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Eduquer les pauvres, former le peuple

De
191 pages
L'enseignement professionnel existe-t-il, lui qui scolarise aujourd'hui un tiers des lycéens ? A l'heure où le mot professionnalisation semble être devenu le leitmotiv de toutes les études, l'enseignement professionnel a-t-il une histoire ? Cet ouvrage prend soin d'en reconstituer la genèse et son histoire depuis le XVIIIe siècle.
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Éduquer les pauvres, Former le peuple

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Célestin BOUGLE, Solidarisme et libéralisme. Réflexions sur le mouvement politique et l'éducation morale, 2009. Eguzki URTEAGA, La sociologie en Espagne, 2008. John TOLAN (dir.), L'échange, 2008. Brigitte ALBERO, Monique LlNARD, Jean-François ROBIN, Petite Fabrique de l'innovation à l'université, Quatre parcours pionniers, 2008. Françoise DUTHU, Le Maire et la Mosquée, 2008. Jérôme CIHUELO, La dynamique sociale de la confiance au cœur du projet, 2008. Vocation Sociologue, Les sociologues dans la Cité. Face au travail, 2008. Catherine LEJEALLE, Le jeu sur le téléphone portable: usages et sociabilité, 2008. François Etienne TSOPMBENG, Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique, 2008. Michel WARREN, L'école à deux ans en France. Un nouveau mode de gestion de la chose publique éducative, 2008. Philippe LYET, L'institution incertaine du partenariat. Une analyse socio-anthropologique de la gouvernance partenariale dans l'action sociale territoriale, 2008. Roland GUILLON, Essai sur la formation sociale des œuvres d'art, 2008. Michèle PAGÈS, L'amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l'expérience amoureuse, 2008. Dan FERRAND-BECHMANN, Tribulations d'une sociologue. Quarante ans de sociologie, 2008. Marko BANDLER et Marco GIUGNI (dir.), L'altermondialisme en Suisse, 2008. Philippe HAMMAN (dir.), Penser le développement durable urbain: regards croisés, 2008.

Hervé TERRAL

,

Eduquer les pauvres, Former le peuple
Généalogie de l'enseignement professionnel français

L' Hltmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-07911-3 EAN:9782296079113

A mon père André TerraI, ancien élève de l'Ecole pratique de Béziers

A la mémoire de ma compatriote Elisa Grimailh-Lemonnier

«Passé, présent: équilibre de leur balance, toute la tâche des sociétés humaines. Mais quand il s'agit d'éducation, le plateau du passé reçoit, on peut le dire, sa double charge. »
Lucien Febvre (in L'Encyclopédie française, 1. 15, 1939)

Avant-propos
Le lycée professionnel semble constituer depuis un certain temps déjà un univers tiers où il convient, pour le plus grand nombre, d' « envoyer les enfants des autres» après « en avoir demandé bruyamment le développement », selon une percutante formule du journaliste N. Berheim (Le Monde, 14 septembre 1969)1. Plus, il semble même devenu, de réformes du système éducatif (une trentaine en 50 ans) en démocratisation de l'enseignement (souhaitée par le plan Langevin-Wallon, 1947), de différenciation pédagogique (lancée dès 1974 par le ministère Joseph Fontanet) en discrimination positive (création des Zones d'Education Prioritaire - ZEP - en 1981), « le monde des autres» si l'on en croit un spécialiste reconnu des sciences de l'éducation, Bernard Charlot (Le Monde, 30 septembre 1999), co-auteur par ailleurs d'un ouvrage de référence sur l'histoire de la formation des ouvriers (1985)... En 2004 encore, Cyril Mennegun, ancien élève du lycée professionnel de Belfort devenu un documentariste apprécié2, déclare abruptement au même journal en date du 13 janvier: « L' arrivée au lycée professionnel, c'est la honte... » En trois décennies, rien n'aurait donc, sur le fond, bougé... le paysage aurait tout juste tremblé, peut-être. Un ancien responsable du ministère de l'Education nationale ira même jusqu'à poser une question incongrue, sinon presque sacrilège, dix ans après qu'eurent été lancés les baccalauréats professionnels (1985), illustrations des ambitions de la nation tout entière à porter 80 % des jeunes d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat et lors même que le constructeur d'automobiles Toyota proclamait
1 Cité in Grignon (Claude), L'ordre des choses, les fonctions sociales de l'enseignement technique, Paris, éd. de Minuit, 1971, p. 25. 2 Cyril Mennegun a réalisé en 1998 Le premier qui rira et en 2002 Quel travail, puis en 2004 Nous les apprentis. Sur la nouvelle jeunesse ouvrière de la région belfortine, voir les études longitudinales des sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux. 7

fièrement sur ses panneaux publicitaires qu'il convenait désormais de « s'offrir une voiture fabriquée par un bachelier» : « Le lycée professionnel existe-t-il ? »3 Certes, il Y avait dans cette interrogation provocatrice de la boutade et, peut-être aussi, quelque dépit quant aux aléas d'une politique scolaire se voulant résolument réformatrice, voire révolutionnaire dans ses professions de foi pédagogiques: l'heure n'était-elle pas enfin venue avec la loi d'orientation du 10 juillet 1989 (dite communément loi Jospin) d'opérer à la fois une révolution copernicienne de l'école en mettant « l'élève au centre du système éducatif» et de réaliser des idéaux, tant politiques que sociaux, émancipateurs, portés depuis des lustres par les courants les plus résolus de la Gauche ou... de la Démocratie chrétienne elle-même - par exemple à l'occasion du plan Langevin- Wallon né des compromis historiques de la Libération, mais bien en deçà aussi si l'on se tourne vers la thématique de « l'Ecole unique », en gestation dès avant la Grande Guerre? Le rapport Langevin-Wallon, pour s'en tenir à lui seul, souhaitait dans son introduction que « la structure de l'enseignement» fût enfin « adaptée à la structure sociale» et non plus ségrégative, que tous les enfants puissent trouver leur place, mieux: leur juste place selon leurs « aptitudes»... comme l'envisageait explicitement déjà dans son programme de 1849, au cœur d'une Seconde République en train de virer vers l'Empire autoritaire, l'Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes - dessinant un monde pacifié que le dessinateur Brunhoff réalisera plume en main, quelques décennies plus tard, à travers Le monde de Babar, charmant royaume de carton-pâte où le jardinier côtoie avec bonheur son monarque et le marin son amiral, etc. La réalité sociale n'a pas grand chose à voir, hélas, avec les bandes dessinées iréniques, fussent-elles d'abord conçues pour les enfants des bonnes familles dans un entre-deux-guerres inquiet. Elle s'apparenterait plutôt au monde brutal et violent que d'autres planches mettent au même moment en scène, entre Tintin et

3 Legrand (André), Le Système E, Denoël, 1995. Cité p. 47. 8

Tarzan, traversées par la dimension séculaire des conflits: entre nations, entre groupes humains et, à l'intérieur de ces derniers euxmêmes, entre telle ou telle faction: bleus et verts comme à Byzance, rouges et noirs comme en Allemagne, etc. C'est du reste sur cette dernière terre que la notion de « conflit» a été, sans doute, la plus interrogée et la plus valorisée, à travers la réflexion d'un Karl Marx, devenue de facto universelle, ou celle d'un Georg Simmel, plus contenue dans l'espace et le temps (Sociologie, 1908, chap. IV). Simmel, par ailleurs, a su mettre en évidence dans le même ouvrage (chap. VII) la place spécifique et presque paradoxale du « pauvre» dans nos sociétés - « corpus vile », à l'extérieur du groupe social et pleinement enchâssé en son sein: « Il y a des êtres humains dont le statut social est d'être pauvre et c'est tout »4, La France n'en ignore pas pour autant quant à elle la « lutte des classes ». Un penseur libéral comme Guizot l'intègre dès les années 1830 à sa réflexion, particulièrement dans le champ de l'école qu'il contribue, plus qu'aucun autre, à construire; luimême n'est en cela que I'héritier des pamphlétaires et des philosophes d'Ancien Régime: de Caradeuc de la Chalotais à Rousseau, de Voltaire à Diderot, ces derniers se sont en effet demandé ce que pouvait être une école juste et propre à servir les intérêts du pays tout entier, ceux des laboureurs comme ceux des manufacturiers, parfois les uns contre les autres. Globalement, dès le Discours préliminaire de D'Alembert, l'Encyclopédie (1751) va s'interroger sur la place des arts mécaniques et des arts libéraux, de leur reconnaissance conjointe dans la société présente et à venir. Un siècle plus tard, les « instituteurs, institutrices et professeurs socialistes» que nous avons déjà mentionnés donnaient, pour leur part, leur credo, appelé à durer longtemps sous des formes variées: « Il faut que l'éducation soit dirigée de façon à développer dans chacun une certaine universalité, qui constitue l'être humain, en même temps qu'à rendre tous les individus propres à exercer d'une

4 Simmel (Georg), Sociologie, Paris, PUF, 1999, [1908], p. 489. 9

façon particulière une ou plusieurs professions artistiques ou scientifiques.5» L'accès aux «professions artistiques ou scientifiques », ici évoquées sur un pied d'égalité, en sus des « professions libérales» depuis longtemps admirées, s'impose donc depuis maintenant deux bons siècles comme une question de fond de la société française et, plus généralement des sociétés européennes confrontées avec la fin du XVIIIe siècle à l'émergence de la révolution industrielle dans un monde en voie de sécularisation sur le plan des idées. C'est ce long mouvement que nous nous proposons d'étudier ici. Partant d'une école toute dévouée aux congrégations religieuses puisque fondée par elles pour sauver les âmes, nous cheminerons pas à pas vers l'école contemporaine où la dimension « professionnelle» est devenue un véritable leitmotiv, sinon une impérieuse obligation - dans les discours au moins. Ce faisant, nous ne parviendrons sans doute pas à épuiser un sujet d'une très grande densité. Formulons simplement le vœu d'avoir pu poser des jalons, baliser l'itinéraire et, in fine, susciter peut-être d'autres questionnements.

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ln Henry (André), Serviteurs d'idéal, Paris, éd. L'instant, 1987, p. 238. 10

Première partie

« Sauver les âmes»

« Rien n'est plus grand, mes très chers Frères, que de s'employer à donner aux enfants une éducation chrétienne et à leur inspirer la crainte et l'amour de Dieu: c'est pour cette fin que vous vous êtes consacrés à son service: heureuse consécration qui vous rendra grands dans le Royaume des Cieux selon la Promesse de J.-c. » Jean-Baptiste de La Salle, Conduite des écoles chrétiennes, manuscrit de 1706.

« Aux Pyrénées et aux Alpes, l'art d'enseigner sera le même qu'à Paris; et cet art sera celui de la nature et du génie. Les enfants nés dans les chaumières auront des précepteurs plus habiles que ceux qu'on pouvait rassembler, à grands frais, autour des enfants nés dans l'opulence. On ne verra plus dans l'intelligence d'une grande nation de très petits espaces, cultivés avec un soin extrême, et de vastes déserts en friche. La raison humaine, cultivée partout avec une industrie également éclairée, produira partout les mêmes résultats, et ces résultats seront la recréation de l'entendement humain chez un peuple qui va devenir l'exemple et le modèle du monde»
Joseph Lakanal, Rapport sur l'établissement 24 octobre 1794. des écoles normales,

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Aventurier de dimension internationale, européen du XVIIIe siècle comme l'était son ami Giacomo Casanova, le montpelliérain Ange Goudar (1708-1791) dresse dans L'espion chinois (1773)6, sur le mode déjà fort établi des célèbres et sulfureuses Lettres persanes (1721), un tableau piquant de l'éducation en France. Le réquisitoire est vif, touchant tout à la fois son état, sa nature et ses protagonistes. Qu'on en juge : a) « Il est permis aux Français d'avoir de l'esprit ;mais il leur est défendu d'être savants: leur profonde érudition se réduit à un savoir superficiel... Les bonzes et les gens d'Eglise, qui sont les gardiens de l'ignorance publique, perdraient leur autorité, s'ils permettaient qu'on devînt savant. Ils sont surtout attentifs à ce qu'on ne fasse point de grands progrès dans la physique, qui mène à la connaissance de Dieu. La garde de cette porte est leur fort; car si on venait une fois à déchirer le voile, ils seraient très faibles. On leur ferait la loi, au lieu qu'ils la font aux autres; sans compter qu'il faudrait alors qu'ils devinssent savants et qu'il leur est bien plus commode d'être ignorants.» (Lettre XXV. Le mandarin Champ-pi-pi au mandarin Kié-tou-na à Pékin). b) « Tout le monde ici parle morale; mais il y a fort peu de gens qui aient des mœurs. On voit tout plein d'hommes à Paris qui disputent continuellement sur des choses qu'ils ne croient point, et font paraître un grand zèle pour des maximes qu'ils ne pratiquent jamais. Les libertins surtout font beaucoup de bruit et se répandent le plus en raisonnements moraux... Il est rare qu'une femme ne se rende aux arguments d'un homme qui parle mœurs. Elle ne manque jamais de se laisser séduire, lorsqu'il lui prouve qu'il est si délicat en sentiments que ce n'est pas par débauche mais par vertu qu'il la déshonore. C'est ainsi que la morale est changée en poison, et que le seul moyen qui reste à la religion pour retenir les mœurs est employé à les. combattre.» (Lettre XXVI. Le même au mandarin Otao-yu-se, censeur de l'Empire, à Pékin).

6 Goudar (Ange), L'espion chinois, Bordeaux, L'horizon chimérique, [1773], 1990, pp. 72-73. 15

c) « J'ai entendu comparer l'âme à une table sur laquelle nos idées sont écrites. Dans ce cas-là, il n'y a rien d'écrit sur la table de l'âme de la plupart des Français. Les trois quarts et demi de ce qu'on appelle de ce nom sont des automates, doués d'une âme à la vérité, mais d'une âme stupide, privée de connaissances et de savoir. C'est de l'éducation que dépend le génie, et il n'y a qu'un petit nombre d'hommes dans cet Etat qui soient éduqués. Tous les autres sont livrés à leur grossièreté naturelle. On peut dire qu'il n'y a presque point de Français en France. « On m'a assuré qu'on compte actuellement quatre millions de sujets du roi Louis, qui ne savent pas lire; et plus de six millions qui ignorent l'art d'écrire. Les richesses ici sont la mesure de l'éducation. Il n'y a que ceux qui les possèdent qui aient les moyens d'apprendre à être Français. « Il est vrai qu'il y a des écoles publiques où il n'en coûte rien pour s'instruire; mais ces écoles, qui sont le centre de l'ignorance, servent plutôt à gâter l'esprit, qu'à le former. Les bons maîtres ne sont que pour les citoyens opulents. Ici l'éducation ne donne rien à l'Etat. Sans le climat, le peuple français serait le plus stupide de l'univers. » (Lettre XXVII. Le même, au mandarin Kié-tou-na, à Pékin). » Cette foucade de Goudar est, notons-le d'entrée, contemporaine d'œuvres jugées plus sérieuses, tels les grands projets réformateurs: l'Essai d'éducation nationale de Caradeuc de La Chalotais (1763), le Mémoire sur J'éducation publique de Guyton de Morveau (1764), le Compte rendu écrit par le Président Rolland d'Erceville (1768)... ou encore l'Émile de J.-J. Rousseau (1762) voire l'Encyclopédie (1751-1772). Il n'en a certes pas l'envergure intellectuelle, ignorant tout à la fois la progression - certes très relative - des savoirs auprès de nouvelles couches de la population - qu'illustrent par exemple les boursiers de Louis-le-Grand, et, plus encore, la transformation des savoirs qu'amorcent le nouveau plan d'éducation dû à l'abbé Batteux, sa promulgation par le secrétaire d'Etat à la guerre, le comte de Saint Germain, son application dans les douze nouvelles Ecoles royales militaires se substituant en 1776 à l'Ecole éponyme de Paris jugée trop 16

luxueuse: études de géographie, de dessin, des mathématiques, des langues vivantes, des faits d'armes, de la danse, etc. Celle de Sorèze en Languedoc, sise au pied de la rude Montagne noire, recommande de surcroît de « ne donner aux élèves qu'une simple couverture la saison la plus rigoureuse» 7. Pour autant la prose " enlevée de Goudar n'en garde pas moins un intérêt fondamental car elle est fort représentative des changements de mentalités, prérévolutionnaires, qui s'opèrent dans l'exigence d'un nouvel ordre sociétal où les valeurs ne seraient point versées en leur contraire: la connaissance en ignorance, la morale en vice, l'être en apparaître ou en faire-semblant - art mineur au demeurant, où Goudar lui-même excella, prêtant quand il le jugeait bon sa plume au pouvoir en place. Si, depuis le haut Moyen Age, la première figure du maître fut celle du clerc, force est de constater également que c'est au sein même de la cléricature que s'exprima aussi une contestation affirmée de la profession enseignante. Ainsi le Père Corbin, doctrinaire et ancien principal de l'Ecole royale de La Flèche pouvait-il écrire en 1789 : «Le premier vice de l'éducation publique, celui qu'on peut regarder comme la source de tous les autres, c'est que tout y est livré à l'arbitraire des instituteurs: aucune loi, aucun plan ne les assujettit à suivre la marche la plus raisonnable et la plus utile à leurs élèves. Dans une profession où il est si facile et si dangereux de s'égarer, ou mille routes différentes aboutissent à des précipices, il est permis au premier venu de suivre celle qu'il lui plaît de choisir... Ainsi, tandis que tous les arts, même les moins importants, étaient soumis à une police sévère et surveillés avec le plus grand soin, le premier de tous, celui qui a pour objet de former des hommes, se trouve livré à la merci du premier qui veut s'en emparer et qui se croit capable d'en remplir les grandes fonctions... Qu'on parcoure les collèges qui ne sont pas assujettis au régime

7 Fabre de Massaguel (1), L'Ecole de Sorèze de 1758 au 19 Fructidor an IV, Cahiers de l'Association Marc Bloch. Etudes d'histoire méridionale, Toulouse, J958, n° 2, p. 48. 17

des congrégations enseignantes, on jugera du désordre produit par cette liberté indéfinie: ici on proscrit absolument les langues savantes, pour ne s'occuper que de celles de son pays; là, sans les proscrire absolument, elles sont si négligées qu'on les compte à peine dans la grande variété des objets qu'on embrasse. Ai11eurs, par un vice contraire et non moins condamnable, on ne s'occupe que d'elles, et on y borne toute l'instruction... Au vice de l'arbitraire dont j'ai montré les inconvénients et les dangers il est nécessaire d'opposer des lois sages, des principes fixes, et des règles que personne n'ait ni la liberté ni le pouvoir de violer. » (Mémoire sur les principaux objets de l'éducation publique, 1789)8. Plaidoyer pro domo, le texte du Père Corbin ne peut, en effet, ignorer l'ordre scolaire ancien porté, hier encore, par les divers ordres religieux dans le domaine de la formation des maîtres.

L'enseignement

élémentaire

C'est dans l'enseignement le plus élémentaire, tout d'abord, que furent conçus de véritables séminaires enseignants, fondateurs d'une norme scolaire, et pensées simultanément l'instruction et l'éducation du plus grand nombre. Une des premières initiatives dans ce domaine revint à l'ecclésiastique bressan Charles Demia (1636-1689), organisateur des Petites Ecoles de la région lyonnaise et promoteur du Séminaire de Lyon (1667). Peu de temps après Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719) commença à regrouper des maîtres (Reims, 1681) et créa l'institut des Frères des Ecoles Chrétiennes (1684) appelé à un rayonnement national malgré la survei11ance scrupuleuse du chantre de Notre Dame, Claude Joly, « absolu et entièrement Maître des permissions annuelles et révocables de

8 Julia (Dominique), Les trois couleurs du tableau noir, Paris, Belin, 1981. Cité pp.21-22. 18

tenir Ecoles »9, malgré la méfiance rivale de la corporation des maîtres-écrivains, attachés à des statuts de 1570 et forts de leur autorité sur les petites écoles. Il couronna son entreprise par la création du séminaire de Saint-Yon (1705) et la rédaction parallèle de la Conduite des Ecoles Chrétiennes, véritable plan directeur de la nouvelle institution. « La conduite» servira, en effet, de guide à des groupes religieux hétérodoxes - tels les post-jansénistes Frères Tabourin qui survécurent sous des formes masquées, dans le quartier Saint Antoine à Paris, jusqu'en 1887 et suscitèrent l'intérêt

des pédagogues républicains10. Elle servira aussi, plus tard, de
référence aux réformateurs de Jean-Marie Robert de La Mennais (1780-1860), fondateur des Frères de l'Instruction Chrétienne de Ploërmel et des Filles de la Providence de Saint Brieuc - lesquels n'adoptèrent une « Conduite rénovée» qu'en 1868 avec le Guide de l'instituteur chrétien du Frère Job. A la vérité, Demia et La Salle ne firent que reprendre et développer un ouvrage de 1655, L'Ecole Paroissiale ou la manière de bien instruire les enfants dans les petites écoles, dite l'Ecole Paroissiale, attribuée à un prêtre parisien, J.-R. Betancour. Ce texte peut être considéré comme la matrice d'un ordre scolaire en voie de rationalisation pour autant qu'il entend définir successivement: 1) « les qualités et vertus nécessaires aux maîtres », 2) « les moyens pour élever les enfants à la piété », 3) « la méthode pour enseigner à lire et à écrire, avec plusieurs avis pour expliquer les principes de la langue latine (qui se vend aussi séparément pour la commodité des enfants) », 4) « des instructions familières pour enseigner l'orthographe française sous la connaissance de la langue latine, les principales règles de l'arithmétique, les pratiques les plus familières du christianisme, les pratiques les plus familières de la Civilité », 5) « un petit traité de plain-chant» Il.

9 « Statuts et règlements des petites écoles» (1672). 10 Rébellian (Alfred), « Un enseignement primaire janséniste de 1711 à 1887 », Revue pédagogique, 1906, 1.2, pp. 212-225. Il Compayré (Gabriel), Charles Démia et les origines de l'enseignement primaire, Paris, Delaplane, s.d, 118 p. Cité p. 60. 19