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Economie et entreprenariat social

De
465 pages
Bâti sur une approche complexe articulée sur trois paradigmes spécialement rattachés à la science économique (l'intérêt), à la science politique (la contrainte) et à la sociologie (les croyances), cet ouvrage dresse le processus historique de constitution de l'économie sociale, avec ses certitudes et ses incertitudes. La réflexion de l'auteur débouche sur un archétype nouveau d'économie sociale, susceptible d'offrir de meilleures opportunités de développement à toutes les nations du monde.
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ECONOMIE ET ENTREPRENARIA T SOCIAL
DE NOUVEAUX REPERES

Jules Marcel MANDENG NYOBE

ECONOMIE ET ENTREPRENARIA T SOCIAL
DE NOUVEAUX REPERES

L'Hemattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan I@wanadoo.fi

ISBN; 978-2-296-07901-4 EAN:9782296079014

DEDICACE

A ma famille,
qui m'a toujours courageusement soutenu dans ma volonté d'être. Hommage et affection! mes formateurs, qui ont fait de moi UN - HOMME - DEV ANT - ET - DEBOUT. Toute ma reconnaissance!

A

A l'ami,
qui m'a invité à scruter à l'horizon, la lumière scintillante et fascinante du soleil levant. Toute ma gratitude!

LISTE DES PRINCIPALES ABREVIATIONS
ACP AFVP CAMCULL CEMAC CLE CEE Cf CEPER CNUCED CNRS
ColI. CPCA Dr. Ed. FOCAPED
Aftique-CaraibeAssociation Cameroon Communauté Centre Pacifique

ftançaise des volontaires du progrès Cooperative économique and Credit Unions et monétaire League

de l'Afrique centrale

de littératureévangélique économique européenne

Communauté

FNSP GATT OIC
Ibid lEP PP. In

Confère Centre de production et d'édition Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement Centre national de la recherche scientifique Collection Conférence permanente des coordinations associatives Docteur Editions Fondation camerounaise pour la protection de l'environnement et le développement durable Fondation nationale de science politique

General Agreementon Trade and Trafic
Groupe d'initiative commune Ibidem Institut d'études politiques de Paris Pages Dans Librairie générale de droit et de jurisprudence Mutuelle d'assurance de santé Ministère de l'informatique, de la recherche scientifique et technique Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique Numéro

LGDJ MAS
MESIREST

NEPAD Numéro OHADA OIT ONG OP
Op. cit.

Organisation pour l'harmonisationen Afriquedu droit des affaires
Organisation internationale du travail Organisation non gouvernementale Organisation paysanne cité plus haut Page Pour cent Presses de l'université catholique d'Aftique centrale Presses universitaires de France. Service de coopération française et d'action culturelle Syndrome de l'immuno-déficience acquis Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture Virus de l'immuno-déficience humaine Volume

P. % PUCAC PUF SCAC SIDA UNESCO Vlli
Vol.

INTRODUCTION
Le titre de cet ouvrage peut surprendre et embarrasser le lecteur. Car il met en liaison deux dynamiques que tout semble habituellement opposer. Il s'agit d'abord de l'économie, qui est ordinairement présentée comme un champ de gestion de ressources limitées avec une finalité de gain. Il s'agit ensuite de l'entreprenariat social qui, par définition, n'est pas dédié principalement au profit. La conception classique de l'économie ne retenait que deux modes de gestion des ressources. Un premier mode fondé sur la contrainte; sa pratique par l'Etat a caractérisé le service public et a diffusé dans l'opinion publique la conviction selon laquelle la valeur ajoutée apportée par l'action administrative de création de richesses avait pour objectif le bien commun de la collectivité publique. Un deuxième mode de gestion fondé sur l'échange volontaire et réalisé par les particuliers, avait pour cadre le marché, c'est-à-dire le lieu de rencontre de l'offte et de la demande de biens et de services. Son prototype d'acteur, l'homo oeconomicus, autant dans l'offte que dans la demande, recherchait son intérêt personnel, et dans la mesure du possible il visait à maximiser le profit qu'il pouvait tirer de tout échange. C'est dans cet univers simplifié et candide qu'apparaît un nouvel acteur privé qui voudrait rapprocher des contraires et concilier des antagonismes. C'est l'entrepreneur social qui, tout en refusant d'être homo-oeconomicus, voudrait que son action soit reconnue comme création de richesses économiques, mais avec une finalité principale centrée sur l'intérêt commun ou l'intérêt général. Tant que son action n'était pas localisée dans l'espace de l'économie instituée et demeurait marginale, elle se confondait à la générosité ou à la bienfaisance, et cette excentricité ne posait aucun problème, ni à la pratique ni à la théorie économiques. D'ailleurs elle n'avait antérieurement intéressé que quelques ethnologues dans leur curiosité à observer et à comprendre les comportements oblatifs des peuples primitifs ou nouvellement rencontrés par une civilisation occidentale conquérante du monde. Parmi ces ethnologues, une place toute particulière doit être réservée à Marcel Mauss, qui a donné aux échanges sociaux constitutifs du don, une

explication qui sert de sublimation à tous les travaux qui ont précédé le sien, et de référence à tous ceux qui ont été effectués dans le prolongement de sa savante analyse!. Mais, le surgissement de ce huron qu'est l'entrepreneur social sur le théâtre de l'économie contemporaine a tout bouleversé. Il ne s'agissait plus d'une simple excroissance ethnologique aux allures anecdotiques ou d'un soubresaut d'une fougue militante cherchant à troubler un ordre établi avec des soucis utopiques très prononcés. Le problème était alors de savoir quel sort réserver à ce nouvel acteur revendiquant la reconnaissance de son identité d'entrepreneur et la légitimation de la rationalité de son approche de la gestion économique normale. Après un long moment d'hésitation, le discours social a reconnu que cet entrepreneur est authentiquement un créateur de richesses. Cela a été la grande issue des batailles qui, en Occident en général, ont conduit à l'avènement de l'association, de la coopérative et de la mutuelle comme corps sociaux générateurs de richesses avec pour principal objectif, l'intérêt commun. A ce discours social, il fallait ajouter le discours de l'Académie, c'està-dire la consécration de la science, permettant d'expliquer logiquement avec des techniques fournies par l'Economie, le comportement de ce nouvel entrepreneur. Mais dans cette ambition, la science économique, dans son outillage traditionnel, ne disposait pas d'instruments pertinents pour lire et faire percevoir cette nouvelle réalité. Elle a recouru à des disciplines voisines qui lui ont apporté de nouvelles grilles d'observation et d'interprétation, et de ce mélange parfois équivoque d'équipements, a découlé une nouvelle science appelée Economie sociale, à l'élucidation de laquelle nous consacrons cet ouvrage. Si cette discipline ne s'est pas fabriqué des outils nouveaux et n'a fait que les emprunter aux champs attenants ou adjacents comme le font la plupart des sciences sociales, elle souffi-e encore de beaucoup d'incertitudes dans la constitution ou la détermination de son objet. Et ces difficultés peuvent amener des observateurs à douter de sa consistance, de son autonomie conceptuelle et finalement de son existence.
1 (Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1989, pp.143-279, édition gratifiée d'une importante introduction à l'œuvre de Marcel Mauss, présentée par Claude Lévi-Strauss. 10

Une première école de pensée, sans doute la plus reconnue dans l'opinion publique, en a fait une discipline économique s'appliquant aux échanges de biens et de services qui se font dans le Tiers-secteur, c'est-àdire en marge du marché et de l'Etat, autrement dit dans un espace social résiduel. La popularité de ce point de vue le rend même difficile à remettre en cause. Cependant cette identification nous semble impertinente, et c'est cette insatisfaction qui a justifié théoriquement notre engagement à apporter la présente contribution intellectuelle. A l'opposé de cette vulgate, nous voulons proposer de considérer l'Economie sociale comme une stratégie de rectification de l'économie de marché et de l'économie de service public. Ceci n'est possible que par une reconfiguration circonstancielle ayant un idéal de création alternative de richesses, l' 0bjectif final étant la réalisation du bien commun. Ce découpage exclut l'individu comme unité de base ou acteur premier du système d'interaction considéré. Cette exclusion est fondée sur le fait que l'Economie sociale se définit par le partage, la solidarité, la revitalisation du lien social, un ensemble de propriétés que l'individu ne peut pas manifester à l'égard de lui-même. Même s'il en est ainsi, derrière chaque groupe se profilent l'énergie d'un leader, la marque d'une grappe de meneurs qui initient, impulsent, orientent et coordonnent, parce qu'ils constituent les ressorts réels du pouvoir institué. Le déficit d'analyse politologique qui prévaut encore dans les préoccupations affichées par l'Economie sociale ne permet pas de bien rendre compte des dynamiques charismatiques et des leviers personnalisables de l'action collective. En attendant que l'analyse des relations de pouvoir acquière une meilleure place dans les réflexions portant sur l'Economie sociale, et que s'y combinent harmonieusement les vertus de l'individualisme et du holisme méthodologiques, le groupe demeure l'unité de base de l'action collective de l'Economie sociale. Dans la présente analyse, l'Economie sociale considère donc comme acteurs de base: les associations, les coopératives et les mutuelles. Les mécanismes et les manières alternatives de faire qu'elle met en œuvre pour assurer la rectification du marché ou du service public seront son champ de manifestation et les critères d'émergence de sa spécificité disciplinaire. Parce qu'elle est porteuse d'un tel espoir de réforme, de mutation ou de canalisation vers un mieux-être, l'Economie sociale est devenue l'enjeu d'une réflexion abondante et complexe, faisant espérer une fraction importante de l'humanité, con:fiontée à la menace d'une Il

pensée unique stérilisante et aux frustrations d'actions infructueuses, qui n'ont apporté à leurs attentes les plus élémentaires, aucune réponse adéquate. Au niveau local, à celui régional, national ou international, le marché et le service public n'ont pas toujours réussi, laissés à leurs spontanéités et à leurs rigidités traditionnelles, à innover et à assurer un accès assuré au bien-être collectif. Et la dynamique de l'Economie sociale se propose de fournir des correctifs nécessaires pour que les écarts perturbateurs soient défaits par une nouvelle répartition des rôles et un nouveau partage des gains. C'est une somme de réponses aux défaillances de l'autorégulation du marché et de la stabilisation par la puissance publique. Ces nouvelles réponses ne se veulent pas sans doute exclusives, mais elles constituent un supplément d'atouts offerts à tous ceux qui, confrontés à la frigidité des solutions classiques, refusent la défaite de l'intelligence et cherchent dans les logiques alternatives, une issue de secours. Cette économie de rectification a certainement redonné de l'espoir et de l'enthousiasme à beaucoup de personnes dans le Nord: ).>Au Québec, en 2001 le portrait statistique de l'Economie sociale affichait les données suivantes:

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. .

. . .

7.151 entreprises 124.302 emplois 17,2 milliards de chiffre d'affaires 8% de contribution annuelle au PIB2

).>En France, en 2003 l'Economie sociale présentait les indications suivantes: 2 millions de salariés 7 ou 8 millions de bénévoles3

Toujours en ce qui concerne la France, Jeantet nous donne ces chiffres impressionnants, révélateurs du dynamisme de l'Economie sociale dans ce pays:
2 Une économie à valeurs ajoutées (Outils de sensibilisation à l'Economie Sociale) : Publication du chantier de l'Economie sociale, 2006 (Montréal). 3 (Danièle) Demoustier, L'Economie sociale et solidaire. (S'associer pour entreprendre autrement), La découverte, Paris, 2003, pp.l1-12. 12

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. .

23 millions de familles adhérant à la Mutualité française 20 millions d'adhérents dans les associations 8.590.000 sociétaires pour les assurances à caractère mutuel4

Compte tenu de toutes ces possibilités, l'Economie sociale devrait aussi apporter aux peuples du Sud, les lumières et les saveurs qu'ils ne trouvent plus dans le service public ou dans le marché, ces deux espaces s'évanouissant circonstanciellement pour laisser sur leurs cendres, de l'impuissance publique et du capital mort. Cette aspiration ne pourra se réaliser qu'avec un grand investissement dans la pensée créatrice et l'action génératrice de bien-être, qui ne peuvent être obtenues que par une distanciation nette vis-à-vis du mimétisme administratif et du psittacisme institutionnel qui caractérisent régulièrement dans le Sud, l'élaboration et la mise en œuvre des politiques de développement,5 Nous avons essayé très modestement d'apporter à ce chantier notre contribution où on repérera sans aucun doute de nombreuses pertinences et quelques incertitudes. Si ces pertinences peuvent éclairer le discours de la science et l'action de ceux qui gèrent les comportements collectifs, notre objectif aura été atteint, et grandement! Quant aux doutes, qu'ils servent de ferment à l'apparition de nouvelles interrogations et de nouvelles investigations, et que du dialogue des certitudes et des incertitudes, émerge la vitalité d'une Economie sociale consolidée. Pour discuter rationnellement sur ces incertitudes, il nous a fallu régulièrement recourir à la rigueur et à l'austérité de l'exigence épistémologique et théorique, un exercice difficile mais rassurant parce qu'il évite les égarements auxquels exposent toujours la familiarité du savoir immédiat, les illusions du sens commun ainsi que les pièges de la sociologie spontanée6, Mais nous savons bien que l'usage de ce détour est harassant et malséant pour ceux qui veulent directement proclamer des vérités établies. Que ceux-là veuillent bien nous excuser d'avoir suivi de nombreux méandres avant de leur indiquer ou suggérer les rapports
4

(Thierry) Jeantet, La modernisaüon

de la France par J'Economie

sociale, Economica,

Paris, 1989, p.30 5 (Jacques) Bugnicourt, « Le mimétisme administratif», in la Revue française de science politique, Vol.XXIII n06 décembre 1973, pp.1239-1247. (Dominique) Darbon, « Pour une socio anthropologie administrative en Afrique », in la Revue française d'administration publique, n° 35, juillet-septembre 1985, pp.457-468. 6 (Pierre) Bourdieu, (Jean Claude) Chamboredon et (Jean Claude) Passeron, Le métier de sociologue, Ed. Mouton, Paris, 1983, pp.27 et suivantes; 36 et suivantes 13

existant entre les différents paramètres mis en scène. Nous voulons tout simplement qu'ils admettent que nous avons emprunté les voies qui semblaient les meilleures, compte tenu de l'extrême complexité et du niveau de maturité du champ de savoir en question. En somme cet ouvrage devrait fournir des arguments de réflexion et d'exploration à plusieurs populations-cibles auxquelles il est dédié: . D'abord, il s'adresse aux universitaires à qui nous proposons de faire avec délectation un pèlerinage dans les limites floues du savoir et de l'ignorance, dans les marges boueuses de la connaissance approchée où l'intelligence perd de son assurance et de son arrogance devant la réussite spectaculaire des improvisations proposées par des prénotions vigoureuses et l'autorité des pratiques personnalisées ou prophétiques. Les économistes, les sociologues, les politologues, les juristes, les historiens rencontreront dans cet exposé des interpellations multiples, pour qu'ils apportent à ce nouveau champ disciplinaire, les contenus complémentaires qui pourraient enrichir son édification. En particulier, le statut épistémologique de l'acteur social collectif reste troublant; les problématiques et les outils scientifiques conçus pour expliquer le comportement de l'agent individuel s'avèrent de plus en plus inadaptés ou limités, toutes les fois que la dimension associative entre en scène. Considérer que le comportement de l'acteur collectif peut être ramené ou assimilé au comportement de l'acteur individuel est un a priori discutable; et lorsque l'hypothèse de cette assimilation est admise, la démarcation entre l'homo-économicus et l'homo-sociologicus demeure très incertaine, les analystes ne disposant pas d'éléments pertinents pour apprécier le poids des valeurs sociales dans l'exercice de la liberté individuelle. C'est cette pesanteur du collectif sur l'individuel que le professeur Georges Burdeau appelle le «coefficient social des comportements individuels ».7 Il faut relever aussi que le couplage de l'initiative privée et de la gestion du bien commun ou de l'intérêt général, constitue encore dans
(Georges) Burdeau, Libertés publiques, Ed. LGDI, Paris, 1972, p.7. Voir aussi à ce sujet (Bernard) Guerrien, Dictionnaire d'analyse économique (microéconomie, macroéconomie, théorie des jeux, etc.), La découverte, Paris, 2002, cf. les notions d'agent, d'agent représentatif et d'agrégation, pp.2l-27 ; (Raymond) Boudon et (François) Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, Paris, 2002, pp.479- 487. 14
7

nos sociétés généalogiquement dérivées d'idéologies qui opposent ces éléments, une énigme et une zone d'approximations et d'incertitudes, pour l'analyse desquelles les sciences sociales ne sont pas toujours suffisamment équipées. S'aventurer à tenir un discours pointu sur cet assemblage incongru peut paraître osé. Mais pourquoi reculerait-on, après s'être abreuvé au courage et à la témérité conquérante des fondateurs de la sociologie, auxquels Marcel Mauss se réfère en ces termes, dans un texte obscur et mal connu, consacré à l'analyse des façons dont les hommes, « société par société, d'une façon traditionnelle », se servent de leur corps. Il y dit ceci:
« Quand une science naturelle fait des progrès, elle ne les fait jamais que dans le sens concret, et toujours dans le sens de l'inconnu. Or

l'inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs « se mangent entre eux» comme dit Goethe (. .). C'est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. Ces terres en friche portent d'ailleurs une marque. Dans les sciences naturelles telles qu'elles existent, on trouve toujours une vilaine rubrique. Il y a toujours un moment où la science de certains faits n'étant pas encore réduite en concepts, ces faits n'étant pas même regroupés organiquement, on plante sur ces masses de faits le jalon d'ignorance: «Divers ». C'est là qu'il faut pénétrer. On est sûr que c'est là qu'il y a des vérités à trouver: d'abord parce qu'on sait qu'on ne sait pas, et parce qu'on a le sens vif de la quantité de faits ». 8 Pour créer un contexte de partage de l'œuvre à réaliser, nous avons choisi, toutes les fois que nos développements méritaient d'être complétés et authentifiés par la parole d'un auteur, de restituer fidèlement sa pensée et de fournir aux débats sur de nombreux problèmes soulevés, des documents crédibles et souvent difficiles d'accès en Afrique. Nous pensons avoir ainsi apporté aux chercheurs de tous bords des références parlantes, utiles et pertinentes, qui rendront plus bouillonnante encore, l'effervescence dialectique que nous voulons susciter autour de l'entreprenariat social, à propos des jeunes économies du continent noir en particulier.

. Ensuite, cette réflexion s'adresse aux décideurs publics et privés africains, dont les capacités à construire des modèles d'innovation sociale
8 (Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op cit, 6èmepartie (Les techniques du corps), p.365. 15

et de développement économique, semblent de plus en plus limitées et insuffisantes par rapport aux exigences et aux demandes de leurs sociétés plongées dans le doute et le désespoir.9 Notre objectif est que ces gestionnaires de premier plan de biens partageables puissent s'interroger sur l'objet de leurs pouvoirs et l'ampleur des utilités collectives qui en découleraient, s'ils tentaient de combler les écarts et les décalages constatés par cette autre approche de création de richesses qu'est la stratégie d'hybridation des ressources disponibles. Par ailleurs, ce travail s'adresse aux promoteurs et militants des organisations de l'Economie sociale, qui ne se représentent pas toujours l'immensité et l'enchevêtrement des problèmes posés par leurs pratiques banales, qui les situent souvent loin du sens commun, au cœur d'une tourmente intellectuelle que la science ne réussit pas encore à apaiser convenablement. . Enfin, ce débat constitue une invitation adressée à tous ceux qui s'intéressent au renouvellement du service public et du marché, pour qu'ils sachent que ces espaces ne sont pas clos; ils comportent encore de multiples ouvertures par lesquelles leur réforme peut être entamée avec pertinence, et avec succès peut-être. Nous tenons à remercier tous ceux qui, de près ou de loin, nous ont accompagné dans la réalisation de ce travail difficile, au premier rang desquels se situe M. Bernard Messengue Avom. Un jour du début de l'année 2005, il nous a demandé de l'aider à élaborer une politique publique d'Economie sociale applicable à l'exercice d'une fonction gouvernementale qui venait de lui être confiée. Nous avons accepté de lui apporter notre concours et dans ce cadre nous nous sommes hardiment investi à scruter tous les aspects de cet univers curieux, avec une voracité qui n'avait pour stimulant permanent qu'une insatiable volonté d'érudition et une incurable propension à situer le réel dans l'idéel. Qu'il trouve dans cet ouvrage, la récompense légitime de sa foi en l'excellence, et la manifestation de ce que l'amitié et la fTaternité peuvent construire dans la confiance et la sincérité. Notre courage ainsi que nos efforts ont été couronnés de succès. Le référentiel de gouvernance sollicité a été élaboré et présenté à son
9

.

(Jean Marc) Ela, Afrique: J'irrupüon des pauvres. (Société contre ingérence, pouvoir
Paris, 1994, pp.21-28.

et argent), L'Harmattan,

16

commanditaire. Mais de cette solution naissait une longue série d'interrogations toutes concentrées sur le sort à réserver à l'immense gisement de connaissances acquises à travers toutes les lectures faites et au détour des multiples phénomènes observés. Que faire de toutes les intuitions suscitées par ces parcours initiatiques, de toutes les apories recensées et de tous les épochès longuement maintenus? Tous imposaient à notre esprit de constater que ce champ de savoir méritait une plus grande limpidité, une tâche à laquelle nous pouvions apporter quelques lumières. Ces ressources additionnelles de clarification, nous les avons pour l'essentiel puisées dans la science politique, assuré que l'analyse politologique était jusqu'alors insuffisamment prise en compte dans ce carrefour interdisciplinaire, bien qu'elle était authentiquement porteuse d'un énorme potentiel heuristique encore peu valorisé ou inexploité. La négligence de l'analyse du pouvoir dans l'étude des activités économiques libérales est une vieille attitude bien identifiée et rigoureusement dénoncée par John Kenneth Gailbraith dans son célèbre ouvrage intitulé Le nouvel Etat industrie1.lo La réintroduction des phénomènes de pouvoir dans l'analyse des systèmes économiques est l'un des apports majeurs de cet auteur aux sciences des organisations en général, dans leur quête de modernité et de perspicacité. Cette hérésie disloque la théorie de l'économie pure qui s'enferme dans des déductions faciles découlant d'une axiomatique cohérente, mais dépouillée des rapports de force; elle y réinsère la prise en compte des stratégies conflictuelles qui se réfèrent à des options de type politique, et soumettent la rationalité économique à des fins supérieures. Cette analyse de Gailbraith est confirmée par une étude menée en France par Anicet Le Pors et concernant l'existence de ce qu'on pourrait appeler le complexe de stato-industriel. II En ce qui concerne spécifiquement l'Economie sociale, l'hybridation des ressources rend inévitable la pondération de l'échange économique et
(John Kenneth) Gailbraith, Le nouvel Etat industriel, Gallimard, Paris, 1989, pp.86112. Il (Anicet) Le Pors, Les béqui1les du capital. (Transferts Etat-Industrie: Critère de nationalisation), Seuil, Paris, 1977. Voir aussi à ce sujet (Alvin) Toffler, Les nouveaux pouvoirs. (Savoir, richesse et violence à la vei1le du XXIè siècle), Fayard, Paris, pp.50 52 et 62 - 66.
10

17

de l'échange combinaison hiérarchie et champ social
«

politique, le couplage du quantitatif et du qualitatif, la du lucratif et du non lucratif, le mixage du marché, de la de la solidarité, pour utiliser une lecture intelligente du proposée par Friedberg, qui nous suggère cette perception:

Nous ne sommes pas en présence de secteurs ou de champs régulés

tantôt par le marché Oe contrat et le prix), tantôt par J'organisation (le contrat et la hiérarchie), tantôt par la solidarité (la communauté, le sentiment d'appartenance, le lien élémentaire et naturel). Nous nous trouvons au contraire devant des systèmes d'acteurs empiriques dont la régulation repose toujours non pas sur un mode de coordination et de mobilisation, mais bien sur des montages et des mixités inextricables. Ce sont des systèmes bâtis sur de J'échange politique entre les acteurs qui s'appuient, pour ce faire sur J'ensemble des ressources disponibles, produisant, chemin faisant, des configurations différentes d'ordres négociés plus ou moins marqués par telle ou telle dimension ».12 Dans la logique de cette modélisation de Friedberg, notre analyse sera fondée sur un vecteur épistémologique allant du politique à l'économique ou ayant pour principe mobilisateur l'échange politique, autour du duquel se négocient et se marchandent des biens et des services communs, de même que l'achat et la vente de comportements économiquement rares, et dont les acteurs ont besoin pour constituer leur exceptionnalité ou leur idéalité. En somme, on pourrait dire de notre étude qu'elle sera une analyse politologique de l'entreprenariat social et cette option est bien justifiée par ce fait que le prisme de l'intérêt général ou collectif nous ofue le privilège d'une combinaison harmonieuse des trois paradigmes fondamentaux qui constituent pour nous les leviers de base de l'agrégation et de la modulation des liens sociaux. Il s'agit du paradigme de l'intérêt (qui représente le point focal de la science économique), du paradigme de la contrainte (qui est au cœur de la science politique), et du paradigme de la croyance (qui constitue le champ privilégié de la sociologie considérée comme réflexion sur la culture ou le mode de vie . des SOClet es ) . 13 ' '
12(Erhard) Friedberg, Le pouvoir et la règle. (Dynamiques de l'action organisée), Seuil, Paris, 1997, p.182-183. 13(Jean) Baudouin, Introduction à la science politique, Dalloz, Paris, 1991, p.32-57. 18

Parce que l'intérêt général ou collectif est d'abord et avant tout un intérêt, il est tout à fait normal que la science économique se soit vite intéressée à fournir en pionnière ses postulations pour donner du sens aux comportements de ceux qui allouent des ressources rares à cette finalité particulière. Mais s'agissant d'une manifestation de la prévalence d'un ordre commun, l'intérêt général est soutenu par une idée de contrainte extérieure ou du dehors exerçant au sens de Durkheim, une pression sur des individus ou des groupes14 et il est tout à fait normal que la science politique serve de référent heuristique à l'économie de l'intérêt général. Et parce qu'elle propose un mode d'allocation de ressources basé sur des choix culturels, l'Economie sociale constitue là où elle s'exprime, un champ axiologique dont la configuration est déterminée par des rapports de force, ainsi que Pierre Bourdieu le dit ci-dessous en parlant des relations entre la haute couture et la haute culture:
«

Je commencerai par décrire très rapidement la structure du champ

de production de la haute couture. ]' appelle champ un espace de jeu, un champ de relations objectives entre les individus ou des institutions en compétition pour un enjeu identique. Les dominants de ce champ particulier qu'est le monde de la haute couture sont ceux qui détiennent
au plus haut degré le pouvoir de constituer des objets comme rares par le

procédé de la » griffe» ; ceux dont la griffe a le plus de prix. Dans un
champ, et c'est la loi générale des champs, les détenteurs de la position dominante, ceux qui ont le plus de capital spécifique, s'opposent sous une foule de rapports aux nouveaux entrants (j'emploie à dessein cette métaphore empruntée à l'économie), nouveaux venus, tard venus, parvenus qui ne possèdent pas beaucoup de capital spécifique. Les anciens ont des stratégies de conservation ayant pour objectif de tirer profit d'un capital progressivement accumulé. Les nouveaux entrants ont des stratégies de subversion orientées vers une accumulation de capital spécifique qui suppose un renversement plus ou moins radical de la table de valeurs, une redéfinition plus ou moins révolutionnaire des principes

de production et d'appréciation des produits et, du même coup, une
dévaluation du capital détenu par les dominants ».15

14(Emile) Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1977, p.14. 15(Pierre)Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, Paris, 1984, pp.197-198. Dans le même ordre d'idée voir (Philippe) Braud, Sociologie politique, LGDJ, Paris, 2004, pp.16-17.

19

En partant du paradigme de la croyance et de la posture sociologique, on débouche toujours, du moins dans une lecture proposée par Pierre Bourdieu, à une nécessité de recourir aux instruments de perception et d'analyse proposés par la science politique, pour arriver à donner à l'Economie sociale, ce complément de signification que l'approche économique toute seule n'a pas réussi, jusqu'à présent, à lui conférer. On retrouve chez Baudrillard, une lecture de l'économie qui, non seulement la situe dans la sociologie à travers la pratique de l'usage ou de l'échange de ses objets, mais qui révèle aussi le caractère éminemment politique de cette discipline. Sa sociologie politique de l'économie peut se lire dans son analyse suivante: «Il est certain que les objets (économiques) sont porteurs de significations sociales indexées, porteurs d'une hiérarchie culturelle et sociale- et ceci dans le moindre de leurs détails: forme, matériau, couleur, durée, rangement dans J'espace, etc... - bref, qu'ils constituent un code. Mais, précisément pour cela, il y a tout lieu de penser que les individus et les groupes, loin de suivre sans détour les injonctions de ce code, en usent avec un répertoire distinctif et impératif des objets comme

avec n'importe quel code moral et institutionnel, c'est-à-dire à leur façon: ils en jouent, ils y trichent, ils parlent dans leur dialecte de
classe ».16

Cet auteur, autant que Bourdieu, situe l'économie dans un carrefour où elle ne peut se lire et se percevoir, qu'en rapport avec la sociologie et la politologie, car ses pratiques sont socialement subsumées, et ce qui est souvent présenté comme expression de la liberté et de la manifestation de soi n'est en réalité qu'une traduction d'un discours initial qui doit être lu par des individus et des groupes, à qui la société ne peut concéder occasionnellement que des originalités d'intonation, sans qu'ils soient autorisés à porter atteinte, ni à la grammaire du texte, ni à sa syntaxe. Cette reproduction institutionnelle du discours ne peut être remise en question qu'avec l'avènement d'une stratégie de déviance et de rupture générant de nouvelles postures qui confirment le caractère politique du jeu économique. 17
16 (Jean) Baudrillard, Pour une critique de J'Economie poliüque du signe, Gallimard, Paris, 1972, p.l9. 17 (Alfi-ed) Hirschman, L'Economie comme science morale et politique, Gallimard et Seuil, Paris, 1984, pp.1 04-107. 20

Notre gratitude s'adresse aussi à Mme Danièle Demoustier, dont les écrits ont profondément contribué à aiguiser notre curiosité et notre intérêt pour les problèmes en jeu, ainsi que notre engagement à mieux comprendre leurs contenus et à ne pas reculer devant la possibilité de leur décantation. A la détermination du chercheur, son analyse ajoutait toujours la suggestion du militant ou du spectateur engagé invitant à la mise en valeur de nouveaux champs sur lesquels on pourrait faire germer de nouvelles espérances de création de richesses, en particulier en Afrique Subsaharienne, où une panne de développement semble s'être durablement installée. A Dakar, nous avons assisté ensemble à la 3e Rencontre internationale sur la globalisation de la solidarité, en fin 2005 ; et à Yaoundé en 2006, nous avons été les principaux responsables de l'animation du Colloque national sur l'Economie sociale. La perspicacité de ses idées et l'originalité de ses convictions nous ont particulièrement rapproché d'elle. Dans la lecture et l'exploitation de ses idées nous avons bénéficié à la fois de son intelligence d'enseignante, de son statut d'évaluateur de savoirs nouveaux et de son expérience critique des pratiques alternatives de génération de richesses. Qu'elle trouve dans cette analyse, les implications politiques sans doute insoupçonnées du paradigme qui portera peut-être désormais son nom. Nous ne saurions rester silencieux sur la fidélité et l'amitié de Messieurs Joseph Rodolph Bipoupouth, Etienne Ngana et M. Michel Gabriel Ngoo-Djob Litet dont la compagnie nous était assurée aux heures reculées et austères où les muses distribuent à ceux qui savent se priver des délices et des plaisirs ordinaires, le souffle inspirateur ainsi que l'esprit de discernement et d'élucidation. Toujours attentifs à nos nombreuses préoccupations, concernés par nos rêves incessants et jamais agacés ou ébranlés par l'immensité et la témérité de l'ambition annoncée, ils ont attisé notre foi en nous-même et ont entretenu vive et active, la flamme de notre engagement à rédiger le présent ouvrage. Qu'ils trouvent ici l'expression de notre reconnaissance fraternelle, et la marque authentique de leur participation à la réalisation d'une grande œuvre! A tous les autres que nous ne nommons pas, qui ont d'une façon ou d'une autre apporté leur pierre à la construction de cet édifice, qu'ils acceptent nos remerciements et découvrent dans ce produit fini, ce que nous avons réussi à faire de ce qu'ils nous ont donné.

21

Avec les uns et les autres, nous ne partageons que les qualités et les lumières qui transparaissent de cette contribution africaine à une réflexion d'un niveau élevé, sur l'Economie sociale. Quant aux insuffisances et aux ombres relevées, nous les assumons seul tout en étant sûr de bénéficier de la compréhension et de l'indulgence de tous ceux qui nous feront l'honneur d'évaluer avec un intérêt poussé et une rigueur prussienne, le contenu de ce travail, pour combler dans une contradiction nécessaire et féconde, les limites de notre apport à la construction de l'Economie sociale. Convaincu qu'il était nécessaire de partager avec la communauté savante et le monde des militants des organisations de l'Economie sociale les résultats de nos assurances ainsi que le contenu de nos hésitations et de nos doutes sur cette nouvelle discipline, nous nous sommes décidé d'écrire ce livre, et de l'offrir à la critique scientifique et au jugement décisif de ceux qui ont fait le pari d' « entreprendre autrement ». Notre exposé comportera trois axes de réflexion principaux: le cadrage historique, les tendances actuelles et le rapport avec les politiques publiques. Tout en tenant compte de cette dynamique intellectuelle, nous avons concrètement subdivisé nos développements en cinq parties ainsi qu'il suit: Première partie: Deuxième partie: Troisième partie: Quatrième partie: Cinquième partie: Le cadrage historique de l'Economie sociale. Les grandes tendances doctrinales de l'Economie sociale. Les grandes tendances stratégiques de l'Economie sociale. Les grandes tendances géographiques de l'Economie sociale. L'Economie sociale et les politiques publiques en Afrique.

22

,

PREMIERE PARTIE LE CADRAGE HISTORIQUE DE L'ECONOMIE SOCIALE
L'Economie sociale est un champ de connaissances dont la constitution et le contexte de formation méritent d'être clairement mis en évidence, afm de mieux identifier l'origine de sa complexité théorique et de ses difficultés pratiques. En lisant certains écrits consacrés à ce sujet, on a parfois de la peine à se retrouver historiquement, c'est-à-dire à repérer les bornes initiales et successives de l'accumulation du savoir que gère cette discipline. L'absence ou les maladresses de ce bornage dans la sédimentation des connaissances peut conduire à des doutes et à des incertitudes multiples.ls Notre point de vue est que l'Economie sociale comporte deux itinéraires de constitution. D'abord, un itinéraire rattachable à l'évolution ordinaire de l'économie libérale classique (Chapitre I). Ensuite, un itinéraire spécial relevant de l'anthropologie économique (Chapitre II).

18

(Anne-Marie) Alcolea-Bureth, Pratiques et théories de J'Economie solidaire. (Essai

de conceptualisaüon), L'Harmattan, Paris, 2004, pp.17-88. (Alain) Lipietz, La société en sablier. (Le partage du travail contre la déchirure sociale), La Découverte, Paris, 1996, pp.275-279.

CHAPITRE I L'ITINERAIRE CLASSIQUE DE LA CONSTITUTION DE L'ECONOMIE SOCIALE
Cet itinéraire est classique, parce qu'il est établi et enseigné dans les institutions de constitution et de reproduction de la science économique libérale et a pour idée centrale l'existence et la gestion de biens communs ou collectifs.19 Mais avant que l'économie libérale ne consacre cette dimension de son contenu, elle s'est d'abord présentée comme une dynamique de liberté appliquée à la gestion de biens privés (I) ; ensuite elle a promu la valorisation de la richesse que représentent les biens publics (II). Ce sont les insuffisances et les contradictions de cette dichotomie qui ont conduit les chercheurs à mettre en évidence les biens communs, objets tardifs d'analyse et de compréhension de la production, de la répartition et de la consommation des richesses (III). 1- LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS PRIVES La philosophie du libéralisme repose sur cette considération que la liberté individuelle est le fondement de toute la société et le générateur de l'énergie nécessaire à son fonctionnement. Cette philosophie du libéralisme s'oppose à celle de l'autoritarisme, qui ne reconnaît pas la liberté individuelle, et entrave l'exercice de ce qui peut être considéré comme relevant de la souveraineté de l'individu. Les associations, les coopératives et les mutuelles qui constituent le cœur de notre analyse sont basées sur la philosophie du libéralisme, et expriment l'accord de volontés, et la libre adhésion de plusieurs personnes à des idéaux partageables2o. Cette philosophie du libéralisme subdivise l'espace social en deux secteurs:
- D'abord, il existe un secteur public, structuré autour de l'Etat, et

caractérisé par deux orientations axiologiques majeures: . Ce secteur est considéré comme un ensemble d'institutions et de fonctions au service de l'intérêt général, qui s'oppose aux intérêts particuliers des individus.
19(Yves) Crozet, Analyse économique de J'Etat, Armand Colin, Paris, 2005, pp.26-60. 20(Emile) Mireaux, Philosophie du libéralisme, Flammarion, Paris, 1950.

Dans ce secteur, toute interaction sociale est marquée du sceau de la contrainte, explicite ou implicite, visible ou voilée, cette situation découlant du caractère inégalitaire des rapports entre actants en présence, avec l'accréditation à certains acteurs de prérogatives d'imposition et d'assignation, et une légitimation de la subordination de ceux qui, par vocation institutionnelle, doivent être assujettis et soumis à l'ordre global. - Ensuite, il existe un secteur privé, structuré autour de la liberté de l'individu, et reposant aussi sur deux valeurs fondamentales: L'individu est, dans chacune de ses actions, à la recherche de la satisfaction de ses intérêts particuliers. Même regroupés, les individus sont toujours soumis à cette rigoureuse loi psychologique. . Dans ce secteur, les échanges sociaux reposent sur l'échange volontaire, l'égalité entre actants étant la règle fondamentale de toute collaboration et de toute coopération. En Occident, lorsque l'Economie se constitue comme science à partir siècle, et sous la pesanteur de la prévalence de la philosophie du du 16ème libéralisme, elle ne se donne comme champ de référence et de réflexion que le secteur privé. Elle émerge alors comme science de la gestion des biens et des services individuels, avec un motif d'intérêt central qualifié de profit de l'entrepreneur ou de satisfaction du consommateur. Elle apparaît aussi comme science de l'équilibre et de la cohésion, les instabilités trouvant toujours automatiquement une rectification adaptée (la théorie de la main invisible d'Adam Smith, bien définie par Polanyi comme étant une théorie défendant l'auto- régulation du marché). Cette économie de biens privés et d'intérêts individuels a été contrariée par deux tendances lourdes: la concentration et la connivence. . La concentration est un processus de regroupement d'acteurs privés sur lequel Jean-Marie Albertini nous donne de merveilleux développements.21 De ces développements, il ressort clairement que cet auteur considère que l'économie libérale comporte une dimension politique très importante, constituée par la recherche d'un rapport de force favorable, obtenu par une addition de capitaux qui se réalise par
21

.

.

(Jean-Marie) Albertini, Les rouages de J'économie nationale, Editions ouvrières,

Paris, 1979, pp.46-54 et 66-72.

26

une concentration verticale ou horizontale, et aboutit à une accentuation de la force de frappe et l'élimination ou l'invalidation des concurrents. Construite sur une idée d'isolement des individus et de cohabitation harmonieuse excluant la violence, l'économie libérale, dans son fonctionnement historique, aboutit à cette contradiction qu'est la concentration, qui fait apparaître des groupes et des forces de frappe qui font capituler les concurrents. Dans ce scénario, autant l'action individuelle disparaît au profit de l'action collective, autant l'intérêt individuel s'efface pour faire apparaître des intérêts communs ou collectifs. . La connivence est une autre contradiction de l'économie libérale mise en évidence par John Kenneth Gailbraith, dans son ouvrage célèbre intitulé Le nouvel Etat industrieP. Le complexe militaro-industriel est un paradigme qui décrit l'existence d'une intelligence collective associant le secteur public et l'entrepreneur privé, et conduisant à la naissance d'une économie ambiguë, tant sur la nature de ses acteurs que sur la qualification des intérêts qui la sous-tendent et les instruments qu'elle mobilise. La connivence mêle le secteur public et le secteur privé, l'intérêt général et l'intérêt particulier, la contrainte et l'échange volontaire. Toutes ces limites remettent suffisamment en cause les postulats de l'économie des biens privés, et justifient idéologiquement sa contestation par ceux qui ont choisi une posture de rupture vis-à-vis d'elle. Il s'agit de Karl Marx et de ses disciples. Ces limites ont aussi permis de rendre plus perceptibles, le caractère discutable de l'autonomie du marché par rapport à l'Etat et à la société civile, ainsi que la neutralité de l'économie administrative. 11- LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS PUBLICS L'histoire économique révèle que c'est John Maynard Keynes et son école de pensée qui ont mis en évidence la valeur économique de l'environnement du marché, la valeur des équipements collectifs et celle de toutes les ressources publiques antérieurement jugées improductives par l'économie libérale. L'introduction des biens publics dans l'analyse économique a créé une nouvelle vision de cette discipline; cette
22 (John Kenneth) Gailbraith, Le nouvel Etat industriel. (Essai sur le système économique américain), Gallimard, Paris, 1989. 27

révolution est bien enseignée dans les lieux de diffusion des savoirs institués et notre ambition n'est pas d'en faire ici une présentation. Notre volonté est plutôt de mettre en exergue, deux situations qui sont nées de cette révolution keynésienne, et qui intéressent notre réflexion. Ces deux situations sont: - l'avènement du holisme ; - l'avènement de la régulation volontaire comme ajustement rectificatif. Toute l'économie des biens privés était fondée sur la prévalence de l'individualisme méthodologique, une perception épistémologique de la société comme constituée fondamentalement d'individus, qui interagissent entre eux, étant toujours soustraits à toute contrainte sociale extérieure à leur volonté et s'imposant unilatéralement à eux. Le keynésianisme a démontré les imperfections de cette vision, et l'introduction de l'Etat dans la scène de production, de consommation et d'échange des biens et des services a mis en place un panorama global, qui ne se perçoit qu'à partir d'une posture holistique qui a pour propriété non seulement de faire du groupe ou de la collectivité l'acteur premier du jeu social, mais aussi, de faire apparaître le pouvoir politique comme composante majeure de ce jeu. En effet, dès que l'individu se retrouve soumis à l'ascendant du groupe, une contrainte extérieure à sa volonté intervient dans son comportement, et le pouvoir politique comme relation de domination légitime devient un facteur objectif d'analyse et d'explication de son comportement. Ce nouvel espace économique est fondamentalement politique, car il doit assurer non seulement la conciliation entre des intérêts particuliers contradictoires, mais aussi la coexistence et des arbitrages entre des préoccupations partielles et celles collectives ou globales, de même qu'une compatibilité entre les exigences du court, du moyen et du long termes. Ce n'est pas par hasard que John Kenneth Gailbraith, l'un des plus éminents héritiers de la pensée de Keynes, a présenté le keynésianisme dans un ouvrage fort bien intitulé Théorie des pouvoirs compensateurs.23

23

(John Kenneth) Gailbraith, Le capitalisme américain. Oe concept du pouvoir compensateur), Gallimard, Paris, 1974.

28

L'économie publique de Keynes se présente finalement, d'après Jean Marie Albertini et Ahmed Silem comme un champ de rapports de forces mettant en confrontation cinq pouvoirs24 : - Le pouvoir - Le pouvoir - Le pouvoir - Le pouvoir - Le pouvoir des salariés; des entrepreneurs; des banques; de l'Etat; des consommateurs.

Dans cette confrontation de forces, il y a une nécessité de régulation ou d'orientation permettant d'éviter l'émergence de chocs destructeurs et la prévalence de l'aléa ou l'avènement du chaos. Avant Keynes, cette fonction régulatrice était reconnue au marché. Keynes a remis en cause cette perception et a plutôt imputé à l'Etat le rôle de régulateur de l'économie à travers des lignes de conduite ou des compromis explicites, qui confèrent des avantages aux acteurs privés tout en étant bénéfiques pour la collectivité dans son ensemble. Par rapport à l'économie classique, l'économie des biens publics a aussi introduit dans l'espace de l'analyse théorique, la relativisation du marché comme rouage fondamental d'équilibre du système d'échanges, de même qu'elle a consacré le pouvoir politique et l'intervention publique comme conditions de stabilisation de l'économie. En partant de ce précédent, il n'est donc pas étonnant que nous puissions avoir pour vocation de mettre en relief la dynamique politique que couvre l'Economie sociale, si on a déjà accepté, depuis Keynes, que le pouvoir politique est le centre de gravité de l'expression finale des forces qui se manifestent sur la scène économique. Mais quelle que soit l'importance de cette révolution keynésienne, elle n'a pas comblé toutes limites ou les insuffisances de l'analyse classique. En particulier, elle n'a pas permis d'identifier les vides et les discontinuités qui existent entre les biens privés et les biens publics. Ce travail complémentaire a été effectué par une autre école de pensée, dont nous allons présenter l'apport essentiel.

24

(Jean Marie) Albertini et (Ahmed) Silem, Comprendre les théories économiques.

Tome I: Clés de lecture, Seuil, Paris, 1983, pp.58-64.

29

111-LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS COMMUNS C'est précisément le professeur Paul Samuelson qui est le premier théoricien reconnu de cette école de pensée. Il propose une nouvelle classification des biens qui ne reproduit plus les critères antiques hérités du droit romain. Sa classification est plutôt fondée sur deux caractéristiques nouvelles: la rivalité et l'exclusion, qui permettent de classer les biens en quatre groupes, d'après le tableau ci-après 25 : Tableau 1 : La classification des biens Pas de possibilité d'exclusion Biens ublics Biens communs Exclusion possible Biens à éa e Biens privés

Pas de rivalité Rivalité

Source: (Claude Danièle) Echaudemaison et autres.

Jacquillat nous donne cette description de chacune de ces catégories de biens: - «Les biens consommés individuellement et pour lesquels l'exclusion et donc l'appropriabilité est tout à fait possible. Nous

les appelons « biens privés ». Ils couvrent aussi bien les produits
alimentaires que l'habillement ou les automobiles, etc ». - «Les biens correspondant à des consommations collectives pour lesquels l'exclusion est possible. Ce sont les «biens à péage ». On trouve beaucoup de services publics et de fonctions de l'EtatProvidence dans cette catégorie: enseignement, santé, théâtres nationaux, etc ».

- «Les biens consommés individuellement et pour lesquels l'exclusion est difficile, voire impossible. Nous appelons cette catégorie« biens communs» (air,poisson...) ». - «Les biens correspondantà des consommationscollectives et pour
lesquels l'exclusion est impossible. Ce sont les « biens publics ».26 Le libéralisme économique n'avait pu mettre en évidence que deux surfaces (1 et 4), qu'il opposait à partir du statut juridique des biens qui ne pouvaient être que publics ou privés. A la place du critère juridique, le
25 (Claude Danièle) Echaudemaison (sous la direction de), Dictionnaire d'économie et de sciences sociales, Nathan, Paris, 1989, pp.45-46. Se référer aussi à (Yves) Crozet, Analyse économique de l'Etat, Armand Colin, Paris, 2005, pp.74-76 et 171.
26

(Bernard) Jacquillat,Désétatiser,Laffont,Paris, 1985,p.86.

30

Professeur Samuelson utilise initialement un critère sociologique: les conditions de consommation des biens. Et sa démarche fait apparaître deux nouvelles surfaces (2 et 3) qui font émerger dans la recherche de la satisfaction du consommateur individuel, en doublure, des enjeux d'intérêt commun ou collectif, sur lesquels peut se structurer l'économie des biens communs, presque jamais bien présentée dans les ouvrages doctrinaux consacrés à l'Economie sociale. En effet, l'existence de biens communs ou collectifs justifie presqu'objectivement l'avènement d'associations, de coopératives ou de mutuelles, qui naissent conséquemment parce qu'il y a des intérêts communs à gérer et il ne semble pas pouvoir exister une approche théorique plus logique de ces biens. Leur nature en fait des biens privés, mais auxquels on ne peut appliquer ni les postulats conçus pour les intérêts individuels et les comportements solitaires de la micro-économie, ni les assertions d'interventionnisme et d'équilibre global de la macro-économie. Ils ne peuvent être bien cernés que par le recours à de nouveaux cadres théoriques, qui sont malheureusement encore insatisfaisants, parce que l'homo oeconomicus ne peut pas assumer les conséquences de solidarité qu'impose la communauté d'intérêts en présence. Autant il existe des possibilités de privatisation des biens publics dans la théorie économique libérale, autant il nous semble envisageable d'étendre le champ des biens communs pour qu'il intègre et transfigure à son profit des biens privés ou des biens publics. En ce qui concerne particulièrement les biens publics, le glissement de l'économie publique classique vers l'Economie sociale est bien suggéré dans ce passage de l'ouvrage prémentionné de Bertrand Jacquillat : «Un bien n'est public ni par vocation, ni par nature, mais par nécessité contingente, c'est-à-dire par la nature de la prestation envisagée et par les techniques actuelles de production. L'une et J'autre peuvent évoluer. L'embrigadement des biens publics dans des services publics empêche souvent cette évolution de se faire naturellement. Qui plus est, les biens publics n'exigent pas toujours de service public et la création d'un monopole d'Etat. De nombreux biens publics peuvent être produits par des «administrations privées» :associations, clubs, comités de lutte contre certains fléaux sociaux tels l'alcoolisme, l'assistance aux personnes âgées, la culture, la défense de l'environnement, sont des exemples de domaines où les organismes privés sont intervenus avec

31

succès. Le retrait de l'Etat de ces domaines où il s'est installé
abusivement ferait exploser le développement du secteur coopératif ».27 A l'intérieur de la théorie des biens communs, se constitue depuis quelques années seulement une théorie de biens relationnels, qui se propose de donner à la solidarité et à la réciprocité, un contenu objectif reposant sur des relations de service de proximité, dont la structuration et les procédures de régulation ont ouvert une nouvelle vision de ce champ disciplinaire. Cette dernière école de pensée est encore embryonnaire, mais la vigueur de ses postulats risque d'en faire une des plus solides bases scientifiques de l'Economie sociale28.

27

28 (Bernard) Enjolras, L'économie solidaire et le marché. (Modernité, société civile et démocratie), L' Harmattan, Paris, 2002, pp.l 03-105. (Isabelle) Butte-Gérardin, L'économie des services de proximité aux personnes. (Le cas du soutien à domicile aux personnes âgées), L'Harmattan, Paris, 1999, pp.80-112 et 168-180.

Ibid, op cit, p.90.

32

CHAPITRE II LA CONSTITUTION DE L'ECONOMIE SOCIALE PAR L'ANTHROPOLOGIE ECONOMIQUE
Ce deuxième itinéraire de l'évolution économique est peu reconnu et vulgarisé par les institutions de constitution et de reproduction du savoir économique. Pourtant, il nous semble être celui qui permet le mieux de comprendre comment s'imposent logiquement à nous, l'objet et la méthode de l'Economie sociale, en tant que champs épistémologiques nouveaux de l' économie29. Les éléments de base de la modélisation de cet itinéraire ont été clairement élaborés par Karl Polanyi ; mais il faut les rattacher à un travail pionnier fait par Marcel Mauss, non seulement dans son fameux Essai sur le don, mais aussi dans une production moins

connue, un peu lugubre intitulée:

«

notion de personne, celle de« moi »30. Dans cette publication mal connue de ce célèbre auteur, ce dernier met en évidence le fait que la dynamique sociale est constituée de trois paramètres de base: des personnes, des choses et des actions. C'est ce paradigme que nous ajoutons au travail remarquable fait par Polanyi, qui a formulé la vie économique comme structurée autour de quatre fonctions31 : - une fonction de domesticité (D) ;

Unecatégoriede l'esprithumain: la

-

une fonction de réciprocité (R) ;

- une fonction de marché (M) ; une fonction d'administration (A). La combinaison de ces deux modèles nous permet d'obtenir le diagramme ci-après, qui facilite la compréhension de ce qu'est l'Economie sociale, selon notre représentation intelligible, qui expose la logique de chacun des trois cycles économiques qui la composent 32 :

-

(Jacques) Lombard, Introduction à l'ethnologie, Armand Colin, Paris, 1994. (Jacqueline) Russ, Nouvel abrégé de philosophie, Armand Colin, Paris, 1999, pp.121126 et 207-210. 30(Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op cit, pp.331-362. 31(Karl) Polanyi, La grande transformation. (Aux origines politiques et économiques de notre temps), Gallimard, Paris, 1983, pp.71-112. 32 Ibid, et (Max) Weber, Histoire économique. (Esquisse d'une théorie universelle de l'économie et de la société), Gallimard, Paris, 1991, pp.7-27.

29

-

Le cycle de la pré- modernité (I) ; - Le cycle de la modernité (II) ; - Le cycle de la post- modernité (III). Tableau 2 : L'évolution historique de l'économie

M

A

(D - R)

La postmodernité de l'économie: l'Economie sociale ou l'économie réelle et personnelle Economie sociale de marché Economie sociale de service public

3e Cycle économique

LA DECONSTRUCTION
La modernité de l'économie: l'économie réelle
2e Cycle économique

A

La pré

-

LA GRANDE TRANSFORMATION

modernité de l'économie: l'économie personnelle

@

@

,

Cycle conomique

er

Source: l'auteur

34

1- LE PREMIER CYCLE ECONOMIQUE Il s'agit de la prémodernité de l'économie, caractérisée par l'économie personnelle c'est-à-dire une économie où les interactions sociales ont pour vecteur directeur les personnes, la valeur et l'importance des choses ou des biens étant diminuées ou voilées. Cette économie est caractérisée par la prévalence des comportements D et R. La fonction de domesticité consiste à produire pour soi, pour son propre usage ou ses propres besoins. Ce principe peut s'appliquer à l'individu, à un groupe, à une famille ou à un village. Son application repose sur la possibilité de constitution d'une unité d'être en termes d'imputation personnelle de l'action, ainsi que sur la perspective d'une récursivité ou d'une réflexivité de cette action, qui bénéficie à son auteur ou à d'autres acteurs de son groupe d'appartenance en vertu d'un rapport social où « les sentiments jouent un rôle de valeurs contre lesquelles s'échangent biens et services ». La fonction de réciprocité est basée sur l'existence de l'altérité, la relation à autrui pouvant être accompagnée d'un échange dans les deux sens, de manière commutative. L'économie domestique et réciprocitaire a prévalu dans toutes les sociétés, et deux auteurs en particulier ont révélé analytiquement sa dimension personnelle ou animiste comme étant sa composante distinctive. Il s'agit de Branislaw Malinowski et de Marcel Mauss. Dans Les argonautes du pacifique occidental, Malinowski « décrit un fait économique appelé Kula, qui est une forme d'échange intertribal de vaste envergure ». Il précise cette défmition en ces termes: «Institution extrêmement vaste et compliquée, à la fois par son étendue géographique et par la multiplicité des démarches qu'elle implique. Elle unit étroitement un nombre considérable de tribus et elle englobe toutes sortes d'activités conjuguées qui s'influencent les unes les autres au point de constituer un tout organique »33. Dans son Introduction à l'ethnologie, le professeur Jacques Lombard nous propose cette présentation succincte de cet échange économique qui met en évidence autant les personnes que les biens:

33 (Branislaw) Malinowski, Les argonautes du pacifique occidental, Gallimard, Paris, 1963.

35

«En fait, ce système d'échange (Kula Ring selon le terme anglosaxon) porte sur deux types principaux de richesses, aux yeux des intéressés, des colliers appelés Sula va, faits de perles de spondyles rouges (mollusques bivalves), et des bracelets appelés mwali, composés aussi de coquillages blancs. Ces deux sortes de biens entrent dans une catégorie particulière de richesses, dont la valeur n'est pas due seulement à J'aspect esthétique, mais à leur nature sacrée, car leur contact apporte des vertus et ils sont censés avoir une force spirituelle. Ces richesses sont appelées voygu'a, c'est-à-dire qu'elles appartiennent au groupe de biens les plus précieux. Il faut préciser en effet que, chez ces populations comme dans la plupart de celles qui ne connaissent pas de véritable monnaie (avec un étalon monétaire qui a un pouvoir d'acquisition universel), les biens entrent dans des sphères différentes de richesse et les échanges ne peuvent intervenir qu'au sein de chacune de ces sphères. C'est ainsi que les biens de subsistance sont échangées entre eux et sont exclus de la compétiüon sociale, portant sur des biens de prestige. Ces derniers sont les plus rares et affectent les rapports sociaux les plus valorisés, donnant accès aux femmes et aux charges politiques ou religieuses. Les voygu 'a apparüennent à cette sphère de biens précieux qu'on échange avec ceux de la même catégorie et non avec des biens de subsistance. Ils sont portés lors de grandes fêtes ou cérémonies et n'ont pas d'usage quotidien. Bracelets et colliers sont échangés par les partenaires, A donnant à B un bracelet et B lui rendant, immédiatement ou à terme, un collier. Mais ces richesses circulent d'île en île toujours dans le même sens, les sulava dans le sens des aiguilles d'une montre, c'est-à-dire de Trobriand vers Kitava ou Marshall Bennett, les Mwali en sens inverse, c'est-à-dire de Trobriand vers Amphlett, puis Dobu. Ainsi, 1'homme des Trobriand a toujours un ou plusieurs coéchangistes à Kitava, par exemple, dont il reçoit un mwali et un ou plusieurs autres à Vakuta, dont il reçoit un sula va. Ces parures circulent constamment; elles ne sont conservées par leur possesseur que temporairement, puis transférées au partenaire voisin. Nul ne peut les garder plus d'un an ou deux, mais J'échange entre les partenaires se poursuit toute la vie, si bien que les vaygu 'a circulent toujours dans la même direction, qu'il ne revient jamais en arrière et qu'il met de deux à dix ans pour accomplir son circuit ».34
34(Jacques) Lombard, Introduction à J'ethnologie, Armand Colin, Paris, 1994, p.93 36

En reprenant les mêmes faits curieux collectés par Malinowski, Mauss va au-delà de la description et introduit dans la présentation descriptive de la circulation obligatoire des richesses, une meilleure grille de lecture et de compréhension de l'échange comme prestation à trois dimensions (l'obligation de donner- l'obligation de recevoir- l'obligation de rendre)35. C'est la théorie du don, dont il présente ici la dimension qui nous intéresse, à savoir l'accolement des personnes aux choses échangées. Ille dit en ces termes:
«

Mais pour le moment, il est net qu'en droit maori, le lien de droit,

lien par les choses, est un lien d'âmes, car la chose elle-même a une âme, est de J'âme. D'où il s'en suit que présenter quelque chose à quelqu'un c'est présenter quelque chose de soi. Ensuite, on se rend mieux compte ainsi de la nature même de l'échange par dons, de tout ce que nous appelons prestations totales et, parmi celles-ci, «Potlatch ». On comprend clairement et logiquement, dans ce système d'idées, qu'il faille rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature et substance ; car accepter quelque chose de quelqu'un, c'est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme; la conservation de cette chose serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu'elle serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne, non seulement moralement, mais physiquement et spirituellement, cette essence, cette nourriture, ces biens meubles ou immeubles, ces femmes ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique et religieuse sur vous. Enfin, cette chose donnée n'est pas chose inerte. Animée, souvent individualisée, elle tend à rentrer dans ce que Hertz

appelait son « foyer d'origine» ou à produire,four le clan et le sol dont
elle est issue, un équivalent qui la remplace ».3 On a parfois présenté cette anthropologie économique comme étant une dimension caractéristique des sociétés anciennes non européennes. En réalité même, l'Europe prémoderne a connu cette économie personnelle, qui s'est intensément pratiquée au Moyen-âge, dans les structures féodales. Jacques Brasseul nous décrit ainsi le système féodal:

35 Sur le saut qualitatif qui existe entre le travail de Malinowski et celui de Mauss, cf Introduction de Claude Lévy-Strauss à l'œuvre de Marcel Mauss, op cit. 36 (Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op. cit, pp.160-161 (Théorie générale de l'obligation). 37

«

Le système féodal tout entier repose sur une structure hiérarchique

où chacun, du roijusqu'au dernier des serfs, a une place et une fonction bien déterminées et des rapports avec les autres bien spécifiés dans le cadre vassalité/suzeraineté. C'est un «arrangement de la société basé sur un contrat de réciprocité explicite ou implicite» En échange de sa fidélité, le vassal ou le tenancier reçoit du seigneur J'investiture d'un fief (pour le premier) ou d'un lot de terre ou tenure (pour le second). Celui qui reçoit J'investiture devient « J'homme» de son suzerain, il lui rend hommage. Le statut de chacun est déterminé par sa position vis-à-vis de la terre.

Seigneur
Ou Suzerain-

investiture du fief ou de la tenure
m fidélitém m

vassal
ou tenancier

Délaissons les rapports de chevalerie entre vassaux et suzerains pour nous intéresser aux rapports de production, c'est-à-dire aux rapports entre le seigneur et le tenancier. La fidélité implique un certain nombre d'obligations pour ce dernier, dont la plus importante est la production de nourriture pour le seigneur, mais aussi d'autres redevances en espèce, en nature, en travail des corvées. L'investiture implique de son côté que le seigneur accorde sa protection au tenancier, mais aussi aux bourgeois dans les villes qu'il contrôle et au marchand de passage. Il assure également la justice, l'administration, l'entretien des équipements et des infrastructures (routes, ponts, ports, etc.) Autrement dit, le contrat féodal implique essentiellement un échange de biens ou de finances contre la sécurité et J'ordre. Les tenanciers, vilains ou serfs, sont là pour produire, tandis que les seigneurs se spécialisent dans les activités guerrières: «guerriers et paysans» sont les deux ordres principaux avec le clergé, les citadins (artisans, commerçants et autres bourgeois)
venant seulement après ».
37

Cette description de la société réciprocitaire féodale est confIrmée par une autre analyse proposée par Olivier Nay en ces termes: « L'organisation féodale repose sur les liens mutuels établis entre le seigneur féodal (senior) et ses vassaux (vassi). Ces liens sont organisés autour de la concession de la terre qui joue un rôle fondamental: c'est en effet l'attribution d'un fief (feodum) par le seigneur à son vassal qui
37(Jacques) Brasseul, Histoire des faits économiques et sociaux. Tome l (De J'Antiquité à la Révolution industrielle), Armand Colin, Paris, 2001, pp.96-97. 38

forge le lien de dépendance. La particularité du système est que l'attribution de la propriété est partagée entre deux personnes de rang inégal, entre le seigneur qui est le propriétaire et le vassal qui n'en a que la jouissance. L'attribution du fief (le «vasselage ») crée une dépendance réciproque: le seigneur accorde sa protection, son aide et sa justice à son vassal qui, en échange lui apporte son soutien militaire (auxilium), ses conseils (consilium) ainsi que certaines aides pécuniaires. Le seigneur exerce sa pleine autorité sur le territoire,. il ne doit d'obligations extérieures que s'il est lui-même le vassal d'un autre seigneur. Le vassal lui est assujetti, mais il conserve sa condition d'homme libre (ce qui le distingue du ser/). Leurs liens sont donc établis sur un engagement mutuel et, même s'ils sont fortement hiérarchisés, entraînent des obligations respectives auxquelles le seigneur n'échappe pas ».38 11- LE DEUXIEME CYCLE ECONOMIQUE C'est le cycle de la modernité caractérisé par l'avènement d'une économie réelle, c'est-à-dire une économie où les interactions sociales ont pour vecteur directeur les biens, la valeur et l'importance des personnes étant diminuées ou voilées. Cette économie est caractérisée par l'émergence des phénomènes M et A et elle a eu en Europe occidentale, son champ parfait de réalisation, de telle sorte que cette ère de civilisation peut être considérée comme fournissant un idéal-type de l'avènement de la modernité dont nous parlons. En Europe occidentale, le marché (M) se constitue à partir du 16ème siècle comme espace autonome par rapport à la société, et de son fonctionnement sont évacués tous les affects, l'impulsion des échanges étant produite par une mystérieuse main invisible qui constitue par ellemême un aveu de l'imperfection de cette dynamique auto-régulatrice. La domesticité et la réciprocité comme expression de soi sont évacuées de l'interaction économique. Cette modélisation a placé au cœur de son jeu, un acteur frigide et froid qui a été appelé homo oeconomicus, résidu squelettique et insensible de l'être humain réel promu au rang d'agent économique par la modernité. Ce modèle a produit des individus interchangeables, puisque dotés tous d'une propriété unique, d'une rationalité identique et absolue, parce qu'indépendante de toute
38

(Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, Annand Colin, Paris, 2004, p.80. 39

contrainte sociale. Cet idéal-type minimise en conséquence l'importance du vécu de l'acteur dans l'échange économique, dont le contexte culturel constitue un invariant ou un élément environnant sans influence sensible. A l'opposé de cet homo oeconomicus, l'économie pré-moderne avait construit le modèle de l'homo sociologicus, doté d'une rationalité relative et limitée, dépendant des caractéristiques sociales de l'acteur, de ses croyances, bref de sa subjectivité, telle que nous l'avons mise en évidence dans les écrits de Malinowski et Mauss. Cette subjectivité faisait que les agents économiques étaient différents les uns des autres, et leurs comportements étaient non seulement incertains, mais aussi essentiellement complexes parce qu'équilibrés par des valeurs ou des représentations particulières de la réalité.39 A cette lecture libérale du passage de la prémodernité à la modernité, nous ajoutons une interprétation marxiste de glissement de la société primitive à la société capitaliste. C'est à Pierre Clastres que nous emprunterons une description de cette transition, qui est par ailleurs néomarxiste et gramscienne compte tenu de la valeur accrue accordée au politique. Pierre Clastres a écrit ce qui suit:
«

Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes

sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité; ils n'agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d'échange des biens médiatise le rapport direct de J'homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l'activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, I 'homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. C'est alors que J'on peut parler de travail: quand la règle égalitaire d'échange cesse de constituer le «code civil» de la société, quand l'activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette. C'est bien là en effet qu'elle s'inscrit, la différence entre le Sauvage amazonien et l'Indien de l'empire inca. Le premier
39 (Raymond) Boudon et (François) Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, Paris, 1982, pp.479-487. D'une manière générale, en sociologie on distingue deux approches principales qui s'opposent, la première manifestant une proximité poussée avec la perception de Durkheim, et la deuxième étant plus fidèle à Max Weber. Sur cette opposition, se rapporter à Guy Rocher, Introduction générale à la sociologie. Tome I (L'action sociale), HMH, Paris, 1968. 40

produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui disent: il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser ta dette à notre égard. Quand, dans la société primitive, l'économique se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l'activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vontjouir des fruits de ce travail, c'est que la société n'est plus primitive, c'est qu'elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c'est qu'elle a cessé d'exorciser ce qui est destiné à la tuer: le pouvoir et le respect du pouvoir.. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c'est la grande coupure poliûque entre le détenteur de la force, qu'elle soit guerrière ou religieuse, et les assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir fonde la relation économique d'exploitaûon. Avant d'être économique, l'aliénaûon est politique, le pouvoir est avant le travail, l'économique est une dérive du politique, l'émergence de l'Etat détermine l'apparition des classes ».40 On retrouve chez les marxistes une prémodernité économique fondée sur des prestations sans recherche d'accumulation, alors que la modernité économique marxiste est basée sur une logique d'exploitation ou d'extorsion qui ne peut fonctionner que si la relation inégalitaire qui la sous-tend est garantie politiquement c'est-à-dire par un facteur extérieur à l'économie. Dans l'ère de la modernité, le travail pour autrui c'est-àdire sans échange et sans réciprocité, apparaît comme un processus d'instrumentalisation et de soumission du producteur à qui on enlève d'abord ce qui le valorisait et lui garantissait sa sécurité: c'est l'égalité qui peut être considérée comme source de son humanité. Quant à l'administration (A), elle est consubstantielle à l'Etat, et elle repose sur un même mécanisme de simplification. Pendant tout le Moyen-âge, les affaires publiques et privées se gèrent dans des cadres sociaux qui ne s'harmonisent ni ne se concordent, et cette confusion peut être bien perçue à travers la description ci-après que Michel Miaille fait de l'espace médiéval: Ce qui caractérise l'espace médiéval, c'est son hétérogénéité: les découpages sont multiples dans leur objet et leurs fonctions tout autant
«
40

(Pierre) Clastres, La société contre l'Etat, Minuit, Paris, 1974, pp.168-169. 41

qu'incertains dans leurs limites. Les circonscriptions administratives, militaires, ecclésiastiques, judiciaires, etc., ne se recoupent pas, et cela donne lieu à d'incessants conflits de compétence et d'autorité pendant tout l'Ancien Régime. Mais, de plus, ces découpages ne se situent pas au
«

même niveau» : ils n'intègrent pas les individus de la même façon, car

ils n'obéissent pas à une logique unique,. ainsi celle de la centralisation.

Bien au contraire, le leg de 1'histoire les a juxtaposés souvent, de manière plus ou moins heureuse. Ils font ainsi partie des obstacles objectifs qui se dressent à l'établissement d'un pouvoir réellement
totalitaire. Chaque« territoire» joint à la couronne ou annexé conserve, on le sait, ses privilèges et ses particularismes.

C'est bien cette mosaïque de droits et de niveaux que la société capitaliste en France va démanteler et totalement recomposer sous la figure de J'unité nationale centralisée. Quant à l'espace, cette action va se traduire par 1'homogénéisation des territoires en un territoire unique, structuré en étoile autour de la capitale et enserrant dans ses majJJes les mêmes divisions administratives de Calais à Perpignan et de Brest à Strasbourg. Ce qui est nouveau, c'est le passafe du multiple à J'un, de la

multiplicité d'espaces à l'unité territoriale ».4
La grande victoire politique et administrative de la modernité européenne est d'avoir détruit l'hétérogénéité, et d'avoir inventé une simplification du rapport à l'Etat, par la mise en place d'un système bipolaire centralisé. Ce système a d'abord comme premier pôle de pouvoir l'Etat, siège unique d'une puissance dominante mais désincarnée à travers un processus d'institutionnalisation qui en fait une simple représentation titulaire d'un droit de commandement que la société lui impute par un artifice juridique appelé personnalité morale. Le deuxième pôle de pouvoir est l'individu, lui aussi sujet de droit, libre parce que autonome et affranchi de sujétions vis-à-vis de tout corps intermédiaire, dans ses rapports au pouvoir qui ont façonné sa vie publique et privée dans le monde féodal; ce dernier s'est transformé pour céder la place à un système de rapports institutionnels, où l'Etat et les individus n'apparaissent que comme sujets de droit, avec cet élément spécifique qu'est la démocratie, qui rend principalement l'individu architecte
41

(Michel) Miaille, L'Etat du droit. (Introduction à une critique du droit constitutionnel), Presses universitaires de Grenoble, 1978, pp.18l-182. A ce sujet lire aussi (Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, op cit, pp.78-80.

42

permanent de l'Etat, dont il ne peut pas craindre une crOIssance non contrôlée des prérogatives. Dans ce modèle, l'administration apparaît comme une nécessité ontologique, permettant de manifester l'espace étatique, et de faire prévaloir l'intérêt général dans lequel se reconnaissent légitimement les individus; et les contraintes qu'elle impose sont la contrepartie normale de ses bienfaits. Cet équilibre est parfaitement bien exprimé par Hegel, en ces termes: « En face des sphères du droit privé et de l'intérêt particulier, de la famille et de la société civile, l'Etat est d'une part, une nécessité externe et une puissance plus élevée, à sa nature sont subordonnés leurs lois et leurs intérêts qui en dépendent; mais, d'autre part, il est leur but imminent et a sa force dans l'unité de son but universel et les intérêts particuliers de l'individu, unité qui s'exprime dans le fait qu'ils ont des devoirs envers lui dans la mesure où ils ont en même temps des droits ».42 L'avènement du marché (M) et de l'administration (A) procède effectivement en Europe, d'une grande mutation de tout l'édifice social. Mais il s'agit d'une grande transformation accoucheuse d'une modernité qui a reçu deux interprétations: - D'abord, une interprétation libérale, qui n'établit pas un lien direct entre l'occurrence presque simultanée de M et de A, et qui autonomise la constitution historique de M. - Ensuite, une interprétation marxiste et néo-marxiste qui a plusieurs schémas explicatifs, mais qui établissent tous une relation de corrélation entre ces deux innovations, en accordant une antériorité plus ou moins grande à M. Nous adhérons à la deuxième interprétation, dont nous proposons une lecture des faits réalisée par le professeur Miaille, qui a écrit ceci:
«

Ce n'est pas un hasard si la notion de nation apparaît à la fin du

Moyen-âge, c'est-à-dire au moment où les rapports capitalistes font leur apparition sous la forme du capitalisme marchand. Par la suite, (capitalisme financier, puis industriel), la nation prendra une

42(Friedrich) Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard, Paris, 1968, p.261. 43

consistance

de plus en plus forte, pour devenir réalité « évidente»

à la

fin du XVIIlè siècle et pendant tout le XIXè. Reste à expliquer pourquoi la nation, en sa forme moderne, est un produit des nouveaux rapports sociaux de production de la vie sociale. La société féodale, très décentralisée, a un horizon économique, mais également social et politique borné par la seigneurie. Le niveau des

forces productives et la faiblesse des échanges font qu'il n y a pas
nécessité de penser une unité politico-sociale qui engloberait les diverses seigneuries, dans un ensemble cohérent. Les liens entre les seigneurs sont uniquement des liens personnels d'allégeance, le vassal se reconnaissant tel vis-à-vis d'un suzerain sans que cela emporte une quelconque assimilation/intégration de son territoire à celui de son suzerain. La notion de nation est donc inconnue parce qu'inutile. Il en va tout autrement à partir de J'extension des nouveaux rapports de production soumis au capital. En effet, dans une telle hypothèse, la multiplication des échanges entraîne une plus grande unité, au moins une plus grande complémentarité économique entre des zones autrefois relativement autonomes. Ces échanges, limités d'abord dans le temps et dans l'espace (les grandes foires), deviennent de plus en plus nombreux et stables. Ils donnent donc alors à J'espace soumis à ces nouveaux rapports une homogénéité qui se traduit, idéologiquement, par la notion de nation. La nation, c'est, en simplifiant, la figure idéalisée du marché économique. Il se crée un marché (<< national ») dont la bourgeoisie est

J'agent. C'est donc elle qui va porter la revendication de J'existence d'une nation. Aucune surprise alors à comprendre qu'en 1789 cette
bourgeoisie enfin dominante économiquement demandera la création de la nation française au-dessus des débris des divisions féodales. Et nous comprenons sans difficulté qu'un des premiers actes de cette bourgeoisie révolutionnaire sera d'unifier le territoire par J'abolition des barrières douanières intérieures, l'adoption de systèmes de mesures uniques, J'adoption d'une langue « nationale ».43 Mais la victoire de l'économie de marché triomphante au 18è et 19è siècles « n'a pas tenu ses promesses de bonheur universel ». L'exaltation
43 (Michel) Miaille, L'Etat du droit. (Introduction à une critique du droit constitutionnel), Presses universitaires de Grenoble, 1978, pp.175-176. A ce sujet lire aussi (Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, op. cit, pp.78-80. 44

théorique de l'auto-régulation n'a pas coïncidé avec la réalité d'une société réconciliée avec elle-même, bienfaisante pour toutes ses composantes. Le libéralisme a plutôt enfanté des formes modernes d'esclavage et produit une division de l'espace social en classes rudement antagonistes, un spectacle effrayant qui annonçait à grands cris la fin de la modernité par un bouleversement dont la description divisait cependant les penseurs. Et la modernité n'a pu s'ouvrir au 20è siècle que grâce à des ajustements et des concessions internes qui ont eu pour couronnement théorique le compromis keynésien. A la régulation endogène du marché, le libéralisme a ajouté la possibilité d'une régulation économique extérieure venant des pouvoirs publics, nécessaire pour conjurer les risques de perturbations graves liés à une expansion incontrôlée de l'espace marchand. En infléchissant et en corrigeant les limites de la neutralité de l'Etat, un nouveau discours a promu une intervention publique à travers une fiscalité de transferts, des redistributions assurant une protection sociale et un entreprenariat public qui ont donné à la modernité la vigueur dont elle avait besoin pour reculer dans le temps, l'horizon de ses impasses. Notre intérêt n'est cependant de pas de pondérer l'importance de M par rapport à A, ou bien d'établir toutes les complexités liant l'un et l'autre champ systémique de la grande transformation accoucheuse de la modernité. Notre souci est de montrer que la modernité a, par la dépersonnalisation et la désincarnation des acteurs du marché et ceux de l'administration, produit une économie réelle couplée d'une administration dont l'interlocuteur, l'usager du service public, a été confiné à une situation juridique (ensemble de droits et obligations)44. Ces modèles, simplifiés et neutralisés culturellement avec pour acteur de référence l'homo oeconomicus et l'homo institutionnalis, sont devenus des instruments d'une modernisation universelle, par un transfert de gouvernance, qui n'a eu pour obstacle provisoire que la division conjoncturelle du monde en deux blocs idéologiquement antagonistes, l'un valorisant isolément le marché et l'autre accordant à l'administration des finalités sans liens avec le marché. Et la conclusion de cette polémique, par la fin de la guerre froide, a historiquement débouché sur
44 (Jean Dubois) de Gaudusson, L'usager du service public administratif, LGDJ, Paris, 1974. (Alain Serge) Mescheriakoff, Droit des services publics, PUF, Paris, 1997. 45

la victoire d'un camp sur un autre, ainsi que le veut le discours de l'opinion publique. Mais conceptuellement, le modèle sur lequel repose notre analyse n'aboutit pas à une conclusion de même nature. Il conduit plutôt à un troisième cycle économique dont la complexité met en doute l'idée d'une victoire du marché sur l'administration. 111-LE TROISIEME CYCLE ECONOMIQUE Le troisième cycle économique a été obtenu par la déconstruction du deuxième cycle.45 L'absoluité de la modernité a été remise en cause par un courant de pensée d'ampleur générale, qui s'est donné pour ambition de restituer à la réalité, ce que la modernité lui avait renié ou escamoté. Il s'agit du post-modernisme. En effet, le post-modernisme reproche au modernisme d'avoir appauvri la réalité, en évacuant de sa manifestation tout ce qui n'était pas conforme à la raison définie comme condition et possibilité d'universalisation de la vérité sociale à travers la constitution de références communes. Pour réussir cette fabrication, il fallait opérer une coupure entre l'homme et la culture, et construire la vérité sociale sur des données impersonnalisées, donc universalisables46. C'est sur ces considérations que se sont bâties les sciences sociales modernes dans leurs efforts à simuler les sciences de la nature. La critique virulente des post-modernes est élaborée sur ce fait que les
45(Jacques) Derrida, La voix et le phénomène, PUF, Paris, 1967 (Hassan) Zoual, Du rôle des croyances dans le développement économique, L'Harmattan, Paris, 2002. 46(Joël) Roman, Chroniques des idées contemporaines, Bréal, Paris, 2000, pp.17-317. (Edgar) Morin, La méthode. (Tomes L II et III), Seuil, Paris, 1977, 1980 et 1986. Ibid, Pour sorür du XXè siècle, Fernand Nathan, Paris, 1981. (Dominique) Bourdin et autres, 100 fiches de culture générale. (Histoire de la pensée), Bréal, Paris, 2006, pp.322- 335. (Jean- François) Léotard, La condition postmodeme, Ed. de Minuit, Paris, 1979. (René) Guenon, La crise du monde modeme, Gallimard, Paris, 1973. (Jean-Marc) Ela, Innovations sociales et renaissance de J'Afrique Noire. (Les défis du monde d'en bas), L'Harmattan, Paris, 1988, pp.61-66; pp.44-47; pp.188-194. Ibid, Afrique: l'irruption des pauvres. (Société contre ingérence, pouvoir et argent), L'Harmattan, Paris, 1994, pp.1l6 à 122 ; pp.146-156. (Alain) Touraine, Production de la société, Seuil, Paris, 1973. Ibid, Le retour de J'acteur, Fayard, Paris, 1984. (Michel) Crozier et (Erhard) Friedberg, L'acteur et le système, Seuil, Paris, 1981 pp.278-304. (Daniel-Louis) Seiler, La méthode comparaüve en science politique, Armand Colin, Paris, 2004, pp.57-66. 46