu’ils ne s’attachentpasaux« maisons »de
peur, sans doute, de les payer davantage…

Etait-ce mieuxdans les plus grandes exploitations duquart Nord-Est?On
peuten douter, comme entémoigne ce jeune ouvrieragricole embauchéà
21

la StJeajn (24uin)1953, dansleLoir-et-Cher :« …C’est une grande
exploitationdecentvingt hectares,onyemploiecinq personnes: deux
charretiers,unberger,unvacher (c’est moi),une employéede maison,
appelée la bonne.Onycultive entre soixanteàquatre-vingts hectaresde
céréales etvingt hectaresde lentilles,vingt hectaresde fourrage
artificiel.Lecheptelcomprend cinqchevauxde trait,vingt-cinqvaches
laitières, deuxcentcinquantebrebis.Au pointdevue logement:une
chambre-dortoiraménagéeau grenier.Jedécouvre un monde nouveau
pour moi, celuide lagrosse exploitation,où nousdevons travailleràun
rythme soutenu.Le lever està cinq heures pour latraite. »

«Première journée,premier incident: aprèsvingt minutes passéesà
tableau repasde midi,le maîtrecharretier plie soncouteau et se lève.
Tout le monde en faitautant,sauf moi.Arrivéàlaporte,le maître
charretier, Jean-Baptiste,unearmoireàglacede quatre-vingt-cinq kilos,
tout en muscle,se retourne et me lance:"Disdonclevacher,tu sors
ausside tablecomme lesautres…».Le patron intervient et m’explique
une tradition que j’ignorais:quandle maîtrecharretier plie soncouteau
tout le mondedoit sortirde table.Je "m’écrase" etvais m’excuserauprès
deJean-Baptiste. ».

Il s’agissaitd’une exploitation de cent vingthectares maisàcaractère
polyculture-élevage, de grande dimension etles conditions detravail
étaientsemblablesauxautres exploitations de cetype, journée «d’un
soleilàl’autre »,àn’en plus finir, pas de paiementdes heures
supplémentaires, pas de congés, etc.

Seules les exploitations céréalières etagro-industrielles duquart Nord-Est
(BassinParisien) etles productions spécialisées comme la viticulture du
Midi, comportaient une organisation du travail plus rationnelle, en
l’absence d’élevage etdetroupeauxdevaches laitières, causantles
astreintes évoquées précédemment.

Cependant, ces modes de production n’étaientpas seuls en cause;plus
proches (comme leBassinParisien) des centres industriels; une double
pressionagissaitsur le comportementdes patrons des exploitations
agricoles.D’une part, les meilleures conditions detravail de l’industrie
les obligeaient àoffrir de meilleurs salaires, (sans pourautant atteindre la
paritéavec l’industrie) et une meilleure organisation du temps detravail.
Ensuite, les ouvriersagricoles eux-mêmes, épaulés par les syndicats

2

2

ouvriers de l’industrie, commenceront, à partir de1936notamment, de
prendre davantage en mainleur propre destin.Nous en parlerons plus
loin.

En revanche,l’absence d’une motorisation importanteavant1939,
contraignaitles exploitants de ces grandes fermesàrecouriràla traction
animale en force, pourutiliser leur matérielagricole important.En 1939,
le parc detracteursagricoles enFrance ne comprenaitquetrente mille
engins, etpas davantageàlafin de laguerre en1945.C’étaitinfime
lorsque l’on saitquetrenteans plustard, le parc detracteurs s’élèvera à
plus d’un million d’unités.En conséquence, chevauxetbœufs detraitse
comptaienten millions de bêtes.Àtitre indicatif,àla veille de laguerre
de1914-1918,les paysansutilisaientplus detrois millions dechevaux
etde mulets etde nombreuxbœufs etvaches detravail(14).En 1939,
le nombre de ces bêtes detraitn’avaitguère diminué, malgré lestrente
milletracteurs;en1938, on compteencore deuxmillions septcent
mille chevaux(etde nombreuxbœufs et vaches detravail).

Toutcelapermetde mettre en évidence que le nombre de charretiers etde
bouviers, spécialisés dans laconduite desattelages, était assezimportant
àlafin de laguerre de1939-1945.Ceci nous conduit àdireque les
conditions detravail meilleures en « grande culture » quant auxhoraires,
ne devaientpas s’appliquer de lamême façonauxcharretiers etbouviers
et autres hommes de cour en charge des bêtes detrait.Il fallaitbien, sept
jours sur sept, et trois centsoixante-cinq jours paran, dimanches etfêtes
compris,assurer les soins etl’entretien de ce parc « d’animauxdetrait».
Combien de charretiers etde bouviers, enl’absence d’hommes de cour,
étaient tenus de se leveràdestrois ouquatre heures dumatin pour nourrir
leursattelages,avantde partirauxchamps quelques heures plustard !

Comme le déclareGrenadou(15)qui seracharretier quelquesannées chez
ses parents : «J’enai eude lachancede travaillerchezmon père ! Dans
les grandes fermes (il s’agitde laBeauce),tout était militaire. À trois
heures etdemie,quatre heuresdu matin selon lasaison,le patron plaçait
lalampedans le judas.Le maîtrecharretier réveillait lesautres et ils
soignaient leschevaux, cinq litresd’avoine par repas ;ils mangeaient
plus que les nôtres parce quec’étaientde groschevauxde trait,tandis
que mon pèreavaitdes postiers.Lescharretiers partaientdans les
champsàsixheuresdu matin. Dans les jours les pluscourtsde l’année,
ilsattendaient l’aubeauboutdu sillon.Le soir,ils ne rentraientàla

2

3

ferme qu’à six heures et, quandlanuit tombait trop tôt,ils s’arrêtaientà
l’entréeduvillage,se mettaientàl’abrid’une meule s’il pleuvait pour
attendre l’heure… ».

Ce qui, en général, différenciaitces ouvriers de ceux travaillanten
polyculture-élevage étaitleur rapportavec
l’exploitant.Enpolycultureélevage, ils prenaienten général leurs repasavec lafamille de
l’exploitant, etles servantes étaientlogées dans lamaison, les
domestiquesagricoles dans laferme.Nous en parlerons dans le chapitre
suivant.EnBassinParisien,il enallaitdifféremment.Les employeurs,
paysansaisés ouissus de labourgeoisie, ne prenaientpas leurs repasavec
le personnel, ilsvivaient àpart.Quant auxouvriers,ils setrouvaient
souventconfinés dans des dortoirs etdes réfectoiresàlaferme lorsqu’ils
étaientcélibataires, oudes maisons etlogementsappartenant auxpatrons
pour ceuxmariés, maistoujours hébergés sommairementetpauvrement ;
lesuns etlesautresvivaientsous le régime « dulogement accessoireau
contratdetravail », en clair plus detravail, plus de logement, ceuxmariés
avecune famille n’échappaientpasàlarègle pour cruelle qu’elle fut ;il
en étaitde même pour les domestiques etles servantes cela vasans dire,
mais c’estmieuxen le disant.

Commentpouvaitse dérouler leurvie ?

Pourtous, en polyculture-élevage
Nord-Est,un mal-êtreà vivre dû:

'
'

'

ougrandes exploitations duquart

à unetrop grande dépendance des patrons;
à une législation du travail non seulementinférieureaux autres
régimes mais de surcroîtmalappliquée par les patrons eten
polyculture etélevage inappliquée parce qu’ignorée des exploitants;
auxdifficultés devivre enzone rurale, dans des sociétés paysannes
vivantrepliées etisolées, en marge des citésurbaines, elles
maintenaientle salariat agricole dansune «situationtrès
infériorisée » encoreaudébutdu vingtième siècle, écriventlesauteurs
des «salariésagricoles(16)», nous pouvons même dire bienaprèsle
débutdusiècle.

Les journaliers de moins en moins nombreux

Moins nombreuxque par le passé, ils disposent, par oppositionàceux
logés etnourris, d’une plus grandeautonomievis-à-vis des exploitants;
24

ilsviventhors de laferme, n’yprennentquetrès peuleurs repas (sauf
parfoisàmidi) etsurtoutils disposentd’un « chezeux», qu’ils en soient
propriétaires oulocataires. Ilstravaillentàlajournée, disposantainsi de
temps pour s’occuper de leur jardin ouautresactivités.

Maisque représentent-ils dans lapériode objetde notre étude ?
Qu’indiquentles sources statistiques ?Un premier constat: s’ilya,
comme nousvenons de levoir, plus destrois quarts des ouvriersagricoles
logés (soixante-seize etdemi pour centdans lesannées1950) par
l’employeur, il en resteassezpeuse logeantpar eux-mêmes et,àcetitre,
pouvantrevendiquer le statutde journalier.Qu’elles en seraientles
causes ?

L’une, que l’intérêtdes employeursànourrir leur personnel iraitde pair
avec celui des salariésagricolesàrechercherune plus grande sécurité de
l’emploi dans des postes permanents, écriventlesauteurs de l’Histoire de
laFranceRurale(17). Ils indiquent, citantE.Guillauminàl’appui de leurs
dires que« l’engagementàlasemaine ouàlajournée,fréquentautrefois,
n’est plus qu’un pisaller et que les ouvriersdecettecatégorie sont
obligés trop souventde rechercherau loin touschantiersde hasard,étant
dédaignés par la culture (les exploitants) endehorsdes périodesde
travail pressé… ». «Aussivoit-on leur nombredécliner rapidement ».Ce
que confirmeG.Garrier dans «Paysans duBeaujolais etdu Lyonnais
(1800-1970)TomeI»(18),audix-neuvièmesiècle dans leRhône :
« …Parfois encoredésigné par l’ancien termede "manouvriers",le
journalieragricole est unvéritable prolétaire,totalementdépendantdu
salairede ses journées.Ilchercheàréduireau maximum sesdépenses,
acceptedevivredans une masure héritée,prêtée ou louéebas prix,
entretientauxdépensdubiend’autrui une oudeuxchèvres,quelques
moutons,parfois unevachedont ilconsomme le lait,vendleveau et paie
avecle fumier lalocationd’une parcelle pour ses légumes.Ila des
employeurs fixes,les grands propriétaires qui l’embauchent pour les gros
travauxdedéfrichement, dedrainage, d’abattagedebois ;métayers,
fermiers et petits propriétaires ont recoursau renfortde sesbras pour la
fauchaison,lamoisson,lesvendanges.Ildépendentièrementd’euxet
celapèse lourdement sur lafixationdes prixde journées ».

L’auteur évoque leur situation calamiteuse.Audécès,il n’y apresque
rien dans lasuccession etde citer le pauvre inventaire des biens, chezle
notaireà Odenas (Rhône), en1820, deJacquesL., journalierà
SaintLager.Pourunautre,quelquesvêtements qui se réduisent aux« effets de
25

travail »,h« deuxabillementscomplets estimésàvingt francs,quatre
chemises usagées estimées quatre francs, deuxpairesde souliers
estimées trois francs et quelquesautres mauvais effets estimésdix-sept
francs ;c’est toutce que laisse en 1832Claude…,journalierà
Chaponost ».

En conséquence, il n’estpas étonnantque l’auteur écrive :« …Le
véritable journalier professionnelvivant uniquementde son travail
salarié est très minoritaireau seind’une main-d’œuvre ondoyante et
diverse… ».

Nousaurions donc là un ensemble de causes quiauraitconduitles
ouvriersagricolesàrechercherune plus grande sécurité de l’emploi, dans
sapermanence,aurisque–nousallons levoir- d’yperdre leur
indépendance.

Les journaliers ne sont-ils pas égalementen régression dans le salariat
agricole pour cetteautre raison : le développementde l’élevage etsurtout
de laproduction laitière en polyculture etélevage, répondait àlademande
d’une populationurbaine en plein essoraudix-neuvième siècle (nous le
développerons ci-après) ?Ce développementde l’élevage laitier n’a-t-il
pas conduit àmodifier l’emploi du temps en exigeantdes ouvriers
agricolesune permanence de l’emploi entoutes saisonsannonçantlafin
d'un mode d'élevagearchaïque etdépassé limitéàquelques corvées.Ce
qui n’estplus le cas en élevage laitier, la traitealieudeuxfois par jour
impérativement, sans compter lesautres soins plus nombreuxetréguliers.

Quant auxgrands fermiers etexploitants duBassinParisien, misàpartle
troupeaud’ovins qui n’occupe pas plus d’un berger (et tous ne
développerontpas cetélevage), leurs projets sont ailleurs etd’uneautre
nature dans le développementde nouvelles
spéculationsàcaractèreagroindustriel (ce qui n’exclutpas le besoin d'ouvriers permanents,au
contraire) etparmi celles-ci laproduction,vers1850, delabetterave
sucrière.Cette culture nouvelle demande d’importants investissements et
destravauxd’entretientout aulong de l’évolution ducyclevégétatif de la
plante.Ilyfaudrades ouvriersàpleintemps depuis lapréparation des
solsavantles semis, dès marsauprintemps, jusqu’àl’arrachage des
tubercules en octobreauquel suivraimmédiatementl’ensemencementen
céréales d’hiver.Lestravauxse poursuivront àladistillerie, s’ily alieu.
Àlamême période, se développe l’élevage laitier (nous l’avons dit) non
pas en région parisienne dans les grandes exploitations, mais sur
26

l’ensemble de l’espaceagricole cultivé (excepté laviticulture etautres
spécialisations) par les petites etmoyennes exploitations.En
conséquence, l’élevage perd son caractère de production se limitantavant
toutàfournir les bêtes detrait(chevaux, bovins) pour lestravauxdes
champs etle fumier pour les engraisser. L’exploitationvas’adapter et
répondreàdes besoins nouveauxen laitetenviande, nousvenons de le
signaler ci-dessus. Sans entrer dansun grand développementqui
excèderaitnos modestes connaissances, il est toutefoisutile d’apporter
quelques éclairages sur l’évolution de l’élevage.

Comments’est-il développé ?

«Au dix-huitième siècle,lesvaches enAuvergne produisaient en
moyenne un litrede lait par jour,toutau longde leurbiographie »(19).
Dèsle siècle suivant, laproduction seraitde mille deuxcents litres par
vache etparan dans lamoitiéNord dupays, etde moins de septcents
litres paran dans l’ensemble du« midi».Le rendementlaitier s’accroît
(entre1813et1852) dequatre-vingt-dixpour centdans la Sarthe,
soixante-cinq pour centdans la Nièvre, cinquante-quatre pour centdans
lesDeux-Sèvres, c’est-à-dire, en général, làoùprogressentles prairies
artificielles.« …Lesbovinsadultes étaient sept millions septcents mille
en 1812,lecapdesdixmillions est franchi en 1852, cetteaugmentation
portant surtoutsur les vaches laitières»(20).Nousle soulignons,
l’importance estdetaille. (« …Dès 1720,leCharollais reconvertit une
partiede ses labours en prairie pour produiredesbœufs gras qui sont
expédiés ensuitevers larégiondeParis etvers la Lorraine… »)(21).

Onassiste doncà unevéritable «conversion »de laconduite des
troupeaux.Pour ne prendreque l’exemple deMadameFoisil(22), elle
rappelle qu’auseizième siècle l’élevage« estau plusbasde l’échelle, de
lahiérarchie, de l’honorabilitédesactivitéschampêtres »chezleSire de
Gouberville. Quant àlacourseaprès les «bêtes folles», chevauxet
vaches« qui pâturent en extensifdans lesbois et les terresvagues », ily
a toutlieude ne pas douter de lamédiocrité de laproduction de laitde
cesvaches !…etil s’agitde la Normandie !Ce n’estqu’un exemple,
mais il illustre clairementen quelle estime ontenaitl’élevage dans ces
temps-là, comparéauxchangements intervenus dans laconduite des
troupeaux audix-huitième etsurtout audix-neuvième siècle comme nous
venons de le souligner.

2

7

Cette évolution de l’élevage s’inscritdansun mouvementplus général de
toute l’agriculture.Commel’indiquentlesauteurs des «Salariés
agricoles » déjàcités, évoquantles propos de C. Servolin(23):« Dans la
seconde moitiédudix-neuvième siècle,écrit-il,ledéveloppementdu mode
de productioncapitaliste et le progrès technique qui l’accompagne
conduiront nonau triomphede lagrande exploitationcapitalistede type
ancien,maisàune intensification généralede laproductionagricole
qui se feraprincipalement par le perfectionnementde lapetite
exploitationditede polyculture-élevage… ».Lesauteurs font valoir que
ce nouveausystème de production, en l’absence de mécanisation
agricole, était«extrêmement exigeant en main-d’œuvre ».Aumoment
des fenaisons etdes moissons,une main-d’œuvre importante était
nécessaire pourassurer fauchage etbattageauxfléaux, fournie par la
masse des paysans sansterre, indiquent-ils.

Est-ce que pourautantles fermiers les plus importants, par exemple des
Monts duLyonnais,avecuntroupeaud’une douzaine devachesàlait,
une paire de bœufs, sans doute des chèvres etdes porcs, etc. oupour
celles du type PlateauLyonnais,avec de surcroîtdesvignesàentretenir,
pouvaientfaire l’économie d’un domestique de ferme pourassurer le
fonctionnementde leur exploitationtoutaulong de l’asoins dnnée :u
troupeau,travauxdes chalmps :abours, semailles, entretien desvignes,
coupe dubois de chauffage, etc. ?

Ces exploitants, dans lesannées1930 à 1950, malgré l’apportde la
première mécanisation dontnousavons parlé, employaientencore des
domestiques de ferme.DansletableauIIqui suit, il ressort, par exemple,
que dans deuxcommunes desMonts duLyonnais, l’une,Duerne,avaiten
1911trente etun domestiques de fermeetencoredix-neufen 1936 ;
l’autre, Pomeys,cinquante-deuxdomestiques de fermeen1911 et
encorequarante-et-unen 1936. La situation estidentique dans deux
communes de poly-élevage desMonts duHaut-Beaujolais, quantà
l’évolution dunombre des ouvriersagricoles;dans l’unevingt-neufen
1911 etdouzeen 1936, domestiques de ferme, dans l’autrevingt-deuxen
1911 etdixen 1936, domestiques de ferme.Dansune seule de ces
communes, il estfaitmention de journaliers(24). Les auteurs «Des
autrefois, danslesMonts duLyonna(pis »age 40), indiquent:« …En
général,levalet embauchéavait entre seize etdix-septans (jusqu’en
1930, au moinsdouzeans).On restaitvalet toute savie si on ne trouvait
pasàse marier etàs’installer.Dansde très grosses fermes,ily avait
parfois,outre levalet,unbouvierchargé spécialementde s’occuperdes
28

bêtes (bœufs etchevaux),parfois également une servante.C’est
surcelleci que retombait le travail le plus ingrat:travaux deschamps,la"buge"
ou lessive, avecsouvent le rinçagedans l’eau glacée en hiver,
participationàlatraite, alimentationdes porcs.Après le repasdu soir,le
valetallait secoucheràl’écurie.Laservantedevait tout remettre en
ordreavantd’aller se reposer.Elle était libre ledimanche,maisdevait
rentrer pour participeràlatraitedu soir.Levalet,quantàlui,partait le
dimanche matin et on ne le revoyait que le lundi matin ».Lesauteurs
précisentque pour lesvalets« qui n’avaient pu se placeravant lafinde
l’année,ily avaità Saint-Symphorien-sur-Coise,ledernier mercredide
l’année,"le gros mercredi",une foire importantedurant laquelle les
fermiersvenaient embaucher unvalet s’ils n’enavaient pas trouvéavant.
On signale quevers 1928/1930,onaembauché quelques étrangers:
Italiens, Polonais ».

Une grosse ferme employait, dans lesannées1935/1940,quatre oucinq
personnes :un berger,un bouvier qui labouraitethersaitavec les bêtes,
unvalet,une bonne, mais,ajoutentlesauteurs,une ferme de cette
importance étaitexceptionnelle dans larégion(25). Toutefois,indique
G.Garrier à propos dufermier en région montagneuse (danslesMonts du
Lyonnais),peut être« ilàlatêtede grandes exploitationsde plusieurs
dizainesd’hectares »appartenantàdes bourgeois citadins deLyon,
Macon,Tarare, etc. avecplusieursvalets, bouviers oubergers pour
certains(26).

Dansune seule de ces communes citées, il estfaitmention de journaliers.
Certes,ces seules références ne suffisentpasàjustifier l’emploi
d’ouvriers domestiques ici, ouhorairesailleurs. Toutefois,les
recensements de lapopulation que nous présentonstableau V(page41)
indiquent un nombre plus élevé d’emplois de permanents que d’emplois
de journaliers, etceladès1862.

Ainsique l'écrit PierreSorlin(1) :"lestâcherons émigrent vers les
villes";"...entre 1850et 1862 plusde 200 000journaliers soit prèsdu
quartde leur effectifabandonnent la campagne...".Alors qu'àlamême
période le nombre des domestiques hommes n'apas diminué : "Ils étaient
1460 000en1862,ils sont encore 1420 000en1882...".Seules
servantes partent, écrit-il.

(1)PierreSORLIN"Lasociété française"TOMEI, (1840-1914), Ed ARTHAUD,PARIS, 1969,
pages35,36.

2

9

TABLEAU II
Dénombrementdes domestiques de ferme etjournaliersagricoles dans sept
communes rurales duRhône, réparties dans lestrois grandes régions
agricoles :zone montagneuse (avecàl’intérieur,Haut-Beaujolais etMonts du
Lyonnais), PlateauLyonnais, Beaujolaisviticole.
Pourlesannées1911 et1936
-Polyculture-élevage
•Haut-Beaujolais
oChenelette = Domestiques de ferme................2210
oRanchal =Salariésagricoles (deuxsexes).......29 12
•Monts duLyonnais
oDuerne =Domestiques de ferme..................
31 19
oPomeys =Domestiques de ferme.................. 5241
Journaliers.................................... 176
(2)
-BeaujolaisViticole
oChenas = Ouvriers agricoles etDomestiques de
ferme................................................................
88 86
oStLager = Ouvriers agricoles etDomestiques
de ferme........................................................... 8847
-Polyculture (Vigne etfruits)
(1)
oMillery=Salariatagricole (masculin).............
11 27
(1) L’augmentation en 1936estsans doute due àl’accroissementdes cultures
fruitières (Note de l’auteur).
(2)LeBeaujolaisviticole reste le premier employeur de main-d’œuvreagricole.
L’auteurindique que ladiminution des salariésagricoles entre1911 et1936ne
s’explique pasuniquementpar les pertes de laguerre.Nous suggérons, pour notre
part,qu’elle pourrait(lachute) provenir en partie de l’introduction de lapremière
phase de lamécanisationà tractionanimale, dans l’entre-deuxguerres, entre
autres : les faucheuses etles moissonneuses.Elles ontremplacé les faux, encore
enusageaumoins dans lesMonts du Lyonnaisavant1914.
Sources :Recensements etEnquêtesagricoles
Extrait: «Paysans duBeaujolais etdu Lyonnais(1800-1970)TomeI –
G.Garrier–1973 – PressesUniversitaires deGrenoble, page 588

On peutobserver ci-dessus que s’ils sontplus nombreuxenBeaujolais
viticole, on ne peutsous-estimer leur place en polyculture-élevage.De
même,lacondition de domestiquesagricoles nourris etlogés n’épargne
pas la zone de culture spécialisée duBeaujolaisviticole, ce qui confirme
que l’usage en étaitcourant un peude partoutenFrance dans cetype
d’exploitation spécialisée envignes,vergers, etc. (voirlestémoignages
cités).
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