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Education, Démocratie et Développement

De
223 pages
L'accession aux indépendances politiques aurait dû être accompagnée de l'accession à l'indépendance économique. Mais tel ne fut pas le cas. Sur ce chemin de liberté, au lieu de former des hommes libres, responsables et maîtres de leur destinée, l'éducation s'est contentée d'imposer la forme scolaire occidentale et de détruire le tissu culturel local. Le défi de l'éducation aujourd'hui en Afrique exige une formation à l'autonomie, à la citoyenneté et à l'engagement pour la justice sociale en Afrique.
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ÉDUCATION, DÉMOCRATIE ET DÉVELOPPEMENT

Stanislas BALEKE

ÉDUCATION, DÉMOCRATIE ET DÉVELOPPEMENT
Une pédagogie pour aujourd’hui en Afrique

Préface de Jean-Dominique DURAND

L’Harmattan

A mes frères, Espoir BULANGALIRE MAJAGIRA, et Bruno MARTIN Je dédie ce livre.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12002-0 EAN: 9782296120020

Préface

Dans des notes prises au cours d’un voyage à travers l’Afrique noire alors française, en mars et avril 1947, le philosophe personnaliste Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, ami de Léopold Sédar Senghor, écrivait : « Faire la démocratie en Afrique, ce n’est pas y étendre la souveraineté du café du Commerce. C’est d’abord équiper l’Afrique, qui est encore une affaire de mauvais rendement, afin de donner progressivement à tous un niveau de vie honorable. C’est multiplier l’école et ne pas craindre, par esprit de système ou sous prétexte de certains abus, de l’adapter aux premiers besoins d’un peuple qui s’éveille, notamment le besoin de cadres paysans. Faire la démocratie en Afrique, c’est donner à partager aux Africains, progressivement et selon les capacités réelles, le pouvoir effectif, et non pas exporter la démagogie, la concussion, le mandarinat électoral, le bavardage de l’impuissance. »1 Emmanuel Mounier soulignait déjà il y a plus de soixante ans, dans le contexte d’une colonisation dont on savait qu’elle devrait évoluer, mais sans que l’on sache en ces années d’après-guerre, dans quel sens, le lien inextricable entre éducation, développement et démocratie. C’est dans cette démarche que se situe Stanislas Baleke pour tenter de définir, à partir de la situation actuelle de l’Afrique francophone, près de soixante ans après Emmanuel Mounier, et cinquante ans après les indépendances : « une pédagogie pour aujourd’hui en Afrique ». Non sans audace, il le fait à partir d’un philosophe français, catholique, aujourd’hui un peu oublié, mais dont les écrits restent d’une grande actualité. Parmi ses nombreux ouvrages, Stanislas Baleke s’appuie essentiellement sur un livre publié d’abord en anglais durant son exil à New York, Education at the Crossroads en 1943, et édité en français, en 1947, à Fribourg sous le titre l’Education à la croisée des chemins, puis en 1959, à Paris, chez Fayard, sous le titre Pour une
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E. Mounier, L’Eveil de l’Afrique noire, Préface de Jean-Paul Sagadou, Présentation de Jacques Nanema, Paris, Presses de la Renaissance, 2007, p. 165.

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philosophie de l’éducation2. Epistémologue, philosophe des sciences, de l’art, mais aussi de la démocratie et de l’éducation, Jacques Maritain prône une pédagogie qui implique, « la science à dispenser et la conscience à former » note Stanislas Baleke, dès son introduction générale. Pourtant celui-ci, qui ne s’est jamais rendu en Afrique subsaharienne, n’a pas écrit pour l’Afrique, ni en pensant aux Africains, et même ses travaux ne l’ont guère amené à s’intéresser aux problèmes de l’Afrique. Les intellectuels africains ne se sont guère intéressés à Jacques Maritain, comme le montre Barbara Cannelli dans sa thèse sur le rapport des philosophes africains avec l’Occident3. Et si une Association affiliée à l’Institut International Jacques Maritain de Rome est fondée en 1991 à Dakar, avec le nom Association Léopold Sédar Senghor, présidée par un professeur de Philosophie, Aloïs N’Diaye, ses activités ne semblent pas s’être développées4. Le propos de Jacques Maritain s’adressait avant tout aux Américains – il vivait alors aux Etats-Unis – et aux Français, mais en ces années 1940, ses réflexions se confrontaient à une crise sans précédent. L’éloignement de Jacques Maritain des problématiques africaines n’est donc qu’apparent dans la mesure où tant de nations africaines sont dans une crise permanente, à la fois culturelle, économique, sociale et sans doute surtout politique. Comme le craignait clairement Emmanuel Mounier lorsqu’il évoquait la corruption, c’est bien la crise du bon gouvernement, c'est-à-dire de la démocratie, qui paralyse l’Afrique. Lorsque l’on suit l’actualité de nombreux pays d’Afrique, on ne peut qu’avoir à l’esprit les magnifiques fresques peintes par Ambrogio Lorenzetti sur les murs de la Sala della Pace du Palazzo Pubblico de Sienne, en Toscane, entre 1337 et 1340, où le peintre oppose le Bon Gouvernement (Buon Governo), porteur de paix, de liberté, de sécurité, de prospérité, et le Mauvais Gouvernement (Mal Governo), porteur de tyrannie, d’injustice, de guerres, de pillages, de misère : « La tyrannie s’accorde avec tous les vices de la nature », lit-on sous l’une des fresques du Mal Governo. Cette devise s’applique parfaitement en Afrique aujourd’hui et se retrouve dans ce qu’observe Stanislas Baleke.
On le trouve aujourd’hui dans les Œuvres complètes de Jacques et Raïssa Maritain, volume VII, pp. 765-988. 3 B. Cannelli, Un pensiero africano. Filosofi africani del Novecento a confronto con l’Occidente 1934-1982, Milan, Leonardo International, 2008, 368 p. 4 J.-D. Durand, Un laboratorio per la democrazia. L’Istituto Internazionale Jacques Maritain 1974-2008, Bologna, Il Mulino, 2009, pp. 103-104.
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Dans sa réflexion sur l’après-guerre, Jacques Maritain pensait à l’éducation comme moyen d’assurer une dynamique démocratique et culturelle fondée sur le respect de l’Altérité, seul capable de garantir un vivre ensemble harmonieux. En Afrique, il s’agit à la fois de prendre en compte les nécessités du développement et le respect de l’univers traditionnel, en mettant en œuvre une éducation « intégrale » selon Jacques Maritain : « une formation globale intégrant l’existence humaine dans toutes ses dimensions », note Stanislas Baleke. Ses propositions et ses réflexions concernant la pédagogie, l’usage des langues locales, le rôle de la famille, l’exaltation de la tradition, peuvent se discuter. Mais son diagnostic sévère s’impose pour aborder les conditions de « la construction d’un monde plus humain ». Il s’appuie beaucoup sur les analyses de l’Eglise qui selon lui, « s’est montrée la plus pertinente par ses déclarations et par sa participation au développement à travers la construction de plusieurs écoles et universités à travers le continent. » Il faut se reporter au travail considérable élaboré par l’Institut International Jacques Maritain de Rome, qui a rassemblé tous les documents épiscopaux à travers le monde entre 1891 et 1991 sur l’économie, les questions sociales, et le développement5. Ces documents offrent un panorama sur un siècle de l’enseignement social de l’Eglise appliqué aux conditions locales. L’Institut a consacré un colloque spécifique aux questions africaines en 1995 qui dit en conclusion : « L’Afrique n’est pas un continent pauvre et c’est pourtant le continent des pauvres. Ses richesses, toutefois, ne sont pas partagées de façon équitable entre ceux qui, par leur travail, contribuent au processus de production. Le développement se produit d’une façon inarticulée, ce qui entraîne la coexistence du progrès et de l’extrême pauvreté voire de la précarité. Ce fait ne devrait pas distraire notre attention de la grande valeur que représentent les cultures africaines. C’est une ressource que l’on doit sauvegarder et développer afin de
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R. Bertholouzoz, Roberto Papini, Carlos J. Pinto de Oliveira, Ramon Sugranyes de Franch (dir.), Economie et développement. Répertoire des documents épiscopaux des cinq continents (1891-1991), Fribourg-Paris, Editions Universitaires-Editions du Cerf, 1997, 808 p. Un bilan de synthèse dans Roger Berthouzoz et Roberto Papini (dir.), Ethique, économie et développement. L’enseignement des évêques des cinq continents (1891-1991), Fribourg-Paris, Editions Universitaires-Editions du Cerf, 270 p.

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préserver l’identité des nombreux groupes dispersés sur de vastes territoires. »6 C’est dans cet esprit et dans la suite des observations faites par Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio (1967), texte majeur qui peut être interprété comme une véritable vigie pour notre monde, que Stanislas Baleke souligne l’apport de l’enseignement confessionnel pour favoriser les actions de développement, ainsi que celui de tant de « martyrs de la vérité » et de la charité, et d’initiatives concrètes au plus près des populations démunies comme le micro-crédit, dont la formulation est attribuée à l’économiste bengladais Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix en 20067. L’apport d’économistes qui n’ignorent pas la personne humaine comme le dominicain Louis-Joseph Lebret, fondateur en 1943 du mouvement Économie et Humanisme, un expert en développement économique qui mena des enquêtes d’aménagement et de développement en Amérique latine, au Sénégal et au Liban, créa à Paris l’Institut international de recherche et de formation en vue du développement harmonisé (IRFED, 1958), et la revue Développement et civilisations. Porte-parole du Vatican à la première CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le Commerce et le Développement,
Roberto Papini et Vincenzo Buonomo (dir.), Ethique et développement. L’apport des communautés chrétiennes en Afrique, Yaoundé-Rome, Editions Clé-Institut International Jacques Maritain, 1995, p. 246. 7 Il convient de noter que le micro-crédit n’est pas vraiment une invention de Muhammad Yunus, ou du moins l’a-t-il réinventé. En fait, il a été mis en place avec les Caisses rurales à la fin du XIX° siècle en Europe. Il s’agissait de permettre aux agriculteurs ou aux artisans les plus démunis, exclus des circuits classiques du financement, d’avoir accès au crédit à un taux intéressant. Friedrich Wilhelm Raiffeisen (1818-1888), luthérien allemand, conçoit le fonctionnement des Caisses : pratique des prêts à l’échelon local pour connaître mieux les débiteurs, responsabilité illimitée des sociétaires pour crédibiliser les caisses parce que les fonds prêtés étaient ainsi garantis par les apporteurs de fonds, bénévolat des administrateurs dans le cadre de leur engagement chrétien, ce qui abaissait le coût de fonctionnement, bénéfices faiblement distribués aux porteurs de fond pour alimenter une réserve en cas de conjoncture défavorable. Elles pouvaient ainsi pratiquer des prêts peu élevés, l’épargne modestement rémunérée des uns finançant les crédits à taux avantageux accordés aux autres. Ce modèle fit école en Europe grâce à l’action de chrétiens sociaux : Louis Durand (1859-1916) à l’origine du Crédit Mutuel et le capucin Ludovic de Besse (18311910) en France, le pasteur Johann Traber en Suisse, mais aussi le philanthrope juif Leone Wollemborg (1859-1932) en Italie, dont l’initiative fut reprise par des prêtres catholiques, don Luigi Cerutti (1864-1934) en Vénétie, don Luigi Sturzo en Sicile.
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1964), expert au concile de Vatican II, proche de Paul VI, il participa à la rédaction de Gaudium et Spes, à la mise en place de la Commission pontificale Justice et Paix, et participa à la rédaction de l’encyclique Populorum progressio. Dans Dynamique concrète du développement, il écrivait que « l’opération de développement, est une opération complexe qui doit tenir compte de nombreux facteurs et antifacteurs, les uns physiques et géographiques, les autres économiques, les autres biologiques, certains psychologiques et sociologiques, certains politiques. »8 L’éducation est l’un de ces facteurs fondamentaux pour promouvoir un changement de mentalités tant par rapport aux difficultés de production que par rapport aux pesanteurs politiques qu’aux exigences éthiques de liberté et de droits de la personne. Si Stanislas Baleke pose un jugement souvent très sévère, son livre reste un acte de foi en l’avenir de l’Afrique parce qu’il croit en la « pédagogie du développement », et la mise en place d’un « plan éducatif ambitieux » au service de la personne. Il montre sans complexes tout ce que le personnalisme peut apporter à l’Afrique, que comme le disaient Emmanuel Mounier9 et Jean Lacroix10, en tant qu’une inspiration qui ramène toute la construction sociale à la personne responsable, en faisant ressortir avec Jacques Maritain, « le lien indissoluble qui relie la finalité de l’éducation à une conception de la nature humaine. Jean-Dominique Durand Professeur à l’Université Jean Moulin Lyon 3

Paris, Editions ouvrières, 1961, p. 40, cité par Stanislas Baleke. E. Mounier, Qu’est-ce que le personnalisme ?, Paris, 1947, rééd. In Ecrits sur le personnalisme, Paris, seuil, 2000, 390 p. ; Le personnalisme, Paris, PUF, 1949, rééd. 2001, 128 p. 10 J. Lacroix, Le personnalisme comme anti-idéologie, Paris, PUF, 1972, 163 p.
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INTRODUCTION GENERALE
Suite aux mutations que connaît l’humanité au quotidien, les pays en voie de développement et ceux d’Afrique en particulier, se trouvent à la croisée des chemins où il faudrait un nouveau souffle pour deux objectifs. D’abord, reprendre la marche pour promouvoir un développement vers une société juste et solidaire. Ensuite, conférer aux jeunes une autonomie de décision, qui leur permette de participer par leur engagement, à la réalisation de l’histoire concrète de leurs peuples. Cette démarche ne peut donner des résultats, que par une série d’efforts pour la mise en place d’un système d’éducation digne et inspiré d’une pédagogie qui s’intéresse avant tout, à ce qu’est l’homme, ensuite à ses aspirations profondes au bien être. Dans ce sens, nous nous sommes engagés, avec nos limites, à rédiger ce livre, dans le but de comprendre ce qu’est le développement, son évolution historique, ses limites et les moyens que le continent africain pourrait se donner pour accéder à un développement qui ne soit pas le fruit de la conception occidentale, mais qui s’inspire des valeurs des différentes cultures africaines. Nous plaidons en fait, pour un développement authentiquement africain. Nous voudrions démontrer la nécessité d’adopter un comportement responsable et humain requis aussi bien en Afrique qu’ailleurs dans le monde. D’où la nécessité de passer par une sorte de changement des mentalités par le biais de la pratique éducative. C’est dire que l’enseignement des disciplines se rapprochant de cet objectif, ce que nous soutenons tout au long de cette étude, devra se soucier de l’émergence dans le cœur et l’intelligence de chacun, d’une conscience renouvelée relative aux droits, aux devoirs, à la nécessité et à la manière de participer à la gestion de la cité. Une telle tâche ne peut se fonder que sur l’éducation, à savoir : la science à dispenser et la conscience à former. Une tâche qui représente un caractère naturellement complexe, délicat et difficile, tant pour les éducateurs que pour les éduqués. Toutefois, la responsabilité citoyenne est la voie de passage obligée pour tout accès au développement socio-économique, au bien être et à la construction d’une société juste. Or, l’évolution de la société, qu’elle soit africaine ou non, est impensable sans le comportement civique des citoyens entendu par là, gouvernants et gouvernés. Pour ce faire, en ce début du vingt et unième siècle où l’Afrique se trouve engagée à l’école de la démocratie moderne, une éducation aux vertus de la citoyenneté et de la responsabilité et la 11

formations des enseignants se présentent comme une nécessité pour pouvoir prétendre à toute sorte de développement authentique. En effet, le droit de participer à la gestion des affaires de la cité pour le développement constitue de la part de tout citoyen, la toute première revendication démocratique. Il lui reste cependant à savoir pourquoi, comment, quand et jusqu’où doit-il réclamer et exercer ses droits de participation politique et de la construction nationale. Une interrogation qui nous conduit à constater, que le chantier du développement est difficile à réaliser sans une véritable mentalité démocratique. Et pour la démocratie, elle ne peut exister réellement, que si la population est suffisamment éduquée et conscientisée au sujet de ses droits et devoirs. C’est à la lumière de la pensée philosophique, politique et éducative de Jacques Maritain11 que cette démarche nous a paru nécessaire pour nous permettre d’envisager l’engagement social à adopter face à cette croisée des chemins à laquelle se trouve l’Afrique contemporaine. Bien qu’il soit connu pour avoir actualisé la philosophie thomiste, Jacques Maritain s’est engagé personnellement dans la recherche des solutions aux problèmes de son temps avec des propositions concrètes12.

Philosophe français, né à Paris le 18 décembre 1882 de Paul Maritain. Sa mère descend de la famille d’un ancien homme politique français du nom de Jules Favre. Après ses études au Lycée Henri IV, il se rend à la Sorbonne pour les études universitaires. Là, il rencontre Raïssa en janvier 1901, et elle deviendra sa compagne. Il finit par l’épouser le 26 novembre 1904. Après une brillante carrière comme Professeur et comme diplomate au Vatican, il terminera sa vie comme religieux dans la congrégation des Petits frères de Jésus. Il meurt le 1er mai 1973 à Toulouse. Jacques Maritain a eu du mal à se faire accepter comme penseur dans le monde universitaire français, c’est peut être ce qui explique sa méconnaissance dans ces milieux. Cependant, il demeure le plus grand penseur catholique de notre époque et cela fut confirmé par le pape Paul VI qui lui avait remis le texte destiné aux intellectuels catholiques du monde, le 8 décembre 1965. Cf., P. Cheneaux, « Humanisme intégral » (1936) de Jacques Maritain, Paris, Cerf, 2006, p. 8. 12 Jacques Maritain a été plus actif dans la mise en place de la philosophie qui devrait guider la jeune Organisation des Nations Unies pour l’Education la Science et la Culture (UNESCO). Son discours inaugural de la session de 1949 à Mexico reste d’une actualité surprenante. Dans cette dynamique, sa pensée est considérée comme un ferment pour un nouvel ordre mondial, comme le montre Roberto Papini : « La pensée de Maritain est non seulement valable pour réfuter les erreurs modernes, mais avant tout, pour apporter des propositions vraies et vitales dans divers domaines du savoir et de la pratique. » Cf. R. Papini, Célébration du centenaire de Jacques Maritain. 1882-1973, Paris, UNESCO, p. 18.

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Vu la situation actuelle de l’Afrique, nous avons voulu nous mettre à l’école de ce maître de la pensée contemporaine, afin de tirer profit de son enseignement sur la promotion de la personne humaine à travers l’éducation à la démocratie et au développement. Mais cette éducation devra se détacher des formes traditionnelles pour s’adapter aux nouvelles réalités qui s’imposent aujourd’hui. Elle a besoin de répondre aux nouvelles questions que se pose le monde en développement, notamment l’Afrique. Il est question de démontrer que le sousdéveloppement n’est pas une fatalité, mais que c’est une étape incontournable dans l’évolution de chaque Etat. Une étape qui a pourtant besoin d’être dépassée par le biais de l’éducation des citoyens et la formation des acteurs, en vue d’une véritable révolution des mentalités susceptible de mener vers un développement réellement solidaire. Par conséquent, nous avons intitulé cet ouvrage : « Education, Démocratie et Développement : une pédagogie pour aujourd’hui en Afrique ». Il est souvent reproché à la philosophie d’être une science théorique déconnectée de la réalité concrète. Jacques Maritain nous a prouvé le contraire ouvrant la voie à une philosophie engagée, en montrant, que la plume et le verbe du philosophe peuvent être plus efficaces que les armes à feu dans la lutte contre les inégalités sociales et le développement. Concernant le sous-développement en Afrique, nous pensons que ce retard est lié à trois causes fondamentales à : la marginalisation de l’éducation au détriment de l’économie, à l’amateurisme des acteurs du développement et à l’absence d’une politique rigoureuse de la formation des cadres pour la promotion de l’homme et de la société. Voilà pourquoi, nous nous sommes résolus de mener cette étude en l’orientant sur trois grands axes. Dans la première partie, nous menons une étude sur la notion d’éducation telle que perçue par le courant personnaliste, à savoir une éducation au service de la promotion humaine en Afrique. Le point central est constitué par une étude sur les valeurs de l’éducation traditionnelle africaine dans ses rapports avec l’éducation moderne, pour une société de justice. Dans la deuxième partie, nous abordons la question du développement vu sous un angle humain et solidaire. Le point qui y est développé est relatif au rapport entre le développement économique et le développement organique et intégral. Une étude critique vient montrer les limites de la conception du développement, depuis les indépendances jusqu’à nos jours. Cette partie se termine par une analyse de la pratique de développement dont a besoin l’Afrique aujourd’hui. En dernier lieu, 13

nous abordons la question de l’éducation citoyenne et démocratique comme source de tout développement. A travers une analyse de l’œuvre de Jacques Maritain, nous essayons de montrer la nécessité d’une formation adéquate pour les enseignants et la réforme du système scolaire en cours aujourd’hui. Nous mettons l’accent sur l’éducation à la citoyenneté, et la nécessité pour l’Afrique d’accéder à une démocratie personnaliste, fondement de tout développement solidaire. En abordant ce thème sous cet angle, nous sommes convaincus que le moment est venu de proposer un paradigme éducatif qui vise la promotion intégrale de l’homme, afin de lui donner les moyens de faire face aux défis d’une société mondialisée.

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PREMIERE PARTIE

UNE EDUCATION POUR LE DEVELOPPEMENT

INTRODUCTION
Pour toute personne qui se sent appelé à exercer le « noble » métier d’éducateur, il est nécessaire pour elle, de se faire d’abord une idée claire de ce qu’est l’éducation, de l’esprit dans lequel elle a besoin d’être conduite, mais aussi, les relations qu’elle exige entre l’éducateur et l’éduqué. Il est aussi important, de comprendre que le bonheur d’une personne qui exerce une responsabilité, ne réside pas seulement dans la poursuite aveugle d’un objectif, mais beaucoup plus dans sa réalisation. Cela passe par la compréhension du destinataire de la pratique éducative qu’est l’enfant. L’enseignant a besoin de comprendre quelles sont les aspirations profondes de l’enfant, ses lacunes et ses atouts. Une telle posture, permet à la pratique éducative, de jouer effectivement le rôle qui lui revient dans le développement humain et personnel de l’éduqué, sa socialisation et lui donnera les moyens de réfléchir au sens à donner à sa vie. Pourtant, même lorsque tout cela a été intégré dans le processus, tout n’est pas encore terminé : le chemin n’est qu’à son commencement. Entre les bonnes intentions et leur réalisation, il existe plusieurs paramètres qui exigent de la patience. Il faut notamment, donner du temps au temps, s’affronter à la collaboration des autres qui parfois ne pensent pas les choses comme soi-même, faire face à des apprenants désorientés, ou encore à la modestie des moyens pour atteindre ses objectifs. Toutes ces étapes sont nécessaires à intérioriser, pour qu’elles ne puissent pas empêcher l’évolution normale du processus. Mais pour donner aux bonnes intentions un minimum de chances de réalisation, il est important d’agir. Le fait de se mettre en action pendant que l’on planifie, rejoint cette préoccupation qui veut que toute action éducative bien pensée puisse déboucher sur l’action. Or, tout action éducative est soumise à des règles méthodologiques, psychologiques et pédagogiques susceptibles d’être appliquées dans plusieurs domaines d’actions pour le développement de la personne et de la société. C’est ce que nous tenterons d’examiner dans une première approche dans notre démarche. La question principale est celle-ci : comment une bonne planification de la pratique éducative peut-elle déboucher sur une action éducative concrète capable de contribuer au développement de l’Afrique ? Comment une pédagogie peut-elle avoir de l’impact dans le changement des mentalités sociales et servir de ferment pour une promotion humaine intégrale dans une société en mutation ?

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Le facteur temps est aussi à prendre en considération, si on veut réaliser quelque chose qui puisse avoir un sens pour le présent et dans l’avenir. Une action humaine se déploie toujours dans la durée. Elle dépend du temps. La prise en compte de cette dimension rapproche le projet de la réalité. En Afrique, la notion du temps étant reléguée au dernier plan, beaucoup de projets demeurent non réalisés. On estime qu’il y aura toujours une occasion pour agir, jusqu’au moment où on se retrouve face à l’impossibilité de faire ce qu’on était en mesure de réaliser auparavant. Toute action humaine exige du temps. Aucune entreprise ne peut se créer en un jour, ni une école, un club sportif, un groupe musical, un hôpital ou une armée. Entreprendre, réaliser, réussir, évoluer, négocier des changements, tout cela exige du temps, et parfois des mois ou des années. Il est utile de se demander pourquoi certaines actions parviennent aux objectifs fixés, malgré d’inévitables difficultés, pendant que d’autres capotent ? Nous ne sommes pas les premiers à nous interroger sur ces une telle possibilité éducative. D’autres y ont réfléchi avant nous, et il serait indécent d’ignorer leur apport. Tel est le cas de Jacques Maritain, qui a introduit la notion d’éducation intégrale dans son approche de la question éducative en Europe, après les affres de la seconde guerre mondiale. Avec sagesse, il s’est attelé à penser un nouveau système scolaire capable d’insuffler à l’Europe d’après-guerre, la dynamique de réconciliation entre cultures, fondée sur l’humanisme, la tolérance et le respect des convictions de chacun. Son approche pourrait nous éclairer aujourd’hui, alors que l’humanité fait face à une sorte d’injustice internationale où ce sont les faibles qui pâtissent, surtout les Africains. Alors que l’on parle des nouveaux pays émergents, excepté l’Afrique du Sud, aucun pays d’Afrique n’arrive à sortir la tête de l’eau. Il serait maladroit de laisser cette situation évoluer, sans prendre le temps d’y réfléchir. Une situation qui impose à toute personne éprise de solidarité et de bon sens, une réflexion d’abord sur les maux africains, ensuite sur leurs origines, pour déboucher sur des propositions capables de d’ouvrir des nouvelles perspectives de développement. Or, que ce soit en Europe, en Amérique, en Asie ou en Océanie, l’éducation a toujours été à la base de toute promotion humaine et sociale. Pour ce faire, nous sommes persuadés que la mise en place, en Afrique, d’un système éducatif fondé sur la prise en compte des réalités locales, faciliterait l’émergence d’un développement authentiquement africain, œuvre des Africains eux-mêmes. 18

1. LES PREALABLES EDUCATIFS
Nous abordons la question de l’éducation à partir d’une compréhension intégrale de la personne humaine. L’acte d’éducation tient dans le fait que le jeune enfant doit apprendre à se servir de son libre arbitre en connaissant ses conditionnements, afin de s’élever à la connaissance de lui-même, de la société et du monde. En ce sens, le libre arbitre est à comprendre, non comme la meilleure utilisation de son potentiel humain, ni le développement des dons de l’éduqué, et encore moins le contrôle de ses émotions et de ses pulsions. Il est plutôt à saisir comme un don de la nature qui se trouve en chaque être humain. Quant à la liberté, il faudrait l’interpréter comme « spontanéité, expansion ou autonomie. Elle est à conquérir par un constant effort et un continuel combat. »13 la liberté est cette vertu qui donne au sujet les capacités nécessaires pour opérer des choix responsables. D’autres personnes, qui sous prétexte d’être libres, s’enferment sur elles-mêmes sans aucune ouverture avec leurs semblables. Pourtant, le libre arbitre est une vertu immuable qui s’il est utilisé de façon efficiente, est ce que l’être humain dispose de plus admirable. Il permet au sujet, de devenir maître de son propre être et de ses actions. Nous insistons sur le sens du libre arbitre comme conquête dans la mesure où, il représente l’élément existentiel qui distingue l’homme des autres êtres naturels. En effet, « aucun être naturel de notre univers ne peut posséder un pouvoir absolu d’autodirection. Aussi évolués soient-ils, les êtres naturels ne sauraient échapper au jeu des lois de la nature. »14 Par contre, le libre arbitre donne au sujet les moyens d’exprimer une liberté qu’il conquiert au quotidien. Une liberté que Jean Paul Sartre considère non seulement comme la principale caractéristique de l’homme, mais comme l’identification du sujet à son être même. Elle est « l’étoffe de mon être. »15 Une valeur que l’éducateur ne peut perdre de vue, au risque de se limiter au superficiel. L’enfant est une personne, mais une personne en devenir. Son épanouissement dépend de son environnement familial. En un mot, il a besoin d’être éduqué. L’éducation apparaît ainsi comme une sorte de conditionnement qui voudrait rendre l’éduqué le plus libre possible vis-àvis des déterminations qui pourraient étouffer son libre arbitre. Si certains
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J. Maritain, Pour une philosophie de l’éducation, Paris, Fayard, 1959, p. 27. I. Lepp, L’existence authentique, Paris, La Colombe, 1951, p. 51. 15 J.-P. Sartre, L’être et le néant, Paris, PUF, 1943, p. 514.

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jeunes ont parfois fait le choix de devenir des enfants soldats en Afrique, c’est apparemment pour répondre librement à l’appel de leur conscience en faveur de la libération de leur village. Et pour cela, ils tuent, violent, pillent etc. Voilà où peut conduire un usage perverti du libre arbitre16. L’éducateur se doit donc d’adopter une posture qui permet à l’éduqué d’apprendre à user à bon escient son libre arbitre dès le temps de sa formation scolaire et universitaire. A cette fin, l’éducateur devrait travailler à son effacement progressif, privilégiant une éducation où l’éduqué devient de plus en plus autonome, capable de s’éduquer luimême tout au long de sa vie. Le rôle de l’éducateur peut être comparé à celui d’un entraîneur sportif qui livre tous ses secrets à l’athlète, pour que celui-ci devienne plus performant dans le domaine en gérant au mieux lui-même son temps, sa diététique, ses efforts et sa récupération ; sa détente et aussi sa concentration. Malgré la liberté qui accordée à l’éduqué, l’éducateur dispose d’un rôle non-négligeable à jouer auprès de l’éduqué. Cela se justifie par le fait que ce dernier, de part les étapes qui caractérisent son évolution, se trouve dans la nécessité d’acquérir un usage de son libre arbitre, de former son intelligence et sa volonté afin de devenir une personne adulte, capable de diriger, d’organiser sa vie, de faire face aux obstacles et cultiver la capacité d’opérer des choix existentiels conséquents. Le rôle consiste, non à se contenter de transmettre une connaissance livresque, mais à se mettre au service de l’éduqué. Une attitude qui n’est pas à confondre à un « laisser-aller » où l’éduqué deviendrait ce petit roitelet à qui tout est permis. Mais une posture qui se fonde sur le courage de la remise en cause d’une pratique qui a besoin d’un nouveau souffle, surtout en Afrique.
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Au sujet des enfants soldats, il y a deux groupes. Ceux qui sont obligés de se retrouver dans la rue par la force des choses et qui se retrouvent à la merci des recruteurs non scrupuleux. Mais il y a un autre groupe constitué de jeunes recrutés de force par des chefs de guerres qui n’hésitent pas à les instrumentaliser en vue d’accéder à leur objectifs. C’est ce que confirme cette déclaration de Kone Solange qui décrit la façon dont ces jeunes sont utilisés par les adultes « jeunes instrumentalisés. Dans cette Afrique où l’on magnifie le respect des Anciens, on a vu, chose incroyable, des jeunes aux ordres, destituer des vieux chefs de village. » Et le chercheur français Banegas témoigne lui aussi de cet embrigadement croissant, en particulier dans les rangs des jeunes patriotes où il évoque une « miliciarisation » des nouvelles générations. Yves Hardy, « Côte d’Ivoire. La voix de la société civile » in, Faim et développement magazine, N° 217, décembre 2006, p. 24.

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1.1. L’EDUCATEUR AU SERVICE DE L’EDUQUE
Comment faire en sorte que celui qui est sensé connaître, soit en même temps celui qui se met à la place de l’apprenant ? Effectivement, pour que l’éducation puisse jouer un rôle de premier plan dans le processus de développement solidaire en Afrique, il appartient aux praticiens de l’enseignement de se remettre en cause. Une attitude qui s’ouvre sur la rénovation nécessaire à toute nouvelle pratique pédagogique. Cette rénovation pédagogique passe par la remise en cause du rôle même de l’éducateur. Il acceptera de passer du rôle d’un simple transmetteur de savoir, à celui d’un communicateur qui se met à la place de son interlocuteur, quel que soit son niveau d’apprentissage. Une telle attitude se fonde cependant, sur la considération de la place centrale que l’éduqué est appelé à jouer dans le processus d’apprentissage. Si l’enseignant fonde sa démarche sur la considération de l’éduqué, même s’il n’est qu’au début de sa démarche, il a déjà les clefs pédagogiques qui lui permettent d’accéder aux champs de l’action éducative.

1.1.1. Les grands champs de l’éducation
Comme nous aurons à le préciser plus tard en abordant la question de l’éducation chez Jacques Maritain, nous rappelons que notre vision éducative est loin d’être neutre. En parlant de l’aide que l’éducateur apporte au jeune apprenant pour qu’il tire du meilleur de luimême la réalisation de ses actes majeurs, nous nous sommes appuyés sur la conception de Jacques Maritain. Il estime que l’enfant n’est point cette tabula rasa qui a tout à apprendre, mais qu’il porte en lui une richesse de l’esprit qu’il faut éveiller. C’est pourquoi, nous estimons que l’éducation doit être centrée sur l’éduqué. Cela ne remet pas en question le rôle fondamental de l’éducateur, mais rappelle que le bien recherché est la croissance sociale, humaine et intellectuelle de l’éduqué. Car, il faut donner toutes ses chances à cette personne en devenir pour qu’elle réussisse sa vie et qu’elle ait la joie de vivre. La recherche naturelle de l’homme est le bonheur. Cette quête peut tendre vers l’eudémonisme, le sadisme, le masochisme ou l’épicurisme. C’est pourquoi, l’éduqué a besoin d’être guidé sur le chemin du bonheur, pour que sa joie de vivre soit réelle et non pas illusoire, pour qu’elle puisse ainsi contribuer à 21

l’épanouissement des autres. En effet, le but ultime de l’éducation est de permettre à l’éduqué de donner ou de trouver un sens à sa vie, pour prétendre construire un bonheur véritable ; c’est dans cette mesure qu’il pourra devenir responsable de soi, des autres et de la nature. Le rôle de l’éducation est de favoriser le développement de la personnalité de l’enfant afin qu’il puisse assumer la responsabilité qui caractérise la personne adulte. Mais la personne humaine est un être social qui ne peut atteindre cette maturité qu’avec l’aide des autres et elle ne pourra construire sa vie qu’en l’inscrivant dans un corps social. Les trois grands champs offerts à l’action éducative, ne sont pas exclusifs. Ils se complètent par d’autres responsabilités que l’éducation a le devoir d’assumer. Parmi ces responsabilités, nous pouvons citer : -favoriser le développement de la personne humaine dans son intégrité physique, morale, intellectuelle et sociale en lui permettant de s’assumer de façon responsable ; -favoriser la socialisation, c’est-à-dire, de donner à la personne de l’éduqué les capacités nécessaires pour s’intégrer harmonieusement dans la vie sociale ; -favoriser son accession à un projet de vie qui donne un sens à celle-ci, et contribue à apporter un épanouissement, source d’un bonheur responsable pour l’éduqué et pour ses semblables. Mais pour y parvenir, il est important de revenir sur la mission essentielle de l’éducateur17.

1.1.2. La mission de l’éducateur
Tout comme l’éducateur, l’éduqué est une personne, mais une personne fragile qui a besoin de se construire. Est-il légitime d’éduquer ? La réponse est positive, car l’éducation fait partie des droits fondamentaux de la personne humaine, comme nous le montrerons plus tard. Aujourd’hui, l’environnement a une grande influence sur l’individu que ce soit en Afrique où ailleurs. Les médias, la rue, le sport, les activités culturelles, les rencontres etc, ont une énorme influence sur l’évolution de l’éduqué. Et le milieu dans lequel évolue l’éduqué, pour ce qui concerne notre travail l’Afrique, n’est pas neutre par rapport à tout cela. Remarquons cependant que cet environnement n’a pas forcément pour ambition de faire grandir la personne en l’aidant à devenir
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Cf. Y. Bonnet, Les neuf fondamentaux de l’éducation, Paris, Presses de la renaissance, 2002, p. 27.

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