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DU PULSIONNEL AU CULTUREL

De
206 pages
Ces approches de la pulsion articulée aux cultures témoignent dans leur différence d'une unité : celle de cerner les effets des mutations culturelles, notamment dans l'exil. Elles sensibilisent à l'émergence de dimensions nouvelles de l'altérité. Ces contributions sont le témoin du désir de la découverte de la culture de l'autre et de l'effort de réduire les dérives discriminantes.
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DU PULSIONNEL AU CULTUREL

Sous la direction de Hossaïn BENDAHMAN

DU PULSIONNEL AU CULTUREL

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06427-0 EAN : 9782296064270

A la mémoire de notre collègue et ami Paulin Emond

REMERCIEMENTS

Nous voulons remercier ici tous ceux qui ont permis la tenue de ce colloque et ont contribué à sa réussite. Je citerai donc la Mairie de Thionville pour son précieux appui à cette manifestation et l'Association Emergence, pour la disponibilité et le dévouement exceptionnels de son personnel qui a apporté une dimension conviviale et a su, avec talent, favoriser l'échange entre les différents professionnels et praticiens du terrain. Ils ont contribué à faire, de ces deux journées, une vraie rencontre, avec l'aide précieuse de son directeur Monsieur Jean-Paul SCHAFF. Je remercie aussi le Fonds d'Action et de Soutien pour l'Intégration et la Lutte contre les Discriminations (FASILD) de la Région Lorraine dont le soutien financier, les conseils judicieux et l'accompagnement actif à travers sa déléguée régionale, Madame Isabelle PELLE, ont contribué largement à la réussite de ce colloque et ont permis que nos travaux se déroulent dans d'excellentes conditions matérielles. Notre gratitude s'adresse à la quinzaine d'intervenants pluridisciplinaires qui tout en ne concédant rien à leur position disciplinaire, ont fait un formidable effort de compréhension réciproque et su trouver le langage intermédiaire, faisant de ce colloque une vraie rencontre interdisciplinaire à en juger par les nombreux échanges spontanés avec le public.

AVANT-PROPOS
Cet ouvrage à plusieurs voix est né d'un colloque. Les 14 et 15 octobre 2005 nous avons réunis dans une optique interculturelle une quinzaine de professionnels et de chercheurs nationaux et internationaux autour de la problématique «pulsion et culture ». Cette rencontre est née du désir de la découverte de la culture de l'autre et la volonté de réduire les dérives discriminatoires devant l'interpellation par l'autre, par le différent. Elle est née aussi de la conviction que des rencontres comme celle-ci sont des moments indispensables pour le dépassement de l'inquiétante l'étrangeté induite par le différent pour faire échec au retour de la pulsion de mort et de destruction par l'aménagement en chacun de nous d'un espace de l'autre. Cet espace d'une nouvelle éthique de la relation à l'autre, basé sur la communauté du renoncement pulsionnel librement consenti est le meilleur facteur de la cohésion sociale et du vivre ensemble dans l'égale dignité et avec les mêmes droits. Enfin, ce livre comprend tous les textes que nous avons reçu à ce jour. Afin de respecter le style et la pensée de chaque auteur, ils sont insérés dans leur intégralité. Les contributions individuelles sont regroupées et juxtaposées sans contrainte d'uniformisation. L'ouvrage se compose de trois parties. La première centrée sur le rapport de l'individu au social et au groupe. L'individuel y est appréhendé comme articulation et tension du même et du différent (dhid)l où la solitude radicale du sujet et son irréductibilité à l'autre en dépit de son appartenance à une communauté témoigne du malaise dans la civilisation. Dans la deuxième partie de l'ouvrage se trouvent les contributions des praticiens qui se sont exprimés à la Table Ronde autour de la discrimination et de l'immigration. Ces différentes approches autour de la discrimination sont autant de témoignages personnels en construction, issus de la pratique quotidienne et de ses ajustements concrets aux réalités des terrains d'exercice professionnel sans prétendre à l'exhaustivité.

1

Signifie « Semblable et différent» : particularité grammaticale arabe qui renvoie aux

mots aux sens opposés

Ces approches sont évoquées sous l'angle de la diversité et de la singularité. Chacun de ces intervenants est plus ou moins porteur d'une double culture, franco-algérienne, franco-marocaine, franco-tunisienne sans occulter - comme elle l'est fréquemment - la dimension berbère. Certains de ces acteurs sont nés en France, d'autres y sont arrivés enfants et d'autres y sont venus seuls pour y faire leur études universitaires. Les débats suscités entre les intervenants d'une part et entre les intervenants et le public d'autre part témoignent de cette ouverture aux cultures des sociétés du Maghreb, à partir d'une interro~ation de la discrimination au travail. Ils interrogent le rapport de I individu au social et au groupe et ils montrent la singularité comme caractéristique de la subjectivité. Les textes de la troisième partie sont des illustrations et des études cliniques en milieu maghrébin (Algérie, Tunisie) et turc. L'ouvrage se termine par une ouverture prospective universelle sur «malaises et civilisations» avec la proposition d'une « grille de lecture symbolique des crises». Pour conclure, disons que l'ouvrage ne cherche pas I'hégémonie de tel ou tel point de vue mais plutôt leur complémentarité et le respect de la subjectivité. En effet, la participation de chaque auteur dérive d'un engagement en son nom personnel et au titre de sa pratique. Ainsi, nous sommes partis de la «psychiatrie coloniale» face à la violence et à la mise en doute ressenties devant l'imposition du pouvoir colonial et de la culture autre qui le soutient, puis de l'émergence de « la clinique du migrant» comme précurseur de l' ethnopsychiatrie, de la prise en charge des victimes de la discrimination au travail, pour terminer provisoirement par une proposition d'une grille de lecture symbolique des crises. Hossaïn BENDAHMAN

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POUR UNE ETHIQUE DE LA RELATION A L'AUTRE OU LA CULTURE CONTRE L'AGIR
Hossaïn BENDAHMAN Toute civilisation ou culture doit s'édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts. Freud considère que la culture se définit par l'interdit qu'elle jette sur les désirs d'inceste, de parricide, de cannibalisme, et plus profondément par le détour qu'elle impose à la pulsion de mort. Contre l'agressivité originaire, le moyen spécifique de lutte que produit la vie sociale est le sentiment de culpabilité. Ainsi se caractérise le malaise de la civilisation dont le progrès exige pour prix la perte du bonheur résultant d'un renforcement du Surmoi sévère. Le progrès qui a été effectué dans la civilisation est l'apparition d'une nouvelle instance qui est le Surmoi qui change la nature de la contrainte : d'extérieure au départ, elle s'est intériorisée en tant qu'instance psychique. Chaque enfant qui se socialise en est le théâtre. Freud fait le parallélisme entre la transformation de la société et la transformation de l'enfant. Par ailleurs, la culture offre des gratifications aux hommes pour les dédommager de leurs sacrifices. Ces gratifications autorisées de façon compensatoire par la culture face aux sacrifices pulsionnels qu'elle impose sont ce que Freud appelle l'illusion, c'est-à-dire, entre autres choses, l'Art, la Philosophie, ou patrimoine des Idéaux, et 1a religion qui relèvent des fantasmes aux transformations indéfinies. En ces périodes de brassages, de migrations, de bouleversements sociaux, légaux, familiaux et culturels, l'édifice qui sous-tend notre identité et nos limites entre le dedans et le dehors est de plus en plus sollicité et mis à l'épreuve, notamment par la rencontre ou la confrontation à l'autre, à l'étranger à soi, au niveau des oppositions homme/femme, autochtone/immigré, etc. La prise en compte aujourd'hui du malaise dans la civilisation, dans ses effets les plus immédiats tels ceux engendrés par le chômage, les migrations et la marginalisation ..., s'impose de plus en plus à tous les praticiens; tout comme ceux qui résultent des formes récentes du nationalisme et de fanatismes divers. La France, vieux pays d'immigration, qui a vu sa culture s'enrichir et rayonner par l'apport des vagues successives de populations différentes voit s'éveiller de

graves tentations xénophobes. L'immigré y est souvent objet des projections les plus extrêmes. Il est le bouc émissaire sur lequel se cristallisent toutes les frustrations et les pulsions agressives et destructrices. Réduire l'immigration à~ses «crises» et à ses «pathologies», c'est peut-être enlever aux personnes immigrées la parole qu'elles revendiquent en la retournant vers elles, comme symptomatique du seul mal-être d'elles-mêmes. C'est peut-être oublier en quoi le fait de l'immigration questionne nos sociétés dans leur ordre et leur fonctionnement, en quoi cette question est un renvoi de la place très imprécise que nos sociétés laissent à l'altérité, à la différence et au groupe et à leur gestion parfois fétichiste de l'identité. L'identité et la culture ne sont pas figées une fois pour toute et ne peuvent pas échapper à l'œuvre du temps et de l'histoire. L'immigration par la rupture qu'elle introduit dans le cours de l'évolution de l'individu, ravive au sein du sujet ses rapports à son origine et à sa filiation. Elle impose un réajustement en prenant également appui sur les données de la nouvelle culture qui l'entoure, celle du pays d'accueil. Sans un présupposé humain qui se particularise avec chaque culture, aucune culture ne serait intelligible. L'égalité républicaine ne peut pas se construire dans la négation de la différence, mais dans l'égale dignité accordée à chacun. Jusqu'à présent le modèle français d'intégration permettait à tous d'accéder à une égalité de droits et de devoirs en permettant à chacun de conserver son particularisme aussi spécifique soit-il, dès lors que sont respectées les lois de la République et les règles de la vie sociale. Or, force est de constater que le message républicain liberté, égalité et fraternité - est bien souvent contredit par les actes. A la violence dans les quartiers et au recul de la mixité nous assistons à la montée des extrémismes et des discriminations raciales. Dans leur majorité les patriciens, enseignants, éducateurs, psychologues, etc., s'efforcent au jour le jour d'assurer une prise en charge de qualité en vue de l'insertion sociale et de l'accoutumance aux contraintes et exigences de la vie groupale de ceux dont ils ont la charge. Or, souvent, entre les conceptualisations théoriques et les réalités du terrain auxquelles sont confrontés ces praticiens, des divergences à la limite des ruptures se font jour. Comment gérer 12

1'hétérogénéité culturelle des élèves d'une classe? Comment gérer cette différence? Comment prendre en charge la diversité des souffrances et la diversité culturelle qui mettent en échec toutes nos références traditionnelles de prise en charge et rendent nos cadres conceptuels traditionnels inopérants? Ceci nous oblige à être plus créatifs et à repenser, souvent dans l'inconfort intellectuel et professionnel, d'autres cadres qui tiennent compte de cette diversité, dont l'immigré est l'un des paradigmes. Penser la prise en charge de l'immigré, permet d'aborder et de concevoir la prise en charge de la différence. Cela a un rôle facilitateur pour penser et prendre en charge "l'inquiétante étrangeté" de l'autre et déjouer ou bien faire face à la violence qui peut être tapie au fond de chacun de nous. Il s'agit ici d'une disposition d'esprit plus que d'un recueil de recettes: opérer une décentration pour passer d'un registre à l'autre, d'un lieu à l'autre et d'une marge à une autre. Cette décentration qui tient compte de l'autre est indispensable pour garantir la croissance vers une sociabilité plus ouverte, plus universelle et plus humaine. Aussi nous avons placé ces deux journées sous le signe de la Rencontre pluridisciplinaire et interculturelle. La dimension interculturelle a pour objectif ici, à l'aide des repères de la clinique et de la confrontation de nos valeurs et nos représentations réciproques, de mener une co-réflexion sur les incidences de la réalité sociale et culturelle dans la souffrance psychique et ses manifestations dans notre pratique quotidienne, quel que soit le lieu de notre exercice professionnel. Cette confrontation des représentations et des pratiques, qui ménage une place à l'altérité et à la différence, est aussi une des parades pour la prévention des discriminations raciales et la haine de l'autre. Le rapport à l'autre est l'enjeu majeur de notre époque et des temps à venir. Comment vivre avec l'autre dans le respect de son irréductible altérité? La démocratie est une conquête sans cesse renouvelée alors que la haine est un déjà-là tapi au fond de chacun de nous, toute prête à fonctionner à notre insu et à ressllrgir pour peu qu'on ait peur de l'autre. La pulsion de mort serait-elle en train de l'emporter sur Eros? Nos cultures, où Narcisse bat et remplace de plus en plus Œdipe, seraientelles actuellement en panne d'illusions, de gratifications et de mythes fédérateurs pour imposer un détour aux pulsions de mort et de destruction et empêcher l'éclatement du Moi? 13

Le concept n'a d'intérêt que s'il n'opacifie pas la réalité, s'il lui donne une explication et surtout un sens pour l'action. «Pulsion et Culture» n'est pas l'annonce d'un parcours de savoir mais le témoignage d'une question issue des réalités auxquelles nous confronte notre labeur quotidien de «professionnel d'aide et du soutien», dans le champ clinique et social. Le colloque que nous proposons d'organiser au mois d'octobre 2005 dans l'agglomération Thionvilloise se veut un espace de co-réflexion pour la lutte contre les discriminations raciales et sociales et pour la prise en compte de la différence culturelle dans la dynamique de l'intégration. Il se veut aussi un carrefour interdisciplinaire et interculturel autour des recherches théoriques et des pratiques sur le terrain. Il est centré sur les interactions réciproques entre les manifestations du psychisme individuel et les faits socioculturels. y seront particulièrement présents les problèmes posés par la prise en compte des modèles culturels différents dans la prise en charge clinique et l'approche socio-éducative des populations issues de l'immigration et de leurs enfants. Ce colloque est placé sous le signe de l'ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveilla créativité des professionnels, pour étayer, repenser et élargir nos corpus théorico-pratiques, souvent mis à rude épreuve par la confrontation avec la réalité d'aujourd'hui. Cette ouverture est indispensable pour éviter l' enfermement dans une attitude ethnocentrique mortifère qui ignore l'autre dans ce qu'il a de radicalement différent, afin de pourvoir entendre sa souffrance et la prendre en compte. Il a pour but de rassembler les usagers de la différence, les porteurs hommes et femmes, jeunes et adultes - de cultures d'ici et d'ailleurs ou de l'entre-deux, pour leur permettre d'échanger et d'établir un dialogue qui transcende les conflits et les peurs. Un lieu de partage autour de nos différences pour l'accès à l'Altérité, Pour que l'altérité ait un sens nous avons voulu ce colloque comme un regard croisé et une rencontre entre chercheurs et professionnels des deux rives de la méditerranée, lieu d'où sont issues les populations' immigrées. En somme un dialogue et une co-réflexion à égalité entre le lieu d'origine et celui d'accueil. N'oublions pas que l'intégration est un processus dynamique qui engage deux parties: l'intégrant et le candidat 14

à l'intégration. Il ne suffit pas de vouloir s'intégrer pour l'être. Encore faut-il que l'autre partie, celle que je cherche à intégrer, soit intégrante. Nous souhaitons faire connaître les réponses de diverses cultures à ces questions qui vont de pair avec la construction du lien social. Nous pensons que cela peut aider notre public et nous-mêmes à retrouver et à construire, sous la diversité des approches, notre propre réponse à ces questions. Aussi nous avons convié à cette rencontre des intervenants tunisiens, algériens, marocains, turcs, italiens, des français et des francomaghrébins, pressentis sur la base de leurs travaux et/ou leur pratique. Entendant se garder d'un hermétisme langagier de spécialistes qui empêche souvent la confrontation des idées, ce colloque en appelle aussi à travers ses tables rondes, aux expériences pratiques menées sur le terrain pour une confrontation féconde des questionnements de la pratique quotidienne et des conceptualisations théoriques. Enfin, les approches rassemblées ici témoignent dans leur différence d'une unité: celle de cerner les effets de cette mutation culturelle sur nos pratiques professionnelles dans la prise en compte de la différence et de l'altérité. Ce mal être contemporain est abordé ici avec le souci de l'alléger à travers l'intérêt que nous portons aux retombées cliniques et
pratiques de ce travail. Travail qui sensibilise

chacun - à l'émergence de dimensions nouvelles et plus complexes de la vie avec les autres basée sur la réciprocité, ciment de la solidarité sociale qui caractérise la culture humaine.
Psychanalyste- Docteur d'Etat en Psychologie clinique et psychopathologie Maître de Conférences,H.D.R.,en PsychologieCliniqueet Psychopathologie

- à l'aune

de la parole de

BENDAHMAN Hossaïn

15

DE LA PSYCHIATRIE COLONIALE A LA CLINIQUE DU MIGRANT
Par le Docteur Robert BERTHELIER

Entre autres aphorismes et préceptes, le regretté Dr Georges DAUMEZON énonçait volontiers, à propos de la psychiatrie, que son histoire seule en était enseignable. C'est ce qui m'a amené à proposer le thème de cette communication, abordé dans une perspective d'abord historique. Thème ambitieux parce que les relations entre la psychiatrie française seule évoquée ici, les autres cultures et le phénomène migratoire représentent une très vieille et très longue histoire dont je ne proposerai qu'un très bref et très partiel survol, en demeurant conscient de ses lacunes et ses insuffisances. DE JADIS A NAGUÈRE. Paradoxalement en apparence, du moins si on s'en réfère au titre, je commencerai par évoquer la clinique du migrant. A y regarder de près, c'est de longue date qu'elle s'est manifestée dans la thématique « psychiatrique », du moins en apparence. En effet, la première mention (à ma connaissance) d'une psychopathologie de la transplantation a été représentée, au XVIe siècle, par les descriptions de la nostalgie: cet état de langueur extrême, d'asthénie, d'anorexie, de tristesse profonde, de consomption, conduisait à la mort les mercenaires suisses des armées royales d'alors. Son origine attestée, la privation de l'air pur de leurs montagnes natales, conduisait à des mesures thérapeutiques aussi pertinentes que la mise en résidence des sujets atteints au sommet des tours et des donjons afin de leur procurer un substitut à l'atmosphère des hauteurs alpines... Il est à noter que ce concept de «nostalgie» a été repris vers 1950 par BASCHET, mais sans référence explicite à l'immigration: son texte évoquait plutôt le spleen des romantiques. Il y eut ensuite, dans la psychiatrie française, un grand blanc étendu jusqu'à la deuxième moitié du XXe siècle. Le recensement des thèses de médecine en France, du début du XVIIe siècle jusqu'à 1954, se signale en effet par une absence totale de textes consacrés à la psychopathologie

des migrants ou des migrations, cependant qu'une rapide revue de la littérature livre quelques rares exceptions: . la description princeps de la sinistrose par BRISSAUD, en 1908, rapportée comme une pathologie d'ouvriers bretons qu'il est permis de considérer comme des « immigrés de l'intérieur ». . Les articles consacrés, dans les Annales Médico-Psychologiques, par MEILHON (1896) et LEVET (1907) aux aliénés musulmans. Il s'agit certes d'une population « immigrée» mais bien particulière, les « indigènes nord-africains» transplantés ou déportés à l'asile d'Aix-enProvence faute de services de psychiatrie en Algérie même. On y trouve cependant des notations intéressantes concernant l'impact des difficultés de communication verbale sur l'évolution des tableaux cliniques, sur ce qu'on dénommera bien plus tard «l'écart ethno-socio-culturel », ou encore les premiers balbutiements de ce qui deviendra la psychothérapie institutionnelle.

Dans le même registre, les textes d'ailleurs passionnants de FRIBOURG-BLANC (1927) et surtout de COSTEDOAT (1934) sur ces mêmes «indigènes nord-africains»: mais il s'agit de militaires musulmans hospitalisés au Val de Grâce, situation là encore très spécifique ne relevant pas de ce que nous entendons habituellement par « immigration », à savoir essentiellement la migration économique. On y relève toutefois Ge pense singulièrement ici à COSTEDOAT) la notion, à mon sens tout à fait actuelle, selon laquelle la culture d'appartenance surdétermine une symptomatologie qui peut être trompeuse ou sembler étrange mais qu'il faut savoir déchiffrer pour pouvoir accéder au fait que l'entité monographique sous-jacente nous est en réalité familière. A partir de ce constat rapide, une question surgit: pourquoi ces populations singulières alors que bien d'autres vagues d'immigration étaient venues mourir en France et que des ouvrages comme ceux consacrés à «La mosaïque France» par Yves LEQUIN (1988) ou «L'identité de la France» par Fernand BRAUDEL (1986) montrent à l'évidence que le phénomène migratoire est une réalité toujours présente, constitutive de l'identité nationale? Ici, la réponse me semble tenir en 2 points: 18

.

* Italiens, Espagnols, Portugais, voire Polonais, inconsciemment référés à une culture européenne et judéo-chrétienne postulée partagée, étaient intégrés d'emblée au droit commun de la psychopathologie et / ou de la nosologie; * alors que la migration maghrébine, unique immigration notable réellement «exotique », c'est-à-dire étrange / étrangère, jusqu'à une date récente, posait problème pour au moins deux (bonnes ?) raisons: 1 / D'abord, l'existence de tableaux cliniques a priori différente de ceux classiquement décrits dans nos traités et posant la question de leur étiquetage diagnostique à une époque où, selon l'expression de Henry HEY, le malade mental était englué dans les « herbiers nosographiques » ; 2 / Puis l'existence, dans notre imaginaire collectif, d'une représentation non innocente de « l'indigène nord-africain» directement issue d'une psychiatrie coloniale et / ou colonialisée élaborée et mise en forme « scientifique» par le professeur Antoine POROT et ses élèves directs. Je vais m'attarder un peu sur ce pan de notre histoire. L'Ecole psychiatrique d'Alger, de 1919 à la guerre d'indépendance algérienne, a mis en place une véritable confiscation du savoir à propos des Maghrébins. Le répertoire des thèses de médecine françaises montre que, jusqu'à environ 1960, les seuls écrits concernant la population maghrébine ont été son œuvre. Elle a, en recollectant et systématisant des données issues de travaux antérieurs (par exemple: Moreau de

TOURS, 1843 - BOIGEY, 1919), mis en place au fil du temps une
représentation péjorative de l'homme maghrébin, non encore éteinte à mon sens dans notre imaginaire collectif, qui le situe comme débile mental, hystérique, infantile, voué à des impulsions homicides incontrôlables, cela au nom d'une corticalisation à tout le moins précaire qui en fait le jouet des pulsions de ses instances cérébrales primitives, à savoir le diencéphale. Ce« primitivisme », élaboré entre 1919 et 1939, a longtemps perduré puisqu'on le retrouve intact, sous la plume de Henri AUBIN, dans l'édition de 1975 du «Manuel alphabétique de psychiatrie» publié aux PUF sous la direction du Professeur POROT. Je me permettrai de vous renvoyer, pour plus de détails concernant la genèse et le contenu de cette théorie, à mon livre «L'homme maghrébin dans la littérature psychiatrique» (L'Harmattan, 1994) où j'ai tenté de retracer la genèse de cette représentation. Elle s'avère certes très 19

dépendante des courants d'idées de son époque et on y retrouve ainsi le darwinisme social de Francis GALTON, la théorie de la dégénérescence, celle des constitutions de DUPRE, l'hygiénisme, l'organicisme, etc. Mais il n'en demeure pas moins qu'elle m'est apparue très marquée au plan idéologique, car venant appuyer et justifier la colonisation. Donnée qui se retrouve aussi dans la littérature anglo-saxonne avec le rapport, en 1954, de CARROTHERS, expert de l'OMS, assimilant les Noirs du Kenya à des Européens lobotomisés.... Franz FANON, dans «Les damnés de la Terre », a violemment attaqué et réfuté cette théorisation pseudo scientifique, opérant pour une des premières fois Ge considère pour moi qu'il y avait été précédé par COSTEDEAT en 1934, encore que sur un registre différent) un retournement, sinon une rupture, du regard en situant le colonisé comme sujet et non plus comme objet. Son approche est, certes, d'abord politique. Elle est cependant restée, dans un certain nombre de publications, celle du psychiatre qui, élève de TOSQUELLES, médecinchef à l'hôpital psychiatrique de Blida, a crée en Tunisie le premier hôpital de jour au Maghreb. Elle s'est inscrite à l'époque comme révolutionnaire et désaliéniste: dans un contexte où la psychiatrie occidentale, postulant l'universalisme de ses concepts, plaquait sans nuances ses schémas cliniques et nosographiques sur les peuples colonisés, sans prise en compte des cadres culturels et en faisant figure de jugement de valeur autant sinon plus que de corpus scientifique, FANON a introduit la nécessité d'adapter les pratiques aux données culturelles Ge pense ici, en particulier, à son article sur « Le TAT chez la femme maghrébine» et a son texte à propos de son expérience à Blida, co-signé avec Jacques AZOULA Y). Il n'empêche que les thèses psychiatriques colonialistes ont eu la vie dure: en 1981, à la suite de la publication d'un texte que j'avais écrit à propos de l'école d'Alger, Jean SUTTER, élève direct d'Antoine POROT et co-signataire de la publication sur «Le primitivisme des indigènes nord-africains », alors titulaire de la chaire de psychiatrie à Marseille, adressait à la revue « Psychopathologie Africaine» une lettre ouverte dans laquelle il m'affirmait hautement que non seulement les positions algéroises n'étaient en rien racistes mais qu'elles étaient scientifiquement fondées et cohérentes avec les données de la neurophysiologie de la migration et celle des « indigènes» immigrés: 20