Du masochisme

Du masochisme

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192 pages

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Pourquoi certaines personnes ont-elles des fantasmes masochistes, et d'autres non ? D'où vient que l'on ait du plaisir à souffrir ? Quel sens donner au masochisme ?

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Date de parution 01 juin 2013
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EAN13 9782228909464
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Langue Français

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Présentation

Du masochisme, Sigmund Freud

Traduit de l’allemand par Cédric Cohen Skalli

Préface de Julie Mazaleigue-Labaste

Traduction inédite

Éditions Payot

 

Pourquoi certaines personnes ont-elles des fantasmes masochistes, et d’autres non ? D’où vient que l’on ait du plaisir à souffrir ? Quel sens donner au masochisme ? Ces questions sont au cœur des trois essais publiés ici, qui, tous, cherchent à percer ce qui relève d’une énigme philosophique : « Les aberrations sexuelles » (1905), « Un enfant est battu » (1919), et « Le problème économique du masochisme » (1924). Freud y prend ses distances avec la puissante psychiatrie et la sexologie alors en plein essor, distingue trois formes de masochisme (érogène, féminin, moral), démontre ses liens étroits avec le sadisme et suggère qu’en dépit des apparences, il pourrait bien y avoir de la vie et de l’amour dans le masochisme.

Sigmund Freud

Du masochisme

Les aberrations sexuelles

« Un enfant est battu »

Le problème économique
du masochisme

Traduction inédite de l’allemand
par Cédric Cohen Skalli

Préface de Julie Mazaleigue-Labaste

Petite Bibliothèque Payot

Préface

Le « maudit problème
du masochisme1 »

par Julie Mazaleigue-Labaste

Le mystère masochiste

Lorsque Sigmund Freud se penche en 19052 sur les perversions en général et le masochisme en particulier, l’étude systématique de la « sexualité anormale », particulièrement vivace dans l’espace germanique, est depuis trente ans un lieu commun des études psychologiques. C’est en 1890 que le psychiatre autrichien Richard von Krafft-Ebing a promu au titre de catégorie psychopathologique le « masochisme3 », en s’inspirant des écrits de son compatriote littéraire Leopold von Sacher-Masoch qui dépeignait les affres délicieuses d’hommes soumis aux caprices et au fouet de modernes amazones. Entre 1870 et 1910, les études des « perversions sexuelles », définies comme déviations de l’instinct sexuel normal, se sont multipliées, donnant lieu à une littérature pléthorique, au point de former une spécialité et de contribuer à l’émergence de la sexologie au tournant du siècle. Mais cette dernière a vu naître au même moment une redoutable rivale sur le terrain de la théorie sexuelle : la psychanalyse.

Freud inscrit ainsi son travail dans le cadre scientifique commun de la psychopathologie de la sexualité et de la première sexologie, dont il assume explicitement le legs4. Il hérite en particulier de l’énigme du masochisme, qui plonge ses racines profondes dans l’histoire de l’Occident et n’a cessé de fasciner les médecins et psychologues des décennies précédentes : le masochisme, plaisir pris à la cruauté subie, recherche du bien dans le mal, n’est-il pas une quasi-impossibilité logique et psychologique5 ? Quelle peut être l’origine de cette étrange mais fréquente articulation du sexe et de la souffrance morale et physique ?

Toutefois, si le père de la psychanalyse n’est pas le génie solitaire, incompris et scandaleux dont une certaine tradition a forgé le mythe, il n’est pas non plus le simple réceptacle des questionnements et théories de ses prédécesseurs et contemporains. Freud remanie profondément l’interrogation et le cadre dont il est tributaire ; il marque une rupture dans l’histoire de l’étude des perversions, reformule l’énigme masochiste et ses modalités de résolution, et érige la psychanalyse en concurrente des savoirs qui en ont été le creuset.

À l’instar des sexologues, Freud s’éloigne en premier lieu des approches psychiatriques, en délaissant le point de vue pathologique et la perspective tératologique sur les bizarreries sexuelles dont les médecins s’étaient faits les spécialistes : pour les psychanalystes, perversion ne rime pas avec maladie mentale puisque les « aberrations sexuelles » sont omniprésentes dans la sexualité infantile, chez les névrosés et dans la vita sexualis normale. Leur étude ne saurait dès lors plus être un chapitre spécialisé de la psychologie pathologique ; elle appartient à la théorie de la sexualité humaine en général.

Mais Freud prend aussi ses distances avec la sexologie en plein essor. Son ambition n’est nullement de déployer les nuances des conduites, désirs et plaisirs des individus, ni de proposer un quelconque inventaire des comportements sexuels6, comme Krafft-Ebing et à sa suite Albert Moll, Magnus Hirschfeld, Iwan Bloch et Henry Havelock Ellis7. La forme et le style du discours sur la sexualité en sont transformés : comparée aux descriptions sexologiques, exotiques et foisonnantes – et dont l’usage pornographique détourné était monnaie courante –, la lettre de Freud est aride, bien éloignée des peintures chatoyantes des érotismes. Car, du point de vue de la théorie, ce qui lui importe n’est pas l’individu empirique, mais la genèse et le fonctionnement de la subjectivité qui miroite dans les ressemblances des fantasmes masochistes. Même lorsqu’il décrit ces derniers, le père de la psychanalyse s’élève vers la description du « fait typique », d’une structure générale qui éclaire non seulement la psychologie individuelle, mais aussi le destin commun aux sujets humains.

À ce titre, le travail de Freud opère un double déplacement, des comportements et fantaisies des individus aux fantasmes du sujet, de l’étude scientifique de la sexualité à celle du devenir psychique en son ensemble. Ces décalages lui permettent d’adopter une perspective nouvelle : en reprenant à son compte la question du lien énigmatique entre douleur-cruauté et désir-plaisir, Freud octroie au masochisme une dimension métaphysique, au-delà de toute description sexologique possible. Mais son éloignement de l’expérience érotique, des actes et des paradoxes des individus masochistes fait aussi la fragilité de sa conception. En dépit de ses innovations, Freud ne parvient pas à dépasser l’énigme du plaisir dans la douleur, qu’il reformule sans la résoudre.

Du masochisme aux masochismes : évolution d’une pensée

Entre 1905 et 1924, la conception freudienne du masochisme se transforme et s’enrichit considérablement sous l’effet de contraintes et de mutations internes à la pensée psychanalytique.

« Les aberrations sexuelles », premier des Trois essais sur la théorie sexuelle, est un des textes freudiens ayant subi le plus de modifications au cours de ses différentes éditions8. Ce travail théorique – on y notera l’absence de matériel clinique développé – s’adresse autant aux psychanalystes qu’aux psychiatres et aux premiers sexologues, et recèle une teneur polémique ; Freud s’y affirme comme un concurrent de taille sur la scène de la théorie sexuelle. S’il adopte les fondements scientifiques, la volonté classificatrice et le langage commun aux débats sur les perversions qui agitent la communauté médicale et psychologique depuis les dernières décennies du XIXe siècle, il en reconfigure profondément le cadre conceptuel en remaniant l’idée même d’« aberration sexuelle ». Cette transformation épistémologique a aussi une portée anthropologique, puisqu’elle conduit à définir la sexualité proprement humaine.

Toutefois, le masochisme n’y est pas l’objet principal de Freud – il n’est qu’une aberration parmi d’autres –, qui en livre une conception assez homogène à celle de ses prédécesseurs, en dépit des précisions conceptuelles qu’il introduit dans la classification des perversions. Caractérisant classiquement le masochisme comme désir sexuel d’être humilié, tourmenté, battu, il l’identifie comme l’orientation passive d’une pulsion de cruauté et d’agression sexuelle, dans la continuité des définitions de l’algolagnie9 passive d’Albert von Schrenck-Notzing10 et du passivisme de Dimitry Stefanowsky11. Freud y formule néanmoins une question centrale, à laquelle les deux autres essais qui composent le présent livre apporteront des réponses divergentes : est-ce que le masochisme « peut apparaître comme tel de façon primaire » ou « ne naît pas plutôt régulièrement d’une transformation du sadisme »12 ?

Tout en s’appuyant sur ce cadre défini en 1905, « Un enfant est battu » (1919) et « Le problème économique du masochisme » (1924) se distinguent doublement du premier texte : ils sont plus spécialisés – la psychanalyse s’est entretemps institutionnalisée, Freud s’adresse à ses confrères13 et fait appel à des concepts et des théories qui lui sont propres –, et prennent pour objet le masochisme en particulier dont ils modifient la première théorie. Complémentaires – tous deux cherchent à résoudre l’énigme du masochisme et de son origine –, leur approche diverge toutefois largement.

« Un enfant est battu » s’attache à la genèse psychologique – ou psychogenèse – du masochisme dans l’enfance, dans la continuité des thèses de 1905 dont il constitue un supplément et un prolongement théorique, comme l’indique son sous-titre : « Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles ». Mais c’est aussi un texte clinique. À partir de six cas, dont celui de sa propre fille Anna, entrée en analyse avec lui en 1918, Freud propose une description qui exemplifie la spécificité de sa méthode : il ne s’agit pas de dépeindre les désirs et plaisirs des « pervers », mais de comprendre l’existence d’un fantasme particulier – dont on ne sait d’ailleurs au premier abord s’il est sadique ou masochiste, comme en témoigne la formulation passive et impersonnelle : « un enfant est battu » – dans la vie psychique de patients névrosés, dont il faut rappeler qu’ils constituaient la clientèle de Freud. Cet accent mis sur le fantasme dans la névrose a deux conséquences importantes. Premièrement, le spectre du masochisme est élargi et recouvre une réalité psychique bien plus vaste que celle de la recherche érotique de la douleur. Cela signifie, deuxièmement, que l’existence de tels fantasmes chez un sujet n’augure en rien d’une destinée sexuelle « perverse » se réalisant dans des actes masochistes.

Mais ce choix méthodologique, tout innovant qu’il soit, n’en est pas moins problématique. Dans cette étude, Freud prétend en effet éclairer la genèse du masochisme en général à partir de l’analyse d’un fantasme névrotique. Certes, cela lui permet de contourner un obstacle de taille : le « pervers » satisfait de son érotisme extravagant est peu accessible à l’observation clinique, car il n’a nulle raison de venir toquer à la porte du psychanalyste14, au contraire du névrosé, chez qui souffrance a remplacé jouissance. Mais le récit névrotique peut-il vraiment pallier l’absence de la voix perverse ? Car le névrosé se garde bien de tout acte qui réaliserait son fantasme, ne se soumet pas au plaisir dans la douleur vécue et se cantonne à la représentation sans y plonger son corps ; même son imaginaire masochiste l’embarrasse. Que nous dit-il de celui dont la chair exulte sous les brimades, tortures et coups qu’il appelle avec ferveur ?

Freud reprend dans ce même texte la théorie psychogénétique développée en 1915 dans « Pulsions et destins de pulsions ». Elle répond à la question posée en 1905 dans « Les aberrations sexuelles » : le fantasme masochiste est le résultat secondaire d’un processus psychique où le fantasme sadique infantile, mettant en scène les tourments des enfants rivaux, produit de l’agressivité et de la haine, se retourne de l’objet vers et contre le sujet. S’ajoute à cette thèse la distinction entre le déploiement temporel et le contenu des fantasmes masochistes féminins et masculins, clé de lecture essentielle du texte. En replaçant ces derniers dans un cadre psychogénétique remontant à la petite enfance (entre deux et cinq ans) et en les interprétant à la lumière de l’hypothèse de l’Œdipe positif et inversé15, Freud transforme en effet la relation entre genre (homme et femme) et masochisme. Elle était décrite depuis la fin du XIXe siècle dans des termes naturalistes : le sadisme était hypothétiquement renvoyé à une accentuation des tendances sexuelles naturelles du mâle à l’agressivité16, et le masochisme des tendances femelles à la passivité – la prévalence masculine constatée de cette « perversion sexuelle » n’en devant que plus urgemment être expliquée. Dans « Un enfant est battu », Freud rompt avec cette tradition dans laquelle il s’inscrivait encore partiellement jusqu’en 1915 et il détache largement sadisme et masochisme de leur ancrage physiologique au profit du psychologique. Il conserve cependant le renvoi traditionnel de l’opposition « masculin / féminin » au binôme « actif / passif », psychiquement originaire et érigé au rang de distinction pulsionnelle fondamentale dont l’opposition « sadisme / masochisme » est un écho. Le féminin freudien n’est néanmoins pas ce qui caractérise la réalité biologique femelle, mais une position psychique et sexuelle passive décelable dans le fantasme des hommes névrosés ou des masochistes dits pervers. C’est ainsi qu’il faudra comprendre le masochisme féminin défini en 1924.

« Le problème économique du masochisme » approfondit et enrichit les travaux précédents et présente la réponse freudienne finale à l’énigme masochiste. Freud y adopte une méthode spéculative, présupposant les apports théoriques d’autres textes17. Sa forme est en rupture avec les deux essais précédents. La perspective psychogénétique y est articulée à une approche métapsychologique, engageant le cadre théorique général de la psychologie freudienne. Freud projette alors le problème du masochisme sur la toile de fond d’une philosophie de la vie sous-jacente à son œuvre et à sa théorie des pulsions.

Ce texte, à la différence des deux autres, déploie les diverses formes du masochisme, introduit une différence relative entre masochisme névrotique et érotique, et confirme un des acquis précédents : le masochisme est un phénomène irréductible à sa définition comme variété de comportement sexuel. Freud en distingue quatre catégories fort éloignées des descriptions des psychiatres et des sexologues : ni catalogue des divers comportements et fantaisies sexuelles, ni taxinomie de sous-espèces de perversions sur un modèle naturaliste, mais analyse de structures différentes dans leur genèse, leur forme et leur expression.

Il identifie ainsi le masochisme féminin, masochisme érotique agi et/ou fantasmé, qui remanie la conception de la passivité décrite dans le texte des « Aberrations » et explicite ce qui était sous-jacent au masochisme des hommes en 1919. Il en différencie le masochisme moral18, attitude d’autoflagellation traversant la vie entière du sujet ; c’est le masochisme du névrosé – en particulier du névrosé obsessionnel –, traversé de culpabilité, qu’étudiera Sacha Nacht19. Derrière cette recherche du « mal pour le mal » apparemment dénuée de satisfaction, Freud décèle cependant un « sens secret20 » sexuel et une « composante érotique21 » qui justifie la pleine appartenance de ce phénomène à la sphère masochiste22. Il lit en effet le besoin inconscient de punition qui sous-tend le masochisme moral à la lumière des conclusions de « Un enfant est battu » : le désir d’être puni par des figures d’autorité, que leur rôle soit endossé par des individus ou des « puissances impersonnelles », renvoie au désir originaire d’une relation sexuelle passive avec le père. Le masochisme moral est ainsi sexualisation de la morale, et dès lors facteur de régression éthique qui s’oppose à l’accomplissement d’une conscience morale authentique et autonome23. Mais c’est aussi pour cette raison qu’il reste une forme spéciale de « plaisir dans le déplaisir » et n’est pas pure recherche de la souffrance pour la souffrance. In fine, l’attitude d’autopunition morale, même lorsqu’elle est poussée jusqu’à l’autodestruction, engendre une « satisfaction libidinale24 ». Le masochisme secondaire, quant à lui, est retournement d’un sadisme originaire – pulsion d’agression tournée vers l’extérieur – contre le sujet.

À l’origine des deux premières formes qui se manifestent empiriquement, Freud pose le masochisme érogène (et non érotique), primaire, qui n’a aucune expression clinique spécifique – il n’est qu’un postulat fondé sur une hypothèse philosophique concernant les forces fondamentales traversant le vivant humain. Freud refusait son existence en 1915 dans « Pulsions et destins de pulsions », ce qui permet de mesurer l’évolution de sa pensée. Cet hypothétique masochisme primaire répond à la reformulation proprement freudienne de l’énigme masochiste dans les termes d’un questionnement sur les pulsions (dont les forces sont conçues en termes de quantités d’énergie, d’où l’adjectif « économique »). Freud affirme en effet depuis 1915 que le psychisme est dominé par le principe de plaisir-déplaisir, tendance interne de l’organisme à éviter la douleur et obtenir le plaisir. Mais la recherche du plaisir dans le déplaisir s’oppose frontalement à ce principe, c’est-à-dire à la vie elle-même. Dès lors, elle devient un paradoxe confinant à l’impossibilité. Le masochisme met ainsi Freud face à un problème aigu qui engage une partie de l’édifice théorique psychanalytique. Il lui faut non seulement expliquer la congruence du plaisir et de la douleur qui fascinait psychiatres et sexologues, mais aussi la possibilité même du masochisme, du point de vue du sujet vivant. C’est le masochisme érogène qui endosse cette fonction explicative.

Les trois textes présentés ici déploient ainsi deux niveaux de réponse à la question de l’origine du masochisme. Le premier est psychogénétique ; il engage l’apparition historique des différentes formes de masochisme chez les individus. Le second est métapsychologique et philosophique ; il concerne la possibilité d’un plaisir dans le déplaisir chez tout sujet. Si leur ordre est chronologique, il correspond aussi à un cheminement théorique : celui de Freud comme du lecteur, arpentant la voie menant du fait à son fondement, du réel au possible, du manifeste au spéculatif.

La logique de la perversion

Dès 1905, Freud réorganise profondément le cadre de l’étude des aberrations sexuelles. Il remplace en premier lieu le concept naturaliste d’instinct sexuel par celui, psychanalytique, de pulsion. L’instinct, qui fut érigé en norme par la psychopathologie sexuelle, est une fonction biologique, fixe et stéréotypée, dont le but – la reproduction – et l’objet – un individu de l’autre sexe – sont invariables et fixés pour l’espèce. Il implique donc une définition stricte de la normalité sexuelle comme bon accomplissement, conforme à la nature, de cette fonction. Cette référence à l’instinct justifiait la pathologisation des désirs et conduites érotiques s’écartant de l’hétérosexualité génitale. La pulsion, bien qu’ayant une source organique25, possède une dimension psychique essentielle selon Freud. De plus, il en fait une tendance mobile quant à ses buts et à ses objets, à l’opposé de la fixité de l’instinct. La multiplicité et la prévalence des « aberrations sexuelles » démontrent en effet que la sexualité humaine est loin d’avoir pour unique visée l’intromission du pénis dans le vagin, et qu’elle n’est donc pas soumise à l’emprise d’un instinct naturel et animal. La pulsion sexuelle peut ainsi viser un individu du même sexe que le sujet, des parties du corps spécifiques, ou s’attacher à des buts non génitaux. Ainsi en est-il dans les « préliminaires » de l’acte sexuel – l’excitation par la douleur, par exemple – qui peuvent devenir en eux-mêmes des finalités érotiques. Freud défait ainsi la « soudure26 » entre la tendance sexuelle, son but et son objet, et fait imploser la norme hétérosexuelle naturaliste : la pulsion n’a pas d’objet fixé a priori qui puisse jouer le rôle de norme. Il n’y a dès lors plus de raison nécessaire de considérer les conduites et désirs qualifiés de « perversions » comme des maladies, et les « pervers » sont ramenés au destin universel de l’humanité – d’autant plus que, pour Freud, ils n’échappent nullement à cette structure anthropologique qu’est le complexe d’Œdipe, comme en témoigne l’analyse du fantasme « un enfant est battu ».

Dans un mouvement inverse à cette réintégration des pervers au sort commun, Freud distribue les perversions dans la vie normale de l’être humain. L’éclatement du schéma de perception psychopathologique antérieur culmine avec la notion de pulsions partielles et son pendant théorique, les zones érogènes27 : il n’existe pas plus « un » instinct sexuel qu’« un » organe sexuel, comme en témoignent les nombreux usages érotiques du corps ; et si la pulsion sexuelle est mobile, cela signifie qu’elle est multiple, composite, et que son apparente unité est le résultat d’un assemblage de tendances sexuelles distinctes dans leurs objets et leurs buts28. Les « perversions » ne sont ainsi rien d’autre que ces différents érotismes partiels. Les relations entre corps, esprit et sexualité s’en trouvent alors redéfinies. Non seulement cette dernière est essentiellement psychique, mais le corps humain dans son ensemble en déploie les foyers, bouche, yeux, anus, et même, dans le cas du masochisme, la peau, transmuée par l’action de la pulsion en organe sexuel total.

Ainsi, nulle vie sexuelle n’est dénuée de perversion, tout érotisme est transgression, détournement, dépassement des fonctions naturelles et animales, et c’est la perversion elle-même qui nomme cet écart. Avec Freud, l’appréhension anthropologique de la sexualité prend donc le relais de sa compréhension pathologique antérieure. En ce sens, son travail de déconstruction est parallèle à celui de la sexologie naissante, qui a déjà conduit à la relativisation des « perversions » par la démonstration de leur fréquence, leur historicisation, et la substitution du concept de variété sexuelle à celui de pathologie.

Freud ne renonce pourtant pas à définir la norme sexuelle, et il faut plutôt lire son texte comme une réorganisation des relations logiques entre ces trois termes que sont le normal, le pervers et le pathologique. Car la perversion peut devenir pathologique lorsqu’elle est une constante, fixe et exclusive, de la vie érotique du sujet, s’opposant à la labilité de la sexualité. Il y a ainsi trois « normalités » pour Freud. La première est empirique et, pourrait-on dire, statistique. C’est l’expérience sexuelle de la plupart des individus, infusée de fantasmes et d’actes « pervers ». Le normal est en ce sens ce qui ne manifeste ni trop de perversion ni trop de refoulement névrotique. La seconde forme est la normalité-santé du sujet, bien souvent présente chez les sujets dits «pervers » – notamment les invertis (homosexuels) –, opposée à la maladie. Enfin, il y a la normalité à laquelle s’oppose la perversion, dont la présupposition freudienne est lourde de difficultés.

L’existence d’une norme sexuelle est en effet la condition de possibilité logique de la perversion : pour qu’il y ait déviation sexuelle, il faut bien une norme de laquelle on dévie. Mais comment la définir, si aucune vie érotique n’est dénuée de perversion et n’en fournit l’exemple ? De plus, en remplaçant l’instinct par la pulsion, Freud s’est privé de la norme censément « naturelle » que représentait la sexualité génitale hétérosexuelle. Il se trouve donc dans une impasse ; il lui faudrait, en toute cohérence, renoncer à définir une norme et donc cesser de parler de perversion29, ce qui reviendrait à adopter un point de vue relativiste sur la sexualité. Or, si « tout se vaut », il n’y a plus de « normalité sexuelle », car plus de norme. Mais, chez Freud, l’idée de « névrose » elle-même ne peut se comprendre qu’en référence à la sexualité anormale ; les désirs pervers et incestueux refoulés par le sujet en sont le facteur principal. Car les aberrations sexuelles se manifestent bien chez le sujet névrosé. La névrose, négatif de la perversion, n’en est en effet pas l’inversion ou l’absence, mais son refoulement et resurgissement déformé sous forme de symptômes qui ne sont qu’en apparence désexualisés. De l’une à l’autre, ce n’est donc pas la simple différence de l’imaginaire à l’acte, mais celle du fantasme conscient au fantasme inconscient qui se joue. En conséquence, si tout est égal en matière de sexe, la « névrose » au sens freudien n’existe pas. Et la possibilité de la psychanalyse comme théorie et thérapeutique disparaît – les individus souffrants, eux, ne disparaissant pas pour autant.

Freud réintroduit alors par la bande une norme sexuelle idéale l’autorisant à parler de perversion, sous la figure classique de la sexualité génitale, l’union des organes sexuels mâle et femelle. À l’instar de ses prédécesseurs, il en fait la finalité du développement psychique complet du sujet aligné sur la maturation sexuelle biologique, et le point où se regroupent les pulsions partielles à la puberté30. Dans cette perspective « biologisante31 », l’ontogenèse, le développement de l’individu, est renvoyé à la phylogenèse, le développement de l’espèce. Le rapport du sexuel au naturel est ainsi affecté d’une tension : Freud fait de la sexualité humaine dans ses manifestations les plus normales une réalité arrachée au biologique, et pourtant l’y rattache en faisant de l’union des organes mâle et femelle sa finalité temporelle et sa norme, pressentie par le petit enfant. Mais comme il le souligne lui-même dans « Un enfant est battu » : « On peut à bon droit s’étonner et se demander d’où provient cet état de choses32. »

Le pervers et l’enfant

L’inscription des perversions dans ce cadre psychogénétique finalisé grâce à la théorisation de la sexualité infantile est l’autre innovation d’ampleur qui permet à Freud de redéfinir les « aberrations sexuelles » et d’expliquer leur apparition. Ce sont les deux autres Essais sur la théorie sexuelle33 qui développent cette conception qui s’enrichit au cours des différentes éditions des Trois essais. Freud s’y appuie sur des faits déjà constatés depuis longtemps (la masturbation de l’enfant, notamment), en réinterprète d’autres selon un schéma sexuel (le suçotement, la rétention des fèces), pour distribuer les pulsions partielles et leurs foyers, les zones érogènes, sur l’axe temporel des « phases de développement de l’organisation sexuelle ». La sexualité infantile est ainsi définie comme succession d’« organisations prégénitales » extrêmement précoces – orale, sadique-anale34, auxquelles Freud ajoute en 1923 la phase dite « phallique » –, où les pulsions s’expriment de manière autonome, l’enfant tirant plaisir de l’excitation de telle ou telle zone. Exhibant une sexualité partielle efflorescente, il peut pour cette raison être considéré comme un pervers polymorphe. Cela signifie que les perversions émaillent le devenir de tout sujet humain. À la puberté, les pulsions sont censées s’unifier sous le primat de la zone génitale, donnant à la sexualité son allure « normale » (hétérosexuelle génitale). Lorsque cela ne se produit pas et que l’individu reste fixé à une sexualité partielle, on peut alors, selon Freud, parler de perversion.