//img.uscri.be/pth/3393c5a8f3583fa28761c85652f8bd2c97a68cda
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI - PDF

sans DRM

Émoi et moi

De
178 pages

Un cadre supérieur, une vie confortable, un incident domestique et voilà que tout bascule. Comment abandonner son petit univers pour une aventure aux lendemains incertains. Lorsque le passé surgit sans préavis et prend votre conscience en otage, il vous faut recourir à tous les stratagèmes pour avoir une chance de guérir.
Sommes-nous prêts à affronter notre propre mémoire ?
Jacques Palong, lui, se croyait invulnérable et respecté. Mais de qui ?
Il lui faudra désormais livrer un combat contre lui-même pour enfin entrevoir l’espoir. L’amour et la haine vont se côtoyer dans un ballet infernal de révélations d'où naîtra un autre homme. Le bonheur existe, reste à trouver les chemins qui y mènent.


Voir plus Voir moins

C o u v e r t u r eC o p y r i g h t













Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,
intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN numérique : 978-2-334-17625-5

© Edilivre, 2016P r o l o g u e
Qui n’a pas manifesté un jour des doutes sur son existence, regretté, espéré, rêvé d’autres
choses, d’autres chemins ? Cette histoire n’est pas seulement une fiction mais un regard
d’homme, une réflexion, un constat sur les conséquences directes et indirectes que notre
société de consommation impose aux individus que nous sommes.
La spirale infernale du tout commerce, de l’argent roi, uniques moteurs du bien-être des
consommateurs, nous entraine peu à peu sur les chemins du vide mental et…… sentimental.
Un petit nombre d’entre nous tente encore d’échapper à ce conformisme établi et décide de
vivre leur vie d’une manière différente, marginale pour employer le terme approprié.
Sont-ils plus heureux et sont-ils les nouveaux guides de notre espèce ? Seront-ils capables
d’imaginer et d’influer une nouvelle société ou l’homme sera enfin au centre de tout ?
Que nenni, ce sont tous des illuminés, des baba-cool, trop dangereux pour être pris au
sérieux.
Si tu veux changer les choses « fais de la politique mon gars » m’a conseillé un jour un élu.
Il suffit d’y croire, c’est comme le bon Dieu.
Ce roman est donc une fenêtre ouverte sur une objection positive. Espérer un monde
meilleur où la quête du bonheur, du vivre ensemble ne serait plus une utopie mais une simple
réalité, une histoire d’amour, d’espoir.
Le véritable bonheur existe-il ? C’est ce que nous allons voir.
« Souviens-toi qu’à ta naissance tout le monde était dans la joie et toi dans les pleurs. Vis
de manière qu’au moment de ta mort tout le monde soit en pleurs et toi dans la joie. »Chapitre 1Un doute
Paris – Février 2012 –
Chers lecteurs, je m’appelle Jacques Palong, Jacquy pour mes amis et ″Jack ″ au bureau.
Jusqu’à présent ma vie n’avait rien de bien originale, le genre monsieur tout le monde que
l’on croise dans la rue sans y prêter une quelconque attention.
Pourtant mon physique de quinqua bien conservé, version playboy du dimanche éveille
encore chez certaines femmes un petit désir pudique. Je reconnais que le sport à quand
même certaines vertus pour ceux qui comme moi jusqu’alors en ont fait une hygiène de vie.
Malgré tout, depuis peu mes cheveux grisonnent pas mal, mes tempes se dégarnissent et je
porte des lunettes pratiquement à plein temps. Rien de plus normal m’a confirmé mon
médecin. Malgré mes efforts quotidiens, le stress du citadin lié à un régime alimentaire
désastreux a mis ma peau couleur de bitume. Si vous m’aviez connu à vingt ans, vous
m’auriez trouvé plutôt cool, sympathique et beau garçon. Vingt-sept ans plus tard le Bad boy a
un léger coup dans le buffet. Des rides apparaissent sur mon front et pendant ce temps, ma
couverture capillaire s’envole de tous côtés. Mon look a nettement évolué ces deux dernières
années et j’hésite de plus en plus à me regarder dans le reflet des vitrines. Le miroir de ma
salle de bain me déprime et je rejoins inexorablement le club des quinquas à la vitesse de
l’éclair. Je n’ai désormais plus d’autres choix que d’admettre ma future condition de sénior.
J’affiche donc 47 ans au compteur, divorcé, un fils que je ne vois jamais tel un fantôme, un
appartement cossu dans le sixième arrondissement de Paris et une magnifique compagne
depuis trois ans dénommée Eva. Alors pas de raison de se plaindre à première vue.
Cependant, la vie passe un peu vite à mon goût et cela me perturbe malgré tout. Depuis
quelques mois je sens bien que tout cela commence à vaciller dans ma tête mais mon psy met
mon vague à l’âme sur la crise de la quarantaine. Elle a bon dos la crise, moi je sais que
quelque chose cloche sérieusement en moi, voir autour de moi. Alors j’attends comme tout le
monde que le pire arrive pour me dire simplement que la vie est belle. Pathétique !!!
Voilà bientôt six mois que chaque jour ou plutôt chaque nuit je fais le même cauchemar. Je
retarde inconsciemment l’heure d’aller me coucher et devient peu à peu un noctambule et un
spécialiste des séries TV de fin de soirée. Je m’allonge ensuite sur mon lit tel un zombi, avale
machinalement mon petit cachet spécial décontraction et le dodo m’est garanti. C’est là que
tout dérape et que mes douces nuits se convertissent en une zone de combat irréelle. Au petit
matin, je me réveille avec la même angoisse, la même peur qu’un soldat à qui l’on demande
de donner l’assaut contre un bunker avec un lance-pierre. Mais j’ai peur de quoi au juste ?
Ce cauchemar qui n’en finit pas et qui s’éternise. Sitôt endormi, ça repart de plus belle. Mon
corps me fait mal et pour la première fois de mon existence, j’ai réellement la trouille. Une
terreur obsessionnelle, qui vous tort les boyaux, vous fait haleter comme un vieillard qui ne
parvient plus à courir après son caniche. Peur du vide, peur de la vie, peur de tout et de rien.
Une peur intérieure, inexpliquée et inexplicable pour l’instant. Je suis pourtant un
″homourbanus normal ″, suivi par un spécialiste de la vie des autres, appel é psychologue, sensé
soulager mon moi intérieur. Hélas, rien n’y fait et c’est mon compte en banque qui reste le plus
soulagé des deux. Le salaud !
Voilà pour un premier état des lieux, maintenant revenons à ce foutu cauchemar car il est
sacrement coriace. Tout d’abord, le décor : c’est une vieille salle de sport décrépie, enfumée,
glauque où le public se bouscule et hurle sa haine dans des gradins délabrés à l’égard de
deux boxeurs situés sur un ring branlant. J’ai du mal à me situer dans ce vacarme mais
incontestablement je suis de la partie. Mais qui suis-je au juste ? Où suis-je dans cette foire
insensée ?
Mes oreilles bourdonnent et me font mal, le bruit est assourdissant et me transperce tout le
corps. Soudain, l’arbitre entre dans mon champ de vision. Il est affublé d’un costume de clownridicule et gesticule comme un pantin désarticulé. Il est hilare et découvre des dents jaunies et
acérées dans une énorme bouche caverneuse. Son maquillage outrancier accentue son
cynisme et mon cœur bat la chamade. Le clown gesticule dans tous les sens et fait son
numéro de pitre. La foule applaudit tandis que mon angoisse et ma terreur atteignent leur
paroxysme. Les deux boxeurs s’observent sans se juger, épuisés, vidés sans envie de
combattre. Je n’arrive pas à voir leur visage car tout devient flou. Livides, la sueur coule le long
de leurs visages que je discerne à peine. Une épaisse fumée envahit l’espace. Je suffoque
mais mon regard parvient enfin à distinguer ce qui était jusqu’à présent que des inconnus dans
la brume.
Je reconnais aussitôt le premier visage qui n’est autre que celui de mon patron mais passé
la surprise, je réalise avec effroi que l’autre…… c’est moi Jack, cadre supérieur dans une
société d’assurance, tétanisé à l’idée de devoir frapper son employeur à poings nus. Je délire.
Mon esprit chavire et je tremble de tout mon corps. L’atmosphère est de plus en plus pesante,
moite, étouffante et je transpire abondement. Ma vue se trouble à nouveau et chaque image
est comme filtrée par une vitre sale.
– A mort, à mort ! La foule se déchaine. Le clown frappe joyeusement le gong de la reprise
du combat. Mais quel combat ? Je suis non-violent dans ma vie de tous les jours alors
pourquoi dois-je me transformer en un prédateur sanguinaire ? Mais mon adversaire se lève
doucement avec un révolver dans la main droite et il pointe aussitôt l’arme sur moi. Le clown
s’esclaffe de plus belle, la foule applaudit, il va tirer, je tremble, je me noie dans ma sueur,
cherche vainement à fuir mais mes muscles ne répondent plus. Je suis cloué sur place,
immobile et sans aucune réaction. Mon cœur s’emballe et j’ai la sensation qu’il va exploser. Je
veux crier, fuir encore et encore mais je reste là, sans pouvoir bouger, tétanisé par cette
trouille viscérale. Je suis paralysé puis réalise soudain que je suis assis dans un fauteuil
roulant et qu’une main me tient l’épaule, je veux fuir, m’échapper, je crie, j’hurle…… non pas
encore, je veux vivrrrrrrrre…
– Jacques !, Jacques !!!!. Réveille-toi loulou !!! »
J’ouvre brusquement les yeux et reprends conscience avec le réel. Je baigne dans ma
sueur et mon pyjama ressemble à une serpillière mal essorée. Je suis fébrile et me retrouve
maintenant face à face avec le doux visage d’Eva. Fin du cauchemar !
Eva continue à me secouer par l’épaule tout en caressant de sa main mon front blafard. Je
suis en nage, haletant, hagard mais je réalise que je suis vivant, ouf !
– Tu as encore fait ton cauchemar, Loulou ?
Mon air ahuri suffit à lui répondre. Elle commence à être habituée. Je la contemple un
moment et cela m’apaise quelque peu. Je reprends doucement mes esprits et mon souffle.
Elle me tend un verre d’eau que je bois doucement. Chaque gorgée s’écoule dans ma
gorge sèche et mon corps me fait atrocement mal. Je ronchonne comme un vieux pour
soulager mes douleurs intérieures.
Elle est belle Eva, gracieuse dans sa chemise de nuit en soie bleue entrouverte laissant
deviner la courbure de ses petits seins. Son sourire découvre ses dents blanches et régulières
dans sa bouche aux lèvres roses et humides. Elle m’embrasse sur la joue rapidement tandis
que ses longs cheveux châtains me frôlent le nez. Le doux parfum de Jasmin qui s’en dégage
suffit à me ramener à la réalité.
– Allez, lève-toi loulou !, tu vas finir par nous mettre en retard ! Tu deviens pénible avec ton
cauchemar. Tu vois encore ton psy au moins ? Je serais toi, j’en changerais parce que… »
J’attrape sa main et la tire vers moi mais elle réussit à se dégager de ma prise et savoure
sa petite victoire en me tirant une langue moqueuse à souhait. Il y a quelques mois encore
nous aurions fait l’amour. J’aimerais la serrer dans mes bras, qu’elle se love comme un chat le
long de mon corps mais elle disparait dans le couloir en direction de la cuisine pour préparer le
petit déjeuner.
Je l’entends traverser le couloir en direction de la cuisine et marmonner des conseils debienfaisance. Puis elle ouvre les placards les uns après les autres et verse l’eau dans la
cafetière. Le son grésillant du vieux transistor diffuse les informations du jour. Dans quelques
minutes, elle m’en fera un bref résumé ne retenant que la version people car la politique n’est
pas sa passion, on peut même dire que le monde et la société ne l’intéresse pas. Elle vit dans
sa bulle Eva, créée de toute pièce par l’accumulation d’artifices les uns plus ridicules que les
autres. Pathétique réconfort de la modernité, sa consommation débridée lui permet d’oublier
ceux qui œuvrent à son confort, moi en particulier. En attendant, je m’extrais de ma torpeur
péniblement. Mon corps se relâche doucement mais mes muscles me font toujours souffrir
atrocement. Je passe mes mains sur mon visage, me frotte les yeux pour m’assurer une
dernière fois que je suis bien vivant, étrange sensation pour débuter une nouvelle journée. Je
me lève enfin tel un robot, direction la salle de bain. Mes jambes me portent à peine. Le gel
douche aux extraits de citrons achève de me réveiller totalement. Je reste quelques minutes
sous la pluie d’eau tiède puis sors de la cabine. Un rasage vite expédié puis je m’habille tout
en sirotant le café noir brûlant qu’Eva a déposé entre temps sur la machine à laver le linge à
côté du lavabo. Les petites habitudes ont parfois du bon.
Quelques minutes plus tard me voilà standardisé dans le couloir. Costume sombre, cravate
en soie unie, chemise rose pâle le tout choisi et assorti par les soins de mon nouveau coach de
vie alias Eva. J’allume machinalement mon téléphone portable et inspecte l’intérieur de ma
serviette en cuir noir pour vérifier mes dossiers en cours. Tout semble en ordre, la vie peut
reprendre ses droits.
Arrivé dans la cuisine, je saisis une tartine de pain, l’enduis d’une épaisse couche de
confiture à la fraise et l’avale machinalement sans même en savourer véritablement le goût. Le
temps presse et Eva remplit déjà le lave-vaisselle. Pas une minute à perdre, chaque geste est
formaté, exécuté dans l’ordre établi, il faut prendre et garder le rythme. Mon esprit est encore
accaparé par ce rêve et cela tourne carrément à l’obsession. J’ai la désagréable impression
que la moitié de moi-même est restée au lit. Mon spécialiste de la tête « Monsieur Psy », m’a
demandé de noter le plus de détails possibles. Comme si je pouvais écrire en dormant. Cette
pensée réussit enfin à m’arracher mon premier sourire.
La prochaine séance, je décide de faire le point ou plutôt de lui mettre les points sur les « I »
au roi du divan. Six mois qu’il me balade le gars avec ses : « mais encore…, cherchez plus
loin…, êtes-vous certain d’avoir tout dit,… je vois…, et dans votre passé ?…, au travail, vous
en êtes où ? Et vos amis, qu’en pensent-ils ».
Bref, il ne voit rien du tout et commence sérieusement à me gonfler le spécialiste des
neurones. Je vais lui régler son compte à ce disciple de Freud. Calme toi Jack, tu n’as plus
beaucoup de cheveux à perdre alors évite de perdre la tête maintenant.
Retour au présent avec Eva qui trouve enfin l’occasion de me placer son excuse du jour
pour éviter une rentrée trop précoce au foyer. Je salue son machiavélisme à choisir l’instant où
le temps de réponse sera plus que limité et évitera toute prise de tête.
Avant tout et pour bien comprendre notre relation une petite précision s’impose sur la
situation de la belle Eva. Elle ne travaille pas ou plus, du moins au regard de la sécurité
sociale. N’allez pas croire à un excès de machisme de ma part, je ne fais pas preuve de
sexisme mais simplement d’objectivité sur sa réalité administrative tout simplement. Toutefois
au regard de son emploi du temps c’est une véritable femme d’affaire, nous pouvons même
dire une Businesswoman.
Madame se cherche encore et toujours et a 32 ans je désespère qu’elle ne trouve un jour
sa voie. Jusqu’à présent mes revenus plus que confortables la dispense de tout effort et elle
en profite largement. Bien ! Sur ce point elle a parfaitement raison.
Revenons à l’excuse du jour !
– Loulou, n’oublie pas que ce soir j’ai répétition, je renterai tard, ne m’attend pas pour
dîner ! »
Une dernière précision qui a son importance. Eva est une future grande actrice, du moinsc’est-ce qu’elle laisse entendre à qui veut bien l’écouter. Les cours d’arts dramatiques au
conservatoire me coûtent une petite fortune depuis deux ans et j’espère qu’un jour son destin
permettra d’en amortir l’investissement. Je ne me berce guère d’illusions au regard des
quelques prestations où le moins que je puisse dire c’est qu elle s’est donnée en spectacle,
dans tous les sens du terme. Elle a apporté la preuve scientifique qu’être belle est utile pour ne
pas perdre la face et ce jour-là aucun doute possible ça lui a réellement permis de sauver la
sienne.
Cela fait donc quatre jours qu’elle me répète la même chose au petit déjeuner et tout cela
pour passer sa soirée avec ses copines ou d’autres lascars de la troupe mais cela j’y
reviendrais en détail plus tard. J’acquiesce d’un mouvement de tête, l’embrasse et quitte
l’appartement surchauffé pour me retrouver dans l’ascenseur. Trois étages plus bas, dans le
hall de l’immeuble, le concierge me salue sans s’arrêter pour autant, occupé à pousser le
conteneur d’ordures vers l’extérieur comme chaque matin. Par politesse je lui tiens la porte
cochère XVIII° magnifiquement ouvragée grande ouverte. Le véritable luxe n’a pas d’âge. Il
me remercie machinalement d’un hochement de tête, je le salue à mon tour et m’éloigne à
grands pas. Brave type que ce Lucien, dont le surnom est « lulu » dans tout l’immeuble et le
voisinage. Ceci dit il reste distant, bourru à souhait mais discret ce qui est une qualité
précieuse dans cette profession. On peut tout lui demander sans qu’il n’émette aucune
protestation. Tous les colocataires de l’immeuble sont unanimes : Lulu est une perle rare, alors
restons tolérants sur ces sauts d’humeurs. Dans la rue, le froid de Février m’enveloppe et me
saisit aussitôt. Trois semaines que cela dure et avec moins cinq au thermomètre cela vous
réveille ou vous endort définitivement. Pas bon d’être SDF par les temps qui courent.
Malheureusement le 115 ne chôme pas et cette pensée me traverse l’esprit lorsque chaque
matin je passe devant un tas de cartons où je devine en dessous un corps allongé sur la grille
d’aération de la station de métro, seul lieu qui puisse raccrocher cet inconnu à un semblant de
vie. Un morceau de bonnet bleu délavé et crasseux dépasse de cet amas humain que chaque
passant observe à la dérobé comme si la misère était une maladie hautement contagieuse et
pouvait nous atteindre nous les gens bien établis. Un frisson parcourt mon dos à la vitesse de
l’éclair. Est-ce le froid ou cette vision ? Je ne pousse pas plus loin mon analyse et remonte
mon col sur mon écharpe qui me couvre déjà la moitié du visage. Malgré cela le froid lui
poursuit son œuvre. N’ayant plus de protection capillaire, mon cerveau ne peut supporter bien
longtemps d’être exposé ainsi. Merci le stress !
Je presse le pas en direction de la station de métro. Côté pratique, difficile de faire mieux et
cela fait vingt ans que chaque matin, même chose : je peux être aveugle demain, pas de
problème de transport, mes oreilles, mon odorat et mes pieds me serviront de guide.
Je descends dans les entrailles de la ville, refuge incontournable pour le citadin pressé et
peut-être écolo quelque part. Sur le quai il y a déjà foule comme d’habitude. Tout le monde se
fait la gueule, au moins cela évite les contacts cérébraux à défaut d’éviter les contacts
physiques. Même les singes font mieux que nous au zoo de Vincennes. Cette forme de misère
sociale à laquelle je participe directement tire son origine dans une peur collective exacerbée
par des médias toujours plus friands de faits divers sordides. Est-ce que les cages du zoo sont
faites pour protéger les singes ou les hommes ? Toujours ma fâcheuse habitude de comparer
mes congénères aux animaux, de quoi stimuler mon imagination matinale et combler ce
manque relationnel. Chacun y va de sa méthode et tente de masquer sa lassitude en pianotant
fébrilement sur son smartphone. Voici enfin une belle invention sensée nous rapprocher mais
qui au final nous permet d’éviter tout contact visuel et principalement physique. Paradoxe
d’une technologie faite pour le bonheur de son maître. Déprime de masse quand tu nous
tiens ! Bon, je reviens sur terre ou plutôt sur le quai où règne une atmosphère électrique.
Surtout ne pas laisser son voisin prendre le dessus, je suis là et j’y reste ! La rame arrive enfin
dans un bruit assourdissant à croire qu’ils ne connaissent pas le graissage à la RATP.On se
précipite en grinçant des dents, on se serre les uns contre les autres, ça grogne, ça crie, çapue, la routine du citadin. Dix-sept minutes plus tard, officiellement d’après les horaires
affichés sur le prompteur numérique flambant neuf du wagon, tout le monde dehors ! On court
à l’air libre comme des rats sentant leur fin approchée. Voici encore une preuve irréfutable du
potentiel extraordinaire de l’homme à s’adapter à des environnements hostiles qu’il a souvent
lui-même créés dans le seul but avoué d’améliorer sa vie.
Mais quelle vie ? La survie de l’homo-citadinus n’est qu’à ce prix.
Enfin l’air pollué par le trafic de l’extérieur est toujours préférable à l’air conditionné du
dessous mais cela reste pour l’instant aussi frais et humide. C’est dingue ce que l’on peut
aimer ce qui n’est pas bon pour soi finalement, tout est question d’ambiance et de nécessité.
Cinq minutes, pas une de plus et me voilà arrivé devant le sacro-saint des bureaux de
l’entreprise où je travaille depuis vingt-deux ans. Je commence à me refaire peur. Seconde
monté d’adrénaline de la journée et mon cœur monte une fois de plus en régime.
Ici je me dois d’être « monsieur Jack », dorénavant il me faut jouer une toute autre partition.
Je suis un cadre supérieur et l’on me regarde et respecte comme tel alors je me redresse
machinalement comme une barre à mine et j’adopte le visage grave de l’inquisiteur.
– Bonjour !!!!.
Le premier à me répondre est l’agent de sécurité Félix et son inséparable chien Arthur ou
peut-être est-ce l’inverse. La rumeur a parfois des aspects de vérité de faux-cul mais c’est
surtout son physique de boxeur du Bronx qui me fait reculer, respect mon gars, j’ai beau ne
pas être manchot, il faut parfois rester zen. Il devine ma gêne mais ne dit rien car la hiérarchie
évite bien des choses, cela l’amuse, son petit rictus en témoigne. Un mètre quatre-vingt-dix de
muscles, taillé comme une armoire à glace, cela a l’avantage de vous tenir à distance. Il y a
des types dont le physique colle réellement à l’emploi et là je suis devant un cas d’école. J’en
sais quelque chose puisque c’est moi-même qui l’ai recruté voilà une dizaine d’années mais
son mon m’a littéralement échappé. Bien, pas de fixation sur son identité puisque nous
n’avons aucune perspective d’affinités. Mon instinct me guide aussitôt vers l’ascenseur, je m’y
engouffre accompagné par cinq autres membres de l’entreprise dont les visages me sont
familiers et pourtant ils demeurent de parfaits inconnus, la routine, encore elle !
Je regarde machinalement ma montre sans en voir les aiguilles. Pourtant elle m’a couté une
fortune cette montre ! Là encore, chacun a sa petite marotte pour éviter le dialogue. C’est la
même chose que le métro mais nous sommes en déplacement vertical. L’un regarde ses pieds
s’ils touchent vraiment le sol à moins que ce ne soit un mauvais lustrage de ses chaussures
qui ne captive son attention. L’autre dans l’angle gauche préfère observer le dernier spot bleu
du plafond qui créé pour l’occasion une ambiance de bar de nuit pas désagréable du tout. Les
deux femmes, elles, se dévisagent pour savoir si leur rouge à lèvres est accordé à leur
chemisier dernier cris ou vis versa. Le dernier est complétement absorbé par son texto et ne
semble même pas réaliser où il se trouve. Bref, je suis seul au milieu de la foule. Paradoxe ou
pléonasme, je ne sais plus quel mot correspond le mieux à la situation sinon les deux. Enfin
Trois étages plus haut, extraction rapide et muette de la boite mobile. J’accélère le pas dans le
couloir interminable, « bonjour, bonjour,… » j’arrive enfin devant la porte de mon bureau.
Mr LELONG Jacques
DIRECTEUR DE LA COMMUNICATION
et des ressources humaines
C’est beau la promotion, surtout quand on la mérite enfin c’est toujours ce que pense celui
qui la reçoit. A cette pensée, mon ego reste de marbre. C’est grave docteur ?
Je pousse la porte et là sur ma droite, derrière un petit paravent, Lise ma secrétaire va me
dire sans même me voir ; « bonjour monsieur Jacques ». Un gorille échappé du zoo prend ma
place et ce serait la même chose. Bon, j’arrête mes transferts animaliers.
– Bonjour…… Et voilà ! C’est parti pour une belle journée.
Lise se lève et me donne les journaux du matin achetés au kiosque du bas de l’immeuble
avec en prime son joli sourire cerné d’un rouge à lèvres tout droit venu de l’époque vintage.J’ai déjà vu pire il y a quelques minutes dans l’ascenseur. Elle n’est pas vraiment belle, Lise.
Petite boulotte trentenaire, cheveux couleur « maison », la grignote facile mais toujours
d’humeur égale et tirée à quatre épingles. Jamais un mot de travers, jamais une plainte, c’est
une crème de femme qui cherche l’amour désespérément via internet et les réseaux sociaux.
Je garde l’info pour moi car elle est sensible la petite Lise et j’y tiens. Néanmoins je lui ai tout
de même demandé d’être un peu plus discrète lorsqu’elle envoie ses messages coquins de
son bureau. Le numérique a du bon mais aussi certaines limites. Sa naïveté lui avait fait
oublier l’espionnage interne des réseaux informatiques de la société. Ce jour-là j’ai bien cru la
voir mourir de honte. Depuis, un clin d’œil suffit à la faire devenir aussi rouge qu’une pivoine
au printemps.
Je prends machinalement les journaux et me laisse tomber lourdement dans mon fauteuil
en cuir noir comme tous les DRH du monde. Je jette un œil à mon ordinateur, consulte les
mails. Tout semble immuable et programmé.
Je regarde le cadre posé à droite de l’écran où Simon sourit, exhibant fièrement une coupe
du championnat communal de tennis. C’est la seule photographie que j’ai réussi à lui arracher
en dix-neuf ans d’existence.
Simon, mon fils unique, ma seule famille en soit depuis mon divorce il y a onze ans. Je ne le
vois presque jamais excepté pour ses problèmes d’argent. Alors là, je suis le plus beau papa
du monde.
Ingrat le gars, mais bon, j’ai ma part de responsabilité dans cette situation. Il n’a pas
demandé à être pris en otage entre une mère baba-cool et un père sergent-major, du moins
c’est x qu’il m’a balancé le soir de ses dix-huit ans sans sourciller le moins du monde avant
d’aller s’éclater dans une boite sordide des bas-fond Parisiens. Ça vous remet les méninges
d’aplomb et le compteur à zéro. Il est beau et plutôt intelligent quand il le veut mais désormais
c’est un sportif du dimanche après ses sorties nocturnes, alors je laisse faire. Il ne m’en laisse
pas le choix d’ailleurs. Je l’aime comme un père peu aimer son fils tout simplement en
espérant qu’un jour on aura peut-être l’envie ou le courage de se parler. L’interphone me sort
de ma léthargie
– Succursale de Nice pour vous, monsieur Jacques ! Attention ! Il a l’air passablement
excité et……
– C’est bon, je prends Lise !.
Une bonne admonestation pour l’incompétent recruté et envoyé par mes soins via la
recommandation express du boss le mois passé et c’est mon taux d’adrénaline qui explose à
nouveau.
Le fusible, c’est moi et je suis payé pour cela. Pas le temps de rêvasser. Je temporise et
calme l’interlocuteur de choc. Lui est en zone rouge et moi j’essaie de huiler le moteur. Je suis
un...