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Drogue et toxicomanie

208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296279926
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DROGUE ET TOXICOMANIE ÉTUDES ET CONTROVERSES

(Ç)L'Harmattan, 1993
ISBN: 2 - 7384 - 2032 - X

DROGUE ET TOXICOMANIE ÉTUDES ET CONTROVERSES

En seize textes examinant diverses questions: certaines venant aux praticiens du soin des toxicomanes, d'autres, adressées par ceux-là à des théoriciens de champs connexes, et toutes, disposées en quatre chapitres - ce, dans le dessein d'ouvrir au lecteur quelques chemins pour y penser.

Publication

de ['Institut de Recherches

Spécialisées

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Avant..propos

Sont ici reliées les transcriptions d'interventions données les cinq et six décembre mil neuf cent quatre-vingtdouze - à l'occasion des Onzièmes Journées de Reimspour une clinique du toxicomane organisées par l'Association Centre d'Accueilet de Soinspour les Toxicomanes. Sous le titre de Drogue et toxicomanie: études et controverses, quatre chapitres ont été composés à des fins de publication: Cliniques, Psychanalyse de la toxicomanie, Toxicomanie, sida et politique de santé publique, et
Contributions. Le choix des titres appelle quelques éclaircissements: Cliniques fait cas des récits de cure de toxicomanes. Par Psychanalyse de la toxicomanie nous entendons la mise en étude de la toxicomanie à partir des concepts issus d'un champ théorique spécifique. Ce chapitre se différencie du précédent eh ceci que dans l'un (Cliniques), les témoignages des patients se sont avérés indispensables pour l'édification du récit, tandis que dans l'autre, les apports de la clinique sont peu manifestes, et une spéculation des idées a pris le pas sur la construction d'un cas.
Toxicomanie,

sida et politique

de santé publique

nous

semble désigner explicite. ment son contenu.

Les Contributions constituent les réponses de l'historien et du sociologue, des épistémologues, des
philosophes, à l'invitation qui leur fut faite d'éclairer de leurs vues les thèmes de la rencontre.

* * *
5

L'Institutde RecherchesSpécialiséessigne ce livre mais pas son texte. Il signe - en tant qu'il est l'une des trois structures composant l'AssociationCentre d'Accueilet de Soins pour les Toxicomanes; - et parce que sa fonction y est d'orchestrer diverses activités liées ou non au soin des toxicomanes et répondant au mandat que l'Associationreçoit de l'État. Parmi ces activités,une est de publier.
*
* *

Cette publication doit son existence à Monsieur Francisco-Hugo Freda, Directeur du Centre d'Accueil et de Soins pour les Toxicomanes de Reims- il en est l'instigateur ; et à MadameAlixWillaert des Éditions de L'Harmattan - elle aura su la soutenir. Ceux qui ont pris à tâche de constituer ce livre les en remercient.
Gustavo Freda Thibault Moreau Jean-Michel Prud'homme

6

1
CLINIQUES

La poudre aux yeux: dort !

par Madame Danielle

POURNOL

*

Est-ce d'avoir un père alcoolique qu'un fils devient toxicomane? Est-ceque l'alcoolismed'un père peut justifier la toxicomanie d'un fils?Cette question, quelques-uns se l'étaient posée ici à Reims l'an dernier et une réponse affirmativeavait alors été donnée dans le débat. J'ai moi-même rencontré un jeune homme qui, dès notre premier entretien, m'a confirmé cette corrélation qui témoigne d'une identité commune entre lui et son père - en terme de causalité. C'est parce que son père a été alcoolique qu'il est devenu toxicomane.Il n'a faitque suivre la trace de son père, il l'a imité. Nous nous questionnons aujourd'hui sur ce lien de causalité et d'imitation en commençant par nous demander si l'identificationest imitation. Répondre affirmativement nous amène à l'assertion suivante: c'est parce qu'un filsreconnaît tel trait, telle attitude, telle passion chez son père qu'il peut adopter par imitation la même attitude. Dès lors toute une gamme de différencesou de
* Psychanalyste- Bayonne.

9

ressemblances sont à situer dans ce registre qui est de l'ordre de l'imaginaire, du Moi Idéal, être comme papa, lui ressembler. Après Freud, Jacques Lacan a attiré notre attention sur ce qui dans l'identification ne pouvait être saisi par l'observation

directe. Ce qui importe, ce qui est déterminant dans l'identificationest d'un ordre déductible, logique et non de l'observable.Méfions-nous onc des identifications d évidentes. Celle qui prime pour un sujet est pour lui-même
invraisemblable.Ellese fait toujours au mépris des apparences. Freud,danssa « Psychologiedes foules et analysedu Moi» note que si le garçon montre un intérêt particulier pour son père, c'est parce qu'il veut devenir et être comme lui. Maisdire: il prend son père comme modèle idéal, c'est se borner à

reconnaîtrel'identification commeune aspirationà rendre le «
moi propre semblable à l'Autrepris comme modèle» (p.169) , c'est se borner à reconnaître l'identificationcomme seulement imaginaire. Or l'identification qui compte ne serait justement pas imaginaire mais symbolique. Ce serait plutôt celle qui la

soutient.Ellese déterminerait e lafonctiondu « traitunaireen d
tant que de lui s'inaugure un temps majeur de l'identification, dans la topique alors développée par Freud, à savoir l'idéalisation,l'Idéal du Moi» a.Lacan,in Leséminaire, livre XI, Lesquatre conceptsfondamentaux de la psychanalyse, p.231). Lepoint de l'Idéal du Moiest le point signifiantd'où le sujet se verra, comme on dit, vu par l'Autre. C'est comme le pivot des autres identifications.Il signalel'écart entre le lieu d'où le sujet se regarde et le lieu d'où il est vu par l'Autre. Ici, il n'est pas question de représentation du sujet. C'est le point où le sujet se prend pour l'Un, pour l'Un tout seul. Si avoir un père alcoolique permet à notre patient de justifier sa toxicomanie, nous ne pouvons éviter de nous poser la question suivante: quelle est, au-delà de cette justification,la fonction de l'alcoolismedu père?

10

L'alcool s'inscritau coeur même de la relationde ses

parents. Il détermine la modalité de la relation qu'a eue son père à l'égard de sa mère: la faire souffrir. Sa mère aurait pâti de l'alcoolisme du père qui, sous l'emprise de l'alcool, l'aurait même tapée. Bref, l'alcoolisme du père serait la cause de la souffrance de sa mère. C'est la façon particulière qu'aurait eue son père de s'occuper, de jouir de sa mère. Ladrogue aura pour lui le même usage; avec l'héroïne il est sûr de faire souffrir sa mère. Il sait qu'avoir un fils toxicomane est pour sa mère insupportable, horrible. Elle n'a jamais envisagé ça pour lui. Donc, maintenant, avec la toxicomanie, c'est à son tour de la faire souffrir. Il nous le dit textuellement, ce n'est pas une construction que j'aurai faite. Prenons ce qu'il nous dit au pied de la lettre, l'héroïne lui permet de se substituer à son père auprès de sa mère - c'est-à-dire de la satisfaire comme a su le faire son père: en la faisant souffrir; car s'ils sont encore ensemble, c'est que ça lui convient. Son histoire, son roman familial,pourraient donc se résumer à cette phrase: « monpère alcoolique fait souffrirma mère ». Cette affirmationà laquelle il tient, il pourra dans le travail de sa cure reconnaître que c'est une version qu'il a choisie, retenue parmi d'autres possibles. Figurait entre autre celle-ci: « mon père avec son sexe fait souffrirma mère» - c'est justement celle-là qu'il ne veut pas accepter. L'alcoolisme du père a pour fonction de voiler, d'annuler sa fonction pha1lique.De fait l'alcool n'est en rien la cause de la souffrance de la mère. Celle-cia avant tout souffert de l'infidélité de son mari. En effet, celui-ci usait de façon intempestive de son organe en butinant à tous les vents. Son addiction sous-tend donc tout autre chose qu'une dépendance à un produit consommable du marché international. Mais alors comment rendre compte de la modalité particulière de cette substitution? Pourquoi le choix de l'héroïne? Il aurait pu trouver un autre moyen de la faire souffrir. 11

Pour essayer de répondre, je vais m'arrêter un instant sur un texte fondamental pour nous aujourd'hui. C'est le

chapitre intitulé « État amoureux et Hypnose» que vous
trouverez dans « Psychologie des foules et analyse du Moi ».

Freud y aborde ainsi la question de l'hypnose: « L'ordrede
dormir dans l'hypnose est une invitationà retirer son intérêt du monde et à le concentrer sur l'hypnotiseur. C'est bien ainsi que cet ordre est compris du sujet, c'est dans le retrait de l'intérêt pour le monde extérieur que la parenté du sommeil avec l'état hypnotique repose. L'hypnotiseur est l'objet unique, à côté de lui, nul autre objet ne compte» (p.179). Jacques Lacan, dans son séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalysedonne de l'hypnose

la définitionstructuralesuivante; « l'hypnoseest la confusion
entre un point du signifiantidéal où se repère le sujet avec le a ». Cette définition est aussi celle de la foule primaire que

Freud nous donne dans le texte précédemmentcité:

«

une

foule primaire est une somme d'individusqui ont mis un seul et même objet à la place de leur Idéal du Moi et se sont en conséquence dans leur moi identifiés les uns aux autres ». Il nous en donne la représentation graphique suivante:
idéal du moi objet du moi

E

~mm

objet extérieur

3

"

:':,,'x

Notons les places respectives de l'objet a du Moiet de l'Idéal du Moi sur ce schéma. Les courbes fléchées sont faites pour marquer la conjonction du a avec l'Idéal du Moi. Lacan emploie les termes de conjonction,confusion,superposition de l'Idéal du Moi et de l'objet a. Cette superposition produit une prise en série des sujets et constitue un groupe, une foule primaire. En 1960, commentant ce schéma freudien, Jacques 12

Lacanse posait la question suivante: comment un objet réduit à sa réalité la plus stupide, pouvait-il être mis par un certain nombre de sujets en fonction de dénominateur commun, et précipiter une identificationdu MoiIdéal? Mais qu'est-ce qu'un objet réduit à sa réalité la plus stupide? Laréalité la plus stupide d'un objet veut dire qu'on lui a ôté toutes ses qualités sauf une, celle qui est propre à faire valoir l'un qu'il comporte. L'objet réduit à sa réalité la plus stupide serait donc un objet qui par cette qualité-là, celle de faire Un, se trouve transformé en élément signifiant. Comme tel, il est susceptible de précipiter une identification imaginaire. Ainsi,le discours social aurait élu le pavot, le cannabis,à leur réalité la plus stupide de stupéfiant, de drogue. Un petit sachet de poudre, une petite boulette se trouvent par le discours social élus au rang de signifiant: drogue-stupéfiant-toxique. Ce signifiant est susceptible de précipiter une identificationimaginaire: toxicomane.C'est ainsi que se créerait en termes freudiens la foule primaire des toxicomanes. L'objet a si inavalablesoit-il dans l'ordre signifiant est susceptible de se superposer à la même place qu'un repérage signifiantessentiel, l'Idéal du Moi.C'est-à-direqu'une confusion entre ces deux termes peut se produire. Aussi hétérogènes soient-ils, ICA)et a sont susceptibles de venir se loger et se confondre à la même place. Si,dans l'hypnose, l'objet a est le regard dans ce schéma, transposé à la toxicomanie,l'objet peut être l'objet anal aveccomme figurationau niveausociall'argent. La fonction de sommeil de l'hypnose ne prend sa prévalence que de nouer le symbolique à l'imaginaire. L'imaginaire est lui-même prévalence donnée à un besoin du corps qui est de dormir. Il est d'or et ceci est à entendre qu'il dort. Il dort pour ainsi dire au naturel. Ce nouage du symbolique à l'imaginaire est le résultat de la réduction de la distance de l'identificationau trait unaire et de l'objet a. N'est-il
pas aussi celui de la toxicomanie?

13

Ladéfinition structurale de l'hypnose que nous donne Jacques Lacanne serait-elle pas aussi celle de la toxicomanie?
Le schéma freudien transposé à la toxicomanie devient :
idéaldumoi a ~objet

E
drogue

toxicomanes

3

...pavot, canabis ....'>x

argent

Se pose tout de même la question du pourquoi la tOxicomanieaujourd'hui. Cette question rejoint celle que j'ai laissée en suspens tout à l'heure. Pourquoi la drogue comme substitution? comme ce qui permet à notre patient de se substituer à son père auprès de sa mère? En 1974, Jacques Lacan note que l'hypnose, la fascination collective sont une réalité sociale ascendante. Le moment particulier que nous vivonsdans notre histOiresociale serait dû au fait que « s'effectue la perte de ce qui se supporte

de la dimension de l'amour ». Ce qui se supporte de la
dimension de l'amour, c'est le Nom du Père, la métaphore paternelle. Le Nom du Père c'est ce que la mère indique dans son dire par un non, c'est-à-direune négation. Lamère par son désir désigne à son enfant la voie du chemin à suivre qui le détournera d'elle en indiquant le père phallique comme objet de son désir. Lamère en est réduite à traduire son désir par un non, justement par le non que dit le père. Ce non énonce un certain nombre d'interdictions et indique le chemin vers le Nom du Père. Quand la mère, seule, n'y parvient pas, alors le socialpeut intervenir- car il détient le pouvoir de nommer à, de nommer quelqu'un à une place. La législation entre autre sert à ça. Quand, à un moment donné de l'histoire, la dimension de l'amour chute, à ce Nom du Père, se substitue une autre

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fonction qui est celle du « nommerà », être nomméà quelque chose. Le social détient le pouvoir du « nommer à » au point d'en restituer un ordre qui ne peut être que de fer. Voilàce qui

se trouve aujourd'huià ce point de notre histoireoù le « être
nommé à quelque chose» passe avant ce qu'il en est du Nom du Père. Ceci a son importance pour tout sujet dont la mère n'est pas parvenue à indiquer suffisammentle chemin du Nom du Père. Dès lors, cette transmission-là ne peut se faire correctement. C'est de n'avoir pas été suffisammentmis par sa mère sur la voie du Nom du Père qu'il s'épingle, se pare d'un objet qui, réduit à sa réalité la plus stupide, est devenu un signifiant,une nomination qui indique à quelques-uns la voie de la toxicomanie. Ceux qui s'engagent dans cette voie se trouvent de fait nommés toxicomanes. Hypnose et toxicomanie, ayant la même définition structurale, ont le même objectif: fairedormir. Lapsychanalyse, quant à elle, a une finalité inverse. En effet, la manœuvre du transfert dans la cure, maintenant la distance la plus grande possible entre le signifiantidéal et l'objet a est une manœuvre qui réveille. Lavacillationdu Nom du Père entraînant une chute de l'amour dans le socialest une actualitéinternationale criante. La nomination toxicomane se voit renforcée par des protocoles qui maintiennent quelques-uns dans cette identité, et ce, au nom d'une médecine propre, au nom de la protection contre la transmission d'un virus. Les protocoles de méthadone sont à envisagercomme renforcement de cette nomination sociale. J'espère ne pas vous avoirfaitdormir.

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«

L'héroïne m'empêche de rêver»

par Madame

Anne-Françoise RAEDEMAEKER & Monsieur jean-Pierre JACQUES

.
..

Du walkman à la console Nintendo, de l'Alka-Seltzer u a Rohypnol 1, la science nous gratifie de ces petits objets qui traitent la jouissance en concurrençant le phallus. Au rang de ces objets de jouissance, ou de traitement de celle-ci, les drogues dans leur forme moderne, épurées par la science de leur gangue végétale traditionnelle. Ceci n'est pas inouï à Reims, puisque Hugo Freda, parmi d'autres, nous a déjà à maintes reprises situé la place de l'objet drogue dans le discours de la science. D'autre part, Lacan 2 avait repéré l'émergence simultanée de la psychanalyse et du discours de la science en

.
..

Philosophe - Projet Lama - Bruxelles. Médecin, psychanalyste - Projet Lama - Bruxelles. iii) 1 Flunitrazépan

2 « Qu'il est impensable que la psychanalyse comme pratique, que l'Inconscient,
celui de Freud, comme découverte, aient pris leur place avant la naissance [. . .] de la science [...] ..]. lACAN, in « La science et la vérité ", Écrits, éditions du Seuil, collection « Le Champ freudien.., p. 857.

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temps que le sujet forclos dans le discours scientifique devient l'opérateur de sa cure dans le dispositifanalytique. Qu'en est-il alors de ces sujets issus d'une culture traditionnelle, c'est-à-direqui n'est pas, ou pas encore, déduite du discours scientifique, ni arrosée de ces petits objets de jouissance produits par celui-ci?Je veux dire: quels seront nos outils conceptuels, quelle place peut être pensée pour une pratique analytique avec des sujets héroïnomanes d'origine maghrébine, par exemple? Cette question traversait mon équipe depuis des ~nnées, renforcée par une impression embarrassante que notre pratique d'écoute avaitun on-ne-sait-quoipour ne pas convenir à ces sujets-là, pourtant de plus en plus nombreux à nous solliciter. Héroïnomane depuis 1980,MonsieurH nous consultait depuis 1987 et avait été admis à plusieurs reprises à divers traitements, dont des traitements de substitution, sans témoigner d'aucun bénéfice. Tout au plus avions-nousentendu qu'il accusait son père d'avoir tué sa mère et sa grand-mère, décédées dans la tendre enfance du patient (<< suis le seul à je soupçonner mon père d'avoir tué ma mère par sa jalousie, de surmenage ».) Aussi,quand il revint cette année nous solliciter,il nous parut que d'aventure une hypothèse de maléfice devait être investiguée. On lui proposa de se présenter à la consultation d'ethno-psychiatrie, à savoir un dispositif de parole réglé dans un groupe pluri-culturel, qui permet au patient de restituer la dimension de la migration, de la culture d'origine et de confronter les étiologies traditionnelles et les interprétations de la psychanalyseoccidentale J,

1 Tobie NATHAN, « L'ethna-psychiatrie se situe à la marge du champ délimité qu'est la clinique psychanalytique ", in La folie des Autres, traité d'ethnopsychiatrie clinique, Paris,Dunod, 1986.

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Vous trouverez notamment chez Tobie Nathan 1 des
références théoriques et cliniques de ce modèle d'intervention, inspiré de la psychanalyse,de l'ethnologie et du structuralisme. Aux analystes disposés à écouter Monsieur H dans ce cadre, il fut donné d'entendre ceci, dès la première séance: « L'héroïne m'empêche de rêver.» Très précisément, «en manque, je suis sans sommeil, et avec la came, je ne rêve pas ». Maintenant qu'il est en traitement, il rêve à nouveau, de vrais cauchemars: «Je rêve qu'il y a quelqu'un derrière la porte, que je vais mourir. Or les rêves sont toujours prémonitoires». De toute façon, il rêve des morts, avec ce commentaire: « Dans ma famille, les morts interviennent

bizarrement,ellessont toutesliées.»
On lui faitremarquer qu'il n'a personne à qui demander ce que signifient ces rêves, et combien la consommation d'héroïne permet de se soustraire à ces rêves, de ne plus rêver; tout comme son père, d'ailleurs qui procède'semblablement :
«

Mon père picole et ronfle, il ne rêve pas.

»

«

droguerla vie pour régénérerla morte» 2 : séance un

Lors de la première consultation, nous refaisons avec monsieur H l'histoire de la migration de sa familleen Belgique. Nous apprenons qu'en fait, il s'agit de la deuxième migration de sa famille sur le temps de la génération du père. En effet, les parents, d'origine Rifaine au Maroc sont venus s'installer en Algérieoù le père est devenu policier sous la colonie française. Le prénom du patient, Abdelkrim,n'est pas sans référence à la tentative d'indépendance du Rifmenée au début du siècle par
1 Tobie NATHAN:Le sperme du diable, PUF, 1988. ID., La folie des autres, op. cit. ID., Psychanalyse païenne, Paris, Dunod, 1987. 2 Inspiré de « droguer la vive pour régénérer la mone », Tobie NATHAN, le cas Zahra, in L'opium, religion du peuple (non publié).

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celui qui reste connu de tous sous le prénom d'ABDELKRIM 1.
Par la suite et après la décolonisation, le père est venu chercher du travail en Belgique. Rapidement, son alcoolisme l'a rendu inapte au travail. Le patient est arrivé en Belgique quelques années après la mort de sa mère, à l'âge de huit ans. Nous reparlons aussi des raisons pour lesquelles il est envoyé à la consultation, à savoir les accusations adressées à son père d'avoir tué la mère d'épuisement. Il apparaît que, pour le patient, ses ennuis sont étroitement liés à la mémoire de la mère et dans un sens bien précis: il est le seul à maintenir contre tous la mémoire de sa mère, à exhumer la morte dont personne ne veut parler et se positionne comme différent par rapport à une tradition musulmane. Il reste, par la mort prématurée de sa mère, inscrit dans le monde des femmes et dans le lignage maternel. Cependant, l'héroïne intervient à l'époque où Monsieur H. aurait dû se marier, avec l'accord et le soutien de son père, et selon la tradition musulmane. Mais là encore, le père et le fils seront séparés puisque le père ne soutiendra jamais le fils dans son projet.

Est évoquée également la difficulté du traitement à la méthadone qui fait resurgir un sommeil envahi de cauchemars. Le plus souvent, il s'agit de personnes qui veulent l'assassiner. Monsieur H en est d'autant plus effrayé puisque ces rêves lui semblent prémonitoires: il lui semble qu'il doive mourir après sa mère, que sa mort prochaine serait désirée par sa famille

pour que lamortde lamèresoitdéfinitivement « Les m011s tue.
sont toujours bizarres dans ma famille ». L'alcoolismede son père le confirme dans l'idée que les rêves sont dangereux puisque celui-ciaussi,grâce à l'alcool,s'empêche de rêver.

1 Suite à cette tentative d'indépendance, la migration des rifains fut favorisée par le roi du Maroc afin de déjouer les revendications autonomistes.

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